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13.02.2026 à 14:30

La Lettre

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Lu et aimé par la rédaction. « Mohammed VI. Le Mystère » de Thierry Oberlé Par Jean-Pierre Séréni Comment fonctionnent le roi Mohammed VI et le royaume du Maroc ? À cette double question, le journaliste Thierry Oberlé, fort de sa longue expérience maghrébine, apporte dans son livre, qui n'est ni un pamphlet ni une hagiographie, une réponse fournie. Son enquête a pourtant été difficile dans un pays de « taiseux », où la parole est surveillée même vis-à-vis d'un journal français (…)

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Texte intégral (3380 mots)

Lu et aimé par la rédaction. « Mohammed VI. Le Mystère » de Thierry Oberlé

Par Jean-Pierre Séréni

Comment fonctionnent le roi Mohammed VI et le royaume du Maroc ? À cette double question, le journaliste Thierry Oberlé, fort de sa longue expérience maghrébine, apporte dans son livre, qui n'est ni un pamphlet ni une hagiographie, une réponse fournie. Son enquête a pourtant été difficile dans un pays de « taiseux », où la parole est surveillée même vis-à-vis d'un journal français conservateur comme Le Figaro, où Oberlé a longtemps travaillé.

La personnalité de Mohammed VI est peu connue. Souverain nomade, présent sur place à mi-temps, sinon au tiers du temps : ses absences — presque des disparitions — se comptent en mois. Il contrôle néanmoins de près son pays grâce à un système éprouvé venu de son enfance. À la différence de son père Hassan II qui renvoyait régulièrement ses collaborateurs — ce qui ne l'a pas empêché d'être trahi deux fois par ses lieutenants les plus proches, Oufkir et Dlimi, en charge de la répression la plus atroce —, il s'appuie avec constance depuis un quart de siècle sur ses camarades d'école. C'est avec eux qu'il a fait toute sa scolarité au Collège royal, une institution ad hoc créée en 1942 pour l'éducation de son père. On trouve, parmi ces vieux compagnons, les chevilles ouvrières du régime, un trio redoutable composé du financier Mounir Majidi, du stratège politique Fouad Ali El Himma et du sécuritaire Yassine Mansouri. Majidi est le moins connu, mais sans doute celui à qui Mohammed VI fait le plus confiance : il lui fait gagner de l'argent et a été l'artisan d'un petit miracle. Ainsi, le petit-fils d'un sultan pauvre intronisé en 1922 sous le protectorat est aujourd'hui à la tête d'une fortune considérable (plus de 5 milliards d'euros), et a figuré parmi les lauréats de Forbes, le journal étatsunien qui tient le palmarès des plus riches de la planète.

Au fil des ans, Mohammed VI a réussi à se sortir de crises politiques majeures comme les révolutions arabes de 2011, la montée de l'islamisme politique, la révolte du Rif, le terrorisme de l'organisation de l'État islamique ou le soulèvement plus récent de la jeunesse étudiante. Son succès diplomatique le plus éclatant aura été de rallier toutes les puissances occidentales à ses vues sur le Sahara occidental, un conflit vieux de plus d'un demi-siècle qui oppose la monarchie à son voisin algérien. Un succès paradoxal, car l'autonomie promise, censée gouverner toutes les provinces, n'a pas, en 30 ans, connu le moindre début de définition, et c'est un projet vide qui a rallié les grandes chancelleries.

Si les affaires royales vont bien, celles du royaume sont toutefois moins brillantes. Trois obstacles majeurs se dressent devant la transformation du Maroc en un pays émergent : le réchauffement climatique entraîne une sécheresse chronique qui détruit les campagnes marocaines où vit la moitié de la population ; la corruption généralisée, chez les fonctionnaires comme chez les nantis, accompagne la vie quotidienne des habitants et les désespère ; enfin, la drogue, qui, si elle fait vivre le Rif, une province déshéritée et rebelle, alimente en haschich l'Europe et en premier lieu la France — un sujet dont les autorités de l'Hexagone, sans doute intimidées, ne disent mot. La maladie du roi, tout aussi mystérieuse que le reste, ouvre la voie à une succession peut-être prochaine. Son fils, Moulay Hassan, fait son apprentissage royal sans mot dire. On le sait proche de sa mère, divorcée du roi et malmenée par le Palais. Empruntera-t-il la voie suivie par son père ? On peut s'interroger.

Mohammed VI. Le Mystère
Thierry Oberlé
Flammarion, 2026
330 pages 22 €

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À lire sur Afrique XXI

RD Congo. L'occupation du M23, un an après. « Un mélange d'horreur et d'organisation, de terreur muette et de brutalité », Colette Braeckman, 9 février 2026

Témoignage Colette Braeckman, ancienne reporter au quotidien belge Le Soir et membre du comité éditorial d'Afrique XXI, était à Goma au lendemain de la prise de la ville par le M23. Un an après, elle témoigne ici de ce qu'elle a vu, et ouvre ainsi notre série spéciale consacrée à l'occupation du Kivu par le groupe armé.

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Sophie Bessis, 13 février
Écrits entre 1990 et 2023, différents à la fois dans leur forme et dans les sujets qu'ils abordent, les textes réunis par Aziz Krichen dans son dernier opus À contre-courant. Chronique des débâcles annoncées montrent cependant la cohérence d'une pensée nourrie par une grande érudition et par l'expérience d'une désormais longue vie militante, à gauche toute sans jamais dévier.
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Omar Kabbadj, 12 février
Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025.
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En anglais

Paloma Dupont de Dinechin , Hosam Katan, 13 February
Raqqa, 18 January 2026. Syrian army soldiers are taking selfies around the city, celebratory gunfire resounds, the Syrian flag flutters. After seven years under the Syrian Democratic Forces (SDF), Raqqa is back under government control, following an agreement with Damascus. While some are celebrating this “liberation”, the “Rojava” project and Kurdish autonomy have become a distant prospect.
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En italien

Annemarie Jacir, Sarra Grira, 12 febbraio
Annemarie Jacir torna con il suo nuovo film Memoria di una rivolta (Palestine 36), dedicato a un episodio fondamentale della storia del suo Paese: la Grande Rivolta del 1936, che vide i palestinesi sollevarsi sia contro il mandato britannico sia contro il progetto coloniale sionista. Orient XXI ha incontrato la regista durante la sua visita a Parigi. Il film è uscito nelle sale italiane il 29 gennaio 2026.
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Aldo Nicosia, 9 febbraio
In occasione dell'uscita di Palestine 36. Memoria di una rivolta, Aldo Nicosia discute con Lorenzo Kamel della funzione del film storico nel contesto palestinese.
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En espagnol

Arnaud Marie, 13 de febrero
Este poema del palestino Mosab Abu Toha, basado en el mito de Ícaro, revela la aniquilación total, que aún está en marcha, en la Franja de Gaza: de lo humano y lo no humano, de lo material y lo inmaterial.
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13.02.2026 à 06:00

Le « tiers-monde » face aux stratégies de domination impérialiste

Sophie Bessis
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Écrits entre 1990 et 2023, différents à la fois dans leur forme et dans les sujets qu'ils abordent, les textes réunis par Aziz Krichen dans son dernier opus À contre-courant. Chronique des débâcles annoncées montrent cependant la cohérence d'une pensée nourrie par une grande érudition et par l'expérience d'une désormais longue vie militante, à gauche toute sans jamais dévier. Dans son dernier ouvrage, Aziz Krichen, sociologue, écrivain et homme politique tunisien, nous livre une « (…)

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Texte intégral (1223 mots)

Écrits entre 1990 et 2023, différents à la fois dans leur forme et dans les sujets qu'ils abordent, les textes réunis par Aziz Krichen dans son dernier opus À contre-courant. Chronique des débâcles annoncées montrent cependant la cohérence d'une pensée nourrie par une grande érudition et par l'expérience d'une désormais longue vie militante, à gauche toute sans jamais dévier.

Dans son dernier ouvrage, Aziz Krichen, sociologue, écrivain et homme politique tunisien, nous livre une « chronique des débâcles annoncées », sous-titre de son opus. Il est vrai que les textes qu'il y réunit n'offrent guère de raison de croire en un avenir radieux du monde. Du cataclysme qu'ont représenté la faillite du communisme et la chute de l'Union soviétique aux errements d'une classe politique tunisienne dont l'absence de colonne vertébrale et la pusillanimité ont facilité l'avènement d'une nouvelle autocratie, de la critique de l'idéalisme d'un Marx resté trop hégélien à celle des politiques d'ajustement structurel mises en place à partir des années 1980, c'est à un long voyage dans l'espace et le temps que l'auteur nous convie.

Mais cette pluralité des focales ne lui fait jamais abandonner le cœur de son propos : l'analyse des ressorts de la domination dont ce qui fut « le tiers-monde » ne parvient pas à s'affranchir, et des stratégies successivement mises en œuvre par l'impérialisme, principalement étatsunien, pour continuer à l'asservir. En contrepoint de cette quasi-permanence historique, Krichen ne se prive pas de questionner la lourde responsabilité des élites des suds dans la faillite généralisée de toutes leurs tentatives, réelles ou fallacieuses, de sortir de la nasse.

Au-delà des analyses, devenues classiques, de l'espace laissé aux nouvelles formes de capitalisme par la disparition du communisme et de la mise au pilori de leur bras séculier, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, certaines parties de l'ouvrage ouvrent d'importantes pistes de réflexion. Il en est ainsi du court texte écrit après l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990 qui rappelle que dans les gauches arabes, il y eut des voix — hélas minoritaires — capables de s'élever contre la machine de guerre occidentale mise en place pour récupérer l'émirat, sans pour autant faire de Saddam Hussein le sauveur des Arabes.

L'analyse des moments Francis Fukuyama, auteur de La fin de l'histoire et le dernier homme (1992), puis Samuel Huntington, auteur du Choc des civilisations (1996), dont la mise en opposition reflète le changement des priorités géopolitiques étatsuniennes, mérite aussi qu'on s'y arrête1. Il faut enfin souligner le caractère quasi prémonitoire des analyses de Krichen — écrites bien avant l'arrivée au pouvoir de Donald Trump — sur la fin programmée de l'hégémonie étatsunienne, ce déclin expliquant le surcroît de brutalité des entreprises impériales de Washington. L'actualité nous donne les preuves tragiques de la justesse de ces prémonitions.

Des condamnations sans appel

Aziz Krichen est sans nul doute un défenseur de l'universel, mais pas n'importe lequel, et de la démocratie, à condition qu'au sud du monde ses conditions de possibilité soient réunies. Il le redit sans ambiguïté aucune. Et qui connaît sa trajectoire a toutes les raisons de le croire. C'est pourtant là que son raisonnement peut être mis en défaut. Son attaque frontale des « droits de l'hommisme » mis au service des entreprises hégémoniques occidentales peut en effet susciter bien des réserves. Il n'est certes pas faux de constater que, de l'Irak à l'Afghanistan, la protection des droits humains a été cyniquement instrumentalisée pour justifier des interventions qui n'avaient pas lieu d'être. Mais le caractère univoque de sa condamnation semble pour le moins hâtif. Et, de façon générale, il lui arrive de négliger les contradictions internes qui travaillent les sociétés des pays dominants malgré la vieille « culture de la suprématie » qui les structure.

De même, sa condamnation sans appel des gauches du Sud qui seraient tombées dans le panneau en prenant l'adversaire à combattre pour l'ami qui les protègerait peut paraître excessive, ou au moins maladroite, alors que nombre de ses arguments pour le démontrer ne manquent pas de solidité. Enfin, s'il faut souscrire à sa conviction qu'il ne peut y avoir de construction démocratique sans véritable souveraineté nationale, c'est-à-dire sans autonomie de décision, on aurait aimé qu'il définisse le périmètre d'une telle souveraineté, les dangers représentés par un glissement possible vers le souverainisme ou, plutôt, la porosité pouvant exister entre patriotisme et nationalisme, ce dernier ayant montré en bien des lieux les ravages qu'il pouvait commettre.

Dans cet ouvrage, comme dans les précédents, Aziz Krichen nous invite à réfléchir et à débattre. En ces temps de vulgarité politique, de silence imposé et de tentations totalitaires qui obscurcissent les horizons, il faut l'en remercier.


1NDLR. Tandis que Francis Fukuyama postulait l'idée d'une pacification progressive liée au développement du libéralisme et annonçait le triomphe de la démocratie libérale, Samuel Huntington lui opposait son concept de «  choc des civilisations  », fondé sur l'idée d'une prétendue conflictualité inéluctable et systématique entre différentes «  civilisations  » (ou «  blocs civilisationnels  ») en raison d'une opposition supposée de leurs normes culturelles.

12.02.2026 à 06:00

Maroc. Les inondations après la sécheresse, une catastrophe chasse l'autre

Omar Kabbadj
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Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025. Une ville « pieds dans l'eau ». On pourrait difficilement mieux décrire Ksar El Kébir, commune urbaine de 126 000 habitants du nord-ouest du (…)

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Texte intégral (2109 mots)

Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025.

Une ville « pieds dans l'eau ». On pourrait difficilement mieux décrire Ksar El Kébir, commune urbaine de 126 000 habitants du nord-ouest du Maroc, après les pluies exceptionnelles qui se sont abattues sur le royaume ces dernières semaines. L'oued Loukkos ne jouxte plus la ville, il la noie dans sa crue. Résultat : 113 000 personnes ont été contraintes de quitter Ksar El Kébir, selon un bilan rendu public par la chaîne de télévision publique 2M le 7 février.

Mohammed Rachid Yahia, président de la section de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) à Ksar El Kébir, affirme :


Des autocars ont été mobilisés par les autorités pour évacuer rapidement les sinistrés, mais une fois arrivés à Tanger, Tétouan ou ailleurs, ils étaient lâchés dans la nature. Il a fallu que les gens haussent le ton pour qu'il y ait une vraie prise en charge.

Face à l'ampleur de la catastrophe, les Marocains ont fait preuve d'une solidarité touchante. Sur Facebook, des internautes basés à Tanger ou à Tétouan ont ouvert leurs domiciles aux personnes déplacées. « Les opérateurs économiques de la région ont également joué un rôle important : à Martil et Cabo Negro, un homme d'affaires a ouvert les portes de son complexe hôtelier pour y abriter les personnes qui se sont retrouvées sans toit, sans alternative. Il a mis à leur disposition une centaine de chambres », ajoute notre interlocuteur, regrettant tout de même que beaucoup aient essayé de profiter de la situation, en augmentant les tarifs des loyers. « Ce n'est pas comme si les gens étaient en vacances, c'est désolant », commente-t-il.

Mais au-delà des discours dithyrambiques envers les efforts de l'État, le constat demeure amer. Les premiers campements qui ont été établis à Larache, au nord-ouest de Ksar El Kébir, pour accueillir les sinistrés ont été détruits par la pluie et le vent avant leur arrivée. « Heureusement, sinon, on aurait assisté à une catastrophe », pointe le militant à Orient XXI. Il poursuit :


Le problème, c'est le manque d'informations. Les agents de la force publique venaient frapper à la porte des gens au milieu de la nuit pour leur signifier de quitter les lieux immédiatement. Mais pour aller où ? Pendant combien de temps ? Comment ? Il est normal que les gens refusent dans un premier temps.

Un retour de l'eau « dans des conditions extrêmes »

Le professeur Mohammed-Saïd Karrouk, professeur en climatologie à l'université Hassan II de Casablanca, explique qu'il s'agit d'une rupture momentanée de la sécheresse qui a duré sept ans, manifestée par un retour brutal et intense des précipitations. « Les Marocains ne sont pas habitués à cela, et les infrastructures existantes sont insuffisantes », souligne-t-il. Selon lui, il faudrait revenir aux règles qui régissaient auparavant le climat marocain, où la sécheresse est la règle principale. Historiquement, précise le climatologue, cette sécheresse est toujours suivie d'un retour de l'eau mais, « cette fois-ci, il s'est déroulé dans des conditions extrêmes ». Schématiquement, le Maroc s'est retrouvé pris en étau entre des masses d'air tropicales plus humides que la normale et des masses d'air extrêmement froides venues du pôle.

La catastrophe pouvait-elle être évitée ? Difficile d'y répondre. Le scientifique rappelle toutefois que dans la région concernée, le barrage oued Makhazine affichait un taux de remplissage de 77 % en septembre 2025, bien avant l'arrivée massive des pluies. Plus loin, au barrage Al Wahda, le plus grand du pays, le niveau atteignait environ 45 %. « Pour que ces barrages puissent fonctionner correctement dans leur mission de protection contre les inondations, il faut qu'ils aient la capacité de recevoir rapidement des quantités d'eau importantes », explique Mohammed-Saïd Karrouk. Or, le barrage oued Makhazine ne disposait pas de la marge suffisante. Le retour brutal des précipitations en janvier a surpris les autorités et les a mises en difficulté. Les infrastructures se sont retrouvées en surcapacité, d'où la nécessité d'ouvrir les vannes pour déverser le surplus dans le fleuve, ce qui augmente le risque de crue. « Les autorités ont fait ce qu'elles ont pu pour réguler le débit des barrages, reconnaît le scientifique, mais ce n'était pas suffisant pour éviter la situation actuelle ».

Un phénomène connu de la région

Loin d'être un phénomène exceptionnel, les inondations ont toujours rythmé la vie dans le bassin du Loukkos. Comme le rappelle l'historien Samir Ait Oumghar : « Depuis des siècles, l'oued est à la fois une source de vie et une menace récurrente pour les activités humaines. Le fleuve traverse une vaste plaine légèrement inclinée, une caractéristique qui augmente considérablement le risque d'inondation. »1

Les Romains, dès l'Antiquité, sont conscients des dangers posés par les crues de l'oued Loukkos. Quand ils fondent Lixus, l'une des cités urbaines les plus anciennes du royaume, ils choisissent un terrain surélevé, à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer, lui offrant donc une protection naturelle. D'après Samir Ait Oumghar, les crues hivernales du fleuve sont si importantes « que la colline apparaît comme une île vue de la mer ».

Ksar El Kébir a été construite sur les ruines d'une autre cité romaine, Oppidum Novum, situées sur le lit de l'oued et qui, toujours d'après l'historien, a disparu en raison des crues récurrentes du fleuve Loukkos. Depuis toujours, Ksar El Kébir a été le théâtre d'inondations spectaculaires : les archives historiques et les analyses paléohydrologiques identifient au moins 24 inondations majeures entre 1500 et 1871. Plus récemment, les archives disponibles témoignent de 12 épisodes d'inondation entre 1936 et 1951. À l'indépendance du royaume, en 1956, d'autres épisodes graves marquent l'histoire de la région, poussant enfin les autorités à ériger le barrage oued Makhazine, à quelques kilomètres de la ville.

Mohammed-Saïd Karrouk rappelle que la région du Gharb (ouest) a toujours été un marécage, avant les protectorats français et espagnols, au début du siècle dernier. Si les aménagements ont permis de changer la fonction du sol, sa topographie ne peut pas être changée. « La construction des barrages a permis de contenir ces phénomènes afin de protéger la population locale. Mais force est de constater que ces infrastructures ne peuvent plus assumer cette fonction », signale le scientifique.

Ce constat a probablement contraint l'exécutif à reconsidérer sa gestion des barrages, en adoptant, le 4 février, un nouveau décret sur la classification et la sécurité des barrages. Le texte prévoit, pour chaque barrage classifié, un plan d'urgence avec des scénarios de riposte en cas d'événements critiques, des mesures d'alerte et d'évacuation, des mesures de coordination avec les autorités locales et les services de secours, ainsi que des cartographies détaillées des zones à risque en aval, incluant le recensement des habitations et infrastructures menacées.

La difficile question du bilan matériel

Mi-décembre 2025, des crues inattendues ont ravagé la médina de Safi, ville côtière située à 300 kilomètres au sud de Rabat. En une seule nuit, 37 personnes ont perdu la vie. À Ksar El Kébir, de telles pertes humaines ont pu être évitées. Mais dans les alentours, la catastrophe climatique a bel et bien emporté des vies. Trois femmes — une mère et ses deux filles — ont été retrouvées mortes mercredi 4 février dans une bourgade de la province de Larache, lorsque leur maison s'est écroulée en raison d'un glissement de terrain causé par les pluies diluviennes.

Il est difficile de connaître pour le moment les conséquences matérielles des inondations dans la ville de Ksar El Kébir. En revanche, il est certain que les agriculteurs de la région en sont les premières victimes. « Dans près de 800 douars [villages] de la région, les gens ont dû quitter leurs terres, laissant derrière eux leurs vaches, leurs moutons et leurs chèvres », se désole Mohammed Rachid Yahia. À quelques mois de l'Aïd el-Adha (ou Aïd el-Kébir, « fête du sacrifice »), période durant laquelle de nombreux éleveurs comptent sur la vente des bêtes destinées au rituel du sacrifice pour gagner de l'argent, la situation s'apparenterait à une véritable hécatombe économique. Avec 16 milliards de dirhams (1,4 milliard d'euros) générés en 2023, l'Aïd représente une manne financière incontournable pour le secteur.

Pour l'instant, il n'y a aucun moyen de savoir quand les Ksiris pourront regagner leurs domiciles. Les autorités poursuivent le déversement progressif des barrages oued Makhazine et Al Wahda, ce qui exclut toute baisse immédiate du niveau de l'oued Loukkos et, par extension, de sa crue.

Si l'opinion publique salue les efforts de l'armée et des secouristes, elle ne cache pas sa colère vis-à-vis des responsables gouvernementaux. Des ministres ont refusé de répondre aux demandes des députés des groupes d'opposition souhaitant discuter de la situation dramatique des habitants des villes du nord. Au Parlement, un député du parti de l'opposition Mouvement populaire (droite conservatrice) a accusé les ministres « de fuir la confrontation ». Dans un communiqué daté du 3 février, le Parti du progrès et du socialisme a pointé du doigt « le mépris » du gouvernement envers les partis politiques.


1Latifa Babas, «  Oued Loukkos : Un risque d'inondation ancré dans l'histoire  », Yabiladi, 4 février 2026.

11.02.2026 à 06:00

Syrie. L'effondrement de l'intérieur de l'autonomie kurde

Arthur Quesnay
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La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs. La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 (…)

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La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs.

La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 janvier 2026, est d'abord une conséquence de la fin de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) tel qu'elle était structurée depuis 2014. Jusque-là, il s'agissait pour les États-Unis et leurs partenaires de la Coalition de soutenir des acteurs non étatiques pour lutter contre l'organisation djihadiste.

Or, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024, les États occidentaux qui ont soutenu la construction de l'AANES et armé les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont progressivement privilégié une logique de reconstruction de l'État syrien et de la souveraineté nationale. En septembre 2025, l'intégration de Damas dans la Coalition globale contre l'OEI a confirmé cette tendance et privé l'entité kurde de son levier stratégique. Ne restait pour les pays occidentaux que la question du sort des 9 000 prisonniers de l'OEI et des milliers de civils encore présents dans le nord-est du pays.

Dans le même temps, un alignement régional — des pays du Golfe à la Turquie — s'est dessiné autour de la restauration d'un centre étatique fort, hostile aux expériences autonomistes armées. Dès lors, faute de soutien régional, l'intégration de l'AANES à l'État syrien devenait la seule voie réaliste pour les autorités kurdes, encore fallait-il en définir les modalités. À cette fin, les États-Unis et la France ont fait pression sur l'AANES pour engager un cycle de négociations avec Damas. Débuté le 10 mars 2025, celui-ci s'est très vite enlisé à cause d'une contradiction majeure : le pouvoir central affirmait sa souveraineté et le retour de l'État dans l'ensemble du territoire afin de clore la guerre civile, tandis que les autorités kurdes cherchaient une forme de cogestion du territoire et le principe d'une région de facto autonome.

Ainsi, la transformation des rapports de forces régionaux et l'enlisement des négociations laissaient présager un conflit prochain, d'autant plus que l'escalade militaire était constante tout au long de la ligne de front sur les bords de l'Euphrate.

Une révolution dans la révolution

Sur le plan militaire, la rapidité de la défaite, qui a eu lieu en quelques jours, s'explique par les contradictions internes du projet politique de l'AANES. Lors de sa création en 2015, l'administration et son projet de « confédéralisme démocratique » représentaient pour les populations kurdes, arabes et les autres minorités de la région le seul moyen de survie face à l'OEI. Elle s'est imposée ensuite comme une alternative à la dictature de Bachar Al-Assad. Cette entité politique était toutefois structurée par la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui, depuis 2012, réprime toute opposition dans les territoires sous son contrôle afin de réaliser sa propre « révolution » au sein de la Révolution syrienne.

De fait, l'AANES représentait dès ses débuts un modèle de gouvernance autoritaire reposant sur un appareil sécuritaire aux mains des cadres kurdes du PKK. Cet autoritarisme était régulièrement contesté par la population et décrié par les partenaires de la Coalition, sans qu'aucun ne réussisse à réformer ce système. La répression contre les opposants s'est même renforcée au nom de la lutte contre l'OEI, un amalgame qui était devenu un lieu commun dans le Nord-Est syrien.

C'est dans ce cadre que se développent les contradictions d'un système alternant mobilisation idéologique et répression de la société. La population kurde était particulièrement visée par la mobilisation idéologique, en particulier via des académies politiques et des réseaux clientélistes partisans. La volonté de transformer la société a notamment abouti à une réforme catastrophique du système éducatif et à la mise en place d'un contrôle par le bas, via des conseils de quartiers, la population kurde n'ayant d'autre choix que d'accepter cette politisation forcée, et craignant en particulier la conscription forcée et les arrestations.

De leur côté, les populations arabes, soit 70 à 80 % de l'ensemble des habitants du Nord-Est syrien, étaient moins visées par ces mobilisations idéologiques du parti, mais durement contrôlées. Une hiérarchie identitaire plafonnait leur intégration au « confédéralisme démocratique ». Si les habitants arabes participaient au projet, représentant 70 % des quelque 60 000 FDS, des 30 000 Assayech (les forces de sécurité locales kurdes) et des 120 000 fonctionnaires employés de l'administration civile, ils étaient relégués à des postes subalternes et sous surveillance étroite des cadres du PKK, les cadros. Enfin, cette économie politique du parti contre la société se retrouvait dans le secteur financier qui assurait d'importants revenus au PKK, tandis que les investissements dans les services publics et les infrastructures restaient limités.

Une insurrection en gestation

En décembre 2024, la chute du régime des Assad soulève une vague d'espoir dans la région, celle d'un recul de la tutelle autoritaire du PKK et du retour de l'État syrien. Les habitants de l'AANES qui osent sortir manifester sont réprimés et les potentiels opposants traqués par les services de sécurité. L'ouverture actuelle des centres de détention permet de mieux comprendre ce système avec la libération de nombreux adolescents arrêtés pour des faits considérés comme politiques : possession du nouveau drapeau syrien ou d'images d'Ahmed Al-Charaa, relais de chansons liées à la révolution syrienne… Les services de renseignement kurdes surveillaient les réseaux sociaux. Un contenu supprimé pouvait mener à une arrestation. Les accusations formulées relevaient souvent du terrorisme, de la fuite d'informations ou de l'atteinte à la sécurité. Tous les témoignages des personnes libérées font état de passages à tabac réguliers et de tortures.

Le système répressif kurde anticipait ainsi une insurrection et tentait d'arrêter tout élément mobilisateur. Cependant, ce n'est pas une mobilisation organisée qui a fait tomber la région, mais un soulèvement populaire. La répression ne faisait que renforcer un inévitable qui était devenu pensable depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad.

Dès le début des opérations de l'armée syrienne contre les quartiers kurdes d'Alep, le 6 janvier 2026, l'état d'urgence est décrété dans les régions arabes du Nord-Est syrien. Selon un plan préétabli, les FDS se sont déployés sur des lignes de défense soigneusement préparées avec des centaines de kilomètres de tunnels. Cependant, l'ensemble de ce dispositif s'effondre dans la nuit du 17 au 18 janvier lorsque l'armée syrienne prend la ville de Tabka, au sud de l'Euphrate, et se dit prête à avancer sur Raqqa. Selon de nombreux entretiens réalisés, les FDS avaient reçu l'ordre de combattre, mais elles se sont délitées au contact.

On observe la même situation sur toute la ligne de feu de Deir ez-Zor à Raqqa, où les unités arabes des FDS, majoritaires, ont fait défection ou se sont mutinées, neutralisant l'ensemble de leur groupe de combat et obligeant les officiers kurdes syriens et les cadres du PKK à prendre la fuite. Il est encore trop tôt pour avoir un décompte des pertes, mais la majorité des morts se comptent soit dans les rangs des FDS arabes, exécutés pour désertion par leurs officiers, ou parmi les officiers kurdes, tués par leurs hommes alors qu'ils essayaient de fuir. D'après différentes sources, les forces kurdes auraient perdu plus de 550 hommes contre 250 côté gouvernement.

À Tell Brak, une bataille de quelques minutes

Dans le même temps, les autorités kurdes de l'AANES ont dû faire face à un soulèvement populaire qui a commencé au matin du 18 janvier et qui s'est amplifié à mesure que l'armée syrienne se déployait. Des contingents de combattants kurdes du PKK ont reçu l'ordre de mener une répression brutale, mais sont très vite dépassés. À Raqqa par exemple, les civils sont descendus dans la rue dès 8 heures du matin. Les rassemblements étaient d'abord hésitants à cause des tirs de snipers qui ont fait 22 morts et une centaine de blessés, selon les hôpitaux de la ville. Cependant, dès midi, les forces kurdes ont battu en retraite devant une mobilisation massive. L'entrée de l'armée syrienne vers 17 heures relève alors davantage d'une opération de sécurité pour protéger les civils des derniers snipers encore actifs.

L'effondrement des FDS dans la ville de Tell Brak est encore plus éloquent. Malgré l'importance stratégique de cette ville, située sur la route entre Qamishli et Hassaké, et des défenses impressionnantes, les combats ne durent pas plus de quelques minutes. On y dénombre 185 FDS d'origine arabe encadrés par 35 officiers kurdes et 8 cadres du PKK, dont cinq ne parlant pas arabe et donnant leurs ordres via des traducteurs — selon des entretiens réalisés avec des déserteurs et habitants de la ville.

À l'arrivée de l'armée syrienne au camp d'Al-Hol le mardi 20 janvier, certains soldats arabes des FDS contactent des connaissances côté gouvernement. Ils proposent à ces derniers de se rendre et préparent une mutinerie contre leurs officiers kurdes, contre l'assurance d'une avancée de l'armée syrienne sur Tell Brak afin de les protéger. La manœuvre a lieu le mercredi 21 janvier. L'armée syrienne met plus de temps que prévu sur des routes minées et sous les tirs de drones suicides. Les insurgés parviennent cependant à neutraliser les points névralgiques de la ville, tandis que sa population arabe se soulève. Les officiers et cadres kurdes s'enfuient, faisant 7 morts civils dans des tirs de dégagement. Là encore, l'armée syrienne entre dans une ville libérée sans tirer un coup de feu.

Carte de la Syrie, indiquant des villes comme Damas, Alep et Raqqa.

Si la crise de Soueïda en juillet 2025 relevait d'une fazaa, soit une mobilisation tribale d'envergure qui oppose tribus bédouines et druzes, la dynamique dans l'Est syrien est avant tout une « intifada », soit un soulèvement. Il reste à déterminer dans quelle mesure Damas a discrètement activé des contacts avec certains chefs arabes des FDS et incité à la défection. En revanche, le moteur de la révolte ne réside pas dans des réseaux tribaux, mais chez d'anciens combattants de l'Armée syrienne libre ou des cadres locaux réfugiés à Idlib durant la guerre civile. De nombreux entretiens révèlent que ce sont eux qui ont formé les premiers groupes d'insurgés lors de la nuit du 17 au 18 janvier 2026.

La transition politique en question

Paradoxalement, l'effondrement des FDS a sauvé le Nord-Est syrien d'un conflit communautaire. Là où le projet politique du PKK préparait la société à un long combat, les défections et mutineries ont rendu caduque la doctrine militaire du parti. De même, les centaines de kilomètres de tunnels et les milliers de tonnes d'armes accumulés en prévision d'une guerre contre la Turquie et ses forces alliées n'ont pas pu arrêter une insurrection populaire. Le PKK avait tenté de préparer la société de l'AANES à une guerre qui n'aura pas eu lieu du fait du soulèvement de la population.

Cette absence de combats permet pour le moment au commandement kurde syrien de l'AANES d'être libéré de la pression du PKK pour réengager le processus politique d'intégration. L'accord conclu le 29 janvier 2026 représente ainsi une avancée majeure pour la population kurde, tout en actant la défaite politique et militaire du PKK en Syrie. Ce compromis garantit la protection des zones kurdes ainsi que la reconnaissance de droits culturels et politiques, qui doivent être inscrits dans la constitution. Sur le plan sécuritaire, l'accord prévoit l'intégration de trois brigades kurdes dans la région de Hassaké et d'une brigade à Aïn Al-Arab (Kobané).

Ce volet est déterminant, car il permet l'incorporation des fonctionnaires de l'Administration autonome, des Assayech et des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD) kurde, au sein des institutions et de l'appareil d'État syrien, malgré les divergences passées sur les modèles de gouvernance. Enfin, la question des employés civils constitue un pilier essentiel de cet accord. Les quelque 150 000 fonctionnaires de l'ancienne administration autonome, y compris ceux des régions arabes comme Deir ez-Zor et Raqqa, restent en poste. Damas s'est engagé à les intégrer dans le corps étatique après une procédure de vérification de leurs qualifications.

Dans cette optique de pacification, Damas s'est engagé à ne pas faire intervenir l'armée régulière dans les régions à majorité kurde. Contrairement aux interventions passées sur la côte ou à Soueïda, où le manque de discipline des troupes avait conduit à des massacres, la transition actuelle dans les régions kurdes semble s'orienter vers un modèle de passation politique. Cette dernière est encore fragile, la question étant de savoir si le PKK va tenter de réimposer son contrôle sur la société kurde ou accepter de se retirer. La mobilisation kurde que l'on observe actuellement est ainsi porteuse d'ouverture politique avec le retour de partis kurdes syriens, tandis que la population rejette la mainmise du PKK.

10.02.2026 à 06:00

Madha, curiosité géopolitique entre l'Oman et les Émirats arabes unis

Rémi Guyot
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À une centaine de kilomètres de Dubaï, l'enclave omanaise de Madha trouble le maillage frontalier rectiligne de la péninsule arabique. Une frontière tracée sur les cartes du monde, mais transparente sur le terrain. Cette invisibilité apparente dissimule pourtant sur le terrain les logiques concurrentes des États du Golfe. À la sortie de Khor Fakkan, dans l'Émirat de Charjah, appartenant à la fédération des Émirats arabes unis fondée en 1971, une petite bretelle d'autoroute est (…)

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Texte intégral (2896 mots)

À une centaine de kilomètres de Dubaï, l'enclave omanaise de Madha trouble le maillage frontalier rectiligne de la péninsule arabique. Une frontière tracée sur les cartes du monde, mais transparente sur le terrain. Cette invisibilité apparente dissimule pourtant sur le terrain les logiques concurrentes des États du Golfe.

À la sortie de Khor Fakkan, dans l'Émirat de Charjah, appartenant à la fédération des Émirats arabes unis fondée en 1971, une petite bretelle d'autoroute est particulièrement encombrée : des automobilistes patientent pour faire le plein devant la station-service de Madha, en Oman. Ici, l'essence est encore moins chère qu'aux Émirats. « Et encore, il y a à peine trois ans, nous créions des embouteillages de plusieurs kilomètres ! », affirme le pompiste. Rien ne marque la frontière pour le visiteur distrait : aucune douane ne contrôle les entrées et sorties. On passe d'un pays à l'autre sans jamais s'arrêter.

Cette situation souligne l'originalité géographique de ce territoire. En effet, Madha est une enclave omanaise d'environ 75 km², soit l'équivalent de la superficie de la ville de Nice, située au sein des Émirats arabes unis. En son centre se trouve Nahwa, une contre-enclave appartenant aux Émirats. Le reste du territoire omanais est à 40 km, et l'autre exclave omanaise, la péninsule du Musandam qui contrôle le stratégique détroit d'Ormuz, est à 55 km.

Carte détaillant la région avec les Émirats arabes unis et Oman.
Carte de l'enclave de Madha (Oman)

Pour autant, à Madha, le contraste avec l'émirat de Charjah et la ville émiratie proche de Fujaïrah est frappant. À quelques mètres des cimenteries et des industries pétrolières, Madha semble avoir conservé sa culture traditionnelle, et échapper au gigantisme associé aux Émirats. Les routes y sont étroites, l'architecture y est plus sobre. Des femmes travaillent la feuille de palmier sur le pas de leur porte, les hommes vêtus de leur coiffe traditionnelle brodée, la kumma, se rendent à la mosquée avec des travailleurs immigrés sud-asiatiques. On ne retrouve quasiment plus cette situation aux Émirats où la population nationale constitue une classe sociale autant minoritaire que supérieure, qui vit largement en vase clos.

Keye Tersmette, chercheur postdoctoral au Royal Holloway de l'université de Londres et spécialiste des frontières omanaises, indique :


L'absence physique de frontière n'a pas empêché la conservation d'une certaine culture locale à Madha. Que ce soit ici ou à Buraimi [ville frontalière du côté omanais, jouxtant l'émirat d'Al-Aïn plus au sud], les habitants qui vivent aux abords de la frontière d'Oman et des Émirats ont toujours vécu comme un seul et même peuple, sans prendre en considération de quel côté de la frontière ils se situaient. Mais aujourd'hui, Madha est la dernière frontière sans mur avec l'Oman.

En effet, ailleurs, la frontière entre les deux voisins, longue de 609 km, est parcourue par d'imposants grillages. Les différents postes-frontières sont généralement traversés avec une certaine difficulté.

Une anomalie sous pression

S'il n'existe effectivement aucun contrôle à la frontière de Madha et de Nahwa, deux immenses commissariats se dressent néanmoins à leurs entrées. Bien que seules 3 217 âmes peuplent l'enclave omanaise, et à peine plus de 300 la contre-enclave émiratie, la taille de ces bâtiments administratifs illustre l'importance stratégique de ce minuscule territoire et les politiques visant à en marquer le contrôle.

Keye Tersmette explique que la présence fréquente des drapeaux à l'approche des frontières, ainsi que la grandeur et la modernité des bâtiments administratifs sur ces deux territoires sont « les signes d'une volonté de construire une nation à travers un nationalisme banalisé ». Il ajoute que, si rien ne choque en apparence, cela contribue pourtant à complexifier la vie des habitants, car les administrations, les lois, les salaires et le coût de la vie varient radicalement entre les deux territoires.

Ahmed, chauffeur de taxi et père de deux enfants, explique :


J'habite à Buraimi (Oman), mais mes enfants vont à l'école à Al-Aïn. Certains matins, j'attends plus d'une heure à la frontière. Je peux passer sans encombre grâce à ma carte d'identité omanaise, mais il y a quinze ans, je mettais moins de dix minutes. Il faut toujours anticiper. Ces murs ont parfois séparé des familles vivant de part et d'autre de la frontière.

Dans ce contexte, Madha et Nahwa font donc encore figure d'exceptions. « Nous sommes le même peuple, même si, en fonction de nos tribus historiques, nous nous sentons Omanais ou Émiratis. Mais nous avons la même culture, les mêmes coutumes et nous vivons ensemble », souligne le cheikh émirati de Nahwa, Abdallah Khalfan Al-Naqbi, à la sortie de la mosquée du village, après la visite du maire de Khor Fakkan, venu suivre l'évolution des investissements dans le village. « Certains élèves de Madha étudient à Nahwa, par exemple. Des Émiratis viennent de Dubaï se détendre à Madha. Les habitants de Nahwa passent aussi tous les jours à Madha, où ils font certaines de leurs courses en payant soit en rials omanais, soit en dirhams émiratis. La frontière n'existe pas pour nous, nous ne formons qu'un », poursuit-il.

Pourtant, le confort de vie n'est pas ressenti de la même manière de l'autre côté de la frontière. En effet, Mascate a longtemps négligé le gouvernorat du Musandam, dont fait administrativement partie Madha, car sa topographie rend difficile la construction d'infrastructures et de routes. Un investissement routier de 70 kilomètres chiffré à 390 millions de dollars (336 millions d'euros) est en cours, pour permettre de traverser la péninsule. Ce projet comprend notamment la construction de 11 ponts, nécessaires pour relier les différentes zones. Malgré ces efforts, le contexte économique reste plus difficile pour les Omanais du Musandam, et provoque parfois des envies d'ailleurs.

« Madha appartient à Oman, car nos grands-parents ont prêté allégeance à Mascate lorsque les Anglais souhaitaient quitter les Émirats dans les années 19601. À Madha, notre richesse était l'eau. Oman était un État plus fort, en qui nos anciens avaient confiance », explique Mahmoud H., 23 ans, originaire de Madha et étudiant en sciences sociales à Mascate. « Mais aujourd'hui, force est de constater que la vie est plus facile pour les Émiratis. Grâce au pétrole, ils gagnent bien mieux leur vie, et leur gouvernement a investi massivement, même à Nahwa, où tout se modernise très vite », poursuit-il.

« Oman a laissé de côté la région pendant de longues années, et le développement est en retard comparé à Mascate. Le pays tente de rattraper ce temps perdu dans le cadre de son plan Vision 2040, mais, dans le Musandam, les jeunes préfèrent quitter Madha pour Mascate, ou parfois même déménager aux Émirats », admet l'étudiant.

Pour les travailleurs sud-asiatiques, nombreux dans l'enclave, la frontière invisible de Madha est bien réelle. « En fonction de notre visa, nous ne pouvons pas toujours nous rendre légalement aux Émirats », affirme Yusuf, travailleur agricole à Madha. Pourtant, beaucoup de travailleurs à Madha franchissent cette frontière quotidiennement. Une pratique impossible sur les autres frontières entre Oman et les Émirats arabes unis.

Le contrôle entre les deux États s'est considérablement renforcé au cours des années 2010. À Al-Aïn et Buraimi, à Dibba ou encore dans le désert frontalier, des murs, des postes de contrôle et des dispositifs de surveillance matérialisent désormais une frontière autrefois largement poreuse. Cette sécurisation accrue répond à des objectifs affichés de lutte contre l'immigration clandestine, le travail informel et les menaces sécuritaires, mais elle s'inscrit aussi dans une politique nationaliste.

« Les frontières représentent une opportunité de contrôle pour les États. On choisit ses travailleurs, et on contrôle les mouvements dans un espace clos », analyse Stéphane Rosière, géographe spécialiste des frontières, des minorités ethniques et des violences politiques.

Les relations EAU-Oman, entre coopération et méfiance

Si les deux États affichent une coopération régionale stable, notamment au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), des tensions diplomatiques persistent, en particulier autour des zones frontalières stratégiques dont fait partie le Musandam. L'histoire, depuis près d'un siècle, est marquée par une forme de rivalité. Derrière la relation pacifiée, les accrocs sont récurrents.

Plusieurs affaires d'espionnage ont par exemple été rendues publiques par Mascate. En janvier 2011, les autorités omanaises ont annoncé le démantèlement d'un réseau accusé de collecter des informations sensibles sur les structures politiques et militaires du pays, réseau attribué aux services de sécurité émiratis. Cette accusation a été formellement démentie par Abou Dhabi. Une nouvelle affaire a émergé en 2019, lorsqu'un groupe composé de citoyens émiratis et omanais a été condamné à des peines de prison pour espionnage.

Les tensions entre les deux pays se sont également exprimées dans le contexte de l'implication militaire des Émirats arabes unis au Yémen, particulièrement dans la région d'Al-Mahra, frontalière avec l'Oman. Fin 2025, l'appui d'Abou Dhabi au mouvement sécessionniste sudiste a été vivement critiqué et le sultanat d'Oman s'est directement aligné sur la position saoudienne, contribuant à marginaliser les Émirats.

Sans contester la souveraineté omanaise sur le Musandam, l'intérêt d'Abou Dhabi pour cette région s'est matérialisé au fil des décennies à travers des investissements, des acquisitions foncières et des réseaux d'influence locaux qui se sont déployés jusqu'en 2018. À cette date, le sultan Qabous (1940 – 2020) a appliqué un décret royal interdisant aux non-Omanais de posséder des terres et des biens immobiliers dans plusieurs zones stratégiques du sultanat, dont le Musandam. Selon les autorités omanaises, cette mesure visait à protéger la sécurité nationale et l'intégrité territoriale.

Le chercheur Keye Tersmette observe que ces barrières répondent à des objectifs juridiques immédiats, comme la lutte contre le passage illégal des personnes migrantes et de contrebande. Il précise toutefois qu'elles visent sans doute aussi des objectifs géopolitiques plus ambitieux, tels que l'affirmation de l'identité nationale parmi les frontaliers et la protection des frontières. Leur utilité réelle reste cependant à démontrer. Le géographe Stéphane Rosière abonde en ce sens : « Des murs peuvent coûter jusqu'à un million d'euros le kilomètre, mais ils permettent aux gouvernants de démontrer leur puissance à leur propre population. Les murs servent d'outil de domination et de revendication nationale. »

Vers une matérialisation de la frontière ?

Dans ce contexte de méfiance sécuritaire et de rivalités feutrées, l'absence de barrières à Madha apparaît de plus en plus comme le fruit d'un compromis diplomatique fragile. Ériger un mur au cœur de cette enclave reviendrait à perturber des équilibres sociaux anciens et à vivifier le sentiment d'abandon des populations locales.

À l'inverse, maintenir une frontière invisible permet à Mascate et Abou Dhabi de contenir les tensions, tout en poursuivant sur d'autres fronts une politique de sécurisation du territoire. La situation de contre-enclave de Nahwa constitue également une forme de garantie contre les décisions émiraties unilatérales dans la mesure où toute contrainte exercée sur Madha a un effet mécanique sur Nahwa.

Permettre la liberté de mouvement à Madha favorise ainsi le maintien des populations, comme le souligne Keye Tersmette :


La question du peuplement est essentielle. Sans habitants, que se passerait-il ? Madha se vide peu à peu de sa population, et les Émirats investissent sérieusement à Nahwa. On ne fait donc pas de mur, car dans le futur les choses pourraient changer dans cette zone riche en eau.

En effet, le wadi Madha2, long de 31 km — 10 km aux EAU, 21 km à Oman —, franchit la frontière à quatre reprises. Deux barrages majeurs ont été réalisés du côté omanais : le Saruj Dam, achevé en 2004 avec une capacité d'environ 1,35 million de mètres cubes, et le Wadi Sahna Dam, construit en 2009, avec une capacité d'environ 0,5 million de mètres cubes.

L'eau est une ressource précieuse qui matérialise le lien unissant Madha et Nahwa, au-delà des nationalismes. Elle rappelle que les identités locales, tribales et culturelles, mais aussi la dépendance à l'environnement naturel, ont longtemps précédé l'État-nation.


1Entre 1955 et 1957, sur les premières cartes proposées par les Britanniques, puissance coloniale, les frontières entre les entités sous protectorat étaient bien plus complexes qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les différends frontaliers ont été graduellement réglés par accords diplomatiques jusqu'en 1963, laissant malgré tout en suspens quelques anomalies, comme la situation particulière de Madha.

2Rivière sèche avec un débit éphémère ou intermittent, qui coule presque exclusivement pendant la saison des pluies.

09.02.2026 à 06:00

Gaza. Trier les humanitaires, condamner les survivants

Armin Messager, Jean-François Corty
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À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos (…)

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Texte intégral (3412 mots)

À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos recueillis par Armin Messager.

Fin de décembre 2025, 37 ONG internationales se sont vu refuser le renouvellement de leur accréditation par les autorités israéliennes Elles s'ajoutent aux 22 autres déjà refusées1. Cela signifie qu'à compter de mars 2026, elles ne disposeront plus du cadre légal nécessaire pour opérer. Il ne s'agit pas d'un départ immédiat, mais d'une mise à l'arrêt administrative progressive.

Ces ONG travaillaient déjà dans des conditions extrêmement contraintes. Leur action est aujourd'hui cantonnée à seulement 15 à 20 % du territoire de Gaza, le reste étant classé comme « zone dangereuse » ou interdite. Elles avaient déjà dû se déplacer au gré des bombardements et des déplacements forcés de la population, tandis que l'acheminement de l'aide était entravé par des blocages de matériel, la fermeture des points de passage et la « ligne jaune » mouvante imposée par l'armée israélienne, qui a annexé de fait 53 % du territoire gazaoui. Le refus de renouvellement des accréditations ne fait donc qu'officialiser la fermeture progressive de l'espace humanitaire.

Les motifs avancés par Israël pour justifier ces refus relèvent d'arguments de façade : soupçons de liens avec des groupes armés et exigences de transmission de listes nominatives du personnel. Or, pour des raisons évidentes de sécurité, nous ne pouvons pas fournir de telles listes dans un contexte où les soignants sont explicitement ciblés2.

Médecins du monde (MDM) a perdu un médecin, Médecins sans Frontières (MSF) en a perdu 15. Trois cent soixante-dix-neuf travailleurs de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont été tués sous les bombardements israéliens à Gaza. Tous étaient palestiniens. Plus largement, des centaines de soignants palestiniens ont été emprisonnés, torturés ou tués.

Les organisations autorisées à rester sont, pour beaucoup, issues de réseaux évangéliques étasuniens. D'autres ONG qui ne sont pas critiques de l'action israélienne sont également autorisées [voir encadré ci-dessous]. À l'inverse, celles dénonçant la situation à Gaza, la colonisation en Cisjordanie ou l'absence de justice internationale sont progressivement évincées.

En Cisjordanie, la logique est la même : MDM sera expulsée à la fin du mois de février 2025. Là-bas aussi, le quotidien des ONG est devenu infernal : les checkpoints, la difficulté de se déplacer pour le personnel palestinien, le peu de visas accordés aux expatriés. La destruction des bâtiments de l'UNRWA3 constitue l'aboutissement de cette campagne prolongée d'asphyxie et de sabotage de la capacité opérationnelle de l'aide humanitaire. En s'attaquant à l'UNRWA, pilier central de l'aide humanitaire, c'est l'ensemble des capacités d'intervention des acteurs humanitaires qui sont durablement fragilisées.

Un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés

Ces expulsions produisent des effets immédiats et catastrophiques sur la survie de la population. Les organisations menacées ou déjà refusées assuraient près de 40 % du système de santé encore fonctionnel dans l'enclave. Leur retrait signifie la disparition de centaines de milliers de consultations de médecine générale et de dizaines de milliers d'actes chirurgicaux, dans un territoire où les infrastructures hospitalières ont été en grande partie détruites.

La mortalité reste élevée : si l'on meurt moins sous les bombes qu'au pic des massacres, on meurt désormais à petit feu. D'autant que, depuis l'annonce du cessez-le-feu [le 10 octobre 2025], 520 personnes ont encore été tuées par les bombardements.

Les premières victimes sont les femmes, les femmes enceintes et les enfants. Gaza concentre aujourd'hui une tragédie infantile d'une ampleur inédite. En février 2024, après seulement quatre mois de bombardements, le nombre d'enfants tués y dépassait déjà celui de l'ensemble des conflits mondiaux cumulés sur les quatre années précédentes. Les estimations actuelles évoquent environ 80 000 morts — un bilan que je pense être largement sous-évalué. Parmi eux, 82 % sont des civils, majoritairement des femmes et des enfants.

Environ 4 000 enfants nécessitent une évacuation urgente, faute de soins spécialisés disponibles à Gaza. Plus largement, 20 000 blessés et malades graves devraient être pris en charge dans des structures médicales extérieures. Gaza compte désormais un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés, résultat direct des bombardements, des amputations, des infections non traitées. C'est un problème majeur de santé publique, que personne ne semble en mesure de prendre en charge.

Les enfants survivants paient aussi un tribut psychologique immense : syndromes post-traumatiques, troubles graves liés à la faim, à la perte des proches, à l'errance sous des abris de fortune.

À cette hécatombe s'ajoute une crise nutritionnelle massive. Un million et demi de personnes vivent en insécurité alimentaire, et, selon les projections du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 100 000 enfants pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère d'ici avril 2026 si la situation ne change pas. Car l'aide alimentaire elle-même demeure rationnée, conditionnée et instrumentalisée. Avant le 7 octobre 2023, environ 600 camions entraient chaque jour dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, seuls 100 à 300 camions par jour parviennent réellement à entrer dans la bande de Gaza.

L'aide humanitaire autorisée reste conditionnée et utilisée comme levier de contrôle et variable d'ajustement dans les négociations sur les prochaines étapes du cessez-le-feu. De la nourriture entre, mais en quantités insuffisantes et de manière instable, souvent sous forme de produits mis sur le marché plutôt que d'aide gratuite, ce qui fait flamber les prix dans un contexte de pénurie de liquidités.

Cela accélère un processus de désintégration sociale, où des milliers de personnes meurent à petit feu, par manque de soins, faim ou abandon. La logique d'anéantissement, loin des bombes mais avec une efficacité tout aussi mortelle, se déroule dans un mutisme et un laissez-faire de la communauté internationale qui sont terrifiants.

Une stratégie de délégitimation

À ce désastre humanitaire s'ajoute une bataille sur le terrain symbolique et médiatique. Il existe un travail méthodique de délégitimation des ONG qui passe par la production et la circulation de récits accusatoires, souvent présentés comme techniques ou experts, mais profondément orientés4. Des médias, comme Marianne, mais aussi certaines chaînes d'information en continu, reprennent ce discours.

Ce climat est entretenu par des amalgames récurrents dans le débat public. Des éditorialistes comme ceux de LCI nous accusent de ne pas nous occuper des otages, alors même que cette mission ne relève pas de notre mandat mais de celui du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Tout ce récit participe à brouiller les rôles et les responsabilités et à lancer le discrédit sur le système humanitaire.

Cela ne se limite pas au champ médiatique. Le 9 décembre 2025, le ministre français chargé de l'Europe, Benjamin Haddad, a évoqué des soupçons de détournement de fonds des ONG au profit du Hamas, et a appelé à une enquête européenne sur leurs financements. Cette prise de position marque un seuil : loin de protéger l'action humanitaire, la parole politique française contribue à nourrir le soupçon et fragiliser davantage des organisations sous pression5.

« La “Riviera” de Gaza »

Cela ressemble à un projet politique structuré de l'« après-Gaza », dont la destruction massive actuelle constitue la condition préalable. Les déclarations répétées de responsables israéliens et étasuniens autour de l'édification d'une future «  Riviera  » sur les ruines de la bande de Gaza dessinent, à mon avis, une chose claire depuis la création du Conseil de la Paix : l'institutionnalisation d'un dispositif international piloté par Washington, contournant l'ONU, où la « paix » est redéfinie comme une opération de gouvernance, d'ingénierie territoriale et d'investissement, décidée par un cercle restreint d'États et d'acteurs économiques. Il s'agit d'un territoire vidé de sa question politique, administré par des structures comme le Comité national pour l'administration de Gaza, au profit d'un projet de reconstruction sans souveraineté, sans droits, et sans peuple reconnu comme tel.

Ce scénario s'accompagne d'un discours de banalisation. Le cessez-le-feu est présenté par les États-Unis comme « magnifique » : le signe d'un retour à l'ordre et à la stabilité. Alors que, dans les faits, rien ne va.

Dans cette perspective, la violence extrême remplit une double fonction. Elle élimine d'abord une partie de la population par les bombardements, la famine organisée et l'effondrement méthodique du système de soins. Elle fragilise ensuite les survivants, déplacés à répétition, affamés, amputés de toute infrastructure collective, jusqu'à les rendre dépendants, fragmentés, incapables de se projeter politiquement. Priver Gaza de soins, d'ONG indépendantes et de capacité de survie autonome, c'est réduire une population à l'état de survie biologique et l'ôter de toute existence politique.

Cette logique passe par un tri des survivants. Des zones dites «  sécurisées  » sont progressivement dessinées, dans lesquelles une partie de la population pourrait être acceptée à condition d'être identifiée et fichée. Les autres sont condamnés. C'est un modèle inspiré de systèmes de main-d'œuvre étrangère : une population réduite à une force de travail docile, interchangeable, «  des travailleurs de seconde zone  » qui sont tolérés s'ils se taisent et participent à l'économie du projet, tandis que les autres sont poussés dehors ou voués à disparaître.

Dans ce schéma, la destruction précède l'exploitation. Des pans entiers du territoire sont rasés, parfois en lien avec des groupes mafieux locaux, afin de créer un contraste : d'un côté, des zones rendues invivables  ; de l'autre, des espaces présentés comme protecteurs, où l'on promet sécurité, déradicalisation et emploi. Les ONG autorisées feront le service après-vente des acteurs de « la Riviera » en matière de gestion des précaires. Elles seront considérées comme des prestataires de service avec beaucoup de contrats et d'argent à la clé, en encadrant ceux qui resteront : des travailleurs isolés, employés des hôtels de luxe de « la Riviera », sans capacité d'autodétermination politique.

C'est précisément pour cela que les ONG qui font du plaidoyer dérangent. Dans un contexte où l'accès est fermé aux journalistes internationaux, où les journalistes palestiniens sont ciblés, tués et réduits au silence, les humanitaires demeurent les derniers témoins directs, pouvant se rendre sur place puis revenir, et donc témoigner publiquement hors de Gaza. Ils voient, documentent, comptent les morts, décrivent les conditions de vie réelles derrière le récit officiel du retour à la normale. Leur éviction scelle l'effacement des derniers regards extérieurs capables de dire ce qui se passe à Gaza.

Des ONG au service de « la Riviera »

Parmi les organisations autorisées à poursuivre leurs activités à Gaza figurent plusieurs structures issues de réseaux évangéliques (Samaritan's Purse, Adventist Development and Relief Agency ; qui succèdent à d'autres organisations très actives par le passé : Christian Mission to Gaza, Gaza Humanitarian Foundation).

Les champs d'intervention de ces organisations à Gaza restent à ce jour classiques : nourriture, médecine, vêtements, kits de survie, tentes. Cependant, en dehors du territoire gazaoui, le Samaritan's Purse, par exemple, entretient une relation très étroite avec l'État d'Israël. Il a notamment financé dernièrement plusieurs ambulances blindées pour le Magen David Adom, le service d'urgence israélien.

Ces organisations non critiques ou alignées sur le discours israélien sont compatibles avec le projet de « Riviera » à Gaza, privant toute perspective d'autodétermination palestinienne et brouillant la frontière entre action humanitaire et agenda politique. Selon plusieurs acteurs humanitaires sur place, certaines d'entre elles pourraient, à terme, être associées à des initiatives de « déradicalisation ».


1Parmi elles figurent Médecins du monde (MDM), Médecins sans Frontières (MSF), ainsi que Save the Children, Oxfam ou Caritas.

2NDLR. Plus de 100 ONG ont ainsi publiquement dénoncé ces exigences, les qualifiant d'illégales, dangereuses et contraires aux principes fondamentaux de l'action humanitaire.

3NDLR. À Jérusalem-Est, la démolition par des bulldozers israéliens de l'ancien siège de l'UNRWA, le 20 janvier 2025, a été saluée sur place par le ministre d'extrême droite Itamar Ben Gvir comme un «  jour historique  », tandis que l'ONU a dénoncé une violation grave du droit international.

4NDLR. Le rapport publié le 3 décembre 2025 par l'ONG Monitor («  Régime fantoche : l'emprise coercitive du Hamas sur l'aide humanitaire  ») en constitue une pièce centrale. Ce document repose exclusivement sur des matériaux fournis par l'armée israélienne, présentés comme des documents internes du Hamas datant de 2018-2022, sans qu'aucune vérification indépendante n'ait été possible ni qu'aucune ONG mise en cause n'ait été interrogée. Monitor, souvent décrit comme une simple ONG de recherche, est pourtant identifié de longue date comme un groupe de pression pro-israélien.

5NDLR. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) a réagi le 19 décembre 2025 par une lettre sévère, dénonçant des accusations «  graves  », susceptibles de mettre directement en danger le personnel humanitaire et de renforcer la désinformation.

06.02.2026 à 14:30

La Lettre

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« Tsedek ! fête la sortie de son livre », 6 février, 19h30-2h, Flèche d'or (Paris) À l'occasion de la sortie de son livre Lutter en rupture, lutter en solidarité publié par les éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions), le collectif juif décolonial Tsedek ! proposera une discussion de présentation de son premier ouvrage animée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI. Cette rencontre sera suivie de plusieurs concerts et Dj Set. Vendredi 6 février, 19h30-2h La Flèche (…)

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Texte intégral (3014 mots)

« Tsedek ! fête la sortie de son livre », 6 février, 19h30-2h, Flèche d'or (Paris)

À l'occasion de la sortie de son livre Lutter en rupture, lutter en solidarité publié par les éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions), le collectif juif décolonial Tsedek ! proposera une discussion de présentation de son premier ouvrage animée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI. Cette rencontre sera suivie de plusieurs concerts et Dj Set.

Vendredi 6 février, 19h30-2h
La Flèche d'or, 102 bis rue de Bagnolet, 75020 Paris
Billetterie et programmation

  • À propos de l'ouvrage :

Fondé quelques mois avant le 7 octobre 2023, le collectif juif décolonial Tsedek ! s'est depuis retrouvé propulsé au cœur des enjeux qui animent le débat politique français, dans un contexte marqué par le génocide à Gaza, la radicalisation autoritaire de l'État et une instrumentalisation toujours plus grande de la lutte contre l'antisémitisme à des fins répressives et racistes.

Dans ce livre, le collectif dresse un premier bilan de deux ans de luttes, et explore les moyens de renouer avec une judéité révolutionnaire et émancipatrice face à la fascisation du monde.

« Lutter en rupture, lutter en solidarité »
Préface de Judith Butler
Éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions)
Collection Damnées de l'intérieur
13€
113 pages
Sortie nationale le 6 février 2026
Précommande

À lire sur Afrique XXI

« Togo, Ghana, Burkina Faso... La Chine au coeur d'un trafic de peaux d'âne », Robert Kanssouguibe Douti et Truth Reporting Post, 2 février 2026

Enquête Des villages du nord du Togo aux campagnes du Ghana et du Burkina Faso, les ânes disparaissent, victimes d'un commerce transfrontalier illégal pour alimenter la demande chinoise de peaux. Celles-ci sont destinées à la fabrication de l'ejiao, une gélatine utilisée dans la médecine traditionnelle.

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Brendon Novel, 6 février
Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.
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Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth.
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Les funérailles de Marina Da Silva auront lieu le mardi 10 février 2026 à partir de 9h45, à l'église du Sacré-Cœur de Colombes, 360 rue Gabriel Péri.

Un hommage lui sera rendu le lundi 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de 18h à 20h30.
2 place du Châtelet
75004 Paris

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En dialogue avec la poésie du Palestinien Mosab Abu Toha et en se fondant sur le mythe d'Icare, ce texte montre l'anéantissement total, toujours en cours, qui est à l'œuvre dans la bande de Gaza : de l'humain et du non-humain, du matériel et de l'immatériel.
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En anglais

Rami Abou Jamous, 26 January
Rami Abou Jamous has been keeping a diary for Orient XXI since February 2024. He is the founder of Gaza Press, an agency which provided assistance and interpreting for western correspondents, but in October 2023 he had to leave his apartment in Gaza City with his wife Sabah, her children and their three-year old son Walid under threat of the Israeli army. They sought refuge in Rafah, then in Deir el-Balah and later in Nusseirat. After another move caused by Israel's violation of the cease-fire on 18 March 2025, Rami and his family returned home on 9 October 2025.
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En italien

Arnaud Marie, 5 febbraio
In dialogo con la poesia del palestinese Mosab Abu Toha e sullo sfondo del mito di Icaro, questo testo racconta la distruzione totale — ancora in corso — che si sta compiendo nella Striscia di Gaza: dell'umano e del non umano, del materiale e dell'immateriale.
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En espagnol

Helen Lackner, 6 de febrero
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En persan

سیلون سیپل، 2 فوريه
مدت های طولانی، تهران متحد عمده تل آویو در منطقه به شمار می رفت. در پی بحران های مکرری که به تضعیف رژیم (ایت الله) علی خامنه ای منجر شده است، نتانیاهو، نخست وزیر اسرائیل میان « تغییر رژیم» و وسوسه ایجاد هرج و مرج، با هدایت دقیق واشنگتن، که در گسیل نیروی سنگین نظامی به منطقه تعجیل می کند، در نوسان است. و امید های خود را – بدون خوش بینی زیاد – به رضا پهلوی، پسر آخرین شاه ایران بسته است.
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06.02.2026 à 06:00

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant

Brendon Novel
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Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux. « Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président (…)

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Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.

« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président somalilandais Abdirahman Mohammed Abdullahi – dit « Irro » – n'a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des affaires étrangères Gideon Saar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d'indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l'Union européenne à l'Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l'intégrité de l'État somalien, et aucun pays n'a encore emboîté le pas d'Israël.

Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises s'emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d'un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d'un État définitivement séparé d'une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l'unique horizon envisageable.

Trente-cinq années d'impasse

Jusqu'à présent, la cause somalilandaise n'avait trouvé que peu d'écho. L'« État de facto » s'est en effet toujours heurté au principe de l'intangibilité des frontières1 qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L'échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné2 par l'UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l'histoire politique africaine ».

Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l'histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l'ont marqué. À la fin des années 1980, l'ex-dirigeant somalien Mohammed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d'une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.

À contre-pied des détracteurs de l'« État de facto », Israël et ses soutiens s'érigent aujourd'hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l'autodétermination. Cette posture n'est cependant que l'expression d'une stratégie opportuniste d'instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d'Israël. L'appui de Tel-Aviv à l'indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d'autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.

Une politique étrangère pro-états-unienne

L'initiative du 26 décembre s'inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l'enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l'« État de facto » a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l'action états-unienne au Venezuela, la jugeant « calibrée ».

Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d'abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s'aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l'exception de l'Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d'importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd'hui, le président Irro se montre ouvert à l'accueil d'une base militaire étatsunienne et à l'octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.

L'administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s'est distinguée3 de ses homologues en défendant le droit d'Israël d'entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l'influence régionale de la Chine. En outre, Trump n'a pas cessé ces derniers temps d'attaquer la Somalie, qu'il a qualifiée de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n'existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l'annulation de tous les programmes d'aide étatsuniens à destination du gouvernement fédéral somalien.

La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis

Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d'aggraver plus encore l'instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d'Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s'y opposent, comme l'Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l'égard du Somaliland.

D'autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d'années, la proximité croissante d'Abou Dhabi avec Hargeisa et d'autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d'ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d'Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l'autonomie dont jouit cette région de la Somalie.

Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d'Israël, désireux d'accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l'« État de facto ». Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l'ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.

La nouvelle corde d'un arc israélo-émirien

Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d'un point d'appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.

À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible4. En revanche, l'hypothèse ubuesque d'un « accueil » de déportées gazaouies à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.

Plus largement, le Somaliland s'arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d'Abraham du 13 août 2020 constituent l'épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d'une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d'une influence en Afrique de l'Est et dans le golfe d'Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aïdarous Al-Zoubaïdi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd'hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu'un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d'Abraham5.

Une exposition géopolitique à risque

Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s'opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l'Égypte et le Qatar. Une présence d'Israël sur le golfe d'Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d'en faire une cible6.

Par ailleurs, l'Arabie saoudite se distingue aujourd'hui comme l'un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s'efforce de réduire l'influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l'Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l'Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l'appellent à reconnaître le Somaliland.

La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d'Israël par les dirigeants somalilandais – n'est donc pas gage de stabilité pour l'« État de facto ». Ce dernier s'antagonise durablement une grande partie de l'Afrique et du monde arabe, où le principe de l'intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d'hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.

Consolider le projet somalilandais

La promotion du droit à l'autodétermination offerte par Israël a facilité l'adhésion d'une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d'isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l'opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d'importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d'Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l'indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d'expulser les Émiriens du territoire.

Mais le Somaliland n'est pas un monolithe. D'autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l'Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques.

Il est néanmoins difficile de mesurer l'ampleur de l'opposition interne dès lors qu'elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l'adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 2023 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s'est structuré. À terme, il est donc possible qu'une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l'exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.


1La Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du «  principe de l'intangibilité  » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

2Union africaine, «  AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005)  », 2005.

3Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d'Amérique auprès des Nations unies, «  Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland  », 29 décembre 2025.

4Lazar Berman, «  Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base  », The Times of Israel, 8 janvier 2026.

5Mohamad Ali Harisi, «  Yemen's Al Zubaidi on Southern independence and what comes next  », The National, 24 septembre 2025.

6«  Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader  », Al Jazeera, 28 décembre 2025.

05.02.2026 à 06:00

Le cadeau de Marina Da Silva (1958 – 2026)

Doha Chams
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Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth. Elle a passé sa tête par la porte entrebâillée et a parcouru la pièce avec ses grands yeux avant de demander : « Où puis-je trouver Doha Chams ? » Cela s'est passé il y a près de 30 ans, dans les locaux du quotidien libanais Assafir, à Beyrouth. Je me suis (…)

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Texte intégral (2079 mots)

Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth.

Elle a passé sa tête par la porte entrebâillée et a parcouru la pièce avec ses grands yeux avant de demander : « Où puis-je trouver Doha Chams ? »

Cela s'est passé il y a près de 30 ans, dans les locaux du quotidien libanais Assafir, à Beyrouth. Je me suis levée, comme une réponse à sa question, en lui demandant à mon tour qui elle était. Elle a alors ouvert complètement la porte pour entrer dans la pièce. Elle portait une longue chevelure, difficile à ignorer, et un large sourire, et m'a tendu la main en se présentant : « Marina Da Silva, journaliste. »

Elle m'a dit que Joseph Samaha, qui était alors le rédacteur en chef du journal, lui avait appris que j'étais la correspondante du journal L'Humanité, et elle voulait s'en assurer. Je lui ai expliqué que je travaillais avec eux « à la pige », comme on dit dans le jargon du métier, mais que je n'étais pas leur correspondante permanente. Simplement, je répondais aux commandes selon le temps dont je disposais et mon intérêt pour le sujet proposé. Mais elle voulait en avoir le cœur net : « Vous ne faites pas de sujets culture pour eux ? » J'ai répondu que cela m'arrivait, s'ils me le demandaient.

À vrai dire, je ne comprenais pas bien la finalité de toutes ces questions, mais j'avais décidé d'y répondre par respect pour mon chef qui m'avait envoyé cette dame. Elle m'a expliqué ensuite être elle-même journaliste free-lance, qu'elle collaborait de temps en temps avec Le Monde diplomatique en plus de son travail comme critique de théâtre. Plus tard, je découvrirai qu'elle comptait parmi les plus importantes critiques de la scène théâtrale française. Elle a fini par me dire qu'elle serait heureuse que l'on se revoie à Paris, m'a serré la main et elle est repartie.

Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là.

Solidarité professionnelle

Quelques jours plus tard, le chef du service international de L'Humanité m'a appelée pour me dire qu'il s'est « pris une volée de bois vert » de la part de Marina Da Silva à cause de moi. Il lui avait en effet commandé quelques papiers à l'occasion de son voyage à Beyrouth. Or, voilà qu'elle « découvre » que le journal avait déjà une collaboratrice sur place, bien que ce ne soit pas une correspondante permanente. Marina a reproché à mon interlocuteur sa conduite et a refusé d'écrire le moindre article, considérant que ses commandes avaient été faites « derrière [mon] dos », que c'était trahir une consœur et contraire au principe de solidarité professionnelle.

Je n'en revenais pas ! Mais qui est cette personne ? De quelle planète débarque-t-elle ? Il existe donc des personnes qui croient réellement en ces principes ? Mieux, qui les appliquent ? L'anecdote pourrait presque passer pour une légende…

J'ai tenté d'expliquer au chef du service international avoir bien précisé à ma consœur Da Silva que je n'étais pas la correspondante permanente du journal, mais il m'a répondu : « Peu importe, c'est Marina ! »

Et moi qui m'étais construit toute une armure, faite de prudence, de doutes et de suspicions, je me suis retrouvée désarmée par l'apparition de Marina dans ma vie.

Une matriochka qui en cachait d'autres

Nous sommes évidemment devenues amies. À Paris, elle m'a prise par la main pour me faire découvrir des cercles d'amis qui lui ressemblaient, des gens que je n'avais pas eu la chance de rencontrer pendant la période où je vivais là-bas. La plupart d'entre eux étaient de la génération qui avait lutté contre la guerre au Vietnam, des internationalistes qui ne croyaient ni aux frontières ni aux identités assignées, y voyant surtout des obstacles à la solidarité. Mais surtout, Marina et ses amis ont inscrit dans mon esprit un lien indéfectible et quotidien entre éthique, militantisme politique et vie professionnelle.

Avec le temps, j'ai découvert d'autres facettes de la personnalité de Marina. Elle était une vraie matriochka, une poupée russe qui en cachait d'autres. Car en plus de son travail de critique de théâtre incisive, et de journaliste aguerrie, elle était également professeure de yoga et trapéziste. Elle se produisait même de temps à autre au cirque !

C'est qu'un beau jour, alors que je séjournais chez elle, j'ai vu au réveil quelqu'un qui pendait la tête en bas, les jambes accrochées à un cercle métallique fixé au plafond. J'ai d'abord sursauté avant d'être rassurée par la longue chevelure qui pendait à son tour : ce n'était qu'elle. Elle a ri en me disant qu'elle s'entraînait pour son prochain numéro de cirque. J'étais fascinée.

Les êtres chers ne meurent pas, ils partent en voyage

C'est à cause de Marina que je suis revenue à Paris, à l'automne dernier, alors que j'avais décidé de boycotter la ville. On lui avait diagnostiqué une tumeur au cerveau.

Je l'écoutais, perplexe, m'expliquer qu'il n'y avait aucun espoir. Elle parlait tristement, mais avec une certaine acceptation que j'avais du mal à comprendre. Elle m'a un peu reproché mon déni, mon refus d'accepter que c'était probablement la dernière fois qu'on se voyait. Ce déni était une manière de lui exprimer tout mon amour, et une volonté de croire, malgré tout, qu'un miracle était toujours possible. Or, c'était précisément ce qu'elle refusait, que je m'attende à un miracle. Sans doute était-ce pour me protéger.

Est-ce que je pariais réellement sur un miracle ou bien j'essayais simplement de me prémunir contre une nouvelle douleur ? Je parierais plutôt sur la deuxième explication. Inconsciemment, ces derniers temps, j'ai décidé de considérer que les êtres chers ne mouraient pas : ils partent en voyage. Ils ne sont pas loin, mais ils ont décidé de ne pas se montrer et de ne pas répondre au téléphone, c'est tout. Nul besoin de davantage d'explications. Je reprenais ainsi à mon compte l'attitude qu'un autre ami, Ziad Rahbani, avait adoptée ces dernières années.

J'ai dit au revoir à Marina et je suis rentrée à Beyrouth, avec l'espoir de la revoir lors de mon prochain séjour, prévu deux mois plus tard.

Mais quelque temps plus tard, Alain Gresh, notre ami commun, m'a appelée pour me dire que Marina a été hospitalisée, qu'elle avait décidé cela d'elle-même et que cela devrait faciliter son départ, sans souffrance, après que son état s'est rapidement détérioré.

J'avais déjà mon billet pour Paris quand j'ai reçu un autre message, d'une autre amie commune, la résistante libanaise Soha Bechara :


Je suis passée hier dire adieu à Marina. Elle est à la fois présente et absente, et elle s'apprête à rendre son dernier souffle. Nous continuerons à vivre avec la mémoire chargée de tous les souvenirs qu'elle a participé à fabriquer.

J'étais sidérée. Marina était vraiment en train de mourir, puisque Soha le dit, et Soha pèse ses mots. Quelques heures plus tard, nouveau message de Soha : « Marina Da Silva est partie cette nuit, laissant derrière elle de nombreux souvenirs imprégnés du mot Palestine. »

La Palestine comme boussole

Entre ces deux messages, j'ai passé une nuit de colère. Je me suis rappelé toutes les tentatives de Marina de me faire accepter la réalité. Que peut-on répondre à quelqu'un qui vous dit qu'il va sans doute bientôt mourir ? Je me suis remémoré son expression quand les larmes me sont montées aux yeux. Elle s'est penchée vers moi, souriante, tandis que je fixais ma tasse de thé froid : « Alors, on va pleurer un peu ? »

Et j'ai pleuré. À cet instant, elle a sorti de sa poche une pochette en papier enrubannée, qu'elle m'a tendue. « Ne me dis pas que, même aujourd'hui, tu m'as pris un cadeau ! » Car Marina avait toujours un cadeau pour moi, à chaque fois qu'on se voyait, ou à chaque fois qu'un ami partait pour Beyrouth. « Bien sûr que si ! », a-t-elle répondu en souriant. Je l'ai grondée tout en ouvrant la pochette, sous son regard attentif, pour y trouver un bracelet et des boucles d'oreilles faits à la main. Elle les avait achetés à des femmes qui militaient pour je ne sais plus quelle cause.

Car Marina était de tous les combats politiques : en soutien aux femmes immigrées et aux sans-papiers, contre l'interdiction du port du voile et contre l'islamophobie, avec les jeunes des quartiers populaires, pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, la Palestine, bien sûr, sa boussole, et Gaza, sans oublier les camps de vacances pour les enfants palestiniens. Rien ne lui échappait. Durant les deux dernières années, en particulier, elle a toujours été présente pour aider, moralement ou matériellement, les populations du Sud-Liban et de Gaza.

Marina m'a réconciliée avec les êtres. Avec elle, j'ai repris foi en l'humanité. Comme tout être humain, Marina est morte. Mais contrairement à beaucoup, elle est partie avec tout ce que le mot « humain » peut contenir de noblesse. Et cela restera gravé dans mon cœur, à jamais, comme son cadeau le plus précieux.

28.11.2025 à 06:00

Palestine. La boussole de Francesca Albanese

Martine Bulard
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Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte (…)

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Texte intégral (2140 mots)

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte le 9 décembre 2025.

Actualisation Par la voix de Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, la France a réclamé, le 11 février 2026, la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, qui aurait déclaré qu'Israël est « l'ennemi commun de l'humanité », lors d'un forum à Doha. Le ministre reprend l'accusation d'une quarantaine de députés macronistes, bien connus pour leurs positions pro-Netanyahou, dont l'inévitable Caroline Yadan. L'ennui est que Francesca Albanese n'a jamais prononcé cette phrase. Il suffit de regarder la vidéo mise en ligne (sur X) pour le vérifier.

Depuis son premier rapport en 2023, elle fait l'objet d'un harcèlement du gouvernement israélien et de Donald Trump. Une fois de plus, le gouvernement français leur emboite le pas.

Quand le monde dort devant l'élimination du peuple palestinien et l'écrasement de Gaza, rien ne doit être négligé pour le secouer, l'obliger à regarder la réalité en face. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, s'est fixé cet objectif, et elle n'en démord pas. Déjà, dans le cadre de sa mission onusienne, elle a publié quatre rapports aux titres fort explicites : « L'Anatomie d'un génocide » (juillet 2023), « L'effacement colonial par le génocide » (octobre 2024), « L'Occupation sans fin, génocide et profits » (juillet 2025) — car, oui, des entreprises, y compris françaises, s'enrichissent du sang des Palestiniens —, « Le génocide à Gaza, un crime collectif » (octobre 2025)1.

Indignée, la rapporteuse spéciale l'est assurément. Pourtant elle ne se départit jamais de sa boussole : le droit international. Non pas un droit désincarné, froid et mécanique. Mais un droit au service des personnes afin de ne jamais perdre de vue l'humanité de chacun et de tous. Un droit qu'elle martèle et qu'elle confronte aux agressions proprement inimaginables, des plus insidieuses aux plus spectaculairement violentes, contre les Palestiniens au quotidien.

Comme en témoigne son dernier livre, Francesca Albanese possède ce talent rare de savoir conjuguer souvenirs personnels et paroles fortes de Palestiniens en lutte pour leur survie ou d'Israéliens en rupture avec la folie meurtrière de leur pays. Sans oublier les retours historiques pour contextualiser les faits et les rappels constants du droit international. Elle arrive ainsi à saisir les plus infimes détails qui révèlent des blessures profondes — celle de ses interlocuteurs mais aussi, toutes proportions gardées, les siennes.

La rapporteuse ne cherche d'ailleurs pas à les cacher. Dans l'introduction, elle trace les grandes lignes de son parcours. Née dans une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, rien ne la destinait à devenir une vigie des droits humains des Palestiniens, une lanceuse d'alerte sur le génocide en cours à Gaza. C'est le résultat de ses rencontres, de ses choix, de ses expériences, et singulièrement celle de juriste auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en 2010. Quelles que soient ses bifurcations professionnelles, la Palestine ne sortira jamais de son horizon.

Les récits s'entrelacent

On le constate à travers cet ouvrage divisé en dix chapitres. Chacun d'entre eux prend le titre d'un personnage remarquable rencontré en Palestine occupée, dont les « récits s'entrelacent avec la vie et les visages de beaucoup d'autres », comme elle l'écrit. Elle prolonge ces histoires personnelles en abordant les grandes questions existentielles (et polémiques) : l'apartheid ; la confusion savamment entretenue entre antisémitisme et critique du pouvoir israélien ; le génocide ; et même le droit humanitaire qui peut aussi faciliter la banalisation de la colonisation…

Ainsi « Hind », titre du premier chapitre, rend compte de l'assassinat de cette fillette de six ans, de sa famille, de l'équipe du Croissant rouge venue lui porter secours2, mais aussi des témoignages de dizaines de vies d'enfants aux paroles bouleversantes que Francesca Albanese a pris le temps d'écouter, encore et encore : « Ils deviennent des adultes dans des corps d'enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. » Elle pointe également les enfants israéliens, biberonnés à la haine des « Arabes », comme ils disent. Un mot générique pour effacer celui de « Palestiniens », ainsi que le souligne George, un ingénieur palestinien, qui donne à voir ce que signifie de vivre dans Jérusalem occupée.

On pourrait aussi citer Abu Hassan et « les conséquences de l'occupation » ; le professeur italo-israélien Alon et l'antisémitisme ; Ingrid et les moult exemples « des subtilités de la normalisation » de l'apartheid au nom de l'humanitaire ; le chirurgien Ghassan et les images insoutenables des patients qu'il recueille ; Gabor et la nécessité de « préserver la mémoire d'un peuple »… Le dixième portrait est consacré à Max, son mari. Vivant à New York, ce dernier prend soin de leurs deux enfants quand Albanese doit voyager. Il assure financièrement la vie de la famille si besoin — car, comme rapporteuse spéciale, elle ne reçoit aucun salaire.

Quand on referme le livre, on songe à ce vers de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », celle qui brûle le plus. Francesca Albanese a cette lucidité qui blesse : « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes ». Elle a aussi un espoir : la prise de conscience des peuples qui, seuls, peuvent soulever des montagnes.

Voilà pourquoi les défenseurs du sionisme et de la colonisation d'Israël en ont fait leur ennemie. Certains la discréditent plus ou moins subtilement, tel l'animateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner, qui, le 18 novembre 2025, lui dénie la qualité de rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'habiller en « voix pro-palestinienne »3.

D'autres vont encore plus loin. Ainsi le président des États-Unis, Donald Trump, l'a inscrite sur la liste noire des terroristes, la privant de tous les services d'entreprises étatsuniennes ou de sociétés ayant des liens avec ces dernières, à commencer par les cartes bancaires. Elle est en bonne compagnie, aux côtés du procureur de la Cour internationale de justice Karim Kahn, et de trois autres juges dont le français Nicolas Guillou4, tous abandonnés par les autorités françaises et européennes. C'est aussi cela participer à l'asservissement du peuple palestinien.

Rencontre filmée avec Francesca Albanese et Agnès Callamard

DISUNITED NATIONS Débat avec Francesca Albanese, Agnès Callamard, Christophe Cotteret, Johann Soufi.

Francesca Albanese, était au Forum des images, le 17 novembre 2025, à l'occasion de la présentation du documentaire Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, réalisé par Christophe Cotteret [voir encadré orange].

La projection était suivie d'un débat avec la rapporteuse spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, Christophe Cotteret et Johann Soufi, avocat spécialisé en droit pénal international. Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.


1Chaque rapport est publié en plusieurs langues sur le site de l'Organisation des Nations unies (ONU)

2Voir le film de Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab, 1h52mn, sortie en salle le 26 novembre 2025.

3L'interview, très partiale, a suscité beaucoup de protestations. Lire notamment Pauline Bock, «  Erner face à Albanese : retour sur une interview ”radicale”  », Arrêt sur image, 22 novembre 2025.

4Stéphanie Maupas, «  La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : “Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète”  », Le Monde, 19 novembre 2025.

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