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31.01.2026 à 22:12

Quel sort pour les populations des territoires ukrainiens occupés ?

Desk Russie
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Une soirée coup de poing à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris : rapport détaillé.

<p>Cet article Quel sort pour les populations des territoires ukrainiens occupés ? a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3709 mots)

Le 15 janvier 2026, Desk Russie a organisé avec l’association Pour l’Ukraine, leur liberté et la nôtre, avec le soutien de La Règle du Jeu, une soirée à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville consacrée au sort des populations des territoires occupés, et en particulier, au sort des milliers de prisonniers civils ukrainiens raflés dans ces territoires, dont certains disparaissent et d’autres se retrouvent dans des geôles russes, souvent incommunicado.

Notre grande invitée était la défenseuse des droits de l’Homme Evguenia Tchirikova, qui vit en exil en Estonie et qui soutient dans toute son action l’Ukraine et son combat. Elle est l’autrice du documentaire Les Prisonniers. Le système de la terreur, créé par son média, Activatica, qui rassemble des témoignages de victimes du traitement inhumain dans la population civile ukrainienne par les occupants russes.

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La salle était pleine et le public bouleversé après le visionnage du film, car nos médias parlent très peu des Ukrainiens ordinaires soumis au rouleau compresseur de l’occupation. Or les chiffres documentés par les organisations de défense des droits humains révèlent l’ampleur du drame :

• 19 546 enfants ukrainiens déportés ont été recensés par les autorités ukrainiennes, dont seulement 1 954 ont pu être rapatriés. Des centaines de milliers d’autres vivent sous occupation russe, soumis à une russification forcée systématique dès la maternelle, préparés à devenir de futurs soldats contre leur propre patrie.

• Au moins 16 000 civils ukrainiens, et beaucoup plus selon certaines estimations, sont portés disparus et illégalement détenus en Russie. Ils subissent torture, violences sexuelles, humiliations et traitements inhumains en violation flagrante du droit international. Certains parmi eux sont morts en détention.

• Des milliers de prisonniers de guerre ukrainiens sont torturés, exécutés ou soumis à des conditions de détention terrifiantes qui violent les conventions de Genève. Leur état de santé est extrêmement préoccupant.

• Les populations des territoires occupés (3 à 3,3 millions de personnes) sont contraintes de prendre la nationalité russe sous peine d’expropriation, de privation des droits sociaux, de déportation ou d’emprisonnement. Même ceux qui prennent la nationalité russe ne sont pas à l’abri : les autorités russes ont commencé à exproprier la population ukrainienne pour la remplacer par des colons russes.

Ces crimes ne sont pas des dérives individuelles mais s’inscrivent dans un système planifié et supervisé directement par Vladimir Poutine.

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Laryssa Chevandina // Capture d’écran

Lors de cette soirée exceptionnelle, nous avons pu entendre les témoignages de quatre victimes de ces traitements. L’une de ces personnes est le célèbre défenseur des droits de l’homme ukrainien, Maksym Boutkevytch, qui a été fait prisonnier par l’armée russe, au front, et qui est resté plus de deux ans en captivité. Voici un extrait de son témoignage :

« Parmi ceux qui étaient enfermés avec moi, il y avait aussi des civils, souvent sans aucune accusation formelle, placés en “détention préventive”. Cette détention visait des personnes qui, à un moment de leur vie, avaient servi dans l’armée ukrainienne, travaillé dans la police ou participé à l’autogouvernance locale. Elles étaient jugées suspectes par les autorités d’occupation, arrêtées au secret, sans que leurs proches soient informés. Ce qui nous unissait tous, et surtout les civils, c’est que, quelles que soient les circonstances de leur arrestation, tous ont subi la torture, des violences physiques et psychologiques, parfois d’une extrême brutalité. 

Très vite, il m’est devenu clair qu’il ne s’agissait pas de cas isolés. La torture et les traitements inhumains sont un système imposé par la Russie dans les territoires occupés pour instaurer la peur, la méfiance et dissuader toute forme de résistance. Il était évident que les autorités russes ne cherchaient pas seulement à terroriser la population, mais aussi à saper les notions mêmes de droits humains, de droit international humanitaire, de dignité humaine et de responsabilité individuelle. Cela fait partie intégrante de l’idéologie du “monde russe”, et nous en sommes tous témoins.

Dans les dictionnaires, l’occupation est définie comme le contrôle d’un territoire. Mais ces territoires sont peuplés de centaines de milliers, parfois de millions de personnes. Pour pouvoir contrôler le territoire et ses ressources, on transforme ces personnes en objets : on les manipule, on les menace, on les contraint, et, si nécessaire, on les prend en otage. D’après mon expérience, toute personne vivant sous occupation peut se retrouver en détention, qu’elle ait fait quelque chose ou non.

Aujourd’hui, lorsque l’on parle de négociations de paix ou de cessez-le-feu, ce qui m’inquiète profondément, c’est que la dimension humaine est largement absente du débat. Or des centaines de milliers, voire des millions d’Ukrainiens, sont de facto retenus en otages par la puissance occupante, qui agit dans un mépris total du droit international humanitaire et emprisonne qui elle veut, quand elle le veut. »

L’INTERVENTION DE MAKSYM BOUTKEVYTCH : REGARDER LA VIDÉO

Si Maksym Boutkevytch a été en ligne avec nous, depuis Kyïv, soumis à des bombardements atroces, trois autres témoins ont fait le déplacement pour venir à Paris depuis l’Allemagne et l’Italie. Il s’agit d’un ancien activiste de Kherson, Oleksandr Tarassov, qui a subi des traitements horribles pendant sa détention, de Laryssa Chevandina dont le mari, un sportif de haut niveau, a été arrêté il y a dix ans à Debaltseve, dans la partie occupée du Donbass, et dont elle est sans nouvelles depuis, et de Tatiana Zelenaya, la sœur d’un prisonnier civil de Crimée. Le frère de Tatiana, Sergueï Likhomanov, a été enlevé il y a quatre ans, détenu pendant longtemps en isolement total, torturé, condamné illégalement à 15 ans de prison pour « trahison », puis transféré en Russie, où il est actuellement détenu à Taganrog sans accès à un avocat ni à des soins médicaux appropriés, malgré de graves maladies chroniques.

Nous avons également invité à la discussion trois personnalités françaises. Chacun de nos invités a souligné des aspects spécifiques du problème. Le philosophe, journaliste et cinéaste Bernard-Henry Lévy, qui a fait de nombreux voyages en Ukraine et y a tourné plusieurs films consacrés à la guerre, à partir de 2015, a partagé avec la salle ses observations personnelles :

« Début septembre 2022, je me trouve à Izioum, puis à Koupiansk, et à la mi-décembre, j’arrive à Kherson. Et là, dans ces zones libérées par l’armée ukrainienne […], j’ai fait mon métier de journaliste et j’ai interrogé les survivants, ceux qui avaient survécu dans les caves à l’occupation russe. Et les témoignages que j’ai recueillis étaient atroces. Ils recoupent ce que nous avons entendu dans le film d’Evguenia.

J’ai vu et j’ai filmé – elles sont dans un de mes films qui s’appelle Slava Ukraini – des chambres de torture à Kherson. J’ai recoupé ce que je voyais, la géographie de ces salles de torture, avec les témoignages que je recueillais et toutes les formes de torture imaginables et décrites, j’en ai eu l’attestation personnelle, enregistrée – à la disposition le jour venu de la justice internationale, si elle le souhaite – pendant ces tournages-là. Et cela, à Koupiansk, à Izioum et à Kherson, transformées toutes les trois en un archipel de lieux de micro-tortures instrumentés par d’abominables tortionnaires. »

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Bernard-Henri Lévy souligne que les territoires occupés par l’armée russe jouent un rôle sinistre :

« Mon premier souvenir, c’est en février 2015, à la veille d’une réunion à Minsk. J’étais en Ukraine libre, bien sûr, à Kramatorsk, où venaient de tomber plusieurs salves de roquettes Smertch. Horreur absolue, population civile visée, hôpital de la ville surchargé immédiatement et des scènes d’abomination. Mais j’ai compris une chose, ces roquettes Smertch avaient été tirées depuis la région de Donetsk. Et en m’attardant, en interrogeant les uns et les autres, en réfléchissant un peu, j’ai compris la première chose. C’est que ces territoires pris de vive force par la Russie, pris par la violence, et que les Russes présentaient comme des territoires revenant naturellement par la langue à la Russie, toute cette propagande fasciste abjecte, étaient en vérité des rampes de lancement, des rampes de tir qui permettaient de viser le reste de l’Ukraine, en l’occurrence Kramatorsk. »

Le philosophe souligne également le rôle néfaste des territoires occupés dans le dispatching des enfants kidnappés par le régime russe :

« Dans cette grande machine qui finit par envoyer les enfants dans des villages reculés de Russie profonde ou de Sibérie, la première étape essentielle, ce sont les territoires occupés. Parce que c’est là que se fait le recensement, avec la méthode utilisée par tous les fascistes.

Tous les régimes fascistes sont à la fois d’une extrême violence, et c’est en même temps des maniaques du classement, des maniaques de la classification. […] C’est là, c’est dans les territoires dont vous parlez aujourd’hui, que se fait d’abord ce recensement.

Est-ce que ce sont des enfants orphelins parce que leur famille vient de mourir dans un bombardement à Kherson ou à Koupiansk ou à Pokrovsk ? Est-ce que ce sont des enfants qui ont toujours leurs parents et qui vont disparaître ? Donc on commence par faire cette classification-là, à la manière méthodique, encore une fois, de tous les bureaucrates nazis. C’est là que se fait ensuite, et ça je l’ignorais complètement, c’est là que se fait ensuite le tri. Le tri entre les enfants jugés rééducables et ceux qui sont apparemment, qui se révèlent, rétifs à la rééducation ou même impossibles à rééduquer. »

Pour Bernard-Henri Lévy, le vol des enfants a deux précédents historiques terribles :

« Ce crime-là, qui consiste à enlever des enfants, à leur laver le cerveau et à les retourner contre leur patrie et contre leur famille… Il y a deux précédents.

Il y a Daesh, les lionceaux du califat, les enfants qu’on transforme en petits lions du califat, entre guillemets, dans la langue de Daesh. Et l’autre précédent, c’était les enfants polonais enlevés par les nazis, et aussi dans le but de nazification et de rééducation des âmes. »

L’historien du communisme Stéphane Courtois a expliqué dans son intervention, en s’appuyant sur l’expérience soviétique, que la terreur de masse est absolument fondamentale dans un régime totalitaire, mais le mensonge est aussi un élément essentiel du fonctionnement d’un tel régime. C’est pourquoi l’absence d’informations sur les personnes enlevées peut également signifier que ces gens ne sont plus en vie…

Courtois rappelle également les antécédents de l’occupation soviétique des territoires étrangers en 1939-1940 :

« En 1939, à la suite de la merveilleuse alliance entre Hitler et Staline, l’armée rouge pénètre en Pologne le 17 septembre 1939 et à ce moment-là, nous commençons à être dans la même situation que l’Ukraine d’aujourd’hui. C’est-à-dire, l’Union soviétique pénètre dans un territoire qui n’est pas le sien et qu’elle veut absolument conquérir et surtout soviétiser, communiser, à qui elle veut imposer son propre régime, alors que les gens n’en veulent pas.

Les méthodes, c’est celles qu’on a vues dans le film de Tchirikova. Kidnapping, on enlève les gens et on essaye de les retourner. On essaye d’en faire des citoyens soviétiques. On essaye de les obliger à adhérer au régime. En général, il y en a très peu qui acceptent. Donc c’est le Goulag, mais dans le cas polonais, c’est beaucoup plus. C’est des fusillades massives. »

En historien, Stéphane Courtois pose également cette question : qui sont ces bourreaux, pourquoi acceptent-ils de faire ce travail ?

Selon lui, « c’est le communisme qui profère le discours d’une très grande violence, comme le message de la guerre de classe, le message de l’extermination des ennemis, etc. Et c’est justement ce message qui attire des gens qui ont une propension personnelle à faire ce type de pratiques, à jouir de ce type de travail d’extermination, etc. Ça attire comme un aimant le type d’homme qui va faire le travail. C’est pour ça qu’il est important de comprendre que des messages d’une extrême violence, comme ceux des communistes, comme ceux des islamistes, comme ceux des fascistes, évidemment, et des nazis, ces messages, ce ne sont pas seulement des discours idéologiques. Ce sont des messages pratiques qui permettent d’attirer le type d’homme qui va permettre de faire le travail. » Et c’est aussi le type de messages diffusés par le régime poutinien.

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C’est Pierre Raiman, historien, vice-président de Pour l’Ukraine, leur liberté et la nôtre, qui a prononcé la parole de conclusion. Il a d’abord souligné la force extraordinaire du film d’Evguenia Tchirikova :

« Le film d’Evguenia Tchirikova, c’est quelque chose d’absolument fort, d’absolument essentiel pour ce que nous devons faire dans les mois qui viennent. Et j’aimerais que nous, notre association et d’autres, puissions utiliser ce film, le diffuser, le montrer autant que faire se peut, pourquoi ? La force de ce film est qu’il nous montre qu’il faut croire à l’incroyable. […] C’est pour ça que c’est quelque chose d’extrêmement fort. On est obligé, nous tous, aujourd’hui, de parler de ce film et de chercher à le diffuser. »

Mais Raiman est allé bien au-delà de l’appréciation du film. Il a aussi parlé de la nature même de la guerre menée par le régime russe :

« C’est très important pour nous de comprendre comment des déportations d’enfants, des tortures de prisonniers, des viols, des destructions forment un ensemble. Ce ne sont pas des actes, aussi répréhensibles soient-ils, qui seraient séparés. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut réfléchir à la nature de la guerre qui est menée par la Russie. Ce n’est pas une guerre territoriale, on l’a dit, mais si ce n’est pas une guerre territoriale, qu’est-ce que c’est comme guerre ? C’est un point très important.

C’est une guerre de nature terroriste, comme cela a été montré. C’est une guerre de nature négationniste, parce qu’elle vise à nier l’existence de l’Ukraine, à piller ses œuvres d’art, à détruire la langue ukrainienne, nous le savons tous. Et c’est une guerre génocidaire. C’est-à-dire, indépendamment que tel ou tel acte soit génocidaire – et les déportations d’enfants le sont –, indépendamment de cela, tous les autres actes ne sont pas forcément génocidaires en soi, mais ils constituent un faisceau d’actes qui ensemble définissent une guerre génocidaire. Et à partir de ce moment-là, on comprend l’impasse dans laquelle sont les gouvernements européens actuellement. »

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Et pour finir, Raiman a donné à l’assistance une note d’espoir :

« C’est l’appel People First qui a été lancé par les prix Nobel Oleksandra Matviïtchouk et Oleg Orlov, que vous avez vu à l’écran. Cet appel est essentiel parce qu’il dit qu’il ne doit pas y avoir de négociation tant que l’on ne pose pas d’abord et en préalable la libération des prisonniers civils ou militaires qui se trouvent dans les territoires occupés et en Russie, et le retour des enfants.

C’est extrêmement typique de nos diplomates, de tous ceux qui prétendent faire de la Realpolitik. Ils mettent ça de côté, et en même temps, ils rentrent dans des négociations où c’est esquivé, on verra ça plus tard, et en réalité, jamais. Donc, ce problème-là, qui est présentée par les prix Nobel Oleksandra Matviïtchouk et Oleg Orlov, de dire “les humains d’abord, la libération des prisonniers d’abord, le retour des enfants d’abord”, c’est en réalité non pas quelque chose d’utopique, quelque chose qui serait généreux, mais inutile. C’est, en réalité, la seule façon de s’adresser aujourd’hui à la Russie et de prendre conscience de la seule façon dont nos gouvernements doivent et peuvent agir. »

En clôture de la soirée, Galia Ackerman a lu devant l’assistance un projet de lettre ouverte à envoyer au président Macron pour que, justement, le sort des populations des territoires occupés soit au cœur de toute négociation de paix entre l’Ukraine et la Russie. Depuis, le texte signé par onze personnalités de renom a été envoyé à l’Élysée. Une tribune issue de ce texte a été publiée dans L’Express le 2 février dernier. Nous l’avons également publiée dans Desk Russie. Vous pouvez la signer ici.

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