Sous pression politique et financière, les télévisions géorgiennes voient leur marge de manœuvre se réduire, au risque de faire disparaître les voix indépendantes.
Depuis plus de deux ans, le gouvernement géorgien multiplie les attaques et les lois répressives contre les médias indépendants. Les chaînes de télévision en particulier, qui représentent la première source d’information pour la population, voient leur liberté se restreindre de jour en jour, dans un pays où leur existence a toujours dépendu du pouvoir politique.
Lorsqu’on allume la télévision en Géorgie, il y a de quoi être surpris : plus d’une dizaine de chaînes de télévision généralistes et d’actualité en langue géorgienne se partagent les fréquences. C’est beaucoup dans l’espace post-soviétique, où les chaînes russes sont généralement omniprésentes. Deuxième étonnement : chacune de ces chaînes est fortement orientée politiquement, brouillant régulièrement la frontière entre média d’information et média d’opinion. Ainsi, il est fréquent de voir une chaîne d’opposition couvrir intégralement une manifestation anti-gouvernementale tandis que sa concurrente ne montre quasiment aucune image des contestataires et passe la journée à relayer les déclarations officielles du gouvernement.
Cette tendance, ancienne, a été sérieusement bousculée depuis fin 2024, avec le basculement autoritaire du parti au pouvoir, Rêve géorgien. En avril 2025, le Parlement, largement acquis à ce parti depuis des élections législatives contestées par les partis d’oppositions et critiquées par la plupart des observateurs occidentaux, a voté le « Foreign Agent Registration Act » (FARA, loi sur les « agents de l’étranger ») qui oblige tout individu ou entité recevant des financements étrangers à s’enregistrer auprès du gouvernement. La loi, complétant une première votée au printemps 2024, reprend largement celle adoptée par le Parlement russe en 2012 et dont se sert le Kremlin depuis lors pour faire taire toute ONG ou média hostile au pouvoir. Conséquence directe en Géorgie : la chaîne Mtavari TV, première chaîne d’opposition du pays et deuxième en termes d’audience, a décidé de fermer en mai 2025, sur fonds de bataille idéologique entre ses dirigeants.
Un contrôle financier et éditorial
Le 24 février dernier, le Parlement décide d’aller plus loin en amendant sa loi sur l’audiovisuel afin d’interdire tout financement étranger des chaînes de télévision et de radio, sauf pour la publicité et les placements de produit. « Cette criminalisation du financement étranger pose un risque existentiel pour les médias d’opposition », note Tamar Kintsurashvili, directrice de l’ONG Media Development Foundation. « Le marché de la publicité est tellement déséquilibré en Géorgie que ces médias ont toujours compté sur les financements étrangers et les ONG locales pour survivre. Maintenant, ces deux sources sont coupées ». Selon l’ONG indépendante MediaChecker, les quatre principales chaînes de télévision pro-gouvernementales se sont en effet partagées 78,5 % des revenus publicitaires en 2025, laissant aux chaînes d’opposition la portion congrue. Dans son dernier rapport annuel, Transparency International Georgia note un risque élevé de fermeture des deux principales chaînes d’opposition, TV Pirveli et Formula TV, dans ce contexte de restrictions financières.
Mais c’est le deuxième amendement à la loi sur l’audiovisuel qui inquiète le plus le secteur. Celui-ci oblige les médias à s’assurer de « l’exactitude » des informations publiées ou diffusées et de « l’impartialité » de ses journalistes. Toute suspicion de violation sera examinée et tranchée par la Commission nationale des communications (« ComCom », l’ARCOM géorgien) après saisine. La sanction peut aller du simple rappel à l’ordre à la fermeture définitive. « Cette nouvelle loi ouvre clairement la porte à une réglementation étatique du contenu informationnel, là où c’était auparavant le rôle des médias eux-mêmes », note Merab Metreveli, journaliste à la chaîne de télévision indépendante Palitra News. « Et, bien sûr, il y des chances que cette règle soit surtout appliquée aux médias indépendants, à des fins politiques, et non aux médias pro-gouvernementaux. » Selon la ComCom, qui a accepté de nous répondre uniquement par écrit, ces amendements « ont vocation à créer un environnement médiatique pluraliste et de qualité en Géorgie, en assurant la justesse de l’information, l’impartialité, et en combattant la désinformation. Cette législation est similaire à ce qui est déjà en place dans tous les pays de l’UE. » Or rien ne permet d’affirmer qu’une telle régulation éditoriale ait été instituée dans les pays cités, mis à part en Hongrie. Ces dernières semaines, suite à des saisines par le parti au pouvoir, l’organe de régulation a d’ores et déjà rappelé à l’ordre quelques médias, dont Formula TV, pour l’utilisation de vocabulaire jugé anti-gouvernemental, comme « gouvernement de facto » ou « Parlement de Rêve géorgien ».
Une instrumentalisation politique
Cette bascule sans précédent s’inscrit toutefois dans un contexte qui a toujours été tendu pour les médias audiovisuels dans l’histoire récente. Selon Tamar Kintsurashvili, « les médias ont toujours été très polarisés et les chaînes ont toujours été instrumentalisées par les partis politiques. Une des explications est que le marché publicitaire local n’a jamais été autonome, de sorte que les grosses chaînes ont besoin du pouvoir politique pour subsister. » D’autre part, « l’influence de la télévision est encore très grande en Géorgie », note Merab Metreveli, « c’est pourquoi les partis politiques ont toujours eu intérêt à les contrôler d’une manière ou d’une autre ». Le cas d’Imedi TV est un exemple frappant. Aujourd’hui première chaîne du pays en termes d’audience, très proche du gouvernement, elle était entre 2003 et 2007 farouchement opposée au Président de l’époque, Mikheïl Saakachvili. Alors que la chaîne prenait de l’ampleur dans l’opinion publique et que les manifestations se multipliaient contre le pouvoir en place, les forces de l’ordre étaient entrées dans les studios et le gouvernement avait pris le contrôle de la chaîne, alors détenue par Badri Patarkatsichvili, ancien oligarque ayant fait sa fortune en Russie. La raison principale invoquée : « Soutien à une tentative de coup d’État ». En 2012 et suite à la première victoire de Rêve géorgien, la chaîne retombe dans les mains de la famille Patarkatsichvili et devient peu à peu un outil puissant de propagande gouvernementale. Nombreuses sont les figures politiques passées par Imedi occupant aujourd’hui de hautes fonctions dans les partis politiques.
Mais alors, quel est le rôle de la ComCom dans tout ça ? Selon la législation géorgienne, le régulateur est totalement indépendant du gouvernement et ses membres, nommés par le Parlement sur proposition du président, sont libres de toute pression politique. Mais la réalité est bien différente. « Ils disent que la ComCom est indépendante, mais en vérité elle ne l’a jamais été. On le comprend en regardant les membres et les présidents qui sont passés par la commission. Surtout le nouveau président », assure Merab Metreveli. Kakha Bekauri, président de la ComCom de 2017 à 2025, ancien directeur de Channel 9 (chaîne détenue par le milliardaire et fondateur de Rêve géorgien Bidzina Ivanishvili, fermée en 2013), a en effet été critiqué pour avoir imposé une vision proche de celle du gouvernement durant ses deux mandats. Ainsi, à l’automne 2024, il met en garde certaines chaînes suite à la diffusion de sondages d’instituts britanniques et allemands donnant Rêve Géorgien perdant aux élections législatives, les menaçant de sanctions s’ils ne « vérifiaient pas [leur] fiabilité ». Le 12 septembre 2024, la ComCom a sanctionné Mtavari TV, qui avait refusé de diffuser une publicité de Rêve géorgien utilisant sur des images de la guerre en Ukraine un discours anti-occidental. Fin janvier 2026, Goga Gulordava est nommé président de la ComCom. Ancien député de Rêve géorgien de 2016 à 2020, Gulordava a alors notifié aux principales chaînes de télévision qu’il compte mettre en place sans délai la totalité de la nouvelle loi sur l’audiovisuel. De leur côté, les responsables de ComCom affirment : « À ce jour, la Constitution et la législation géorgienne confirment l’indépendance de la ComCom. Le fait que notre nouveau président ait été membre de Rêve géorgien ne saurait être une preuve de partialité politique. »
Le service public comme solution
Face à ce constat accablant, et alors que Reporters sans frontières classe désormais la Géorgie à la 114e place sur 180 pour la liberté de la presse en 2025 (contre la 105e place en 2024) et que la violence envers les journalistes ne cesse de croître, il n’y a guère de lueurs d’espoir pour le paysage audiovisuel géorgien. Les médias en ligne, qui représentaient jusqu’à présent une solution pour les journalistes indépendants, sont désormais vivement menacés par la loi FARA, qui les coupe d’une ressource financière précieuse. Pas sûr non plus que les sanctions financières du Royaume-Uni contre les chaînes pro-gouvernementales Imedi TV et POSTV, en raison de leur traitement de la guerre en Ukraine, soient une solution pérenne. Pour contrer l’extrême polarisation du paysage audiovisuel – qui a sans aucun doute été déterminante lors des élections de 2024 –, un service public apparaît comme une solution durable. Or celui-ci existe : le Georgian Public Broadcasting (GPB). Mais, peu regardée (sa première chaîne ne totalise que 4 % environ des parts d’audience), elle fait elle aussi face à de nombreuses critiques pour sa dépendance vis-à-vis du pouvoir. « Un diffuseur public, indépendant du gouvernement mais surtout indépendant du marché publicitaire, c’est la clé de l’information libre. Malheureusement, ça aussi le gouvernement l’a pris ! » déplore Tamar Kintsurashvili, qui a elle-même dirigé GPB entre 2005 et 2008. Joseph Katsitadze, reporter pour GPB durant 12 ans, a été licencié par le groupe en 2025 après avoir dénoncé un traitement biaisé de l’information. Il a raconté à RSF sa désillusion lorsque la chaîne a commencé à censurer les informations liées aux contestations qui ont suivi les élections de 2024 : « Ce n’est plus de l’audiovisuel public, c’est de l’obéissance politique grimée en journalisme. Le public a droit à la vérité et c’est le rôle d’un média public véritablement indépendant de le garantir. Retrouver l’indépendance éditoriale, cela ne concerne pas seulement les journalistes, c’est le droit de chaque Géorgien d’être informé, d’avoir une voix et d’être respecté. »
Pour qu’un « procès de Nuremgrad » ait lieu, il faudra d’abord l’effondrement du système poutinien. Mais ce procès ne pourra se limiter à juger des criminels.
Avant 2022, L’Europe a préféré ne pas voir. Depuis 2022, elle ne comprend pas la nature de la guerre que la Russie mène, et ne fait pas tout ce qu’elle pourrait faire pour aider l’Ukraine – ce qu’elle lui doit. L’Ukraine, en résistant seule, le paie de son sang, et notre culpabilité collective s’alourdit chaque jour. Pour qu’un « procès de Nuremgrad » ait lieu, il faudra d’abord l’effondrement du système poutinien. Mais ce procès ne pourra alors se limiter à la condamnation des criminels, il lui faudra rouvrir ce que Poutine a scellé – la confrontation douloureuse de la société russe avec la vérité de son passé.
Oui, rendez-vous à Nuremgrad, mais ne faites pas votre valise. « Nuremgrad », le Nuremberg russe n’existe pas encore. Ni après Staline, ni après l’effondrement de l’URSS, ni après Boutcha, Izioum ou Marioupol, la société russe n’a été confrontée à ce qui a été fait en son nom. Aucun tribunal, rien de comparable au « Travail de mémoire12 » allemand. Et cette inexistence ouvre la voie à la répétition du crime.
Or il se répète. En 1932-1933, Staline a organisé la destruction de la nation ukrainienne par la famine, le Holodomor – ce que Lemkin qualifiait d’«exemple classique du génocide soviétique13 ». Quatre-vingt-dix ans plus tard, une seule lettre a changé : du holod la faim)– au kholod –(le froid). Les moyens diffèrent, le but demeure : la destruction du peuple par l’asphyxie de ses conditions de vie.
Il y eut pourtant un moment où un Nuremgrad semblait possible : en 1991, lorsque l’Union soviétique s’effondrait. Mais personne ne l’avait vaincue. Aucun vainqueur n’imposa à la société russe d’être confronté à ses crimes. Sakharov, qui aurait pu dire au Russes ce que Jaspers avait dit aux Allemands – vous n’êtes pas tous des criminels, mais vous êtes tous responsables – était mort deux ans plus tôt, épuisé par ses combats.
Il faut donc faire un détour par l’Allemagne – non parce que les régimes se confondent, mais parce que c’est là, dans les décombres ou depuis l’exil, qu’ont été forgés les mots qui manquent encore à la Russie. Jaspers, Arendt, Rossellini, Remarque, Sirk : chacun a tenté de nommer ce que le droit seul ne saisit pas – le silence de ceux qui ont laissé faire, la responsabilité de ceux qui savaient. Ce qu’ils ont forgé n’était pas fait pour le seul nazisme, mais pour toutes les fois où cela recommencerait.
En 1946, au lendemain du procès de Nuremberg, Jaspers publiait Die Schuldfrage21. Interdit de publication depuis 1937 pour avoir refusé de se séparer de son épouse juive, informé que leur déportation était fixée au 14 avril 1945, il avait préparé avec elle des pilules de cyanure. Les troupes américaines entrèrent dans leur ville, Heidelberg, le 1er avril. Le philosophe qui est resté s’adresse à des étudiants dont certains portaient l’uniforme : c’est de cette expérience du dedans que le livre tire sa force. Hannah Arendt, dont Culpabilité organisée et responsabilité universelle22 paraît la même année, écrit depuis la position inverse : exilée à New York, apatride depuis que les lois de Nuremberg lui ont retiré sa nationalité.
Quatre-vingts ans plus tard, leur lucidité nous éclaire. Le 17 mars 2023, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Poutine et Lvova-Belova pour la déportation d’enfants ukrainiens – prolongeant le geste de Nuremberg. Mais l’accusé n’a pas été vaincu. Il gouverne, il reçoit. Et la société russe, enfermée dans un brouillard où l’État refuse toute culpabilité, n’a guère d’espace pour le travail de différenciation que Jaspers décrivait.
Ce brouillard n’enveloppe pas que la Russie. Il s’étend aussi sur l’Europe. Le titre de l’essai d’Arendt l’énonce : la responsabilité atteint quiconque sait et ne fait pas tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher le crime. Les concepts forgés par Arendt et Jaspers pour l’Allemagne d’après Auschwitz s’appliquent à la Russie en guerre – et se retournent contre tous ceux qui assistent au crime sans agir.
À Karabach, dans l’Oural, un vidéaste scolaire nommé Pavel Talankin a filmé de l’intérieur ce que l’absence de Nuremgrad produit au quotidien. Son documentaire, oscarisé, Mister Nobody contre Poutine23, montre une école transformée en machine de guerre : les enfants marchent au pas, manient des armes, récitent des scripts de propagande que leurs enseignantes ne comprennent même pas – elles trébuchent sur le mot « dé-na-zi-fi-ca-tion ». Poutine, cité dans le film, déclare : « Ce ne sont pas les soldats qui gagnent les guerres, ce sont les instituteurs24. » Triste écho de son maître Staline qui assénait : « Les écrivains sont les ingénieurs de l’âme25. »
Solomon, un combattant ukrainien russophone que j’ai rencontré, posait cette question avec la franchise du soldat : « How do you explain the silence of Russians? Fear of the FSB is not enough26… » Ce que le film de Talankin met au jour est plus ancien et plus profond que la peur – l’habitude de subir, transmise de génération en génération. Les enseignantes de Karabach n’inventent pas la propagande, elles la subissent et la transmettent, tuant chez leurs élèves, comme l’écrit Olga Medvedkova, « tout ce qu’il y a de spontané, de libre, de joyeux, de vivant27. »
Le miroir et le tiroir
En 1945, des vainqueurs entrèrent dans Berlin. Ils ouvrirent les camps et forcèrent les Allemands à regarder les cadavres. Puis il y eut Nuremberg – imparfait, mais réel – et ces chambres de dénazification où des millions d’Allemands durent répondre de leur conduite. L’exercice fut souvent saboté, parfois grotesque. Mais un miroir fut tendu.
En 1991, l’Union soviétique s’effondra comme un vaisseau pourri. Mais la quille du navire – le KGB – resta intacte28 : sur elle, Poutine rebâtit l’État, repeignit la coque et changea le pavillon. Mêmes cales, même cap, autres initiales. Les bourreaux du Goulag ne furent jamais jugés, les archives entrouvertes vite refermées, comme un tiroir tiré par erreur29.
Faute de Nuremgrad, la Russie post-soviétique n’a jamais traversé ce moment de rupture intérieure. Memorial en fut l’ébauche ; Poutine l’a interdit en décembre 2021, deux mois avant l’invasion, rompant ainsi le fil qui reliait la Russie à la vérité de son passé, juste avant que le passé ne recommence.
Arendt avait vu ce qui se jouait dans ce vide. Le totalitarisme détruit la « zone neutre » de l’existence : cet espace où l’on peut vivre sans que la vie dépende du crime. Quand cette zone disparaît, chacun est sommé d’entrer dans le rang : criminel, complice, ou suspect. Tout le monde est impliqué et nul ne sait plus à qui il a affaire.
L’impunité n’est pas un vide, c’est un legs. Un système qui n’est pas jugé se dépose, dans les habitudes, les appareils, les récits, dans cette aptitude à se dire : « ce n’était pas moi ». Ce qui se transmet alors n’est pas seulement l’idéologie du crime, mais son savoir-faire.
En 1932-1933, Staline organisa la destruction de la nation ukrainienne par la famine. Lemkin en décrivit la mécanique : quatre coups simultanés – l’intelligentsia, les Églises, la faim, le brassage ethnique. Des millions de morts, pas de tribunal. Et le droit international lui-même, plus tard, fut négocié sous pression soviétique de manière à laisser le crime impuni30.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, les mêmes armes ou presque reviennent : négation de l’identité, viols, pillage, déportation d’enfants, destruction des infrastructures énergétiques à l’approche de l’hiver. En octobre 2022, l’armée russe détruisit le mémorial du Holodomor à Marioupol – effacer la mémoire du génocide précédent pour mieux accomplir le suivant.
Jaspers interrogeait la promesse de Nuremberg. Il y voyait « un fragile et ambigu précurseur d’un ordre mondial ». Les mandats de la CPI contre Poutine et Lvova-Belova prolongent ce geste, mais l’accusé n’a pas été vaincu. Il gouverne, voyage et reçoit. Jaspers ne se contentait pas de saluer le tribunal : il en exposait la limite. « La restriction du procès aux dirigeants sert à exonérer le peuple allemand. » Mais il ajoutait aussitôt : « Pas de façon à le libérer de toute culpabilité – bien au contraire. C’est la nature de notre culpabilité véritable qui n’en apparaît que plus clairement.»
Le procès pénal trace une frontière : vous n’êtes pas tous des criminels. Mais cette frontière fait apparaître ce qui se trouve de l’autre côté – les culpabilités politique, morale, métaphysique, que chacun doit examiner seul. Sans cette séparation, le piège se referme : « Là où tous sont coupables, personne ne l’est31. »
Déclarer que les Russes, comme les Allemands hier, forment un bloc criminel, c’est reproduire ce que le régime veut faire croire – l’identité du peuple au pouvoir – et c’est, paradoxalement, exonérer les coupables en dissolvant leur responsabilité dans un collectif ethnique indifférencié, qui reproduit en miroir ce que le totalitarisme a toujours voulu : la fusion du peuple et du pouvoir.
Les Ukrainiens – victimes de deux génocides impunis ordonnés depuis Moscou, à quatre-vingt-dix ans d’intervalle – ont des raisons incontestables à leur colère. Cette colère, quiconque regarde les faits la partage. Mais elle n’exempte pas de distinguer : la « culpabilité collective » est un attribut des régimes totalitaires ; la « responsabilité collective » est le lot des citoyens d’un État criminel – une responsabilité dont on ne se libère « qu’en agissant contre la guerre32 ».
Ce qui frappe, c’est la nudité des faits. Des corps dans les rues de Boutcha, les mains liées. Une fosse commune à Izioum. À Marioupol, le mot « ENFANTS » peint au sol du théâtre d’art dramatique, lisible depuis le ciel – puis les bombes. Rien de clandestin : le crime se commet à découvert, comme s’il n’avait plus besoin de la pénombre.
Le documentaire de Talankin montre que cette impudeur n’est pas un accident. À Karabach, des mercenaires de Wagner entrent dans une école comme on inviterait un pompier qui serait un incendiaire. « Voici une petite mine très sympathique, elle permet de tuer d’un seul coup beaucoup de personnes… » La scène est filmée, assumée, et le crime enseigné devient un programme.
C’est ce qu’Arendt met au jour33. Non un défaut de morale mais une technique de gouvernement. Le totalitarisme ne se contente pas de faire commettre des crimes ; il prépare l’après par la confusion, disperse les responsabilités comme on disperse des cendres. Il n’a pas besoin que tous tuent. Il a besoin que beaucoup se taisent, répètent, signent, acclament, enseignent – que la complicité devienne si ordinaire que le refus d’y participer signe l’anomalie.
Le 1er octobre 1946, le tribunal de Nuremberg rend ses verdicts. Douze condamnations à mort, quelques peines de prison, trois acquittements. La culpabilité criminelle des dirigeants est tranchée. Puis cinq cents chambres de dénazification – les Spruchkammern – entreprennent de passer au crible treize millions d’Allemands. Cinq catégories, un questionnaire, un classement : coupable principal, compromis, peu compromis, suiveur, exonéré. L’Allemagne tente de se juger elle-même.
Mais l’entreprise tourne bientôt à vide. Les chambres deviennent ce que Lutz Niethammer appellera une Mitläuferfabrik34 – une fabrique de « suiveurs » où les compromis se font blanchir à la chaîne. On manque de personnel, la guerre froide redistribue les priorités, et dès mars 1948, dans la zone américaine, la dénazification cesse d’être une urgence35. Les Alliés avaient voulu juger, ils finissent par recycler les hommes.
Le poison et l’instituteur
C’est alors que Roberto Rossellini, invité du gouvernement français, marche dans les ruines de Berlin avec une caméra. Allemagne année zéro36 – tourné en 1947, sorti en 1948 – montre ce que les Spruchkammern ne voient pas : les structures mentales du nazisme survivent sous les décombres et le vecteur de cette survie est l’instituteur. Le film donne une figure sensible à l’intuition d’Arendt.
Edmund Köhler a douze ans. Il erre dans les décombres, déterre ce qu’il peut dans les gravats, ramène quelques marks aux siens. Son père est malade, alité ; la famille survit dans un appartement partagé, dans la promiscuité et la faim.
Un soir, à la bougie – scène presque liturgique –, le père parle depuis son lit. Les mots tombent lentement, adressés à ses enfants : « Soyons pourtant conscients de nos fautes… nous payons pour nos erreurs… Nous avons prévu le désastre sans l’empêcher. » Et surtout : « J’aurais dû m’insurger, mais j’étais faible, comme beaucoup de ma génération. » On reconnaît les catégories de Jaspers – les fautes morale, politique, métaphysique – mais passées au filtre de l’aveu intime, devant Edmund qui écoute sans tout comprendre. Le père ne transmet pas une leçon – il prononce une sentence envers lui-même. Il se déclare faible. Il se déclare coupable. Il ne sait pas encore qu’un autre, dehors, enseignera à son fils ce qu’il faut faire des faibles.
Car il y a Henning, l’ancien instituteur. Nazi intact, il parle à l’enfant comme on parle à un soldat. Ce qu’il enseigne n’est plus le nazisme comme idéologie identifiable, balayée par la défaite. Ce qui survit, c’est le socle sur lequel il s’était construit : un darwinisme social brut, effeuillé de son idéologie, réduit à son noyau. « Prends-en ton parti, il est vieux. Faut avoir le courage d’éliminer les faibles. Les faibles laissent la place aux forts. » Et ce geste, au milieu des ruines, quand il pointe du doigt un arbre derrière une grille : « Tu te remettras, regarde la nature. » On peut dissoudre les partis ; on ne dissout pas facilement l’idée que la faiblesse est une faute et que la nature elle-même commande de l’éliminer. Entre ces deux paroles d’adultes, Edmund fait une synthèse tragique : il tue celui qui s’est déclaré faible et qui a prononcé la sentence envers lui-même.
Image tirée du film Allemagne, année zéro
L’ « année zéro » devrait être un recommencement. Mais Rossellini filme une continuité : les structures mentales du régime survivent encore dans les décombres. L’année zéro n’a pas vraiment eu lieu, et c’est de cette absence qu’Edmund meurt en se jetant du haut d’un immeuble délabré.
Alors que Rossellini posait la question « Que reste-t-il du nazisme dans les têtes quand le nazisme a perdu la guerre ? », les Spruchkammern se vidaient de leur substance ; les attestations de bonne conduite circulaient comme monnaie de papier – on les appelait Persilscheine, certificats de lessive. La reconstruction poussait à blanchir les uns et les autres.
Le miroir existait, mais l’Allemagne d’Adenauer apprenait à détourner le regard. C’est dans cette amnésie consentie que Erich Maria Remarque publie en 1954 Un temps pour vivre, un temps pour mourir. Le roman ne pose plus la question de Rossellini – que fait le nazisme à un enfant ? – mais celle d’avant : que peut faire un homme adulte quand il sait, et qu’il doit repartir au front en 1944 ? Rossellini regardait un enfant en-deçà de la conscience morale ; Remarque scrute un soldat qui est au-delà des excuses. Edmund meurt de comprendre trop tard ce qu’il a fait ; Ernst Gräber souffre de comprendre ce qu’il continue de faire. Entre les deux œuvres, neuf années – et l’échec des Spruchkammern à résoudre collectivement ce que Jaspers renvoyait à la conscience de chacun.
En 1958, Douglas Sirk adapte le roman sous un titre modifié : Un temps pour aimer, un temps pour mourir37 dont Godard écrit : « Je n’ai jamais cru autant à l’Allemagne en temps de guerre qu’en voyant ce film américain tourné en temps de paix38», soulignant sa noirceur et l’impossibilité de fermer les yeux aussi forts qu’on le voudrait.
Sirk – né Detlef Sierck à Hambourg – avait quitté le Reich en 1937 parce que sa seconde femme était juive. On l’avait séparé de son fils Klaus, confié à une première épouse acquise au nazisme, qui fit interdire tout contact. L’enfant devint acteur du cinéma de propagande avant d’être envoyé sur le front de l’Est. Il mourut en 1944 près de Novooleksandrivka, dans l’oblast de Kherson39. Sirk ne pouvait voir son fils qu’au cinéma, dans des films approuvés par Goebbels. Filmer Un temps pour aimer…, c’était imaginer les dernières semaines d’un fils dont il ne connaîtrait jamais l’histoire – et donner à un soldat fictif la conscience que le sien n’avait peut-être jamais eue.
Dans le film, Remarque joue lui-même le rôle du professeur Pohlmann – un personnage qui refuse les réponses faciles, dans une scène qui est le centre moral du livre.
Gräber revient du front de l’Est en permission. Il sait que la guerre est perdue, que les camps existent, que l’appareil continue de fonctionner « pour que ceux qui en sont responsables puissent rester un peu plus longtemps au pouvoir ». Il va trouver son ancien professeur – mis à la retraite d’office, réfugié dans un appartement avec une lampe à pétrole pour seule lumière et ses livres pour seule compagnie. Des catacombes au milieu des ruines – le dernier refuge de ce que Pohlmann appelle, sans le nommer, la conscience.
Gräber lui pose la question que Jaspers formalisera en concepts mais que Remarque fait vivre comme un drame intérieur : où commence ma complicité ? Non pas « suis-je coupable? », mais quelque chose de plus exigeant, qui a déjà traversé les excuses ordinaires – les ordres, la propagande, l’ignorance. Il nomme le continuum entier : le mensonge, l’oppression, les camps, les massacres de civils.
Pohlmann refuse de répondre. Ni absolution ni condamnation – il renvoie Gräber à lui-même. Il écarte les réponses de l’Église, qui peut jouer sur deux tableaux – « Tu ne tueras point » d’un côté, « Rendez à César… » de l’autre. Elle dispose ainsi d’une certaine « liberté de manœuvre ». Puis c’est le vieux professeur qui s’accuse : « Mais nous, nous qui avons tout vu et laissé faire ! Pourquoi ? Paresse du cœur ? Indifférence ? Égoïsme ? Désespoir ? » On entend, neuf ans plus tard, l’écho intertextuel du père d’Edmund – « j’étais faible, j’ai laissé faire ». Mais là où l’aveu du père tombait dans le vide, celui de Pohlmann ouvre un espace : il s’inclut dans la faute pour que Gräber puisse penser la sienne. Un Nuremberg intérieur.
En 1947, Rossellini filmait un poison qui survivait à la mort du régime et se répandait dans la tête d’un enfant comme dans le thé servi au père. Dix ans plus tard, Remarque et Sirk posaient la question d’après : que fait-on du poison quand on l’a identifié – et qu’on doit quand même repartir au front ? En Russie, le poison est politique d’État et la culpabilité se fabrique au rythme des crimes.
Image tirée du film Mister Nobody contre Poutine
Karabach, soixante-quinze ans plus tard
Le documentaire de Talankin est le miroir contemporain du film de Rossellini. Abdulmanov, le professeur d’histoire stalinien de Karabach enseigne que « celui qui n’aime pas sa patrie est un criminel » – il transmet un catéchisme de mort par la leçon du lundi matin, la répétition des slogans et la familiarité progressive avec la violence, que les enfants apprennent à ne plus discerner.
Les enseignantes de Karabach ne s’interrogent pas sur leur complicité. Quand Talankin leur suggère de cesser, elles reconnaissent l’absurdité – puis se taisent. Le conformisme est la condition de la normalité, et le coût du refus leur paraît trop élevé. Primo Levi appelait zone grise40 cet espace où la complicité se confond avec la survie ; les enseignantes de Karabach l’habitent sans le savoir.
Il n’y a pas de Pohlmann à Karabach. Abdulmanov le professeur d’histoire, admirateur de Beria, est comme l’instituteur nazi de Rossellini, mais son pays est encore invaincu. Et il n’y a pas de Gräber non plus : Remarque piégeait son personnage dans une topographie morale sans issue – mais Gräber nommait le piège. En Russie, la question ne se formule qu’au prix de l’exil ou de la prison, le silence cesse d’être une simple peur, il devient le tissu même de la vie quotidienne.
Si Varlam Chalamov disait du camp qu’il est une « école négative de la vie41», l’école de Karabach est une école de la mort maquillée en école tout court. Les enfants y apprennent à consentir à ne pas penser. Quand vient la mobilisation, les anciens élèves s’en vont et certains reviennent en cercueil. Edmund se jetait par désespoir d’un immeuble berlinois : les enfants de Karabach se jettent sans le savoir dans le hachoir du Donbass. Le chemin diffère, la logique demeure : l’endoctrinement fabrique des corps pour la mort.
Rossellini montrait que la chute du régime totalitaire ne défait pas les idées qu’il a implantées. Talankin donne à voir quelque chose de pire : un totalitarisme invaincu peut recommencer indéfiniment – avec les mêmes méthodes, les mêmes maîtres, d’autres enfants.
Ce silence est-il sans alternative ? Quand Gräber obtient sa permission, au printemps 1944, un seuil est franchi en Allemagne. Depuis le discours de Goebbels sur la guerre totale, en février 1943, la mobilisation a absorbé toute la vie civile : plus d’espace neutre où l’on pourrait simplement ne pas participer. Remarque piégeait son personnage dans une société sans espace pour dire non. La Russie de Poutine est brutalement répressive – mais elle n’a pas atteint ce point. Des interstices subsistent, qui rendent possible le geste de Mister Nobody et le silence des autres, plus difficile à excuser. En emportant ses rushes, Talankin arrache au silence son alibi.
Il nous dit : « Je voudrais être aussi courageux que ceux qui ont manifesté. Mais je ne le suis pas. » Examen lucide, devant soi – celui que Jaspers plaçait au centre de la culpabilité morale – avec une sévérité que personne ne lui impose.
Image tirée du film Mister Nobody contre Poutine
Les dettes
Tout ce qui précède nous procure l’apparence du confort : le crime serait là-bas, dans une langue étrangère, sous des uniformes russes. Jaspers avait prévu cette esquive et distinguait quatre culpabilités – criminelle, que tranche le juge ; politique, qu’impose le vainqueur ; morale, que seule la conscience peut instruire ; métaphysique enfin, que Jaspers renvoyait à Dieu : on peut l’ignorer, on ne s’en défait pas. Mais si l’on ne croit pas en Dieu ? La culpabilité – née du simple fait de savoir et de ne pas agir – ne s’allège pas : elle perd son juge mais pas sa prise. Devient-elle plus lourde à porter seul ? Elle ne laisse en tout cas qu’une seule issue : agir.
Elle ne s’arrête pas aux frontières de l’État criminel. Elle atteint quiconque a connaissance de crimes commis non dans un lointain indistinct, mais sous ses yeux ou à sa connaissance. Et Jaspers va jusqu’au bout : celui qui est présent au meurtre d’autrui sans risquer sa vie pour l’empêcher porte une culpabilité que ni le droit, ni la politique, ni la morale ne saisissent – « Le fait de vivre encore après que cela s’est produit pèse sur moi comme une culpabilité ineffaçable42. »
L’Europe sait. Depuis Boutcha, depuis les mandats de la CPI. Mais elle convertit ce savoir en calendrier – sommets, prudences, processus. Le brouillard n’enveloppe pas que Moscou ; il a gagné nos capitales sous la forme de la lassitude, qui se donne des airs de fatalité.
Ce qui se passe en Europe ne relève pas seulement de la culpabilité métaphysique. Cela relève aussi de la culpabilité politique – celle qui atteint tout citoyen pour les actes de l’État sous lequel il vit. Pour Jaspers : « Le défaut de collaboration à l’organisation des rapports de pouvoir au service du droit engendre une culpabilité politique et morale43.» Or les citoyens européens ne vivent pas sous une dictature. Leur silence est un choix – et leur soutien à l’Ukraine, qu’ils savent insuffisant, en est un autre.
Ce que l’Ukraine défend pour l’Europe n’est pas un territoire – c’est l’idée fragile d’un ordre fondé sur le droit, cette aube que Jaspers voyait dans Nuremberg. Si cette idée tient encore, c’est parce que des Ukrainiens meurent pour elle. Aussi, parler d’ « aide » à Kyïv est une erreur de vocabulaire, il s’agit d’une dette.
Avant 2022, L’Europe a préféré ne pas voir. Depuis 2022, elle ne comprend pas la nature de la guerre que la Russie mène. L’Ukraine, en résistant seule là où la Tchécoslovaquie abandonnée ne put le faire en 1938, offre du temps à l’Europe44. Mais elle le paie de son sang. C’est la forme la plus concrète de la dette – celle qui se transforme en culpabilité et s’alourdit chaque jour où nous tardons.
Un futur Nuremgrad suppose d’abord l’effondrement du système poutinien –une Russie année zéro. Il ne pourra se limiter au pénal, il lui faudra rouvrir ce que Poutine a scellé – le travail d’une société avec la vérité de son passé. Et il ne concernera pas la Russie seule mais aussi l’Europe – non comme juge, mais comme débitrice.
Restent les enfants. Ceux de Karabach, dont le chemin ne mène pas à un diplôme mais à un uniforme, souvent à un cercueil. Ceux d’Ukraine, déportés dans des centres où l’on efface la langue, l’identité, la mémoire. Si Nuremgrad n’advient pas, les uns seront les soldats de la prochaine guerre. Les autres ne sauront plus de quelle guerre ils furent les victimes.
La Hongrie d’Orbán à la croisée du trumpisme, du poutinisme, de la sinophilie, voire du pantouranisme. Les électeurs placeront-ils leur confiance en d'autres forces politiques ?
Lors du Conseil européen du 19 mars 2026, la Hongrie a de nouveau fait obstacle au prêt de l’Union européenne (90 milliards d’euros) à l’Ukraine. Au terme d’une matinée où chacun a fait appel à la responsabilité, Viktor Orbán est resté inflexible, obligeant ses pairs à renvoyer le sujet à un prochain rendez-vous. « La position de la Hongrie est très simple : nous aiderons l’Ukraine quand nous aurons notre pétrole » (pétrole russe faut-il préciser), avait-il déclaré avant même le début du sommet. Les électeurs hongrois placeront-ils leur confiance en d’autres forces politiques ?
Cette position exprime l’orientation eurasienne de la diplomatie de Viktor Orbán, avec le soutien de Républicains américains, au nom des références chrétiennes du premier ministre hongrois. On en vient à s’interroger sur l’identité européenne d’un pays qui cultive ses relations avec la Russie, la Chine populaire et la Turquie. Un bref retour sur l’histoire de la Hongrie contemporaine s’impose.
Pays de plaines traversé par le Danube, la Hongrie (10,5 millions d’habitants sur 93 000 km²) est un État d’Europe centrale, né de la dislocation de l’Empire d’Autriche-Hongrie après la Première Guerre mondiale. Fixées par le traité de Trianon (4 juin 1920), les frontières officielles du nouvel État entérinent le démembrement de l’ancien royaume de Hongrie (fondé en 1001) ; la Hongrie perd plus des deux-tiers de son territoire et trois millions de Hongrois se retrouvent en Russie bolchévique, en Roumanie, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie et en Autriche. La Hongrie, disait-on, est le seul pays voisin de lui-même. Aussi sa politique étrangère dans l’entre-deux-guerres est axée sur le « révisionnisme », un objectif qui sera partiellement atteint grâce à une alliance avec l’Allemagne hitlérienne : le Sud slovaque, la Transylvanie septentrionale, la Ruthénie et une partie de la Voïvodine sont successivement rattaché à la Hongrie du maréchal Horthy entre 1938 et 1941.
En 1945, la Hongrie appartient au camp des États vaincus et elle revient dans les frontières définies par le traité de Trianon, confirmé par le traité de Paris (1947). Placée cette fois sous la domination de l’URSS, la Hongrie communiste se garde de toute revendication irrédentiste susceptible de fragiliser le bloc soviétique. C’est après la fin de cette domination et la dissolution des structures soviétiques (Comecon et pacte de Varsovie) que le révisionnisme géopolitique réapparaît. Le nombre de Hongrois « de l’extérieur » ( Hongrois au sens ethno-culturel du terme) s’élève désormais à quatre millions (ils vivent en Roumanie, en Slovaquie, en Serbie, en Croatie, en Ukraine subcarpathique et en Autriche). Ce révisionnisme géopolitique de longue haleine, un temps éclipsé pendant la période soviétique, sous-tend la russophilie du premier ministre Viktor Orbán, d’où des idées et des représentations géopolitiques en rupture avec la plupart des alliés et partenaires officiels de la Hongrie.
Membre de l’OTAN et de l’Union européenne, la Hongrie fait pourtant figure de tête de pont de la Russie en Europe. Parvenu à la tête du gouvernement en 2010, Viktor Orbán réserve sa première visite à Vladimir Poutine. Depuis, le premier ministre hongrois affirme vouloir entretenir de bonnes relations avec la Russie et mener une « politique d’ouverture à l’Est », élargie à la Chine populaire. « Le centre de gravité de l’économie mondiale est en train de basculer de l’Ouest vers l’Est, de l’Atlantique vers le Pacifique », se félicite-t-il.
Le tropisme en faveur de régimes autoritaires dirigés par des « hommes forts » (Russie, Turquie, Iran, Chine populaire) s’accompagne d’un éloge de la démocratie illibérale, promue comme solution politique de l’avenir. Avec ces régimes, le gouvernement Orbán partage un certain nombre de répulsions : après qu’une bonne partie de la classe politique hongroise ait repris les éléments de langage de Moscou à propos de l’insurrection civique ukrainienne de 2014 ( « un complot américain »), Budapest a cessé de revendre du gaz russe à l’Ukraine afin de fragiliser la situation de cette dernière et de satisfaire Moscou.
De fait, la dépendance de la Hongrie à l’égard du gaz russe (95 % de ses importations) détermine largement sa politique extérieure. En matière d’énergie nucléaire, Rosatom s’est vu attribuer le contrat d’une centrale en Hongrie, sans passer par un appel d’offres préalable ; sa construction est financée par un prêt russe d’une valeur de dix milliards d’euros (2014). La perméabilité de la Hongrie aux thèses et aux intérêts russes inquiète jusqu’à l’intérieur de l’OTAN. Lors d’une visite à Budapest, en février 2019, Mike Pompeo, secrétaire d’État de la première administration Trump, déclara : « Nous ne pouvons pas laisser Poutine creuser des divisions entre amis dans l’OTAN ». Il rappela alors que « la Russie autocratique n’a jamais été l’amie d’aucun petit pays d’Europe centrale au cours des trois cents dernières années ». L’accueil enthousiaste réservé à la technologie et aux capitaux de Chine populaire est une autre source de friction avec les États-Unis.
Pourtant, Viktor Orbán a su conserver d’étroits rapports avec Donald Trump, une amitié politique soigneusement entretenue pendant le mandat présidentiel de Joe Biden (2021-2025). Pour les trumpistes et les nationalistes chrétiens américains, la Hongrie de Viktor Orbán constitue un laboratoire idéologico-politique, et le Premier ministre, invité régulier de la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC : Conservative Political Action Conference), a fait le pèlerinage de Mar-a-Lago (Floride), lieu de résidence de Donald Trump. Loin de contrarier ses inclinations poutiniennes, l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, à partir du 24 février 2022, le stimule plus encore. A-t-il en vue un éclatement de ce pays, qui lui permettrait de rattacher l’oblast de Transcarpatie (Ukraine subcarpathique), en partie peuplé de Hongrois – que Kyïv opprimerait, selon Viktor Orbán ?
Sans être en mesure d’empêcher l’Union européenne et ses États membres d’adopter plus de sanctions contre la Russie, Viktor Orbán s’emploie à en ralentir le rythme et à en atténuer la portée. Le Premier ministre hongrois et son ministre des Affaires étrangères relaient le discours russe, décochent des flèches contre l’Ukraine et son président, voire s’affichent avec Vladimir Poutine. En novembre 2024, l’élection de Donald Trump à la présidence américaine est vécue à Budapest comme un événement providentiel, susceptible de faire de la Hongrie une sorte de « hub » diplomatique Est-Ouest.
Ainsi Viktor Orbán est-il parvenu à placer la Hongrie à la croisée du trumpisme, du poutinisme, de la sinophilie, voire du pantouranisme. En effet, il existe en Hongrie un mouvement pantouranien qui, arguant d’une supposée parenté linguistique entre les langues turques et finno-ougriennes (une hypothèse linguistique toujours discutée), promeut l’idée d’une amitié naturelle entre Budapest et Ankara, dans une perspective géopolitique altaïque. Nonobstant le cadre architectural de Budapest et le patronage de Saint Étienne, tout cela ne fait guère « Vieille Europe » : reine apostolique de Hongrie, Élisabeth de Wittelsbach ( « Sissi ») doit se retourner dans sa tombe. Décidément, Viktor Orbán a perdu le cap, mais il ne se hasarde pas sur la voie d’un « Hungary Exit ». Il se pourrait cependant que sa diplomatie mène la Hongrie dans une situation impossible, particulièrement si les rapports de l’Europe avec la « Russie-Eurasie » se tendent encore plus. Sauf s’il perd le pouvoir, comme certains sondages le prédisent, au profit du Parti Respect et liberté (TISZA) de l’actuel euro-député Péter Magyar.