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31.01.2026 à 22:14

Monsieur Personne au pays de Poutine

Olga Medvedkova
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Un enseignant russe provincial a su capter le processus de militarisation des enfants dans sa ville natale et s’y opposer par un geste de bravoure.

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Texte intégral (1808 mots)

Le film Mister Nobody contre Poutine interpelle et inquiète. Olga Medvedkova le décortique et montre le talent et la lucidité de l’auteur, un enseignant russe provincial qui a su capter le processus de militarisation des enfants dans sa ville natale et s’y opposer par un geste de bravoure : en envoyant ses rushes à l’Ouest, puis en émigrant lui-même, pour dénoncer ce crime contre l’enfance.  

Mister Nobody contre Poutine, tel est le titre du film documentaire de Pavel Talankin et David Borenstein, sorti dans les salles en France le 7 janvier et qu’on peut visionner en replay sur Arte. Tout le monde peut donc le voir facilement et il le faut, absolument : c’est un grand film. Il entrera sans aucun doute un jour dans l’histoire du cinéma documentaire, à côté des films de Marcel Ophuls, de Frederick Wiseman ou de Patricio Guzmán. Il a déjà été montré au festival Sundance où il a obtenu le Prix spécial du jury du documentaire international. Il fait partie de la shortlist des Oscars 2026 et on lui souhaite tous les oscars possibles !

Ses deux auteurs, qu’apparemment tout sépare, se sont rencontrés grâce à une annonce postée sur Instagram. Le premier, celui qui poste l’annonce, s’appelle David Borenstein, c’est un Américain installé à Copenhague, un réalisateur professionnel de documentaires. Il est anthropologue de formation et se spécialise dans les documentaires scientifiques. Mis à part son travail abondant pour la télévision et pour plusieurs autres médias, il a signé deux films remarquables : Dream Empire (2016) et Can’t Feel Nothing (2024). Dans ses films, dont le second est visible sur Arte replay sous son titre français Grosse fatigue sur le Net, il explore les questions les plus brûlantes pour notre survie psychique et mentale, notamment le mensonge des médias et l’influence dégradante d’Internet sur nous. Quant au second réalisateur, celui qui répond à l’annonce, il s’appelle Pavel Talankin. Monsieur Personne, c’est lui. Coauteur, il est aussi le héros principal du film en question. Orphelin de père, élevé par sa mère bibliothécaire, il a travaillé, jusqu’à peu, comme éducateur-animateur et vidéaste dans une école à Karabach, ville d’un peu plus de dix mille habitants de la région de Tcheliabinsk dans l’Oural, construite autour des mines et des fonderies du cuivre. Cette ville figure parmi les plus polluées du monde et offre à ses habitants une espérance de vie de 38 ans. Aujourd’hui, quand on demande à Pavel âgé de 33 ans ce qu’il voudrait faire par la suite, il annonce calmement : vivre jusqu’à 35 ans. Et on comprend ce qu’il veut dire.  

Dans le film que David Borenstein a imaginé avec Pavel Talankin, il s’agit une fois de plus de mensonge. Constamment présent lui-même (on le voit et on l’entend tout le long du film), Pavel nous introduit dans son quotidien, dans sa ville et son école : il en a été d’abord élève et il y travaille au moment où il tourne ses vidéos. Il connaît donc cette école par cœur, l’œil de sa caméra voit tout, la saleté et la tristesse, la misère et la dégradation, les repas froids qu’on sert à la cantine et que personne ne mange, les toilettes sordides et cassées, toute cette zone laissée à l’abandon et aussi l’influence de cette indigence sur les gens, sur les enfants : leurs corps et leurs âmes sont comme mutilés par les conditions de leur vie. Talankin a un talent rare : cet « homme à la caméra », tout comme son ancêtre Dziga Vertov, laisse son instrument voir à sa place, se cache derrière sa prothèse. Ce n’est pas moi, ce n’est pas l’artiste en moi qui filme, c’est elle, c’est ma caméra. Moi, je ne suis rien, je ne suis personne. La caméra, grâce à son objectif, est objective. Seulement, la caméra de Talankin a une spécificité : elle distingue les individus. Elle ne filme pas le collectif, mais privilégie les personnes. Même quand il filme un chœur qui chante, on voit les enfants, un par un. Et une fois qu’on les a vu, on ne les oubliera pas. Plus encore : on se retrouve de leur côté. On se demande : à quelle vie peuvent-ils s’attendre ? À quelle forme de dignité ?

C’est cette particularité qui communique au film de Borenstein et Talankin sa qualité artistique, sa puissance quasi dialectique. Talankin aime sa ville, il aime son école et son travail, il aime surtout ces gens, ces enfants ; il est très lié à ses élèves. Mais son amour n’a rien de niais, de sentimental ou de conventionnel. Au contraire, son amour des gens le rend clairvoyant : il est d’abord inquiet, puis alarmé par ce qui se produit tout près de lui, dans son entourage proche.

Mais qu’est-ce qui se produit, au juste ? Et qu’est-ce qu’il lui arrive, à lui ? Pour qui se prend-t-il ? De quel droit s’inquiète-t-il pour ses collègues, pour ses élèves ? Au début, comme tant d’autres, il est indifférent à la politique : ici il y a lui, sa famille, ses amis, là-bas c’est le pouvoir, c’est loin, ça ne le concerne pas. Mais il constate, de plus en plus, que tout ce que Poutine dit est mensonge. Ensuite éclate la guerre, qu’on n’a pas le droit d’appeler par son nom. Puis, avec la guerre, arrive dans son école la propagande obligatoire : les leçons « à propos des choses importantes ». Chaque lundi, c’est par cette leçon que la semaine commence. Chaque lundi, tous les enfants du pays entendent et répètent le même charabia agressif, mensonger : la Russie est le pays des héros, c’est le seul pays au monde où règnent la loi et la justice, c’est le pays le meilleur, le plus beau, le plus riche, le plus vaste, le plus juste et, surtout, le plus pacifique au monde. Il apporte la paix à l’univers, son armée est celle des sauveurs du monde. 

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Image tirée du film Mister Nobody contre Poutine

Pavel Talankin assiste à ces leçons. Il doit maintenant les filmer et envoyer ces vidéos à qui de droit. Puis, à la place des professeurs qui souvent n’arrivent même pas à prononcer ces mots trop longs, tels que dé-na-zi-fi-ca-tion, arrivent les soldats, les combattants du groupe Wagner. Les enfants marchent au pas, déploient le drapeau, tripotent les armes. Voici une petite mine très sympathique, elle permet de tuer d’un seul coup tant de personnes… Puis, c’est la mobilisation. Ses anciens élèves s’en vont. Et ils reviennent, en cercueils. À ce moment, monsieur Personne n’en peut plus. Il craque. Il ne demande pourtant aucun traitement particulier, mais au plus profond de son être, là où la source de vie réside, là où il est lié à tous les autres vivants, il se sent bousculé, menacé.

Et les autres ? Les professeurs, les parents, les habitants de sa ville ? Il les filme. Ils n’ont pas l’air troublé. Il n’y a qu’un professeur qui adhère vraiment à la grande cause du patriotisme. Comme par hasard c’est le professeur d’histoire, un stalinien convaincu. Celui qui n’aime pas sa patrie (qui en russe se dit matrie) est un criminel, explique-t-il aux enfants. Et les autres ? Elles (car ce sont surtout des femmes) s’adaptent, mentent, subissent. Ces femmes au corps lourd et au visage vieilli avant l’âge en ont l’habitude. Elles subissent, depuis des générations. Subir… nous le faisons tous. Nous subissons et nous faisons subir. Le verbe en français est intéressant : à la fois ample et précis, il provient du latin classique : sub-ire c’est aller sous, en dessous. Ses premières occurrences sont plutôt juridiques : subir une peine, poenam subire. Puis, c’est de plus en plus le sens psychologique, relationnel, qui domine : on subit la pression, au travail, dans le milieu familial. 

Les enfants russes sont soumis aujourd’hui à la pression massive, écrasante de la propagande militariste et nationaliste. Elle vient d’en haut, les maîtres d’école ne l’inventent pas, ils la subissent et la transmettent aux enfants. Ils apprennent à subir et avec cela à faire subir : ils tuent tout ce qu’il y a chez leurs élèves de spontané, de libre, de joyeux, de vivant. Ils fabriquent des prêts à tuer et à être tués, des morts-vivants. « Ce ne sont pas les soldats qui gagnent les guerres, ce sont les maîtres d’école », annonce fièrement Poutine. Sans attendre le tribunal international, ce qui nous tarde à nous tous, Pavel Talankin engage son procès. Il ne nous laisse aucune illusion. Il accuse Poutine de violence physique, intellectuelle et émotionnelle, perpétrée sur les enfants de son pays. Il est vraiment urgent que cela s’arrête.

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31.01.2026 à 22:14

Comment supporter l’insupportable ? Un éloge de Volodymyr Zelensky

Heiner Hug
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Le journaliste suisse rend hommage au courage et à la résilience du président ukrainien.

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Texte intégral (2764 mots)

Écrit par un journaliste suisse, cet article rend hommage au courage et à la résilience extraordinaires du président ukrainien, à une heure si dramatique pour l’Ukraine. Quel être humain peut supporter un tel poids ? C’est une question que se pose chacun d’entre nous. Et l’auteur de conclure : s’il y en a un qui mériterait d’obtenir le prix Nobel de la paix, ce ne serait certainement pas Trump, mais bien Volodymyr Zelensky.

Quel homme ! La Russie a mis sa tête à prix. C’est à peine s’il a encore le loisir de dormir. Il continue de lutter comme un lion. La charge mentale qui pèse jour après jour sur le président ukrainien, et ce depuis maintenant presque quatre ans, ne peut que nous paraître insupportable. Il ne voit pratiquement plus jamais sa femme ni ses enfants. Connaissons-nous quelque autre responsable politique au plus haut niveau soumis comme lui à une telle pression de tous les instants ?

Volodymyr Zelensky se doit de se montrer fort, d’une force qui symbolise la résistance de son pays. Chaque jour, il s’adresse au peuple ukrainien par vidéo pour lui redonner courage. Alors que le président russe, a contrario, fait savoir sans la moindre ambiguïté qu’une paix ne serait possible qu’à ses conditions à lui, notamment la perte par l’Ukraine de 20 % de son territoire !

C’est précisément l’issue indigne contre laquelle Zelensky se dresse de toutes ses forces. « Un jour, il sera victime d’un attentat, et alors, c’est en martyr qu’il entrera dans l’Histoire », craint une blogueuse ukrainienne.

Mais pas question pour lui de céder : Zelensky n’arrête jamais de faire la tournée de ses homologues chefs d’État et de gouvernement, les suppliant de lui fournir des armes, davantage d’armes. Contre vents et marées, il ne cesse de plaider pour assurer la sauvegarde des frontières pour son pays.

Certes, le regard de Zelensky trahit la fatigue, certes il a des cernes sous les yeux…

Mais voilà : c’est peut-être précisément la situation désespérée de son pays qui le rend de plus en plus coriace,  jour après jour. Il ne donne encore nullement l’impression d’être abattu. Il suffit de comparer ses photos d’avant la guerre avec celles prises aujourd’hui pour s’en convaincre, et s’en étonner : Zelensky reste aussi vif qu’auparavant et toujours prêt à en découdre. Certes, son regard trahit la fatigue, ses yeux sont cernés et son visage est un peu ridé, mais il reste toujours chargé de la même énergie.

Jour après jour, il assiste impuissant à l’anéantissement de son pays par un criminel de guerre qui s’appelle Vladimir Poutine. Celui-ci fait bombarder des villes, des hôpitaux, des écoles maternelles et des théâtres : Poutine n’a cure des conventions de Genève qui proscrivent toute attaque sur des cibles civiles.

On fait quotidiennement rapport à Volodymyr Zelensky sur les soldats tombés au front. Selon ses dires, on en serait à presque 50 000 morts, près de 400 000 autres soldats ayant été blessés. Mais selon d’autres sources, il y aurait déjà près de 100 000 soldats ukrainiens tués. Serait-il, lui, Zelensky, responsable de ces pertes humaines ? Bien sûr qu’il est impossible de digérer de telles hécatombes. Bien sûr qu’un sentiment de culpabilité vient l’assaillir.

Mais quel être humain peut supporter un tel poids ?

Car Zelensky reste ballotté entre de minces bouffées d’espoir et de longues phases de désespoir, et c’est constamment la douche écossaise. En février dernier, le président américain l’a mis en scène de la manière la plus infamante, face aux caméras, dans le « Bureau ovale » avant de le faire proprement jeter de la Maison-Blanche. Qui peut donc supporter un tel traitement ? Comment un être humain, comment un responsable politique peut-il surmonter un tel affront ? Puis est venu l’été, porteur d’un vague espoir : voilà que Trump s’entretient pendant un quart d’heure avec Zelensky, dans la fameuse basilique Saint-Pierre de Rome. « Un dialogue constructif et agréable », dira-t-on. Une fois de plus, ce sont… les « montagnes russes » : insupportable !

À propos, où en sont les Européens ? Ils ont compris – c’est déjà ça ! – qu’il n’y va pas que de l’avenir de l’Ukraine dans la guerre en cours. Mark Rutte, le patron de l’OTAN, met en garde contre des risques de sécurité inconsidérés si l’aide à l’Ukraine venait à se tarir. Poutine joue déjà avec le feu sur le territoire de l’OTAN en envoyant des drones dans le ciel de la Pologne et des États baltes. Et pour tester l’ennemi occidental, trois gardes-frontières russes à bord d’un aéroglisseur ont récemment franchi la frontière avec l’Estonie. À Riga, capitale de la Lettonie, le climat est à la peur.

Zelensky ne lutte pas seulement contre un criminel de guerre, mais aussi contre un président nord-américain malade mental

On assiste certes au ballet des présidents et chefs de gouvernement des pays de l’Europe occidentale, qui prennent volontiers le train de nuit pour se rendre à Kyïv et y assurer Zelensky de leur solidarité pleine et entière. Et c’est aussi à bras ouverts qu’on accueille ce dernier à Bruxelles. Mais le président ukrainien a besoin de bien plus que de simples démonstrations de solidarité. Ce dont il a le plus pressant besoin, c’est d’armes en grand nombre. Poutine ne comprend en effet que le langage de la force.

Or, pendant que les Russes confortent lentement leur avance sur le front, certes non sans peine, les Européens en restent, eux, à leurs interminables palabres sur l’opportunité ou non d’envoyer en Ukraine quelques blindés et quelques systèmes de défense.

Quant à la Suisse, elle continue, une fois de plus, de se prendre les pieds dans le tapis dans l’éternel débat sur sa neutralité – laquelle n’existe plus en réalité, et depuis belle lurette ! – faisant ainsi le jeu de Poutine.

Le seul qui avait compris d’entrée de jeu que la fourniture d’armes était bien la question centrale, c’était… Joe Biden. Car c’est bien lui qui avait fait livrer à l’Ukraine pour 65 milliards de dollars d’armes, de munitions, de systèmes de défense anti-aérienne, de pièces d’artillerie et de missiles antichars. 65 milliards de dollars, oui ! Aujourd’hui, voilà que Biden est devenu la cible privilégiée de tous les sarcasmes du président qui lui a succédé : Trump le fait passer désormais pour responsable de tous les revers et de tous les échecs. Poutine n’a pu que se réjouir de la réélection de Trump : il a cru comprendre que dès lors, il avait gagné sa guerre contre l’Ukraine.

Voilà pourquoi Volodymyr Zelensky ne lutte pas seulement contre Poutine le criminel de guerre, il doit aussi lutter contre un président américain qui, manifestement, est… un malade mental.

L’objectif prioritaire de la guerre pour les Russes : faire assassiner Zelensky

Depuis le tout début, Zelensky a toujours fait preuve de courage. Il fut naguère une star adulée de la télévision – en Russie comme en Ukraine. Sa popularité s’est bâtie sur ses talents d’acteur, de metteur en scène, de présentateur TV et de producteur de films. Ses sketches comiques faisaient rire jusqu’à Poutine en personne… Jusqu’à ce qu’un beau jour de 2014, le maître du Kremlin annexe à la Russie la Crimée ukrainienne. Zelensky protesta, et dès lors, il fut déclaré persona non grata en Russie.

Huit années plus tard, Poutine envoyait des centaines de milliers de soldats à la frontière avec l’Ukraine. Mentant comme un arracheur de dents, il prétexta alors l’organisation de simples manœuvres militaires, jurant ses grands dieux qu’une attaque contre l’Ukraine n’était nullement à l’ordre du jour. Jusqu’au dernier moment, Zelensky lui-même se nourrit de cet espoir. Mais le 24 février 2022, dans une allocution télévisée programmée en pleine nuit, Poutine annonçait sa décision : celle d’une prétendue « opération spéciale » des forces armées russes en Ukraine.

L’objectif prioritaire de cette guerre était de conquérir la capitale Kyïv et de faire assassiner Zelensky. Celui-ci devait déclarer un peu plus tard que la Russie avait fait de lui sa « cible numéro un », et de sa famille sa « cible numéro deux », ce que les services secrets occidentaux ont pu confirmer expressément. L’intention des Russes avait été de mettre immédiatement en selle à la place de Zelensky un gouvernement à la botte du Kremlin.

Selon les informations obtenues par les services secrets américains et britanniques, des mercenaires du Groupe Wagner avaient reçu pour instruction de traquer Zelensky et de l’assassiner.

Rien que sur la première semaine de la guerre, trois tentatives d’homicide sur le président ukrainien auraient été empêchées de justesse. Zelensky aurait même dû se barricader derrière des meubles dans un bureau de la présidence après que des tueurs à gages eurent réussi à s’introduire dans les lieux et à s’approcher de lui.

Plusieurs blogueurs ukrainiens indiquent que Zelensky n’aurait échappé que de justesse à au moins dix tentatives d’assassinat. Certains d’entre eux précisent qu’il ne dort jamais au même endroit d’une nuit sur l’autre – un peu comme Fidel Castro jadis, à l’époque où il était dans le viseur de la CIA.

Et chez les Zelensky, finie la vie de famille ! Sa femme Olena Zelenska, née en 1978, qui est la « cible numéro deux » des Russes, parcourt l’Ukraine dans tous les sens, accompagnant courageusement des institutions d’aide sociale et apportant son assistance à des hôpitaux. On ne sait rien de l’endroit où séjournent les deux enfants du couple – leur fille née en 2004 et leur fils né en 2013 ; il est possible qu’ils aient été exfiltrés à l’étranger.

Personne ne saurait subir ce que subit Volodymyr Zelensky

Ne serait-ce que dans ses allocutions vidéo qu’il fait diffuser chaque jour à la population depuis la capitale ukrainienne, Zelensky fournit la preuve que, malgré les graves menaces qui pèsent sur sa personne, il se trouve bien à Kyïv. De temps en temps – et au grand dam de ses gardes de sécurité –, il se rend sur le front. Et alors qu’il lutte sans relâche pour son pays, il ne peut faire autrement que de rapporter aussi ses déconvenues et ses revers. Il doit en plus se rendre à l’évidence : la solidarité sans précédent dont l’Occident avait fait preuve dans les débuts de la guerre s’effrite de plus en plus. Les pays occidentaux semblent en avoir assez de cette guerre en Ukraine. Et dans beaucoup de médias, même les attaques russes les plus meurtrières ne méritent plus qu’un entrefilet.

Pendant ce temps, les événements se précipitent, avec les hauts et les bas habituels : de nouveau des bombardements, de nouveau des attaques de drones, de nouveau ce qu’on est convenu d’appeler des « pourparlers de paix », de nouveau des « négociations constructives » – et tout cela débouchant de nouveau sur… rien du tout ! Et encore une fois s’enchaînent des déclarations d’encouragement venues d’Europe, suivies de nouvelles phases de découragement, puis ce sont de nouveau des attaques russes qui pleuvent sur les villes ukrainiennes, et de nouveau pour leurs habitants le signal de la fuite dans les abris souterrains, les coupures d’électricité, et les enfants tués dans le déluge des bombes. Et voici que Volodymyr Zelensky propose un énième « plan de paix », cette fois un plan en 20 points. Et dans lequel figure le projet d’une zone tampon spéciale dans le Donbass ? Mais voyons ! Nous savons bien que Poutine est bien plus vorace que cela !

On a certes déjà vu un grand nombre d’hommes politiques se voir exposés durablement à un très haut niveau de stress, à une pression constante face à leur population. On en a vu beaucoup devoir évoluer sans relâche « en mode crise », ne plus avoir de vie privée, devoir porter une charge émotionnelle excessive, et payer de leur santé. Mais ce que Zelensky vit et ce qu’il subit au quotidien, personne d’autre sans doute n’a dû le vivre et le subir comme lui.

Assiste-t-on au combat d’un désespéré ?

Zelensky n’est bien entendu pas plus vertueux que le commun des mortels. Ce n’est pas un saint. On ne sait toujours pas s’il est impliqué dans les affaires de corruption qui ont été récemment signalées en Ukraine. Des critiques à son encontre se font entendre en Ukraine même. Vitali Klitschko, maire de Kyïv, ne lui parle plus depuis deux ans. Et on reproche à ce président une gouvernance de plus en plus autoritaire.

Tout cela n’empêche pas Zelensky de tenir fermement la barre et de porter haut les couleurs de son pays. Ceux qui le connaissent le décrivent comme extrêmement résistant à l’épreuve et extrêmement discipliné. Mais combien de temps pourra-t-il tenir à ce rythme ? Le combat pour son pays, il le mène de plus en plus obstinément. Et ce combat est aussi celui contre l’oubli, contre la lassitude de l’Occident face à la guerre, contre l’insuffisance du soutien apporté à l’Ukraine – enfin, c’est aussi un combat contre le Président Trump lui-même – lequel se montre enclin à sacrifier une partie de l’Ukraine libre pourvu que cela lui permette de se mettre en scène comme le président artisan de la paix. Il est pourtant bien clair qu’une paix extorquée par la force ne sera pas une paix véritable. Mais Trump se soucie comme d’une guigne de préserver la liberté de l’Ukraine : il ne se soucie que de son propre ego.

Poutine n’a pas craint pour sa part de faire pleuvoir des bombes sur l’Ukraine dès avant Noël. Les attaques ciblent les immeubles d’habitation de Kyïv, la capitale. Les coupures de courant se sont multipliées. Privés de chauffage, les habitants sont exposés à des températures polaires ; ils ont été invités à passer Noël dans des bunkers souterrains, dans l’obscurité, par un froid glacial. Mais il n’est pas question pour Zelensky de baisser les bras. Il n’a pas encore complètement abandonné l’espoir de parvenir à une paix juste. Son combat serait-il donc le combat d’un désespéré ?

En tout cas, s’il y en a un qui mériterait d’obtenir le prix Nobel de la paix, ce ne serait certainement pas Trump, mais bien Volodymyr Zelensky. Il semble malheureusement que ni lui, ni le président nord-américain ne puissent apporter la paix juste dont l’Ukraine a tant besoin. 

Traduit de l’allemand par Marc Villain

Lire l’original ici

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31.01.2026 à 22:14

Focus sur l’archipel du Svalbard

Jean-Sylvestre Mongrenier
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La question du Groenland appelle l’attention sur d’autres lieux et espaces sensibles, possibles enjeux de confrontations à venir.

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Texte intégral (2293 mots)

Dramatiquement mise en scène dans un show de facture trumpiste, dont il faut espérer une conclusion honorable (la renégociation en bonne et due forme du traité dano-américain de 1951), la question du Groenland appelle l’attention sur d’autres lieux et espaces sensibles, possibles enjeux de confrontations à venir. Ainsi l’archipel du Svalbard, sous souveraineté norvégienne, suscite-t-il les convoitises russes et chinoises. Oslo se soucie de la chose et ses alliés, européens notamment, auraient tort de minorer les risques et menaces.

Le Svalbard (La « Côte froide ») est le nom d’un archipel situé dans l’océan Arctique, entre le Groenland (Danemark) au nord, l’archipel François-Joseph (Russie) à l’est et la Scandinavie au sud. D’une superficie d’environ 60 000 km², il bénéficie d’une zone maritime de 800 000 km². Sa principale île, Spitzberg, rassemble l’essentiel de la population, soit un peu plus de 2 600 habitants (cinquante nationalités sont représentées). Longyearbyen est la capitale administrative de l’archipel. Depuis le « traité concernant le Spitzberg », signé le 9 février 1920, l’archipel est placé sous la souveraineté de la Norvège, avec un statut d’autonomie12. En contrepartie, le territoire est démilitarisé et les quarante pays signataires dudit traité y disposent de droits d’exploitation. La Russie et la Chine populaire font partie de ces pays13.

Dans l’entre-deux-guerres, Moscou avait acquis auprès des Pays-Bas des mines de charbon (site de Barentsburg, à 55 km de Longyearbyen), sur une surface de 250 km². Au cours de la guerre froide, la Norvège et son allié américain d’une part, l’URSS d’autre part déployèrent des moyens de surveillance électronique. Dans les années 1990, la prospection des gisements d’hydrocarbures et ses enjeux passent alors au premier plan. Toutefois, selon des informations révélées par le site Internet norvégien Aldrimer, spécialisé dans les questions de sécurité, de défense et de renseignement, la Russie aurait déployé des moyens militaires et, depuis le Svalbard, mené des opérations de reconnaissance des infrastructures critiques norvégiennes (aldrimer.no, 26 septembre 2019). L’information soulève alors la question de la vulnérabilité stratégique norvégienne, spectaculairement mise en scène dans la série télévisée Occupied (2015).

Depuis, Oslo a pris conscience des importants enjeux géopolitiques régionaux qui sont de fait multiples : position géostratégique dans la région Arctique, observation de l’espace et gestion des satellites, suivi des trajectoires de missiles, possession et exploitation des ressources naturelles du sol et des fonds marins environnants (hydrocarbures, terres rares, minerais dits « critiques », essentiels aux nouvelles technologies et donc stratégiques). Aussi le gouvernement norvégien a-t-il réagi aux interférences étrangères et entend-il affirmer sa pleine souveraineté sur l’archipel du Svalbard, ses eaux territoriales et sa zone économique exclusive14. Désormais, le droit pour les habitants non norvégiens de voter lors des élections locales sera conditionné à un certain temps de résidence (trois ans). La possibilité d’acheter une parcelle de terrain au Svalbard, pour les Norvégiens comme pour les étrangers, est quant à elle drastiquement limitée15.

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Encyclopaedia Britannica

Cette affirmation de la souveraineté norvégienne suscite remarques et critiques des États parties du traité de 1920, jusqu’à l’Union européenne en tant que telle. Pays culturellement proche et allié de la Norvège, l’Islande elle-même a adressé un courrier au gouvernement norvégien pour contester la pleine souveraineté qu’il revendique sur les eaux autour de l’archipel du Svalbard. Le ministère russe des Affaires étrangères a fait savoir qu’il considérait comme illégale toute entreprise norvégienne d’exploitation des ressources au fond de ces eaux.

Et la Russie n’entend pas rester au stade des protestations diplomatiques et des arguties juridiques. Arguant de l’ancienneté de la présence russe dans l’archipel, et de l’existence d’une communauté russe d’environ trois cents personnes, à Barentsburg, Moscou instrumentalise l’Eglise orthodoxe russe pour avancer ses pions. Un émissaire du patriarche Kirill et des prêtres ont été dépêchés sur place pour encadrer cette communauté et afficher les ambitions russes. À Moscou, un officiel a récemment fait valoir que le Svalbard devrait être rebaptisé les « îles Pomor », du nom des trappeurs et des marchands de fourrures qui, trois cents ans plus tôt, étaient venus de la région de Novgorod pour s’installer dans l’archipel16. En vertu de quoi émergea la revendication d’un prétendu droit de la Russie à intervenir militairement pour protéger la vie, la langue et la culture de ces résidents russes, tout comme en Ukraine et dans la totalité de l’espace post-soviétique.

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Visite illégale du Svalbard par une délégation russe conduite par le vice-Premier ministre Dmitri Rogozine, le 18 avril 2015, à l’origine d’une crise diplomatique russo-norvégienne // Compte Twitter de Rogozine

La présence russe est aujourd’hui dans l’ombre de celle de la Chine populaire, dont des ressortissants ont pris pied au Svalbard au cours des deux dernières décennies. Les scientifiques chinois résidant sur place œuvrent au sein du centre de recherche Yellow River Station, à Ny-Ålesund (à l’ouest de l’archipel). L’entrée du centre est encadrée par deux pesants lions de granit, vus comme des symboles de souveraineté par les touristes chinois qui visitent l’archipel. Récemment, des « croisiéristes » de Hong-Kong et de Chine continentale y ont déployé drapeaux et bannières, ce qui a provoqué des protestations officielles du gouvernement norvégien auprès de Pékin. Oslo exige le retrait de ces symboles de souveraineté, érigés sur un territoire norvégien, mais Pékin s’y refuse.

Des officiels américains redoutent que les Chinois du Svalbard ne se limitent pas à un tel affichage symbolique. Ces scientifiques, sous couvert de travaux concernant l’espace et l’atmosphère, mèneraient des recherches de nature militaire, interdites par le traité du Svalbard. Les données collectées par un puissant système-radar seraient ensuite partagées avec des centres militaires chinois.

Le gouvernement norvégien n’est pas dupe et, sur recommandation de ses services de renseignement, il a décidé de refuser des visas à des étudiants chinois désireux d’intégrer le seul centre universitaire de l’archipel (University Center in Svalbard). Cette sage décision s’inscrit dans une politique générale consciente des enjeux géostratégiques de l’Arctique et des menaces émergentes, une politique qui a aussi le mérite d’anticiper les « prévenances » d’un puissant allié et protecteur parfois invasif. Puissent les nations européennes s’en inspirer, et ce sur tous les fronts ouverts ou susceptibles de l’être à brève échéance.

Addendum : La Route polaire de la soie

L’appellation de « Route polaire de la soie » désigne un ensemble d’initiatives et de propositions chinoises d’ordre économique, logistique et géopolitique, concernant l’Arctique et une nouvelle route maritime polaire entre l’Europe et l’Asie. Elle s’inscrit dans le projet BRI ( « Belt and Road Initiative »), étendu au secteur numérique, voire aux télécommunications spatiales. Dans cette perspective, Pékin a annoncé la construction d’un ou plusieurs brise-glaces nucléaires, peut-être en coopération avec la Russie. Moscou veut y voir le signe d’un engagement fort de la République populaire de Chine dans le projet russe de vitalisation de la Route maritime du Nord. D’ores et déjà, des firmes étatiques chinoises ont investi dans l’exploitation des gisements pétro-gaziers russes de la zone Arctique (voir les participations de la CNPC/China national Petroleum Corporation) et du Silk Road Fund dans la société Yamal LNG). Depuis l’opération militaire spéciale russe contre l’Ukraine, c’est-à-dire le passage à une guerre de haute intensité, et les sanctions occidentales qui ont suivi, cette connexion sino-russe a été renforcée. Le projet de Route polaire de la soie interfère avec la question géopolitique de l’Arctique et celle du Groenland, territoire virtuellement indépendant qui suscite la convoitise de la Chine et, en retour, celle des États-Unis.

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