En seize ans de règne du leader d’extrême droite Viktor Orbán, la Hongrie est devenue une plaque tournante de l’extrême droite en Europe et au-delà. Après les élections, le chef de file du parti Tisza, Péter Magyar, a l’intention de ne plus financer les institutions de l’extrême droite en Hongrie et leurs ramifications internationales. Cependant, si la chute d’Orbán représente un revers symbolique, politique et financier notable pour l’extrême droite européenne, il n’est pas sûr qu’elle change la donne globale.
La défaite du parti Fidesz aux élections législatives en Hongrie a non seulement mis fin à seize ans de règne illibéral de Viktor Orbán, mais a également porté un coup dur aux réseaux d’extrême droite en Europe et au-delà.
Ce coup dur revêt plusieurs aspects.
Le plus évident est d’ordre symbolique.
Après être revenu au poste de Premier ministre en 2010, après huit ans dans l’opposition, Orbán a utilisé sa majorité constitutionnelle pour remodeler le système politique hongrois en centralisant le pouvoir, en affaiblissant les freins et contrepoids et en promouvant un État majoritaire et national-conservateur.
En 2014, apparemment satisfait du système qu’il avait mis en place, Orbán a déclaré qu’il s’agissait d’un projet délibéré visant à construire un « État illibéral ». Depuis lors, les autorités hongroises ont positionné leur pays comme un laboratoire d’un nouvel ordre politique rejetant ouvertement la démocratie libérale en tant que modèle universel.
Lorsque la Hongrie a refusé de participer au partage de la charge de l’UE pendant la crise des réfugiés de 2015, Orbán s’est présenté comme le défenseur de l’ « Europe chrétienne », et sa rhétorique anti-migrants est devenue une référence pour de nombreux partis d’extrême droite européens contestant les politiques de leurs gouvernements respectifs en matière de réfugiés.
Parallèlement, les confrontations répétées d’Orbán avec les institutions de l’UE, qui rencontraient souvent une résistance limitée de leur part, ont renforcé sa position de figure de proue de l’extrême droite européenne. Il a cultivé des réseaux transnationaux et présenté son modèle de gouvernance comme exportable. Cela aboutit en 2024 à la formation du groupe Patriotes pour l’Europe au Parlement européen, largement sous l’impulsion de son influence politique.
Cependant, les résultats des élections législatives de 2026 ont démontré que, plutôt que de constituer un modèle parfait pour la construction d’un État illibéral durable, le régime d’Orbán pourrait finalement être écrasé par la force même qu’il prétendait représenter exclusivement : le peuple. Qu’y a-t-il de plus humiliant pour un populiste que d’être rejeté de manière aussi décisive par « sa » nation ?
Le réseautage international de l’extrême droite
Mais le coup porté à l’extrême droite européenne par la défaite du Fidesz dépasse la dimension symbolique.
À mesure qu’il consolidait son pouvoir en Hongrie, le régime d’Orbán a transformé le Mathias Corvinus Collegium (MCC), un établissement d’enseignement privé hongrois, en une pépinière de talents pour le Fidesz. Parallèlement, alors qu’Orbán s’engageait de plus en plus dans le réseautage international d’extrême droite, le MCC s’est transformé en une plaque tournante essentielle pour ces activités. En ouvrant un bureau à Bruxelles et en lançant de multiples événements récurrents, le MCC a réuni des politiciens, des journalistes, des universitaires et d’autres personnalités de droite du monde entier. Ce faisant, il a renforcé la position d’Orbán en tant que leader du mouvement transnational d’extrême droite et a davantage promu son modèle de gouvernance illibérale.
Ces activités ont été facilitées par les arrangements financiers particuliers accordés au MCC par le gouvernement Fidesz. En 2020, les autorités hongroises ont transféré d’importants actifs publics – notamment des participations significatives dans la société pétrolière et gazière MOL (10 %) et la société pharmaceutique Gedeon Richter (10 %) – à la fondation du MCC, lui conférant ainsi une fortune de plus d’un milliard d’euros.
Ces actions ont généré des dividendes annuels substantiels, offrant au MCC une source de revenus stable et à long terme. Ces fonds ont notamment servi à financer de généreuses bourses pour des personnalités internationales d’extrême droite, à rémunérer des interventions publiques, à parrainer des conférences et des événements de réseautage, ainsi qu’à soutenir des publications et des plateformes médiatiques alignées sur le programme idéologique d’Orbán.
Dès son programme électoral, le parti Tisza, qui a remporté les élections législatives de 2026, avait promis de « récupérer les actifs publics alloués au Matthias Corvinus Collegium (MCC) et de mettre fin à la pratique caractéristique du MCC consistant à utiliser des fonds publics pour construire la base politique et idéologique des partis au pouvoir sous le prétexte du développement des talents ».
Après les élections, le chef de file de Tisza, Péter Magyar, a déclaré que l’État n’aurait pas dû financer le MCC ni accueillir des événements tels que la Conservative Political Action Conference (CPAC) en Hongrie. Il a laissé entendre que de telles pratiques pourraient constituer une infraction pénale et devraient faire l’objet d’une enquête par les futures autorités. La position de Magyar met clairement en péril les activités internationales de mise en réseau d’extrême droite du MCC.
Les liens financiers de l’extrême droite
Cependant, le démantèlement éventuel du modèle de financement du MCC, ainsi que l’arrêt probable du financement d’événements internationaux tels que le CPAC Hongrie, ne sont peut-être pas le seul coup dur financier pour les réseaux d’extrême droite européens.
En 2014, le Front national français, aujourd’hui Rassemblement national, a obtenu un prêt de 9 millions d’euros auprès d’une banque russe, suscitant une controverse et des allégations de dépendance politique vis-à-vis de Moscou. En 2022, consciente de ce tollé, Marine Le Pen a cherché d’autres sources de financement pour sa campagne présidentielle, se tournant plutôt vers Orbán. Cela lui a permis d’obtenir un prêt de 10,7 millions d’euros de la banque hongroise MKB Bank, étroitement liée aux réseaux d’affaires gravitant autour d’Orbán.
En 2023, la MKB Bank a fusionné avec deux autres banques hongroises pour former la MBH Bank. C’est cette nouvelle institution qui a accordé un prêt de 9,2 millions d’euros au parti d’extrême droite espagnol Vox.
Le principal actionnaire de la MBH Bank est Lőrinc Mészáros, ami d’enfance d’Orbán et ancien membre du Fidesz. Il reste à voir si la MBH Bank entretient d’autres liens financiers avec l’extrême droite européenne, et si ceux-ci seront affectés par la défaite électorale du Fidesz.
La chute d’Orbán représente un revers symbolique, politique et financier notable pour l’extrême droite européenne, mais elle ne change pas la donne globale. Les populistes d’extrême droite continuent de bénéficier d’un soutien substantiel à travers l’Europe, restant particulièrement influents dans les grandes économies de l’UE telles que l’Allemagne, la France et l’Italie. L’attrait de leurs discours illibéraux et nativistes n’a pas diminué avec la défaite d’Orbán.
De même, si le rayonnement international du MCC risque d’être perturbé, le modèle plus large qu’il représente a peu de chances de disparaître. L’utilisation stratégique de think tanks bien financés pour conférer une légitimité intellectuelle à l’extrême droite et favoriser la coopération transnationale s’est avérée efficace. Même si les activités du MCC sont affaiblies, des structures comparables pourraient émerger ailleurs, soutenues par d’autres bailleurs de fonds financiers et politiques, que ce soit à l’est ou à l’ouest de la Hongrie.
L’extrême droite européenne a perdu un centre névralgique, mais pas son élan.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
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<p>Cet article La chute d’Orbán minera-t-elle les réseaux d’extrême droite en Europe? a été publié par desk russie.</p>