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24.01.2026 à 05:54

Des manifestant·e·s bloquent le quartier général de l’ICE à Fort Snelling, dans le Minnesota : Compte rendu d’une action menée pendant la grève générale dans les « Villes Jumelles »

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Compte rendu d'une action menée lors de la grève générale du 23 janvier dans les « Villes Jumelles ».
Texte intégral (3759 mots)

Le 23 janvier, des milliers de personnes se sont mises en grève dans les « Villes Jumelles » de Minneapolis et Saint Paul pour s’opposer à la campagne de kidnappings et de meurtres menée depuis deux mois par des mercenaires fédéraux au service du programme de nettoyage ethnique de Donald Trump. Plus de 1000 entreprises ont fermé leurs portes, certaines avec enthousiasme, d’autres contre leur gré. Dans le même temps, un petit nombre de manifestant·e·s se sont mobilisé·e·s pour empêcher les mercenaires fédéraux liés aux Services de l’immigration et des douanes (ICE) de mener à bien les enlèvements qu’ils avaient prévus pour cette journée.

Tôt dans la matinée du 23 janvier, par une température en dessous de zéro, environ 75 manifestant·e·s équipé·e·s de boucliers et de banderoles renforcées ont bloqué l’intersection de Minnehaha et Federal Drive, juste à côté du bâtiment Bishop Henry Whipple, que l’ICE utilise comme base opérationnelle dans les « Villes Jumelles ». Au même moment, quelqu’un a abandonné une caravane pour bloquer la route Airport Service Road située près de l’extrémité nord de Federal Drive (voir la carte). Cette action a permis de complétement bloquer deux des trois voies d’accès au bâtiment Whipple. On peut supposer que ce blocage visait à coincer l’ICE au niveau de l’extrémité nord de Federal Drive, en bloquant tous les points de sortie, mais en fin de compte, ils avaient toujours accès à une autre sortie.

La caravane qui bloquait Airport Service Road est restée en place pendant environ une demi-heure. Les manifestant·e·s ont bloqué l’intersection de Minnehaha et Federal Drive pendant deux heures et demie.

Pendant les deux heures et demie, il n’y a eu aucun signe de l’ICE ou du BorTac – l’unité tactique de la police des frontières, dont les membres ont déjà frappé et aspergé de gaz lacrymogène des manifestant·e·s lors d’actions précédentes devant le bâtiment Whipple. Le parc automobile de l’ICE semblait presque entièrement au complet pendant l’action, ce qui laisse penser qu’ils n’étaient pas en train de se rassembler depuis un autre endroit. Il est possible que cette action ait effectivement piégé un grand nombre d’agents de l’ICE au sein de leur quartier général.

Finalement, après que la caravane ait été retirée de la route, les shérifs du comté d’Hennepin ont menacé d’attaquer les manifestant·e·s avec des armes chimiques. Les participant·e·s au blocage se sont dispersé·e·s cinq minutes plus tard, avant que les armes chimiques ne soient utilisées. Deux arrestations ont été signalées dans la zone, apparemment sans rapport direct avec le blocage de l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive.

Le rôle des shérifs mérite d’être souligné. De Chicago aux « Villes Jumelles », les forces de police locales et étatiques, censées répondre aux politicien·ne·s démocrates, ont joué un rôle fondamental dans la répression violente des manifestations afin de permettre à l’ICE de continuer à kidnapper et à brutaliser des personnes. Tout mouvement contre l’ICE devra faire face à ce bipartisme.

Il y a deux semaines, le 8 janvier, des manifestant·e·s ont bloqué les portes du bâtiment Whipple pendant une heure en réaction au meurtre de Renee Nicole Good par l’agent fédéral Jonathan Ross. La tentative d’aujourd’hui place la barre plus haut. Il est inspirant de voir que des milliers de personnes ont participé à la grève générale d’aujourd’hui. Le blocus du bâtiment Whipple montre que certaines personnes sont prêtes à aller plus loin, en prenant des mesures audacieuses et créatives pour influencer directement ce que l’ICE peut et ne peut pas faire.

Dans le récit suivant, soumis anonymement, les participant·e·s décrivent ce dont iels ont été témoins pendant le blocus et fournissent quelques éléments de contexte sur leur expérience de résistance à l’occupation de l’ICE.

Position 1 : des manifestant·e·s ont bloqué l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive. Position 2 : une caravane abandonnée a bloqué Airport Service Road.


Trois formes de conflit

« Ça a été l’année la plus longue de ma vie. » On entend cette phrase partout dans les « Villes Jumelles », et nous ne sommes qu’au mois de janvier. Plus de cinquante jours d’occupation par les forces fédérales ont pesé sur la détermination et le bien-être des résistant·e·s et des occupants.

Le site fédéral de Fort Snelling, où se trouve le bâtiment Whipple, est connu pour avoir servi de camp de concentration où étaient emprisonné·e·s les Dakotas dans les années 1860. Cet héritage se perpétue aujourd’hui, le site servant de base à des milliers de ravisseurs masqués. Les 3000 agents fédéraux impliqués dans cette opération sont plus nombreux que les effectifs réunis des dix plus grandes forces de police des « Villes Jumelles ».

Les premiers enlèvements ont commencé au compte-gouttes, puis se sont multipliés jusqu’à former un torrent, puis un fleuve aussi puissant que le Mississippi. Les actes les plus odieux et les plus ignobles sont gravés dans nos mémoires, rappelant le type d’attaques menées par l’armée israélienne en Cisjordanie : embuscades dans des écoles et des hôpitaux, envahisseurs masqués utilisant des enfants terrifiés comme otages, fusillades, voire une exécution publique. Les sons stridents des sifflets imprimés en 3D nous brûlent les tympans comme des acouphènes. Pourtant, la violence de l’ICE a alimenté une rage collective dont beaucoup de gens ne se savaient pas capables de ressentir. De nombreuses nouvelles résistantes et de nombreux nouveaux résistants prennent conscience de cette réalité pour la première fois. D’autres ont connu des vagues successives de luttes dans les « Villes Jumelles », qui ont préparé nombre d’entre nous à ce moment.

Le fascisme n’est pas en marche. Il est déjà là.

En réponse, les personnes se sont préparées à passer à l’offensive le jour de la grève générale. Cette offensive comprenait trois luttes différentes, toutes aussi importantes les unes que les autres.


Affronter son moi profond

Comme beaucoup d’autres personnes à l’échelle internationale, nous nous trouvons en eaux inconnues. Les anciennes règles ont été jetées par la fenêtre. Dans les rues, l’ICE agit davantage comme des nazis que comme des policiers. Cela est particulièrement évident pour celles et ceux d’entre nous qui ont une expérience dans l’organisation antifasciste. Leurs tactiques terroristes combinent brutalité et lâcheté ; leur nature imprévisible a mis à rude épreuve même les vétérans les plus aguerris.

C’est la première forme de conflit à laquelle nous devons faire face : la lutte contre soi-même.

L’incertitude engendre la peur. Nous avons recours à la modélisation des menaces pour identifier les risques et déterminer ceux que nous sommes prêt·e·s à prendre. Les tactiques de déplacement telles que le positionnement de tireurs d’élite sur les toits, la mise en place de points de contrôle et l’envoi d’équipes de sécurité pour escorter les personnes dans les zones dangereuses sont redevenues courantes, comme elles l’étaient au plus fort des soulèvements de 2020. C’est désormais le cas même pour les grands rassemblements. Nous étudions et mettons en pratique ces compétences encore et encore, faisant de notre mieux pour surmonter nos peurs tout en cherchant à apaiser l’angoisse que nous ressentons au sujet de celles et ceux qui ont déjà disparu.

Il faut également faire preuve de prudence lors de délibérations, car la frustration peut facilement éclater pour des questions mineures ou sans importance. Reconnaître et réguler nos propres états émotionnels est essentiel pour éviter la tendance à agir sous l’emprise de la peur. Les techniques de visualisation en groupe offrent la possibilité d’imaginer les résultats possibles et de préparer nos réponses à l’avance.

Le crime contre l’humanité que nous appelons génocide n’affecte pas seulement celles et ceux qui sont enlevé·e·s ou tué·e·s. Celles et ceux qui restent doivent en supporter le poids. Au cours de la semaine qui a précédé la grève générale, nous avons été confronté·e·s à toutes ces problématiques. Néanmoins, nous avons persévéré.

Des manifestant·e·s équipé·e·s de boucliers et de banderoles renforcées bloquent l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive


Affronter le monde naturel

Il y a une différence entre le froid ordinaire et le froid glacial. C’est difficile à décrire si tu ne l’as jamais vécu. Dans le froid glacial, il y a presque une quiétude sereine dans l’air, la tranquillité apparente qui t’incite à sous-estimer sa dangerosité. Un froid polaire littéral peut envahir notre État. Une semaine avant la grève générale, il est devenu évident que la journée allait être très froide.

Cette deuxième forme de conflit est tout aussi dangereuse que n’importe quelle violence humaine : la lutte contre la nature.

J’ai déjà été témoin d’un décès dû à l’exposition au froid. Je n’oublierai jamais l’aspect vitreux de la peau noire de la victime. L’ICE s’est récemment inspirée des « Starlight Tours » (les « voyages sous la lumière des étoiles ») de la police de Saskatoon (ville canadienne) et relâche désormais des personnes arrêtées au beau milieu de la nuit dans des zones reculées, utilisant délibérément l’exposition aux intempéries comme une arme de torture. Le matin de la grève générale, la température ajustée en fonction du refroidissement éolien était d’environ -30 degrés Fahrenheit (-35 degrés Celsius). Cela peut provoquer des gelures sur la peau exposée en moins de 20 minutes, un défi qui nécessite une planification minutieuse et des vêtements spécialisés pour y faire face.

Dans l’État moderne de surveillance que nous connaissons, il faut également veiller à ne pas être identifié par ses vêtements d’hiver spécialisés. Malgré la mise en place d’endroits pour se réchauffer, plusieurs personnes venues d’autres villes ont sous-estimé les risques et ont été blessées par le simple fait d’être exposées au froid. Il y aurait certainement eu deux ou trois fois plus de participant·e·s au blocage s’il n’avait pas fait si froid dehors.

Comme lors de la lutte contre le Dakota Access Pipeline, on craignait que les forces étatiques ou fédérales n’utilisent l’eau comme une arme. À un moment donné, un éclaireur a repéré et signalé par radio ce qui semblait être des préparatifs en vue d’utiliser un canon à eau. Par ce temps, sans installation à proximité pour se réchauffer, une telle arme pouvait causer des dommages irréversibles. De même, l’eau utilisée généralement pour se rincer des armes chimiques peut présenter un risque avec de telles températures.

La tension était palpable, mais grâce à des vestes supplémentaires et des chauffe-mains, nous avons réussi à tenir bon.

La caravane abandonnée au milieu de la route Airport Service Road.


Affronter les occupants

Situé de l’autre côté de l’autoroute pas rapport au reste de la ville, le bâtiment Whipple est difficile d’accès à pied et bien protégé des piétons. Deux jours avant l’action, nos adversaires ont ajouté des barrières supplémentaires afin de créer des points d’étranglements et des occasions de piéger les manifestant·e·s. Ils ont installé des murs « jersey » (des blocs de bêton généralement utilisés pour séparer des voies de circulation) et des clôtures de chaque côté de Federal Drive, sur toute la longueur, séparant la route du trottoir, bloquant toutes les allées et créant ainsi une sorte de tunnel. Considérée uniquement comme une tactique défensive, cette mesure était logique dans un état d’esprit obsédé par la violence. Elle a également facilité le blocage de la route, car leurs fortifications ne leur laissaient que trois points de sortie.

Quatre groupes différents se sont préparés à mener des actions pour bloquer ces points. C’est la dernière forme de conflit à laquelle nous devons faire face : la lutte contre les occupants.

Un groupe est arrivé à pied depuis la ville et la gare, portant des boucliers, des banderoles faites avec des tôles d’acier et d’autres objets. Leur objectif était de bloquer le point principal d’accès afin de détourner la circulation. Arrivé·e tôt, j’ai vu des objets être distribués alors que les gens se blottissaient les uns contre les autres pour se réchauffer sur le parking à ciel ouvert. Au début, leur nombre semblait préoccupant tant il était faible. Le groupe a avancé vers le point d’étranglement, occupant toute la zone devant le tunnel. Les manifestant·e·s ne pouvaient pas entrer, mais les mercenaires ne pouvaient pas sortir.

Peut-être que ces derniers n’étaient pas préparés à cette réalisation mutuelle des objectifs. Quoi qu’il en soit, les seules forces auxquelles ces manifestant·e·s ont été confronté·e·s étaient trois voitures de patrouille du département du shérif du comté de Hennepin. Les forces fédérales sont restées retranchées dans le bâtiment, apparemment effrayées à l’idée de sortir dans le froid. Les manifestant·e·s ont scandé des slogans et les ont provoqués pour attiser leur colère, mais les agents fédéraux ne se sont pas montrés. Ils n’ont pris aucune mesure offensive.

Peut-être que les agents fédéraux sont-ils eux aussi épuisés par leur longue campagne de violence méprisable. Peut-être étaient-ils débordés par les préparatifs en vue de la grève générale. Peut-être avaient-ils plus peur de la nature que les manifestant·e·s. Ou peut-être obéissaient-ils aux ordres stricts de leurs supérieurs hiérarchiques de ne pas intervenir, pour des raisons que nous ne pouvons que supposer.

Dans tous les cas, il était inhabituel qu’ils n’aient pas attaqué l’action de blocage. Les participant·e·s ont réussi à conserver tous les équipements et le matériel qu’iels avaient apportés pour l’action, ce qui est inhabituel dans ce type d’affrontements.

Pendant que ce groupe tenait l’entrée de la ville, d’autres groupes menaient des actions coordonnées ailleurs. Un groupe a transporté du matériel en vue de former une barricade jusqu’à l’entrée de l’autoroute. Le premier convoi de ce groupe a apparemment utilisé une caravane pour bloquer l’accès puis a quitté la zone. Le deuxième convoi du groupe a dû quitter la zone sans pouvoir ériger aucune sorte de barricade, car les shérifs avaient envahi la caravane à la dernière seconde. La seule caravane qui restait a néanmoins permis de bloquer la sortie du bâtiment fédéral pendant près d’une demi-heure.

Enfin, deux autres groupes ont apporté leur soutien et formé un barrage humain sur une route secondaire. Malheureusement, les shérifs ont procédé à deux arrestations lors d’une avancée agressive vers le « tunnel » fortifié. Selon certaines informations, des boules de neige auraient été lancées sur les véhicules fédéraux, brisant une vitre. La glace contre l’ICE.

Après l’utilisation de gaz lacrymogène, de nombreuses personnes présentes dans cette zone ont commencé à se diriger vers l’action de blocage principale, renforçant ainsi les effectifs à l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive.

Lorsque les barricades solides étaient en train d’être détruites par les forces de l’ordre, les manifestant·e·s ont pris un moment pour évaluer la situation. Iels avaient déjà atteint leurs objectifs pour la journée, en coordonnant plusieurs groupes et en profitant de la grève générale pour paralyser le bâtiment Whipple. Ayant la possibilité de partir sans subir de pertes, iels ont choisi de la saisir, quittant les lieux avant que les armes ne soient déployées. Iels se sont replié·e·s en formant un seul bloc, toujours protégé·e·s par leurs boucliers et leurs bannières en acier, scandant « Le Minnesota a fait fondre l’ICE ! »

Pendant deux heures et demie, les manifestant·e·s ont bloqué toutes les voies d’accès au bâtiment Whipple, à l’exception d’une seule.


L’action d’aujourd’hui ne fait que renforcer notre détermination. Nous avons désormais davantage d’expérience en matière de coordination et une meilleure connaissance du terrain. Le fait que les forces fédérales ne se soient pas montrées renforce l’idée qu’elles ne sont pas prêtes à se défendre dans le cadre d’affrontements de grande ampleur, ou du moins qu’elles préfèrent éviter de le faire. Leur dépendance continue à l’égard de la police d’État et des shérifs nous pose des questions stratégiques complexes, mais pourrait également leur créer des complications à l’avenir.

Comme l’ont récemment déclaré nos camarades locaux à propos de la menace de Donald Trump d’invoquer la loi sur l’insurrection :

« Nous devons continuer à organiser les communautés, à patrouiller dans nos rues et à mettre en place des équipes d’intervention rapide, à faire pression pour obtenir des arrêts de travail et à les épuiser à chaque étape. Nous devons leur faire payer chaque empreinte qu’ils laissent dans notre neige. Lorsque l’occasion se présentera, nous les chasserons de nos rues et démolirons leur camp de concentration. L’ICE fondra lorsque la chaleur augmentera. »

À jamais vôtre dans la lutte.


Autres lectures

22.01.2026 à 00:02

De l’intervention rapide au changement social révolutionnaire : Le potentiel des réseaux d’intervention rapide

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Des membres des réseaux d'intervention rapide des villes jumelles décrivent leurs expériences et réfléchissent à comment contribuer à un changement social révolutionnaire.
Texte intégral (4378 mots)

Dans ce compte rendu, les participant·e·s aux réseaux d’intervention rapide dans les « Villes Jumelles » décrivent leurs expériences, explorent la menace que représente le développement du Service de l’immigration et des douanes (ICE) en une police politique, et proposent une stratégie pour que les réseaux d’intervention rapide puissent relever le défi et contribuer à un changement social révolutionnaire.

Pour en savoir plus sur la structure des fils de discussion des réseaux d’intervention rapide, commence ici.

Tous les noms et lieux ont été modifiés afin de préserver la sécurité des personnes engagées dans les interventions rapides et la défense des communautés dans les « Villes Jumelles ».


Nous quittons la maison à 5 heures du matin, emmitouflé·e·s dans nos vêtements d’hiver, alors que la température est inférieure à zéro dans le Minnesota. Nous marchons prudemment jusqu’à la voiture car tout le sol est verglacé. Notre chauffeur allume son téléphone et rejoint un appel Signal en cours dans un chat comprenant 1000 personnes et créé huit heures plus tôt. Ces fils de discussions de quartiers sur Signal sont recréés quotidiennement.

« Bonjour, ici Patrice, nous allons patrouiller pendant les deux prochaines heures. Notre zone de patrouille s’étend de la 24ème rue au sud, de Main Street au nord, de Washington Street à l’ouest et de la 5ème Avenue à l’est. » Il s’agit d’une zone de sept pâtés de maisons, que l’on peut parcourir en voiture en moins de deux minutes.

« Salut, Patrice, ça me semble bien », répond l’un·e des répartiteur·rice·s. Leur rôle consiste à suivre les différentes patrouilles à pied et en voiture dans la partie sud de Minneapolis et de s’assurer que toutes les zones sont couvertes. Il y a 25 autres personnes en ligne. Tout le monde est en mode silencieux et n’active le son que pour s’adresser au groupe.

Nous sortons de l’allée et commençons notre patrouille. Nous entendons une autre voix sur la discussion Signal. « Ici Stump, j’ai un véhicule suspect qui se dirige vers l’ouest sur Main Street, au coin de la 7ème Avenue. Un Dodge Ram argenté, immatriculé au Texas, Alpha Kilo Radio 3863, pouvez-vous vérifier son immatriculation ? »

« Ouai, c’est confirmé, c’est bien un véhicule de l’ICE », répond un·e deuxième répartiteur·rice quelques secondes plus tard. Leur travail consiste à vérifier les immatriculations à l’aide d’une vaste base de données contenant les plaques d’immatriculation collectées dans les différents quartiers ainsi qu’au siège régional de l’ICE au cours des huit dernières semaines de l’opération Metro Surge. L’opération a débuté en décembre dernier.

« Nous sommes sur la 6ème Avenue, en direction du nord. Nous serons à l’angle de Main Street dans 30 secondes, nous verrons si nous pouvons les rattraper, » répond notre chauffeur. Nous approchons de l’intersection et voyons le Ram passer à toute vitesse. Nous démarrons, prenant soin de ne pas accélérer trop rapidement pour ne pas attirer l’attention. Nous suivons le véhicule sur trois pâtés de maisons avant qu’il ne s’engage dans le parking d’un Burger King. Nous continuons à rouler, tout en alertant les autres membres de l’équipe.

Quelqu’un répond : « Je suis deux pâtés de maisons derrière vous, je vais vérifier le Burger King. »

Quelqu’un d’autre répond : « Je suis à pied à un pâté de maisons, j’arrive dans une minute. »

Alors que nous roulons, nous voyons des personnes seules ou en binômes au téléphone et avec des sifflets autour du cou à chaque coin de rue. Les gens impriment eux-mêmes en 3D des sifflets en quantités massives. Tous les quelques pâtés de maisons, nous croisons des voitures conduites par des personnes qui vérifient les intersections et parlent au téléphone. Suite à l’invasion de 3000 agents de l’ICE, les habitant·e·s du Minnesota se joignent chaque jour à des réseaux d’intervention rapide et parcourent leurs quartiers, même par une température de -6 °C avant le lever du soleil.

« Je suis suivi·e par une voiture qui, je pense, appartient à l’ICE. Je peux distinguer deux individus masqués à travers le pare-brise teinté », dit quelqu’un. L’appel est silencieux pendant quelques secondes. « Je suis arrêté·e. »

L’un·e des répartiteur·rice·s intervient : « Restez en ligne, baissez le volume pour qu’ils n’entendent pas l’appel, tou·te·s les autres, veuillez rester en mode silencieux. » Nous entendons des coups, puis quelque chose se brise. « L’ICE vient de briser leur vitre », explique calmement notre chauffeur, en ralentissant devant un feu rouge. Nous sommes choqué·e·s, mais c’est un fait courant. Tou·te·s les participant·e·s à l’appel gardent leur sang-froid.

Nous avons entendu des récits de membres des réseaux d’intervention rapide racontant comment l’ICE les a suivi·e·s puis les a coincé·e·s, a brisé les vitres de leur voiture, leur a pulvériser de la bombe au poivre en plein visage, les a menacé·e·s avec leurs armes, a tiré sur leurs pneus et les a arrêté·e·s. Certain·e·s ont été emmené·e·s au sein du bâtiment Whipple, le siège régional de l’ICE. D’autres personnes ont été conduites à l’autre bout de la ville et jetées hors du véhicule, seules dans le froid. Leurs voitures ont été laissés en marche sur le bord de la route. Les membres des réseaux d’intervention rapide nous racontent toutes ces histoires en passant, avant de se recentrer rapidement sur le travail à accomplir.

Bien sûr, l’ICE a fait pire que ça. L’agent Jonathan Ross a abattu Renee Good alors qu’elle tentait de s’enfuir en voiture. Une semaine plus tard, alors que des agents de l’ICE poursuivaient quelqu’un, ils ont tiré à balles réelles sur une maison où se trouvait une famille, touchant Julio Sosa-Celis à la jambe.

Mais quand tu demandes aux patrouilleurs·euses ce qu’iels veulent que les gens sachent sur ce qui se passe dans leur ville, iels mentionnent à peine les vitres brisées et les contusions. Iels décrivent le sentiment de connexion et de solidarité qui règne dans les rues. Iels font des cœurs avec leurs mains d’une voiture à l’autre, iels envoient des baisers. Iels préparent des dîners les un·e·s pour les autres, iels livrent des provisions aux familles sans papiers qui sont confinées chez elles depuis des semaines. Iels nous racontent comment, lorsqu’une échauffourée a éclaté sur une route très fréquentée, tou·te·s les client·e·s d’un café se sont levé·e·s d’un seul coup, abandonnant ce qu’iels faisaient pour courir vers le bruit. Nous entendons sans cesse parler de leur profond amour pour la communauté des « Villes Jumelles » et pour leurs voisin·e·s. Chaque jour, des personnes qui n’auraient jamais imaginé se battre contre l’ICE participent à des actions combatives audacieuses.

Et tout cela sonne juste. Même en tant qu’invité·e·s, volontaires venu·e·s d’ailleurs, nous avons le sentiment que toute la ville nous soutient.


Plus tard dans la journée, nous sortons pour aller prendre notre petit-déjeuner. Nous n’avons parcouru que trois pâtés de maisons lorsque nous apercevons un groupe de personnes courir et souffler dans des sifflets. Puis nous voyons des gyrophares devant nous.

Nous nous garons et sortons du véhicule. L’ICE est en train d’emmener quelqu’un hors de sa maison. D’autres voitures – certaines conduites par des membres des groupes d’intervention rapide, d’autres par des personnes allant tout simplement au travail – se garent et d’autres individus en sortent précipitamment. Quelques personnes sortent en courant de leur maison, encore en train d’enfiler leur manteau. Les gens crient après les agents, les filment, leur lancent des boules de neige.

Un·e voisin·e est là, en pleurs. La personne arrêtée par l’ICE a deux enfants à la maison, et la voisine ou le voisin doit aller expliquer aux enfants ce qui vient d’arriver à leur mère. Nous essayons de bloquer les agents de l’ICE, mais ils montent rapidement dans leurs véhicules. Nous sautons dans notre voiture et les suivons. Les deux voitures de l’ICE se séparent et partent dans des directions différentes, roulant de manière erratique.

L’agent de l’ICE que nous suivons grille des feux rouge et roule à contresens. Il manque de peu de percuter de plein fouet un véhicule venant en sens inverse. Il tourne à droite depuis la voie de gauche, puis accélère dans une rue résidentielle. Nous klaxonnons derrière lui.


Nous sommes venu·e·s à Minneapolis après le meurtre de Renee Good parce que nous voulions comprendre ce qui se passait dans cette ville et soutenir les personnes qui se battaient. Nous nous attendions à trouver une ville subissant une vague d’arrestations par l’ICE, comme celles qui ont eu lieu à Chicago, Los Angeles, Charlotte, ou à la Nouvelle-Orléans.

Mais la situation à Minneapolis ne ressemble à rien de ce que nous avons connu auparavant. Il ne s’agit pas seulement d’une recrudescence des raids. Il s’agit d’une occupation militaire à grande échelle, qui te défie où que tu ailles. Tu ne peux pas parcourir plus de deux pâtés de maisons sans voir des bandes errantes de voitures aux vitres teintées transportant des hommes masqués en tenue militaire complète : casques, cagoules, armes longues, équipement tactique, munitions anti-émeutes. Ils s’arrêtent aux arrêts de bus, sautent hors du véhicule, attrapent une personne à la peau mate, la poussent dans la voiture, puis repartent à toute vitesse. Ils ne vérifient pas les papiers. Certaines personnes ont été détenues dans des centres de détentions pendant des semaines avant que l’on ne découvre qu’elles étaient citoyennes américaines.

Nous assistons à un pogrom racial.


Plus tard, alors que nous sommes attablé·e·s pour le petit déjeuner, nous recevons un message nous informant que l’ICE a percuté une voiture à quelques pâtés de maisons de là. « Enlèvement en cours à l’angle de la 2ème rue et de Pine Street. L’homme affirme être citoyen américain. » Nous réglons rapidement l’addition et nous nous précipitons sur les lieux.

Au milieu d’un pâté de maisons, on aperçoit une berline dont l’arrière est enfoncé. Derrière elle, deux véhicules de l’ICE sont garés, gyrophares allumés. Les agents poursuivaient quelqu’un et l’ont percuté, provoquant un accident dans un quartier résidentiel. Des voitures bloquent le carrefour des deux côtés, leurs occupant·e·s se tiennent debout sur la chaussée. Certaines personnes filment la scène, beaucoup sifflent et klaxonnent, d’autres crient après les agents, quelques-un·e·s lancent des boules de neige. En moins de 15 minutes, des centaines de personnes se sont rassemblées.

Puis les renforts de l’ICE commencent à arriver. Ils utilisent des gaz lacrymogènes, des sprays au poivre et tirent des balles en caoutchouc pour tenter de disperser la foule.

Si les réseaux d’intervention rapide n’ont pas réussi à endiguer le flux des enlèvements, le fait de détourner des dizaines d’agents qui, autrement, se livreraient à des kidnappings, pour les affecter au contrôle des foules ralentit leurs opérations et les démoralise. Gregory Bovino, haut responsable de la police des frontières, l’a récemment admis, concédant que la manière dont les membres de la communauté ont réagi aux opérations de l’ICE dans les « Ville Jumelles » rend son travail[^1] plus difficile.

Après environ une heure passée à se frayer un chemin parmi les embouteillages causés par les voitures garées et les résident·e·s en colère, le groupe d’agents parvient à se dégager. Ils libèrent l’homme qui avait été heurté par le véhicule de l’ICE. Un agent gradé prononce machinalement quelques mots d’excuse, mais les violences se poursuivent dans les deux « Villes Jumelles ».


À l’heure actuelle, l’ICE est en pleine transformation pour devenir une force de police politique. De récentes fuites d’informations révèlent que des programmes secrets de l’ICE cherchent à exploiter chaque personne détenue pour obtenir des informations, et qu’ils visent à déployer jusqu’à 2000 agents « de renseignement » dans des communautés à travers le pays dans le but d’espionner les migrant·e·s et les citoyen·e·s. Ces opérations, ainsi que la stratégie générale du département de la Sécurité intérieure, ne visent pas seulement les immigrant·e·s, mais aussi les opposant·e·s au régime Trump.

L’administration invoque les menaces proférées par les soi-disant « Antifa » et la « gauche radicale » pour justifier sa consolidation autoritaire du pouvoir. Mais le fait que le FBI ait qualifié Renee Good de « terroriste intérieure » et ait fait pression sur les procureur·e·s pour qu’iels enquêtent sur sa veuve montre bien ce qu’ils entendent par ces termes. La « gauche radicale » est un terme fourre-tout qui sera utilisé rétroactivement pour décrire toute personne assassinée au hasard par des agents fédéraux — ou toute personne qu’ils aimeraient assassiner. Chaque fois qu’ils parlent de « gauche radicale », ils disent qu’ils ont l’intention de continuer à assassiner des gens comme ils ont assassiné Renee Good, et qu’ils ont l’intention de le faire en toute impunité.

Lorsque le département de la Sécurité intérieure publie un mème sur son compte officiel sur les réseaux sociaux pour promouvoir « 100 millions d’expulsions », il devrait être clair pour toutes et tous que l’ICE ne vise pas seulement celles et ceux qui ne disposent pas actuellement des documents d’immigration appropriés. Ils ont dans leur ligne de mire les centaines de millions de personnes qui s’opposent au programme de Trump. Si on leur en donne les moyens, ils kidnapperont ou assassineront chacun d’entre elleux.

Nous pouvons en avoir un aperçu dans une affaire fédérale actuellement en cours à Fort Worth, au Texas. À la suite d’un rassemblement organisé le 4 juillet dernier au centre de détention Prairieland, géré par l’ICE à Alvarado, au Texas, un agent aurait été blessé par balle. L’agent en question n’a aucun dossier médical pour étayer cette affirmation, mais les autorités ont arrêté neuf personnes cette nuit-là et dix autres au cours des mois qui ont suivi. Les dix-neuf personnes risquent désormais plusieurs décennies de prison en raison de leur lien présumé avec le rassemblement ou simplement en raison de leurs convictions politiques. Un enseignant de Dallas, Dario Sanchez, fait l’objet de poursuites au niveau de l’État pour avoir prétendument exclu quelqu’un d’un groupe de discussion Signal. Daniel Sanchez Estrada, un artiste local, fait l’objet de poursuites fédérales pour avoir emporté une boîte de brochures du domicile de sa femme. Aucune de ces personnes n’était présente au centre de détention de Prairieland lors du rassemblement en question.

Alors que les « Villes Jumelles » sont en première ligne des opérations coercitives de l’ICE, l’affaire Prairieland montre comment les autorités utilisent l’appareil juridique comme une arme pour écraser la dissidence dans tout le pays. La liberté d’expression, la liberté d’association et la liberté de pensée disparaissent aussi rapidement que nos voisin·e·s. Les précédents que les autorités créent seront bientôt utilisés contre quiconque osera s’opposer à la montée de l’autoritarisme.

À moins que nous n’agissions rapidement pour les arrêter.


Ce que tu peux faire

Si tu peux, viens à Minneapolis. Viens avec une équipe de deux personnes ou plus afin de pouvoir agir de manière indépendante tout en soutenant l’organisation locale. Apportez avec vous un téléphone avec un abonnement qui fonctionne et une voiture à quatre roues motrices. Connectez-vous aux réseaux locaux d’intervention rapide. Ne vous fiez pas à une seule tactique. La situation évolue de jour en jour. Soyez flexibles. Soyez créatif·ive·s. Soyez audacieux·euses.

Identifie des cibles qui sont directement liées à l’ICE. Nous devons diffuser des récits qui dénoncent les entreprises complices des enlèvements perpétrés par l’ICE et proposer des mesures concrètes pour y remédier. En voici quelques exemples :

  • Les aéroports. Chaque jour, des vols d’expulsion partent de l’aéroport Minneapolis-St. Paul vers d’autres aéroports à travers le pays. Pourtant, aucun blocage d’aéroport n’a encore eu lieu.
  • Les Hôtels. Des manifestations ont eu lieu contre Hilton, qui héberge une grande partie des forces d’occupation. Après une manifestation quelque peu agitée, deux hôtels de Saint Paul ont fermé leurs portes, expulsant les agents de l’ICE qui y résidaient. Si la pression continue, d’autres franchises et chaînes pourraient suivre le mouvement.
  • Les agences de location de voitures. Des militantes et des militants locaux dénoncent Enterprise, qui a fourni près de 1000 véhicules à la flotte banalisée de l’ICE. Selon certaines informations, Alamo aurait également loué des voitures à l’ICE. Avec un peu de recherche, d’autres constructeurs automobiles complices des raids de l’ICE devraient probablement être révélés.
  • Flock. Les caméras Flock, désormais bien connues pour leurs failles de sécurité et leur collaboration avec l’ICE, se répandent dans les villes à travers tout le pays. Les organisatrices et organisateurs de plusieurs communautés ont réussi à faire pression sur les gouvernements locaux pour qu’ils retirent les caméras Flock. Une pression supplémentaire pourrait continuer à éroder les réseaux de surveillance d’intelligence artificielle de Flock.

Développer les réseaux d’intervention rapide pour en faire des projets politiques à long terme

Malheureusement, en cette période marquée par la montée de l’autoritarisme, la crise économique et la catastrophe écologique, l’ICE n’est pas le seul danger qui menace nos communautés. Que faudrait-il pour que ce mouvement soit capable de passer à l’offensive dans tout le pays ?

  • Un porte-parole. Dans de nombreuses villes, les réseaux d’intervention rapide existent principalement sur Signal ou Whatsapp. Imagine si les réseaux existants étaient capables d’appeler à des manifestations, de diffuser des tactiques innovantes et de coordonner leurs actions au niveau régional ou national. Si les réseaux locaux d’intervention rapide allaient au-delà de la simple observation et diffusion d’informations, ils pourraient, par exemple, appeler à des grèves générales dans toutes les villes en solidarité avec celle qui aura lieu dans les « Villes Jumelles » le 23 janvier.
  • Un avantage offensif. De nombreux réseaux existants sont devenus très efficaces pour diffuser des informations sur les attaques de l’ICE et mobiliser des réponses. La même efficacité et la même coordination locale pourraient être utiles pour lutter contre les violences policières, défendre les résident·e·s contre les expulsions ou apporter un soutien aux travailleuses et travailleurs en grève.
  • Un horizon révolutionnaire. Sur le plan logistique et tactique, les réseaux d’intervention rapide deviennent très avancés en matière de communication, de contre-surveillance, de soins et de créativité. En développant une orientation stratégique vers le changement révolutionnaire, ces réseaux pourraient devenir un système racinaire à partir duquel pourrait émerger une nouvelle société, une société qui privilégie l’amour de l’humanité plutôt que la recherche du profit.

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Il ne sera pas plus facile de manifester.

Il sera seulement plus difficile de s’organiser.

Il est plus facile de gagner maintenant qu’il ne le sera jamais.

Nous avons peur. Nous savons que toi aussi. Mais ensemble, nous pouvons être courageux·ses.

Nous pouvons gagner.


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Lectures complémentaires

[^1] : Gregory Bovino a été nommé « commandant en chef » (un grade sans fondement légal) de la police des frontières par la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem. La transition de la démocratie à l’autocratie s’accompagne de l’émergence de nouveaux groupes militarisés qui opèrent en dehors de l’ancien protocole ; le « rôle » de Bovino en est le reflet.

17.01.2026 à 11:50

Des manifestant·e·s désignent le bâtiment fédéral d’Oakland comme un site des opérations de l’ICE

CrimethInc. Ex-Workers Collective
img
Compte rendu d'une action pendant laquelle 47 vitres du bâtiment fédéral d'Oakland ont été brisées et ses murs tagués afin de l'identifier comme base des opérations de l'ICE.
Texte intégral (2259 mots)

Alors que l’attention du public s’est concentrée ce mois-ci sur la région des « Twin Cities » – la région métropolitaine de Minneapolis-Saint Paul connue sous le nom de « Villes Jumelles » – où près de 3000 mercenaires fédéraux se livrent à une vague d’enlèvements et de meurtres, les agents des services de l’immigration et des douanes (ICE) restent actifs dans tout le pays, terrorisant les communautés et se préparant à des futures vagues tout aussi brutales que celles qui ont lieu actuellement dans la région des « Villes Jumelles ». Mais cela ouvre également des possibilités pour les personnes à travers le pays pour agir en solidarité avec celles et ceux qui sont visé·e·s par l’ICE en frappant ailleurs, révélant ainsi la faiblesse et l’impopularité des forces fédérales et en dispersant leur attention.

C’est précisément ce qu’ont fait les habitant·e·s de la région de la baie de San Francisco le 10 janvier dernier, en brisant 47 vitres et fenêtres du bâtiment fédéral d’Oakland et en le recouvrant de peinture afin de l’identifier comme étant la base des opérations de l’ICE dans la région. Nous avons reçu le compte-rendu suivant sous forme de contribution anonyme.


Chinga la Migra : le bâtiment fédéral d’Oakland pris pour cible

De nos jours, tout le monde déteste l’ICE. Des personnes d’horizons politiques différents souhaitent les voir quitter nos villes. Depuis leur expansion massive en 2025, de nouvelles formations se sont mobilisées pour lutter ensemble contre la violence étatique et ce, d’une manière que nous n’avons pas vue depuis des années. Dans le passé, et plus récemment lors des soulèvements contre les violences policières en 2020, une énergie révolutionnaire tout aussi large s’est progressivement essoufflée et a été redirigée vers l’électoralisme par les libéraux, tandis que la gauche s’est enlisée dans une forme d’épuisement ainsi que dans des querelles internes au sujet des tendances ou des tactiques politiques. Cette fois-ci, si nous voulons saisir l’occasion de créer des mouvements résilients et faire face à la montée mondiale de l’autoritarisme, nous devons faire quelque chose de différent.

Dans la baie de San Francisco, c’est ce que nous avons fait.

Au cours des dix derniers mois, la lutte contre l’ICE a entraîné un changement nécessaire dans les modes d’organisation et les relations entre les différentes formations radicales de la région de la baie de San Francisco. Nous avons vu des réseaux locaux former des assemblées de quartier, des réseaux denses « Adopt-a-Corner » surveiller les écoles et les lieux de travail, et de nouvelles relations et approches stratégiques se développer à partir des conditions réelles présentes sur les lieux de lutte.

L’un des lieux principaux de lutte a été le tribunal fédéral de l’immigration à San Francisco, où l’ICE enlevait les personnes qui s’y présentaient pour leurs différents rendez-vous administratifs. Une fois ce site identifié comme un point d’intervention majeur, des groupes communautaires se sont spontanément rassemblés et ont commencé à assurer une présence protectrice à l’extérieur du tribunal. Des groupes anarchistes affinitaires ont commencé à travailler en collaboration avec des formations marxistes, des réseaux d’entraide et des groupes communautaires officiels, des avocats et même des organisations libérales à but non lucratif d’une manière que nous n’avions jamais vu auparavant. Les anarchistes ont affronté les agents de l’ICE dans les rues aux côtés de chefs religieux rassemblés devant le palais de justice. Les militant·e·s du Black Bloc ont tenu bon aux côtés des prêtres et des familles lors de l’incursion fédérale sur l’île de Coast Guard Island ; ce qui a finalement conduit le gouvernement fédéral à annuler l’opération prévue par l’ICE dans la région de la baie de San Francisco en octobre dernier.

Alors que nos ennemies disposent de ressources de plus en plus importantes, nous consolidons notre pouvoir en dépassant le sectarisme et en collaborant avec des individus et des organisations qui partagent notre vision commune de l’avenir, même s’ils ont des théories du changement et des inspirations politiques différentes. Pour ce faire, nous ne faisons pas de concessions idéologiques aux libéraux, mais nous identifions plutôt nos compétences respectives et nos objectifs communs. Les gens ont maintenu une clarté de principe quant à la nécessité d’affronter directement l’État, même lorsqu’elles et ils travaillaient avec d’autres personnes qui n’étaient pas encore prêtes à prendre ces mesures.

Cette coalition fondée sur des principes – partager une vision commune de ce que nous essayons d’accomplir grâce à nos nombreux et différents rôles, compétences et tendances tactiques – fonctionne. Les détentions dans les tribunaux ont chuté ; elles sont désormais bloquées par une injonction déposée en janvier dernier par l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU). L’ICE et le département de la Sécurité intérieure ont du mal à se déplacer dans la région de la baie de San Francisco sans être poursuivis et harcelés par des gens ordinaires, grâce notamment à l’expansion des groupes de surveillance de quartier et des réseaux de communication dans toute la région.

Les habitant·e·s de la région ont récemment identifié un autre lieu de lutte : le bâtiment fédéral d’Oakland. Grâce à un vaste réseau de chercheuses et chercheurs qui surveillent les activités de l’ICE, le bâtiment fédéral a été identifié comme un haut lieu pour la mise en place des opérations de l’ICE dans la région de l’East Bay.

Une coalition d’antifascistes engagé·e·s dans la lutte contre l’ICE dans la région de la baie de San Francisco ont réagi au meurtre de Renee Good en planifiant une riposte militante le 10 janvier. Cette action visait à attaquer les infrastructures fédérales et à entraver les opérations de l’ICE au niveau local, à la fois en désignant publiquement le bâtiment fédéral comme un site majeur des opérations de l’ICE et en causant des dommages matériels. Cette action visait également à raviver la culture militante dans la région qui s’était affaiblie au cours des cinq dernières années, et à montrer notre force et notre capacité à riposter. Elle a été orchestrée en solidarité avec les soulèvements à Minneapolis pour Renee Good, Keith Porter et toutes les vies perdues aux mains de l’empire « américain ».

Une foule de 80 à 100 personnes, pour la plupart vêtues de noir et portant des keffiehs, s’est rassemblée à l’amphithéâtre du lac Merritt juste après le coucher du soleil, le 10 janvier 2026. Des camarades ont prononcé des discours sur les initiatives locales visant à lutter contre les enlèvements de l’ICE, contre l’expansion des caméras Flock et sur les liens entre la lutte palestinienne et la lutte contre l’ICE. Puis la marche a commencé.

La foule a défilé devant le palais de justice du comté d’Alameda, le décorant de slogans avant de passer par Oscar Grant Plaza pour atteindre le bâtiment fédéral d’Oakland. Les manifestant·e·s ont brisé 47 vitres et fenêtres du bâtiment et l’ont recouvert de peinture pour le marqué comme étant un site important des opérations de l’ICE dans la région de la baie de San Francisco – un fait relativement méconnu du public à l’époque. L’énergie était palpable et les slogans enthousiastes, et de nombreuses et nombreux participant·e·s ont décrit cet événement comme le plus grand black bloc qu’iels aient vu dans la région depuis les soulèvements de 2020. Les manifestant·e·s sont resté·e·s soudé·e·s et ont veillé les un·e·s sur les autres. La foule s’est déplacée rapidement, est restée groupée et a réussi à échapper aux forces de l’ordre jusqu’à sa dispersion.

La réaction à cette action a été extrêmement positive. Alors que les manifestant·e·s brisaient les vitres et écrivaient des messages à la bombe, les passant·e·s les acclamaient et les automobilistes klaxonnaient en guise de soutien ; certaines voitures ont même décidé de contourner la foule afin de ralentir la progression des voitures de police qui les poursuivaient. Le lendemain matin, des influenceuses et influenceurs locaux se sont rassemblé·e·s devant le bâtiment fédéral pour filmer des vidéos encensant cette action. Un article sur cet événement publié dans le San Francisco Chronicle a suscité beaucoup d’intérêt et a même reçu le soutien des libéraux. Au cours des jours suivants, presque tous les habitant·e·s d’Oakland ont appris ce qui s’était passé cette nuit-là et ont découvert que l’ICE s’était mobilisée depuis le bâtiment fédéral de notre ville bien-aimée.

Dans l’ensemble, les participant·e·s ont qualifié cette action de réussite. Elle illustre une stratégie offensive qui peut être reproduite partout où l’ICE est présente : identifier et démystifier les lieux d’opération de l’ICE auprès du public et attaquer ses infrastructures, tout en recueillant le soutien et les contributions de l’ensemble du spectre politique. La réorientation vers le militantisme, toutes tendances politiques confondues, a montré que la ville d’Oakland reste profondément ancrée dans la lutte conflictuelle et dispose de la force nécessaire pour combattre l’État. Cette action indique que le mouvement contre l’ICE et l’empire colonial dans son ensemble gagne en puissance et acquiert de nouvelles capacités. La diversité des intervenant·e·s, des participant·e·s et des sympathisant·e·s n’aurait pas été possible sans les mois consacrés à la formation d’une coalition et à la mise en place de projets destinés au grand public, qui ont permis aux nouvelles et nouveaux venu·e·s dans les mouvements militants de s’engager dans la voie du militantisme.

Bien entendu, il y a des limites à chaque action et à chaque projet politique. Si l’action menée le 10 janvier au bâtiment fédéral a atteint son objectif de normaliser le militantisme et de perturber les infrastructures fédérales, l’ICE continue d’enlever nos ami·e·s, nos familles, nos voisin·e·s, et ses fonds et son pouvoir ne cessent de croître chaque jour. Se venger pour nos martyrs n’est pas la même chose que rendre justice, et cela ne répare pas les graves dommages qui se produisent tout autour de nous.

Les habitant·e·s de la baie de San Francisco veulent que l’ICE quitte notre région et disparaisse partout ailleurs. Nous savons que la lutte contre l’ICE est une lutte pour libérer les territoires et tous les peuples opprimés partout dans le monde. Nous savons que nous devons construire un mouvement de masse de gauche durable et résilient, capable de renverser l’empire existant. Et nous savons que pour y parvenir, nous avons besoin les un·e·s des autres.

L’ICE, la police, l’agression impérialiste et toutes les formes de violence étatique réussissent lorsqu’il n’y a pas d’opposition organisée, lorsqu’elles peuvent mener leurs opérations clandestinement sans rencontrer de résistance. Lorsque nous identifions les points stratégiques et intervenons, nous gagnons. Lorsque nous utilisons l’intervention directe comme moyen de préparer un soulèvement de masse, nous gagnons.

Se contenter de seulement briser des vitres, sous le couvert de l’obscurité, n’est pas automatiquement une stratégie politique efficace, mais cela peut devenir efficace en tant qu’étoile dans une constellation plus large de résistance.

—xoxo, des individus gays anonymes de la région occupée de Huichin / soi-disant Oakland, Californie.

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