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11.02.2026 à 06:00

Syrie. L'effondrement de l'intérieur de l'autonomie kurde

Arthur Quesnay
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La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs. La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 (…)

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Texte intégral (2952 mots)

La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs.

La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 janvier 2026, est d'abord une conséquence de la fin de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) tel qu'elle était structurée depuis 2014. Jusque-là, il s'agissait pour les États-Unis et leurs partenaires de la Coalition de soutenir des acteurs non étatiques pour lutter contre l'organisation djihadiste.

Or, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024, les États occidentaux qui ont soutenu la construction de l'AANES et armé les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont progressivement privilégié une logique de reconstruction de l'État syrien et de la souveraineté nationale. En septembre 2025, l'intégration de Damas dans la Coalition globale contre l'OEI a confirmé cette tendance et privé l'entité kurde de son levier stratégique. Ne restait pour les pays occidentaux que la question du sort des 9 000 prisonniers de l'OEI et des milliers de civils encore présents dans le nord-est du pays.

Dans le même temps, un alignement régional — des pays du Golfe à la Turquie — s'est dessiné autour de la restauration d'un centre étatique fort, hostile aux expériences autonomistes armées. Dès lors, faute de soutien régional, l'intégration de l'AANES à l'État syrien devenait la seule voie réaliste pour les autorités kurdes, encore fallait-il en définir les modalités. À cette fin, les États-Unis et la France ont fait pression sur l'AANES pour engager un cycle de négociations avec Damas. Débuté le 10 mars 2025, celui-ci s'est très vite enlisé à cause d'une contradiction majeure : le pouvoir central affirmait sa souveraineté et le retour de l'État dans l'ensemble du territoire afin de clore la guerre civile, tandis que les autorités kurdes cherchaient une forme de cogestion du territoire et le principe d'une région de facto autonome.

Ainsi, la transformation des rapports de forces régionaux et l'enlisement des négociations laissaient présager un conflit prochain, d'autant plus que l'escalade militaire était constante tout au long de la ligne de front sur les bords de l'Euphrate.

Une révolution dans la révolution

Sur le plan militaire, la rapidité de la défaite, qui a eu lieu en quelques jours, s'explique par les contradictions internes du projet politique de l'AANES. Lors de sa création en 2015, l'administration et son projet de « confédéralisme démocratique » représentaient pour les populations kurdes, arabes et les autres minorités de la région le seul moyen de survie face à l'OEI. Elle s'est imposée ensuite comme une alternative à la dictature de Bachar Al-Assad. Cette entité politique était toutefois structurée par la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui, depuis 2012, réprime toute opposition dans les territoires sous son contrôle afin de réaliser sa propre « révolution » au sein de la Révolution syrienne.

De fait, l'AANES représentait dès ses débuts un modèle de gouvernance autoritaire reposant sur un appareil sécuritaire aux mains des cadres kurdes du PKK. Cet autoritarisme était régulièrement contesté par la population et décrié par les partenaires de la Coalition, sans qu'aucun ne réussisse à réformer ce système. La répression contre les opposants s'est même renforcée au nom de la lutte contre l'OEI, un amalgame qui était devenu un lieu commun dans le Nord-Est syrien.

C'est dans ce cadre que se développent les contradictions d'un système alternant mobilisation idéologique et répression de la société. La population kurde était particulièrement visée par la mobilisation idéologique, en particulier via des académies politiques et des réseaux clientélistes partisans. La volonté de transformer la société a notamment abouti à une réforme catastrophique du système éducatif et à la mise en place d'un contrôle par le bas, via des conseils de quartiers, la population kurde n'ayant d'autre choix que d'accepter cette politisation forcée, et craignant en particulier la conscription forcée et les arrestations.

De leur côté, les populations arabes, soit 70 à 80 % de l'ensemble des habitants du Nord-Est syrien, étaient moins visées par ces mobilisations idéologiques du parti, mais durement contrôlées. Une hiérarchie identitaire plafonnait leur intégration au « confédéralisme démocratique ». Si les habitants arabes participaient au projet, représentant 70 % des quelque 60 000 FDS, des 30 000 Assayech (les forces de sécurité locales kurdes) et des 120 000 fonctionnaires employés de l'administration civile, ils étaient relégués à des postes subalternes et sous surveillance étroite des cadres du PKK, les cadros. Enfin, cette économie politique du parti contre la société se retrouvait dans le secteur financier qui assurait d'importants revenus au PKK, tandis que les investissements dans les services publics et les infrastructures restaient limités.

Une insurrection en gestation

En décembre 2024, la chute du régime des Assad soulève une vague d'espoir dans la région, celle d'un recul de la tutelle autoritaire du PKK et du retour de l'État syrien. Les habitants de l'AANES qui osent sortir manifester sont réprimés et les potentiels opposants traqués par les services de sécurité. L'ouverture actuelle des centres de détention permet de mieux comprendre ce système avec la libération de nombreux adolescents arrêtés pour des faits considérés comme politiques : possession du nouveau drapeau syrien ou d'images d'Ahmed Al-Charaa, relais de chansons liées à la révolution syrienne… Les services de renseignement kurdes surveillaient les réseaux sociaux. Un contenu supprimé pouvait mener à une arrestation. Les accusations formulées relevaient souvent du terrorisme, de la fuite d'informations ou de l'atteinte à la sécurité. Tous les témoignages des personnes libérées font état de passages à tabac réguliers et de tortures.

Le système répressif kurde anticipait ainsi une insurrection et tentait d'arrêter tout élément mobilisateur. Cependant, ce n'est pas une mobilisation organisée qui a fait tomber la région, mais un soulèvement populaire. La répression ne faisait que renforcer un inévitable qui était devenu pensable depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad.

Dès le début des opérations de l'armée syrienne contre les quartiers kurdes d'Alep, le 6 janvier 2026, l'état d'urgence est décrété dans les régions arabes du Nord-Est syrien. Selon un plan préétabli, les FDS se sont déployés sur des lignes de défense soigneusement préparées avec des centaines de kilomètres de tunnels. Cependant, l'ensemble de ce dispositif s'effondre dans la nuit du 17 au 18 janvier lorsque l'armée syrienne prend la ville de Tabka, au sud de l'Euphrate, et se dit prête à avancer sur Raqqa. Selon de nombreux entretiens réalisés, les FDS avaient reçu l'ordre de combattre, mais elles se sont délitées au contact.

On observe la même situation sur toute la ligne de feu de Deir ez-Zor à Raqqa, où les unités arabes des FDS, majoritaires, ont fait défection ou se sont mutinées, neutralisant l'ensemble de leur groupe de combat et obligeant les officiers kurdes syriens et les cadres du PKK à prendre la fuite. Il est encore trop tôt pour avoir un décompte des pertes, mais la majorité des morts se comptent soit dans les rangs des FDS arabes, exécutés pour désertion par leurs officiers, ou parmi les officiers kurdes, tués par leurs hommes alors qu'ils essayaient de fuir. D'après différentes sources, les forces kurdes auraient perdu plus de 550 hommes contre 250 côté gouvernement.

À Tell Brak, une bataille de quelques minutes

Dans le même temps, les autorités kurdes de l'AANES ont dû faire face à un soulèvement populaire qui a commencé au matin du 18 janvier et qui s'est amplifié à mesure que l'armée syrienne se déployait. Des contingents de combattants kurdes du PKK ont reçu l'ordre de mener une répression brutale, mais sont très vite dépassés. À Raqqa par exemple, les civils sont descendus dans la rue dès 8 heures du matin. Les rassemblements étaient d'abord hésitants à cause des tirs de snipers qui ont fait 22 morts et une centaine de blessés, selon les hôpitaux de la ville. Cependant, dès midi, les forces kurdes ont battu en retraite devant une mobilisation massive. L'entrée de l'armée syrienne vers 17 heures relève alors davantage d'une opération de sécurité pour protéger les civils des derniers snipers encore actifs.

L'effondrement des FDS dans la ville de Tell Brak est encore plus éloquent. Malgré l'importance stratégique de cette ville, située sur la route entre Qamishli et Hassaké, et des défenses impressionnantes, les combats ne durent pas plus de quelques minutes. On y dénombre 185 FDS d'origine arabe encadrés par 35 officiers kurdes et 8 cadres du PKK, dont cinq ne parlant pas arabe et donnant leurs ordres via des traducteurs — selon des entretiens réalisés avec des déserteurs et habitants de la ville.

À l'arrivée de l'armée syrienne au camp d'Al-Hol le mardi 20 janvier, certains soldats arabes des FDS contactent des connaissances côté gouvernement. Ils proposent à ces derniers de se rendre et préparent une mutinerie contre leurs officiers kurdes, contre l'assurance d'une avancée de l'armée syrienne sur Tell Brak afin de les protéger. La manœuvre a lieu le mercredi 21 janvier. L'armée syrienne met plus de temps que prévu sur des routes minées et sous les tirs de drones suicides. Les insurgés parviennent cependant à neutraliser les points névralgiques de la ville, tandis que sa population arabe se soulève. Les officiers et cadres kurdes s'enfuient, faisant 7 morts civils dans des tirs de dégagement. Là encore, l'armée syrienne entre dans une ville libérée sans tirer un coup de feu.

Carte de la Syrie, indiquant des villes comme Damas, Alep et Raqqa.

Si la crise de Soueïda en juillet 2025 relevait d'une fazaa, soit une mobilisation tribale d'envergure qui oppose tribus bédouines et druzes, la dynamique dans l'Est syrien est avant tout une « intifada », soit un soulèvement. Il reste à déterminer dans quelle mesure Damas a discrètement activé des contacts avec certains chefs arabes des FDS et incité à la défection. En revanche, le moteur de la révolte ne réside pas dans des réseaux tribaux, mais chez d'anciens combattants de l'Armée syrienne libre ou des cadres locaux réfugiés à Idlib durant la guerre civile. De nombreux entretiens révèlent que ce sont eux qui ont formé les premiers groupes d'insurgés lors de la nuit du 17 au 18 janvier 2026.

La transition politique en question

Paradoxalement, l'effondrement des FDS a sauvé le Nord-Est syrien d'un conflit communautaire. Là où le projet politique du PKK préparait la société à un long combat, les défections et mutineries ont rendu caduque la doctrine militaire du parti. De même, les centaines de kilomètres de tunnels et les milliers de tonnes d'armes accumulés en prévision d'une guerre contre la Turquie et ses forces alliées n'ont pas pu arrêter une insurrection populaire. Le PKK avait tenté de préparer la société de l'AANES à une guerre qui n'aura pas eu lieu du fait du soulèvement de la population.

Cette absence de combats permet pour le moment au commandement kurde syrien de l'AANES d'être libéré de la pression du PKK pour réengager le processus politique d'intégration. L'accord conclu le 29 janvier 2026 représente ainsi une avancée majeure pour la population kurde, tout en actant la défaite politique et militaire du PKK en Syrie. Ce compromis garantit la protection des zones kurdes ainsi que la reconnaissance de droits culturels et politiques, qui doivent être inscrits dans la constitution. Sur le plan sécuritaire, l'accord prévoit l'intégration de trois brigades kurdes dans la région de Hassaké et d'une brigade à Aïn Al-Arab (Kobané).

Ce volet est déterminant, car il permet l'incorporation des fonctionnaires de l'Administration autonome, des Assayech et des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD) kurde, au sein des institutions et de l'appareil d'État syrien, malgré les divergences passées sur les modèles de gouvernance. Enfin, la question des employés civils constitue un pilier essentiel de cet accord. Les quelque 150 000 fonctionnaires de l'ancienne administration autonome, y compris ceux des régions arabes comme Deir ez-Zor et Raqqa, restent en poste. Damas s'est engagé à les intégrer dans le corps étatique après une procédure de vérification de leurs qualifications.

Dans cette optique de pacification, Damas s'est engagé à ne pas faire intervenir l'armée régulière dans les régions à majorité kurde. Contrairement aux interventions passées sur la côte ou à Soueïda, où le manque de discipline des troupes avait conduit à des massacres, la transition actuelle dans les régions kurdes semble s'orienter vers un modèle de passation politique. Cette dernière est encore fragile, la question étant de savoir si le PKK va tenter de réimposer son contrôle sur la société kurde ou accepter de se retirer. La mobilisation kurde que l'on observe actuellement est ainsi porteuse d'ouverture politique avec le retour de partis kurdes syriens, tandis que la population rejette la mainmise du PKK.

10.02.2026 à 06:00

Madha, curiosité géopolitique entre l'Oman et les Émirats arabes unis

Rémi Guyot
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À une centaine de kilomètres de Dubaï, l'enclave omanaise de Madha trouble le maillage frontalier rectiligne de la péninsule arabique. Une frontière tracée sur les cartes du monde, mais transparente sur le terrain. Cette invisibilité apparente dissimule pourtant sur le terrain les logiques concurrentes des États du Golfe. À la sortie de Khor Fakkan, dans l'Émirat de Charjah, appartenant à la fédération des Émirats arabes unis fondée en 1971, une petite bretelle d'autoroute est (…)

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Texte intégral (2896 mots)

À une centaine de kilomètres de Dubaï, l'enclave omanaise de Madha trouble le maillage frontalier rectiligne de la péninsule arabique. Une frontière tracée sur les cartes du monde, mais transparente sur le terrain. Cette invisibilité apparente dissimule pourtant sur le terrain les logiques concurrentes des États du Golfe.

À la sortie de Khor Fakkan, dans l'Émirat de Charjah, appartenant à la fédération des Émirats arabes unis fondée en 1971, une petite bretelle d'autoroute est particulièrement encombrée : des automobilistes patientent pour faire le plein devant la station-service de Madha, en Oman. Ici, l'essence est encore moins chère qu'aux Émirats. « Et encore, il y a à peine trois ans, nous créions des embouteillages de plusieurs kilomètres ! », affirme le pompiste. Rien ne marque la frontière pour le visiteur distrait : aucune douane ne contrôle les entrées et sorties. On passe d'un pays à l'autre sans jamais s'arrêter.

Cette situation souligne l'originalité géographique de ce territoire. En effet, Madha est une enclave omanaise d'environ 75 km², soit l'équivalent de la superficie de la ville de Nice, située au sein des Émirats arabes unis. En son centre se trouve Nahwa, une contre-enclave appartenant aux Émirats. Le reste du territoire omanais est à 40 km, et l'autre exclave omanaise, la péninsule du Musandam qui contrôle le stratégique détroit d'Ormuz, est à 55 km.

Carte détaillant la région avec les Émirats arabes unis et Oman.
Carte de l'enclave de Madha (Oman)

Pour autant, à Madha, le contraste avec l'émirat de Charjah et la ville émiratie proche de Fujaïrah est frappant. À quelques mètres des cimenteries et des industries pétrolières, Madha semble avoir conservé sa culture traditionnelle, et échapper au gigantisme associé aux Émirats. Les routes y sont étroites, l'architecture y est plus sobre. Des femmes travaillent la feuille de palmier sur le pas de leur porte, les hommes vêtus de leur coiffe traditionnelle brodée, la kumma, se rendent à la mosquée avec des travailleurs immigrés sud-asiatiques. On ne retrouve quasiment plus cette situation aux Émirats où la population nationale constitue une classe sociale autant minoritaire que supérieure, qui vit largement en vase clos.

Keye Tersmette, chercheur postdoctoral au Royal Holloway de l'université de Londres et spécialiste des frontières omanaises, indique :


L'absence physique de frontière n'a pas empêché la conservation d'une certaine culture locale à Madha. Que ce soit ici ou à Buraimi [ville frontalière du côté omanais, jouxtant l'émirat d'Al-Aïn plus au sud], les habitants qui vivent aux abords de la frontière d'Oman et des Émirats ont toujours vécu comme un seul et même peuple, sans prendre en considération de quel côté de la frontière ils se situaient. Mais aujourd'hui, Madha est la dernière frontière sans mur avec l'Oman.

En effet, ailleurs, la frontière entre les deux voisins, longue de 609 km, est parcourue par d'imposants grillages. Les différents postes-frontières sont généralement traversés avec une certaine difficulté.

Une anomalie sous pression

S'il n'existe effectivement aucun contrôle à la frontière de Madha et de Nahwa, deux immenses commissariats se dressent néanmoins à leurs entrées. Bien que seules 3 217 âmes peuplent l'enclave omanaise, et à peine plus de 300 la contre-enclave émiratie, la taille de ces bâtiments administratifs illustre l'importance stratégique de ce minuscule territoire et les politiques visant à en marquer le contrôle.

Keye Tersmette explique que la présence fréquente des drapeaux à l'approche des frontières, ainsi que la grandeur et la modernité des bâtiments administratifs sur ces deux territoires sont « les signes d'une volonté de construire une nation à travers un nationalisme banalisé ». Il ajoute que, si rien ne choque en apparence, cela contribue pourtant à complexifier la vie des habitants, car les administrations, les lois, les salaires et le coût de la vie varient radicalement entre les deux territoires.

Ahmed, chauffeur de taxi et père de deux enfants, explique :


J'habite à Buraimi (Oman), mais mes enfants vont à l'école à Al-Aïn. Certains matins, j'attends plus d'une heure à la frontière. Je peux passer sans encombre grâce à ma carte d'identité omanaise, mais il y a quinze ans, je mettais moins de dix minutes. Il faut toujours anticiper. Ces murs ont parfois séparé des familles vivant de part et d'autre de la frontière.

Dans ce contexte, Madha et Nahwa font donc encore figure d'exceptions. « Nous sommes le même peuple, même si, en fonction de nos tribus historiques, nous nous sentons Omanais ou Émiratis. Mais nous avons la même culture, les mêmes coutumes et nous vivons ensemble », souligne le cheikh émirati de Nahwa, Abdallah Khalfan Al-Naqbi, à la sortie de la mosquée du village, après la visite du maire de Khor Fakkan, venu suivre l'évolution des investissements dans le village. « Certains élèves de Madha étudient à Nahwa, par exemple. Des Émiratis viennent de Dubaï se détendre à Madha. Les habitants de Nahwa passent aussi tous les jours à Madha, où ils font certaines de leurs courses en payant soit en rials omanais, soit en dirhams émiratis. La frontière n'existe pas pour nous, nous ne formons qu'un », poursuit-il.

Pourtant, le confort de vie n'est pas ressenti de la même manière de l'autre côté de la frontière. En effet, Mascate a longtemps négligé le gouvernorat du Musandam, dont fait administrativement partie Madha, car sa topographie rend difficile la construction d'infrastructures et de routes. Un investissement routier de 70 kilomètres chiffré à 390 millions de dollars (336 millions d'euros) est en cours, pour permettre de traverser la péninsule. Ce projet comprend notamment la construction de 11 ponts, nécessaires pour relier les différentes zones. Malgré ces efforts, le contexte économique reste plus difficile pour les Omanais du Musandam, et provoque parfois des envies d'ailleurs.

« Madha appartient à Oman, car nos grands-parents ont prêté allégeance à Mascate lorsque les Anglais souhaitaient quitter les Émirats dans les années 19601. À Madha, notre richesse était l'eau. Oman était un État plus fort, en qui nos anciens avaient confiance », explique Mahmoud H., 23 ans, originaire de Madha et étudiant en sciences sociales à Mascate. « Mais aujourd'hui, force est de constater que la vie est plus facile pour les Émiratis. Grâce au pétrole, ils gagnent bien mieux leur vie, et leur gouvernement a investi massivement, même à Nahwa, où tout se modernise très vite », poursuit-il.

« Oman a laissé de côté la région pendant de longues années, et le développement est en retard comparé à Mascate. Le pays tente de rattraper ce temps perdu dans le cadre de son plan Vision 2040, mais, dans le Musandam, les jeunes préfèrent quitter Madha pour Mascate, ou parfois même déménager aux Émirats », admet l'étudiant.

Pour les travailleurs sud-asiatiques, nombreux dans l'enclave, la frontière invisible de Madha est bien réelle. « En fonction de notre visa, nous ne pouvons pas toujours nous rendre légalement aux Émirats », affirme Yusuf, travailleur agricole à Madha. Pourtant, beaucoup de travailleurs à Madha franchissent cette frontière quotidiennement. Une pratique impossible sur les autres frontières entre Oman et les Émirats arabes unis.

Le contrôle entre les deux États s'est considérablement renforcé au cours des années 2010. À Al-Aïn et Buraimi, à Dibba ou encore dans le désert frontalier, des murs, des postes de contrôle et des dispositifs de surveillance matérialisent désormais une frontière autrefois largement poreuse. Cette sécurisation accrue répond à des objectifs affichés de lutte contre l'immigration clandestine, le travail informel et les menaces sécuritaires, mais elle s'inscrit aussi dans une politique nationaliste.

« Les frontières représentent une opportunité de contrôle pour les États. On choisit ses travailleurs, et on contrôle les mouvements dans un espace clos », analyse Stéphane Rosière, géographe spécialiste des frontières, des minorités ethniques et des violences politiques.

Les relations EAU-Oman, entre coopération et méfiance

Si les deux États affichent une coopération régionale stable, notamment au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), des tensions diplomatiques persistent, en particulier autour des zones frontalières stratégiques dont fait partie le Musandam. L'histoire, depuis près d'un siècle, est marquée par une forme de rivalité. Derrière la relation pacifiée, les accrocs sont récurrents.

Plusieurs affaires d'espionnage ont par exemple été rendues publiques par Mascate. En janvier 2011, les autorités omanaises ont annoncé le démantèlement d'un réseau accusé de collecter des informations sensibles sur les structures politiques et militaires du pays, réseau attribué aux services de sécurité émiratis. Cette accusation a été formellement démentie par Abou Dhabi. Une nouvelle affaire a émergé en 2019, lorsqu'un groupe composé de citoyens émiratis et omanais a été condamné à des peines de prison pour espionnage.

Les tensions entre les deux pays se sont également exprimées dans le contexte de l'implication militaire des Émirats arabes unis au Yémen, particulièrement dans la région d'Al-Mahra, frontalière avec l'Oman. Fin 2025, l'appui d'Abou Dhabi au mouvement sécessionniste sudiste a été vivement critiqué et le sultanat d'Oman s'est directement aligné sur la position saoudienne, contribuant à marginaliser les Émirats.

Sans contester la souveraineté omanaise sur le Musandam, l'intérêt d'Abou Dhabi pour cette région s'est matérialisé au fil des décennies à travers des investissements, des acquisitions foncières et des réseaux d'influence locaux qui se sont déployés jusqu'en 2018. À cette date, le sultan Qabous (1940 – 2020) a appliqué un décret royal interdisant aux non-Omanais de posséder des terres et des biens immobiliers dans plusieurs zones stratégiques du sultanat, dont le Musandam. Selon les autorités omanaises, cette mesure visait à protéger la sécurité nationale et l'intégrité territoriale.

Le chercheur Keye Tersmette observe que ces barrières répondent à des objectifs juridiques immédiats, comme la lutte contre le passage illégal des personnes migrantes et de contrebande. Il précise toutefois qu'elles visent sans doute aussi des objectifs géopolitiques plus ambitieux, tels que l'affirmation de l'identité nationale parmi les frontaliers et la protection des frontières. Leur utilité réelle reste cependant à démontrer. Le géographe Stéphane Rosière abonde en ce sens : « Des murs peuvent coûter jusqu'à un million d'euros le kilomètre, mais ils permettent aux gouvernants de démontrer leur puissance à leur propre population. Les murs servent d'outil de domination et de revendication nationale. »

Vers une matérialisation de la frontière ?

Dans ce contexte de méfiance sécuritaire et de rivalités feutrées, l'absence de barrières à Madha apparaît de plus en plus comme le fruit d'un compromis diplomatique fragile. Ériger un mur au cœur de cette enclave reviendrait à perturber des équilibres sociaux anciens et à vivifier le sentiment d'abandon des populations locales.

À l'inverse, maintenir une frontière invisible permet à Mascate et Abou Dhabi de contenir les tensions, tout en poursuivant sur d'autres fronts une politique de sécurisation du territoire. La situation de contre-enclave de Nahwa constitue également une forme de garantie contre les décisions émiraties unilatérales dans la mesure où toute contrainte exercée sur Madha a un effet mécanique sur Nahwa.

Permettre la liberté de mouvement à Madha favorise ainsi le maintien des populations, comme le souligne Keye Tersmette :


La question du peuplement est essentielle. Sans habitants, que se passerait-il ? Madha se vide peu à peu de sa population, et les Émirats investissent sérieusement à Nahwa. On ne fait donc pas de mur, car dans le futur les choses pourraient changer dans cette zone riche en eau.

En effet, le wadi Madha2, long de 31 km — 10 km aux EAU, 21 km à Oman —, franchit la frontière à quatre reprises. Deux barrages majeurs ont été réalisés du côté omanais : le Saruj Dam, achevé en 2004 avec une capacité d'environ 1,35 million de mètres cubes, et le Wadi Sahna Dam, construit en 2009, avec une capacité d'environ 0,5 million de mètres cubes.

L'eau est une ressource précieuse qui matérialise le lien unissant Madha et Nahwa, au-delà des nationalismes. Elle rappelle que les identités locales, tribales et culturelles, mais aussi la dépendance à l'environnement naturel, ont longtemps précédé l'État-nation.


1Entre 1955 et 1957, sur les premières cartes proposées par les Britanniques, puissance coloniale, les frontières entre les entités sous protectorat étaient bien plus complexes qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les différends frontaliers ont été graduellement réglés par accords diplomatiques jusqu'en 1963, laissant malgré tout en suspens quelques anomalies, comme la situation particulière de Madha.

2Rivière sèche avec un débit éphémère ou intermittent, qui coule presque exclusivement pendant la saison des pluies.

09.02.2026 à 06:00

Gaza. Trier les humanitaires, condamner les survivants

Armin Messager, Jean-François Corty
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À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos (…)

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Texte intégral (3412 mots)

À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos recueillis par Armin Messager.

Fin de décembre 2025, 37 ONG internationales se sont vu refuser le renouvellement de leur accréditation par les autorités israéliennes Elles s'ajoutent aux 22 autres déjà refusées1. Cela signifie qu'à compter de mars 2026, elles ne disposeront plus du cadre légal nécessaire pour opérer. Il ne s'agit pas d'un départ immédiat, mais d'une mise à l'arrêt administrative progressive.

Ces ONG travaillaient déjà dans des conditions extrêmement contraintes. Leur action est aujourd'hui cantonnée à seulement 15 à 20 % du territoire de Gaza, le reste étant classé comme « zone dangereuse » ou interdite. Elles avaient déjà dû se déplacer au gré des bombardements et des déplacements forcés de la population, tandis que l'acheminement de l'aide était entravé par des blocages de matériel, la fermeture des points de passage et la « ligne jaune » mouvante imposée par l'armée israélienne, qui a annexé de fait 53 % du territoire gazaoui. Le refus de renouvellement des accréditations ne fait donc qu'officialiser la fermeture progressive de l'espace humanitaire.

Les motifs avancés par Israël pour justifier ces refus relèvent d'arguments de façade : soupçons de liens avec des groupes armés et exigences de transmission de listes nominatives du personnel. Or, pour des raisons évidentes de sécurité, nous ne pouvons pas fournir de telles listes dans un contexte où les soignants sont explicitement ciblés2.

Médecins du monde (MDM) a perdu un médecin, Médecins sans Frontières (MSF) en a perdu 15. Trois cent soixante-dix-neuf travailleurs de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont été tués sous les bombardements israéliens à Gaza. Tous étaient palestiniens. Plus largement, des centaines de soignants palestiniens ont été emprisonnés, torturés ou tués.

Les organisations autorisées à rester sont, pour beaucoup, issues de réseaux évangéliques étasuniens. D'autres ONG qui ne sont pas critiques de l'action israélienne sont également autorisées [voir encadré ci-dessous]. À l'inverse, celles dénonçant la situation à Gaza, la colonisation en Cisjordanie ou l'absence de justice internationale sont progressivement évincées.

En Cisjordanie, la logique est la même : MDM sera expulsée à la fin du mois de février 2025. Là-bas aussi, le quotidien des ONG est devenu infernal : les checkpoints, la difficulté de se déplacer pour le personnel palestinien, le peu de visas accordés aux expatriés. La destruction des bâtiments de l'UNRWA3 constitue l'aboutissement de cette campagne prolongée d'asphyxie et de sabotage de la capacité opérationnelle de l'aide humanitaire. En s'attaquant à l'UNRWA, pilier central de l'aide humanitaire, c'est l'ensemble des capacités d'intervention des acteurs humanitaires qui sont durablement fragilisées.

Un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés

Ces expulsions produisent des effets immédiats et catastrophiques sur la survie de la population. Les organisations menacées ou déjà refusées assuraient près de 40 % du système de santé encore fonctionnel dans l'enclave. Leur retrait signifie la disparition de centaines de milliers de consultations de médecine générale et de dizaines de milliers d'actes chirurgicaux, dans un territoire où les infrastructures hospitalières ont été en grande partie détruites.

La mortalité reste élevée : si l'on meurt moins sous les bombes qu'au pic des massacres, on meurt désormais à petit feu. D'autant que, depuis l'annonce du cessez-le-feu [le 10 octobre 2025], 520 personnes ont encore été tuées par les bombardements.

Les premières victimes sont les femmes, les femmes enceintes et les enfants. Gaza concentre aujourd'hui une tragédie infantile d'une ampleur inédite. En février 2024, après seulement quatre mois de bombardements, le nombre d'enfants tués y dépassait déjà celui de l'ensemble des conflits mondiaux cumulés sur les quatre années précédentes. Les estimations actuelles évoquent environ 80 000 morts — un bilan que je pense être largement sous-évalué. Parmi eux, 82 % sont des civils, majoritairement des femmes et des enfants.

Environ 4 000 enfants nécessitent une évacuation urgente, faute de soins spécialisés disponibles à Gaza. Plus largement, 20 000 blessés et malades graves devraient être pris en charge dans des structures médicales extérieures. Gaza compte désormais un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés, résultat direct des bombardements, des amputations, des infections non traitées. C'est un problème majeur de santé publique, que personne ne semble en mesure de prendre en charge.

Les enfants survivants paient aussi un tribut psychologique immense : syndromes post-traumatiques, troubles graves liés à la faim, à la perte des proches, à l'errance sous des abris de fortune.

À cette hécatombe s'ajoute une crise nutritionnelle massive. Un million et demi de personnes vivent en insécurité alimentaire, et, selon les projections du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 100 000 enfants pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère d'ici avril 2026 si la situation ne change pas. Car l'aide alimentaire elle-même demeure rationnée, conditionnée et instrumentalisée. Avant le 7 octobre 2023, environ 600 camions entraient chaque jour dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, seuls 100 à 300 camions par jour parviennent réellement à entrer dans la bande de Gaza.

L'aide humanitaire autorisée reste conditionnée et utilisée comme levier de contrôle et variable d'ajustement dans les négociations sur les prochaines étapes du cessez-le-feu. De la nourriture entre, mais en quantités insuffisantes et de manière instable, souvent sous forme de produits mis sur le marché plutôt que d'aide gratuite, ce qui fait flamber les prix dans un contexte de pénurie de liquidités.

Cela accélère un processus de désintégration sociale, où des milliers de personnes meurent à petit feu, par manque de soins, faim ou abandon. La logique d'anéantissement, loin des bombes mais avec une efficacité tout aussi mortelle, se déroule dans un mutisme et un laissez-faire de la communauté internationale qui sont terrifiants.

Une stratégie de délégitimation

À ce désastre humanitaire s'ajoute une bataille sur le terrain symbolique et médiatique. Il existe un travail méthodique de délégitimation des ONG qui passe par la production et la circulation de récits accusatoires, souvent présentés comme techniques ou experts, mais profondément orientés4. Des médias, comme Marianne, mais aussi certaines chaînes d'information en continu, reprennent ce discours.

Ce climat est entretenu par des amalgames récurrents dans le débat public. Des éditorialistes comme ceux de LCI nous accusent de ne pas nous occuper des otages, alors même que cette mission ne relève pas de notre mandat mais de celui du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Tout ce récit participe à brouiller les rôles et les responsabilités et à lancer le discrédit sur le système humanitaire.

Cela ne se limite pas au champ médiatique. Le 9 décembre 2025, le ministre français chargé de l'Europe, Benjamin Haddad, a évoqué des soupçons de détournement de fonds des ONG au profit du Hamas, et a appelé à une enquête européenne sur leurs financements. Cette prise de position marque un seuil : loin de protéger l'action humanitaire, la parole politique française contribue à nourrir le soupçon et fragiliser davantage des organisations sous pression5.

« La “Riviera” de Gaza »

Cela ressemble à un projet politique structuré de l'« après-Gaza », dont la destruction massive actuelle constitue la condition préalable. Les déclarations répétées de responsables israéliens et étasuniens autour de l'édification d'une future «  Riviera  » sur les ruines de la bande de Gaza dessinent, à mon avis, une chose claire depuis la création du Conseil de la Paix : l'institutionnalisation d'un dispositif international piloté par Washington, contournant l'ONU, où la « paix » est redéfinie comme une opération de gouvernance, d'ingénierie territoriale et d'investissement, décidée par un cercle restreint d'États et d'acteurs économiques. Il s'agit d'un territoire vidé de sa question politique, administré par des structures comme le Comité national pour l'administration de Gaza, au profit d'un projet de reconstruction sans souveraineté, sans droits, et sans peuple reconnu comme tel.

Ce scénario s'accompagne d'un discours de banalisation. Le cessez-le-feu est présenté par les États-Unis comme « magnifique » : le signe d'un retour à l'ordre et à la stabilité. Alors que, dans les faits, rien ne va.

Dans cette perspective, la violence extrême remplit une double fonction. Elle élimine d'abord une partie de la population par les bombardements, la famine organisée et l'effondrement méthodique du système de soins. Elle fragilise ensuite les survivants, déplacés à répétition, affamés, amputés de toute infrastructure collective, jusqu'à les rendre dépendants, fragmentés, incapables de se projeter politiquement. Priver Gaza de soins, d'ONG indépendantes et de capacité de survie autonome, c'est réduire une population à l'état de survie biologique et l'ôter de toute existence politique.

Cette logique passe par un tri des survivants. Des zones dites «  sécurisées  » sont progressivement dessinées, dans lesquelles une partie de la population pourrait être acceptée à condition d'être identifiée et fichée. Les autres sont condamnés. C'est un modèle inspiré de systèmes de main-d'œuvre étrangère : une population réduite à une force de travail docile, interchangeable, «  des travailleurs de seconde zone  » qui sont tolérés s'ils se taisent et participent à l'économie du projet, tandis que les autres sont poussés dehors ou voués à disparaître.

Dans ce schéma, la destruction précède l'exploitation. Des pans entiers du territoire sont rasés, parfois en lien avec des groupes mafieux locaux, afin de créer un contraste : d'un côté, des zones rendues invivables  ; de l'autre, des espaces présentés comme protecteurs, où l'on promet sécurité, déradicalisation et emploi. Les ONG autorisées feront le service après-vente des acteurs de « la Riviera » en matière de gestion des précaires. Elles seront considérées comme des prestataires de service avec beaucoup de contrats et d'argent à la clé, en encadrant ceux qui resteront : des travailleurs isolés, employés des hôtels de luxe de « la Riviera », sans capacité d'autodétermination politique.

C'est précisément pour cela que les ONG qui font du plaidoyer dérangent. Dans un contexte où l'accès est fermé aux journalistes internationaux, où les journalistes palestiniens sont ciblés, tués et réduits au silence, les humanitaires demeurent les derniers témoins directs, pouvant se rendre sur place puis revenir, et donc témoigner publiquement hors de Gaza. Ils voient, documentent, comptent les morts, décrivent les conditions de vie réelles derrière le récit officiel du retour à la normale. Leur éviction scelle l'effacement des derniers regards extérieurs capables de dire ce qui se passe à Gaza.

Des ONG au service de « la Riviera »

Parmi les organisations autorisées à poursuivre leurs activités à Gaza figurent plusieurs structures issues de réseaux évangéliques (Samaritan's Purse, Adventist Development and Relief Agency ; qui succèdent à d'autres organisations très actives par le passé : Christian Mission to Gaza, Gaza Humanitarian Foundation).

Les champs d'intervention de ces organisations à Gaza restent à ce jour classiques : nourriture, médecine, vêtements, kits de survie, tentes. Cependant, en dehors du territoire gazaoui, le Samaritan's Purse, par exemple, entretient une relation très étroite avec l'État d'Israël. Il a notamment financé dernièrement plusieurs ambulances blindées pour le Magen David Adom, le service d'urgence israélien.

Ces organisations non critiques ou alignées sur le discours israélien sont compatibles avec le projet de « Riviera » à Gaza, privant toute perspective d'autodétermination palestinienne et brouillant la frontière entre action humanitaire et agenda politique. Selon plusieurs acteurs humanitaires sur place, certaines d'entre elles pourraient, à terme, être associées à des initiatives de « déradicalisation ».


1Parmi elles figurent Médecins du monde (MDM), Médecins sans Frontières (MSF), ainsi que Save the Children, Oxfam ou Caritas.

2NDLR. Plus de 100 ONG ont ainsi publiquement dénoncé ces exigences, les qualifiant d'illégales, dangereuses et contraires aux principes fondamentaux de l'action humanitaire.

3NDLR. À Jérusalem-Est, la démolition par des bulldozers israéliens de l'ancien siège de l'UNRWA, le 20 janvier 2025, a été saluée sur place par le ministre d'extrême droite Itamar Ben Gvir comme un «  jour historique  », tandis que l'ONU a dénoncé une violation grave du droit international.

4NDLR. Le rapport publié le 3 décembre 2025 par l'ONG Monitor («  Régime fantoche : l'emprise coercitive du Hamas sur l'aide humanitaire  ») en constitue une pièce centrale. Ce document repose exclusivement sur des matériaux fournis par l'armée israélienne, présentés comme des documents internes du Hamas datant de 2018-2022, sans qu'aucune vérification indépendante n'ait été possible ni qu'aucune ONG mise en cause n'ait été interrogée. Monitor, souvent décrit comme une simple ONG de recherche, est pourtant identifié de longue date comme un groupe de pression pro-israélien.

5NDLR. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) a réagi le 19 décembre 2025 par une lettre sévère, dénonçant des accusations «  graves  », susceptibles de mettre directement en danger le personnel humanitaire et de renforcer la désinformation.

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