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13.02.2026 à 14:30

La Lettre

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Lu et aimé par la rédaction. « Mohammed VI. Le Mystère » de Thierry Oberlé Par Jean-Pierre Séréni Comment fonctionnent le roi Mohammed VI et le royaume du Maroc ? À cette double question, le journaliste Thierry Oberlé, fort de sa longue expérience maghrébine, apporte dans son livre, qui n'est ni un pamphlet ni une hagiographie, une réponse fournie. Son enquête a pourtant été difficile dans un pays de « taiseux », où la parole est surveillée même vis-à-vis d'un journal français (…)

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Texte intégral (3380 mots)

Lu et aimé par la rédaction. « Mohammed VI. Le Mystère » de Thierry Oberlé

Par Jean-Pierre Séréni

Comment fonctionnent le roi Mohammed VI et le royaume du Maroc ? À cette double question, le journaliste Thierry Oberlé, fort de sa longue expérience maghrébine, apporte dans son livre, qui n'est ni un pamphlet ni une hagiographie, une réponse fournie. Son enquête a pourtant été difficile dans un pays de « taiseux », où la parole est surveillée même vis-à-vis d'un journal français conservateur comme Le Figaro, où Oberlé a longtemps travaillé.

La personnalité de Mohammed VI est peu connue. Souverain nomade, présent sur place à mi-temps, sinon au tiers du temps : ses absences — presque des disparitions — se comptent en mois. Il contrôle néanmoins de près son pays grâce à un système éprouvé venu de son enfance. À la différence de son père Hassan II qui renvoyait régulièrement ses collaborateurs — ce qui ne l'a pas empêché d'être trahi deux fois par ses lieutenants les plus proches, Oufkir et Dlimi, en charge de la répression la plus atroce —, il s'appuie avec constance depuis un quart de siècle sur ses camarades d'école. C'est avec eux qu'il a fait toute sa scolarité au Collège royal, une institution ad hoc créée en 1942 pour l'éducation de son père. On trouve, parmi ces vieux compagnons, les chevilles ouvrières du régime, un trio redoutable composé du financier Mounir Majidi, du stratège politique Fouad Ali El Himma et du sécuritaire Yassine Mansouri. Majidi est le moins connu, mais sans doute celui à qui Mohammed VI fait le plus confiance : il lui fait gagner de l'argent et a été l'artisan d'un petit miracle. Ainsi, le petit-fils d'un sultan pauvre intronisé en 1922 sous le protectorat est aujourd'hui à la tête d'une fortune considérable (plus de 5 milliards d'euros), et a figuré parmi les lauréats de Forbes, le journal étatsunien qui tient le palmarès des plus riches de la planète.

Au fil des ans, Mohammed VI a réussi à se sortir de crises politiques majeures comme les révolutions arabes de 2011, la montée de l'islamisme politique, la révolte du Rif, le terrorisme de l'organisation de l'État islamique ou le soulèvement plus récent de la jeunesse étudiante. Son succès diplomatique le plus éclatant aura été de rallier toutes les puissances occidentales à ses vues sur le Sahara occidental, un conflit vieux de plus d'un demi-siècle qui oppose la monarchie à son voisin algérien. Un succès paradoxal, car l'autonomie promise, censée gouverner toutes les provinces, n'a pas, en 30 ans, connu le moindre début de définition, et c'est un projet vide qui a rallié les grandes chancelleries.

Si les affaires royales vont bien, celles du royaume sont toutefois moins brillantes. Trois obstacles majeurs se dressent devant la transformation du Maroc en un pays émergent : le réchauffement climatique entraîne une sécheresse chronique qui détruit les campagnes marocaines où vit la moitié de la population ; la corruption généralisée, chez les fonctionnaires comme chez les nantis, accompagne la vie quotidienne des habitants et les désespère ; enfin, la drogue, qui, si elle fait vivre le Rif, une province déshéritée et rebelle, alimente en haschich l'Europe et en premier lieu la France — un sujet dont les autorités de l'Hexagone, sans doute intimidées, ne disent mot. La maladie du roi, tout aussi mystérieuse que le reste, ouvre la voie à une succession peut-être prochaine. Son fils, Moulay Hassan, fait son apprentissage royal sans mot dire. On le sait proche de sa mère, divorcée du roi et malmenée par le Palais. Empruntera-t-il la voie suivie par son père ? On peut s'interroger.

Mohammed VI. Le Mystère
Thierry Oberlé
Flammarion, 2026
330 pages 22 €

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À lire sur Afrique XXI

RD Congo. L'occupation du M23, un an après. « Un mélange d'horreur et d'organisation, de terreur muette et de brutalité », Colette Braeckman, 9 février 2026

Témoignage Colette Braeckman, ancienne reporter au quotidien belge Le Soir et membre du comité éditorial d'Afrique XXI, était à Goma au lendemain de la prise de la ville par le M23. Un an après, elle témoigne ici de ce qu'elle a vu, et ouvre ainsi notre série spéciale consacrée à l'occupation du Kivu par le groupe armé.

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Sophie Bessis, 13 février
Écrits entre 1990 et 2023, différents à la fois dans leur forme et dans les sujets qu'ils abordent, les textes réunis par Aziz Krichen dans son dernier opus À contre-courant. Chronique des débâcles annoncées montrent cependant la cohérence d'une pensée nourrie par une grande érudition et par l'expérience d'une désormais longue vie militante, à gauche toute sans jamais dévier.
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Omar Kabbadj, 12 février
Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025.
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La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs.
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En anglais

Paloma Dupont de Dinechin , Hosam Katan, 13 February
Raqqa, 18 January 2026. Syrian army soldiers are taking selfies around the city, celebratory gunfire resounds, the Syrian flag flutters. After seven years under the Syrian Democratic Forces (SDF), Raqqa is back under government control, following an agreement with Damascus. While some are celebrating this “liberation”, the “Rojava” project and Kurdish autonomy have become a distant prospect.
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En italien

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Annemarie Jacir torna con il suo nuovo film Memoria di una rivolta (Palestine 36), dedicato a un episodio fondamentale della storia del suo Paese: la Grande Rivolta del 1936, che vide i palestinesi sollevarsi sia contro il mandato britannico sia contro il progetto coloniale sionista. Orient XXI ha incontrato la regista durante la sua visita a Parigi. Il film è uscito nelle sale italiane il 29 gennaio 2026.
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In occasione dell'uscita di Palestine 36. Memoria di una rivolta, Aldo Nicosia discute con Lorenzo Kamel della funzione del film storico nel contesto palestinese.
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En espagnol

Arnaud Marie, 13 de febrero
Este poema del palestino Mosab Abu Toha, basado en el mito de Ícaro, revela la aniquilación total, que aún está en marcha, en la Franja de Gaza: de lo humano y lo no humano, de lo material y lo inmaterial.
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13.02.2026 à 06:00

Le « tiers-monde » face aux stratégies de domination impérialiste

Sophie Bessis
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Écrits entre 1990 et 2023, différents à la fois dans leur forme et dans les sujets qu'ils abordent, les textes réunis par Aziz Krichen dans son dernier opus À contre-courant. Chronique des débâcles annoncées montrent cependant la cohérence d'une pensée nourrie par une grande érudition et par l'expérience d'une désormais longue vie militante, à gauche toute sans jamais dévier. Dans son dernier ouvrage, Aziz Krichen, sociologue, écrivain et homme politique tunisien, nous livre une « (…)

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Texte intégral (1223 mots)

Écrits entre 1990 et 2023, différents à la fois dans leur forme et dans les sujets qu'ils abordent, les textes réunis par Aziz Krichen dans son dernier opus À contre-courant. Chronique des débâcles annoncées montrent cependant la cohérence d'une pensée nourrie par une grande érudition et par l'expérience d'une désormais longue vie militante, à gauche toute sans jamais dévier.

Dans son dernier ouvrage, Aziz Krichen, sociologue, écrivain et homme politique tunisien, nous livre une « chronique des débâcles annoncées », sous-titre de son opus. Il est vrai que les textes qu'il y réunit n'offrent guère de raison de croire en un avenir radieux du monde. Du cataclysme qu'ont représenté la faillite du communisme et la chute de l'Union soviétique aux errements d'une classe politique tunisienne dont l'absence de colonne vertébrale et la pusillanimité ont facilité l'avènement d'une nouvelle autocratie, de la critique de l'idéalisme d'un Marx resté trop hégélien à celle des politiques d'ajustement structurel mises en place à partir des années 1980, c'est à un long voyage dans l'espace et le temps que l'auteur nous convie.

Mais cette pluralité des focales ne lui fait jamais abandonner le cœur de son propos : l'analyse des ressorts de la domination dont ce qui fut « le tiers-monde » ne parvient pas à s'affranchir, et des stratégies successivement mises en œuvre par l'impérialisme, principalement étatsunien, pour continuer à l'asservir. En contrepoint de cette quasi-permanence historique, Krichen ne se prive pas de questionner la lourde responsabilité des élites des suds dans la faillite généralisée de toutes leurs tentatives, réelles ou fallacieuses, de sortir de la nasse.

Au-delà des analyses, devenues classiques, de l'espace laissé aux nouvelles formes de capitalisme par la disparition du communisme et de la mise au pilori de leur bras séculier, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, certaines parties de l'ouvrage ouvrent d'importantes pistes de réflexion. Il en est ainsi du court texte écrit après l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990 qui rappelle que dans les gauches arabes, il y eut des voix — hélas minoritaires — capables de s'élever contre la machine de guerre occidentale mise en place pour récupérer l'émirat, sans pour autant faire de Saddam Hussein le sauveur des Arabes.

L'analyse des moments Francis Fukuyama, auteur de La fin de l'histoire et le dernier homme (1992), puis Samuel Huntington, auteur du Choc des civilisations (1996), dont la mise en opposition reflète le changement des priorités géopolitiques étatsuniennes, mérite aussi qu'on s'y arrête1. Il faut enfin souligner le caractère quasi prémonitoire des analyses de Krichen — écrites bien avant l'arrivée au pouvoir de Donald Trump — sur la fin programmée de l'hégémonie étatsunienne, ce déclin expliquant le surcroît de brutalité des entreprises impériales de Washington. L'actualité nous donne les preuves tragiques de la justesse de ces prémonitions.

Des condamnations sans appel

Aziz Krichen est sans nul doute un défenseur de l'universel, mais pas n'importe lequel, et de la démocratie, à condition qu'au sud du monde ses conditions de possibilité soient réunies. Il le redit sans ambiguïté aucune. Et qui connaît sa trajectoire a toutes les raisons de le croire. C'est pourtant là que son raisonnement peut être mis en défaut. Son attaque frontale des « droits de l'hommisme » mis au service des entreprises hégémoniques occidentales peut en effet susciter bien des réserves. Il n'est certes pas faux de constater que, de l'Irak à l'Afghanistan, la protection des droits humains a été cyniquement instrumentalisée pour justifier des interventions qui n'avaient pas lieu d'être. Mais le caractère univoque de sa condamnation semble pour le moins hâtif. Et, de façon générale, il lui arrive de négliger les contradictions internes qui travaillent les sociétés des pays dominants malgré la vieille « culture de la suprématie » qui les structure.

De même, sa condamnation sans appel des gauches du Sud qui seraient tombées dans le panneau en prenant l'adversaire à combattre pour l'ami qui les protègerait peut paraître excessive, ou au moins maladroite, alors que nombre de ses arguments pour le démontrer ne manquent pas de solidité. Enfin, s'il faut souscrire à sa conviction qu'il ne peut y avoir de construction démocratique sans véritable souveraineté nationale, c'est-à-dire sans autonomie de décision, on aurait aimé qu'il définisse le périmètre d'une telle souveraineté, les dangers représentés par un glissement possible vers le souverainisme ou, plutôt, la porosité pouvant exister entre patriotisme et nationalisme, ce dernier ayant montré en bien des lieux les ravages qu'il pouvait commettre.

Dans cet ouvrage, comme dans les précédents, Aziz Krichen nous invite à réfléchir et à débattre. En ces temps de vulgarité politique, de silence imposé et de tentations totalitaires qui obscurcissent les horizons, il faut l'en remercier.


1NDLR. Tandis que Francis Fukuyama postulait l'idée d'une pacification progressive liée au développement du libéralisme et annonçait le triomphe de la démocratie libérale, Samuel Huntington lui opposait son concept de «  choc des civilisations  », fondé sur l'idée d'une prétendue conflictualité inéluctable et systématique entre différentes «  civilisations  » (ou «  blocs civilisationnels  ») en raison d'une opposition supposée de leurs normes culturelles.

12.02.2026 à 06:00

Maroc. Les inondations après la sécheresse, une catastrophe chasse l'autre

Omar Kabbadj
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Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025. Une ville « pieds dans l'eau ». On pourrait difficilement mieux décrire Ksar El Kébir, commune urbaine de 126 000 habitants du nord-ouest du (…)

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Texte intégral (2109 mots)

Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025.

Une ville « pieds dans l'eau ». On pourrait difficilement mieux décrire Ksar El Kébir, commune urbaine de 126 000 habitants du nord-ouest du Maroc, après les pluies exceptionnelles qui se sont abattues sur le royaume ces dernières semaines. L'oued Loukkos ne jouxte plus la ville, il la noie dans sa crue. Résultat : 113 000 personnes ont été contraintes de quitter Ksar El Kébir, selon un bilan rendu public par la chaîne de télévision publique 2M le 7 février.

Mohammed Rachid Yahia, président de la section de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) à Ksar El Kébir, affirme :


Des autocars ont été mobilisés par les autorités pour évacuer rapidement les sinistrés, mais une fois arrivés à Tanger, Tétouan ou ailleurs, ils étaient lâchés dans la nature. Il a fallu que les gens haussent le ton pour qu'il y ait une vraie prise en charge.

Face à l'ampleur de la catastrophe, les Marocains ont fait preuve d'une solidarité touchante. Sur Facebook, des internautes basés à Tanger ou à Tétouan ont ouvert leurs domiciles aux personnes déplacées. « Les opérateurs économiques de la région ont également joué un rôle important : à Martil et Cabo Negro, un homme d'affaires a ouvert les portes de son complexe hôtelier pour y abriter les personnes qui se sont retrouvées sans toit, sans alternative. Il a mis à leur disposition une centaine de chambres », ajoute notre interlocuteur, regrettant tout de même que beaucoup aient essayé de profiter de la situation, en augmentant les tarifs des loyers. « Ce n'est pas comme si les gens étaient en vacances, c'est désolant », commente-t-il.

Mais au-delà des discours dithyrambiques envers les efforts de l'État, le constat demeure amer. Les premiers campements qui ont été établis à Larache, au nord-ouest de Ksar El Kébir, pour accueillir les sinistrés ont été détruits par la pluie et le vent avant leur arrivée. « Heureusement, sinon, on aurait assisté à une catastrophe », pointe le militant à Orient XXI. Il poursuit :


Le problème, c'est le manque d'informations. Les agents de la force publique venaient frapper à la porte des gens au milieu de la nuit pour leur signifier de quitter les lieux immédiatement. Mais pour aller où ? Pendant combien de temps ? Comment ? Il est normal que les gens refusent dans un premier temps.

Un retour de l'eau « dans des conditions extrêmes »

Le professeur Mohammed-Saïd Karrouk, professeur en climatologie à l'université Hassan II de Casablanca, explique qu'il s'agit d'une rupture momentanée de la sécheresse qui a duré sept ans, manifestée par un retour brutal et intense des précipitations. « Les Marocains ne sont pas habitués à cela, et les infrastructures existantes sont insuffisantes », souligne-t-il. Selon lui, il faudrait revenir aux règles qui régissaient auparavant le climat marocain, où la sécheresse est la règle principale. Historiquement, précise le climatologue, cette sécheresse est toujours suivie d'un retour de l'eau mais, « cette fois-ci, il s'est déroulé dans des conditions extrêmes ». Schématiquement, le Maroc s'est retrouvé pris en étau entre des masses d'air tropicales plus humides que la normale et des masses d'air extrêmement froides venues du pôle.

La catastrophe pouvait-elle être évitée ? Difficile d'y répondre. Le scientifique rappelle toutefois que dans la région concernée, le barrage oued Makhazine affichait un taux de remplissage de 77 % en septembre 2025, bien avant l'arrivée massive des pluies. Plus loin, au barrage Al Wahda, le plus grand du pays, le niveau atteignait environ 45 %. « Pour que ces barrages puissent fonctionner correctement dans leur mission de protection contre les inondations, il faut qu'ils aient la capacité de recevoir rapidement des quantités d'eau importantes », explique Mohammed-Saïd Karrouk. Or, le barrage oued Makhazine ne disposait pas de la marge suffisante. Le retour brutal des précipitations en janvier a surpris les autorités et les a mises en difficulté. Les infrastructures se sont retrouvées en surcapacité, d'où la nécessité d'ouvrir les vannes pour déverser le surplus dans le fleuve, ce qui augmente le risque de crue. « Les autorités ont fait ce qu'elles ont pu pour réguler le débit des barrages, reconnaît le scientifique, mais ce n'était pas suffisant pour éviter la situation actuelle ».

Un phénomène connu de la région

Loin d'être un phénomène exceptionnel, les inondations ont toujours rythmé la vie dans le bassin du Loukkos. Comme le rappelle l'historien Samir Ait Oumghar : « Depuis des siècles, l'oued est à la fois une source de vie et une menace récurrente pour les activités humaines. Le fleuve traverse une vaste plaine légèrement inclinée, une caractéristique qui augmente considérablement le risque d'inondation. »1

Les Romains, dès l'Antiquité, sont conscients des dangers posés par les crues de l'oued Loukkos. Quand ils fondent Lixus, l'une des cités urbaines les plus anciennes du royaume, ils choisissent un terrain surélevé, à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer, lui offrant donc une protection naturelle. D'après Samir Ait Oumghar, les crues hivernales du fleuve sont si importantes « que la colline apparaît comme une île vue de la mer ».

Ksar El Kébir a été construite sur les ruines d'une autre cité romaine, Oppidum Novum, situées sur le lit de l'oued et qui, toujours d'après l'historien, a disparu en raison des crues récurrentes du fleuve Loukkos. Depuis toujours, Ksar El Kébir a été le théâtre d'inondations spectaculaires : les archives historiques et les analyses paléohydrologiques identifient au moins 24 inondations majeures entre 1500 et 1871. Plus récemment, les archives disponibles témoignent de 12 épisodes d'inondation entre 1936 et 1951. À l'indépendance du royaume, en 1956, d'autres épisodes graves marquent l'histoire de la région, poussant enfin les autorités à ériger le barrage oued Makhazine, à quelques kilomètres de la ville.

Mohammed-Saïd Karrouk rappelle que la région du Gharb (ouest) a toujours été un marécage, avant les protectorats français et espagnols, au début du siècle dernier. Si les aménagements ont permis de changer la fonction du sol, sa topographie ne peut pas être changée. « La construction des barrages a permis de contenir ces phénomènes afin de protéger la population locale. Mais force est de constater que ces infrastructures ne peuvent plus assumer cette fonction », signale le scientifique.

Ce constat a probablement contraint l'exécutif à reconsidérer sa gestion des barrages, en adoptant, le 4 février, un nouveau décret sur la classification et la sécurité des barrages. Le texte prévoit, pour chaque barrage classifié, un plan d'urgence avec des scénarios de riposte en cas d'événements critiques, des mesures d'alerte et d'évacuation, des mesures de coordination avec les autorités locales et les services de secours, ainsi que des cartographies détaillées des zones à risque en aval, incluant le recensement des habitations et infrastructures menacées.

La difficile question du bilan matériel

Mi-décembre 2025, des crues inattendues ont ravagé la médina de Safi, ville côtière située à 300 kilomètres au sud de Rabat. En une seule nuit, 37 personnes ont perdu la vie. À Ksar El Kébir, de telles pertes humaines ont pu être évitées. Mais dans les alentours, la catastrophe climatique a bel et bien emporté des vies. Trois femmes — une mère et ses deux filles — ont été retrouvées mortes mercredi 4 février dans une bourgade de la province de Larache, lorsque leur maison s'est écroulée en raison d'un glissement de terrain causé par les pluies diluviennes.

Il est difficile de connaître pour le moment les conséquences matérielles des inondations dans la ville de Ksar El Kébir. En revanche, il est certain que les agriculteurs de la région en sont les premières victimes. « Dans près de 800 douars [villages] de la région, les gens ont dû quitter leurs terres, laissant derrière eux leurs vaches, leurs moutons et leurs chèvres », se désole Mohammed Rachid Yahia. À quelques mois de l'Aïd el-Adha (ou Aïd el-Kébir, « fête du sacrifice »), période durant laquelle de nombreux éleveurs comptent sur la vente des bêtes destinées au rituel du sacrifice pour gagner de l'argent, la situation s'apparenterait à une véritable hécatombe économique. Avec 16 milliards de dirhams (1,4 milliard d'euros) générés en 2023, l'Aïd représente une manne financière incontournable pour le secteur.

Pour l'instant, il n'y a aucun moyen de savoir quand les Ksiris pourront regagner leurs domiciles. Les autorités poursuivent le déversement progressif des barrages oued Makhazine et Al Wahda, ce qui exclut toute baisse immédiate du niveau de l'oued Loukkos et, par extension, de sa crue.

Si l'opinion publique salue les efforts de l'armée et des secouristes, elle ne cache pas sa colère vis-à-vis des responsables gouvernementaux. Des ministres ont refusé de répondre aux demandes des députés des groupes d'opposition souhaitant discuter de la situation dramatique des habitants des villes du nord. Au Parlement, un député du parti de l'opposition Mouvement populaire (droite conservatrice) a accusé les ministres « de fuir la confrontation ». Dans un communiqué daté du 3 février, le Parti du progrès et du socialisme a pointé du doigt « le mépris » du gouvernement envers les partis politiques.


1Latifa Babas, «  Oued Loukkos : Un risque d'inondation ancré dans l'histoire  », Yabiladi, 4 février 2026.

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