28.04.2026 à 18:00
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28.04.2026 à 18:00
L'autrice revient au Poste pour défendre une thèse qui dérange autant à droite qu'à gauche du féminisme: le recours massif à la prison et à la police, loin de protéger les femmes, renforce les logiques d'oppression que le mouvement entend combattre.
Point de départ du livre: le procès des violeurs de Mazan et les militantes qui scandent «un viol est un viol, 20 ans pour chacun». Pour Deck Marsault, cette posture illustre l'«idéalisme punitif» --- la croyance que plus de peines, plus de policiers, plus de places en prison aboutiront à l'éradication des violences sexistes et sexuelles. Or c'est précisément ce mirage que l'État vend depuis les années 70.
Elsa Deck Marsault retrace la généalogie de ce qu'elle nomme le féminisme carcéral: dans les années 70, le mouvement féministe révolutionnaire était abolitionniste, critiquant la prison au même titre que la famille patriarcale. Des féministes se rendaient aux procès pour demander la relaxe des violeurs, au nom du constat que «condamner ce violeur-là en particulier ne changera rien au problème du patriarcat». Ce féminisme a été progressivement évincé à la fin des années 70 par un féminisme réformiste qui s'est allié à l'État --- alliance scellée par la loi Veil, puis solidifiée par le tournant néolibéral des années 80.
A propos de MeToo, elle nuance sans disqualifier: c'est d'abord un «événement médiatique» qui a été repris comme événement féministe --- ce qui a modélisé la suite. Elle reconnaît que les années 2010 ont constitué «un moment de prise de conscience collective majeure» sur le caractère social des violences, mais appelle à «faire un bilan pragmatique» des retombées concrètes: MeToo a solidifié, selon elle, le féminisme carcéral en orientant le mouvement vers la dénonciation individuelle et la demande de sanctions.
La figure de la «victime idéale» --- innocente, passive, en demande de protection étatique --- est au cœur de sa critique. «C'est une figure au nom de laquelle s'organise le féminisme, mais qui en fait correspond à très peu de personnes.» Cette figure est précaire: elle peut être accordée puis retirée, et la porosité entre victime et criminel est historiquement documentée. Se placer comme mouvement de victimes revient à confier à l'État la définition même de qui mérite d'être protégé.
Face aux critiques d'idéalisme, elle répond: «Ce qui est très concret, c'est comment on peut s'organiser pour faire face nous-mêmes à nos propres violences sans les remettre dans les mains des magistrats, des procureurs qui en fait sont très mal formés pour y faire face et ne seront jamais nos alliés dans cette lutte.» Elle présente le collectif Fracas --- sept militantes accompagnant individus et collectifs en situation de crise dans une logique de justice transformatrice, née aux États-Unis dans des communautés racisées précaires qui ne pouvaient pas faire appel à la police sans risquer d'y ajouter de la violence. Pour Deck Marsault, la conclusion est politique: «On ne peut pas décorréler la prise en charge des violences sexuelles des problématiques autour de justice sociale» --- logement, santé, éducation, revenus. Et dans la bataille culturelle actuelle, «l'antipunitivisme est un antifascisme».