Publié par l’association Alter-médias / Basta !
05.02.2026 à 07:30
Mise en place du projet Périclès, nouveaux investissements, financements par des prêts... La machine politico-économique mise en place par Pierre-Édouard Stérin traverse-t-elle vraiment une zone de turbulence du fait de son image de plus en plus toxique ? On fait le point avec une mise à jour de notre organigramme de ses investissements et participations.
D'où Pierre-Édouard Stérin tire-t-il son argent ? Où le place-t-il et comment organise-t-il son empire ? Telle sont les questions (…)
Mise en place du projet Périclès, nouveaux investissements, financements par des prêts... La machine politico-économique mise en place par Pierre-Édouard Stérin traverse-t-elle vraiment une zone de turbulence du fait de son image de plus en plus toxique ? On fait le point avec une mise à jour de notre organigramme de ses investissements et participations.
D'où Pierre-Édouard Stérin tire-t-il son argent ? Où le place-t-il et comment organise-t-il son empire ? Telle sont les questions auxquelles nous avons tenté de répondre il y a quelques mois en reconstituant l'empire économique construit par l'homme d'affaires, dont l'engagement en faveur de l'extrême droite est avéré depuis la révélation de l'existence du projet Périclès à l'été 2024. L'exercice avait mis en lumière l'écheveau de ses investissements et participations dans un grand nombre de secteurs différents, et l'impossibilité de faire une distinction nette entre le versant purement économique de ses activités et la croisade politique et culturelle dans laquelle il s'est engagée.
Quelques mois seulement ont passé, mais beaucoup de choses ont déjà changé depuis notre publication initiale. De nouveaux financements ont été mis en lumière, occasionnant de nouvelles controverses, des questions ont fait surface sur la santé financière de l'empire Stérin, l'homme d'affaires a revendu des sociétés et en a achetés d'autres, de nouveaux documents ont été rendus publics qui confirment le tableau que nous avions dressé mais qui mettent en relief certains détails. C'est pourquoi nous publions aujourd'hui, à l'occasion de notre partenariat avec le numéro hors-série de Socialter « Résister aux nouveaux fascismes », une nouvelle version mise à jour de l'organigramme des participations et investissements de Pierre-Édouard Stérin.
Comme il y a quelques mois, nous proposons ci-dessous la version complète de cet organigramme (disponible également au format PDF) et une version simplifiée.
Ces derniers mois, plusieurs médias se sont fait l'écho des difficultés financières que rencontrerait Pierre-Édouard Stérin. Ces difficultés ont été formellement démenties fin novembre par le biais d'un communiqué officiel qui assure que le modèle d'Otium reste « solide », avec un « recours mesuré à la dette », et que la valorisation de ses actifs « reposent sur des méthodes d'évaluation reconnues, objectives et indépendantes, conformes aux standards internationaux ». La Lettre a néanmoins révélé quelques semaines plus tard que Stérin avait contracté un nouvel emprunt de 100 millions d'euros auprès de la banque d'affaires américaine Jefferies. Qu'en disent les documents dont nous disposons ?
Il faut distinguer la valeur financière intrinsèque de l'empire Stérin des tensions ponctuelles de trésorerie auxquelles il pourrait être confronté.
Avant de répondre à cette question, il faut rappeler la manière dont fonctionne la machine économique construite par Pierre-Édouard Stérin. Celui-ci utilise l'argent provenant de Smartbox – les remontées de dividendes plus ou moins importantes selon les années, mais aussi l'importante trésorerie générée par cette activité – pour investir dans de nombreuses sociétés, dans l'optique de revendre ensuite ses participations avec une plus-value. Lors de la publication de la première version de cet organigramme, nous avions souligné la diversité des secteurs dans lesquels Stérin investit ainsi, depuis la restauration et les parcs de loisirs jusqu'au secteur numérique et aux biotechnologies en passant par l'hôtellerie, la comptabilité, ou les cosmétiques.
Il faut donc distinguer la valeur financière intrinsèque de l'empire Stérin des tensions ponctuelles de trésorerie auxquelles il pourrait être confronté lorsque le contexte est moins favorable à la revente de certaines de ces participations. À en croire le communiqué d'Otium, c'est exactement ce qui s'est passé ces derniers mois : « Otium procède à une rotation sélective de ses participations, en fonction de la maturité des actifs et de son objectif de rendement à long terme. Chaque cession intervient au moment le plus favorable pour maximiser la valeur créée et contribuer à l'atteinte de cet objectif, quel que soit le contexte de marché. Les transactions récemment évoquées dans la presse s'inscrivent dans la gestion active et sélective du portefeuille menée par Otium. » De fait, le contexte économique de ces derniers mois est plutôt compliqué pour tout le secteur du capital-investissement.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ cet égard, les fondamentaux du groupe et de sa tête de pont, B.A.D.21, ne paraissent pas menacés. La valeur des immobilisations financières continue à croître, ce qui donne du crédit à la prétention d'Otium de maintenir ses objectifs de croissance pour « atteindre 5 milliards d'euros d'actifs à horizon 2030 » (en 2025, ils étaient de 1,7 milliard d'euros). Le niveau d'endettement de la holding de tête, même s'il atteint désormais plus de 400 millions d'euros, ne paraît pas excessif par rapport aux capitaux propres de la société et n'est pas, en soi, un signe de difficultés financières.
Les derniers comptes de Smartbox ne suggèrent aucun danger immédiat.
Reste peut-être une fragilité plus profonde, pointée par La Lettre : la baisse régulière de la rentabilité de Smartbox, la « machine à cash » de l'empire Stérin. Les derniers comptes de la société irlandaise qui chapeaute les activités Smartbox, qui viennent tout juste d'être publiés (avec du retard par rapport aux années précédentes), présentent des résultats très similaires à ceux des années précédentes. On note cependant une baisse des effectifs de plus de 30% dans les sociétés Smartbox, ce qui confirme les témoignages selon lesquels une réduction drastique des coûts est en cours.
Initialement, pour porter le projet Périclès – la face la plus directement politique des projets de Stérin, révélé en 2024 par La Lettre et L'Humanité –, Stérin et ses acolytes avaient créé une association du même nom (et une autre baptisée Xanthippe, du nom de la femme du Périclès historique). Ces associations ont finalement été dissoutes début 2025 au bout de quelques semaines au profit d'un montage beaucoup plus complexe, avec une société de droit belge, séparée formellement de B.A.D.21 et baptisée Graal Holding, pour chapeauter l'ensemble et plusieurs filiales dont Participations et investissements rive droite (PIRD), le bras armé du projet en France selon le témoignage d'Arnaud Rérolle devant l'Assemblée nationale.
Pour la première fois, certaines de ces entités créées pour porter le projet Périclès ont publié leurs comptes, sur une période réduite de quelques mois.
Le 12 septembre 2025, PIRD a créé une filiale baptisée « IFPEL – Institut de formation et de promotion de l'engagement local », dirigée par Antoine Valentin. Ce dernier vient tout juste d'être élu député de Haute-Savoie sous l'étiquette UDR (Ciottiste) avec le soutien du Rassemblement national. Il est aussi le cofondateur de Politicae, l'association dédiée à la formation de candidats et élus locaux, soutenue par le Projet Périclès. On ne sait pas si l'IFPEL est un versant à but lucratif de Politicae, ou bien est destiné à se substituer à l'association.
Pour la première fois, certaines de ces entités créées pour porter le projet Périclès ont publié leurs comptes, sur une période réduite de quelques mois, entre janvier 2025 (date de leur création) à fin avril 2025. Sur cette période, Graal Holding affiche des ressources de près de 500 000 euros. Cet argent est réinvesti dans les autres sociétés de la nébuleuse Périclès comme Altiora Holding et probablement PIRD (qui n'a pas encore publié des comptes).
Surprise à la lecture de ces comptes : non seulement cette somme est très éloignée des 150 millions annoncés à terme par Stérin, mais elle ces financements viennent pour l'essentiel... de prêts. Comme ces derniers n'émanent pas de banques ou d'autres établissements de crédits, on peut supposer qu'il s'agit d'argent prêté par d'autres sociétés du groupe de Pierre-Édouard Stérin ou par Pierre-Édouard Stérin lui-même.
Il y a quelques mois, nous avions raconté comment Pierre-Édouard Stérin finançait également le Fonds du bien commun, son fonds de dotation soutenant divers projets ou associations chrétiens intégristes, anti-avortement et anti-droits sexuels (le versant « culturel » de sa croisade, dont Périclès est le versant « politique ») sous forme de prêts émanant d'autres sociétés du groupe. Une pratique très inhabituelle dans le secteur de la philanthropie dont se revendique Stérin, loin de l'image de généreux donateur qu'a cherché à cultiver l'homme d'affaires. Les derniers comptes de ce fonds de dotation montrent qu'il n'y a pas eu de changement sur ce point. C'est exactement le même mode de fonctionnement qui a, pour l'instant, été adopté pour Périclès.
Pierre-Édouard Stérin semble chercher à retarder le moment où il devra réellement débourser les fonds.
Ce mode de financement par des prêts pour le moins inhabituel pour des projets « philanthropiques », qui dans le cas de Périclès et du Fonds du bien commun ne seront jamais profitables. Contrairement aux investissements de Stérin dans la tech par exemple, il n'y a pas d'actifs de valeur qui puisse être vendu pour rembourser l'emprunt. Pierre-Édouard Stérin ne cherche pas à en tirer une quelconque forme de revenu puisqu'il a renoncé aux intérêts dûs par le Fonds du bien commun. L'homme d'affaires semble ainsi chercher à retarder le moment où il devra réellement débourser les fonds. Étrange posture pour quelqu'un qui déclare depuis des années qu'il va donner presque toute sa fortune et devenir un saint.
L'ensemble constitué par Odyssée Holding (domiciliée en Belgique) et Odyssée Impact (domicilié en France), regroupe sous la « marque » Hodós Capital toutes les participations dans des médias, des chaînes de réseaux sociaux, la réalité virtuelle et plus globalement toutes les entreprises « à impact ». Potentiellement profitables en elles-mêmes, ces investissements peuvent être mis par Stérin au service de sa croisade culturelle. C'est aussi par ce biais que Stérin semble avoir pris le contrôle du club de rugby Biarritz Olympique. Les sommes en jeu sont ici bien plus importantes, avec 52 millions d'actifs immobilisés à fin avril 2025, dont les participations dans Médiane (Marmeladz, Cerfia, etc.) pour 8,5 millions d'euros, la Foncière du bien commun pour 2,8 millions et le Canon Français pour 2,2 millions.
Les derniers documents divulgués par diverses entités contrôlées par Stérin confirment certaines cessions dont s'était fait écho la presse, comme la revente de ses parts dans les coffrets cadeaux Blissim. Des réorganisations sont également en cours avec la création de nouvelles holding, comme Alpera Partners destinée à regrouper des « plateformes » thématiques de filiales dans le nucléaire (Alfeor), les logiciels (Comet Software) ou l'industrie de la santé (Enosium Life Science).
L'homme d'affaires a pris des participations dans deux sociétés qui confirment son obsession pour les questions de famille et de natalité.
L'homme d'affaires a également pris des participations dans deux sociétés qui confirment son obsession pour les questions de famille et de natalité : Yada, dédiée à l'accompagnement des nouveaux parents, et Coopléo, consacré au soutien aux couples en crise... Il affiche des ambitions dans le secteur de l'éducation supérieure avec STAMP, un groupe privé de formation qui ne contrôle pour l'instant qu'une école, l'Institut français de l'hôtellerie.
Pierre-Édouard Stérin a également mis quelques centaines de milliers d'euros dans Choiseul Africa, un réseau d'influence dans les milieux économiques africains, émanation de l'Institut Choiseul, un think tank dédié à la géopolitique créé par Pascal Lorot. Ce dernier, ancien membre du Club de l'Horloge et élu de droite, a travaillé pour plusieurs groupes du CAC 40 dont TotalEnergies. Son Choiseul Magazine avait consacré un peu avant cette prise de participation sa « une » à l'homme d'affaires d'extrême droite, « investisseur et entrepreneur au parcours exceptionnel, qui réinvente la philanthropie à la française ». La société Choiseul Africa compte parmi ses « partenaires » diverses entreprises tricolores mais aussi des institutions publiques comme Bpifrance ou l'Agence française de développement.
Cette prise de participation de Stérin est-il simplement un échange de bons procédés avec Pascal Lorot et un moyen de mettre un pied dans le think tank et les réseaux de ce dernier, ou bien le signe d'un intérêt naissant pour l'Afrique ? C'est pour l'instant son seul investissement en lien avec ce continent.
Enfin, parmi les nouvelles participations, il y évidemment l'entrée de Stérin au capital du magazine Valeurs actuelles, officialisée en novembre, aux côtés de deux autres investisseurs, Benjamin La Combe et Alexis Caude. Les trois partenaires ont chacun un tiers de l'affaire, via un nouveau fonds baptisé LCS Holding. C'est – chose rare pour lui – un investissement personnel de Pierre-Édouard Stérin.
Les controverses qui accompagnent désormais chacun des nouveaux investissements de l'homme d'affaires commencent à faire sentir leurs effets. Plusieurs médias dans lesquels il avait pris des participations ont préféré organiser sa sortie de leur capital, à commencer par Le Crayon en octobre dernier. Plus récemment, son retrait de Neo.tv et du média Lou, qu'il détenait via Odyssée Holding, a été annoncé. Les documents disponibles ne permettent pas de confirmer si, au-delà du coup de communication, Stérin est entièrement sorti du capital de ce média dans lequel il avait mis 3,3 millions d'euros.
Les controverses qui accompagnent désormais chacun des nouveaux investissements de Pierre-Édouard Stérin commencent à faire sentir leurs effets.
L'Humanité s'est également fait l'écho d'une volonté des fondateurs des Cités immersives, un ensemble de sociétés qui organisent des expositions en réalité virtuelle, de prendre leur distance avec leur encombrant actionnaire. Là encore, la prudence s'impose, le groupe étant bien arrimé dans l'écosystème Stérin puisqu'il est logé dans les locaux du Fonds du bien commun et détenu à près de 70 % par Odyssée Holding. Mais sans doute veut-il « adoucir » son image à un moment où il cherche à lancer de nouveaux projets dans plusieurs villes et où le nom de l'homme d'affaires devient de plus en plus sulfureux. Sans forcément renier son alignement sur les objectifs et les valeurs de cet encombrant parrain.
C'est exactement ce qu'a essayé de faire ces derniers mois la « Nuit du bien commun », en se dissociant publiquement de Pierre-Édouard Stérin (lire notre enquête de décembre). Ce dernier a annoncé en juin dernier sa démission du conseil d'administration de la « Nuit » et aurait même cédé une partie de ses parts dans la société Obole, organisatrice de l'événement, recapitalisée dans le même temps grâce à l'argent d'un certain... Vincent Bolloré. La « Nuit » et en particulier la société Obole restent donc, plus que jamais, enracinées dans l'écosystème de la droite chrétienne intégriste.
Cette mise à jour s'appuie avant tout sur les comptes et rapports annuels publiés depuis septembre 2025 par les diverses entités qui composent l'empire de l'homme d'affaires d'extrême droite. Avec une limite importante : ces documents exposent une situation qui date déjà, au moment de leur parution, de plusieurs mois auparavant. Or l'empire économique de Stérin est particulièrement fluctuant de par la nature même de son activité d'investissement, qui le voit entrer et sortir de sociétés en fonction des opportunités qu'il identifie avec ses équipes et des plus-values qu'il peut réaliser. Par ailleurs, son image de plus en plus toxique pousse, comme on le verra, certains partenaires ou investisseurs à le faire sortir de leur capital ou à minimiser ou cacher sa présence.
Nous avons tenté, autant que possible de recouper les informations dont faisaient état ces sources avec celles parues ces derniers mois dans la presse sur les investissements et désinvestissements de Stérin – avec cette difficulté supplémentaire que, comme nous l'expliquions lorsque nous avons publié la première version de cet organigramme, l'homme d'affaires et ses acolytes pratiquent allègrement le caviardage de leurs comptes rendus d'assemblée générale et rapports annuels, qu'ils réorganisent leur empire en permanence et qu'ils adorent brouiller les pistes en utilisant des noms génériques (comme Otium ou désormais Hodós Capital) qui ne sont pas des sociétés mais de simples marques.
31.01.2026 à 12:57
Des documents suggèrent que, contrairement à ce que suggère la direction du groupe, Capgemini Government Solution fournissait déjà des services de « skip tracing » à la police anti-migrants de Trump avant la signature de son nouveau contrat controversé en décembre.
Suite à nos révélations sur le contrat signé en décembre par une filiale américaine de Capgemini avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump, la direction du groupe – qui avait jusqu'ici refusé de répondre à nos questions – a (…)
Des documents suggèrent que, contrairement à ce que suggère la direction du groupe, Capgemini Government Solution fournissait déjà des services de « skip tracing » à la police anti-migrants de Trump avant la signature de son nouveau contrat controversé en décembre.
Suite à nos révélations sur le contrat signé en décembre par une filiale américaine de Capgemini avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump, la direction du groupe – qui avait jusqu'ici refusé de répondre à nos questions – a fini par réagir, d'abord sur le réseau Linkedin par la voix de son patron Aiman Ezzat, puis via un courrier interne.
Dans ces communications destinées à calmer des salariés scandalisés par la collaboration de leur entreprise avec l'agence la plus controversée de l'administration Trump, les dirigeants du groupe ont plaidé l'ignorance, et assuré d'une part que ce contrat n'était « pas en cours d'exécution » du fait d'un recours, et d'autre part qu'il était en train d'être réexaminé parce que la mission de « skip tracing » – autrement dit de traque et localisation de cibles potentielles pour les agents de l'ICE en vue de leurs opérations de détention et de déportation – ne correspond pas à « ce que [Capgemini font habituellement en tant qu'entreprises de services et de technologie ».
L'Observatoire des multinationales révèle aujourd'hui que la direction de Capgemini ne dit pas la vérité, que ce soit par omission délibérée ou pour avoir été trompée par les dirigeants de leur filiale Capgemini Government Solutions LLC.
Dès le 9 octobre, un des contrats précédents de cette filiale avec le Department for Homeland Security (DHS), l'agence qui chapeaute l'ICE, a été discrètement amendé pour ajouter la fourniture de services de « skip tracing » pour la police anti-migrants, pour plus de 7 millions de dollars. L'ordre de commande précise que cette modification fait suite à un « énoncé des travaux » signé au même moment . En juillet, a été finalement adoptée la « One Big Beautiful Bill » voulue par Donald Trump, qui a augmenté massivement les moyens financiers de l'ICE.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donC'est le 31 octobre 2025 qu'a été officiellement lancé l'appel d'offres plus vaste de l'ICE pour des services de « skip tracing » auquel Capgemini a également répondu pour se voir adjuger en décembre la part du lion du contrat. Sa rémunération finale sera fonction du nombre de personnes qu'elle aura contribué à détenir et faire expulser, à la manière d'un chasseur de primes.
Le document mis au jour par l'Observatoire des multinationales suggère donc qu'à cette date l'entreprise française avait déjà en réalité commencé, via sa filiale américaine et contrairement à ce qu'affirme sa direction, à offrir de tels services à l'ICE.
Le média américain The Intercept a identifié en décembre les entreprises bénéficiaires de ce contrat. Capgemini Government Solutions arrive en premier avec 365 millions de dollars potentiels, suivie de Bluehawk, entreprise qui travaillait surtout jusque là avec le Pentagone et les services secrets, pour 200 millions, de BI, une filiale du géant de la détention Geo Group, pour 112 millions, et quelques autres pour des montants inférieurs. Toutes sont, comme la filiale de Capgemini, spécialisées dans la sous-traitance pour l'administration fédérale américaine.
Les relations entre Capgemini Government Solutions et ICE sont anciennes et étroites, comme le relate une enquête publiée par Les jours. Plusieurs contrats se sont succédé au fil des ans pour des sommes se chiffrant en dizaines de millions de dollars, pour du soutien logistique ou à la gestion des centres de détention de migrants, entre autres services.
Avec la modification de contrat d'octobre et le nouveau contrat signé en décembre, la filiale du groupe français a poussé encore plus loin sa collaboration avec une agence que Donald Trump utilise de plus en plus comme sa milice pour non seulement instiller un climat de terreur parmi les migrants mais aussi intimider ses opposants dans les grandes villes et les États à majorité démocrate. Et Capgemini n'intervient plus seulement au niveau du soutien logistique, mais dans le cœur de la machine.
Un conseil d'administration extraordinaire du groupe est annoncé pour ce week-end.
22.01.2026 à 10:24
Il y a tout juste un an, Donald Trump faisait son grand retour à la Maison Blanche. Cette longue année a été marquée par la chasse aux migrants, l'alliance avec les milliardaires de la tech, une politique étrangère au service des multinationales et un démantèlement partiel de l'État fédéral. Mais aussi par des tentatives de réponse et des résistances. C'est l'occasion de faire un premier bilan et de vous repartager une sélection de nos articles sur le sujet.
La coalition Trump inspire les (…)
Il y a tout juste un an, Donald Trump faisait son grand retour à la Maison Blanche. Cette longue année a été marquée par la chasse aux migrants, l'alliance avec les milliardaires de la tech, une politique étrangère au service des multinationales et un démantèlement partiel de l'État fédéral. Mais aussi par des tentatives de réponse et des résistances. C'est l'occasion de faire un premier bilan et de vous repartager une sélection de nos articles sur le sujet.
La seconde victoire électorale de Donald Trump est aussi l'aboutissement d'une guerre culturelle de long terme menée par la droite américaine, sous le signe d'une alliance entre tenants de l'ultralibéralisme économique et mouvements évangélistes et ultraconservateurs. Cette guerre a été menée à travers des think tanks, des instituts de formation et d'autres organisations abondamment financées par des milliardaires comme les frères Koch – quand bien même ces derniers ne se reconnaissent pas forcément dans le résultat final.
L'expression la plus emblématique de cette synthèse est le « Project 2025 » coordonné par la Heritage Foundation, ex membre du réseau Atlas (lire « Project 2025 », ou comment la droite américaine imagine une seconde présidence Trump). Trump a cherché à s'en distancer durant la campagne électorale, mais ce qui s'est passé depuis son retour à la Maison Blanche ressemble d'assez près à une stricte mise en œuvre de ce programme [1].
C'est le même type d'alliance que les extrêmes droites françaises et européennes veulent faire advenir de ce côté de l'Atlantique.
À la « coalition Trump » se greffent d'autres composantes, comme le rappelle Maya Kandel dans l'entretien qu'elle nous a accordé : la droite populiste MAGA et les « Tech Bros ». Autant de familles aux intérêts et aux visions du monde souvent divergentes, mais qui réussissent à s'allier ne serait-ce que contre de leurs ennemis communs : l'État, les impôts, les services publics et les élites libérales et progressistes.
C'est le même type d'alliance que les extrêmes droites françaises et européennes veulent faire advenir de ce côté de l'Atlantique. Le RN de Jordan Bardella multiplie les gestes de séduction auprès du grand patronat français, et les financements d'un Pierre-Édouard Stérin dans la politique et la guerre culturelle – guidés par son bras droit François Durvye ou par Alexandre Pesey – sont directement inspirés par les modèles américains (lire par exemple Bourse Tocqueville : quand les milieux ultraconservateurs français vont chercher l'inspiration dans l'Amérique trumpiste).
À ne considérer que la dimension « populiste » de Trump et de sa coalition, on pourrait voir dans certaines de ses actions une réaffirmation du politique face aux pouvoirs économiques. Il aime se mettre en scène en train de donner des ordres aux grandes multinationales pour obtenir une relocalisation de leur production, une baisse des prix (des médicaments par exemple) ou la fin de leurs relations commerciales avec la Chine. Récemment encore, le locataire de la Maison blanche a promis un plafonnement des intérêts sur les cartes de crédit et une limitation par le gouvernement des dividendes, rachats d'actions et rémunérations patronales des grandes entreprises de défense vivant grâce aux contrats fédéraux. Autant de grain à moudre pour les électeurs MAGA de base, mais beaucoup de ces annonces ne se traduisent jamais en mesures concrètes.
Il n'y a pas besoin de gratter beaucoup cette façade populiste pour voir un État plus que jamais mis au service d'intérêts privés.
En réalité, il n'y a pas besoin de gratter beaucoup cette façade populiste pour voir un État plus que jamais mis au service d'intérêts privés. Trump semble vouloir l'administration fédérale et son appareil diplomatique comme une entreprise (qui lui appartiendrait), profitant de visites d'État pour signer des contrats bénéficiant aux sociétés qu'il contrôle ou mettant ses intérêts personnels ou ceux de ses amis dans la balance dans les négociations diplomatiques.
Du plan de paix et de reconstruction de Gaza donnant une large place aux intérêts financiers et immobiliers jusqu'à sa récente intervention militaire au Venezuela et sa prise de contrôle des ressources pétrolières du pays, en passant par ses velléités d'annexion du Groenland, riche en ressources naturelles, ou le soutien monnayé à l'Ukraine en échange de solides garanties économiques, toute la politique étrangère de l'administration actuelle mélange constamment les intérêts de sécurité des États-Unis, les intérêts des multinationales américaines et en particulier celles qui sont contrôlées par les alliés de Trump, et les intérêts particuliers de sa famille.
Cette fusion du politique et de l'économique est d'ailleurs totalement revendiquée par le président américain. En témoigne aussi à sa manière l'entrée de l'État fédéral au capital de multinationales comme le fabricant de semi-conducteurs Intel, le spécialiste du nucléaire Westinghouse ou encore des firmes minières.
Le gouvernement Trump est peuplé de milliardaires, comme le Secrétaire au Trésor Scott Bessent, du fonds d'investissement Key Square, le Secrétaire au Commerce Howard Lutnick, patron des fonds Cantor Fitzgerald et BGC Group, ou Chris Wright, le Secrétaire à l'Énergie, fondateur d'une entreprise de gaz de schiste. Et bien entendu Elon Musk, propulsé à la tête d'une nouvelle agence semi-officielle, le DOGE, censée réduire drastiquement les dépenses fédérales et le nombre de fonctionnaires.
D'autres exercent une influence plus indirecte. L'intérêt de Trump pour le Groenland remonte aux suggestions de son ami Ronald Lauder (héritier de la fortune Estée Lauder) qui a multiplié les investissements dans ce territoire. Plus récemment, au moment de la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, ce sont les intérêts d'un autre allié et donateur de Trump, Paul Singer d'Elliott Management, qui ont attiré l'attention. En novembre 2025, son groupe a fait l'acquisition pour un prix avantageux d'un ensemble d'actifs pétroliers appartenant à une société vénézuélienne et notamment de raffineries sur la côte Sud des Etats-Unis conçues spécialement pour traiter le pétrole lourd de ce pays.
Parmi les milliardaires qui gravitent autour de Trump, nous nous sommes attardés sur le fondateur d'Oracle Larry Ellison. Oracle a collaboré au « Project 2025 » et est un bénéficiaire des politiques de soutien massif au développement de l'IA. Ellison doit également hériter de l'application TikTok aux États-Unis, pour compléter un empire médiatique qui inclut Paramount et la chaîne CBS et peut-être demain Warner et CNN.
Beaucoup de ces milliardaires sont âgés, de la même génération que Trump, et l'ont croisé au début de sa carrière alors qu'il n'était encore qu'un promoteur immobilier de New York. Un profil qui correspond aussi à celui de Bernard Arnault, le propriétaire de LVMH, qui ne cache pas ses liens avec le président américain.
L'alliance entre Trump et la tech ne reflète pas seulement des intérêts économiques partagés. C'est aussi une nouvelle pratique de gouvernement.
Dans une enquête en deux volets, nous sommes revenus sur les raisons du ralliement à Trump des patrons de la Silicon Valley. Les milliardaires de la tech peuvent déjà se féliciter de cet investissement puisqu'ils ont obtenu tout ce qu'ils souhaitaient ou presque : non seulement la fin des velléités de régulation, mais une politique de soutien massif à ces secteurs. Lire Les milliardaires de la tech et Trump : retour sur un basculement et Les milliardaires de la tech et Trump : ce qu'ils ont obtenu.
La dérégulation du secteur des cryptomonnaies bénéficie en outre directement à la famille Trump, comme nous l'a expliqué la spécialiste américaine Molly White.
L'alliance entre Trump et la tech ne reflète pas seulement des intérêts économiques partagés. C'est aussi, comme le rappelle Olivier Tesquet dans l'entretien que nous avons consacré au livre qu'il a cosigné avec Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds, une nouvelle pratique de gouvernement utilisant les outils numériques pour démanteler une partie de l'administration fédérale avec le DOGE ou pour mener la répression contre les migrants et les opposants avec Palantir (lire notre article.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donDès 2024, nous avons révélé comment des filiales de certaines entreprises tricolores aux États-Unis avaient soutenu des candidats trumpistes (lire Campagne électorale américaine : les troublants financements d'Airbus, EDF et Sanofi).
Aujourd'hui, la plupart des groupes français préfèrent garder une attitude prudente, évitant de critiquer ouvertement l'administration américaine pour profiter des opportunités que leur offre le nouveau monde trumpien. Un groupe comme TotalEnergies par exemple est l'un des principaux bénéficiaires de la volonté d'inonder l'Europe de gaz venu des États-Unis. Le champion français du pétrole et du gaz a bénéficié d'une faveur de l'administration américaine, qui a débloqué un crédit à l'exportation pour ses projets gaziers au Mozambique, alors que les gouvernements européens ont choisi de ne pas le faire ou d'y renoncer.
Bernard Arnault s'est démené cet été auprès des responsables européens pour qu'ils modèrent leur réponse aux menaces de Trump et concluent un accord commercial avec lui.
Rodolphe Saadé, patron du groupe de transport et de logistique CMA-CGM, s'est rendu en personne à Washington pour montrer patte blanche au président américain et promettre, comme d'autres groupes français, des milliards d'investissements dans le pays (lire Les entreprises françaises face à la vague tarifaire américaine). Bernard Arnault, le patron de LVMH, s'est démené cet été auprès des responsables européens pour qu'ils modèrent leur réponse aux menaces de Trump et concluent un accord commercial avec lui.
Certaines entreprises françaises ont même choisi de collaborer activement aux politiques trumpistes même les plus controversées. C'est le cas, comme nous l'avons révélé ce mercredi, de Capgemini, qui a passé un nouveau contrat en décembre avec la force anti-migrants ICE pour lui fournir des services de « recherches de personnes » en vue de leur déportation.
Juste après l'élection de Trump, plusieurs dirigeants de grandes entreprises tricolores n'ont pas caché leur souhait de voir arriver en France le type de politiques mises en œuvre outre-Atlantique en matière de dérégulation, de coupes budgétaires, de numérique ou d'énergie.
Certes, on ne voit pas de reculs très visibles sur des questions comme les politique de diversité et de lutte contre les discriminations dans les entreprises, qui ont été l'une des premières cibles de Trump (lire Les entreprises face à la croisade anti-diversité). Et ce, alors que des grandes entreprises françaises avaient reçu une lettre de l'ambassade américaine à Paris les enjoignant de mettre fin à toute initiative dans ce domaine.
Sur d'autres sujets, par contre, l'alignement des agendas est beaucoup plus clair. Une alliance entre administration Trump, extrême droite et multinationales américaines et européennes a ainsi réussi à faire vider de son contenu la directive européenne sur le devoir de vigilance des multinationales, adoptée en 2024 après des années de lutte de la société civile (lire Comment ExxonMobil et Trump ont fait démanteler une législation européenne sur le climat et les droits humains).
Cette première cible était hautement symbolique puisqu'elle visait précisément à réaffirmer l'impunité des pouvoirs de l'argent face aux remises en causes sociales et écologiques. D'autres législations sont désormais dans le viseur, sur le numérique notamment.
[1] Voir ce « tracker ».
21.01.2026 à 08:00
ICE, la milice anti-migrants de Trump, est à nouveau au centre de l'actualité depuis l'assassinat de Renee Good à Minneapolis. De nombreuses entreprises profitent à plein de l'expansion du budget et des activités de cette agence, dont un groupe du CAC 40 : Capgemini.
La police anti-migrants ICE (Immigration and Customs Enforcement) est à nouveau au centre des controverses aux États-Unis après l'assassinat par balles, le 7 janvier dernier, de Renee Good par un fonctionnaire de l'ICE à (…)
ICE, la milice anti-migrants de Trump, est à nouveau au centre de l'actualité depuis l'assassinat de Renee Good à Minneapolis. De nombreuses entreprises profitent à plein de l'expansion du budget et des activités de cette agence, dont un groupe du CAC 40 : Capgemini.
La police anti-migrants ICE (Immigration and Customs Enforcement) est à nouveau au centre des controverses aux États-Unis après l'assassinat par balles, le 7 janvier dernier, de Renee Good par un fonctionnaire de l'ICE à Minneapolis.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche il y a un an, cette agence fédérale qui fonctionne de facto comme une milice au service d'un pouvoir exécutif de plus en plus autoritaire se distingue par ses méthodes violentes et arbitraires, ciblant de manière indiscriminée des individus suspectés d'être des migrants sans papiers.
Si la création de l'ICE date de l'administration Bush, dans la foulée des attentats du 11 septembre, elle a vu son budget exploser sous la nouvelle administration. La « One Big, Beautiful Bill » de Trump a fléché environ 170 milliards de dollars pour les opérations anti-migrants, dont plusieurs dizaines de milliards pour l'ICE, qui apparaît désormais comme l'agence la mieux financée de toute l'histoire des États-Unis. D'un peu plus de 9 milliards de dollars en 2025, son budget annuel devrait passer à 11 milliards en 2026.
Cette manne profite à de nombreuses entreprises qui fournissent l'ICE en biens et services divers, allant des armes et équipements de protection aux services numériques en passant par la détention et le transport des victimes de l'agence.
Parmi ces entreprises, un nom retient l'attention, puisque c'est celui d'un champion français des services, pilier de la Bourse de Paris qui figure dans l'indice CAC 40 depuis 1988 : Capgemini. Une des filiales américaines du groupe, Capgemini Government Solutions, s'est vu attribuer il y a quelques semaines par l'ICE un nouveau contrat. Son objet est sans ambiguïté : obtenir « des services de recherches de personnes (skip tracing) à l'échelle nationale » pour les opérations de l'ICE. Un premier versement a été débloqué pour 4,8 millions de dollars en décembre, mais le contrat pourrait rapporter au final à l'entreprise française jusqu'à 365 millions de dollars, en fonction de critères de performance, comme l'explique L'Oeil du 20 heures.
Selon les bases de données gouvernementales, Capgemini est un partenaire historique de l'ICE, avec des contrats depuis au moins 2007, dont certains se chiffrent en dizaines de millions de dollars.
Les prestations offertes par le géant français vont de la « planification des détentions » et des lits nécessaires à du support informatique. L'entreprise s'est même vantée de ce partenariat dans la section « histoires de clients » de son site web, assurant que « l'équipe de Capgemini travaille étroitement pour aider [ICE] à, minimiser le temps requis et le coût de la déportation de tous les étrangers illégaux déportables hors des États-Unis » [1].
L'entreprise française n'est certes pas la seule à se mettre au service de l'ICE. Dans des précédents articles, l'Observatoire des multinationales avait attiré l'attention, notamment, sur le rôle du cabinet de conseil Deloitte et de Palantir, la firme de services numériques fondée par Peter Thiel. En septembre dernier, la CGT de Capgemini alertait d'ailleurs sur le rapprochement de leur entreprise avec Palantir. On ne sait pas à ce stade quels sont les outils utilisés par Capgemini pour le compte de l'ICE dans sa mission de skip tracing et s'ils incluent ceux de Palantir.
Parmi les fournisseurs privilégiés de l'ICE, on trouve en première place des entreprises de détention et de prisons privées comme CoreCivic et Geo Group, qui ont vu leurs bénéfices exploser en 2025. Mais aussi des firmes de sécurité comme G4S, des entreprises d'armes légères comme Glock ou Atlantic Diving Supply. Des spécialistes de la surveillance et de la reconnaissance faciale comme Clearview ou l'entreprise israélienne Cellebrite sont également de la fête.
Certains des partenaires de l'agence sont des marques bien connues du grand public et des consommateurs, y compris en France, comme Dell, Motorola, Comcast, FedEx ou Xerox. Au final, la mise en place de la politique anti-migrants de Trump aura été une véritable aubaine pour de nombreuses entreprises locales ou nationales, dont les membres de la nouvelle administration ou leurs proches ont également cherché à profiter personnellement [2].
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donLes activités de l'ICE étant au centre des résistances à Trump et à ses politiques, les firmes qui font affaire avec l'agence sont particulièrement ciblées par les opposants aux États-Unis, à travers des campagnes de boycott [3] ou bien en interne, via des demandes de désinvestissement portées par des employés, chez Microsoft par exemple. Rien de tel n'est signalé pour l'instant au sein de Capgemini.
Contacté pour cet article, le siège du groupe français ne nous a pas répondu.
Le directeur général du groupe a fini par réagir sur le réseau Linkedin en indiquant que le conseil d'administration du groupe était en train de « revoir la nature et l'étendue de ce contrat ». Dans ce conseil d'administration, on trouve plusieurs pontes du CAC 40 dont le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné.
[1] Cette page a été effacée suite à la publication de notre article, mais on la trouve encore ici. Voir une capture d'écran là.
[2] Voir par exemple cette enquête de Propublica sur la Secrétaire à la sécurité intérieure Kristi Noem.
[3] Voir par exemple ici ou cet article.
20.01.2026 à 10:51
Le retour aux affaires Donald Trump a entraîné une reconfiguration profonde de la donne internationale et des relations entre l'économique et le politique, l'argent et le pouvoir.
- Un an de Trump / États-Unis, pouvoir des entreprises, normes et régulations, fiscalité, accords de commerce et d'investissement, surveillance, nouvelles technologies, capture
Il y a tout juste un an, Donald Trump faisait son grand retour à la Maison Blanche. Ce retour aux affaires a galvanisé les forces les plus réactionnaires, et entraîné une reconfiguration profonde de la donne géopolitique et des relations entre l'économique et le politique, l'argent et le pouvoir. Sélection de nos articles sur un an de trumpisme.
31 octobre 2024, par Olivier Petitjean
Des groupes français présents aux États-Unis ont financé, via leurs « political action committees », les campagnes électorales de candidats républicains représentant l'aile la plus dure du parti, dont beaucoup ont refusé de reconnaître les résultats de l'élection de 2020. Une liste dans laquelle on trouve des noms comme Pernod Ricard ou Sanofi, mais aussi des entreprises contrôlées par l'État français comme Airbus, Thales ou... EDF. Un signe de plus de la normalisation des politiques extrémistes au sein des milieux d'affaires ?
4 mars 2025, par Anne-Sophie Simpere
Derrière les attaques spectaculaires d'Elon Musk contre les agences fédérales américaines, une autre bataille se prépare en coulisses : celle de l'extension des baisses d'impôts imposées par Trump en 2017, avec à la clé un coût astronomique pour les finances publiques américaines, et une cure d'austérité beaucoup plus drastique qui affecterait l'ensemble de la population.
7 mai 2025, par Anne-Sophie Simpere
L'entreprise spécialiste de l'analyse de données cofondée par Peter Thiel vient d'obtenir un nouveau contrat de 30 millions de dollars pour aider l'administration fédérale à traquer et déporter les migrants. Un autre exemple – au-delà de la figure emblématique d'Elon Musk – de la collaboration entre une partie du secteur de la tech et la présidence Trump.
16 mai 2025, par Clarisse Dooh
À travers les programmes de « diversité, équité et inclusion » (DEI), Donald Trump cible surtout un symbole, qui renvoie à l'héritage du mouvement des droits civiques et plus récemment au mouvement « Black Lives Matter ».
1er juillet 2025, par Anne-Sophie Simpere
Derrière le ralliement d'Elon Musk et d'autres grands financiers de la Silicon Valley à l'ultradroite américaine, il y a une opposition forcenée à la régulation de l'IA et des cryptomonnaies, mais aussi un intérêt commun avec le secteur des énergies fossiles à ne pas entraver la consommation des énergies polluantes. Six mois après la réélection de Donald Trump, les grands pontes de la Silicon Valley peuvent déjà se féliciter d'avoir misé sur le candidat républicain.
6 octobre 2025, par Rihab Latrache
Les groupes français semblent déboussolés face à la guerre commerciale déclarée par Donald Trump et à ses annonces parfois contradictoires sur les droits de douane. Certains patrons ont cherché à s'attirer les faveurs du nouveau locataire de la Maison Blanche, sans forcément s'en trouver mieux lotis. D'autres font le gros dos. Tous ou presque en appellent à l'Europe pour les défendre, en l'encourageant à déréguler davantage.
9 octobre 2025, par Séverin Lahaye
L'Union européenne est en train de totalement vider de sa substance la directive sur le devoir de vigilance des multinationales, pourtant adoptée et entrée en vigueur en 2024. Le résultat des pressions de l'administration Trump et d'une campagne de lobbying orchestrée par le géant pétrolier ExxonMobil.
16 octobre 2025
Depuis la réélection de Donald Trump, les courants les plus réactionnaires de la Silicon Valley semblent occuper le devant de la scène à travers des figures comme Elon Musk, Peter Thiel ou Curtis Yarvin. Dans leur livre Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet proposent une radiographie de ce courant politique qui allie vision du monde ultra-réactionnaire et mysticisme technologique exacerbé. Et dont les outils et les idées inspirent de plus en plus la politique de l'administration américaine. Entretien.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un don19.12.2025 à 10:42
Le média Disclose attaqué en diffamation par l'entreprise Thales, trois plaintes en deux semaines contre StreetPress… Les procédures judiciaires à l'encontre des médias se multiplient. Dans son livre Réduire au silence : comment le droit est perverti pour bâillonner les médias et les ONG, la juriste Sophie Lemaître dresse un panorama des attaques en justice menées par les États et les milieux économiques contre la société civile. Un moyen efficace pour intimider, épuiser financièrement et au (…)
- Entretiens / Les batailles du droit, procès bâillons, liberté d'expression et de la presse, France, Italie, Droit à l'information
Le média Disclose attaqué en diffamation par l'entreprise Thales, trois plaintes en deux semaines contre StreetPress… Les procédures judiciaires à l'encontre des médias se multiplient. Dans son livre Réduire au silence : comment le droit est perverti pour bâillonner les médias et les ONG, la juriste Sophie Lemaître dresse un panorama des attaques en justice menées par les États et les milieux économiques contre la société civile. Un moyen efficace pour intimider, épuiser financièrement et au final faire taire les acteurs critiques des pouvoirs en place. Entretien.
Pouvez-vous d'abord nous expliquer ce qu'est une procédure-bâillon ?
Sophie Lemaître [1] : Une procédure-bâillon, ou SLAPP en anglais (Strategic Lawsuit Against Public Participation, « plainte stratégique contre la participation du public »)), désigne une procédure judiciaire abusive dont l'objectif est de cibler les personnes qui participent au débat public, comme les journalistes, les militants, les chercheurs ou les lanceurs d'alerte.
Pour qu'une action en justice soit qualifiée de procédure-bâillon, plusieurs critères doivent être examinés, bien que tous ne soient pas nécessaires. D'abord, la procédure doit faire suite à une forme de communication publique — un communiqué de presse, un article, une présentation devant un public — et porter sur un sujet d'intérêt public — corruption, environnement, santé, etc. On regarde également le déséquilibre dans le rapport de force entre le plaignant — entreprise, personnalité publique ou du milieu des affaires, qui sont les trois figures qui intentent le plus de procédures-bâillons — et la personne poursuivie. Par exemple, entre une entreprise avec un chiffre d'affaires de plusieurs milliards d'euros et une association avec un budget de 100 000 euros.
On s'intéresse aussi au montant des dommages et intérêts demandés : un euro symbolique, ou plusieurs centaines de milliers, voire millions d'euros, comme c'est le cas pour Greenpeace aux États-Unis ?
Enfin, le comportement du plaignant constitue un indicateur assez révélateur, par exemple s'il utilise des arguments fallacieux, fait durer la procédure en épuisant toutes les voies de recours, retire sa plainte le jour du procès, multiplie les procédures judiciaires ou initie l'action dans une juridiction étrangère.
Quels sont les fondements les plus utilisés dans le cadre d'une procédure-bâillon ?
Réduire au silence. Comment le droit est perverti pour bâillonner les médias et les ONG
Par Sophie Lemaître, Rue de l'échiquier, 2025, 256 pages, 21 euros.
La diffamation reste la qualification la plus utilisée dans le monde, car elle est extrêmement dissuasive. Dans la majorité des pays, c'est une infraction pénale, et le prévenu peut encourir une peine d'amende et/ou une peine de prison. Le cas de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia est emblématique : au moment de son assassinat en 2017, elle faisait l'objet de 48 poursuites en diffamation, au civil et au pénal. Sa famille a dû poursuivre son combat judiciaire des années après son décès, ayant « hérité » de ces actions – une particularité du droit maltais.
D'autres fondements sont également utilisés, comme le dénigrement. L'ONG Bloom, une association de protection de l'environnement, fait actuellement l'objet d'une action en justice pour ce motif, avec 646 000 euros de dommages et intérêts réclamés. Récemment, le média français Warning Trading a été poursuivi et condamné à 38 000 euros de dommages et intérêts pour dénigrement. Certaines entreprises utilisent le secret des affaires pour attaquer des médias, comme le fait la Monnaie de Paris à l'encontre du média La Lettre, en lui demandant 100 000 euros de dommages et intérêts.
Au niveau européen, les autres fondements les plus utilisés sont l'atteinte à la vie privée et la violation du règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD). L'injure ou la diffusion d'informations fausses et trompeuses peuvent aussi être invoquées. La liste des infractions utilisables est très longue, il suffit juste pour ces entreprises de faire preuve d'un peu de créativité…
Comment ces procédures affectent-elles les journalistes ?
Ces procédures détournent les ressources des médias et des journalistes de leur mission d'information.
La première conséquence est d'ordre financière. Les frais d'avocat et de justice peuvent s'élever à 5 000 euros, voire 50 000 euros par affaire en fonction de la complexité du dossier ou si la procédure se poursuit en appel et en cassation. Ces procédures détournent les ressources des médias et des journalistes de leur mission d'information. Ils vont devoir consacrer des milliers d'heures à se documenter, à rencontrer des avocats, à assister aux audiences, ce qui peut les conduire à la faillite, comme cela pourrait être le cas avec Warning Trading. Mediapart prévoit chaque année un budget d'environ 400 000 euros pour ses frais de justice. Mais la plupart des médias n'ont pas les moyens de budgétiser une telle somme, ni même d'avoir des juristes ou des avocats en interne. La situation est encore plus difficile pour un journaliste freelance, seul et sans structure pour l'accompagner financièrement et juridiquement dans une procédure.
Les procédures-bâillons ont également un fort coût émotionnel : être mis en examen ou avoir le statut de prévenu remet en cause la crédibilité et la réputation du journaliste. Elles ont aussi un effet dissuasif : certains journalistes peuvent renoncer à enquêter sur l'entreprise, la personnalité politique ou d'affaires en question, s'ils jugent le risque trop important. L'impact final concerne les citoyens, car sans journalistes, nous perdons l'accès à une information fiable et documentée.
Y a-t-il un secteur, un type d'entreprise qui utilise plus les procédures-bâillons que les autres ?
Nous n'avons pas de chiffres précis, mais les personnes qui travaillent sur les questions environnementales ou de corruption sont plus à risque. L'ONG EarthRights International a recensé 152 poursuites-bâillon intentées par l'industrie des énergies fossiles entre 2012 et 2022 aux États-Unis. D'après Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies, les secteurs minier, des énergies renouvelables et le secteur forestier sont ceux qui intimident et menacent le plus les défenseurs de l'environnement. Par exemple, l'entreprise pétrolière Shell a poursuivi Greenpeace au Royaume-Uni en réclamant plusieurs millions de dollars de dommages et intérêts pour une protestation menée sur une plateforme pétrolière en mer du Nord.
Vous décrivez d'ailleurs le Royaume-Uni comme « un paradis pour les procédures-bâillons ». Pourquoi ?
D'abord, les frais de justice y sont exorbitants. Faire appel à un avocat peut coûter plusieurs centaines de milliers d'euros à une organisation. Le pays offre aussi des facilités juridiques : par exemple, il n'est pas nécessaire de résider au Royaume-Uni pour y déposer plainte, il suffit d'avoir une résidence secondaire, de faire des affaires sur le territoire, ou simplement de démontrer que l'article est lu dans le pays. C'est par exemple ce qui a permis à l'homme d'affaires Svante Kumlin, résidant à Monaco, de poursuivre le média économique suédois Realtid, qui avait enquêté sur ses activités boursières en Norvège (les articles étaient écrits en suédois). Enfin, la charge de la preuve y est très élevée : c'est extrêmement difficile pour une organisation poursuivie au Royaume-Uni de démontrer la véracité de son travail.
CASE, la Coalition européenne contre les poursuites bâillons a recensé 1049 procédures-bâillons en Europe entre 2010 et 2023, dont la moitié entre 2020 et 2023. Comment expliquez-vous cette intensification des poursuites ?
C'est difficile à dire. Peut-être que les organisations communiquent davantage aujourd'hui, ce qui permet de mieux recenser les cas de procédures-bâillons. Même si certains médias préfèrent ne pas rendre publiques ces attaques, par peur de représailles. L'autre raison possible, c'est l'efficacité des procédures-bâillons pour les plaignants, ce qui les encourage à multiplier les poursuites. Quoi qu'il en soit, le recul de la liberté de la presse s'intensifie partout dans le monde, et ses conséquences sont dramatiques pour les citoyennes et citoyens.
Observez-vous une tendance similaire en France ?
L'ONG Reporters sans frontières documente la liberté de la presse à travers le monde. En 2025, la France a perdu quatre places au classement mondial. Les journalistes évoluent dans un contexte difficile, marqué par une concentration des médias toujours plus forte, des attaques incessantes contre l'audiovisuel public, une rhétorique stigmatisante employée par certaines personnalités politiques de premier plan.
En 2025, la France a perdu quatre places au classement mondial de la liberté de la presse.
Les répercussions sur leur travail sont dramatiques : la journaliste Salomé Saqué a par exemple dû se retirer des réseaux sociaux à cause du cyberharcèlement dont elle est victime. Quant à la journaliste Ariane Lavrilleux de Disclose, elle a fait l'objet d'une perquisition puis d'une garde à vue de 39 heures pour violation du secret de la défense nationale. Des journalistes qui couvraient des actions de désobéissance civile menées par des défenseurs de l'environnement ont également été placés en garde à vue. L'objectif est clair : intimider les journalistes.
Ces attaques s'installent progressivement : elles se font « à bas bruit », le grand public n'en a connaissance que lorsqu'elles sont médiatisées, comme ce fut le cas pour Ariane Lavrilleux. Le premier rapport de l'Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp), prévu pour début janvier, permettra de recenser toutes ces atteintes à la liberté de la presse, et de mesurer la diversité des entraves auxquelles les journalistes font face : menaces, attaques physiques ou verbales, poursuites en justice, entraves ou censure par exemple.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donComment expliquer que l'État soit devenu un acteur majeur de ce recul, tant pour les journalistes que pour les militants environnementaux ou pour les droits humains ?
L'État est prompt à poursuivre, arrêter et placer en garde à vue les défenseurs de l'environnement, mais ne fait pas grand-chose contre les agressions ou insultes à l'encontre de certaines organisations environnementales.
Leurs actions gênent des intérêts politiques et économiques très puissants. La presse dérange par ses enquêtes et ses révélations, les défenseurs de l'environnement dérangent par leurs actions de désobéissance civile. L'État utilise donc toute sa puissance publique pour les réprimer. Notamment en utilisant une rhétorique agressive et stigmatisante visant à décrédibiliser leur action et justifier leur répression. Lors des manifestations contre les méga-bassines à Sainte-Soline en 2023, l'État a autorisé un usage disproportionné de la force (5 000 grenades tirées en moins de deux heures), causant un nombre de blessés sans précédent.
Cependant, je constate qu'il existe un « deux poids, deux mesures » face à l'action de certains groupes militants. L'État est prompt à poursuivre, arrêter et placer en garde à vue les défenseurs de l'environnement, mais ne fait pas grand-chose contre les agressions ou insultes à l'encontre de certaines organisations environnementales (France Nature Environnement, l'INRAE, la LPO ou l'OFB).
Quand a commencé ce virage autoritaire ?
L'État français a engagé un tournant sécuritaire depuis une dizaine d'années maintenant. Dès 2015, les mesures extraordinaires prévues par l'état d'urgence ont été utilisées contre des militants écologistes. Plusieurs d'entre eux ont été assignés à résidence pendant la COP 21 à Paris. Depuis 2017, de nombreuses législations ont été adoptées pour lutter contre le terrorisme, le narcotrafic et le crime organisé, mais elles contiennent des dispositions qui peuvent être détournées pour attaquer les défenseurs de l'environnement et les journalistes.
Vous prenez l'exemple du Contrat d'engagement républicain (CER) pour illustrer ce virage autoritaire. Pouvez-vous décrire cette mesure et comment elle permet à l'État de museler les associations ?
Le CER a été introduit en France par la loi « séparatisme » de 2021. C'est un outil unique au monde. Il s'applique aux associations qui sollicitent des subventions publiques ou des agréments. Ces agréments sont cruciaux pour pouvoir lancer des actions en justice (pour les associations anticorruption), participer à des groupes de consultation publique (pour les associations environnementales), ou intervenir dans les établissements scolaires (pour l'éducation populaire). Pour les obtenir, les associations doivent prouver qu'elles respectent sept engagements, comme le respect des lois et des symboles de la République. En réalité, c'est avant tout un outil de contrôle, car avant l'adoption du CER, des mécanismes permettaient de dissoudre une association en cas de non-respect des lois.
L'Observatoire des libertés associatives documente l'utilisation abusive du CER pour refuser des subventions à des associations environnementales ou des radios associatives. Même le Sénat a conclu dans un rapport d'évaluation que le CER est utilisé contre des organisations qui n'étaient pas la cible d'origine de la loi séparatisme. Il est d'ailleurs souvent invoqué de manière informelle, sans laisser de trace écrite, ce qui empêche l'association de contester la décision devant le tribunal administratif. Par exemple, la préfecture de la Région Nouvelle-Aquitaine l'a invoqué pour refuser le renouvellement de la subvention de la compagnie de théâtre Arlette Moreau. Mais ce n'est pas la seule, loin de là. Ce climat de contrôle vise clairement à mettre les associations « sous cloche ».
Ce tournant sécuritaire risque-t-il de s'accentuer si l'extrême droite venait à prendre le pouvoir en France, comme c'est le cas en Italie ?
En France, l'arsenal juridique qui permettrait à un gouvernement d'extrême droite de réprimer nos libertés fondamentales est déjà en place, à la différence de l'Italie, qui n'a pas accumulé autant de lois sécuritaires. Mais depuis l'arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir en 2022, les procédures-bâillons ont explosé. Des membres de son gouvernement poursuivent régulièrement des journalistes en diffamation. Elle a aussi fait adopter des réformes judiciaires qui visent à saper l'indépendance de la justice et réprimer les actions de désobéissance civile.
En France, l'arsenal juridique qui permettrait à un gouvernement d'extrême droite de réprimer nos libertés fondamentales est déjà en place.
Un gouvernement d'extrême droite français n'aurait qu'à utiliser la base juridique existante pour accentuer la répression et l'impunité policière. Les institutions indépendantes anticorruption, comme le Parquet national financier (PNF) et la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) seraient directement visées. Les chercheurs, déjà ciblés par les pouvoirs publics, feraient face à davantage de pression et de menaces. L'exemple de la Hongrie est l'archétype même de ce qui risque d'arriver si nous ne nous mobilisons pas pour défendre la liberté de la presse, la liberté d'association et l'indépendance de la justice.
Comment pouvons-nous mener ce combat ?
La première chose à faire est de parler de ce sujet autour de soi et de le relayer sur les réseaux sociaux. Si possible, soutenir financièrement les médias indépendants, ou écrire à son député ou sénateur pour l'alerter lorsque des médias ou des associations sont attaqués. Si une association locale fait l'objet d'entraves, manifestez publiquement votre soutien en écrivant à votre maire ou à la préfecture. De ce soutien public dépend la survie de milliers d'associations.
Propos recueillis par Séverin Lahaye.
[1] Sophie Lemaître est membre du conseil d'administration de l'Observatoire des multinationales.
17.12.2025 à 12:25
Malgré la ratification par l'Union européenne et ses États membres d'un traité antitabac il y a vingt ans, les industriels du secteur continuent de fréquenter assidument les institutions bruxelloise. Et cherchant notamment à ce que le vieux continent fasse pression contre les règles mises en place par d'autres pays, au nom du « libre-échange ».
« Nous voulons forcer la main de l'Union européenne (UE) pour qu'elle respecte enfin le cadre qu'elle s'est fixé », explique Martin Drago, chargé (…)
Malgré la ratification par l'Union européenne et ses États membres d'un traité antitabac il y a vingt ans, les industriels du secteur continuent de fréquenter assidument les institutions bruxelloise. Et cherchant notamment à ce que le vieux continent fasse pression contre les règles mises en place par d'autres pays, au nom du « libre-échange ».
« Nous voulons forcer la main de l'Union européenne (UE) pour qu'elle respecte enfin le cadre qu'elle s'est fixé », explique Martin Drago, chargé de plaidoyer au sein de l'organisation non gouvernementale (ONG) Contre-feu. Dans un rapport intitulé « Lobby du tabac : quand l'industrie utilise l'UE pour influencer les politiques de santé dans le monde », celle-ci met en lumière la stratégie d'influence des industriels du tabac et la complaisance des instances européennes. Et ce, en totale contradiction avec un traité signé par l'UE il y a vingt ans.
À travers notamment son article 5.3, la Convention-cadre de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac, ratifiée par l'Union européenne et ses États-membres en 2005, exige en effet que les contacts avec l'industrie du tabac soient strictement limités et totalement transparents : « Lors de l'élaboration et de la mise en œuvre de leurs politiques de santé publique en matière de lutte antitabac, les Parties ne devraient interagir avec l'industrie du tabac que lorsque et dans la mesure où cela est strictement nécessaire pour leur permettre de réglementer efficacement l'industrie du tabac et les produits du tabac. »
Or, c'est tout l'inverse qui se passe. « En 2025, l'industrie du tabac a déclaré avoir participé à plus de 58 consultations publiques et contribué à 56 “feuilles de route” de la Commission européenne », détaillent les auteurs du rapport. Plusieurs de ces actions concernaient directement des réglementations liées à la lutte contre le tabagisme. « Ce lobbying en amont du processus législatif s'avère rentable et efficace, déplore Christophe Clergeau, eurodéputé du Parti socialiste. Cela leur permet d'influencer directement l'élaboration des textes pour qu'ils soient en leur faveur. »
Leur objectif : utiliser le pouvoir diplomatique de l'UE afin de saper les politiques de lutte antitabac adoptées par des pays tiers.
Les grandes multinationales du tabac, comme Philip Morris International (PMI), l'entreprise britannique Imperial Brands PLC ou British American Tobacco (BAT), ont particulièrement investi le champ du commerce international via la Direction générale du commerce (DG Trade). Leur objectif : utiliser le pouvoir diplomatique de l'UE afin de saper les politiques de lutte antitabac adoptées par des pays tiers, par exemple en évitant le bannissement des nouveaux produits développés par l'industrie (vapoteuse, tabac chauffé, snus…). La liste des nations ainsi ciblées inclut l'Inde, l'Argentine, le Brésil, le Mexique, le Japon, la Turquie, le Vietnam, Singapour, Taïwan et la Thaïlande.
« C'est un coup de génie, juge Martin Drago. Les lobbyistes disent ne pas agir dans le champ de la santé publique en Europe, mais dans le domaine du commerce, pour éviter de tomber sous le coup du cadre imposé par le traité de l'OMS. Mais leur but reste toujours de nuire à la santé des habitants de pays extérieurs ! »
Les industriels du tabac ont aussi investi le Parlement européen. Entre 2023 et 2025, Contre-feu a recensé 257 entretiens entre des députés européens et divers représentants d'intérêts de la filière. Les élus d'extrême droite semblent être les plus attentifs aux arguments des industriels : le député danois Anders Vistisen, du groupe des Patriotes pour l'Europe (PfE), les a rencontrés sept fois en deux ans, d'après le registre de l'ONG Transparency International. Côté français, l'eurodéputée du Rassemblement national (RN) Marie-Luce Brasier-Clain a participé à deux rendez-vous : le premier en septembre avec un représentant de Philip Morris International, le second en novembre avec Imperial Brands PLC. Ses collègues RN à Bruxelles Aleksandar Nikolic, Thierry Mariani et Angéline Furet ont chacun rencontré au moins une fois un représentant de la filière.
Le groupe Patriotes pour l'Europe, dont fait partie le RN, a rencontré 19 fois le cigarettier Philip Morris International depuis 2023.
Comme nous l'indiquions dans une récente enquête (lire Quels lobbies les eurodéputés d'extrême droite (et les autres) rencontrent-ils à Bruxelles ?), les Patriotes pour l'Europe ont rencontré 19 fois le cigarettier Philip Morris International, ce qui en fait le troisième lobby le plus consulté par le groupe politique. « La rhétorique libertarienne utilisée par les lobbys du tabac fait mouche auprès des députés d'extrême droite, estime Martin Drago. Ils ne veulent pas d'une hausse des taxes au niveau européen sur les cigarettes, car cela constituerait une forme de privation de liberté pour les fumeurs. »
« L'extrême droite se fait le porte-parole des puissances de l'argent, dont l'industrie du tabac », dénonce Christophe Clergeau. Lui n'a jamais rencontré de représentants de la filière, mais assure recevoir de nombreuses sollicitations, comme des cartes postales vantant les mérites de la puff. « Et ce n'est que la partie immergée de l'iceberg. Leur lobbying se fait aussi de façon plus pernicieuse, par exemple en finançant des think tanks, en organisant des colloques ou en rencontrant des décideurs politiques sans le déclarer. »
Leur implantation économique en Italie, Grèce ou Suède permet de faire du chantage à l'emploi auprès des décideurs.
« L'industrie du tabac reste très puissante financièrement », note Martin Drago. D'après le rapport de Contre-feu, elle dépense près de 14 millions d'euros par an dans ses activités de lobbying, soit une hausse de 164 % par rapport à 2012. Ces investissements témoignent de la vitalité du secteur, qui a trouvé une seconde vie dans les produits à base de nicotine ou de tabac chauffé. Certains sont directement produits en Europe, comme en Italie, où Philip Morris a investi il y a quelques années un milliard d'euros dans une nouvelle usine à Bologne. « Les multinationales du tabac ont investi plusieurs milliards d'euros en Europe, notamment en Italie, en Grèce ou en Suède, rappelle Martin Drago. Ces États sont d'ailleurs les plus réticents à imposer de nouvelles taxes sur les nouveaux produits de l'industrie. » « Cette implantation économique leur permet de faire du chantage à l'emploi auprès des décideurs », ajoute l'eurodéputé Christophe Clergeau.
Pour tenter de limiter cette influence, l'ONG Contre-feu réfléchit à porter le dossier devant un tribunal, face au non-respect de la Convention-Cadre de l'OMS. « Pour cela, il faut trouver des actes attaquables en justice et prouver que cette convention-cadre puisse être invocable devant un tribunal », détaille Araceli Turmo, maîtresse de conférences en droit européen à l'université de Nantes.
Christophe Clergeau appelle quant à lui à une loi encadrant plus fermement le lobbying dans l'Union européenne. « Nous faisons face à une grave défaillance qu'il faut régler au plus vite », juge-t-il. Mais il devra faire face à l'alliance assumée entre les partis du centre et d'extrême droite au Parlement européen. Le Parti populaire européen (PPE) et les Conservateurs et réformistes européens (CRE) ont bloqué le 28 novembre dernier l'adoption d'une résolution non contraignante visant à interdire les nouveaux produits de l'industrie dans certains lieux publics. Un exemple supplémentaire de la nouvelle alliance entre droite et extrême droite qui se structure au sein du Parlement européen depuis plusieurs mois (lire Au centre du jeu bruxellois, l'extrême droite sonne la charge contre l'écologie et le climat).