Publié par l’association Alter-médias / Basta !
05.02.2026 à 07:30
Mise en place du projet Périclès, nouveaux investissements, financements par des prêts... La machine politico-économique mise en place par Pierre-Édouard Stérin traverse-t-elle vraiment une zone de turbulence du fait de son image de plus en plus toxique ? On fait le point avec une mise à jour de notre organigramme de ses investissements et participations.
D'où Pierre-Édouard Stérin tire-t-il son argent ? Où le place-t-il et comment organise-t-il son empire ? Telle sont les questions (…)
Mise en place du projet Périclès, nouveaux investissements, financements par des prêts... La machine politico-économique mise en place par Pierre-Édouard Stérin traverse-t-elle vraiment une zone de turbulence du fait de son image de plus en plus toxique ? On fait le point avec une mise à jour de notre organigramme de ses investissements et participations.
D'où Pierre-Édouard Stérin tire-t-il son argent ? Où le place-t-il et comment organise-t-il son empire ? Telle sont les questions auxquelles nous avons tenté de répondre il y a quelques mois en reconstituant l'empire économique construit par l'homme d'affaires, dont l'engagement en faveur de l'extrême droite est avéré depuis la révélation de l'existence du projet Périclès à l'été 2024. L'exercice avait mis en lumière l'écheveau de ses investissements et participations dans un grand nombre de secteurs différents, et l'impossibilité de faire une distinction nette entre le versant purement économique de ses activités et la croisade politique et culturelle dans laquelle il s'est engagée.
Quelques mois seulement ont passé, mais beaucoup de choses ont déjà changé depuis notre publication initiale. De nouveaux financements ont été mis en lumière, occasionnant de nouvelles controverses, des questions ont fait surface sur la santé financière de l'empire Stérin, l'homme d'affaires a revendu des sociétés et en a achetés d'autres, de nouveaux documents ont été rendus publics qui confirment le tableau que nous avions dressé mais qui mettent en relief certains détails. C'est pourquoi nous publions aujourd'hui, à l'occasion de notre partenariat avec le numéro hors-série de Socialter « Résister aux nouveaux fascismes », une nouvelle version mise à jour de l'organigramme des participations et investissements de Pierre-Édouard Stérin.
Comme il y a quelques mois, nous proposons ci-dessous la version complète de cet organigramme (disponible également au format PDF) et une version simplifiée.
Ces derniers mois, plusieurs médias se sont fait l'écho des difficultés financières que rencontrerait Pierre-Édouard Stérin. Ces difficultés ont été formellement démenties fin novembre par le biais d'un communiqué officiel qui assure que le modèle d'Otium reste « solide », avec un « recours mesuré à la dette », et que la valorisation de ses actifs « reposent sur des méthodes d'évaluation reconnues, objectives et indépendantes, conformes aux standards internationaux ». La Lettre a néanmoins révélé quelques semaines plus tard que Stérin avait contracté un nouvel emprunt de 100 millions d'euros auprès de la banque d'affaires américaine Jefferies. Qu'en disent les documents dont nous disposons ?
Il faut distinguer la valeur financière intrinsèque de l'empire Stérin des tensions ponctuelles de trésorerie auxquelles il pourrait être confronté.
Avant de répondre à cette question, il faut rappeler la manière dont fonctionne la machine économique construite par Pierre-Édouard Stérin. Celui-ci utilise l'argent provenant de Smartbox – les remontées de dividendes plus ou moins importantes selon les années, mais aussi l'importante trésorerie générée par cette activité – pour investir dans de nombreuses sociétés, dans l'optique de revendre ensuite ses participations avec une plus-value. Lors de la publication de la première version de cet organigramme, nous avions souligné la diversité des secteurs dans lesquels Stérin investit ainsi, depuis la restauration et les parcs de loisirs jusqu'au secteur numérique et aux biotechnologies en passant par l'hôtellerie, la comptabilité, ou les cosmétiques.
Il faut donc distinguer la valeur financière intrinsèque de l'empire Stérin des tensions ponctuelles de trésorerie auxquelles il pourrait être confronté lorsque le contexte est moins favorable à la revente de certaines de ces participations. À en croire le communiqué d'Otium, c'est exactement ce qui s'est passé ces derniers mois : « Otium procède à une rotation sélective de ses participations, en fonction de la maturité des actifs et de son objectif de rendement à long terme. Chaque cession intervient au moment le plus favorable pour maximiser la valeur créée et contribuer à l'atteinte de cet objectif, quel que soit le contexte de marché. Les transactions récemment évoquées dans la presse s'inscrivent dans la gestion active et sélective du portefeuille menée par Otium. » De fait, le contexte économique de ces derniers mois est plutôt compliqué pour tout le secteur du capital-investissement.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ cet égard, les fondamentaux du groupe et de sa tête de pont, B.A.D.21, ne paraissent pas menacés. La valeur des immobilisations financières continue à croître, ce qui donne du crédit à la prétention d'Otium de maintenir ses objectifs de croissance pour « atteindre 5 milliards d'euros d'actifs à horizon 2030 » (en 2025, ils étaient de 1,7 milliard d'euros). Le niveau d'endettement de la holding de tête, même s'il atteint désormais plus de 400 millions d'euros, ne paraît pas excessif par rapport aux capitaux propres de la société et n'est pas, en soi, un signe de difficultés financières.
Les derniers comptes de Smartbox ne suggèrent aucun danger immédiat.
Reste peut-être une fragilité plus profonde, pointée par La Lettre : la baisse régulière de la rentabilité de Smartbox, la « machine à cash » de l'empire Stérin. Les derniers comptes de la société irlandaise qui chapeaute les activités Smartbox, qui viennent tout juste d'être publiés (avec du retard par rapport aux années précédentes), présentent des résultats très similaires à ceux des années précédentes. On note cependant une baisse des effectifs de plus de 30% dans les sociétés Smartbox, ce qui confirme les témoignages selon lesquels une réduction drastique des coûts est en cours.
Initialement, pour porter le projet Périclès – la face la plus directement politique des projets de Stérin, révélé en 2024 par La Lettre et L'Humanité –, Stérin et ses acolytes avaient créé une association du même nom (et une autre baptisée Xanthippe, du nom de la femme du Périclès historique). Ces associations ont finalement été dissoutes début 2025 au bout de quelques semaines au profit d'un montage beaucoup plus complexe, avec une société de droit belge, séparée formellement de B.A.D.21 et baptisée Graal Holding, pour chapeauter l'ensemble et plusieurs filiales dont Participations et investissements rive droite (PIRD), le bras armé du projet en France selon le témoignage d'Arnaud Rérolle devant l'Assemblée nationale.
Pour la première fois, certaines de ces entités créées pour porter le projet Périclès ont publié leurs comptes, sur une période réduite de quelques mois.
Le 12 septembre 2025, PIRD a créé une filiale baptisée « IFPEL – Institut de formation et de promotion de l'engagement local », dirigée par Antoine Valentin. Ce dernier vient tout juste d'être élu député de Haute-Savoie sous l'étiquette UDR (Ciottiste) avec le soutien du Rassemblement national. Il est aussi le cofondateur de Politicae, l'association dédiée à la formation de candidats et élus locaux, soutenue par le Projet Périclès. On ne sait pas si l'IFPEL est un versant à but lucratif de Politicae, ou bien est destiné à se substituer à l'association.
Pour la première fois, certaines de ces entités créées pour porter le projet Périclès ont publié leurs comptes, sur une période réduite de quelques mois, entre janvier 2025 (date de leur création) à fin avril 2025. Sur cette période, Graal Holding affiche des ressources de près de 500 000 euros. Cet argent est réinvesti dans les autres sociétés de la nébuleuse Périclès comme Altiora Holding et probablement PIRD (qui n'a pas encore publié des comptes).
Surprise à la lecture de ces comptes : non seulement cette somme est très éloignée des 150 millions annoncés à terme par Stérin, mais elle ces financements viennent pour l'essentiel... de prêts. Comme ces derniers n'émanent pas de banques ou d'autres établissements de crédits, on peut supposer qu'il s'agit d'argent prêté par d'autres sociétés du groupe de Pierre-Édouard Stérin ou par Pierre-Édouard Stérin lui-même.
Il y a quelques mois, nous avions raconté comment Pierre-Édouard Stérin finançait également le Fonds du bien commun, son fonds de dotation soutenant divers projets ou associations chrétiens intégristes, anti-avortement et anti-droits sexuels (le versant « culturel » de sa croisade, dont Périclès est le versant « politique ») sous forme de prêts émanant d'autres sociétés du groupe. Une pratique très inhabituelle dans le secteur de la philanthropie dont se revendique Stérin, loin de l'image de généreux donateur qu'a cherché à cultiver l'homme d'affaires. Les derniers comptes de ce fonds de dotation montrent qu'il n'y a pas eu de changement sur ce point. C'est exactement le même mode de fonctionnement qui a, pour l'instant, été adopté pour Périclès.
Pierre-Édouard Stérin semble chercher à retarder le moment où il devra réellement débourser les fonds.
Ce mode de financement par des prêts pour le moins inhabituel pour des projets « philanthropiques », qui dans le cas de Périclès et du Fonds du bien commun ne seront jamais profitables. Contrairement aux investissements de Stérin dans la tech par exemple, il n'y a pas d'actifs de valeur qui puisse être vendu pour rembourser l'emprunt. Pierre-Édouard Stérin ne cherche pas à en tirer une quelconque forme de revenu puisqu'il a renoncé aux intérêts dûs par le Fonds du bien commun. L'homme d'affaires semble ainsi chercher à retarder le moment où il devra réellement débourser les fonds. Étrange posture pour quelqu'un qui déclare depuis des années qu'il va donner presque toute sa fortune et devenir un saint.
L'ensemble constitué par Odyssée Holding (domiciliée en Belgique) et Odyssée Impact (domicilié en France), regroupe sous la « marque » Hodós Capital toutes les participations dans des médias, des chaînes de réseaux sociaux, la réalité virtuelle et plus globalement toutes les entreprises « à impact ». Potentiellement profitables en elles-mêmes, ces investissements peuvent être mis par Stérin au service de sa croisade culturelle. C'est aussi par ce biais que Stérin semble avoir pris le contrôle du club de rugby Biarritz Olympique. Les sommes en jeu sont ici bien plus importantes, avec 52 millions d'actifs immobilisés à fin avril 2025, dont les participations dans Médiane (Marmeladz, Cerfia, etc.) pour 8,5 millions d'euros, la Foncière du bien commun pour 2,8 millions et le Canon Français pour 2,2 millions.
Les derniers documents divulgués par diverses entités contrôlées par Stérin confirment certaines cessions dont s'était fait écho la presse, comme la revente de ses parts dans les coffrets cadeaux Blissim. Des réorganisations sont également en cours avec la création de nouvelles holding, comme Alpera Partners destinée à regrouper des « plateformes » thématiques de filiales dans le nucléaire (Alfeor), les logiciels (Comet Software) ou l'industrie de la santé (Enosium Life Science).
L'homme d'affaires a pris des participations dans deux sociétés qui confirment son obsession pour les questions de famille et de natalité.
L'homme d'affaires a également pris des participations dans deux sociétés qui confirment son obsession pour les questions de famille et de natalité : Yada, dédiée à l'accompagnement des nouveaux parents, et Coopléo, consacré au soutien aux couples en crise... Il affiche des ambitions dans le secteur de l'éducation supérieure avec STAMP, un groupe privé de formation qui ne contrôle pour l'instant qu'une école, l'Institut français de l'hôtellerie.
Pierre-Édouard Stérin a également mis quelques centaines de milliers d'euros dans Choiseul Africa, un réseau d'influence dans les milieux économiques africains, émanation de l'Institut Choiseul, un think tank dédié à la géopolitique créé par Pascal Lorot. Ce dernier, ancien membre du Club de l'Horloge et élu de droite, a travaillé pour plusieurs groupes du CAC 40 dont TotalEnergies. Son Choiseul Magazine avait consacré un peu avant cette prise de participation sa « une » à l'homme d'affaires d'extrême droite, « investisseur et entrepreneur au parcours exceptionnel, qui réinvente la philanthropie à la française ». La société Choiseul Africa compte parmi ses « partenaires » diverses entreprises tricolores mais aussi des institutions publiques comme Bpifrance ou l'Agence française de développement.
Cette prise de participation de Stérin est-il simplement un échange de bons procédés avec Pascal Lorot et un moyen de mettre un pied dans le think tank et les réseaux de ce dernier, ou bien le signe d'un intérêt naissant pour l'Afrique ? C'est pour l'instant son seul investissement en lien avec ce continent.
Enfin, parmi les nouvelles participations, il y évidemment l'entrée de Stérin au capital du magazine Valeurs actuelles, officialisée en novembre, aux côtés de deux autres investisseurs, Benjamin La Combe et Alexis Caude. Les trois partenaires ont chacun un tiers de l'affaire, via un nouveau fonds baptisé LCS Holding. C'est – chose rare pour lui – un investissement personnel de Pierre-Édouard Stérin.
Les controverses qui accompagnent désormais chacun des nouveaux investissements de l'homme d'affaires commencent à faire sentir leurs effets. Plusieurs médias dans lesquels il avait pris des participations ont préféré organiser sa sortie de leur capital, à commencer par Le Crayon en octobre dernier. Plus récemment, son retrait de Neo.tv et du média Lou, qu'il détenait via Odyssée Holding, a été annoncé. Les documents disponibles ne permettent pas de confirmer si, au-delà du coup de communication, Stérin est entièrement sorti du capital de ce média dans lequel il avait mis 3,3 millions d'euros.
Les controverses qui accompagnent désormais chacun des nouveaux investissements de Pierre-Édouard Stérin commencent à faire sentir leurs effets.
L'Humanité s'est également fait l'écho d'une volonté des fondateurs des Cités immersives, un ensemble de sociétés qui organisent des expositions en réalité virtuelle, de prendre leur distance avec leur encombrant actionnaire. Là encore, la prudence s'impose, le groupe étant bien arrimé dans l'écosystème Stérin puisqu'il est logé dans les locaux du Fonds du bien commun et détenu à près de 70 % par Odyssée Holding. Mais sans doute veut-il « adoucir » son image à un moment où il cherche à lancer de nouveaux projets dans plusieurs villes et où le nom de l'homme d'affaires devient de plus en plus sulfureux. Sans forcément renier son alignement sur les objectifs et les valeurs de cet encombrant parrain.
C'est exactement ce qu'a essayé de faire ces derniers mois la « Nuit du bien commun », en se dissociant publiquement de Pierre-Édouard Stérin (lire notre enquête de décembre). Ce dernier a annoncé en juin dernier sa démission du conseil d'administration de la « Nuit » et aurait même cédé une partie de ses parts dans la société Obole, organisatrice de l'événement, recapitalisée dans le même temps grâce à l'argent d'un certain... Vincent Bolloré. La « Nuit » et en particulier la société Obole restent donc, plus que jamais, enracinées dans l'écosystème de la droite chrétienne intégriste.
Cette mise à jour s'appuie avant tout sur les comptes et rapports annuels publiés depuis septembre 2025 par les diverses entités qui composent l'empire de l'homme d'affaires d'extrême droite. Avec une limite importante : ces documents exposent une situation qui date déjà, au moment de leur parution, de plusieurs mois auparavant. Or l'empire économique de Stérin est particulièrement fluctuant de par la nature même de son activité d'investissement, qui le voit entrer et sortir de sociétés en fonction des opportunités qu'il identifie avec ses équipes et des plus-values qu'il peut réaliser. Par ailleurs, son image de plus en plus toxique pousse, comme on le verra, certains partenaires ou investisseurs à le faire sortir de leur capital ou à minimiser ou cacher sa présence.
Nous avons tenté, autant que possible de recouper les informations dont faisaient état ces sources avec celles parues ces derniers mois dans la presse sur les investissements et désinvestissements de Stérin – avec cette difficulté supplémentaire que, comme nous l'expliquions lorsque nous avons publié la première version de cet organigramme, l'homme d'affaires et ses acolytes pratiquent allègrement le caviardage de leurs comptes rendus d'assemblée générale et rapports annuels, qu'ils réorganisent leur empire en permanence et qu'ils adorent brouiller les pistes en utilisant des noms génériques (comme Otium ou désormais Hodós Capital) qui ne sont pas des sociétés mais de simples marques.
31.01.2026 à 12:57
Des documents suggèrent que, contrairement à ce que suggère la direction du groupe, Capgemini Government Solution fournissait déjà des services de « skip tracing » à la police anti-migrants de Trump avant la signature de son nouveau contrat controversé en décembre.
Suite à nos révélations sur le contrat signé en décembre par une filiale américaine de Capgemini avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump, la direction du groupe – qui avait jusqu'ici refusé de répondre à nos questions – a (…)
Des documents suggèrent que, contrairement à ce que suggère la direction du groupe, Capgemini Government Solution fournissait déjà des services de « skip tracing » à la police anti-migrants de Trump avant la signature de son nouveau contrat controversé en décembre.
Suite à nos révélations sur le contrat signé en décembre par une filiale américaine de Capgemini avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump, la direction du groupe – qui avait jusqu'ici refusé de répondre à nos questions – a fini par réagir, d'abord sur le réseau Linkedin par la voix de son patron Aiman Ezzat, puis via un courrier interne.
Dans ces communications destinées à calmer des salariés scandalisés par la collaboration de leur entreprise avec l'agence la plus controversée de l'administration Trump, les dirigeants du groupe ont plaidé l'ignorance, et assuré d'une part que ce contrat n'était « pas en cours d'exécution » du fait d'un recours, et d'autre part qu'il était en train d'être réexaminé parce que la mission de « skip tracing » – autrement dit de traque et localisation de cibles potentielles pour les agents de l'ICE en vue de leurs opérations de détention et de déportation – ne correspond pas à « ce que [Capgemini font habituellement en tant qu'entreprises de services et de technologie ».
L'Observatoire des multinationales révèle aujourd'hui que la direction de Capgemini ne dit pas la vérité, que ce soit par omission délibérée ou pour avoir été trompée par les dirigeants de leur filiale Capgemini Government Solutions LLC.
Dès le 9 octobre, un des contrats précédents de cette filiale avec le Department for Homeland Security (DHS), l'agence qui chapeaute l'ICE, a été discrètement amendé pour ajouter la fourniture de services de « skip tracing » pour la police anti-migrants, pour plus de 7 millions de dollars. L'ordre de commande précise que cette modification fait suite à un « énoncé des travaux » signé au même moment . En juillet, a été finalement adoptée la « One Big Beautiful Bill » voulue par Donald Trump, qui a augmenté massivement les moyens financiers de l'ICE.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donC'est le 31 octobre 2025 qu'a été officiellement lancé l'appel d'offres plus vaste de l'ICE pour des services de « skip tracing » auquel Capgemini a également répondu pour se voir adjuger en décembre la part du lion du contrat. Sa rémunération finale sera fonction du nombre de personnes qu'elle aura contribué à détenir et faire expulser, à la manière d'un chasseur de primes.
Le document mis au jour par l'Observatoire des multinationales suggère donc qu'à cette date l'entreprise française avait déjà en réalité commencé, via sa filiale américaine et contrairement à ce qu'affirme sa direction, à offrir de tels services à l'ICE.
Le média américain The Intercept a identifié en décembre les entreprises bénéficiaires de ce contrat. Capgemini Government Solutions arrive en premier avec 365 millions de dollars potentiels, suivie de Bluehawk, entreprise qui travaillait surtout jusque là avec le Pentagone et les services secrets, pour 200 millions, de BI, une filiale du géant de la détention Geo Group, pour 112 millions, et quelques autres pour des montants inférieurs. Toutes sont, comme la filiale de Capgemini, spécialisées dans la sous-traitance pour l'administration fédérale américaine.
Les relations entre Capgemini Government Solutions et ICE sont anciennes et étroites, comme le relate une enquête publiée par Les jours. Plusieurs contrats se sont succédé au fil des ans pour des sommes se chiffrant en dizaines de millions de dollars, pour du soutien logistique ou à la gestion des centres de détention de migrants, entre autres services.
Avec la modification de contrat d'octobre et le nouveau contrat signé en décembre, la filiale du groupe français a poussé encore plus loin sa collaboration avec une agence que Donald Trump utilise de plus en plus comme sa milice pour non seulement instiller un climat de terreur parmi les migrants mais aussi intimider ses opposants dans les grandes villes et les États à majorité démocrate. Et Capgemini n'intervient plus seulement au niveau du soutien logistique, mais dans le cœur de la machine.
Un conseil d'administration extraordinaire du groupe est annoncé pour ce week-end.
22.01.2026 à 10:24
Il y a tout juste un an, Donald Trump faisait son grand retour à la Maison Blanche. Cette longue année a été marquée par la chasse aux migrants, l'alliance avec les milliardaires de la tech, une politique étrangère au service des multinationales et un démantèlement partiel de l'État fédéral. Mais aussi par des tentatives de réponse et des résistances. C'est l'occasion de faire un premier bilan et de vous repartager une sélection de nos articles sur le sujet.
La coalition Trump inspire les (…)
Il y a tout juste un an, Donald Trump faisait son grand retour à la Maison Blanche. Cette longue année a été marquée par la chasse aux migrants, l'alliance avec les milliardaires de la tech, une politique étrangère au service des multinationales et un démantèlement partiel de l'État fédéral. Mais aussi par des tentatives de réponse et des résistances. C'est l'occasion de faire un premier bilan et de vous repartager une sélection de nos articles sur le sujet.
La seconde victoire électorale de Donald Trump est aussi l'aboutissement d'une guerre culturelle de long terme menée par la droite américaine, sous le signe d'une alliance entre tenants de l'ultralibéralisme économique et mouvements évangélistes et ultraconservateurs. Cette guerre a été menée à travers des think tanks, des instituts de formation et d'autres organisations abondamment financées par des milliardaires comme les frères Koch – quand bien même ces derniers ne se reconnaissent pas forcément dans le résultat final.
L'expression la plus emblématique de cette synthèse est le « Project 2025 » coordonné par la Heritage Foundation, ex membre du réseau Atlas (lire « Project 2025 », ou comment la droite américaine imagine une seconde présidence Trump). Trump a cherché à s'en distancer durant la campagne électorale, mais ce qui s'est passé depuis son retour à la Maison Blanche ressemble d'assez près à une stricte mise en œuvre de ce programme [1].
C'est le même type d'alliance que les extrêmes droites françaises et européennes veulent faire advenir de ce côté de l'Atlantique.
À la « coalition Trump » se greffent d'autres composantes, comme le rappelle Maya Kandel dans l'entretien qu'elle nous a accordé : la droite populiste MAGA et les « Tech Bros ». Autant de familles aux intérêts et aux visions du monde souvent divergentes, mais qui réussissent à s'allier ne serait-ce que contre de leurs ennemis communs : l'État, les impôts, les services publics et les élites libérales et progressistes.
C'est le même type d'alliance que les extrêmes droites françaises et européennes veulent faire advenir de ce côté de l'Atlantique. Le RN de Jordan Bardella multiplie les gestes de séduction auprès du grand patronat français, et les financements d'un Pierre-Édouard Stérin dans la politique et la guerre culturelle – guidés par son bras droit François Durvye ou par Alexandre Pesey – sont directement inspirés par les modèles américains (lire par exemple Bourse Tocqueville : quand les milieux ultraconservateurs français vont chercher l'inspiration dans l'Amérique trumpiste).
À ne considérer que la dimension « populiste » de Trump et de sa coalition, on pourrait voir dans certaines de ses actions une réaffirmation du politique face aux pouvoirs économiques. Il aime se mettre en scène en train de donner des ordres aux grandes multinationales pour obtenir une relocalisation de leur production, une baisse des prix (des médicaments par exemple) ou la fin de leurs relations commerciales avec la Chine. Récemment encore, le locataire de la Maison blanche a promis un plafonnement des intérêts sur les cartes de crédit et une limitation par le gouvernement des dividendes, rachats d'actions et rémunérations patronales des grandes entreprises de défense vivant grâce aux contrats fédéraux. Autant de grain à moudre pour les électeurs MAGA de base, mais beaucoup de ces annonces ne se traduisent jamais en mesures concrètes.
Il n'y a pas besoin de gratter beaucoup cette façade populiste pour voir un État plus que jamais mis au service d'intérêts privés.
En réalité, il n'y a pas besoin de gratter beaucoup cette façade populiste pour voir un État plus que jamais mis au service d'intérêts privés. Trump semble vouloir l'administration fédérale et son appareil diplomatique comme une entreprise (qui lui appartiendrait), profitant de visites d'État pour signer des contrats bénéficiant aux sociétés qu'il contrôle ou mettant ses intérêts personnels ou ceux de ses amis dans la balance dans les négociations diplomatiques.
Du plan de paix et de reconstruction de Gaza donnant une large place aux intérêts financiers et immobiliers jusqu'à sa récente intervention militaire au Venezuela et sa prise de contrôle des ressources pétrolières du pays, en passant par ses velléités d'annexion du Groenland, riche en ressources naturelles, ou le soutien monnayé à l'Ukraine en échange de solides garanties économiques, toute la politique étrangère de l'administration actuelle mélange constamment les intérêts de sécurité des États-Unis, les intérêts des multinationales américaines et en particulier celles qui sont contrôlées par les alliés de Trump, et les intérêts particuliers de sa famille.
Cette fusion du politique et de l'économique est d'ailleurs totalement revendiquée par le président américain. En témoigne aussi à sa manière l'entrée de l'État fédéral au capital de multinationales comme le fabricant de semi-conducteurs Intel, le spécialiste du nucléaire Westinghouse ou encore des firmes minières.
Le gouvernement Trump est peuplé de milliardaires, comme le Secrétaire au Trésor Scott Bessent, du fonds d'investissement Key Square, le Secrétaire au Commerce Howard Lutnick, patron des fonds Cantor Fitzgerald et BGC Group, ou Chris Wright, le Secrétaire à l'Énergie, fondateur d'une entreprise de gaz de schiste. Et bien entendu Elon Musk, propulsé à la tête d'une nouvelle agence semi-officielle, le DOGE, censée réduire drastiquement les dépenses fédérales et le nombre de fonctionnaires.
D'autres exercent une influence plus indirecte. L'intérêt de Trump pour le Groenland remonte aux suggestions de son ami Ronald Lauder (héritier de la fortune Estée Lauder) qui a multiplié les investissements dans ce territoire. Plus récemment, au moment de la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, ce sont les intérêts d'un autre allié et donateur de Trump, Paul Singer d'Elliott Management, qui ont attiré l'attention. En novembre 2025, son groupe a fait l'acquisition pour un prix avantageux d'un ensemble d'actifs pétroliers appartenant à une société vénézuélienne et notamment de raffineries sur la côte Sud des Etats-Unis conçues spécialement pour traiter le pétrole lourd de ce pays.
Parmi les milliardaires qui gravitent autour de Trump, nous nous sommes attardés sur le fondateur d'Oracle Larry Ellison. Oracle a collaboré au « Project 2025 » et est un bénéficiaire des politiques de soutien massif au développement de l'IA. Ellison doit également hériter de l'application TikTok aux États-Unis, pour compléter un empire médiatique qui inclut Paramount et la chaîne CBS et peut-être demain Warner et CNN.
Beaucoup de ces milliardaires sont âgés, de la même génération que Trump, et l'ont croisé au début de sa carrière alors qu'il n'était encore qu'un promoteur immobilier de New York. Un profil qui correspond aussi à celui de Bernard Arnault, le propriétaire de LVMH, qui ne cache pas ses liens avec le président américain.
L'alliance entre Trump et la tech ne reflète pas seulement des intérêts économiques partagés. C'est aussi une nouvelle pratique de gouvernement.
Dans une enquête en deux volets, nous sommes revenus sur les raisons du ralliement à Trump des patrons de la Silicon Valley. Les milliardaires de la tech peuvent déjà se féliciter de cet investissement puisqu'ils ont obtenu tout ce qu'ils souhaitaient ou presque : non seulement la fin des velléités de régulation, mais une politique de soutien massif à ces secteurs. Lire Les milliardaires de la tech et Trump : retour sur un basculement et Les milliardaires de la tech et Trump : ce qu'ils ont obtenu.
La dérégulation du secteur des cryptomonnaies bénéficie en outre directement à la famille Trump, comme nous l'a expliqué la spécialiste américaine Molly White.
L'alliance entre Trump et la tech ne reflète pas seulement des intérêts économiques partagés. C'est aussi, comme le rappelle Olivier Tesquet dans l'entretien que nous avons consacré au livre qu'il a cosigné avec Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds, une nouvelle pratique de gouvernement utilisant les outils numériques pour démanteler une partie de l'administration fédérale avec le DOGE ou pour mener la répression contre les migrants et les opposants avec Palantir (lire notre article.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donDès 2024, nous avons révélé comment des filiales de certaines entreprises tricolores aux États-Unis avaient soutenu des candidats trumpistes (lire Campagne électorale américaine : les troublants financements d'Airbus, EDF et Sanofi).
Aujourd'hui, la plupart des groupes français préfèrent garder une attitude prudente, évitant de critiquer ouvertement l'administration américaine pour profiter des opportunités que leur offre le nouveau monde trumpien. Un groupe comme TotalEnergies par exemple est l'un des principaux bénéficiaires de la volonté d'inonder l'Europe de gaz venu des États-Unis. Le champion français du pétrole et du gaz a bénéficié d'une faveur de l'administration américaine, qui a débloqué un crédit à l'exportation pour ses projets gaziers au Mozambique, alors que les gouvernements européens ont choisi de ne pas le faire ou d'y renoncer.
Bernard Arnault s'est démené cet été auprès des responsables européens pour qu'ils modèrent leur réponse aux menaces de Trump et concluent un accord commercial avec lui.
Rodolphe Saadé, patron du groupe de transport et de logistique CMA-CGM, s'est rendu en personne à Washington pour montrer patte blanche au président américain et promettre, comme d'autres groupes français, des milliards d'investissements dans le pays (lire Les entreprises françaises face à la vague tarifaire américaine). Bernard Arnault, le patron de LVMH, s'est démené cet été auprès des responsables européens pour qu'ils modèrent leur réponse aux menaces de Trump et concluent un accord commercial avec lui.
Certaines entreprises françaises ont même choisi de collaborer activement aux politiques trumpistes même les plus controversées. C'est le cas, comme nous l'avons révélé ce mercredi, de Capgemini, qui a passé un nouveau contrat en décembre avec la force anti-migrants ICE pour lui fournir des services de « recherches de personnes » en vue de leur déportation.
Juste après l'élection de Trump, plusieurs dirigeants de grandes entreprises tricolores n'ont pas caché leur souhait de voir arriver en France le type de politiques mises en œuvre outre-Atlantique en matière de dérégulation, de coupes budgétaires, de numérique ou d'énergie.
Certes, on ne voit pas de reculs très visibles sur des questions comme les politique de diversité et de lutte contre les discriminations dans les entreprises, qui ont été l'une des premières cibles de Trump (lire Les entreprises face à la croisade anti-diversité). Et ce, alors que des grandes entreprises françaises avaient reçu une lettre de l'ambassade américaine à Paris les enjoignant de mettre fin à toute initiative dans ce domaine.
Sur d'autres sujets, par contre, l'alignement des agendas est beaucoup plus clair. Une alliance entre administration Trump, extrême droite et multinationales américaines et européennes a ainsi réussi à faire vider de son contenu la directive européenne sur le devoir de vigilance des multinationales, adoptée en 2024 après des années de lutte de la société civile (lire Comment ExxonMobil et Trump ont fait démanteler une législation européenne sur le climat et les droits humains).
Cette première cible était hautement symbolique puisqu'elle visait précisément à réaffirmer l'impunité des pouvoirs de l'argent face aux remises en causes sociales et écologiques. D'autres législations sont désormais dans le viseur, sur le numérique notamment.
[1] Voir ce « tracker ».