
31.01.2026 à 22:13
Pour la chercheuse, il s’agit d’un film nocif, car il donne l’image d’un Kremlin invincible, ce qui correspond parfaitement aux souhaits du régime russe.
<p>Cet article Le Mage du Kremlin : un film dangereux a été publié par desk russie.</p>
Spécialiste de la Russie et de l’Ukraine, l’autrice livre une critique du film d’Olivier Assayas. Pour elle, il s’agit d’un film qui produit sur le spectateur l’effet souhaité par le pouvoir russe, car il donne l’image d’un Kremlin invincible, d’un leader puissant, déterminé et lucide, et d’une société sous contrôle, prête à déployer et à subir toute la violence nécessaire. Grâce à ce film, conclut la chercheuse, le message du Kremlin passe cinq sur cinq.
« Le Mage du Kremlin (le film) est à peu près le meilleur cadeau que nous puissions faire au Kremlin (le vrai). »
J’ai posté ce commentaire sur les réseaux sociaux, en sortant de la projection du film d’Olivier Assayas, adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli. Je me dois de l’expliquer.
Que les choses soient claires : je n’ai aucune compétence ni légitimité pour juger de la qualité cinématographique du film. Un bon film ou non, une adaptation réussie ou non : ce n’est pas mon propos. En revanche, en le regardant avec mes yeux de chercheuse travaillant sur les sociétés post-soviétiques et sur la guerre russe contre l’Ukraine, je considère que ce film est dangereux.
Dangereux – je pèse mes mots – parce qu’en affichant une intention de dénoncer l’exercice du pouvoir autoritaire, il contribue à l’inverse à renforcer le récit russe, et aide le Kremlin à propager son narratif dans la société française.
La première chose que l’on voit du « Mage du Kremlin », c’est ce texte blanc sur fond noir qui affirme que les personnages et faits relatés dans le film sont fictifs. Et pourtant, malgré cette précaution soignée, tout le reste du film cherche à nous démontrer l’inverse : on est bien en train de parler de la Russie réelle.
Tout comme dans le livre, un certain nombre de personnalités politiques russes portent leurs noms réels – Poutine, Eltsine, Berezovsky, Setchine – et les acteurs cherchent à en reproduire le physique et les postures. Que le nom du personnage principal, Baranov, soit un pseudonyme et que sa biographie soit très différente du conseiller politique dont il est inspiré, Vladislav Sourkov, ne suffit pas à faire basculer la galerie des personnages du côté de la fiction. Le cinéaste ne s’en cache pas d’ailleurs : le personnage de Poutine est bien là pour figurer le Poutine réel. Méticuleusement, le film rejoue des scènes tirées des vidéos d’archives : la démission de Eltsine, l’inauguration de Poutine, le dîner au Royaume-Uni, la colère d’une mère lors du naufrage du sous-marin Koursk… Enfin, ce sont des événements réels de l’histoire politique russe, annoncés en chapitres du film, qui le scandent de bout en bout. « Cette exigence sur la véracité historique est cruciale », confirme d’ailleurs le réalisateur dans Télérama. Message reçu : le film est perçu par la critique (et sans doute, le public), comme une analyse de la politique russe contemporaine.
J’avais pu reprocher à Giuliano da Empoli d’entretenir dans son livre l’ambiguïté entre réalité et fiction, et de laisser penser aux lecteurs que ce roman était en fait une analyse de l’exercice du pouvoir en Russie. Lu comme un récit sur le pouvoir, c’est une magnifique fable orientaliste. Lu comme une réflexion sur la Russie, c’est un livre qui déforme et désinforme.
Dans le film, plus aucune ambiguïté n’est de mise : l’intention du cinéaste est d’expliquer le poutinisme. C’est une lourde responsabilité à un moment où la Russie nous fait la guerre, et où l’image de notre adversaire et la représentation de son pouvoir font partie de ses armes les plus puissantes.
Or l’image de la Russie et du pouvoir russe transmise dans le film est exactement conforme à la manière dont Vladimir Poutine souhaite être perçu aujourd’hui à l’Ouest.
Olivier Assayas (et avant lui Giuliano da Empoli) lui font le cadeau du surnom « le Tsar », répété à l’envi dans le film, laissant supposer que les Russes parleraient ainsi de leur président. Ce qualificatif de « tsar » est en réalité un fantasme occidental, remontant probablement à Oliver Stone qui demandait en 2017 à Poutine s’il souhaitait être un nouveau tsar. Jamais je n’ai entendu ce mot dans la bouche des Russes pour parler de leur président. Le seul surnom qui colle à Poutine depuis plusieurs années maintenant est celui utilisé par l’opposition, « le vieux » (дед). Avouez que la connotation est un peu différente.
Mais parler de « tsar » est dans le film et le livre un signal très clair : nous sommes dans une verticalité parfaite entre un monarque et la masse de ses sujets, dont il comprend les aspirations profondes et dont il contrôle les élans et les choix. Des sujets qui ne comptent pas ; des sujets qu’on ne voit pas dans le film. Tout se passe au sommet et tout part du sommet. La machine du pouvoir montrée dans le film est huilée, fonçant à toute allure, sans échec possible.
Il est tout à fait dans l’intérêt du pouvoir russe que nous voyions ainsi la Russie : une société parfaitement dominée par un Kremlin surpuissant. Une lecture qui écarte comme négligeables ce que les spécialistes de la Russie décrivent depuis des années : un équilibre fragile où le Kremlin doit en permanence offrir à différents groupes sociaux des bénéfices pour maintenir l’adhésion, où la logique verticale se combine à l’existence d’un système complexe d’interdépendances, de centres de pouvoir et de clans. Où le pouvoir n’a cessé d’étouffer les médias libres et de réprimer la prise de parole, et finit par être auto-intoxiqué et ne plus vraiment comprendre sa société, faute de capteurs honnêtes. Le vrai Poutine pense-t-il, comme son personnage de film, que les Russes admirent Staline non pas en dépit mais pour les répressions sanglantes qu’il a mises en œuvre ? Peut-être, mais si c’est le cas, il se trompe sur sa population. Le spectateur du film, quant à lui, risque d’entendre cette phrase comme une forme de vérité sur la société russe, expliquant son acceptation du pouvoir poutinien.
Vladimir Poutine pourrait également remercier Olivier Assayas de la stature d’homme d’État que lui offre le film. Que cela soit clair : on comprend que le réalisateur ne partage pas les idées de son « Poutine », et dit, par la bouche des personnages de Baranov ou de Ksenia, que les choix politiques du président russe sont moralement injustifiables. Et pourtant, il grandit le Poutine du film, seul homme d’envergure entouré de personnalités misérables, sous les yeux lucides de son alter ego, le conseiller politique Baranov. Khodorkovski le banquier devenu opposant (sous pseudonyme dans le film) est dénué de personnalité ; Setchine le bras droit est un petit carriériste. Berezovsky le magnat des médias est curieusement conforme aux clichés de l’imaginaire antisémite : il est malin, cupide, aux petites mimiques nerveuses. Je ne sais pas si Olivier Assayas était conscient que le vrai Berezovsky était juif, ou s’il s’est laissé prendre par la représentation antisémite de cet homme, très répandue dans la société russe.

Le Poutine campé par Jude Law, à l’inverse, a une certaine grandeur. Il a une vision générale, là où les autres ont de petits intérêts ; il est spartiate et se contente d’une bouillie de céréales au lieu des (décadentes) coquilles Saint-Jacques que lui propose le serveur ; il a des amis fidèles et de longue date qu’il préfère aux courtisans ; il est sportif là où les autres se vautrent dans la débauche et l’alcool ; il prend des mesures impopulaires et cruelles, parce que conformes à ce qu’il perçoit comme l’intérêt du pays ; il est indifférent aux petites logiques politiciennes au nom de son grand projet politique. La fascination pour la grande figure sombre transpire dans le film, et magnifie Poutine en prétendant le dénoncer. Assayas n’est pas le seul aujourd’hui en France à se laisser porter par une telle fascination : la longue émission consacrée par Frédéric Martel à l’idéologue d’extrême droite Alexandre Douguine sur France Culture a fait l’objet de la même critique de la part de mes collègues et de moi-même.
Nul doute que la personnalité du président russe a de quoi inspirer la fascination de l’artiste. Cependant, l’artiste ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur l’effet de son œuvre, et l’effet que produit le film est très flatteur pour le Kremlin : comment ne pas être effrayé et fasciné par la détermination, la pensée et la force de cet homme d’État, surtout comparé à un Trump inconséquent, ou encore à des leaders européens empêtrés dans des contraintes électorales et institutionnelles ?
Le message transmis par le film est saupoudré de l’habituelle imagerie sur la Russie : la neige (d’accord, ce cliché-là est vrai), les résidences en bois, le thé et le samovar, l’argent qui coule à flots, le yacht, le jet privé, les bureaux à la sombre ambiance stalinienne… La sauvagerie des hommes et l’intensité des émotions, la profondeur des réflexions et l’amour de la littérature et des arts. Quand on est un chercheur qui travaille sur la Russie, quand on est un Français qui connaît le pays, on prend l’habitude de soupirer avec résignation devant les romans, expositions, articles, séries télévisées qui alignent ces clichés. Nous avons l’habitude de l’engouement du public français pour cette représentation de la Russie, un mixte orientaliste habituellement servi sous l’appellation d’ « âme russe ». Si je parle d’orientalisme (au sens d’Edward Saïd), c’est parce que cette image de la Russie est celle d’un Autre radical, la contrée sauvage de l’Est, traversée de violences et peuplée d’êtres mus par des pulsions si différentes des nôtres. Cet Autre nous effraie, nous fascine et nous rassure ; il est le reflet inversé de nous-mêmes.
L’orientalisme, nous enseigne Saïd, nous permet de nous dire, soulagés, que nous sommes différents de ces sauvages, et par le même mouvement nous empêche de comprendre les sociétés qu’on prétend décrire.
Le film dénonce le pouvoir poutinien et prétend le décortiquer, mais en même temps il empêche d’autant plus puissamment de saisir la Russie qu’il affirme la dévoiler. Avant l’agression de l’Ukraine, j’aurais considéré que ce n’était pas très grave, et qu’il fallait laisser aux artistes leur liberté de transmettre leur vision du monde, même en s’appuyant sur des clichés.
Aujourd’hui, les choses sont différentes. La Russie est en guerre contre nous. Les stratégies de désinformation et le façonnage des représentations sont des pièces centrales de l’arsenal qu’elle déploie en Europe de l’Ouest. Or, cela fait bien longtemps que l’État russe ne cherche plus à avoir une « bonne » image dans nos pays. Ce qu’il cherche en revanche à imposer, c’est l’image d’un Kremlin invincible, d’un leader puissant, déterminé et lucide, et d’une société sous contrôle, prête à déployer et à subir toute la violence nécessaire.
« Maintenant, j’ai encore plus peur de la situation actuelle », réagissait un spectateur après une avant-première du Mage du Kremlin à Arras. Tout ce que nous pourrons dire, en tant que chercheurs, sur les failles, la fragilité et la complexité de la Russie contemporaine, ne servira à rien face à la puissance de suggestion de ce film qui cartonne déjà en salles. Avec le soutien du Mage du Kremlin, le message du Kremlin passe cinq sur cinq.
<p>Cet article Le Mage du Kremlin : un film dangereux a été publié par desk russie.</p>
31.01.2026 à 22:13
Les revirements quasi permanents de Trump s’expliquent en premier lieu par la lutte d’influence entre les deux factions rivales de l’administration républicaine.
<p>Cet article Trump et la Russie : un double jeu ? a été publié par desk russie.</p>
Spécialiste des États-Unis, Laurence Saint-Gilles analyse la relation énigmatique entre le président américain et son homologue russe. Certes, Poutine a trouvé la clé qui lui permet de manipuler Trump : flatter sa vanité et son égo démesuré. Mais les revirements de Trump ne peuvent être expliqués uniquement par les manigances du Kremlin et de ses agents implantés au sein de l’administration américaine. Il s’agit surtout de luttes d’influence entre les deux factions rivales de l’administration républicaine : la branche MAGA isolationniste et les faucons reaganiens.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique étrangère des États-Unis est devenue si imprévisible, chaotique et déroutante qu’elle semble rétive à toute forme de rationalisation ou tentative de classification. Alors que pendant la course à l’élection présidentielle, Donald Trump a fait campagne sur le thème de l’isolationnisme pour justifier l’abandon de l’Ukraine, jamais depuis sa réélection, les États-Unis n’ont été aussi interventionnistes. En un an, l’administration républicaine a déjà à son actif plus de frappes aériennes que durant toute la présidence Biden. L’auto-proclamé « président de la paix » qui rêvait de se voir décerner le prix Nobel semble aujourd’hui tenté par le recours à la force tous azimuts. Si l’on s’en tient à la Stratégie de sécurité nationale publiée récemment, il n’y aurait là nulle contradiction : « La politique étrangère du président Trump […] est motivée avant tout par ce qui sert les intérêts de l’Amérique ou, en deux mots, par le principe “L’Amérique d’abord”. » « Les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts17. » L’intérêt national (compris dans son sens le plus étroit) serait la boussole de la politique américaine et la « morale » personnelle du Président Trump dans la nouvelle norme internationale. C’est dire si tout effort pour dégager la ligne directrice de la politique étrangère américaine s’avère épineux.
Car en ce qui concerne « l’intérêt national », le trumpisme a surtout servi depuis un an celui de la Russie. Malgré sa politique velléitaire, l’administration Trump a envoyé des signaux convergents en direction de la Russie : nominations de personnalités russophiles chargées de piloter la politique américaine dans le sens des intérêts russes ; décrets présidentiels supprimant les garde-fous visant à protéger les États-Unis des ingérences étrangères ; reprise du narratif russe concernant l’Ukraine et le président Zelensky ; mise en scène de la relation spéciale de Donald Trump avec le maître du Kremlin, contrastant avec son mépris affiché pour les alliés de l’OTAN ; stigmatisation des dirigeants de l’UE libérale et décadente ; et un « plan de paix » pour l’Ukraine importé de Moscou. Le point commun entre les décisions controversées de l’année 2025 fut leur conformité parfaite avec les objectifs poutiniens. Comme le soulignait Françoise Thom, « depuis l’avènement de Trump, une chose saute aux yeux : le contraste entre le chaos que fait régner le lunatique président Trump et l’extrême cohérence des mesures prises pour mettre en œuvre un désarmement unilatéral des États-Unis face à la Russie et pour servir les intérêts russes. Dans ce domaine, l’administration Trump fait preuve d’un esprit de suite absent dans les autres sphères de ses initiatives18. »
L’intérêt géopolitique russo-américain à saborder l’ordre mondial multilatéral et l’alignement idéologique des MAGA sur la rhétorique anti-libérale russe ont laissé présager la formation d’un axe Trump-Poutine scellé sur le cercueil de l’Ukraine. Or l’opération militaire américaine au Venezuela, qui a conduit au renversement de Nicolas Maduro, semble remettre en cause cette grille de lecture d’une diplomatie exclusivement alignée sur Moscou. Après Bachar el-Assad, c’est un nouvel allié de Moscou qui est chassé du pouvoir, tandis que Trump accentue sa pression sur Cuba et le régime de Téhéran. Sommes-nous en train d’assister à un énième revirement de Donald Trump ou à un véritable virage ? Et comment interpréter la confusion de la politique extérieure trumpiste ?
Jusqu’il y a peu encore, l’alignement de l’administration Trump sur les objectifs de Moscou trouvait son explication dans des liens anciens avec la Russie, envers laquelle le Président républicain aurait contracté une sorte de dette. Donald Trump n’est-il pas redevable au Kremlin d’avoir interféré à deux reprises dans le processus électoral américain afin de lui permettre de remporter l’élection présidentielle américaine ? Si l’enquête du procureur Mueller n’a pas permis de prouver la complicité de Donald Trump dans l’ingérence russe de 2016, cette dernière a toutefois été prouvée par les agences de renseignement américaines et confirmée par la justice20. Celle-ci a démontré la proximité de plusieurs membres de l’équipe de campagne avec des personnalités proches du gouvernement russes, qui ont été condamnées, comme Paul Manafort ou l’avocat Robert Cohen. Lors de la campagne présidentielle 2024, les Russes ont réitéré leur soutien : de nouveaux soupçons de connivence pèsent sur l’équipe du candidat républicain. Sa directrice, Susie Wiles, fut en effet co-présidente d’une société de lobbying travaillant pour des oligarques russes21. La stratégie de désinformation a cette fois emprunté d’autres canaux : au lieu d’utiliser des trolls russes, le Kremlin a financé des influenceurs américains très actifs sur X. Enfin, les Russes n’ont pas hésité à recourir au kompromat pour tenter de piéger Joe Biden, accusé de corruption dans l’affaire Smirnov22.
Trump est donc devenu l’obligé des Russes, qui attendaient de sa victoire des contreparties. Au lendemain de son élection, Nikolaï Patrouchev, un intime du président russe, s’est empressé de rappeler que pour remporter l’élection, Donald Trump « s’était appuyé sur certaines forces envers lesquelles il avait des obligations. Et en tant que personne responsable, il sera obligé de les remplir23 ». Quelques jours plus tard, la propagandiste Margarita Simonian était encore plus explicite, exhortant Donald Trump à autoriser le retour de Russia Today aux États-Unis et rappelant que sa chaîne avait servi de vivier aux futurs membres de l’administration Trump comme le ministre de la santé publique Robert Kennedy Junior ou Pete Hegseth, choisi pour diriger le Pentagone24.
Les premières nominations ont montré que Trump a compris l’avertissement : il a confié des postes particulièrement sensibles à des personnalités pourtant considérées comme ouvertement pro-russes : Tulsi Gabbard, connue pour son soutien indéfectible au dictateur Bachar el-Assad et pour sa fidélité aux thèses du Kremlin, se voit confier la direction du renseignement national, donnant ainsi un droit de regard à la Russie sur les 18 agences de renseignement des États-Unis. Quant au FBI, il est attribué à Kash Patel, un ennemi déclaré de cette agence fédérale depuis qu’elle a enquêté sur les liens entre la Russie et l’équipe de Donald Trump en 2016. Poutine ne pouvait rêver meilleur panel !
Ces choix relancent les spéculations sur la nature des liens entre Donald Trump et la Russie. Est-il un agent ou un asset ? La première thèse semble peu plausible. La personnalité imprévisible de Donald Trump et « sa nature colérique et indisciplinée » le disqualifient pour cette fonction25. On l’imagine mal en effet se soumettre docilement aux ordres d’un officier traitant. D’après Todd Loventhal, Il semble plus vraisemblable que Donald Trump soit ce qu’un manuel du KGB nomme « un contact confidentiel spécial » agissant « sur la base d’une affinité idéologique et politique, d’un intérêt matériel, de relations amicales ou autres qu’ils ont établies avec des officiers de renseignement », envers lesquels ils n’ont aucune obligation26. Les contacts confidentiels ont été utilisés par les services de renseignement soviétiques comme canaux de désinformation vers les milieux gouvernementaux dans le cadre de mesures actives conçues pour orienter la vie politique d’un pays. Le cas de Donald Trump s’apparente en effet assez bien avec le profil d’un asset (atout). Dès le milieu des années 1970, Trump, marié à un mannequin tchécoslovaque, est repéré par la STB, « la petite sœur tchèque du KGB ». Ses agents misent sur cet affairiste charismatique pour renouer les liens américano-tchèques27. Mais, comme d’autres services d’Europe de l’Est, la STB joue aussi le rôle de « chasseur de têtes » pour le compte du KGB. Au cours d’un voyage en Russie en pleine perestroïka, Trump noue des relations avec des oligarques louches, proches du KGB, qui investissent dans ses projets immobiliers en Floride. Sa dépendance à l’argent russe et sa vanité légendaire – Trump vend son nom à une marque de vodka – en font une proie facile pour les services russes28. La théorie de « l’agent Krasnov » – nom de code sous lequel Trump aurait été recruté, d’après Alnour Moussaïev, ancien chef des renseignements du Kazakhstan – n’a cependant jamais été prouvée. Toutefois, le fait qu’il n’ait pu réaliser son rêve de bâtir sa Trump Tower à Moscou confirmerait que la relation entre Trump et les services russes n’a pas été « consommée ». Plusieurs experts et anciens officiers de la CIA concluent que Trump a probablement été, dans les années 1980, « un atout » du KGB et qu’il l’a probablement ignoré29. La divulgation de ces relations secrètes pourrait-elle alors constituer un dossier embarrassant susceptible de faire pression sur Donald Trump ?
La théorie d’un chantage exercé sur Donald Trump trouve son origine dans les révélations, en 2017, du dossier Steele, qui mentionnent l’existence de vidéos compromettantes. Les experts en désinformation ont rapidement démontré qu’il s’agissait d’un faux et n’excluent pas qu’il ait été fabriqué par les Russes pour mettre Trump sous pression à la veille de son investiture30. Poutine a lui-même contribué à donner du crédit à ces allégations lors de la conférence de presse conjointe avec le président américain, lors du sommet d’Helsinki en juillet 2018, en mentionnant ces vidéos. Au lendemain de la réélection de Trump, les Russes ont fêté sa victoire à leur manière en diffusant sur la chaîne de télévision russe la plus regardée des photos dénudées de Melania, datant de l’époque où elle était mannequin – un message subliminal pour rappeler à Donald Trump qu’ils pourraient dévoiler des secrets plus compromettants31.
Mais la piste la plus sérieuse en faveur de l’existence d’un chantage exercé sur Donald Trump reste à ce jour l’affaire Epstein. Ancien ami de Trump, le millionnaire Jeffrey Epstein, emprisonné en 2019 (et retrouvé mort dans sa cellule), n’était pas seulement un escroc à la tête d’un vaste réseau de prostitution de jeunes filles, il était aussi la cheville ouvrière d’un empire du kompromat lié aux services russes32. Paradoxalement, ce sont les complotistes MAGA qui réclamèrent à cor et à cri durant la campagne présidentielle de 2024 « la liste » des clients d’Epstein, ce qui permettrait de confondre l’establishment démocrate washingtonien. Trump avait promis à ses partisans de faire toute la lumière sur cette affaire. Mais les choses se sont corsées pour lui lorsque la commission d’enquête de la chambre des Représentants a exigé le vote d’une loi obligeant le département de la Justice à publier les dossiers Epstein. Or le ministère, dirigé par la loyaliste Pam Bondi, n’a pas rendu public l’ensemble des documents comme la loi l’y obligeait, et de nombreuses pièces ont été caviardées. D’autres indices semblent étayer la thèse d’un honey trap : l’affaire Epstein refait surface à chaque fois que Trump semble se distancer de la Russie. Ainsi, lorsque le 14 juillet 2025, Donald Trump lance à Vladimir Poutine un « ultimatum » pour accepter un cessez-le-feu en Ukraine, le nom d’Epstein ressurgit dans la presse comme un diable qui sort de sa boîte, obligeant Trump à se justifier le lendemain. Et, parmi les rares Républicains de la Chambre à faire pression pour obtenir la publication des dossiers, on retrouve l’incontournable Marjorie Taylor Green, « le perroquet » du Kremlin, devenue soudainement la bête noire de Trump33. Enfin, dans le documentaire Les Espions russes à la Conquête de l’Amérique, le général Kalouguine, ancien chef de l’espionnage soviétique aux États-Unis et John Brennan, ancien patron de la CIA, témoignent que Poutine savait des choses sur Trump34. Mais aucun d’eux n’en a apporté la preuve.

Nous ne sommes pas près de connaître la nature des informations que la Russie possèderait sur Trump : s’agirait-il d’une affaire de corruption datant de l’époque où il fréquentait les oligarques et la mafia russes, d’un scandale sexuel ou d’une trahison ? Mais à supposer que les Russes en détiennent les preuves, leur divulgation serait-elle susceptible de faire trembler Donald Trump, qui a déjà surmonté d’autres scandales ? Enfin, l’on ne peut exclure que ces rumeurs ne soient elles-mêmes une machination de Poutine pour discréditer la démocratie américaine en faisant passer son président pour une marionnette.
Si le kompromat est un levier pour piéger les individus et les forcer à coopérer, l’ego a toujours été un outil efficace. Comme le rappellent les manuels du KGB, point n’est besoin à un agent recruteur de posséder des moyens de pression pour détenir une influence sur la cible. Il suffit d’établir avec elle un lien d’amitié et de flatter son ego : « La flatterie est son outil le plus important35. » Nul ne peut douter que Donald Trump soit sensible à la flatterie. Les psychologues décrivent Trump comme « un narcissique accompli » or ce trait de sa personnalité représente une vulnérabilité qu’un ancien agent recruteur comme Vladimir Poutine saurait parfaitement exploiter. Trump recherche inlassablement l’admiration de dictateurs comme Poutine ou Xi Jinping, qu’il considère en son for intérieur comme des êtres supérieurs et auxquels il s’identifie. En fait, Poutine n’a nul besoin de détenir des secrets embarrassants sur lui pour l’influencer, il lui suffit de maintenir son emprise psychologique. Et pour cela Poutine a une arme infaillible : le tête-à-tête d’homme à homme créant l’illusion d’une relation d’amitié. Dès que Poutine sent qu’il perd de l’ascendant sur sa cible, il recourt à la mise en scène du « coup de fil » et parvient ainsi à remettre Trump dans le droit chemin. Cette tactique est parfaitement éprouvée : au printemps dernier, alors que la signature d’un accord sur les minerais semblait associer durablement les États-Unis au sort de l’Ukraine, Poutine, au terme d’une « conversation très attendue », réussit à convaincre le président Trump de renoncer à la nouvelle salve de sanctions qu’il avait annoncée36. Trump est un asset d’autant plus docile que Poutine a réussi à convaincre qu’ils ont l’un et l’autre la même vision géopolitique et, sur le plan idéologique, les mêmes ennemis libéraux. C’est cette conviction de combattre un ennemi commun qui avait déjà incité Roosevelt à fermer les yeux sur les agissements soviétiques parce qu’il voyait en l’URSS un rempart contre le nazisme.
Enfin, pour s’assurer que sa proie ne puisse échapper à son contrôle, le président russe a placé aux endroits stratégiques de l’administration tout un réseau de « taupes ». Le cas le plus emblématique est celui de Sergio Gor, ex-directeur du personnel de la Maison-Blanche, au centre d’un scandale en raison du mystère qui entourait son lieu de naissance – une information pourtant indispensable à son accréditation. La presse américaine dévoila que Gor n’était pas d’origine maltaise comme il le prétendait, mais un ancien citoyen soviétique. Or il était chargé de recruter 4 000 membres de l’administration présidentielle et avait accès aux informations personnelles sensibles de milliers de candidats à des postes de sécurité nationale37 !
Les incohérences de la politique étrangère de Trump seraient-elles le fruit d’un scénario de manipulations ? Le cas du Groenland est éclairant. La volonté de Trump d’annexer ce territoire ne trouve aucune explication rationnelle. Trump a beau répéter que les États-Unis ont un besoin vital du Groenland pour leur sécurité, cet argument ne tient pas. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont obtenu le droit d’y établir des bases militaires et, en vertu d’un accord de 1951, actualisé en 2004, ils ont carte blanche pour y renforcer leur présence militaire ou moderniser leurs installations. Certes, le Groenland, riche en ressources naturelles (hydrocarbures, minerais) et situé au carrefour des grandes routes maritimes mondiales, est convoité par la Russie et par la Chine; mais les efforts de cette dernières pour y implanter les infrastructures des « routes de la Soie polaire » se sont heurtées au veto du Danemark et des États-Unis38. L’explication est plutôt à rechercher dans la personnalité de Trump, la cupidité (faire main basse sur les terres rares est chez lui une véritable obsession) ou, au choix, la vanité : le rattachement du Groenland ferait de Trump le premier président depuis Theodore Roosevelt à offrir un nouveau territoire aux États-Unis, qui deviendraient de fait le plus grand pays du monde. De quoi compenser la frustration de ne pas avoir obtenu le prix Nobel tant convoité ! Sa lettre adressée au Premier ministre norvégien où il lie sa volonté d’annexer le Groenland au fait que la Norvège ait refusé de lui attribuer cette distinction ne laisse guère de doute sur ses motivations39… Le ressentiment est un travers facilement exploitable pour les agents qui gravitent dans son administration et n’ont certainement pas beaucoup d’efforts à déployer pour le convaincre de laver cet outrage. Cette affaire est du pain béni pour la Russie. Non seulement elle contribue au délitement de l’ordre international fondé sur le droit au profit du retour aux sphères d’influence chères à Poutine mais, surtout, elle provoque une crise sans précédent dans les relations transatlantiques : grâce à Donald Trump, Poutine est en voie de réaliser l’objectif que les Soviétiques n’ont jamais réussi à atteindre durant la guerre froide : le découplage entre la sécurité de l’Europe et celle des États-Unis. En voulant annexer le Groenland, Trump croit sans doute accomplir la promesse de « rendre à l’Amérique sa grandeur ». Mais comme il ne raisonne qu’en termes de rapports de force et que son tempérament affairiste le porte à négliger les attributs immatériels du pouvoir (l’influence, le prestige), il ne perçoit pas qu’il est en train de ruiner le capital de confiance grâce auquel les États-Unis ont bâti leurs alliances travers le monde. N’a-t-il pas déjà réussi l’exploit de jeter l’Inde et maintenant l’un de ses plus proches alliés, le Canada, dans les bras de la Chine ?
Pour autant, il serait réducteur de voir en Trump une simple marionnette de Kremlin. Cette interprétation semble être invalidée par les récents revers infligés à la Russie. Après Bachar al-Assad en Syrie, la Russie vient de perdre un nouvel allié avec la capture de Nicolas Maduro par les forces américaines. Or dans le domaine de la défense et de la sécurité, Moscou était un partenaire essentiel du régime de Maduro, qui constituait « un maillon important du dispositif de contournement des sanctions internationales mises en place après l’invasion de l’Ukraine40 ». L’opération Absolute Resolve a été conduite avec une efficacité qui contraste avec l’échec de « l’opération spéciale » de Poutine, qui devait renverser Zelensky et prendre Kyïv en trois jours. C’est un camouflet cinglant pour le président russe, déjà critiqué pour sa passivité par la mouvance ultra-nationaliste. Mais les désaveux émanent aussi de fidèles du régime, à l’instar de l’oligarque Oleg Deripaska, qui redoute de voir les États-Unis mettre la main sur plus de la moitié des réserves mondiales et faire baisser le cours du pétrole, ce qui dégraderait encore la situation budgétaire de la Russie41. Or l’arme économique et plus particulièrement les cours du pétrole ont joué un rôle déterminant dans l’échec final de l’URSS dans la guerre froide. Les Russes craignent un possible effet domino si Trump décidait de s’en prendre à un autre allié de la Russie et de la Chine. L’Iran et son programme nucléaire sont en effet dans le collimateur du président américain, qui a déjà bombardé les sites de Fordo et Natanz lors de l’opération Marteau de Minuit, les 21 et 22 juin 2025. Alors que ce pays était en proie au plus grand mouvement de contestation depuis la révolution iranienne de 1979, il a menacé ses dirigeants de représailles s’ils tuaient des manifestants, encourageant ces derniers à poursuivre leur révolte. S’il semble avoir renoncé à intervenir, il renforce cependant la pression en envoyant une armada dans le golfe Persique.
Ce n’est pas la première fois que Trump inflige des revers à son ami Vladimir Poutine. Pendant son premier mandat, Trump, embarrassé par le Russiagate, qui avait contraint à la démission des membres influents de son administration – comme le conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn – avait pris soin de se distancer d’une ligne ouvertement pro-russe. Bien que notoirement sceptique sur l’aide à l’Ukraine et hostile au président Zelensky, il avait autorisé en décembre 2017 la vente des missiles Javelin à l’Ukraine, une décision qui tranchait avec la pusillanimité d’Obama, qui s’était toujours refusé à livrer à ce pays les armes létales nécessaires à sa défense. À la suite de l’affaire Skripal, une soixantaine de diplomates russes s’étaient vus expulsés des États-Unis et une nouvelle salve de sanctions avait été adoptée contre les entités russes, en avril 2018. Pendant la dernière campagne présidentielle, en dépit d’une ligne isolationniste de plus en plus assumée, Donald Trump, au terme d’un bras de fer de six mois entre ses partisans au Congrès et l’administration Biden, avait fini, sous l’influence du speaker Mike Johnson, par lever son opposition au déblocage d’une nouvelle tranche d’aide à l’Ukraine suscitant l’hystérie de la Putin Wing de la Chambre et la stupéfaction du Kremlin.
Trump n’a pas réussi son pari de mettre fin à la guerre en 24 heures comme il l’avait promis. Depuis son retour au pouvoir, la gestion américaine de la guerre en Ukraine semble des plus aléatoires tant les revirements sont fréquents et spectaculaires. Les relations entre le nouveau président et les Ukrainiens étaient très mal engagées. Trump nourrissait un ressentiment personnel envers le président Zelensky, qu’il rendait responsable de la première procédure d’impeachment déclenchée contre lui. Pendant la course à sa réélection, il avait promis à ses partisans de cesser l’aide à l’Ukraine, tenue pour responsable de la poursuite inutile de la guerre. Après l’investiture, sa « médiation » a d’abord consisté à agréer toutes les exigences de la Russie au détriment des Ukrainiens et à humilier leur président.
Comment oublier la « séance de la flagellation » imposée à Zelensky dans le bureau ovale, le 28 février 2025, la suspension de l’aide à l’Ukraine jusqu’à ce que celle-ci démontre « son engagement en faveur de la paix » – un chantage pour l’obliger à accepter les conditions de son agresseur et surtout à céder aux États-Unis la moitié de ses richesses minérales en contrepartie de leur soutien militaire ? Au printemps, les lignes commencent à bouger au profit de Kyïv, à la suite d’une rencontre à Djeddah entre Américains et les Ukrainiens, ces derniers acceptant le cessez-le-feu proposé par Donald Trump, la perte de 20 % de leur territoire et, surtout, un accord sur les minerais, plus équitable que le précédent. La suite prend les allures d’un ballet diplomatique interminable : les allers-retours de Steve Witkoff, l’éternel optimiste, entre Moscou, Washington et Riyad, les colères jupitériennes de Trump traitant Poutine de « fou » sur Truth Social puis se ravisant après un coup de fil « très productif » où le dirigeant russe prend toujours l’ascendant sur l’Américain. Après le martial « ultimatum du 14 juillet » enjoignant à Poutine de mettre fin à la guerre en cinquante jours sous peine de représailles économiques qui ne seront jamais appliquées, Trump déploie le 15 août le tapis rouge pour le président russe, lors d’un sommet bilatéral à Anchorage, qui tourne au fiasco mais offre à Poutine une tribune internationale42. Pourtant, le 23 septembre, en marge d’une rencontre à l’ONU avec Zelensky, Trump fait une déclaration fracassante, assurant que l’Ukraine pourrait regagner son territoire dans sa forme originelle et peut-être même « aller plus loin » face à la Russie : « Cela fait trois ans et demi que la Russie mène sans direction claire une guerre qu’une vraie puissance militaire aurait remportée en moins d’une semaine », twitte-il sur son réseau43. Mais deux mois plus tard, la divulgation par Washington du « plan de paix en 28 points », rédigé à Moscou, sème la consternation.
Ces revirements et ces incohérences ne peuvent s’expliquer exclusivement par l’humeur versatile du président américain et les aléas de sa bromance avec le président russe. Selon le New York Times, le feuilleton aux multiples péripéties auquel nous assistons depuis le début de l’année 2025 s’expliquerait surtout par les luttes d’influence entre les deux factions rivales de l’administration républicaine : la branche MAGA isolationniste et les faucons reaganiens44. La première correspond à une « phalange sceptique vis-à-vis de l’Ukraine » menée par le président J. D. Vance et ses fidèles, placés au Pentagone et à de nombreux postes dans l’administration : l’ancien officier d’infanterie Pete Hegseth et, surtout, ses conseillers au premier rang desquels Elbridge Colby, le « parrain idéologique de ce groupe » et Dan Caldwell. C’est à eux que l’on doit la « politique anti-ukrainienne de facto » des États-Unis45 :
« Monsieur Hegseth et ses conseillers ont sapé, écarté ou réduit au silence les généraux de première ligne et les responsables administratifs favorables à l’Ukraine46. » Comme Donald Trump était pressé de conclure un deal et que, dans son esprit, l’avantage devait revenir au plus fort, ce groupe a essayé d’influencer la perception du président pour le convaincre que la Russie était en train de gagner la guerre et que, au lieu de gaspiller les stocks militaires des États-Unis en Ukraine, il fallait mieux les réaffecter en Asie ou au Moyen-Orient.

Au début du mandat, Trump était persuadé que les Russes étaient « invincibles » mais certains militaires ont réussi à le convaincre du contraire. Le chef de file des partisans de l’Ukraine, le général Keith Kellogg, une vieille connaissance de Trump, devint son émissaire pour l’Ukraine et la Russie. Ce vétéran âgé de 80 ans avait servi dans les forces spéciales américaines et dirigé une équipe de parachutistes entraînés à sauter derrière les lignes soviétiques mais pour Vance, Kellogg n’était pas un héros, c’était juste une « relique de la guerre froide47 ». Vance a fini par convaincre Trump de retirer la Russie des attributions de Kellogg, avec l’aide de sa cheffe de cabinet, Susie Wiles. Pour discuter avec les Russes, le clan anti-Ukraine a misé sur une autre relation de Trump, Steve Witkoff, ancien promoteur immobilier, partenaire de golf du Président et lié avec Kirill Dmitriev, rencontré au cours d’un voyage en Arabie saoudite.
Au cours de l’année 2025, les deux camps ont mené « une guerre dans la guerre » pour influer sur la perception du président américain. C’est Pete Hegseth, auquel le Président avait laissé « carte blanche », qui a bloqué dès les premiers jours la livraison de 18 000 obus promis à l’Ukraine, sans en référer au président48. À chaque fois que ces décisions ont suscité le désaveu des généraux américains et notamment celui du chef du comité d’État major, le Général Charles Brown, des commentateurs de Fox News comme Brian Kilmeade ou le général Keane sont intervenus auprès de Trump pour lui demander de revenir sur sa décision. La perception de Trump sur le conflit a commencé à changer au printemps : l’audition du général Cavoli, commandant suprême des forces alliées en Europe devant le Sénat en avril 2025, a convaincu que la défaite de l’Ukraine n’était pas inéluctable. Et le travail de lobbying des Ukrainiens a marqué des points avec le ralliement à la cause ukrainienne du pasteur Mike Burns, conseiller spirituel du président, ou de l’influenceur MAGA Ben Shapiro.
Surtout, l’Ukraine semble avoir trouvé un nouvel allié en la personne de John Ratcliffe, le directeur de la CIA. Tandis que le Pentagone marginalisait les généraux favorables à l’Ukraine, Ratcliffe augmentait ses effectifs et le financement de ses programmes dans ce pays. Lors de la suspension de l’aide à l’Ukraine en mars 2025, l’armée américaine ayant mis fin au partage de renseignement, Ratcliffe réussit à convaincre Donald Trump que cette décision mettait en danger ses agents et obtint la poursuite du partage d’informations sur les menaces russes à l’intérieur de l’Ukraine. C’est un analyste de la CIA qui identifia le point faible de l’infrastructure énergétique russe – une pièce d’équipement essentielle aux raffineries, mais si difficile à remplacer ou réparer que les raffineries resteraient hors service pendant des semaines. Grâce aux informations de la CIA, les attaques de drones ukrainiens en Russie ont commencé à porter leurs fruits : elles coûteraient à la Russie 75 millions de dollars par jour et provoqueraient des files d’attente pour l’essence dans tout le pays. La CIA a aussi aidé les Ukrainiens à envoyer des drones sur les navires de la flotte fantôme en mer Noire et en Méditerranée. Informé du succès de cette opération, Donald Trump a salué « le rôle discret joué par les États-Unis dans ces coups portés à l’industrie énergétique russe ». Cela lui donnait une marge de manœuvre et un moyen de pression, a-t-il déclaré à M. Ratcliffe, alors que le président russe « continue à le mener en bateau49 ».

Après le succès de son opération secrète de drones à l’intérieur de la Russie, Zelensky a envoyé une délégation de collaborateurs à la Maison-Blanche avec ce message : « Nous ne sommes pas en train de perdre. Nous sommes en train de gagner » ! C’est exactement le genre de propos qu’il fallait tenir au président américain. Trump n’aime pas les losers. Or l’opération ukrainienne, l’expédition au Venezuela et l’arraisonnement de tankers russes ont démontré à Trump que la Russie n’était « qu’un tigre de papier50 ». C’est la prise de conscience qu’une défaite de l’URSS en Afghanistan était possible qui poussa le président Reagan à ordonner « la plus importante opération secrète que la CIA ait jamais menée » dans un territoire contrôlé par l’URSS.
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Aussi, ne restons pas focalisés sur les gesticulations présidentielles. Tel un illusionniste, Trump fait son show et crée un écran de fumée qui dissimule ce qui se trame dans les arcanes du pouvoir. Contre toute attente, en dépit du travail de sape de la frange pro-russe, le National Security State, la machinerie institutionnelle mise en place à l’époque de la guerre froide pour assurer la sécurité des États-Unis, démontre pour le moment sa solidité. Les récents succès de la CIA et de son directeur John Ratcliffe ont réconcilié Trump avec la communauté du renseignement, au grand désespoir de Tulsi Gabbard, tombée en disgrâce : « Au sein des services, l’État profond utilise les renseignements comme une arme pour tenter de saper les progrès réalisés vers la paix en Ukraine et accuse une partie de ses agents d’être des “va-t-en-guerre” qui jouent sur la peur et l’hystérie afin de justifier la poursuite de la guerre51. » Grâce à la tactique des « canaux secrets » et la naïveté d’un Steve Witkoff, Poutine croyait qu’il pourrait louvoyer jusqu’à ce qu’il remporte la victoire, mais le temps n’a pas joué en sa faveur, comme il l’espérait. Pendant que les négociations piétinent, que la Russie s’enlise en Ukraine et que les caisses de l’État se vident, le président Poutine assiste, impuissant, à la débâcle que Trump inflige à ses alliés.
Certes, Donald Trump ne prendra pas sans doute le risque d’un affrontement direct avec un Vladimir Poutine qui conserve un ascendant sur lui. Mais il pourrait, en s’appuyant sur la CIA, adopter une stratégie de contournement visant à isoler la Russie. Trump a prouvé qu’il était capable de duplicité et, si l’occasion se présente, il n’aura aucun scrupule à se débarrasser de son maître chanteur.
<p>Cet article Trump et la Russie : un double jeu ? a été publié par desk russie.</p>
31.01.2026 à 22:13
Pourquoi Poutine et ses propagandistes approuvent-ils la velléité de Trump d’annexer le Groenland ?
<p>Cet article La lutte finale du président Poutine a été publié par desk russie.</p>
Pourquoi Poutine et ses propagandistes, si soucieux dans le passé d’un monde multipolaire et défenseurs des pays du Sud global, approuvent-ils la velléité de Trump d’annexer le Groenland ? L’historienne y voit deux raisons : d’une part, cela légitime en quelque sorte l’annexion de la Crimée et les prétentions de Poutine sur l’Ukraine, d’autre part, il est important pour le Kremlin de soutenir Trump pour l’inciter à abandonner l’Ukraine. Et si ce moment vient, Poutine réalisera son projet de subordonner les élites européennes en surfant sur la vague anti-Trump. Il faut « tenir tête aux deux gangsters ».
On croit rêver : dans sa première allocution publique en 2026, s’adressant aux ambassadeurs, Vladimir Poutine déplore que « des dizaines d’États sont aujourd’hui confrontés au chaos, à l’anarchie et à des violations de leurs droits, sans avoir les moyens suffisants pour se défendre » et recommande « d’exiger instamment le respect du droit international par tous les membres de la communauté internationale ». Pour mesurer le changement de registre du maître du Kremlin, comparons avec le discours de Poutine à Valdaï le 5 octobre 2023 : « Le droit international moderne, construit sur la base de la Charte des Nations Unies, est dépassé et doit être détruit, et il faut créer quelque chose de nouveau. » Poutine s’insurgeait à la seule idée qu’il devrait se plier à des règles : « Quel genre d’“ordre” basé sur des “règles”? Que sont les “règles”, qui les a inventées ? Ce n’est absolument pas clair. Ce sont de pures sornettes […]. C’est toujours la même manifestation de la pensée coloniale. […] Et quant à ceux qui les préconisent, il est peut-être temps qu’ils se débarrassent de leur arrogance face à la communauté mondiale qui comprend parfaitement ses tâches, ses intérêts […]. » À l’époque, le chaos mondial était perçu comme une aubaine pour la Russie. Ainsi, l’offensive du Hamas contre Israël fut célébrée avec transport par les propagandistes du Kremlin. Tel le propagandiste Mardan : « Ce gâchis est bénéfique pour la Russie, car le crapaud mondialiste sera détourné de l’Ukraine et s’emploiera à essayer d’éteindre l’éternel brasier du Moyen-Orient. » Plus récemment, citons une réaction du député Alexeï Jouravliov à l’enlèvement de Maduro : « Quand on pense qu’on étudie encore le droit international dans les universités, il y a de quoi rire ! […] Le fort a tous les droits. Et nous avons raison de faire pareil. » Ou celle de Soloviov : « Nous nous fichons du droit international et de l’ordre international… Pourquoi ne pas lancer des opérations militaires spéciales dans notre sphère d’influence ? »
Cette inflexion de la position de Poutine donne à réfléchir. Après la visite de Zelensky à Mar-a-Lago le 28 décembre, le président russe se sentait pousser des ailes. Trump lui avait téléphoné avant l’arrivée de Zelensky et les deux hommes étaient tombés d’accord pour rejeter la proposition ukraino-européenne d’un cessez-le-feu. La propagande officielle se délectait à évoquer l’humiliation du président ukrainien : personne ne l’attendait à la sortie de l’avion. « Tous les plans de Zelensky ont tourné au fiasco après cet entretien. Il aurait pu se dispenser de faire le voyage », ricane Soloviov. Trump s’est dit que la Russie allait gagner sur le champ de bataille. Soloviov exulte : « Il n’a plus été question de la confiscation de nos actifs. » « Ce fut un knock out éblouissant digne des plus grands champions d’échecs… Zelensky était liquéfié. »
Une pareille lenteur [à châtier les coupables] empêche qu’on ait foi en la Providence. Les méchants que l’expiation atteint, non pas à la suite de chaque crime, mais seulement plus tard, finissent par la regarder plutôt comme un malheur que comme un châtiment. Elle ne leur est d’aucune utilité, et ils s’irritent plus du mal qui leur arrive qu’ils ne se repentent de ce qu’ils ont fait.
Plutarque, Les délais de la justice divine
En ce mois de décembre 2025, la propagande a bien besoin de faire mousser les qualités de « géopoliticien génial » de Vladimir Vladimirovitch. Car sur le plan intérieur, la situation économique se détériore si brutalement que même la capitale est affectée. Restaurants et magasins ferment les uns après les autres, même dans les quartiers chics. Début janvier, l’inflation s’envole. Les régions croulent sous les dettes. L’oligarque Oleg Deripaska, pourtant connu pour sa servilité à l’égard du Kremlin, laisse échapper un post, vite effacé : « Nous transformons bêtement en merde tout ce que nous avons accumulé à grand peine durant les années 2022-2023. Nous sommes témoins d’une expérience on ne peut plus primitive, qui s’achèvera par la banqueroute de milliers de sociétés et d’entreprises qui auraient pu contribuer à la prospérité de notre pays élu par Dieu. » Le « pivot vers la Chine » voulu par Poutine suscite des critiques de plus en plus ouvertes. On laisse entendre que Poutine, qui se veut le « rassembleur des terres russes », a livré à la Chine le contrôle de vastes territoires russes. Le 15 décembre 2025, malgré l’opposition des populations locales, Poutine a autorisé la Chine à couper le bois des forêts autour du lac Baïkal et à construire des infrastructures dans la région. Ainsi le président russe donne l’impression d’hypothéquer l’avenir de la Russie pour assouvir sa soif de vengeance à l’égard de l’Ukraine.
Le bilan mitigé de l’ « opération militaire spéciale » n’échappe à personne. Au bout de quatre ans de guerre, Staline avait pris Berlin alors que les Russes n’ont même pas réussi à contrôler Koupiansk : la comparaison est dans toutes les têtes. Poutine sent que le mécontentement monte sourdement. Il a recours à ses fidèles propagandistes. D’une part, ils se voient confier la mission de disculper le « leader national ». Ainsi, Soloviov explique : les maigres résultats tiennent à ce que « tout le pays n’est pas en guerre […]. Poutine est en guerre. Le gouvernement est en guerre. L’administration présidentielle est en guerre. Les gouverneurs sont en guerre. Mais pas le peuple. » La solution recommandée par Soloviov est de revenir aux répressions staliniennes. Plus largement, toujours pour disculper le président, il s’agit de montrer que l’hostilité de l’Occident n’a rien à voir avec la personne de Poutine, elle est métaphysique. Là encore, Soloviov s’exécute illico : « L’Occident ne comprend pas qu’il n’est pas en guerre avec le chef de notre pays, mais avec toute notre civilisation. Ce n’est pas un conflit personnel, c’est un conflit de civilisation […]. La Russie est actuellement l’instrument de la volonté divine dans notre monde […]. Depuis un millénaire, le but principal de notre État est le salut de l’humanité. […] Le peuple russe se dresse contre le mal absolu émanant de l’Occident […]. » Notre propagandiste enchaîne sur un troisième thème cher à Poutine, la trahison des élites : « C’est pourquoi l’Occident a toujours essayé de corrompre notre classe dirigeante en lui suggérant de se détourner des vraies valeurs. Il y est partiellement parvenu. C’est pourquoi nous avons coutume de vaincre sur le champ de bataille mais de perdre la paix. Nous avons mis fin à des guerres non à cause de défaites mais à cause de la trahison des élites […]. Ceux qui s’imaginent qu’on peut revenir à la situation d’avant la guerre se trompent. »
L’inquiétude du Kremlin face à la fronde des élites et l’espoir d’une succession doit être vive, à en juger par la propagande qui rajoute couche sur couche. Écoutons un fidèle des talkshows de Soloviov, le propagandiste Sergueï Mikheïev : « Nous avons souvent eu l’occasion de constater cette étrange illusion des Occidentaux selon laquelle tout dépend de Poutine, que Poutine est responsable de tout, que Poutine est un accident de l’histoire. Ils ne voient pas que les causes sont beaucoup plus profondes : une partie de la civilisation russe [l’Ukraine] est devenue l’anti-Russie sous l’influence d’un projet occidental, et tant que l’Ukraine est une anti-Russie, elle sera la cible de notre armée, sous Poutine et après Poutine.» Nous voyons se profiler un nouveau thème : « S’ils s’imaginent qu’après Poutine viendra un mollasson dans le genre d’Eltsine. Ils se mettent le doigt dans l’œil. Ce sont des vétérans de la SVO qui viendront au pouvoir… » Mikheïev recommande d’utiliser le chantage nucléaire pour détruire l’UE, ce qui permettra à la Russie de nouer des relations bilatérales avec les pays européens, « et Macron va dans ce sens à ce qu’il me semble ». Ce refrain est abondamment et ostensiblement entonné par Sergueï Karaganov : à l’en croire, la majorité des Russes ne rêve que de transformer l’Europe en cendres radioactives. Sous-entendu : les Occidentaux ont intérêt à s’accrocher à Poutine, son successeur sera bien pire, surtout s’il répond aux attentes des masses russes avides de détruire l’Europe. En cas d’assassinat de Vladimir Poutine, martèle Karaganov, « l’Europe serait rayée de la carte de l’humanité ». « On commencera à attaquer l’Europe avec des armes conventionnelles, puis (avec) des vagues de missiles nucléaires. » Les réseaux d’influence staliniens, on s’en souvient, diffusaient une désinformation similaire en 1944-1945, puis en 1952-1953, dépeignant Staline comme un « modéré » au milieu de faucons, au point que la mort du Guide fut ainsi commentée par l’ambassadeur de France Louis Joxe dans une dépêche datée du 5 mars : « Dans la mesure où seul un homme fort était capable d’imposer la modération et même d’accepter certains reculs, dans la mesure où le petit groupe d’hommes qui va prendre le pouvoir aura besoin de s’affirmer, on peut admettre que la situation créée par la disparition de Staline laisse entrevoir des temps difficiles28. »
Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières.
Oscar Wilde
L’enlèvement de Maduro le 3 janvier et les attaques américaines contre la flotte fantôme russe sont doublement fâcheuses pour Poutine. D’abord, il perd la face, dans la mesure où il n’a pas réussi à protéger son pion en Amérique latine. Plus grave encore, l’initiative américaine instille des doutes sur la solidité du contrôle qu’il exerce sur son homologue américain. Il faut bien comprendre que l’un des principaux atouts dont dispose le président russe face à son entourage, de plus en plus mécontent de devoir mettre la main à la poche pour financer la guerre en Ukraine, est son emprise sur Donald Trump. Plus important encore, on prend conscience au Kremlin que la politique des démonstrations de force unilatérales et du fait accompli réussissait à Poutine lorsqu’il avait le monopole des coups de boutoir à l’ordre international. Voilà que Moscou a maintenant un redoutable concurrent dans ce domaine, qui n’hésite pas à faire éclater la faiblesse russe au grand jour. Cela change tout.
En Russie c’est le choc. Les patriotes de service n’ont pas manqué de relever la réplique de Trump lorsqu’un journaliste lui a demandé si les États-Unis s’apprêtaient à enlever Poutine : « Je ne crois pas que cela sera nécessaire », a répondu le président américain. Le désarroi du Kremlin se mesure à la variété des réactions qui s’expriment. L’absence de consignes précises fait que chacun brode sur des thèmes précédemment en cours. Les blogueurs militaires préconisent de suivre l’exemple de Washington. Il n’y a plus à se gêner. Trump a fait sauter le tabou qui interdisait de s’en prendre aux dirigeants. « Dans ce jeu, il faut prendre position sans tarder : ou bien tu fais partie des chasseurs, ou bien tu fais partie des proies. » Il faut enlever Zelensky, sinon de quoi avons-nous l’air ? Douguine estime que Trump a basculé dans le camp des néoconservateurs et a rompu avec MAGA. Il a du mal à encaisser : « Maduro est à nous. L’Iran est à nous. Ce qui se passe est terrible. Mais le plus important : l’Ukraine est à nous. Trump nous montre comment nous devons agir. » Quant à Dmitri Medvedev, il clame : « Vive l’arme nucléaire ! » et suggère aux Américains d’enlever Zelensky.
Certains voient le bon côté des choses. Alexandre Naoumov, membre du Conseil des Affaires internationales, estime que « la Russie ne se sentira pas mal dans ce monde nouveau, un monde de souveraineté, un monde de force, un monde honnête ». La propagandiste Skabeïeva a le mérite de la franchise : « Ce monde nouveau où les Américains mettent la main sur l’hémisphère occidental nous convient à condition que le reste du monde nous revienne. » Naoumov la corrige : « En même temps qu’à la Chine. »Soloviov estime qu’il faut faire une croix sur les investissements étrangers. « Si on investit quelque part, il faut occuper militairement ce pays et tout y contrôler. » La CIA a trompé Trump parce que c’est elle qui a organisé la frappe de la résidence de Poutine. Soloviov critique violemment l’hystérie qui s’est emparée des réseaux sociaux russes mais patauge maladroitement lorsqu’il essaie de trouver des justifications à la passivité du Kremlin. La Russie est une puissance terrestre, elle n’a pas une flotte suffisante pour secourir le Venezuela. Après tout, les pétroliers pris par les Américains ne sont peut-être pas russes. Puis il laisse percer son inquiétude : les Américains utiliseront en Russie les techniques de déstabilisation appliquées en Iran : l’économie, les sanctions, l’inflation, le chômage. Il faut absolument améliorer l’économie russe. « C’est l’économie qui assure la victoire dans la guerre. Nous devons comprendre qu’il faut faire une croix sur nos revenus pétroliers et construire une autre économie. » Soloviov ne se retrouve sur un terrain plus ferme que quand il évoque l’Ukraine : « Il faut anéantir l’ennemi, exterminer physiquement plus d’Ukrainiens que le gouvernement de Kiev et ses sponsors européens ne peuvent en fournir. » Il faut faire comme les Américains : prendre ce que nous voulons, reconstituer la zone d’influence russe. « Le plus important pour nous est l’étranger proche. La perte de l’Arménie est un immense problème pour nous, plus que le Venezuela. Les problèmes en Asie centrale sont gigantesques pour nous […]. Il faut le dire ouvertement : nous nous moquons des règles et du droit international. Outre l’Ukraine dont nous avons besoin pour notre sécurité, pourquoi ne pas lancer des opérations militaires spéciales dans d’autres régions faisant partie de notre sphère d’influence ? Nous devons nous moquer de ce qu’on pense en Europe, cesser de ménager les Ukrainiens […]. Nous ne tolérerons aucun régime anti-russe dans notre sphère d’influence. Nous devons clairement formuler nos objectifs. Plus question de prendre des gants. » Soloviov a beau avoir du flair, il n’a pas senti que le vent était en train de tourner en haut lieu. Après ces propos incendiaires, il a été interdit d’antenne pendant quelques jours.
La réaction la plus intéressante est celle de Dmitri Diomouchkine, un merle blanc parmi les nationalistes russes, se distinguant par son bon sens et son indépendance de jugement. Il a un sens aigu de la faiblesse de la Russie et ne partage pas les illusions du Kremlin : « Ce n’est pas parce qu’un quidam a proclamé l’hémisphère occidental comme sa zone d’influence que, automatiquement, quelqu’un d’autre recevra l’hémisphère oriental. » Seuls les Européens peuvent se référer au droit international car ils s’y conforment. À la différence de la Russie qui considère que le droit international ne s’applique pas à ses actions : « Nous vivons comme nous le voulons, dit-elle, mais le droit international doit être respecté par les autres. » « Mais ça ne marche pas comme ça », insiste Diomouchkine. « La Russie aurait dû être le dernier pays à mettre en cause le droit international », étant donné le nombre de pays qui peuvent formuler des revendications territoriales à son égard : « Nous avons une population clairsemée, des territoires mal reliés les uns aux autres et gare à nous si le droit du plus fort doit l’emporter dans le monde. » La Russie s’est exclue du marché mondial et on s’est aperçu qu’on peut se passer d’elle. L’inverse est loin d’être vrai : la Russie est strictement incapable de fabriquer des produits de technologie avancée. Diomouchkine estime que le pays consacre la moitié de son budget à la guerre. Celle-ci devient de plus en plus ruineuse. Les armements de l’époque soviétique sont épuisés. Les régions n’arrivent pas à rembourser les crédits contractés durant les années précédentes. La Russie ne pourra poursuivre cette guerre qu’un an au maximum. Le moment de vérité arrivera quand il sera impossible de payer les siloviki. Alors l’Ukraine passera au second plan. En résumé : « Une économie fondée sur l’exportation des matières premières n’est pas l’économie d’une superpuissance, c’est une économie de troisième ordre […]. Il y a des pays fournisseurs de matières premières qui vivent fort bien. Mais ce sont des pays qui ne se fourrent pas dans la géopolitique et ne prétendent pas au partage du monde. Sans indépendance de la justice, il n’y a pas de business. »
Ainsi, un nationaliste russe peut rejoindre dans ses conclusions un opposant émigré, Maxime Katz, qui a récemment dressé un bilan catastrophique de la trajectoire de la Russie depuis la guerre contre l’Ukraine, rappelant qu’en 2021, la Russie avait tiré 125 milliards de dollars de ses exportations d’hydrocarbures (contre 93 milliards de dollars en 2025), qu’elle avait perdu ses moyens de pression sur les Occidentaux avec la confiscation de leurs entreprises en Russie, qu’elle avait libéré l’Europe de sa dépendance gazière à l’égard de Moscou en lui coupant le gaz. « C’est Poutine qui a accoutumé la communauté internationale à se passer de la Russie », assène Maxime Katz.
« Le pape Alexandre VI [Borgia]se fit toute sa vie un jeu de tromper, et malgré son infidélité bien reconnue, il réussit dans tous ses artifices. Protestations, serments, rien ne lui coûtait ; jamais prince ne viola aussi souvent sa parole et ne respecta moins ses engagements. Pourtant ses tromperies eurent toujours une heureuse issue ; c’est qu’il connaissait parfaitement cette partie de l’art de gouverner. »
Machiavel, Le Prince, XVIII
Pendant cette effervescence médiatique, Poutine reste silencieux. Comme toujours dans les moments de crise, il disparaît de la circulation et élabore dans le secret l’enchaînement des « opérations spéciales » qu’exige la situation. Le premier signal est le bombardement de l’Ukraine occidentale par un missile Orechnik : histoire de rappeler que la Russie fait partie des grands, qu’elle veut être à la table du partage des dépouilles au lieu d’être au menu, et que les Européens n’ont qu’à bien se tenir. Le second signal est la libération de Laurent Vinatier. Puis les propagandistes reçoivent leurs consignes. Poutine profite de sa chance habituelle. La crise entre l’Europe et les États-Unis à propos du Groenland est on ne peut plus opportune pour lui.
Au Kremlin, on a compris que l’immense vague de détestation suscitée par Trump dans le monde et en Europe peut être exploitée, canalisée et détournée pour servir de vecteur à une expansion de l’influence russe. Dans sa première allocution de 2026 mentionnée plus haut, Poutine fait part de son désir d’améliorer les relations avec les dirigeants européens dont il emprunte le langage, se référant démonstrativement au « droit international ». Il déterre le vieux projet russe d’une « nouvelle architecture de sécurité européenne » sans les États-Unis, moyen conçu de longue date par le Kremlin pour institutionnaliser la prépondérance russe sur le continent européen. Oubliés les « porcelets » européens stigmatisés trois semaines plus tôt ! Le renversement de la politique du Kremlin est comparable à celui de 1935, lorsque Staline abandonne sa politique d’affrontement « classe contre classe » et met en avant le slogan du « front uni antifasciste » contre Hitler, tout en faisant adopter, l’année suivante, la constitution « la plus démocratique du monde ». Cette politique permit une prodigieuse avancée de l’influence soviétique en Europe. Les partis communistes cessèrent d’être marginaux et étendirent leur emprise sur les syndicats et dans l’intelligentsia. Aujourd’hui, nous percevons déjà les premiers mouvements dans ce sens. Une déclaration du Kremlin a qualifié de « positive » la volonté affichée de certains pays européens, dont l’Italie et la France, de restaurer le dialogue avec la Russie. « Si cela reflète réellement la vision stratégique des Européens, il s’agit d’une évolution positive de leur position », a déclaré aux journalistes le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, qui déclare avoir « pris note des déclarations faites ces derniers jours par plusieurs dirigeants européens ». « À Paris, à Rome et même à Berlin, ils ont dit qu’il fallait parler avec les Russes pour assurer la stabilité en Europe. Cela correspond tout à fait à notre vision. »

Le changement de ligne saute aux yeux dans un talk show révélateur consacré à la crise du Groenland. L’un des invités souligne que l’Europe se retrouve dans la situation de la Pologne de 1939 : à force de se préparer à la guerre contre l’URSS, elle s’est retrouvée sans défense à l’Ouest contre Hitler. Le politologue Kirill Iakovlev remarque : « Si Trump est en train de se construire un empire, ce n’est certainement pas pour Vance ou un autre successeur. Je doute qu’il y ait encore des élections. Il est clair que Trump ne veut pas quitter le pouvoir […]. Tout cela est avantageux pour la Russie. On entend déjà des voix en Europe qui disent : “puisque le danger vient d’un pays duquel on ne l’attendait pas, renouons le dialogue, cherchons des solutions”. Et notre président fait bien de saisir la main tendue […]. » L’historien et politologue Sergueï Stankevitch exulte : « L’important est que les États-Unis infligent un coup catastrophique à l’OTAN », et de marteler le message du jour : « C’est à ce problème du Groenland que les Européens devraient se consacrer et c’est pourquoi ils ont besoin de négocier avec Moscou. » « Tout cela nous est avantageux. Notre principe est “Bouffez-vous les uns les autres”. » Conclusion de l’émission : l’essentiel est que Trump ne se ravise pas. Quant à Dmitri Medvedev, il y va avec ses gros sabots habituels : « Le coq gaulois a fait cocorico et proclamé que, si la souveraineté du Danemark était menacée, les conséquences seraient sans précédent. Oh là là, qu’est-ce qu’ils vont faire ?! Kidnapper le président américain ? Bombarder les États-Unis ? Bien sûr que non. Ils vont juste chier dans leur culotte et céder le Groenland. Et ce serait un sacré précédent européen ! »
Le virage entamé par le Kremlin est délicat. Certes, il suffit sur certains points de poursuivre le travail de propagande déjà en cours, par exemple renforcer chez les Européens le sentiment de leur faiblesse, de manière à leur insuffler que leur seul recours est de s’appuyer sur la puissance russe. Le lancement de l’Orechnik préparait le terrain, ainsi que les divagations de Karaganov. Dans la politique russe, l’intimidation n’est jamais loin de la séduction. Interrogé par Tucker Carlson quant à la fin éventuelle de la guerre, Karaganov se déchaîne à l’accoutumée : « Cette guerre ne se terminera que lorsque la Russie parviendra à obtenir une défaite inconditionnelle de l’Europe. Espérons-le, sans la détruire. Nous ne combattons pas l’Ukraine ou Zelensky, nous combattons à nouveau l’Europe, qui est la source de tous les maux dans l’histoire de l’humanité. »

Mais, en même temps que la Russie s’apprête à surfer sur la vague anti-Trump en Europe, elle doit agir dans les coulisses de manière à ne pas se mettre Trump à dos, tant qu’il n’a pas arraché la capitulation de l’Ukraine. Poutine n’est pas sans expérience dans ce double jeu. En 2003, au moment où les États-Unis voulaient déclencher la guerre contre l’Irak, Poutine avait encouragé la France et l’Allemagne à monter au créneau pour tenter de bloquer l’action américaine, tandis que la Russie restait en retrait, ce qui lui valut la gratitude du président Bush : « Vous avez bien réussi à éviter d’enflammer le sentiment anti-américain, mais dans certaines capitales [européennes] on n’a pas été aussi prudent […]. Il y a une différence entre exprimer un désaccord et attiser inutilement les passions avec des slogans anti-américains et des insultes aux dirigeants américains. Vous avez été ferme dans votre opinion mais respectueux de notre relation et je veux vous remercier pour cela […] », avait dit George Bush à Vladimir Poutine dans un entretien téléphonique le 18 mars 2003.
Aujourd’hui, la duplicité russe est encore plus évidente. Alors que le 6 janvier, Poutine s’indignait de ce que « les pays forts commencent de plus en plus à imposer leur volonté aux pays plus faibles », un appel du pied non déguisé en direction de l’Europe, Peskov publie une déclaration selon laquelle « le Kremlin est d’accord avec l’avis de ceux qui estiment que Trump s’assurera une place dans l’histoire mondiale s’il résout le problème de l’appartenance du Groenland. » La presse écrite force le trait : « L ‘Europe est en pleine déroute, et pour dire la vérité, c’est un plaisir de voir ça », jubile Moskovski Komsomolets, alors que la très officielle Rossiïskaïa Gazeta titre : « Le Groenland est le cimetière de l’OTAN ». « Si Trump réussit à annexer le Groenland d’ici juillet 2026, écrit le journal,il va devenir l’une des personnalités historiques à avoir construit la grandeur des États-Unis […]. Tout le monde oubliera rapidement les échanges diplomatiques actuels avec les Danois […]. Si le Groenland devient une partie des États-Unis, ce sera pour toujours. Les Américains n’oublieront pas ce haut fait. Mais font obstacle à cette réussite historique l’intransigeance de Copenhague et la solidarité ridicule de certaines capitales européennes intransigeantes, y compris les soi-disant amies des États-Unis, la France et la Grande-Bretagne. » L’éditorialiste russe Evgueni Chestakov conseille à Trump de ne pas céder sur le Groenland, faute de quoi les Républicains pourraient perdre les élections de mi-mandat, alors que l’annexion du Groenland leur assurera la victoire aux élections. On comprend pourquoi le Kremlin souhaite le maintien de Trump au pouvoir le plus longtemps possible. Dans un talk show récent, le député Alexeï Jouravliov explique que la Russie ne prend pas Odessa car « pour nous, il est très important de maintenir Trump dans sa position neutre plutôt positive pour nous. Ce n’est pas facile mais pour l’instant nous y parvenons […]. Nous prendrons Odessa, mais il faut le faire progressivement. » C’est pourquoi Poutine bombarde l’Ukraine comme un furieux. Il est pressé d’écraser ce pays afin de pouvoir passer à l’étape suivante de son grand dessein, la vassalisation de l’Europe, que Trump semble lui offrir sur un plateau.
Malheureusement, les flottements de certains dirigeants européens donnent au président Poutine des raisons d’espérer. L’état catastrophique de leur économie a rappelé aux dirigeants russes leur dépendance de l’Europe. Mais nous ne devons pas oublier que dans leur orgueil ils veulent contrôler ceux dont ils dépendent. Nous ne devons pas oublier non plus les leçons de l’histoire : alors que Staline déployait des fronts antifascistes dans toute l’Europe, il multipliait secrètement les appels de pied en direction d’Hitler. Il finit par arriver à ses fins avec le pacte Ribbentrop-Molotov, qui consterna l’Europe. Les Européens se retrouvent dans la situation des années 1930 lorsque nombre d’entre eux croyaient qu’il fallait choisir entre Hitler et Staline. Les démocraties n’arrivent pas à se faire à l’idée qu’elles ont un ennemi. Que dire quand ils sont deux ! Mais le précédent des années 1930 nous enseigne qu’il est funeste de choisir entre la peste et le choléra. Faisons bloc et tenons tête aux deux gangsters. Dans l’immédiat, en défendant l’Ukraine suppliciée par le froid.
<p>Cet article La lutte finale du président Poutine a été publié par desk russie.</p>
31.01.2026 à 22:12
Une soirée coup de poing à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris : rapport détaillé.
<p>Cet article Quel sort pour les populations des territoires ukrainiens occupés ? a été publié par desk russie.</p>
Le 15 janvier 2026, Desk Russie a organisé avec l’association Pour l’Ukraine, leur liberté et la nôtre, avec le soutien de La Règle du Jeu, une soirée à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville consacrée au sort des populations des territoires occupés, et en particulier, au sort des milliers de prisonniers civils ukrainiens raflés dans ces territoires, dont certains disparaissent et d’autres se retrouvent dans des geôles russes, souvent incommunicado.
Notre grande invitée était la défenseuse des droits de l’Homme Evguenia Tchirikova, qui vit en exil en Estonie et qui soutient dans toute son action l’Ukraine et son combat. Elle est l’autrice du documentaire Les Prisonniers. Le système de la terreur, créé par son média, Activatica, qui rassemble des témoignages de victimes du traitement inhumain dans la population civile ukrainienne par les occupants russes.

La salle était pleine et le public bouleversé après le visionnage du film, car nos médias parlent très peu des Ukrainiens ordinaires soumis au rouleau compresseur de l’occupation. Or les chiffres documentés par les organisations de défense des droits humains révèlent l’ampleur du drame :
• 19 546 enfants ukrainiens déportés ont été recensés par les autorités ukrainiennes, dont seulement 1 954 ont pu être rapatriés. Des centaines de milliers d’autres vivent sous occupation russe, soumis à une russification forcée systématique dès la maternelle, préparés à devenir de futurs soldats contre leur propre patrie.
• Au moins 16 000 civils ukrainiens, et beaucoup plus selon certaines estimations, sont portés disparus et illégalement détenus en Russie. Ils subissent torture, violences sexuelles, humiliations et traitements inhumains en violation flagrante du droit international. Certains parmi eux sont morts en détention.
• Des milliers de prisonniers de guerre ukrainiens sont torturés, exécutés ou soumis à des conditions de détention terrifiantes qui violent les conventions de Genève. Leur état de santé est extrêmement préoccupant.
• Les populations des territoires occupés (3 à 3,3 millions de personnes) sont contraintes de prendre la nationalité russe sous peine d’expropriation, de privation des droits sociaux, de déportation ou d’emprisonnement. Même ceux qui prennent la nationalité russe ne sont pas à l’abri : les autorités russes ont commencé à exproprier la population ukrainienne pour la remplacer par des colons russes.
Ces crimes ne sont pas des dérives individuelles mais s’inscrivent dans un système planifié et supervisé directement par Vladimir Poutine.

Lors de cette soirée exceptionnelle, nous avons pu entendre les témoignages de quatre victimes de ces traitements. L’une de ces personnes est le célèbre défenseur des droits de l’homme ukrainien, Maksym Boutkevytch, qui a été fait prisonnier par l’armée russe, au front, et qui est resté plus de deux ans en captivité. Voici un extrait de son témoignage :
« Parmi ceux qui étaient enfermés avec moi, il y avait aussi des civils, souvent sans aucune accusation formelle, placés en “détention préventive”. Cette détention visait des personnes qui, à un moment de leur vie, avaient servi dans l’armée ukrainienne, travaillé dans la police ou participé à l’autogouvernance locale. Elles étaient jugées suspectes par les autorités d’occupation, arrêtées au secret, sans que leurs proches soient informés. Ce qui nous unissait tous, et surtout les civils, c’est que, quelles que soient les circonstances de leur arrestation, tous ont subi la torture, des violences physiques et psychologiques, parfois d’une extrême brutalité.
Très vite, il m’est devenu clair qu’il ne s’agissait pas de cas isolés. La torture et les traitements inhumains sont un système imposé par la Russie dans les territoires occupés pour instaurer la peur, la méfiance et dissuader toute forme de résistance. Il était évident que les autorités russes ne cherchaient pas seulement à terroriser la population, mais aussi à saper les notions mêmes de droits humains, de droit international humanitaire, de dignité humaine et de responsabilité individuelle. Cela fait partie intégrante de l’idéologie du “monde russe”, et nous en sommes tous témoins.
Dans les dictionnaires, l’occupation est définie comme le contrôle d’un territoire. Mais ces territoires sont peuplés de centaines de milliers, parfois de millions de personnes. Pour pouvoir contrôler le territoire et ses ressources, on transforme ces personnes en objets : on les manipule, on les menace, on les contraint, et, si nécessaire, on les prend en otage. D’après mon expérience, toute personne vivant sous occupation peut se retrouver en détention, qu’elle ait fait quelque chose ou non.
Aujourd’hui, lorsque l’on parle de négociations de paix ou de cessez-le-feu, ce qui m’inquiète profondément, c’est que la dimension humaine est largement absente du débat. Or des centaines de milliers, voire des millions d’Ukrainiens, sont de facto retenus en otages par la puissance occupante, qui agit dans un mépris total du droit international humanitaire et emprisonne qui elle veut, quand elle le veut. »

L’INTERVENTION DE MAKSYM BOUTKEVYTCH : REGARDER LA VIDÉO
Si Maksym Boutkevytch a été en ligne avec nous, depuis Kyïv, soumis à des bombardements atroces, trois autres témoins ont fait le déplacement pour venir à Paris depuis l’Allemagne et l’Italie. Il s’agit d’un ancien activiste de Kherson, Oleksandr Tarassov, qui a subi des traitements horribles pendant sa détention, de Laryssa Chevandina dont le mari, un sportif de haut niveau, a été arrêté il y a dix ans à Debaltseve, dans la partie occupée du Donbass, et dont elle est sans nouvelles depuis, et de Tatiana Zelenaya, la sœur d’un prisonnier civil de Crimée. Le frère de Tatiana, Sergueï Likhomanov, a été enlevé il y a quatre ans, détenu pendant longtemps en isolement total, torturé, condamné illégalement à 15 ans de prison pour « trahison », puis transféré en Russie, où il est actuellement détenu à Taganrog sans accès à un avocat ni à des soins médicaux appropriés, malgré de graves maladies chroniques.
Nous avons également invité à la discussion trois personnalités françaises. Chacun de nos invités a souligné des aspects spécifiques du problème. Le philosophe, journaliste et cinéaste Bernard-Henry Lévy, qui a fait de nombreux voyages en Ukraine et y a tourné plusieurs films consacrés à la guerre, à partir de 2015, a partagé avec la salle ses observations personnelles :
« Début septembre 2022, je me trouve à Izioum, puis à Koupiansk, et à la mi-décembre, j’arrive à Kherson. Et là, dans ces zones libérées par l’armée ukrainienne […], j’ai fait mon métier de journaliste et j’ai interrogé les survivants, ceux qui avaient survécu dans les caves à l’occupation russe. Et les témoignages que j’ai recueillis étaient atroces. Ils recoupent ce que nous avons entendu dans le film d’Evguenia.
J’ai vu et j’ai filmé – elles sont dans un de mes films qui s’appelle Slava Ukraini – des chambres de torture à Kherson. J’ai recoupé ce que je voyais, la géographie de ces salles de torture, avec les témoignages que je recueillais et toutes les formes de torture imaginables et décrites, j’en ai eu l’attestation personnelle, enregistrée – à la disposition le jour venu de la justice internationale, si elle le souhaite – pendant ces tournages-là. Et cela, à Koupiansk, à Izioum et à Kherson, transformées toutes les trois en un archipel de lieux de micro-tortures instrumentés par d’abominables tortionnaires. »

Bernard-Henri Lévy souligne que les territoires occupés par l’armée russe jouent un rôle sinistre :
« Mon premier souvenir, c’est en février 2015, à la veille d’une réunion à Minsk. J’étais en Ukraine libre, bien sûr, à Kramatorsk, où venaient de tomber plusieurs salves de roquettes Smertch. Horreur absolue, population civile visée, hôpital de la ville surchargé immédiatement et des scènes d’abomination. Mais j’ai compris une chose, ces roquettes Smertch avaient été tirées depuis la région de Donetsk. Et en m’attardant, en interrogeant les uns et les autres, en réfléchissant un peu, j’ai compris la première chose. C’est que ces territoires pris de vive force par la Russie, pris par la violence, et que les Russes présentaient comme des territoires revenant naturellement par la langue à la Russie, toute cette propagande fasciste abjecte, étaient en vérité des rampes de lancement, des rampes de tir qui permettaient de viser le reste de l’Ukraine, en l’occurrence Kramatorsk. »
Le philosophe souligne également le rôle néfaste des territoires occupés dans le dispatching des enfants kidnappés par le régime russe :
« Dans cette grande machine qui finit par envoyer les enfants dans des villages reculés de Russie profonde ou de Sibérie, la première étape essentielle, ce sont les territoires occupés. Parce que c’est là que se fait le recensement, avec la méthode utilisée par tous les fascistes.
Tous les régimes fascistes sont à la fois d’une extrême violence, et c’est en même temps des maniaques du classement, des maniaques de la classification. […] C’est là, c’est dans les territoires dont vous parlez aujourd’hui, que se fait d’abord ce recensement.
Est-ce que ce sont des enfants orphelins parce que leur famille vient de mourir dans un bombardement à Kherson ou à Koupiansk ou à Pokrovsk ? Est-ce que ce sont des enfants qui ont toujours leurs parents et qui vont disparaître ? Donc on commence par faire cette classification-là, à la manière méthodique, encore une fois, de tous les bureaucrates nazis. C’est là que se fait ensuite, et ça je l’ignorais complètement, c’est là que se fait ensuite le tri. Le tri entre les enfants jugés rééducables et ceux qui sont apparemment, qui se révèlent, rétifs à la rééducation ou même impossibles à rééduquer. »
Pour Bernard-Henri Lévy, le vol des enfants a deux précédents historiques terribles :
« Ce crime-là, qui consiste à enlever des enfants, à leur laver le cerveau et à les retourner contre leur patrie et contre leur famille… Il y a deux précédents.
Il y a Daesh, les lionceaux du califat, les enfants qu’on transforme en petits lions du califat, entre guillemets, dans la langue de Daesh. Et l’autre précédent, c’était les enfants polonais enlevés par les nazis, et aussi dans le but de nazification et de rééducation des âmes. »
L’historien du communisme Stéphane Courtois a expliqué dans son intervention, en s’appuyant sur l’expérience soviétique, que la terreur de masse est absolument fondamentale dans un régime totalitaire, mais le mensonge est aussi un élément essentiel du fonctionnement d’un tel régime. C’est pourquoi l’absence d’informations sur les personnes enlevées peut également signifier que ces gens ne sont plus en vie…
Courtois rappelle également les antécédents de l’occupation soviétique des territoires étrangers en 1939-1940 :
« En 1939, à la suite de la merveilleuse alliance entre Hitler et Staline, l’armée rouge pénètre en Pologne le 17 septembre 1939 et à ce moment-là, nous commençons à être dans la même situation que l’Ukraine d’aujourd’hui. C’est-à-dire, l’Union soviétique pénètre dans un territoire qui n’est pas le sien et qu’elle veut absolument conquérir et surtout soviétiser, communiser, à qui elle veut imposer son propre régime, alors que les gens n’en veulent pas.
Les méthodes, c’est celles qu’on a vues dans le film de Tchirikova. Kidnapping, on enlève les gens et on essaye de les retourner. On essaye d’en faire des citoyens soviétiques. On essaye de les obliger à adhérer au régime. En général, il y en a très peu qui acceptent. Donc c’est le Goulag, mais dans le cas polonais, c’est beaucoup plus. C’est des fusillades massives. »
En historien, Stéphane Courtois pose également cette question : qui sont ces bourreaux, pourquoi acceptent-ils de faire ce travail ?
Selon lui, « c’est le communisme qui profère le discours d’une très grande violence, comme le message de la guerre de classe, le message de l’extermination des ennemis, etc. Et c’est justement ce message qui attire des gens qui ont une propension personnelle à faire ce type de pratiques, à jouir de ce type de travail d’extermination, etc. Ça attire comme un aimant le type d’homme qui va faire le travail. C’est pour ça qu’il est important de comprendre que des messages d’une extrême violence, comme ceux des communistes, comme ceux des islamistes, comme ceux des fascistes, évidemment, et des nazis, ces messages, ce ne sont pas seulement des discours idéologiques. Ce sont des messages pratiques qui permettent d’attirer le type d’homme qui va permettre de faire le travail. » Et c’est aussi le type de messages diffusés par le régime poutinien.

C’est Pierre Raiman, historien, vice-président de Pour l’Ukraine, leur liberté et la nôtre, qui a prononcé la parole de conclusion. Il a d’abord souligné la force extraordinaire du film d’Evguenia Tchirikova :
« Le film d’Evguenia Tchirikova, c’est quelque chose d’absolument fort, d’absolument essentiel pour ce que nous devons faire dans les mois qui viennent. Et j’aimerais que nous, notre association et d’autres, puissions utiliser ce film, le diffuser, le montrer autant que faire se peut, pourquoi ? La force de ce film est qu’il nous montre qu’il faut croire à l’incroyable. […] C’est pour ça que c’est quelque chose d’extrêmement fort. On est obligé, nous tous, aujourd’hui, de parler de ce film et de chercher à le diffuser. »
Mais Raiman est allé bien au-delà de l’appréciation du film. Il a aussi parlé de la nature même de la guerre menée par le régime russe :
« C’est très important pour nous de comprendre comment des déportations d’enfants, des tortures de prisonniers, des viols, des destructions forment un ensemble. Ce ne sont pas des actes, aussi répréhensibles soient-ils, qui seraient séparés. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut réfléchir à la nature de la guerre qui est menée par la Russie. Ce n’est pas une guerre territoriale, on l’a dit, mais si ce n’est pas une guerre territoriale, qu’est-ce que c’est comme guerre ? C’est un point très important.
C’est une guerre de nature terroriste, comme cela a été montré. C’est une guerre de nature négationniste, parce qu’elle vise à nier l’existence de l’Ukraine, à piller ses œuvres d’art, à détruire la langue ukrainienne, nous le savons tous. Et c’est une guerre génocidaire. C’est-à-dire, indépendamment que tel ou tel acte soit génocidaire – et les déportations d’enfants le sont –, indépendamment de cela, tous les autres actes ne sont pas forcément génocidaires en soi, mais ils constituent un faisceau d’actes qui ensemble définissent une guerre génocidaire. Et à partir de ce moment-là, on comprend l’impasse dans laquelle sont les gouvernements européens actuellement. »

Et pour finir, Raiman a donné à l’assistance une note d’espoir :
« C’est l’appel People First qui a été lancé par les prix Nobel Oleksandra Matviïtchouk et Oleg Orlov, que vous avez vu à l’écran. Cet appel est essentiel parce qu’il dit qu’il ne doit pas y avoir de négociation tant que l’on ne pose pas d’abord et en préalable la libération des prisonniers civils ou militaires qui se trouvent dans les territoires occupés et en Russie, et le retour des enfants.
C’est extrêmement typique de nos diplomates, de tous ceux qui prétendent faire de la Realpolitik. Ils mettent ça de côté, et en même temps, ils rentrent dans des négociations où c’est esquivé, on verra ça plus tard, et en réalité, jamais. Donc, ce problème-là, qui est présentée par les prix Nobel Oleksandra Matviïtchouk et Oleg Orlov, de dire “les humains d’abord, la libération des prisonniers d’abord, le retour des enfants d’abord”, c’est en réalité non pas quelque chose d’utopique, quelque chose qui serait généreux, mais inutile. C’est, en réalité, la seule façon de s’adresser aujourd’hui à la Russie et de prendre conscience de la seule façon dont nos gouvernements doivent et peuvent agir. »
En clôture de la soirée, Galia Ackerman a lu devant l’assistance un projet de lettre ouverte à envoyer au président Macron pour que, justement, le sort des populations des territoires occupés soit au cœur de toute négociation de paix entre l’Ukraine et la Russie. Depuis, le texte signé par onze personnalités de renom a été envoyé à l’Élysée. Une tribune issue de ce texte a été publiée dans L’Express le 2 février dernier. Nous l’avons également publiée dans Desk Russie. Vous pouvez la signer ici.
<p>Cet article Quel sort pour les populations des territoires ukrainiens occupés ? a été publié par desk russie.</p>