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15.01.2026 à 18:50

Les réseaux d’intervention rapide dans la région de Minneapolis-Saint Paul : Comment s’organise l’auto-défense populaire contre l’ICE

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Comment s’organise l’auto-défense populaire contre l’ICE et pourquoi Trump se devait de qualifier Renée Nicole Good de terroriste
Texte intégral (4034 mots)

Les réseaux d’intervention rapide, organisés par la population afin de protéger leurs communautés face aux agents fédéraux qui ont pour but de les enlever, de les brutaliser et de les terroriser, ont évolué très rapidement pour suivre l’évolution permanente des méthodes du Service de l’immigration et des douanes (ICE). Durant les six semaines d’occupation écoulées, les volontaires des Villes Jumelles (Minneapolis-Saint Paul) ont amélioré sans relâche leur méthode d’intervention, jusqu’à parvenir à une structure dynamique et robuste. Le présent rapport explore ce dispositif dans le but de soutenir d’autres groupes à travers le pays susceptibles d’être bientôt confrontés à des pressions comparables.


Le 2 décembre, une centaine d’agents de l’Immigration et des Douanes ont été envoyés dans les Villes Jumelles de Minneapolis et Saint Paul dans le cadre d’une opération d’arrestations et d’expulsions conduite dans plusieurs municipalités. Depuis, ces agglomérations ont été transformées en zones assiégées, irreconnaissables pour beaucoup de leurs habitants. La quantité d’agents fédéraux présents y a été multipliée par 30, atteignant près de 3 000. À titre de comparaison, le service de police de Minneapolis compte approximativement 600 policiers. La mort de Renee Nicole Good, membre d’un réseau d’intervention rapide, le 7 janvier, suivie, une semaine plus tard, le 14 janvier, par la fusillade d’une autre personne, a retenu toute l’attention nationale.

Pourtant, la majorité des personnes estiment que ce qui se déroule dans les Villes Jumelles s’inscrit dans la continuité des actions de l’ICE et des formes de résistance vues dans d’autres régions du pays. En réalité, l’étendue des arrestations, des détentions et des affrontements atteint un niveau sans précédent.

Pour découvrir la première version du modèle d’intervention rapide, développée à Los Angeles puis affinée à Chicago et ailleurs à l’automne, commencez ici. Pour apprendre à créer des groupes Signal réservés aux administrateurs, commencez ici.


Le Déferlement

Pendant les mois qui ont précédé l’afflux important d’agents de l’ICE dans les Villes Jumelles, les habitants et les structures locales ont instauré un dispositif d’intervention rapide, assez centralisé. Les témoins pouvaient y transmettre leurs observations, avec différents niveaux de preuve, à un coordinateur via un système de messagerie instantanée. Une fois les signalements reçus, standardisés et contrôlés, les coordinateurs les relayaient massivement sur le système, ce qui entraînait le rassemblement des personnes situées à proximité. Ce système semblait efficace pour susciter une mobilisation lors d’opérations de grande ampleur, comme un raid dans un groupe d’appartements, mais il a commencé à montrer ses limites lorsque l’ICE a testé des interventions plus rapides et moins lourdes.

Puis, autour du 1er décembre, les descentes de police ont presque disparu et les agents, arrivés en masse, ont lancé une série de perquisition et d’arrestations musclées. L’ancien modèle s’est rapidement montré obsolète, le délai d’intervention se réduisant à quelques minutes. Les membres de la communauté, souhaitant une approche plus directe que le système actuel, caractérisé par des observateurs légaux et des procédures inefficaces, ont commencé à instaurer un système parallèle pour pallier leurs lacunes et gagner en réactivité.

Ce système a commencé avec un tchat à grande échelle pour les signalements concernant le Southside, où chacun pouvait diffuser n’importe quelle alerte. À mesure que les opérations de l’ICE s’intensifiaient et s’accéléraient, ce tchat, plus ouvert et réactif, a vu son nombre de membres augmenter et est devenu un espace attirant pour ceux qui souhaitaient aller de simplement consigner les opérations de l’ICE. Les participants ont commencé par utiliser le programme de signalement existant pour avertir les personnes visées de l’arrivée de l’ICE et harceler ses agents, puis ont peu à peu cherché à les mettre en échec : en bloquant les véhicules de l’ICE avec leurs propres voitures, en bloquant physiquement les agents, et en mobilisant des foules et des patrouilles pour intimider de petits groupes d’agents et les forcer à battre en retraite.

Au fur et à mesure que les tchats gagnaient en ampleur, de nouveaux tchats ont été ouverts pour subdiviser la ville en sections de plus en plus restreintes, certaines couvrant à peine un rayon de quatre pâtés de maisons. Cela permet aux utilisateurs de suivre les signalements qui les concernent directement et de répondre rapidement et efficacement aux observations proches.


Contre-surveillance

Ces réseaux ont largement tiré profit d’un dispositif de contre-surveillance instauré au bureau local de l’ICE. Le bâtiment Whipple, un édifice fédéral implanté à Fort Snelling, en périphérie de Minneapolis et de Saint Paul, accueille depuis longtemps un siège régional de l’ICE, après avoir hébergé d’autres administrations fédérales. Le complexe fait face à une garnison de la Garde nationale, se situe près d’une installation militaire et jouxte le fort lui-même, aujourd’hui conservé. Ce dernier se trouve sur le site sacré de la confluence de deux cours d’eau. Il fut l’un des premiers lieux de colonisation de la région et servit même, à une époque, de camp de détention pour les Amérindiens Dakota.

Le complexe Whipple englobe des locaux administratifs, des infrastructures de traitement et de détentions au sous-sol, ainsi qu’un grand parking. Les habitants ont identifié ce site comme un point stratégique durant l’été et y maintiennent une présence continue depuis le mois d’août.

Le bâtiment est entouré par deux autoroutes nationales, deux rivières et un aéroport. Avec seulement deux accès pour les véhicules, il est facile de suivre les entrées et sorties des véhicules de l’ICE. Le dispositif Whipple Watch, comme on l’appelle, mobilise depuis des mois des manifestants et des observateurs postés sur place. Ils collectent des informations sur les convois se dirigeant vers la ville ou transportant des détenus vers l’aéroport, identifient les schémas opérationnels, tout comme les jours et les heures de forte activité, et consignent minutieusement les plaques d’immatriculation des véhicules. Cette base de données est consultée quasiment en continu, permettant aux équipes d’intervention rapide, à pied ou motorisées, de confirmer en temps réel la présence des véhicules de l’ICE. L’ICE a commencé à changer régulièrement ses véhicules et plaques pour tenter de contrer ce système de contre-surveillance, mais le nombre de signalements reçus ne cesse d’augmenter.

Whipple Watch poursuit trois objectifs principaux :

  • Fournir un système d’alerte anticipé concernant les afflux massifs de troupes et de convois aux réseaux locaux d’intervention rapide,
  • Collecter des données, notamment via les registres des plaques d’immatriculation,
  • S’assurer que l’ICE sache qu’elle est surveillée, y compris sur son propre territoire.

Whipple Watch a clairement atteint ces objectifs, malgré la présence d’une force militarisée plus qu’hostile.

Much of ICE watch consists of patrollers in cars or on foot, monitoring and reporting on the movements of federal agents.


Comment ça marche

Chaque quartier de la ville (Southside, Uptown, Whittier, etc.) possède des équipes de dispatchers, qui gèrent une conversation continue sur Signal pendant les heures opérationnelles. Il arrive que plusieurs dispatchers opèrent simultanément pour se partager les tâches supplémentaires telles que la surveillance de la conversation, la transmission des rapports vers d’autres canaux ou la vérification des plaques d’immatriculation. La répartition des patrouilles permet également une couverture homogène de tout le secteur, de prendre des notes et d’apporter son aide lors de confrontations. Tous les patrouilleurs, qu’ils soient en véhicule ou à pied, restent connectés pendant toute la durée de leur ronde. Le flux d’informations est constant, permettant aux autres véhicules de décider s’ils sont en mesure de rejoindre l’équipe, de prendre le relais d’une filature ou de poursuivre la recherche d’autres véhicules.

Depuis que l’organisation a été subdivisée en zones de quartier plus précises, les habitants de nombreux secteurs ont également mis en place un dispositif de messagerie instantanée quotidienne. Les conversations sont recréées et effacées chaque jour afin de rester lisibles et d’éviter la saturation (le nombre maximal de participants par groupe Signal étant limité à 1000). Divers quartiers des villes et des banlieues ont reproduit la structure de base de ce système, mais avec des modèles, des structures de discussion, des mécanismes de vérification et des méthodes de collecte de données plus ou moins différentes.

Une équipe chargée de la collecte de données rassemble les informations anonymisées transmises par Whipple Watch ainsi que par plusieurs groupes locaux d’intervention rapide, puis les organise sous des formats exploitables, comme des cartes interactives des zones à risque. Cette équipe gère également la base de données consultable des plaques d’immatriculation, classées selon les catégories : « membres de l’ICE confirmés », « membres de l’ICE présumés », « personnes non affiliées à l’ICE confirmées » et autres.

D’autres forums de discussion localisés ont été créés, notamment autour des établissements scolaires, des communautés religieuses et des services de livraison de courses solidaires. De plus, le forum d’accueil des Réseaux de quartier centralise les informations concernant les nouveaux bénévoles. Des personnes venant de l’ensemble de la ville – ou même du Minnesota – peuvent s’y inscrire et explorer les différents forums disponibles. Les administrateurs les ajoutent ensuite aux groupes ouverts ou les orientent vers les processus de sélection et de formation pour les groupes plus fermés.

Plus récemment, les dispatcheurs ont testé un système de relais permettant aux patrouilleurs qui suivent des véhicules jusqu’aux limites de leur secteur de patrouille de communiquer via messagerie instantanée afin de passer le relai à un patrouilleur de la zone voisine. Cela permet aux patrouilleurs la possibilité de se concentrer sur des itinéraires de plus en plus réduits, qu’ils peuvent rapidement maîtriser pleinement et parcourir ainsi mieux que n’importe quel agent de l’ICE.

Par ailleurs, des relais hispanophones copient les alertes ICE issues des appels de répartition et des tchats locaux, les traduisent, puis les diffusent à de vastes réseaux hispanophones sur Signal et WhatsApp.

Ce qui pourrait sembler, de l’extérieur, comme une formalisation excessive des échanges d’informations, ou au contraire comme un manque de structure dans les communications ouvertes auxquelles participent simultanément tous les patrouilleurs d’une même zone, se révèle en réalité être un dispositif de communication efficace, auto-organisé et bien coordonné.

L’information circule de manière fiable à tous les niveaux grâce aux tchats et aux dispatchers, et les patrouilleurs adoptent rapidement des méthodes qui leur permettent d’éviter de se couper la parole et de transmettre les messages de façon claire et structurée. Les volontaires définissent eux-mêmes leurs créneaux horaires, variables en durée, en fonction de leurs connaissances, de leurs compétences, de leurs centres d’intérêt et de leurs disponibilités.

Ce système est en perpétuelle évolution, très flexible, quelque peu difficile à expliquer aux personnes extérieures, mais étonnamment facile à intégrer – bon, une fois surmonté le choc de recevoir plus de 1500 messages par jour, bien sûr.


« Tu peux pas savoir à quel point c’est des trucs de dingue ici »

La réaction de l’ICE a été tangible. Ils ont modifié leur tactique. Ils ont été expulsés de certains quartiers lors d’opérations. On les a surpris en train de parler de leur peur et du fait que beaucoup d’entre eux avaient fui.

Ils ont aussi intensifié de façon constante et violente leurs agressions envers les observateurs. Les patrouilleurs qui suivent l’ICE de trop près ou trop longtemps se retrouvent souvent encerclés, permettant à quatre à dix agents d’encercler leur véhicule, de frapper aux portes, de crier, de filmer et de les menacer d’arrestation. Les patrouilleurs qui ont bloqué l’ICE avec leur voiture ont été percutés, leurs vitres brisées, ou ont été extraits de force pour être détenus ou arrêtés. Certaines personnes ont été embarquées de force dans des véhicules de l’ICE, transportées sur plusieurs kilomètres, puis balancés au bord de la route. Des agents ont arraché des personnes de leurs voitures, les ont trainés sur plusieurs pâtés de maisons, puis les ont laissées s’enfuir dans la rue. Récemment, des agents ont utilisé du gaz poivre contre les voitures – parfois en essayant de saturer l’intérieur pour contraindre les occupants à sortir, parfois simplement pour marquer les voitures de façon visible afin de les harceler et de les cibler davantage.

Récemment, des agents de l’ICE ont projeté une grenade lacrymogène depuis leur voiture sur l’autoroute afin de tenter de dissuader une personne de les suivre. Non seulement ces agents ont suivi des patrouilleurs jusqu’à leur domicile, mais ils ont également identifié le conducteur ou le véhicule qui les suivait et conduit ces derniers jusqu’à leur propre domicile, dans un but d’intimidation. Des patrouilleurs nous ont raconté avoir été frappés, avoir failli être fauchés, avoir vu leurs véhicules foncer sur eux, avoir été menacés par une arme, avoir eu leurs pneus crevés et avoir été extraits de force hors de véhicules en marche. Si l’assassinat de Renee Nicole Good a choqué le pays, il n’a surpris personne parmi ceux qui ont arpenté les rues des Villes Jumelles ces six dernières semaines.


Le modèle des Villes Jumelles : ne le copiez pas, inspirez-vous-en

Ce qui différencie le réseau d’intervention rapide des Villes Jumelles et tout son écosystème, ce n’est pas l’adhésion stricte à une structure particulière. C’est plutôt une analyse lucide de leur situation, une volonté d’adaptation et le courage de riposter face à l’escalade de la violence.

Les habitants de Minneapolis et Saint Paul observent attentivement leurs adversaires. Ils connaissent les modes de déploiement des agents de l’ICE, leurs positions, leur apparence, leurs comportements et leurs réactions. Ils vivent dans une agglomération relativement petite et densément peuplée, où de nombreux quartiers sont accessibles à pied et où le plan en damier facilite les déplacements en voiture. Les gens sont liés entre eux, s’appuyant sur des liens hérités des mouvements et des soulèvements antérieurs. Le maire de Minneapolis cherche à préserver l’image progressiste de son administration ; il est peu probable que la police soit déployée en renfort des opérations de l’ICE. Ce sont ces conditions concrètes et observables qui ont directement déterminé la conception et la mise en œuvre de la résistance locale.

Les personnes impliquées dans le modèle s’engagent à faire preuve de souplesse et de capacité d’adaptation face à l’évolution de la situation. La ville étant composée de quartiers aux caractéristiques et aux profils démographiques variés, le modèle a été conçu pour s’adapter à chaque quartier. Après l’arrêt des raids, l’ICE a conduit ses opérations presque exclusivement depuis un point central à accès restreints, ce qui a poussé les organisateurs à investir massivement dans la contre-surveillance à cet endroit. Lorsque les interventions de l’ICE ont évolué vers des arrestations de rue et des perquisitions rapides et aléatoires, la seule manière d’anticiper leurs déplacements consistait à identifier leurs véhicules en approche. La population s’est donc focalisée sur le repérage des véhicules de l’ICE sur les routes et sur leur suivi. L’ICE, contraint d’utiliser la surprise et les embuscades, les intervenants se sont servis du bruit – sifflets et klaxons – pour donner rapidement l’alerte à distance. Les agents de l’ICE n’apprécient guère d’agir en infériorité numérique ni d’être encerclés ; les patrouilles regroupent donc les véhicules et mettent en place des barrages routiers improvisés.

Peu de ces situations pouvaient être anticipées. La seule manière de s’adapter efficacement consistait à créer un environnement ouvert et inclusif, favorisant la prise d’initiative et l’auto-organisation.

Le courage des habitants des Villes Jumelles mérite une reconnaissance particulière. Il est facile de critiquer les réseaux d’intervention rapide, car filmer ou observer l’escalade de la violence ne suffit pas à la maîtriser. Dans de nombreuses régions du pays, ces réseaux se sont désengagés avant même de pouvoir agir, en tentant de contrôler de manière excessive les actions de leurs membres, malgré une volonté générale de participer activement au conflit. Les formateurs insistent souvent sur la non-ingérence ; certains intervenants se surveillent mutuellement dans la rue, réprimandant quiconque jette des projectiles ou crie. Dans certains cas, cela découle d’une peur instinctive de représailles envers les ONG impliquées. Dans d’autres, c’est une attention, bien intentionnée mais mal orientée, portée à la « sécurité », qui se traduit par un paternalisme consistant à déterminer pour autrui le niveau de risque jugé acceptable.

On observe cette même prudence excessive dans les Villes Jumelles. Certains instructeurs et coordinateurs, par habitude, incitent les gens à se retirer plutôt qu’à les accompagner dans leurs initiatives. D’autres, au lieu de contrecarrer l’ICE, entravent ceux qui passent à l’action.

Mais ici, le conflit est conduit par ceux qui repoussent les limites, qui se servent de leurs véhicules et de leurs corps pour immobiliser les agents et libérer les personnes détenues, qui jettent des boules de neige et des pierres, qui renvoient les grenades lacrymogènes, qui couvrent les voitures et les agents de peinture et brisent les vitres de leurs automobiles, qui continuent de hurler au visage des ravisseurs lorsqu’ils sont frappés, aspergés de gaz poivré ou touchés par des balles en caoutchouc, qui assistent aux enlèvements masqués, aux disparitions non-élucidées et au nombre sans précédent de morts perpétrés par cette nouvelle ICE enhardie, et ils sont prêts à prendre de véritables risques pour les arrêter. Ils subissent les représailles, et malgré cela, ils sont plus nombreux, plus forts et plus courageux.

Se préparer à l’arrivée massive des agents de l’ICE dans votre ville – et croyez-moi, leur arrivée est imminente – demande d’examiner le terrain et de faire preuve de créativité. La stratégie la plus adaptée à votre ville ne ressemblera probablement pas aux unités d’observation régulières stationnées dans leurs quartiers généraux ni aux patrouilles mobiles d’intervention rapide. Il faudra analyser en profondeur comment tirer le meilleur parti de vos atouts et exploiter vos faiblesses dans votre contexte spécifique. Commencez dès maintenant à étudier, planifier, collaborer et expérimenter.

Nous nous tournons vers les Villes Jumelles, non pas pour en reproduire les détails, mais pour leur clarté d’analyse, leur action rapide et décisive, leur expérimentation agile, leur profonde bienveillance mutuelle et leur courage contagieux.


Ce rapport a été rédigé par des visiteurs des Villes Jumelles, qui ont eu le plaisir d’être accueillis au sein du réseau pour quelques jours. Merci à tous ceux qui nous ont fait découvrir leur ville, nous ont expliqué le fonctionnement de leurs systèmes et nous ont emmenés patrouiller. Amour et rage.


Resources


Autres lectures

15.01.2026 à 10:27

Les quartiers nord de Minneapolis chassent l’ICE : Un témoignage direct sur la réaction à une nouvelle fusillade impliquant l’ICE

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Après qu'ICE ait commis une nouvelle fusillade à Minneapolis, une foule les a chassés et s'est emparée de leurs véhicules. Un témoignage direct.
Texte intégral (2694 mots)

Après que des agents du Service de l’immigration et des douanes (ICE) aient tiré sur au moins une personne dans les quartiers nord de Minneapolis dans la nuit du 14 janvier, une foule s’est rassemblée et leur a fait face, les affrontant et arrachant le ruban jaune que les autorités avaient mis en place autour de la zone. La police est venue prêter main forte aux mercenaires fédéraux, se joignant à eux pour tirer une quantité considérable de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes sur les manifestant·e·s ainsi que sur les voitures qui passaient par là et les maisons du quartier résidentiel. Néanmoins, les agents ont perdu le contrôle de la zone et ont battu en retraite, cédant les rues à celles et ceux qui leur avaient tenu tête.

Au cours de cette opération, les agents de l’ICE ont abandonné plusieurs véhicules dans la zone. Les manifestant·e·s ont ouvert les véhicules et y ont trouvé des cartes d’identité, des documents administratifs, des plaques d’immatriculation, des plans opérationnels, du matériel tactique et d’autres objets. Des images de manifestant·e·s examinant ces documents ont été diffusées en direct sur Internet.

Cet événement fait suite au meurtre atroce de Renee Good survenu une semaine plus tôt et perpétré par l’agent Jonathan Ross en plein jour. Ce meurtre a été filmé par plusieurs personnes. Tu peux lire ici un compte rendu de la réaction des manifestant·e·s.

Au cours du dernier mois et demi, le régime Trump a envoyé de plus en plus de troupes dans les « Villes Jumelles », car il sait que ce qui s’y passe a des répercussions sur l’ensemble du pays – et parce qu’il est en train de perdre. Si la bataille de Minneapolis de l’hiver 2026 se déroule comme la bataille de Portland de l’été 2020, cela augure mal de la capacité de Trump à conserver le contrôle par la force pure et simple.

Il est important de noter le rôle joué par la police locale de Minneapolis dans les agressions commises ce soir contre les manifestant·e·s, alors qu’elle est officiellement sous l’autorité d’une municipalité démocrate qui s’est engagée verbalement à s’opposer à l’ICE. Partout dans le pays, la police a joué un rôle essentiel en permettant à l’ICE de terroriser les communautés. Sans l’aide et le soutien continus des services de police locaux, les agences fédérales auraient déjà été dépassées par les mouvements de protestation. Lorsque les politicien·ne·s démocrates affirment qu’iels doivent « maintenir l’ordre », iels tentent de se positionner comme des partenaires mineurs dans la consolidation du fascisme. Il est peut-être dans leur intérêt de « maintenir l’ordre » alors que des mercenaires kidnappent et tuent des personnes, mais ce n’est pas dans le nôtre.

Nous proposons ici un récit des manifestations qui ont suivi la fusillade dans le nord de Minneapolis. Ce récit nous a été envoyé anonymement.

Des manifestant·e·s qui ont inspecté les véhicules abandonnés de l’ICE ont apparemment récupéré ces « pièces de défi » que les mercenaires de l’ICE reçoivent lorsqu’ils kidnappent des personnes. Cette « pièce » est décorée d’un crâne coiffé d’une couronne. Les mercenaires de l’ICE servent le roi de la mort.


Il me restait deux heures à faire avant la fin de ma journée de travail lorsque mon téléphone a commencé à sonner sans arrêt. Plusieurs camarades ne savaient pas où j’étais et pensaient que j’étais peut-être dehors, dans les rues.

« Où es-tu ? »

« Ça va ???? »

« Coups de feu à l’intersection de la 24ème rue et de Lyndale. »

« Ils viennent tout juste de tirer sur autre personne »

Tous les fils de discussion des différents groupes d’intervention rapide parlaient de la même chose. Toutes sortes de rumeurs circulaient. Avaient-ils tiré sur une ou deux personnes ? Les victimes étaient-elles vivantes ou mortes ? Quelqu’un a dit que l’ICE avait tiré dans la jambe d’un garçon vénézuélien de 12 ans. Quelqu’un d’autre a dit que la victime se cachait chez elle par crainte d’être arrêtée et avait désespérément besoin de soins médicaux. Je ne savais pas quoi croire.

C’est toujours comme ça quand une nouvelle urgence survient. Au cours des 45 derniers jours d’occupation fédérale, se frayer un chemin dans le brouillard de la guerre pour découvrir ce qui vient de se passer est devenu une sensation familière. Quelqu’un m’a envoyé une vidéo en direct montrant une foule en train de s’enfuir alors que des agents de l’ICE leur lançaient des grenades lacrymogènes et assourdissantes.

Le temps s’est ralenti. Je me suis dépêché·e de terminer la tâche fastidieuse sur laquelle je travaillais aussi vite que possible. Quand j’ai senti que ce que j’avais fait été suffisamment correct pour ne pas avoir d’ennuis ultérieurement, j’ai dit à mes collègues que j’avais une urgence familiale et que je devais partir plus tôt. J’ai sauté dans ma voiture et j’ai brûlé tous les feux en direction de la 24ème rue et de North Lyndale.

J’ai croisé une équipe de street medics située à deux pâtés de maisons au nord de la foule. Iels m’ont raconté ce qu’iels avaient vu avant mon arrivée. L’ICE avait arrêté deux enfants soupçonnés d’avoir lancé un feu d’artifice dans leur direction – 20 voyous cagoulés s’étaient alors précipités pour les attraper, avant de les relâcher une demi-heure plus tard sous la pression intense du reste de la foule présente sur les lieux. Les street medics m’ont averti qu’iels allaient partir avant que les flics ne commencent à procéder à des arrestations massives. Selon elleux, je me dirigeais vers une nasse. L’air empestait déjà les gaz lacrymogènes.

Au niveau de la 24ème rue, j’ai retrouvé une foule composée d’une centaine de personnes faisant face à une ligne de flics anti-émeute du département de police de Minneapolis. Les fédéraux avaient déjà quitté les lieux et avaient laissé la situation aux mains des policiers locaux. Quelqu’un battait lentement la mesure sur un tambour. À ma droite, des enfants se tenaient debout sur une pelouse surélevée et criaient « Nique l’ICE ! » et « Nique le 12 ! » (une alternative à « Nique la police ! ») en direction de la police. Quelqu’un brandissait une grenade lacrymogène qui leur avait été tirée dessus, la montrant à ses ami·e·s. Une équipe de télévision était également présente. Ils ont essayé de me parler. Je me suis frayé·e un chemin à travers la foule pour m’éloigner des caméras. Au-delà de la ligne de front, à un pâté de maisons plus au sud au niveau de Lyndale et de la 23ème rue, j’ai entendu un bruit de verre brisé.

J’ai fait demi-tour et j’ai contourné le pâté de maisons. Je suis ressorti·e de l’autre côté de la ligne de front. De ce côté-là aussi, il y avait une foule de jeunes. Iels étaient en train de démolir deux SUVs que j’ai immédiatement reconnus comme étant des véhicules de l’ICE grâce à leurs vitres teintées et à leurs plaques d’immatriculation d’un autre État. Des gars donnaient des coups de pieds dans les vitres. Quelqu’un brandissait fièrement un drapeau mexicain. Une jeune fille a sauté sur le capot et a enfoncé le pare-brise avec son pied. Quelqu’un a tagué en rouge « HANG KRISTI NOEM » (« Pendez Kristi Noem », sécrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis) sur le côté de la voiture.

Une graffeuse ou un graffeur a désigné les mercenaires de l’ICE pour ce qu’ils sont : des nazis.

Quelques personnes ont sorti un coffre-fort pour armes à feu verrouillé du coffre d’une des voitures. Quelqu’un a jeté par terre un kit de prise d’empreintes digitales. Une autre personne parcourait frénétiquement un dossier contenant des documents officiels, les prenant un par un en photo avec son téléphone. Il y avait aussi une cagoule que porte les agents de l’ICE dans la portière côté conducteur du SUV le plus proche. Comme il se doit, un grattoir à glace se trouvait sur le plancher du véhicule.

Tout à coup, j’ai entendu un grand bruit d’explosion derrière moi. L’odeur âcre familière des gaz lacrymogènes m’a envahi les narines. J’ai commencé à courir vers le sud avec le reste de la foule. Cependant, lorsque nous sommes arrivé·e·s à l’intersection suivante, je me suis retourné·e et j’ai vu que les flics battaient en retraite, tirant des projectiles sur la foule tout en se déplaçant vers l’est sur la 24ème rue. La foule a repris ses esprits, nous avons fait demi-tour et avons couru vers la 24ème rue. Il y avait d’énormes nuages de gaz lacrymogène à l’est de notre position, à tel point que je ne voyais plus les flics.

J’ai entendu une personne crier avec enthousiasme « C’est celui-là ! C’est l’ICE ! ». Elle désignait un autre SUV argenté garé sur la 24ème rue. J’ai vérifié la plaque d’immatriculation dans la base de données des véhicules de l’ICE que les militant·e·s tiennent à jour, j’ai vu qu’elle avait raison et je me suis immédiatement senti·e ridicule d’avoir fait du travail administratif au milieu d’une émeute. Quelqu’un a commencé à frapper l’une des vitres latérales à l’aide du grattoir à glace qui se trouvait dans le véhicule précédent, en frappant aussi fort que possible. Après quelques coups, la vitre a cédé dans un craquement satisfaisant. Les gens autour de moi ont également commencé à donner des coups de pieds dans les autres vitres. Quelqu’un a ouvert la portière côté conducteur et a jeté un pétard à l’intérieur du véhicule.

Un caméraman trop zélé – je ne saurais dire s’il s’agissait du même que précédemment – s’est frayé un chemin à travers la foule pour filmer le véhicule de l’ICE en train de subir ce traitement. « Pas de vidéo ! » lui a crié quelqu’un. « Si vous le laissez prendre des images de ce bordel, quelqu’un va finir en prison ! » Plusieurs personnes ont vigoureusement encouragé le caméraman à faire demi-tour et à quitter les lieux de l’action.

Lorsque les gaz lacrymogènes se sont dissipés, j’ai vu que les flics avaient disparus. Cela semblait trop beau pour être vrai. J’ai couru sur quelques pâtés de maisons pour inspecter les environs. Ils étaient introuvables.

Je suis retourné·e là où se trouvaient les deux véhicules défoncés de l’ICE. Une ambiance festive de fête de quartier s’était installée. Les gens allumaient des feux d’artifice. Une personne essayait d’ouvrir la mallette sécurisée contenant les armes. Quelqu’un dansait à nouveau sur le toit d’un véhicule tandis qu’une autre personne passait à plein volume le morceau « I Don’t Fuck With You » de Big Sean. Des jeunes faisaient circuler une bouteille de Hennessy. Une voie de circulation s’était ouverte. Certain·e·s automobilistes qui passaient par là levaient le poing par la fenêtre et criaient « FUCK ICE! » (« Nique l’ICE ! »).

« Je suis tellement fier·ère de ma ville », me suis-je supris·e à murmurer à voix haute. Après sept semaines d’atrocités commises par ces fascistes, les gens ripostaient enfin. J’ai pensé aux libéraux qui, chez eux, se tordaient les mains en arguant que nous donnions soi-disant aux fédéraux une excuse pour réprimer (mais bon sang, qu’est-ce qu’ils croyaient qu’il se passait déjà ?) et publiaient sur Facebook des messages sur le « langage des sans-vois ». Les nouvelles et nouveaux camarades avec lesquel·le·s je faisais la fête autour des véhicules pillés me semblaient parfaitement éloquent·e·s.

Le soulèvement de 2020 lié au meurtre de George Floyd n’a jamais été très loin. Son spectre a hanté Minneapolis tout au long des événements qui se sont déroulés au cours du dernier mois et demi. Ce soir, le 14 janvier, il a finalement repris une forme tangible. Les gens se souviendront de cette soirée comme du coup d’envoi de la contre-attaque populaire contre une invasion fasciste.

Lorsque l’histoire sera écrite comme elle devrait l’être, ce n’est pas notre férocité, mais plutôt la modération et la longue patience des « Villes Jumelles » qui feront que les gens secoueront la tête avec étonnement.


Autres lectures

08.01.2026 à 22:09

Minneapolis réagit au meurtre commis par l’ICE : Un récit depuis les rues

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Le 7 janvier 2026, un agent de l'ICE a assassiné Renee Good. Voici le récit d'un·e participant·e aux manifestations qui ont éclaté sur les lieux du meurtre.
Texte intégral (2799 mots)

Le 7 janvier 2026, Jonathan Ross, agent des Services de l’immigration et des douanes des États-Unis (ICE), a abattu de sang-froid notre camarade Renee Good. Ce qui suit est un récit des événements qui ont immédiatement suivi son assassinat, vu par un·e anarchiste de Minneapolis. Ces mots sont dédiés à sa mémoire.

Renee Good a été assassinée à seulement six pâtés de maisons de l’endroit où George Floyd a été tué en mai 2020. Cela semble significatif pour deux raisons. Premièrement, le sud de Minneapolis a une histoire et un passé de résistance. Des milliers de personnes ici se souviennent encore des affrontements avec la police en 2020. Deuxièmement, une dynamique similaire pourrait se reproduire aujourd’hui, tout comme lors de l’été explosif de 2020, lorsque les troubles à Minneapolis ont été l’étincelle qui a déclenché un soulèvement à l’échelle nationale.

Cela fait maintenant 38 jours que le département de la Sécurité intérieure occupe les « Villes Jumelles » (les villes de Minneapolis et de Saint Paul) afin de terroriser nos voisin·e·s immigré·e·s. Ce lundi, il a déployé 2000 agents de l’ICE supplémentaires afin d’augmenter considérablement le nombre d’enlèvements. Il s’agit d’une escalade sans précédent. Aucune autre ville n’a encore connu une occupation de l’ICE à cette échelle.

Cette escalade est une réaction à la vague de résistance contre l’ICE que nos communautés ont menée au cours des dernières semaines. Plus de 4000 personnes ont participé à au moins 81 groupes d’intervention rapide : patrouilles, filatures et encerclement des véhicules de l’ICE, actions visant à alerter nos voisin·e·s, manifestations devant les hôtels hébergeant des agents de l’ICE et confrontations avec ces derniers lorsqu’ils tentent de mener à bien leurs activités ignobles. La recrudescence actuelle des attaques de l’ICE ne nous a pas plongé dans le désespoir ; nous pensons qu’elle indique que l’ICE est comme un animal sauvage acculé dans un coin. Son comportement erratique et violent commence à suggérer un certain désespoir de leur côté. C’est une agence en crise, une agence qui peut être vaincue.

Des personnes font une veillée en hommage à Renee Good après son assassinat par Jonathan Ross, agent de l’ICE.


Hier, le 7 janvier, je me suis rendu·e au bâtiment Bishop Henry Whipple à 8 heures du matin avec un·e ami·e. Le bâtiment Whipple est le siège des opérations de l’ICE pour toute la région du Haut-Midwest ; c’est là qu’ils se préparent avant de mener leurs raids. J’ai pris des photos de leurs plaques d’immatriculation pendant environ une heure. Un·e troisième ami·e avait prévu de se joindre à nous. Iel m’a ensuite envoyé un SMS pour me dire qu’iel ne pouvait pas venir parce que l’ICE avait tiré sur quelqu’un.

Mon ami·e et moi-même avons quitté Whipple et avons filé vers Portland Avenue et la 34ème rue, où la fusillade venait d’avoir lieu. À notre arrivée, nos téléphones ont cessé de fonctionner, plus aucun signal, comme s’ils étaient brouillés. Le périmètre était bouclé par un ruban jaune et des dizaines d’agents de la police municipale protégeaient des agents de l’ICE équipés de leur tenue tactique complète. Les policiers disposaient d’un véhicule Bearcat équipé d’un LRAD (pour long-range acoustic device plus communément connu sous le nom de « canon à son »). Greg Bovino lui-même, le « commandant en chef » de la police des frontières, se tenait là, lui aussi en tenue tactique. Une foule se formait, composée non seulement d’activistes reconnaissables, mais aussi de voisin·e·s ordinaires qui vivaient dans ce quartier et qui étaient sorti·e·s pour les insulter. Nous avons commencé à scander : « Flics ! Porcs ! Assassins ! »

La situation s’est envenimée lorsqu’un agent a plaqué au sol une manifestante à environ un pâté de maisons de là. Il l’a attrapé par ses vêtements et a tenté de lui mettre les mains dans le dos alors qu’elle était allongée dans un banc de neige. Quelqu’un d’autre a bousculé l’agent, le faisant tomber. Quelques personnes dans la foule se sont précipitées pour voir ce qui se passait. Un résident d’âge moyen a exigé de savoir pourquoi les agents arrêtaient cette personne en particulier.

« Elle était en train de crever des pneus » répondit l’agent de l’ICE.

L’homme lui répondit en criant : « Moi aussi je vais le faire, enfoiré ! »

Il y a eu quelques minutes de tension, jusqu’à ce que l’agent décide de laisser partir la personne arrêtée avant de se replier stratégiquement à son tour vers un groupe d’agents de l’ICE.

La foule a commencé à prendre confiance, s’approchant des agents de l’ICE et scandant des slogans de manière plus agressive. La police municipale a dégagé une sortie pour permettre à l’ICE de partir en direction du sud sur Portland Avenue ; ils ont commencé à quitter les lieux à bord de leurs véhicules. Certaines personnes ont commencé à crier pour que les gens sortent dans la rue afin de les bloquer. La foule a d’abord hésité, mais quelques personnes ont commencé à occuper la chaussée et ont réussi à bloquer un véhicule de l’ICE. Voyant cela, d’autres personnes ont fait de même. Les agents de la police municipale les ont repoussés. Les gens donnaient des coups de pieds aux véhicules de l’ICE alors qu’ils s’éloignaient à toute vitesse. Une personne a failli être renversée lors de cette action.

Alors que la foule bloquait de plus en plus Portland Avenue, les flics ont tenté de dégager une autre sortie pour leur permettre de se diriger vers l’ouest sur la 34ème rue. Les gens ont commencé à scander « Fists up, feds down, get the fuck out of town! » (« Les poings en l’air, les fédéraux à terre, cassez-vous de notre ville ! »). Des agents de l’ICE équipés de lanceurs soi-disant « moins létaux » et de fusils à pompe protégeaient un SUV qui tentait de partir. Les gens ont commencé à lancer des boules de neige dans leur direction. La foule s’est précipitée en avant et je me suis retrouvé·e face à face avec un agent de l’ICE qui m’a pointé le canon de son lanceur en direction de mon visage.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas aussi me tirer dessus ? », j’ai demandé.

Il a tiré avec le lanceur à bout portant sur mon visage. Ma première pensée a été : « Je viens de perdre un œil. » C’est ce que j’ai ressenti. Les street medics m’ont tiré en arrière et ont commencé à me rincer les yeux. À ma droite, je voyais des gens poursuivre des agents de l’ICE dans une ruelle derrière des maisons. J’ai vu le même homme d’âge moyen qui était intervenu en faveur de l’autre manifestante recevoir lui aussi une balle de poivre à bout portant en plein visage. Les agents ont tiré des gaz lacrymogènes et ont plaqué quelqu’un d’autre au sol.

Deux camarades qui s’occupaient de me soigner m’ont aidé à me déplacer et à me réfugier dans une maison située non loin de là pour que je puisse me nettoyer. J’ai pris une douche et j’ai mis de la gaze sur la blessure que j’avais au visage. Quand je suis sorti·e de la douche, j’ai vu qu’il y avait encore plus d’agitation dehors sur les trottoirs. Il était difficile de dire si l’ICE poursuivait les gens ou si ces les gens qui les poursuivaient.

Certaines personnes ont érigé une barricade à l’angle de Portland Avenue et de la 33ème rue, à un pâté de maison de l’endroit où Renee a été assassinée. La barricade est toujours là aujourd’hui, et des manifestant·e·s y campent, parmi lesquel·le·s certains visages familiers qui ont occupé pendant plus d’un an la zone autonome de George Floyd Square, située à un kilomètre de là.

La barricade à l’angle de Portland Avenue et de la 33ème rue, à un pâté de maisons de l’endroit où Renee a été assassinée.

Je suis rentré·e chez moi pour soigner mes blessures et nettoyer le spray au poivre dont été imprégné mes vêtements. Quelques heures plus tard, j’ai entendu dire que l’ICE avait fait une descente au lycée Roosevelt et avait percuté la voiture d’un observateur avec l’un de leurs véhicules, utilisant ce dernier comme une arme, comme nous les avons souvent vus le faire. Une bagarre a éclaté devant l’entrée principale de l’établissement. Ils ont arrêté un·e manifestant·e, mais n’ont pas réussi à attraper l’élève qu’ils tentaient d’enlever. Cela devrait rappeler à tout le monde qu’ils ne sont pas invincibles : lorsque nous nous engageons dans nos actions, nous pouvons les vaincre.

Vers 16h30, un groupe de 30 à 40 manifestant·e·s a forcé les portes du palais de justice fédéral situé dans le centre-ville. Alors que les agents de sécurité tentaient de repousser les portes tournantes pour empêcher les manifestant·e·s d’enter, quelqu’un a brisé une vitre. Personne n’a été arrêté sur place. La spontanéité du moment et le nombre impressionnant de petites manifestations qui ont éclaté partout dans les « Villes Jumelles » ont empêché les autorités de pouvoir réagir sur tous les fronts.

Cette nuit-là, une veillée funèbre massive a été organisée pour pleurer la mort de Renee. Quelque dix mille personnes se sont rassemblées, se pressant autour de braseros qui envahissaient Portland Avenue à perte de vue. On aurait dit que tous les habitant·e·s du Southside – les quartiers sud – étaient là.

Les gens se réunissent à la veillée funèbre pour Renee Good après son assassinat par Jonathan Ross, agent de l’ICE.

Depuis le début de l’invasion des « Villes Jumelles », des contradictions désordonnées et chaotiques ont abondé au sein du réseau de groupes d’intervention rapide qui s’est formé. Au début, il y a eu des affrontements majeurs avec l’ICE à l’usine de papier Bro-Tex et dans les quartiers est de Saint Paul. Quelques semaines plus tard, un affrontement a eu lieu à l’angle de la 29ème rue et de Pillsbury, où les agents de l’ICE ont plaqué au sol une femme enceinte. À la suite de ces événements, il y a eu beaucoup d’actions de maintien de la paix et de débats sur la non-violence. Les éléments libéraux ont gagné du terrain, et des choses que nous pouvions considérer comme acquises en 2020 ne sont plus établies aujourd’hui.

Beaucoup de membres des groupes d’intervention rapide sont issus des manifestations 50501 et No Kings et sont encore très novices et inexpérimenté·e·s. Cela peut être à la fois une bénédiction et une malédiction. Il existe une immense source d’énergie créative ; divers quartiers essaient toutes sortes de stratégies différentes pour mettre en place des systèmes d’alerte et d’entraide. Parfois, les libéraux qui dirigent les opérations ont mené une véritable contre-insurrection en disant aux gens de ne pas se rendre sur les lieux d’un enlèvement. Les formations très suivies pour prendre part aux patrouilles ont appris aux participant·e·s à rester à au moins 10 mètres de l’ICE à tout moment. Il existe une culture qui consiste à nous qualifier « d’observatrices et d’observateurs », une idée insidieuse pour celles et ceux d’entre nous qui veulent faire tout leur possible pour perturber et entraver les opérations de l’ICE. L’accent est fortement mis sur la collecte des plaques d’immatriculations de l’ICE, ce qui s’avère de moins en moins utile à mesure que les agents changent leurs plaques et que 2000 nouveaux véhiculent envahissent nos rues. Nous avons constaté que les patrouilles à pied autour des points chauds comme Lake et Bloomington sont de plus en plus efficaces depuis le début de la vague lundi dernier. Il ne faut pas longtemps pour trouver un agent de l’ICE qui rôde dans les parages.

À mon avis, nous devrons lutter sur deux fronts pour vaincre l’invasion de l’ICE. Nous devons devenir plus agiles et plus courageuses et courageux pour mettre fin rapidement et fermement aux enlèvements, et nous devons également les vaincre sur le plan politique en popularisant l’idée que l’ICE représente une attaque contre la société dans son ensemble. Les conditions d’un nouveau soulèvement comme celui de 2020 bouillonnent juste sous la surface. C’est un feu souterrain que les autorités fédérales ne peuvent éteindre.

Nous devons cela à Renee Good, notre sœur disparue. Nous devons faire pression sur ces tensions jusqu’à ce que nous parvenions à les dépasser et franchir le cap.


La barricade à l’angle de Portland et de la 33ème rue, à un pâté de maisons de l’endroit où Renee a été assassinée.

La barricade à l’angle de Portland et de la 33ème rue, à un pâté de maisons de l’endroit où Renee a été assassinée.

Nique l’ICE.


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07.01.2026 à 06:33

Les protestations en Iran assiégées par les ennemis intérieurs et extérieurs : Un rapport sur le soulèvement populaire récent

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Un rapport sur le soulèvement populaire récent.
Texte intégral (5345 mots)

Le texte suivant est une contribution du collectif Roja, un collectif indépendant, de gauche et féministe basé à Paris. Roja est né après le féminicide de Jina (Mahsa) Amini, au même moment que le début du soulèvement « Jin, Jiyan, Azadi » en septembre 2022. Le collectif est composé d’activistes politiques de diverses nationalités et géographies politiques au sein de l’Iran, notamment kurdes, hazaras, perses, et d’autres encore. Les activités de Roja ne sont pas seulement liées aux mouvements sociaux en Iran et au Moyen-Orient, mais aussi aux luttes locales à Paris, en lien avec des luttes internationalistes, notamment en soutien à la Palestine. Le nom « Roja » s’inspire de la résonance de plusieurs mots dans différentes langues : en espagnol, roja signifie « rouge » ; en kurde, roj signifie « lumière » et « jour » ; en mazandarani, roja signifie « étoile du matin » ou « Vénus », considérée comme le corps céleste le plus brillant la nuit.

Mise à jour, 9 janvier : Ce texte d’intervention a été rédigé par Roja le 4 janvier 2026, le sixième jour des manifestations nationales en Iran. Beaucoup de choses se sont produites depuis — surtout la nuit historique du 8 janvier, douzième jour du soulèvement. La journée a commencé par une grève générale des commerçants et de l’économie marchande, notamment au Kurdistan, appelée par des partis kurdes. La fermeture des boutiques s’est combinée à des mobilisations de rue et dans les universités à travers tout le pays. Les affrontements avec les forces de sécurité se sont étendus à des dizaines de villes, de la capitale aux provinces frontalières ; un rapport de surveillance des droits humains a comptabilisé des actions de protestation dans au moins 46 villes réparties sur 21 provinces ce jour-là. Au crépuscule, des images circulant montraient des foules d’une ampleur extrêmement choquante que la police habituelle ne pouvait contenir : des millions de personnes reprenant les rues comme leur bien propre et, dans de nombreux endroits, repoussant les forces de sécurité en retraite — une atmosphère qui, pour beaucoup, évoquait le souvenir des mois précédant la révolution de 1979.

Le soir du 8 janvier, alors que l’appareil répressif de la République islamique vacillait et que les rues lui échappaient, le régime a mis en place une coupure quasi totale d’internet. Le black-out se poursuit au moment où nous écrivons, dans une tentative de couper les circuits de coordination et d’empêcher la documentation des assassinats.

En même temps, Donald Trump a réitéré ses menaces de représailles si la République islamique intensifiait les tueries, tout en se distançant — seulement partiellement — de Reza Pahlavi, affirmant ne pas être sûr qu’une rencontre soit appropriée et que « nous devrions laisser tout le monde sortir là-bas et voir qui émerge ». L’obsession autour du « fils du Shah » occulte une autre tendance, tout aussi réelle, sur laquelle nous nous concentrons dans ce texte : la perspective d’une transition contrôlée par une reconfiguration interne — un changement sans rupture — à l’image de ce qui s’est récemment produit au Venezuela.

I. Le cinquième soulèvement depuis 2017

Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran brûle de nouveau dans la fièvre de vastes manifestations. Des cris de « Mort au dictateur » et « Mort à Khamenei » ont retenti dans les rues de au moins 222 lieux répartis dans 78 villes de 26 provinces. Les protestations ne visent pas seulement la pauvreté, la vie chère, l’inflation et la dépossession, mais tout un système politique pourri jusqu’à la moelle. La vie est devenue invivable pour la majorité — en particulier pour la classe ouvrière, les femmes, les personnes queer et les minorités ethniques non persanes. Cela est dû non seulement à l’effondrement du rial iranien après la guerre de douze jours, mais aussi à la dégradation des services sociaux de base, notamment des coupures répétées d’électricité ; à une crise environnementale croissante (pollution de l’air, sécheresse, déforestation et mauvaise gestion des ressources en eau) ; et à des exécutions massives (au moins 2 063 personnes en 2025) — tout cela ayant combiné pour aggraver les conditions de vie.

La crise de la reproduction sociale est le point central des manifestations actuelles, et leur horizon ultime est la reconquête de la vie.

Ce soulèvement constitue la cinquième vague d’une chaîne de protestations commencée en décembre 2017 avec le soulèvement connu sous le nom de « Révolte du pain ». Elle s’est poursuivie avec le soulèvement sanglant de novembre 2019, une explosion de colère populaire contre la hausse du prix du carburant et l’injustice. La révolte de 2021 a été qualifiée de « soulèvement des assoiffés », initiée et menée par des minorités ethniques arabes. Cette vague a culminé avec le soulèvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022, qui a mis en avant les luttes pour l’émancipation des femmes et les luttes anticoloniales des nations opprimées telles que les Kurdes et les Baloutches, ouvrant de nouveaux horizons. Le soulèvement actuel recentre à nouveau la crise de la reproduction sociale — cette fois, sur un terrain plus radical, post-guerre. Les protestations qui commencent par des revendications de subsistance, mais avec une rapidité frappante, s’attaquent aux structures du pouvoir et à l’oligarchie corrompue.

II. Un soulèvement assiégé par des menaces extérieures et intérieures

Les manifestations en cours en Iran sont assiégées de tous côtés par des menaces à la fois extérieures et intérieures. Un jour seulement avant l’assaut impérialiste des États-Unis sur le Venezuela, Donald Trump, drapé dans le langage du « soutien aux manifestants », a lancé un avertissement : si le gouvernement iranien « tue des manifestants pacifiques, ce qui est sa coutume, les États-Unis d’Amérique viendront à leur secours. Nous sommes prêts, armés et prêts à passer à l’action ». C’est le plus vieux scénario de l’impérialisme, utilisant le discours du « sauvetage de vies » pour légitimer la guerre — qu’il s’agisse de l’Irak ou de la Libye. Les États-Unis suivent encore ce scénario aujourd’hui : en 2025 seulement, ils ont lancé des attaques militaires directes contre sept pays.

Le gouvernement génocidaire israélien, ayant précédemment mené son assaut de douze jours contre l’Iran sous le nom de « Femme, Vie, Liberté », écrit désormais en persan sur les réseaux sociaux : « Nous sommes avec vous, manifestants ». Les monarchistes, bras local du sionisme, qui ont assumé la honte d’avoir soutenu Israël pendant la Guerre de douze jours, tentent désormais de se présenter à leurs maîtres occidentaux comme la seule alternative. Ils y parviennent par une représentation sélective et une manipulation de la réalité, lançant une campagne numérique pour s’approprier les manifestations, fabriquer, déformer et altérer le son des slogans de rue en faveur du monarchisme. Cela révèle leur duplicité, leurs ambitions monopolistiques, leur puissance médiatique, et surtout leur faiblesse à l’intérieur du pays, car ils manquent de pouvoir matériel en Iran. Avec le slogan « Make Iran Great Again », ce groupe a salué l’opération impérialiste de Trump au Venezuela et attend désormais l’enlèvement des dirigeants de la République islamique par des tueurs à gages américains et israéliens.

Et bien sûr, il y a les pseudo-gauchistes campistes — les soi-disant « anti-impérialistes » — qui blanchissent la dictature de la République islamique en lui collant un masque anti-impérialiste. Ils remettent en cause la légitimité des manifestations actuelles en répétant l’accusation éculée que « se soulever dans ces conditions, c’est jouer le jeu de l’impérialisme », car ils ne peuvent lire l’Iran qu’à travers le prisme du conflit géopolitique — comme si chaque révolte n’était qu’un projet déguisé des États-Unis et d’Israël. Ce faisant, ils nient la subjectivité politique du peuple iranien et accordent à la République islamique une immunité discursive et politique alors qu’elle massacre et réprime sa propre population.

« En colère contre l’impérialisme » mais « effrayés par la révolution » — pour reprendre la formulation fondatrice d’Amir Parviz Puyan — leur posture est une forme d’anti-réaction réactionnaire. On nous dit même de ne pas écrire sur les récentes manifestations, tueries et répressions en Iran dans une autre langue que le persan dans les espaces internationaux, de peur de fournir un « prétexte » aux impérialistes — comme s’il n’existait, au-delà du persan, aucun peuple dans la région ou dans le monde capable de destins partagés, d’expériences communes, de liens et de solidarité dans la lutte. Pour les campistes, il n’existe pas de sujet autre que les gouvernements occidentaux, et aucune réalité sociale autre que la géopolitique.

Face à ces ennemis, nous affirmons la légitimité de ces manifestations — sur l’intersection des oppressions, et sur le destin partagé des luttes. Le courant monarchiste réactionnaire s’étend au sein de l’opposition d’extrême droite iranienne, et la menace impérialiste contre les populations en Iran — y compris le danger d’intervention étrangère — est réelle. Mais tout aussi réelle est la fureur populaire, forgée à travers quatre décennies de répression brutale, d’exploitation et du « colonialisme interne » de l’État contre les communautés non persanes.

Nous n’avons pas le choix que d’affronter ces contradictions telles qu’elles sont. Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est une force insurgée qui monte des profondeurs de l’enfer social iranien : des gens risquant leur vie pour survivre, confrontant de front la machine de répression.

Nous n’avons pas le droit d’utiliser la menace extérieure comme prétexte pour nier la violence infligée à des millions de personnes en Iran — ou de nier le droit de se lever contre elle.

Ceux qui descendent dans la rue sont fatigués des analyses abstraites, simplistes et paternalistes. Ils luttent au cœur des contradictions : ils vivent sous les sanctions tout en subissant le pillage d’une oligarchie nationale. Ils craignent la guerre, et ils craignent la dictature intérieure. Mais ils ne restent pas paralysés par la peur. Ils insistent pour être des sujets actifs de leur propre destin — et leur horizon, au moins depuis décembre 2017, n’est plus la réforme, mais la chute de la République islamique.

III. L’extension de la révolte

Les protestations ont été déclenchées par l’effondrement du rial — éclatant d’abord parmi les commerçants de la capitale, notamment dans les marchés de téléphones mobiles et d’ordinateurs — mais elles se sont rapidement étendues à un soulèvement large et hétérogène qui a entraîné les travailleurs salariés, les vendeurs ambulants, les porteurs et les employés de service dans l’économie marchande de Téhéran. La révolte s’est ensuite rapidement étendue des rues de Téhéran aux universités et à d’autres villes, notamment des plus petites, qui sont devenues l’épicentre de cette vague de protestation.

Dès le départ, les slogans visaient l’ensemble de la République islamique. Aujourd’hui, la révolte est portée avant tout par les pauvres et les dépossédés : jeunes, chômeurs, populations excédentaires, travailleurs précaires et étudiants.

Certains ont rejeté les protestations parce qu’elles ont commencé dans le Bazar (l’économie marchande de Téhéran), souvent perçu comme allié du régime et symbole du capitalisme commercial. Ils ont qualifié les protestations de « petite-bourgeoises » ou « liées au régime ». Ce réflexe rappelle les premières réactions au mouvement des Gilets jaunes en France en 2018 : parce que la révolte émergeait en dehors des « classes ouvrières traditionnelles » et des réseaux de gauche reconnus, et parce qu’elle portait des slogans contradictoires, beaucoup se sont empressés de la déclarer vouée à l’échec réactionnaire.

Mais le point de départ d’un soulèvement ne détermine pas où il va. Son origine ne prédétermine pas sa trajectoire. Les manifestations actuelles en Iran auraient pu être ravivées par n’importe quelle étincelle, pas seulement le Bazar. Ici aussi, ce qui a commencé dans le Bazar s’est rapidement propagé aux quartiers des classes populaires à travers tout le pays.

IV. La géographie de la révolte

Si le cœur battant du « Jin, Jiyan, Azadi » en 2022 battait dans les régions marginalisées — Kurdistan et Baloutchistan — aujourd’hui, les petites villes de l’ouest et du sud-ouest sont devenues les nœuds centraux de l’agitation : Hamadan, Lorestan, Kuhgilouyeh-et-Boyer-Ahmad, Kermanshah et Ilam. Les minorités Lor, Bakhtiari et Lak dans ces régions sont doublement broyées par les crises superposées de la République islamique : la pression des sanctions et l’ombre de la guerre, la répression ethnique et l’exploitation, et la destruction écologique qui menace leurs vies — surtout à travers le Zagros. C’est dans la même région que Mojahid Korkor (un manifestant lor pendant le soulèvement de Jina/Mahsa Amini) a été exécuté par la République islamique un jour avant l’assaut israélien, et où Kian Pirfalak, un enfant de neuf ans, a été tué par des tirs à balles réelles des forces de sécurité pendant le soulèvement de 2022.

Néanmoins, contrairement au soulèvement de Jina — qui dès le départ s’est étendu consciemment le long des lignes de fracture de genre/sexualité et ethniques — l’antagonisme de classe est plus explicite dans les manifestations récentes, et jusqu’à présent, leur diffusion suit une logique plus de masse.

Entre le 28 décembre et le 4 janvier 2025, au moins 17 personnes ont été tuées par les forces répressives de la République islamique à l’aide d’armes à feu et de fusils à plombs — la plupart étaient Lor (au sens large, surtout à Lorestan et à Chaharmahal-et-Bakhtiari) et Kurdes (surtout à Ilam et Kermanshah). Des centaines ont été arrêtées (au moins 580 personnes, dont au minimum 70 mineurs) ; des dizaines ont été blessées. Alors que les manifestations progressent, la violence policière s’intensifie : le septième jour à Ilam, les forces de sécurité ont fait irruption à l’hôpital Imam-Khomeini pour arrêter les blessés ; à Birjand, elles ont attaqué un dortoir d’étudiantes. Le bilan des morts continue d’augmenter à mesure que le soulèvement s’approfondit, et les chiffres réels sont certainement supérieurs à ceux annoncés.

La répartition de cette violence est bien sûr inégale : la répression est plus sévère dans les petites villes — surtout dans les communautés marginalisées et minoritaires poussées à la périphérie. Les tueries sanglantes à Malekshahi à Ilam et à Jafarabad à Kermanshah témoignent de cette disparité structurelle dans l’oppression et la répression.

Le quatrième jour de protestation, le gouvernement — coordonnant ses institutions — a annoncé des fermetures généralisées dans 23 provinces sous prétexte de « froid » ou de « pénurie d’énergie ». En réalité, il s’agissait d’une tentative de briser les circuits par lesquels la révolte se propage — Bazar, université, rue. Parallèlement, les universités ont de plus en plus déplacé les cours en ligne pour couper les liens horizontaux entre les espaces de résistance.

V. L’impact de la guerre de douze jours

Après la guerre de douze jours, le pouvoir dirigeant en Iran — cherchant à compenser son autorité effondrée — s’est tourné plus ouvertement vers la violence. Les attaques d’Israël contre les sites militaires et les civils iraniens ont encore plus militarisé et sécurisé l’espace politique et social, notamment via la campagne raciste d’expulsion massive des immigrants afghans. Et tandis que l’État parle sans cesse au nom de la « sécurité nationale », il est devenu lui-même un producteur central d’insécurité : une insécurité accrue de la vie à travers une augmentation sans précédent des exécutions, le traitement systématique des prisonniers, et une insécurité économique accrue à travers la réduction brutale des moyens de subsistance.

La guerre de douze jours — suivie de sanctions accrues des États-Unis et de l’UE et de l’activation du mécanisme de snapback du Conseil de sécurité des Nations unies — a accru la pression sur les revenus pétroliers, le secteur bancaire et financier, étouffant les entrées de devises étrangères et aggravant la crise budgétaire.

Du 24 juin 2025, date de la fin de la guerre, jusqu’au soir où les premières protestations ont éclaté dans le Bazar de Téhéran le 18 décembre, le rial a perdu environ 40 % de sa valeur. Ce n’était pas une « fluctuation naturelle » du marché. C’était le résultat combiné de sanctions croissantes et de l’effort délibéré de la République islamique de transférer les effets de la crise d’en haut vers le bas, par la dévaluation gérée de la monnaie nationale.

Les sanctions doivent être condamnées sans condition. Dans l’Iran d’aujourd’hui, cependant, elles fonctionnent aussi comme un instrument du pouvoir de classe interne. Les devises étrangères sont de plus en plus concentrées entre les mains d’une oligarchie militaro-sécuritaire qui profite de la contournement des sanctions et d’un courtage opaque du pétrole. Les revenus d’exportation sont en effet pris en otage, libérés dans l’économie formelle seulement à certains moments, à des taux manipulés. Même lorsque les ventes de pétrole augmentent, les recettes circulent au sein d’institutions quasi-étatiques et d’un « État parallèle » (surtout le Corps des gardiens de la révolution islamique), plutôt qu’elles n’entrent dans la vie quotidienne des gens.

Pour couvrir le déficit provoqué par la chute des revenus et le blocage des retours, l’État recourt à la suppression des subventions et à l’austérité. Dans ce cadre, la chute soudaine du rial devient un outil fiscal : elle force la remise en circulation de la devise « en otage » aux conditions de l’État et élargit rapidement les ressources en rials du gouvernement — puisque l’État lui-même est parmi les plus grands détenteurs de dollars. Le résultat est un prélèvement direct sur les revenus des classes inférieures et moyennes, et le transfert des profits du contournement des sanctions et de la rente monétaire vers une minorité étroite — creusant la division de classe, l’instabilité de subsistance et la colère sociale. En d’autres termes, le coût des sanctions est payé directement par les classes inférieures et les couches moyennes en voie de rétrécissement.

L’effondrement de la monnaie nationale doit donc être compris comme un pillage organisé par l’État dans une économie marquée par la guerre et étouffée par les sanctions : une manipulation délibérée du taux de change en faveur des réseaux de courtage liés à l’oligarchie dirigeante, au service d’un État qui a fait de la libéralisation néolibérale des prix une doctrine sacrée.

Les pseudo-gauchistes campistes réduisent la crise aux sanctions américaines et à l’hégémonie du dollar, effaçant le rôle de la classe dirigeante de la République islamique en tant qu’acteur actif de la dépossession et de l’accumulation financiarisée. Les campistes de droite, généralement alignés sur l’impérialisme occidental, blâment uniquement la République islamique et traitent les sanctions comme sans importance. Ces positions se reflètent l’une l’autre — et chaque camp a des intérêts clairs à les adopter. Contre les deux, nous insistons sur la reconnaissance de l’entrelacement du pillage et de l’exploitation globaux et locaux. Oui, les sanctions dévastent la vie des gens — par la pénurie de médicaments, la disparition de pièces industrielles, le chômage et l’érosion psychologique — mais le fardeau est socialisé sur le peuple, et non sur l’oligarchie militaro-sécuritaire qui amasse une richesse énorme en contrôlant les circuits informels de la monnaie et du pétrole.

VI. Les contradictions

Dans la rue, des slogans contradictoires sont entendus, allant des appels à renverser la République islamique à des appels nostalgiques en faveur de la monarchie. En même temps, les étudiants scandent des slogans ciblant à la fois le despotisme de la République islamique et l’autocratie monarchique. Les slogans pro-Shah et pro-Pahlavi reflètent de véritables contradictions sur le terrain — mais ils sont aussi amplifiés et fabriqués par des distorsions médiatiques de droite, y compris le remplacement honteux de la voix des manifestants par des slogans monarchistes. Le principal coupable de la manipulation médiatique est Iran International, devenu un porte-voix de la propagande sioniste et monarchiste. Son budget annuel est d’environ 250 millions de dollars, financé par des individus et institutions liés aux gouvernements d’Arabie saoudite et d’Israël.

Au cours de la dernière décennie, la géographie de l’Iran est devenue un champ de tension entre deux horizons socio-politiques, médiés par deux modèles différents d’organisation contre la République islamique. D’un côté se trouve l’organisation sociale concrète, ancrée le long des lignes de fracture de classe, genre/sexualité et ethnicité — le plus vivement illustré par les réseaux interconnectés forgés pendant le soulèvement de Jina en 2022, s’étendant de la prison d’Evin à la diaspora, et produisant une unité sans précédent entre des forces diverses, des femmes aux minorités ethniques kurdes et baloutches, opposées à la dictature tout en proposant des horizons féministes et anticoloniaux. De l’autre côté se trouve une mobilisation populiste mise en scène comme une « révolution nationale », visant à produire une masse homogène d’individus atomisés via des chaînes de télévision par satellite. Soutenue par Israël et l’Arabie Saoudite, cette entreprise cherche à assembler un corps dont la « tête » — le fils du Shah déchu — pourrait ensuite être insérée de l’extérieur, par une intervention étrangère, et greffée dessus. Au cours de la dernière décennie, les monarchistes, armés d’une puissante force médiatique, ont poussé l’opinion publique vers un nationalisme extrême et raciste — creusant les fractures ethniques et fragmentant l’imaginaire politique des peuples d’Iran.

La croissance de ce courant ces dernières années n’est pas un signe de « retard politique » du peuple, mais le résultat du manque d’organisation de gauche étendue et de puissance médiatique pour produire un discours contre-hégémonique alternatif — une absence et une faiblesse en partie causées par la répression et l’étouffement, qui ont ouvert la voie à ce populisme réactionnaire. En l’absence d’un récit puissant de la part des forces de gauche, démocratiques et non nationalistes, même des slogans et idéaux universels comme la liberté, la justice et les droits des femmes peuvent facilement être récupérés par les monarchistes et revendus au peuple dans une enveloppe apparemment progressiste qui cache un noyau autoritaire. Dans certains cas, cela est même emballé dans un vocabulaire socialiste — c’est précisément là que l’extrême droite dévore aussi le terrain de l’économie politique.

En même temps, à mesure que l’antagonisme avec la République islamique s’intensifie, les tensions entre ces deux horizons et modèles se sont également intensifiées ; aujourd’hui, la division entre eux peut être vue dans la répartition géographique des slogans de protestation. Puisque le projet de « retour de Pahlavi » représente un horizon patriarcal basé sur le nationalisme ethnique perse et une orientation profondément réactionnaire, dans les lieux où l’organisation ouvrière et féministe de base a émergé — dans les universités et dans les régions kurdes, arabes, baloutches, turkmènes, arabes et turques — les slogans pro-monarchie sont largement absents et provoquent souvent des réactions négatives. Cette situation contradictoire a conduit à diverses formes de malentendus du récent soulèvement.

VII. L’horizon

L’Iran se trouve à un moment historique décisif. La République islamique est à l’un de ses points les plus faibles de l’histoire — internationalement, après le 7 octobre 2023 et l’affaiblissement du soi-disant « axe de résistance », et intérieurement, après des années de soulèvements répétés. L’avenir de cette nouvelle vague reste incertain, mais l’ampleur de la crise et la profondeur du mécontentement populaire garantissent qu’une autre vague de protestation peut éclater à tout moment. Même si le soulèvement actuel est réprimé, il reviendra. Dans ce contexte, toute intervention militaire ou impérialiste ne pourrait qu’affaiblir la lutte d’en bas et renforcer la main de la République islamique pour mener des répressions.

Au cours de la dernière décennie, la société iranienne a réinventé l’action politique collective d’en bas. Du Baloutchistan et du Kurdistan lors du soulèvement de Jina aux petites villes de Lorestan et d’Ispahan dans la vague de protestation actuelle, l’agence politique — sans aucune représentation officielle d’en haut — s’est déplacée vers la rue, les comités de grève et les réseaux locaux informels. Malgré la répression brutale, ces capacités et connexions restent vivantes dans la société ; leur capacité à revenir et à se cristalliser en pouvoir politique persiste. Mais l’accumulation de colère n’est pas la seule chose qui déterminera leur continuité et leur orientation. La possibilité de construire un horizon politique indépendant et une véritable alternative s’avérera aussi décisive.

Cet horizon fait face à deux menaces parallèles. D’une part, il peut être récupéré ou marginalisé par des forces de droite basées à l’extérieur du pays — des forces qui instrumentaliseront la souffrance du peuple pour justifier des sanctions, la guerre ou une intervention militaire. D’autre part, des segments de la classe dirigeante — que ce soit des factions militaro-sécuritaires ou des courants réformistes — travaillent en coulisses pour se vendre à l’Occident comme une option « plus rationnelle », « à moindre coût », « plus fiable » : une alternative interne venant de l’intérieur de la République islamique, non pas pour rompre avec l’ordre existant de domination, mais pour le reconfigurer sous un visage différent. (Donald Trump vise à faire quelque chose de similaire au Venezuela, en pliant des éléments du gouvernement en place à sa volonté plutôt que de provoquer un changement de gouvernement.) C’est un calcul froid de gestion de crise : contenir la colère sociale, recalibrer les tensions avec les puissances mondiales, et reproduire un ordre dans lequel les peuples sont privés de leur autodétermination.

Face à ces deux courants, la renaissance d’une politique internationaliste de libération est plus nécessaire que jamais. Ce n’est pas une « troisième voie » abstraite, mais un engagement à placer les luttes des peuples au centre de l’analyse et de l’action : l’organisation d’en bas plutôt que des scénarios écrits d’en haut par des dirigeants autoproclamés, plutôt que des fausses oppositions fabriquées de l’extérieur. Aujourd’hui, l’internationalisme signifie tenir ensemble le droit des peuples à l’autodétermination et l’obligation de combattre toutes les formes de domination — intérieure et extérieure. Un véritable bloc internationaliste doit être construit à partir de l’expérience vécue, de solidarités concrètes et de capacités indépendantes.

Cela exige la participation active des forces de gauche, féministes, anticoloniales, écologiques et démocratiques pour construire une organisation large, de classe, au sein de la vague de protestation — à la fois pour reconquérir la vie et ouvrir des horizons alternatifs de reproduction sociale. En même temps, cette organisation doit s’inscrire dans la continuité de l’horizon libérateur des luttes précédentes, et spécifiquement du mouvement « Jin, Jiyan, Azadi » — dont l’énergie porte encore le potentiel de perturber, d’un seul coup, les discours de la République islamique, des monarchistes, du Corps des gardiens de la révolution, et de ces anciens réformistes qui rêvent désormais d’une transition contrôlée et d’une réintégration dans les cycles d’accumulation États-Unis-Israël dans la région.

C’est aussi un moment décisif pour la diaspora iranienne : elle peut contribuer à redéfinir une politique de libération, ou elle peut reproduire le binarisme épuisé de la « tyrannie intérieure » contre « l’intervention étrangère » et ainsi prolonger l’impasse politique. Dans ce contexte, il est nécessaire que les forces de la diaspora fassent des pas vers la formation d’un véritable bloc politique internationaliste — un bloc qui trace des lignes claires contre la tyrannie intérieure et la domination impérialiste. Cette position lie l’opposition à l’intervention impérialiste à une rupture explicite avec la République islamique, refusant toute justification de la répression au nom de la lutte contre un ennemi extérieur.


02.01.2026 à 04:06

Se battre c’est se souvenir : Le 18 janvier : journée des défenseur·e·s des forêts

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Appel à organiser des événements et à agir le 18 janvier en mémoire à Tortuguita, défenseur de la forêt assassiné par la police.
Texte intégral (1262 mots)

Trois années se sont écoulées depuis que les policiers de l’État de Géorgie Jerry Parrish, Bryland Myers, Jonathan Salcedo, Ronaldo Kegel, Royce Zah, et Mark Jonathan Lamb sont entrés dans la forêt de Weelaunee, au sud-est d’Atlanta, armes à la main. Ils ont tué par balle Manuel Teran, connu par ses compagnes et compagnons défenseur·e·s de la forêt sous le nom de Tortuguita. Aujourd’hui, la lutte continue contre les mêmes formes d’oppression, animée par l’esprit de Tortuguita. Le passé ne passe pas.

Ceci est un appel à passer à l’action à l’occasion de l’anniversaire de cette tragédie.

Ce 18 janvier, passez à l’action en mémoire de Tortuguita et de toutes celles et ceux tombé·e·s pour la défense de la Terre. Organisez une marche, un rassemblement ou une veillée. Regroupez-vous avec des ami·e·s, des camarades, en famille pour faire votre deuil, guérir et devenir plus fort ensemble. Planifiez une session d’information pour celles et ceux qui vivent en cavale, assiégé·e·s ou sous surveillance. Animez une session de cartographie du pouvoir sur un commissariat local, un centre de détention ou un réseau de surveillance. Organisez une randonnée dans un parc public ou une forêt et engagez-vous à défendre ces endroits contre leur destruction.

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Après le meurtre de Tortuguita, des milliers de personnes ont rejoint le mouvement pour lequel Tortuguita a donné sa vie — le mouvement pour arrêter Cop City et abolir la police. Les membres de la communauté se sont rassemblés pour pleurer, se soutenir l’un l’autre et faire leur deuil — mais aussi pour répliquer. Ils ont bloqué des routes, allumé des feux, brisé des vitres et incendié des véhicules de police. Au cours des mois suivants, le mouvement a porté des coups décisifs aux fournisseurs et donateurs de la Fondation pour la police d’Atlanta à un rythme quotidien. Le 5 mars 2023, des centaines de personnes ont envahi le chantier de construction de Cop City en chantant « Viva, Viva Tortuguita ». Ils ont lancé des feux d’artifice, des pierres et des cocktails Molotov sur la police et saccagé le chantier.

Un an plus tard, à travers tout le pays, des centaines de personnes se sont réunies pour des assemblées, des échanges ou des veillées afin de se souvenir de Tortuguita et des autres personnes tombées pour la défense de notre planète. Alors que le chaos climatique, engendré par la combustion d’énergies fossiles, continue de déséquilibrer les systèmes vitaux autour du globe, de plus en plus de gens sont forcés d’émigrer vers d’autres territoires plus sûrs, plus calmes. Au sein du noyau privilégié de cette société capitaliste mondiale, nous ne ressentons pas souvent directement l’effondrement des systèmes vitaux. À l’inverse, nous sommes témoins de l’inflation, de licenciements et des pénuries. Nous assistons à des guerres et des massacres causés par l’instabilité engendrée par l’effondrement du niveau de vie et une compétition accrue entre hommes forts pour contrôler les ressources rares.

Aujourd’hui, les USA et ses alliés sont de véritables nations policières. Flock Safety, une entreprise autrefois uniquement connue des activistes surveillant les alentours de la forêt de Weelaunee, a déployé dans le pays entier des scanners de plaques d’immatriculation dopés à l’IA. Ils se sont associés aux bigots et aux autorités fédérales pour pister des immigrants sans papiers, des femmes nécessitant un avortement et des dissidents.

Tort 1996–2023

Celles et ceux qui agissent contre l’émergence d’un État autocratique font face aux mêmes mesures draconiennes et accusations criminelles que celles auxquelles ont été confrontées Tortuguita et les manifestant·e·s se battant contre Cop City. En témoignent les défenseur·e·s de la Prairie qui sont emprisonné·e·s depuis le 4 juillet, fouillé·e·s au corps tous les jours, en isolement et sans accès aux traitements médicaux, identifié·e·s comme terroristes par le FBI. Elles et ils sont accusé·e·s d’avoir manifesté devant un centre de détention pour migrants.

Nous pouvons arrêter cette spirale infernale dans l’autocratie. Pour ce faire, nous aurons besoin de puiser dans nos liens communautaires profonds, dans nos souvenirs et nos exemples de bravoure, de courage, et de grâce face à l’adversité et la tyrannie.

Se battre c’est se souvenir.


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Annexe : quelques événements annoncés

Atlanta, Géorgie.

Bloomington, Indiana.

Oakland, Californie.

St. Paul, Minnesota.

Richmond, Virginia.

Turner Falls, Massachusetts.

13.10.2025 à 23:35

Maroc : le soulèvement de la Génération Z 212 : Une interview

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Une interview avec des participantes au mouvement Gen Z 212 au Maroc.
Texte intégral (5824 mots)

Depuis la destitution du président du Sri Lanka en 2022 et le soulèvement de 2024 au Bangladesh, une nouvelle vague révolutionnaire a commencé à se propager à travers le monde, prenant de l’ampleur avec le soulèvement en Indonésie en août 2025 et l’insurrection au Népal en septembre. Depuis lors, d’intenses manifestations ont éclaté au Pérou, aux Philippines, à Madagascar, au Maroc et ailleurs. Pour mieux comprendre les diverses formes que prend cette vague d’activité dans différentes parties du monde, nous avons discuté avec deux participantes au mouvement Gen Z 212 au Maroc.


Tout d’abord, à qui nous adressons-nous ? Partagez avec nous tout ce que vous pouvez nous dire en toute sécurité sur qui vous êtes, ce que vous faites et quelle est votre place dans la société marocaine et au sein des mouvements sociaux.

Nous sommes Yousra et Qamar, des militantes féministes basées à Casablanca. Qamar commence également à enseigner à l’université et Yousra travaille comme employée de bureau à Kénitra. Nous sommes toutes deux impliquées dans un réseau féministe et queer qui couvre l’ensemble du pays. Ce réseau sert principalement de base pour la solidarité matérielle et l’entraide collective, de plateforme de politisation, de mobilisation et de défense des droits.

Alors que Qamar était active pendant le soulèvement de 2011, Yousra, elle, était encore un peu trop jeune pour cela. En plus de participer à la plateforme d’organisation et aux manifestations, nous travaillons actuellement pour pouvoir obtenir une aide juridique et médicale pendant l’insurrection en cours.

Avant de répondre au reste des questions, nous tenons à faire quelques mises en garde. Cette insurrection est très récente et quiconque prétend avoir une lecture ou une analyse claire de ce qui est en train de se passer ment et ce, même si nous sommes très proches des événements.

Comment comprenez-vous ce qui se passe actuellement au Maroc ? Pouvez-vous nous donner quelques informations sur le contexte de ce soulèvement ?

Ce qui se passe actuellement est la conséquence naturelle d’une série de décisions politiques catastrophiques prises par un système qui est fondamentalement contre le peuple. Pour replacer les choses dans leur contexte, le Maroc est un pays où les différences et les violences entre classes sociales sont très marquées, où le secteur public (hôpitaux, écoles et autres institutions similaires) est moribond et où la classe moyenne est appauvrie. De plus, la tranche d’âge la plus importante du pays est celle représentée par les jeunes, et plus d’un tiers d’entre nous est au chômage. Lorsque tu trouves un emploi en tant que jeune, il s’agit souvent d’un emploi non déclaré, qui ne te donne pas accès au système social qui est déjà très limité. Pourtant, ce pays, profondément en crise et dépourvu de services publics, est censé accueillir la Coupe d’Afrique des nations 2025 et la Coupe du monde 2030.

Comme le dit le chant : « Vous avez construit des stades et oublié les habitant.e.s d’Al-Haouz. »

Camps au Maroc.

Stade au Maroc.

Plusieurs éléments ont déclenché ce mouvement. Tout d’abord, comme cela a été dit à maintes reprises, huit femmes sont décédées à Agadir au cours de césariennes pratiquées dans le même hôpital en l’espace d’un mois seulement. Cela a donné lieu aux premières manifestations contre la Coupe du monde, manifestations réclamant de meilleurs services de santé. Ensuite, il y a eu l’inauguration et la mise en avant d’un nouveau stade de football dernier cri à l’occasion du deuxième anniversaire du tremblement de terre d’Al-Haouz, près de Marrakech, où de nombreuses victimes qui ont perdu leur maison vivent toujours sur place dans des tentes et des camps. C’est dire à quel point celles et ceux au pouvoir s’en moquent. Cela a clairement montré les priorités de l’État et, tandis que la population était choquée par ces décisions politiques, les machines de propagande jacassaient à propos de certains objets culturels qu’elles avaient réussi à classer comme étant marocains à l’UNESCO. Comme si cela nous intéressait ! Nous avons donc inventé un nouveau terme pour désigner ce nationalisme chauvin, fasciste et esthétique qui refuse de voir ce qui se passe dans notre pays : « Zlayji », en référence au zellige auquel ils accordaient tant d’importance.

Enfin, il y a eu la libération temporaire du leader du mouvement Rif Hirak de 2017, Nasser Zefzafi. Il est le leader du mouvement pacifiste Riffi (les Riffis sont les Amazighs de la région nord, nommés d’après les montagnes du Rif) qui réclamait moins d’exclusion et un meilleur accès aux hôpitaux, à l’éducation et à l’emploi. Nasser Zefzafi purge actuellement une peine de 20 ans de prison et refuse de signer les documents lui permettant d’accepter la grâce royale, ce qui lui accorderait la liberté en échange d’« excuses publiques pour avoir incité à un mouvement séparatiste ». Il a été temporairement libéré pour les funérailles de son père et son discours a beaucoup ému les gens. Celles et ceux d’entre nous qui appartiennent à la génération Z étaient très jeunes lorsque le mouvement Rif a éclaté. Lorsque des dizaines de vidéos du mouvement de 2017 ont circulé, nous avons compris qu’ils et elles se battaient pour la même cause que nous et avons décidé de nous inspirer de ce mouvement. Aujourd’hui, nous réclamons à grands cris la libération de Zefzafi et de tou.te.s les manifestant.e.s Riffi de toutes les villes du Maroc.

Le mouvement du Rif au Maroc.

Et alors que tout semblait sombre ici, nos écrans ont commencé à se remplir d’images, de vidéos et d’articles sur la révolution népalaise. On peut affirmer sans risque de se tromper que sans le Népal, la jeunesse marocaine ne se serait pas soulevée comme elle l’a fait. Ainsi, lorsque la première manifestation du corps médical a éclaté à Agadir, les individus ont commencé à s’organiser. C’était deux semaines avant les premières manifestations des 27 et 28 septembre derniers.

Nous avons commencé à nous organiser principalement via Discord, qui était auparavant utilisé en grande majorité pour les jeux vidéo ou pour travailler sur des projets de groupe pour l’école ou l’université. Nous avons également continué à créer des vidéos et du contenu sur d’autres plateformes telles que TikTok et Instagram afin d’inciter les personnes à rejoindre la plateforme d’organisation sur Discord. Celle-ci offrait anonymat et décentralisation. J’ai rejoint le mouvement à ses débuts, lorsque Discord ne comptait que 1 000 membres ; aujourd’hui, il en compte plus de 200 000. Il a été lancé principalement par des jeunes défavorisé.e.s, des étudiant.e.s, des jeunes adultes qui ne trouvent pas d’emploi, etc. afin d’organiser des manifestations simultanées dans toutes les villes du pays. Avant les manifestations, nous avons commencé à discuter ouvertement de la manière de nous organiser (centralisation ou décentralisation, pacifisme ou « violence », création ou non d’une organisation au sens strict du terme) et avons invité des journalistes marocain.e.s spécialisé.e.s dans le domaine de la corruption ainsi que des personnes ayant participé au 20 février (nom donné au soulèvement de 2011 au Maroc).

Quant aux revendications principales, elles ont toujours été claires : de meilleurs hôpitaux et une meilleure éducation, la fin de la corruption et de la Coupe du monde 2030, plus d’emplois, et la chute de notre gouvernement et des élites riches. Il est important de noter que l’actuel Premier ministre est l’un des hommes les plus riches du Maroc. Il est milliardaire (en dollars américains) et est responsable de l’aggravation de la crise de l’eau dans notre pays lorsqu’il a introduit un plan visant à… planter des pastèques et des avocats dans le désert. De nombreuses zones rurales n’ont pas accès à l’eau potable, mais le plan n’a pas été réformé et les lecteurs en France ou en Espagne peuvent manger ces pastèques et ces avocats quand bon leur semble.

Bien que la demande de chute du gouvernement ait toujours été présente, elle est devenue de plus en plus importante à mesure que la répression s’intensifiait. Dès les premiers jours, des dizaines puis des centaines de personnes innocentes et pacifistes ont été placées en détention préventive, y compris des parents avec leurs enfants. Nous avons été frappé.e.s avec une violence et une haine insensées ; certaines femmes ont été contraintes de retirer leur hijab. Le quatrième jour, la police a écrasé des personnes à Oujda, laissant un jeune homme dans un état critique. Le lendemain, à Agadir, des personnes ont été touchées par des balles réelles, y compris des mineurs. Il y a eu trois martyrs et une douzaine de blessés rien qu’à cause des balles. À Marrakech, ils sont venus avec des chars et ont placé près de la moitié des jeunes de la ville en détention provisoire. Certain.e.s ont été libéré.e.s, mais d’autres attendent toujours leur procès, risquant jusqu’à 20 ans de prison. Tout cela est justifié par la machine de propagande de l’État en l’absence d’une presse libre.

Photo de Yassine Toumi.

Quelles sont les différentes forces qui s’affrontent au sein du mouvement et qui s’opposent à celui-ci ?

Les forces au sein du mouvement sont variées. Il s’agit principalement de jeunes privé.e.s de leurs droits, mais aussi de personnes déçues non seulement par tous les partis politiques, mais aussi par toutes les organisations et associations. La mobilisation est principalement menée par des réseaux informels. Comme il s’agit d’un mouvement à grande échelle, ceux-ci sont en concurrence dans tous les domaines, par exemple en matière de conservatisme culturel ou de collaboration avec d’autres organisations ou partis, mais tout est discuté sur Discord. Pour l’instant, le camp le plus conservateur ne l’emporte pas, en raison des tentatives ridicules du gouvernement de détourner l’attention vers la « promotion de l’homosexualité », tentatives qui n’ont pas fonctionné.

Nous nous attendions à recevoir le soutien des ultras (les groupes de supporters de football souvent considérés comme la voix du peuple), mais malheureusement, ils ne se sont pas mobilisés en grand nombre. Quant aux partis politiques, plusieurs partis de gauche et islamistes ont tenté de surfer sur la vague en donnant des tonnes d’interviews et en attirant beaucoup d’attention sur eux pendant les manifestations. Cela a été très mal accueilli par le groupe Genz212, qui y a vu une tentative de détournement du mouvement, d’autant plus qu’après coup, ils en ont fait tonnes au sujet de quelques voitures incendiées et ont très peu parlé des victimes du côté des manifestant.e.s. Les jeunes d’Adl w al ihsan (un groupe salafiste pacifique très actif dans le soutien à la Palestine) ont également commencé à défiler avec nous (notamment à Marrakech et Tanger, par exemple), mais là encore, cela a effrayé beaucoup de personnes, car ils et elles sont en négociation avec l’État pour devenir un parti officiel, et nous avions toujours peur d’être utilisé.e.s. Les récentes manifestations nationales à l’occasion du deuxième anniversaire de l’opération « Al-Aqsa Flood » ont eu lieu avec le peuple et le collectif en tête de cortège ; elles ont été l’occasion de mieux faire comprendre notre mouvement aux autres groupes qui se sont mobilisés.

Les forces de l’ordre répriment les manifestations nationales organisées cette année en solidarité avec la Palestine.

Beaucoup de personnes se sont interrogées sur le rôle du roi du Maroc dans ces événements. L’une des raisons pouvant expliquer la violence immédiate et aveugle de l’État pourrait être que la transition royale aura lieu prochainement et qu’ils ont l’intention de couronner un prince qui n’a même pas 23 ans. Cette période est extrêmement effrayante et fragile pour le régime.

La devise nationale du Maroc est peut-être « Allah, la patrie, le roi », mais l’importance de ces termes aux yeux de l’État est inversée. Les plus grands tabous au Maroc sont 1) le roi, 2) le pays (c’est-à-dire la question du Sahara occidental) et 3) la religion. La plateforme organisatrice a offert un moyen de parler de toutes ces questions sans être expulsé.e. Le mouvement n’est pas contre la monarchie, mais se permet de critiquer et de ridiculiser le roi et ses pouvoirs, ce qui est inacceptable aux yeux de l’État.

Lorsque notre nombre a explosé et que nous avons été confronté.e.s à la répression policière, ces questions structurelles ont naturellement été reléguées en dehors des principaux groupes de discussion. Après la propagande massive à laquelle nous avons été confronté.e.s pour justifier les actions de la police, les individus se sont empressés de défendre le mouvement et de rappeler au public que nous étions descendu.e.s dans la rue pour revendiquer des droits fondamentaux, et non pour changer le régime. Par peur, notre nombre a diminué et certain.e.s manifestant.e.s ont demandé au roi d’intervenir pour se débarrasser du gouvernement et mettre fin à cette folie. Mais à ce moment-là, les personnes dans la rue ont continué à refuser de chanter des chants en son honneur ou de prier pour sa guérison, comme on nous l’avait demandé.

Vendredi dernier, le 10 octobre, le roi a prononcé un discours, mais il n’a pas limogé le gouvernement ni véritablement reconnu les manifestations. Cela est considéré comme un échec temporaire et nous sommes actuellement en train de nous regrouper pour trouver d’autres moyens de nous faire entendre.

Manifestation en solidarité avec la Palestine. Rabat, Maroc, le 5 octobre 2025. Photo : Issam Chorrib.

Pouvez-vous décrire la situation actuelle concernant l’occupation marocaine du Sahara occidental ?

La majorité des réfugié.e.s sahraoui.e.s vivent à Tindouf, dans le Sahara algérien, où elles et ils sont réparti.e.s dans des camps organisés en fonction de leur ville d’origine. C’est également là que se trouve la base du Front Polisario. Le Front Polisario est le principal acteur politique et militaire de la lutte sahraouie, mais il fait l’objet d’une opposition et de critiques de la part du peuple sahraoui depuis le début des années 2000. Il est important de noter qu’il n’a pas garanti la sécurité ni mis en place un cadre démocratique à Tindouf.

Le cessez-le-feu de 1991 qui avait mis fin à la guerre précédente a été déclaré rompu par le Front Polisario en novembre 2020 à la suite d’une opération militaire marocaine près de la ville de Guerguerat. Ce cessez-le-feu accordait au Maroc le contrôle de 80 % du territoire et 20 % au Polisario. Depuis 2020, le Front Polisario revendique occasionnellement avoir pris pour cible des positions marocaines le long du mur de sable. En réalité, les drones militaires marocains ciblent fréquemment les 20 % restants. Bien qu’ils prétendent viser les combattants du Polisario, ces drones frappent souvent des civils parmi la population qui a été contrainte de fuir vers Tindouf.

En ce qui concerne notre mouvement, l’un des premiers sujets que nous avons abordés était le fait que l’annexion du Sahara ne nous avait rien apporté, si ce n’est davantage de censure et de répression policière. La partie marocaine propose un plan d’autonomie dans le cadre de la Constitution pour le Sahara, mais de quelle loi ou Constitution parlons-nous si la police écrase les militant.e.s avec ses voitures ? Nous avons également discuté de la crainte croissante d’un conflit. S’ils nous frappent aujourd’hui, peuvent-ils vraiment s’attendre à ce que nous « défendions les frontières » si besoin ?

Les manifestations ont lieu au Sahara sous une surveillance policière intense. Cela a été applaudi par le Front Polisario sans aucun contact réel avec le mouvement. Certains médias nous ont également accusés d’être en contact avec eux, ce qui est évidemment faux.

Photo de Yassine Toumi.

Pouvez-vous raconter une anecdote tirée de votre expérience personnelle qui illustre bien l’esprit de ces manifestations ?

Les histoires ne sont pas réjouissantes. Nous manifestons principalement à Casablanca, et sommes allé.e.s une ou deux fois à Rabat ou à Kénitra.

Les premiers jours, nous avons surtout été confronté.e.s à la brutalité policière. J’utilise le mot « police » au sens large ; il inclut toutes les forces répressives présentes dans les rues, telles que la Gendarmerie royale et les Forces de sécurité de l’État. J’ai remarqué qu’elles utilisaient principalement deux techniques : la première consiste à charger pour disperser toute forme d’unité, puis elles s’en prennent à nous et commencent à nous combattre à deux contre un ou à quatre contre un, comme dans les bagarres de rue, mais en pire. Nous avons immédiatement pensé à nos ami.e.s et camarades qui avaient été emmené.e.s. Nous savions qu’il y aurait de la répression, mais pas comme ça. Certain.e.s camarades se sont rendu.e.s devant la Cour de justice pour essayer de voir les détenu.e.s et leur offrir une assistance juridique, mais ils et elles ont également été arrêté.e.s.

Puis, nous avons été choqué.e.s de voir des gens se faire écraser ou tirer dessus, et nous avons commencé à agir pour les aider. Après la mort des trois martyrs, le nombre des forces de police a été réduit, à l’exception des agents en civil. À la place, la police est désormais postée dans les quartiers riches et devant les banques. Les manifestant.e.s ont profité de cette occasion pour développer d’autres moyens d’action, comme le boycott et le piratage informatique.

Nous avons lu des articles sur le « collectif Gen Z 212 » dans la presse. Pourriez-vous nous parler de son histoire ? Quel a été son rôle dans les manifestations ?

Gen Z 212 est à la fois la plateforme et le nom de notre mouvement. C’est aussi le nom du profil Discord. Pour les manifestations, il sert de catalyseur : chaque ville ou village dispose de salons de discussion où nous décidons où les manifestations doivent avoir lieu. Récemment, nous nous sommes également organisé.e.s pour venir en aide aux détenu.e.s et aux blessé.e.s. Nous votons sur presque tout. Et il y a souvent des vérifications d’effectuées au sujet des administrateurs et administratrices.

Photo d’Issam Chorrib.

Dans quelle mesure les participant.e.s au mouvement au Maroc se considèrent-iels comme faisant partie d’un mouvement mondial ? Quelles tactiques, méthodes d’organisation et aspirations les Marocain.e.s ont-iels empruntées aux mouvements d’autres régions du monde ?

Le nom « Génération Z » et les tactiques utilisées (organisation numérique décentralisée, culture des mèmes, appels à l’action décentralisés, occupations et sit-in) placent délibérément le mouvement marocain dans le sillage des soulèvements mondiaux de la jeunesse (Indonésie, Pérou, Népal, Madagascar, etc.). À maintes reprises, nous avons fait référence à la solidarité mondiale et avons appris des tactiques telles que la coordination décentralisée rapide, les communications sécurisées et open source et l’action directe symbolique. Ce qui s’est passé au Népal a permis à de nombreux jeunes Marocain.e.s de prendre conscience de ce qui est possible. À ce jour, nous continuons à réaliser des clips vidéo reliant nos manifestations à celles du Népal. La comparaison mondiale aide à cadrer le récit et à renforcer la solidarité, mais les revendications concrètes du mouvement sont ancrées dans les services sociaux nationaux, la précarité économique et la responsabilité.

Avant ce mouvement (et encore aujourd’hui), nous étions quelque peu réticent.e.s à considérer les « jeunes » comme des acteurs et actrices politiques, car cela efface les différences de classe – c’est probablement la raison pour laquelle ce concept est si populaire parmi les ONG. Mais il n’en reste pas moins vrai que les conditions de vie se sont détériorées à l’échelle mondiale et que la liberté d’information et d’expression offerte par Internet – l’anonymat et les ressources qu’il met à disposition – est peut-être l’arme la plus puissante du siècle. Ce n’est pas comme si cela n’existait pas auparavant, notamment en 2011, mais aujourd’hui, notre relation avec Internet et notre façon de l’utiliser ont changé.

Enfin, en ce qui concerne le contexte marocain – bien que cela fasse écho à des événements survenus dans de nombreux pays après la décolonisation –, les années 1970 et 1980 ont été marquées par de très puissants mouvements de rue et de fortes organisations radicales de gauche, ainsi que par des émeutes dues à la famine. La réponse de l’État sous le règne du précédent roi, Hassan II, a été d’envoyer les personnes dans des fosses communes, des prisons secrètes à grande échelle et des chambres de torture. Cela a laissé la génération précédente dans une peur traumatisante, à tel point que le mot « manifestations » est pire qu’un blasphème contre Allah. Nous sommes la première génération à ne pas avoir vécu sous Hassan II ni pendant la période brutale appelée « les années de plomb ». Il est essentiel de comprendre cela pour commencer à analyser ce que ces manifestations signifient pour le peuple marocain.

Photo de Mosa’ab Elshamy.

Le Maroc a connu des manifestations en 2011 pendant le Printemps arabe. Contrairement à la Tunisie, à l’Égypte et à la Libye, cela n’a pas conduit à la chute du régime. En 2018 et 2019, une nouvelle vague de manifestations a balayé le monde arabe, commençant en Algérie et au Soudan. Comment les manifestations de 2011 et 2019 influencent-elles les événements actuels ? En quoi cette vague semble-t-elle différente ?

Le mouvement Genz212 se considère et se présente comme la continuation du mouvement Rif de 2017, du soulèvement du 20 février 2011, et fait même référence aux manifestations et émeutes sous Hassan II, ainsi qu’aux syndicats et organisations étudiantes tels que Ila al Amam (c’est-à-dire le marxisme-léninisme). L’une des principales raisons est que rien n’a vraiment changé depuis 2011 ; la liberté qui avait été acquise a été supprimée. Soit les participant.e.s ont accepté de travailler pour l’État, soit ils et elles ont fini par être emprisonné.e.s ou exilé.e.s.

Le Printemps arabe marocain a commencé par aborder les questions politiques d’un système répressif, tandis que le mouvement du Rif et notre mouvement ont commencé par formuler des revendications concernant les conditions matérielles ; aujourd’hui, nous essayons de formuler une critique politique des raisons pour lesquelles nous ne pouvons pas avoir d’hôpitaux et d’écoles. Certaines des principales différences résident également dans l’âge des participant.e.s et des catalyseurs du mouvement, qui sont beaucoup plus jeunes dans le mouvement Genz212, sans parler d’un mode d’organisation moins modéré/réglementé.

Ce que nous disons toujours, c’est que, contrairement aux soulèvements précédents et aux générations précédentes, nous ne reculerons pas.

Le Printemps arabe au Maroc.

Au début de l’année, des manifestations de masse ont eu lieu au Maroc en réponse au génocide perpétré à Gaza. Des manifestations ont également eu lieu dans des villages ruraux au début de l’été. Ont-elles contribué à créer la dynamique qui a conduit à ce soulèvement ? Comment influencent-elles la situation ?

Cette année, le Maroc a connu de nombreuses manifestations fragmentées et localisées concernant les conditions de travail, impliquant des agriculteur.rice.s, des enseignant.e.s et des médecins, qui ont été rapidement réprimées et dispersées. Mais celles-ci ont servi de catalyseur, de raison de se mobiliser et de force de mobilisation locale. Quant aux mobilisations de solidarité avec Gaza et aux actions telles que les blocages de ports ou les boycotts au début de l’année 2025, elles ont permis de développer les connaissances organisationnelles, les réseaux de mobilisateur.rice.s et la confiance entre les militant.e.s, les étudiant.e.s et certains syndicats. Par exemple, les dockers ont fait grève pendant quelques jours pendant notre mobilisation. Ces actions ont également normalisé les grands rassemblements, les actions directes et la documentation par le public des grandes manifestations ignorées par les médias officiels, tout en renforçant l’infrastructure d’aide juridique gratuite.

À quoi ressemblerait la victoire ?

À court terme, la victoire serait la chute de notre gouvernement, la mise en cause de la responsabilité de la police criminelle, des forces auxiliaires et de la gendarmerie royale, l’annulation de la Coupe du monde 2030 et l’affectation de son budget aux hôpitaux, aux écoles et aux salaires des travailleurs et travailleuses de ces institutions, et enfin, la rupture des relations de normalisation avec l’État sioniste. Telles sont nos revendications urgentes.

À long terme, car nous savons que ce n’est pas si simple, cela impliquerait de démanteler le système qui a engendré cette situation et contraint plus d’un quart de la population à fuir le pays, même en l’absence d’une guerre active.

Ce serait la fin d’une monarchie qui détient le droit de vie et de mort sur le peuple et le monopole sur des dizaines de secteurs de notre économie, tout en vivant dans les plus beaux palais du monde.

Ce serait l’autodétermination des peuples, à commencer par nos frères et sœurs du Sahara, et la fin de la rivalité manifestement artificielle avec l’Algérie, qui ne sert qu’à contrôler et opprimer deux peuples qui ont toujours été unis.

Ce serait la fin d’un système néocolonialiste raciste qui accorde tout aux étrangers blancs et soumet les peuples d’Afrique de l’Ouest au profilage racial et à la marginalisation. Cela signifierait la fin de la collaboration avec l’Occident et d’autres empires étrangers dans leurs crimes.

Ce serait la fin d’un système de surveillance qui sait tout sur tout le monde et nous fait vivre dans la peur.

Il s’agirait d’établir une responsabilité, une justice et une indemnisation réelles et transparentes concernant les crimes contre l’humanité commis sous ce régime et sous le règne du précédent roi, Hassan II.

Ce serait la fin d’un système économique fondé sur le favoritisme et les affinités entre les élites, dans lequel quelques-un.e.s détiennent d’énormes monopoles sur notre économie tandis que le reste d’entre nous travaille pour elles et eux et les rembourse chaque fois que nous achetons du lait, du sucre ou de l’essence.

Ce serait la fin de ce système que nous appelons « makhzen ». Ce serait un endroit où les gens auraient véritablement dignité et liberté.

Je suppose que ce serait un autre pays, celui que nous méritons.

Que peuvent faire les personnes vivant hors du Maroc pour soutenir les militant.e.s anti-autoritaires dans ce pays ?

Pour toute personne vivant en Europe, il est important de savoir que, historiquement, après chaque mouvement social ou insurrection au Maroc, d’énormes vagues d’exil ont eu lieu, quelle qu’en soit l’issue. L’État ouvre les frontières pour se débarrasser de celles et ceux qu’il considère comme indésirables et les individus fuient principalement vers l’Europe. C’est ce qui s’est passé après le mouvement du Rif en 2017, par exemple. Vous pouvez aider en luttant contre le fascisme là où vous vous trouvez et en vous organisant avec les personnes sans papiers qui arrivent afin qu’elles puissent arriver et s’installer en toute sécurité.

En outre :

BOYCOTTER LA COUPE D’AFRIQUE DES NATIONS 2025 BOYCOTTER LA COUPE DU MONDE 2030

Ces événements sont entachés du sang de nos camarades.

BOYCOTTER LE TOURISME AU MAROC

Et donnez plus de poids aux voix des manifestant.e.s ici et de nos allié.e.s de la diaspora qui ont plus de liberté pour s’exprimer.

Merci ! ✊

Photo de Mosa’ab Elshamy.

Pour conclure, pouvez-vous recommander des sources permettant aux individus d’en savoir plus sur ce mouvement ?

Vous pouvez consulter le Discord Gen Z 212 ici.

Vous pouvez également consulter la chaîne YouTube de notre Discord pour écouter certaines de nos discussions précédentes et analyses de nos actions, ainsi que des conversations avec des journalistes indépendant.e.s sur la corruption, les révoltes passées dans notre pays et (le plus souvent) les séjours en prison ou en exil. Pour commencer, je vous recommande d’écouter nos discussions sans invité.e.s, et pour celles avec invité.e.s, commencez par visionner celle avec Aboubakr AlJamai.

Ici, vous pouvez écouter l’un des rares podcasts indépendants consacrés à l’activisme marocain, aux révoltes passées, à la politique autonome et populaire, etc., qui ne se contente pas de répéter la propagande du régime.

« Moroccan Youth » était un groupe Telegram qui souhaitait lancer un mouvement quelques semaines avant Gen Z 212, mais nous risquions la prison et n’avons pas donné suite. Beaucoup de ces jeunes ont rapidement rejoint le mouvement. Iels ont été un peu trop strict.e.s sur la question du pacifisme à mon goût ; idéologies mises à part, les émeutes peuvent légitimement être considérées comme de la légitime défense, tant dans le mouvement actuel que dans l’histoire des révoltes marocaines. Mais iels ont fait un excellent travail pour couvrir le mouvement avec quelques publications en anglais.

Cette page traite principalement des questions liées à l’eau et constitue l’une des meilleures sources d’information sur le sujet. Récemment, elle a également publié des articles sur le mouvement et les fondements socio-économiques de nos revendications. Très instructive, elle est disponible en arabe et en anglais. Vous trouverez une autre source d’information sur le même sujet ici.

Cette page a publié la vidéo et les photos de la fusillade policière qui a coûté la vie à trois jeunes Marocains innocents. Elle traite généralement de la question des Marocain.e.s et autres personnes qui fuient le pays.

Enfin, nous vous recommandons ce documentaire sur un chanteur sahraoui révolutionnaire.

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