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06.07.2026 à 09:36

En défense de Victor Serge

F.G.

Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l'anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu'il demeura jusqu'au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l'idée socialiste de sa confiscation bureaucratique. Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n'est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d'enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d'un (…)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (4253 mots)


Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l'anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu'il demeura jusqu'au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l'idée socialiste de sa confiscation bureaucratique.


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Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n'est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d'enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d'un tribunal rétrospectif où chaque moment de sa vie annoncerait son supposé anticommunisme final. Que l'on vienne de l'anarchisme, du trotskisme, du socialisme révolutionnaire ou d'autres courants de la gauche critique, une chose devrait rester commune : le refus de transformer une vie traversée par les combats, les défaites et la résistance en procès d'intention.

C'est pourtant ce que fait trop souvent Mitchell Abidor dans Victor Serge : Unruly Revolutionary [1]. Le livre contient des matériaux utiles, parfois des documents importants, et il serait absurde de le nier. Le problème n'est pas qu'il soit sévère avec Serge. Mais son geste interprétatif central nous paraît profondément vicié. S'appuyant sur des demi-vérités, une psychologie policière, des omissions et des calomnies pures et simples, Abidor jette le doute sur un prétendu manque de sincérité et une hypocrisie ou duplicité de Serge. C'est en ce sens que nous parlons de falsification : non parce que tout serait faux, mais parce qu'un usage orienté de matériaux réels produit une image faussée de Victor Serge. La falsification ne consiste pas toujours à inventer des faits ; elle peut consister à les disposer de telle manière qu'ils ne signifient plus ce qu'ils signifiaient dans leur contexte.

Le problème d'Abidor n'est pas seulement politique, ni même littéraire : il est aussi personnel. Après avoir passé des années à étudier et traduire l'œuvre de Serge, il se sent trompé, déçu, presque trahi. Nous ne croyons pas qu'une bonne biographie puisse se construire sur le ressentiment. On pourrait croire que cette animosité tient à l'adhésion de Serge au Parti bolchevik en 1919, lorsqu'il abandonna son anarchisme de jeunesse. Il n'en est rien. Dans son récit de la jeunesse de Serge, il traite le mouvement anarcho-individualiste, auquel Serge a participé activement pendant une dizaine d'années, avec peu de sympathie. Plus grave encore, il va jusqu'à laisser planer un soupçon policier sur le jeune Serge : à propos de l'affaire Liabeuf [2], il souligne que le socialiste Gustave Hervé fut condamné pour des propos analogues tandis que Serge, lui, ne fut pas inquiété, tout en reconnaissant qu'aucun document policier ne permet d'expliquer cette différence. L'aveu d'absence de preuve n'empêche donc pas celui recherché : faire de l'absence d'archive non pas une limite de l'enquête, mais le support d'une insinuation [3].

Mais c'est sur les dernières années que la démonstration d'Abidor se concentre tout naturellement. Oui, le dernier Serge connaît un durcissement très marqué de son antistalinisme. Oui, certaines lettres, certains carnets, certains jugements donnent prise à la discussion. Oui, l'exil mexicain, les violences staliniennes, la mémoire des procès de Moscou, la guerre mondiale, l'assassinat de Trotski, les défaites accumulées et l'isolement politique pèsent lourdement sur ses formulations tardives. Le nier serait absurde. Mais reconnaître ce durcissement ne suffit pas à donner raison à Abidor. La vraie question est celle de son interprétation. Faut-il y voir une conversion définitive à l'anticommunisme de bloc ? Nous ne le croyons pas.

Il faut le répéter : Abidor lit Serge à travers sa propre lentille émotionnelle – ce qu'il appelle son « paradigme intérieur » – et le soupçonne d'insincérité, comme si Serge exprimait des opinions qu'il ne pensait pas réellement. L'argument central d'Abidor est que Serge serait devenu, dans ses dernières années, un anticommuniste intégral et paranoïaque — un « full-on, paranoid anti-communist ». Cette thèse repose sur un présupposé qu'Abidor tient pour acquis et qu'il n'examine pas : l'idée que l'Union soviétique sous Staline représentait encore, si déformé fût-il, le projet socialiste. Fait incroyable, il accepte que l'URSS ait bel et bien été un État communiste – ce qui, au passage, est absurde pour quelqu'un qui prétend être proche de la tradition anarchiste. Il va même jusqu'à la désigner comme « le seul État socialiste » (the only socialist state, p. 326), sans prendre sérieusement en compte l'analyse de Serge, pour qui le stalinisme représentait un système antithétique au socialisme, en dernière analyse antisocialiste et antihumain.

Heureusement, nous n'avons pas besoin de déduire les positions de Serge : elles apparaissent clairement dans ses essais et articles, notamment dans Pour un renouvellement du socialisme, texte mexicain des années 1940 publié en français dans Masses, Socialisme et Liberté, juin 1946. Serge y affirme que collectivisme et socialisme ont cessé d'être synonymes : « Nous découvrons en même temps que le collectivisme n'est pas, comme on fut tenté de l'admettre, synonyme de socialisme, et peut même revêtir des formes antisocialistes d'exploitation du travail et de mépris de l'homme. » La définition du socialisme tend dès lors à mettre l'accent moins sur l'organisation économique que sur l'organisation politique et juridique, c'est-à-dire sur les droits de l'homme et le problème de la liberté. Dans le manuscrit inédit Économie dirigée et démocratie, tel qu'il est connu par sa traduction anglaise, Serge analyse la « planification » soviétique comme sa propre antithèse : non pas la régulation consciente de la société par des producteurs librement associés, telle que Marx la définissait, mais des directives imposées d'en haut comme des oukases – humainement impossibles, jamais accomplies, une absence de plan se faisant passer pour de la planification. Il décrit l'URSS comme un système fonctionnant par la terreur contre sa propre classe ouvrière, sous la dictature de Staline, du secrétariat et de la police secrète.

Une lettre de Serge à René Lefeuvre [4], incluse dans l'édition de 1984 de 16 fusillés à Moscou, montre également un homme préoccupé par l'impérialisme américain, très différent de la caricature d'Abidor : « Je comprends que le danger stalinien t'alarme. Mais il ne doit pas nous faire perdre notre vision d'ensemble. Nous ne devons pas faire le jeu d'un bloc anti-communiste, et, après les premiers numéros de Masses, nous avons mérité ce reproche. »

Il faut dire la même chose des Carnets. En septembre 1944, Serge écrit que « le combat est ouvert entre le PC totalitaire et la démocratie socialiste » ; il précise aussitôt que l'opposition décisive ne se situe plus, comme en 1917-1918, entre « révolution socialiste » et « réaction capitaliste », mais entre « totalitarisme stalinien » et « socialisme démocratique » [5].

D'autant que, dans les textes des mêmes années, Serge continue de raisonner dans une langue socialiste, ouvrière et révolutionnaire. En 1942, à propos de l'Espagne, il écrit que les objectifs de la révolution démocratique « ne peuvent être atteints que par les masses socialistes » et doivent être dépassés par de grandes mesures de « nationalisation impliquant le plan » [6]. En septembre 1944 encore, même lorsqu'il oppose le « PC totalitaire » à la « démocratie socialiste », il formule l'alternative en termes de « totalitarisme stalinien » contre « socialisme démocratique », non de ralliement au libéralisme occidental [7].

Dans l'entretien accordé à Protean Magazine en décembre 2025 [8], Abidor déclare : « [Serge] voulait être un intellectuel new-yorkais. À la fin de sa vie, s'il avait pu être n'importe quoi au monde, il aurait été un intellectuel juif new-yorkais. » Ce n'est pas de la biographie. C'est une projection d'Abidor. Il voit dans l'insistance de Serge sur le respect de l'individu une position antimarxiste. C'est méconnaître à la fois Marx et Serge. La liberté humaine et l'accomplissement de soi ne peuvent devenir possibles qu'avec l'abolition du capitalisme, qui réduit l'individu à une marchandise. Rosa Luxemburg insistait sur la liberté de pensée individuelle, y compris pour les adversaires. Serge aussi. Son expérience politique ne l'a pas conduit à renoncer au socialisme après le triomphe de Staline, mais à l'enrichir d'une déclaration des droits humains. Dans « Pour un renouvellement du socialisme », publié dans Masses, Socialisme et Liberté, en juin 1946, il appelle explicitement à mettre à jour la pensée marxiste à la lumière de la psychologie, de la technologie moderne et des nouvelles formations sociales. C'était un renouvellement, non un rejet. Serge s'efforçait de penser à nouveaux frais le paysage de l'après-guerre, seul, privé de la génération révolutionnaire qui avait compris de l'intérieur à la fois le marxisme et le stalinisme. Il pouvait en percevoir les tendances, mais il mourut au moment même où la guerre froide prenait forme, avant que ses contours complets ne soient visibles.

Abidor accorde beaucoup d'importance au fait que Serge fut le correspondant mexicain de The New Leader, qu'il traite comme la preuve d'une convergence idéologique avec la social-démocratie de droite (p. 334). La vérité est plus simple : Serge écrivait là où il pouvait être publié et payé, car, comme nous le savons tous, il vivait de sa plume et il lui était très difficile de trouver des journaux disposés à l'accueillir. The New Leader permettait une pluralité de points de vue que la presse trotskiste n'acceptait pas. Dans le même temps, Serge écrivait aussi pour Politics, la revue de Dwight Macdonald, d'orientation libertarienne de gauche.

Voici le Serge des dernières années : non pas un anticommuniste, non pas un combattant de la guerre froide, mais un résistant, un grand écrivain – Abidor ne dit pas un mot de l'importance de ses poèmes et de ses romans pour comprendre la tragédie d'une révolution qui se dévore elle-même –, un dissident, un penseur socialiste cherchant à renouveler une tradition dans des conditions d'adversité extrême.

Serge meurt en novembre 1947. La doctrine Truman avait été proclamée en mars ; le Congrès pour la liberté de la culture [9], l'appareil culturel de la CIA, l'architecture idéologique complète de l'anticommunisme de guerre froide, tout cela est postérieur à sa mort. Les projeter sur lui n'est pas une interprétation : c'est un anachronisme. Il est anhistorique de supposer, comme le fait Abidor sotto voce dans l'entretien cité avec Protean, que Serge « aurait » soutenu les Américains au Vietnam. Après avoir reconnu que de tels supposés contrefactuels sont « sans intérêt », Abidor en produit pourtant un lui-même, au détriment de son propre travail.

Cinq mois avant sa mort, dans une lettre du 22 juin 1947 adressée à l'écrivain ukrainien Hryhory Kostiuk – qui publiait sous le nom de Podoliak –, Serge affirmait : « Je demeure – inébranlablement – socialiste, partisan du socialisme démocratique. Le système contre lequel j'ai lutté et continue de lutter – et que vous connaissez par expérience –, je le considère comme une forme de totalitarisme, c'est-à-dire quelque chose de nouveau, mais d'extrêmement inhumain et antisocialiste. » Kostiuk n'était pas un libéral occidental ni un anticommuniste de guerre froide : c'était un intellectuel révolutionnaire ukrainien qui avait fait directement l'expérience de la terreur soviétique, et le rédacteur de la revue dans laquelle Serge avait publié. Ce n'est pas le portrait d'un homme s'installant dans l'anticommunisme de guerre froide. C'est celui d'un homme luttant pour sa survie et pour faire entendre sa voix contre l'isolement.

La recension d'an Birchall [voir ici ]] dans Jacobin doit être distinguée du livre d'Abidor et de l'entretien avec Protean. Elle est plus sérieuse, plus instruite, plus retenue. C'est précisément pourquoi sa concession finale nous paraît préoccupante. Birchall rappelle utilement que Serge apporta « une contribution remarquable à la politique de la gauche socialiste », mais il accepte en partie le cadrage d'Abidor lorsqu'il écrit que, dans ses dernières années, Serge aurait vu le communisme comme l'« ennemi principal » (main enemy). La prudence de Birchall demeure réelle : il reconnaît qu'on ne peut que spéculer sur ce qu'aurait fait Serge face à la Corée ou au Vietnam. Mais une fois admise l'idée du main enemy, le risque est grand de faire glisser Serge vers une identité politique que ses textes ne confirment pas.

Ce point est d'autant plus frappant que Birchall avait lui-même souligné, à propos de la lettre à Lefeuvre, une autre direction possible. Cette lettre montre un Serge alarmé par le stalinisme, mais refusant explicitement de faire le jeu d'un bloc anticommuniste. Elle oblige donc à résister aux lectures trop linéaires : Serge ne cesse pas d'être socialiste parce qu'il fait du stalinisme un danger central. Il tente, dans des conditions tragiques, de maintenir une position révolutionnaire indépendante entre la bureaucratie stalinienne et le camp occidental.

Abidor confond les registres, amalgame les temporalités, substitue la rhétorique de l'évidence à l'analyse. La polémique d'un proscrit n'est pas un programme. L'amertume d'un exilé n'est pas une doctrine. Une phrase outrancière n'est pas une stratégie. Un homme traqué par le stalinisme à Mexico, vivant dans un univers d'assassinats, de menaces et de règlements de compte, peut produire des formulations terribles. Mais on ne gagne rien à transformer ces formulations en certificat d'appartenance à une famille politique définitivement constituée.

Victor Serge fut un homme de contradictions, non un homme de reniement simple. Sa vie et son œuvre n'appellent ni canonisation ni acquittement ; elles exigent mieux : qu'on les lise à leur hauteur, sans les forcer à entrer dans une identité terminale déjà fabriquée. Répondre au livre d'Abidor, ce n'est donc pas défendre une image pieuse de Victor Serge. C'est refuser qu'une vie révolutionnaire soit ramenée au format étriqué d'un acte d'accusation. On peut relever chez Serge des erreurs, des impasses, des glissements, parfois même des formulations contestables. Mais il y a une différence entre critiquer une trajectoire et l'abaisser méthodiquement ; entre lire des contradictions et les exploiter comme des pièces à conviction ; entre faire de l'histoire et instruire un procès. Serge a pu se tromper, hésiter, se contredire. Mais ceux qui prétendent le juger en rabattant son itinéraire sur une fable de reniement ne réfutent pas Serge : ils substituent à la complexité d'une vie la petitesse d'un verdict. C'est là que commence la falsification.

Le Serge qui se dégage de ses romans, de ses poèmes et de sa correspondance n'est pas l'homme qu'Abidor décrit dans les dernières pages de son livre. C'est un homme éprouvé par les adversités, qui ne crut pas à ce « dieu qui a failli ». À la différence des trajectoires réunies dans Le Dieu des ténèbres [10], Serge ne convertit pas la faillite du stalinisme en faillite du socialisme. Il ne renonça pas à l'émancipation collective ; il chercha au contraire à dégager le socialisme de sa confiscation bureaucratique et totalitaire.

C'est pourquoi il faut, pour finir, opposer à la logique du soupçon le témoignage humain d'un poète : Octavio Paz, qui rencontra Serge au Mexique en 1942, a laissé de lui un portrait qui rend dérisoires les reconstructions policières : « J'ai été immédiatement attiré par Serge. J'ai longuement parlé avec lui et je conserve deux lettres de lui […]. Rien n'est plus éloigné de la pédanterie des dialecticiens que la sympathie humaine de Serge, sa simplicité et sa générosité. Une intelligence sensible. Malgré les souffrances, les échecs, les longues années de discussions politiques arides, il avait su conserver son humanité. […] Victor Serge était pour moi l'exemple même de la fusion de deux qualités opposées : l'intransigeance morale et intellectuelle avec la tolérance et la compassion. [11]. »

Claudio ALBERTANI,
Susan WEISSMAN
et Christian DUBUCQ



Claudio Albertani est historien et professeur à l'Université autonome de Mexico. Il est l'auteur de Rebelión y anarquia. El joven Victor Serge (1890-1919) , publié en espagnol aux éditions Pepitas de Calabaza en 2025, paru en italien sous le titre Il giovane Victor Serge. Ribellione e anarchia (1890-1919) aux éditions BFS en 2024 et traduit en français, sous le titre Le jeune Victor Serge. Rébellion et anarchie (1890-1919) aux éditions Libertalia en 2025 . Il a établi, avec Claude Rioux, l'édition des Carnets (1936-1947) de Victor Serge, parus chez Agone en 2012 . Susan Weissman est professeure de science politique à Saint Mary's College of California. Elle est l'autrice de Victor Serge : The Course is Set on Hope (Verso, 2001), publié en français sous le titre Dissident dans la révolution. Victor Serge, une biographie politique (Syllepse, 2006) , puis de Victor Serge : A Political Biography (Verso, 2013, deuxième édition augmentée). Elle anime Beneath the Surface sur KPFK 90.7 FM Los Angeles et a participé au lancement du podcast Jacobin Radio . Christian Dubucq est traducteur en français de l'ouvrage de Claudio Albertani sur le jeune Victor Serge.


[1] Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, coll. « Revolutionary Lives », 2025.

[2] Sur cette affaire, voir ici

[3] Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, 2025, chap. 3, « Paris », p. 42, EPUB. Abidor souligne que Gustave Hervé fut condamné pour des propos proches de ceux de Serge sur Liabeuf, tandis que Serge resta « undisturbed by the police » – « non inquiété par la police ». Il ajoute pourtant : « There are no police records indicating why they left Serge in peace » – « Il n'existe aucun dossier de police indiquant pourquoi ils laissèrent Serge tranquille ». L'absence de preuve, au lieu de suspendre le soupçon, devient ici le matériau même de l'insinuation.

[4] Victor Serge, lettre à René Lefeuvre, reproduite dans Victor Serge, 16 fusillés à Moscou, rééd. Paris, Cahiers Spartacus, 1984.

[5] Victor Serge, Carnets (1936-1947), éd. Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012, pp. 554-555.

[6] Victor Serge, Carnets (1936-1947), édition établie par Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012, pp. 212-213.

[7] Ibid., pp. 554-555

[8] Disponible ici in : Andrew Holter, « Victor Serge, Turncoat Radical ? » [« Victor Serge, radical renégat ? »], entretien avec Mitchell Abidor, Protean Magazine, 18 décembre 2025. Dans cet entretien, Abidor reconnaît d'abord qu'on ne peut pas savoir si Serge aurait suivi Boris Souvarine en soutenant les États-Unis au Vietnam, puis ajoute sotto voce : « He would have » — « Il l'aurait fait ».

[10] Le Dieu des ténèbres, traduction française de The God That Failed, est un ouvrage collectif publié en anglais en 1949, puis en français en 1950 chez Calmann-Lévy. Introduit par Richard Crossman et, dans l'édition française, accompagné d'une postface de Raymond Aron, il réunit les témoignages d'Arthur Koestler, Ignazio Silone, Richard Wright, André Gide, Louis Fischer et Stephen Spender sur leur rupture avec le communisme.

[11] Octavio Paz, Itinerario, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 1993, pp. 75-76.

29.06.2026 à 09:23

Contre l'oppresseur liquide

F.G.

■ Mathieu LÉONARD Sobres pour la révolution Nada, 2026, 192 p. Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d'amis auprès desquels j'ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec et Émilien Bernard , v'là que s'invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du (…)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (2596 mots)


■ Mathieu LÉONARD
Sobres pour la révolution
Nada, 2026, 192 p.

Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d'amis auprès desquels j'ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec [1] et Émilien Bernard [2], v'là que s'invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du Chien rouge n'entendent aucunement prendre le pouvoir sur À contretemps.

Mais alors comment interpréter cet hommage indirect à un canard indépendant né en 2003 dont la devise est toujours de « mordre et tenir » et dont l'ADN pourrait se résumer ainsi : « souffler sur les braises ». Les braises de quoi ? Des colères sociales, des refus de tout enrégimentement, des expérimentations vécues en-dehors de la sclérose du salariat… Si CQFD fut une école, ce fut d'abord celle de l'immersion dans un journalisme sans carte de presse ni formation, job informel appris sur le tas : comment choisir et angler un sujet, retranscrire les témoignages, fabriquer un papier vivant, c'est-à-dire débarrassé de la foireuse « objectivité » journalistique, soit un mot pour les salauds, un mot pour les alternos. Parler depuis les marges pour dépasser le marginal et viser l'universel, affilier les colères du présent à celles d'hier car il n'est rien de plus fragile qu'une lutte contingente, oublieuse de ses racines…

Pour faire vivre le mensuel marseillais, il y avait des gueules. Entendre : des personnalités entières et bien campées, tenues entre elles par des connivences difficiles à déchiffrer. CQFD ce fut d'abord un continent fait de blocs taiseux et rigolards, collection de bandits au savoir livresque, instruits des pièges de l'idéologie, insensibles aux charmes médiatiques des cadors de la lutte, fouineurs jamais blasés et donc toujours curieux, à l'affût des petites mains semant des cailloux dans les rouages de la machine.

Parmi ces gueules, l'historien Mathieu Léonard participait, entre autres, à la rédaction des « Vieux dossiers », soit autant de focus sur des révoltes passées. Mais pas que : on l'a lu aussi auscultant le ventre de Marseille ou la colère des Gilets jaunes, feuilletonner le Rojava en lutte depuis les terres du Kurdistan, bref, à l'instar de l'ensemble de la bande de la rue Consolat, se faire le relai de ce qui s'arc-boutait, urbi et orbi, contre un monde toujours plus dégueulasse et prédateur. Les meilleures choses devant se conclure, l'historien-journaliste finit par se reconvertir en vigneron dans le Vaucluse et fonder la digne cuvée « Potlatch », « un vin rouge élaboré dans la rusticité, sans intrants, sans sulfites ajoutés ni levures artificielles… et sans autre mystère que celui de l'alchimie du vin. » Une reconversion qui n'appela nullement l'auteur d'une excellente histoire de la Première Internationale – L'Émancipation des travailleurs [3] – à renoncer à faire parler les archives de la mémoire sociale. Fasciné par la Commune de Paris, il se demande un jour ce qui n'a pas été écrit sur ces 72 jours qui ébranlèrent l'Hexagone. Est-ce sa nouvelle vocation de vigneron qui influence alors ses recherches ou une fructueuse sérendipidité ? Quoi qu'il en soit, c'est tout en furetant du côté des barricadiers et des pétroleuses de 1871 que l'historien-vigneron isole un agent actif sur lequel peu de choses ont été dites et pensées : l'alcool.

Paru en 2022, L'Ivresse des communards défriche un terrain dont la richesse ne peut que surprendre tout lecteur, même le plus averti. L'introduction annonce la couleur : « Dans une certaine littérature versaillaise, l'alcool est un outil symbolique servant à discréditer la conduite désinhibée du prolétariat qui bouleverse l'ordre social ». L'ouvrage visite cette période hautement conflictuelle sise entre la fin du Second Empire et le début de la Première Guerre mondiale. Traçant les contours d'une sociologie infamante associant classes laborieuses et classes dangereuses ou bien « vicieuses », Mathieu Léonard explique comment, grossissant une armée prolétarienne s'entassant dans les villes pour louer ses bras, le déchaînement industriel provoque en retour une série d'ajustements politico-sociaux de la part des autorités qui craignent la colère de la plèbe. Après les travaux haussmanniens censés promouvoir une hygiène urbaine (mais aussi permettre à la troupe de mater plus efficacement les insurrections populaires), les élites s'intéressent à la santé des prolos jugés trop prestes à lever le coude. Rappelons à titre purement contextuel que, à cette époque, l'eau dite potable est toujours suspecte d'être vectrice de maladies. En conséquence de quoi le vin, la bière et le cidre sont considérés comme des boissons fiables et hygiéniques. Il est plus sûr de siroter du rouge qui tache qu'un godet rempli à la fontaine. Et nul ne peut nier que l'alcoolisme est un fléau de premier ordre. Qu'on en juge : 280 000 débits de boisson sur le territoire en 1830, 354 000 en 1879, 482 000 en 1913, « soit un débit pour 80 habitants » ! Le bar, l'estaminet, le bistrot : autant d'appellations pour un lieu ambivalent où le prolo peut liquider sa solde pour s'arsouiller mais aussi ourdir avec des camarades de lutte les plans de sa future émancipation. N'est-ce pas Balzac qui a qualifié le cabaret de « parlement du peuple » ?

Ambivalent aussi est l'alcool qui peut abrutir les velléités révolutionnaires, remplir les caisses de l'État et des alcooliers, mais aussi désinhiber une colère sociale trop longtemps contenue.

Absinthes frelatées

Au chevet d'un monde ouvrier exploité dans des conditions ignobles et logé dans des taudis, le monde médical, d'essence bourgeoise, voit dans l'alcool une pathologie sociale venue nourrir la « folie morale » communarde. Conservateurs, les toubibs du XIXe assimilent l'alcool à l'« agent excitateur par excellence de toutes les perversions du cœur ». Tour à tour redoutées et fantasmées, les libations collectives sont ces prémices qui annoncent la tronche des puissants décollée de leur tronc et fichée en haut d'une pique. D'où un discours prophylactique visant à protéger le corps social (et incidemment les profits de la classe dominante) de tout nouveau chambard révolutionnaire en criant haro sur la bibine. « La bataille de l'hygiène, écrit Mathieu Léonard, se double d'une passion militante contre la dégénérescence nationale, la “névrose révolutionnaire”, le morbus democraticus (peste démocratique) et les exaltations de la foule. Il faut discipliner les mœurs et les corps des prolétaires. » La santé publique naissante tient avant tout d'une « biopolitique » et l'hygiénisme en vogue est cet horizon permettant de protéger la race française de toute corruption.

Côté révolutionnaires, on aurait tort de penser que l'ivrognerie est traitée à la légère. On sait les dégâts commis par certains spiritueux – ah ! les ravages de la fée verte, surtout en période d'interdiction quand circulent des absinthes frelatées, véritables bombes à fragmentation pour l'organisme. On a vu aussi les soudards d'en face, grognards de l'ordre bourgeois imbibés jusqu'au trognon, saccager, violer et massacrer. Si la Commune s'est accompagnée d'incontournables pillages de caves (dont le plus fameux reste les 40 000 bouteilles chourées à Badinguet), elle fut aussi cette séquence où furent promulgués des arrêtés municipaux ayant pour but de « faire cesser les troubles liés à l'ivresse ».

C'est ce fil que va tirer Mathieu Léonard dans Sobres pour la révolution. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre, cet essai n'est en rien un plaidoyer moraliste pour l'abstinence. Il raconte comment le mouvement anarchiste, après les massacres de la Semaine sanglante, a su jouer de sa plasticité pour juguler ou neutraliser le péril alcoolique. Un péril qui n'a rien de fantasmagorique puisqu'en l'espace de trois générations (de 1830 à 1900), la « consommation pure par adulte passe de 15 à 35 litres annuels ». Tout comme L'Ivresse des communards, le propos de Sobres pour la révolution est servi par une riche iconographie parmi laquelle on notera le trait mordant du caricaturiste libertaire Jossot (1866-1951, de son vrai nom Henri Gustave Jossot) ou bien cette affiche radicale venue des rangs anarchistes espagnols pendant la révolution de 1936, légendée ainsi : « Borracho es un parásito – Eliminémosle ! » L'ivrogne est un parasite – éliminons-le !

« Défendre l'espace de sociabilité du cabaret comme un foyer d'humanité ou le dénoncer comme un refuge désespéré où le poison étouffe la conscience, le dilemme conduit les anarchistes à un dépassement porté par la vertu révolutionnaire et la promesse d'un monde où le bonheur rendrait l'ivresse inutile », synthétise habilement Mathieu Léonard. Le nœud dialectique est là : si l'anarchisme entend briser les chaînes de l'oppression, comment considérer l'alcoolisme sinon comme un obstacle à la construction d'un esprit libre et désentravé ? Comment construire un discours, robuste et non stigmatisant, sur l'éthylisme à distance des condamnations puritaines des ligues antialcooliques, du paternalisme patronal, de l'hypocrisie verbeuse des ensoutanés, de l'eugénisme racial du corps médical ?

Si la lutte contre l'alcool n'a jamais été un mot d'ordre majeur des forces libertaires, il n'en demeure pas moins que ses dégâts, collatéraux et souvent mis sous le boisseau, peuvent peser lourdement dans la structuration des groupes politiques et dans la confiance – fondamentale – sur laquelle doivent pouvoir compter leurs membres. Face à ce casse-tête humain et stratégique, il faut saluer le travail minutieux du camarade Léonard, patient éplucheur d'archives, qui nous offre un exposé clair et argumenté des différentes réponses envisagées pour juguler l'épidémie de picole. Loi sèche, tempérance, prohibition, morale abstème, tout un vocabulaire aujourd'hui disparu de notre présent mais qui a animé il y a plus d'un siècle les forces militantes conscientes du problème mais voulant éviter, pour la plupart d'entre elles, de virer dans un rigorisme répressif.

Appétits sexuels du mâle aviné

Plutôt que de partir de schémas rigides dispensateurs de bons et mauvais points, Mathieu Léonard est allé dénicher des pépites comme cette citation relevée à l'époque par l'écrivain Octave Mirbeau (1848-1917). Fiché dans une cellule de dégrisement, un ouvrier tuberculeux résume le tragique de sa condition : « Moi, ça va encore parce que je me saoule, de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse… Mais la femme… Mais les gosses !... Ils n'ont pas toujours de quoi manger à leur faim !... Ça, c'est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus !... Mais, si je buvais pas, il y a longtemps que je serai mort !... Alors, quoi faire ? ... »

Pour certains, le néomalthusianisme est une réponse. Partant du principe qu'un mâle aviné aura tendance à exprimer lourdement ses appétits sexuels, la tempérance est vue comme un outil permettant de lutter contre la « procréation inconsciente ». Le contrôle des naissances, soulignons-le au passage, s'inscrit aussi dans « une lutte pour l'autonomie des femmes ».

Dans ce sillage, les naturiens tournent le dos à la mystique du « Grand soir » portée par les organisations politiques et syndicalistes révolutionnaires. Si un monde nouveau, plus juste et égalitaire, doit poindre, ce sera d'abord par une sanctuarisation des corps nettoyés des scories de la modernité où sont proscrits la viande, le tabac, l'alcool. Un siècle avant le véganisme contemporain, une « véritable liturgie alimentaire » trace « une frontière nette entre le pur et l'impur ». « L'assiette devient un champ de bataille et un manifeste pour une humanité régénérée », souligne avec un brin d'ironie Mathieu Léonard. Face à certains excès rigoristes, l'individualiste libertaire E. Armand, de son vrai nom Lucien Ernest Juin (1872-1962), prône la détente et une main tendue vers Épicure : « Les individualistes veulent la vie passionnée, ardente, surabondante en expériences de toutes sortes, dionysaques ; ils ne la veulent pas rétrécie, étriquée, mesquine, piètre. (…) Ils ne veulent pas davantage être des “chastes” ou des “abstinents” – c'est-à-dire des apeurés de la vie qui redoutent l'expérience ou l'aventure – que des “débauchés” ou des “ivrognes” –, c'est-à-dire des déséquilibrés impuissants à apprécier l'expérience ou à hasarder l'aventure. »

Drogue dure ou manifestation culturelle, objet d'abrutissement individuel ou de jouissive socialisation, la passion alcoolique reste un vrai casse-tête philosophico-politique. Et la dédicace tracée en première page de Sobres pour la révolution par le camarade historien-vigneron n'aidera en rien à trier le bon grain de l'ivresse : « N'oublie pas que l'alcool est la source ET la solution de tous nos problèmes. » On a connu sujet de philo plus saoulant.

Sébastien NAVARRO


[3] Mathieu Léonard, L'Émancipation des travailleurs : une histoire de la Première Internationale, La Fabrique, 2011. Voir « Aux origines de la vieille cause », la recension d'Hervé Vilianac sur cet ouvrage majeur, disponible ici.

22.06.2026 à 09:07

Ngô Văn, éloge du double front

F.G.

Le front est haut, le nez taillé long et la bouche épaisse. Quelques clichés photographiques le donnent à voir aux côtés d'un chat ou d'un perroquet. Coiffé d'un béret, parfois, un clope au bout des doigts. Celui qui aimait les romans chinois « peuplés d'ermites mal embouchés, de rebelles et de brigands » , celui qui peignait, dessinait et prisait la photo mourut à Paris l'année du référendum sur le Traité constitutionnel européen et de l'embrasement des quartiers populaires. Son histoire, (…)

- En lisière
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Le front est haut, le nez taillé long et la bouche épaisse. Quelques clichés photographiques le donnent à voir aux côtés d'un chat ou d'un perroquet. Coiffé d'un béret, parfois, un clope au bout des doigts. Celui qui aimait les romans chinois « peuplés d'ermites mal embouchés, de rebelles et de brigands » [1], celui qui peignait, dessinait et prisait la photo mourut à Paris l'année du référendum sur le Traité constitutionnel européen et de l'embrasement des quartiers populaires. Son histoire, si proche, se lie à sa jumelle, noble de majuscule. Il avait un peu plus de quatre-vingt-dix ans et en passa près de soixante en France. Singulier exil que celui-ci : le natif de Tân Lô, hameau vietnamien situé à une dizaine de kilomètres de Saigon – aujourd'hui Hô-Chi-Minh-Ville –, vécut la plus grande partie de son existence sur le sol d'une nation dont il avait combattu la présence sur celui de la sienne propre. Ngô Văn se considérait comme un survivant. Un rescapé des grands bris du siècle des camps de concentration, du Goulag, de la montre à quartz et du code-barres.

Leur France et la nôtre

Quand la bêtise porte une cravate, cela ressemble au député UMP Bruno Le Maire : « On ne critique pas l'histoire française » [2], avait-il lancé en 2015 sur un plateau de télévision. Les porte-flingues du nationalisme vénèrent le passé seulement s'il consent à se taire – leur amertume les condamne à errer dans de bien étranges vapeurs : photos sans voix et drapeaux mités de rêves crevés. La mémoire donne pourtant des couleurs à l'avenir : elle fouette son sang, l'aiguille et l'aide à débarbouiller la route.

Ce fut, dans les années 1910, une enfance méfiante à l'endroit des compatriotes catholiques – n'avaient-ils pas délaissé leurs rites pour vénérer un Blanc au nez pointu, droit planté sur une croix ? D'aucuns contaient que la Vierge s'était accouplée avec un chien pour mettre bas au Christ… Ngô Văn, fils de petits paysans surveillant les buffles dans les champs de rizière et écrasant le manioc au pilon, a appris le français à l'âge de onze ans ; il lit Rousseau, Baudelaire, le romancier Jean Richepin et l'aviateur Roland Garros –, le premier avec force « exaltation ». Il n'en finit pas de lire et achète ses ouvrages d'occasion dans les bric-à-brac des vendeurs chinois. Des auteurs français, mais pas seulement. C'est ainsi que, page après page, germe en lui la révolte ; il en vient à s'intéresser aux cercles révolutionnaires indochinois condamnés à la clandestinité et ne tarde pas à cacher certaines coupures de presse dans une boîte à chaussures.

Les années 1920 touchent à leur terme : en France, les communistes se sont constitués en parti et André Gide dénonce l'oppression coloniale de retour du Congo ; en Russie, Staline épure les administrations et lance la collectivisation forcée des campagnes ; en Algérie, l'Étoile nord-africaine est dissoute par les autorités impériales. Hô Chi Minh, qui n'est encore que Nguyen Ai Quoc mais a déjà publié l'implacable Procès de la colonisation française, voyage entre la Crimée et la Russie, Berlin et Paris, la Suisse et l'Italie. L'écrivain français Léon Werth, de retour d'Asie, sort quant à lui le beau Cochinchine, écœuré par ce qu'il vit de la « mission civilisatrice » – l'Empire prend du bon temps, sirotant le sang des indigènes pour sa gloire et son prestige.

Un compagnon de chambre, Phùng, comptable de profession, raconte à Văn les prisons et la faim dans les plantations, la torture et les conditions de vie des coolies. En 1930, des soldats vietnamiens de la garnison de Yên Bái se mutinent. Le jeune Daniel Guérin, qui n'est pas encore le penseur communiste libertaire que l'on gagnerait à connaître si cela n'est pas le cas, se trouve alors en Indochine : le drapeau de l'indépendance est hissé par quelques insurgés et le pouvoir fait son office, aviation à l'appui – « Ce qui se levait, rapportera Guérin dans les pages de son Autobiographie de jeunesse, c'était le vent de la tempête [3]. » Ngô Văn, dix-huit ans, suit au jour le jour les évènements. Bombardements, incendies, destruction de temples et décapitations : les droits de l'Homme gravés à la feuille d'or. De son exil à Hong Kong, Hô Chi Minh, fils de paysans lui aussi, rassemble les forces communistes et nationalistes au début du mois de février de la même année : ainsi naît le Parti communiste vietnamien. « Ouvriers, paysans, soldats, jeunes gens, élèves des écoles, compatriotes opprimés et exploités, amis, camarades [4] », lance l'appel rédigé par le leader marxiste : il importe de se battre contre l'impérialisme français et la bourgeoisie autochtone. Hô Chi Minh salue la classe ouvrière française, alliée de l'imminente révolution vietnamienne, et propose dix points phares – parmi lesquels l'indépendance totale de l'Indochine, la nationalisation des banques et des entreprises coloniales, la redistribution des plantations françaises ou féodales aux paysans pauvres, la journée de travail de huit heures, l'instruction généralisée et l'égalité entre les sexes. Ngô Văn peste contre les « civilisateurs » et « l'arrogante société coloniale » qui musèle « le menu peuple », « les petits et les sans-grade » ; il dissimule des tracts révolutionnaires dans son vélo afin de les lire à ses amis paysans, tout en tentant, péniblement, de saisir Le Capital de Marx. « L'atmosphère répressive régnant alors dans tout le pays » ne lui laisse d'autre choix que de s'engager : à d'autres, la fatalité ! Il traduit Le Manifeste du parti communiste en vietnamien et publie poèmes et récits naturalistes dans des périodiques indigènes, puis milite au sein d'une petite organisation, l'Opposition de gauche – elle se montre critique à l'endroit du Parti communiste, qu'elle accuse d'allégeance à Moscou et de déconnexion avec les masses, le peuple.

Trotski contre Staline

1935. Trotski va mourir dans cinq ans, le crâne défoncé par un piolet dans son bureau mexicain. L'exilé russe quitte alors la France pour la Norvège. Staline, au pouvoir depuis le décès de Lénine (contre les dernières volontés de ce dernier), régente l'URSS d'une poigne d'acier – il a écarté son principal rival, ledit Trotski, porte-voix de l'Opposition de gauche, en l'expulsant de la Patrie des travailleurs au début de l'année 1929. Dans son Journal d'exil, rédigé sur des cahiers d'écolier, l'ancien chef de l'Armée rouge fulmine contre « la clique des laquais de Staline », « l'esprit borné » de ce dernier, sa soif de vengeance, son cynisme et ses délires bureaucratiques – Joseph Staline n'est rien d'autre que le « fossoyeur du parti et de la révolution » [5]. Le Guide considère quant à lui Léon Trotski comme l'un des « espions et [d]es agents du fascisme » [6] et les trotskistes comme une engeance toxique dont il faut se débarrasser sans plus tarder. Loin d'être circonscrit à la seule Russie, ce conflit s'est étendu aux quatre coins de la planète ; Viêtnam compris.

Les communistes vietnamiens se divisent donc entre une ligne « officielle » (celle du soutien à l'URSS stalinienne) et une ligne « hétérodoxe », critique, liée à la contestation trotskiste du régime. Au cœur des multiples points de divergences, autant humains qu'idéologiques, la question du cadre national. Dès les années 1920, Staline a promu la notion de « socialisme dans un seul pays », autrement dit l'idée qu'il est possible et pensable d'œuvrer à l'abolition du mode de production capitaliste et/ou féodal sans attendre la « révolution mondiale » tant souhaitée par Lénine. À l'inverse, Trotski jure de l'absurdité d'une telle conception : les États modernes, pris dans les filets des marchés mondiaux, ne peuvent s'émanciper individuellement – le combat révolutionnaire doit tourner le dos aux instincts « chauvins », « patriotiques » et « nationalistes » (autant de manifestations de l'imaginaire bourgeois) – afin d'embrasser l'émancipation internationaliste et globale. En tant que militant du Komintern, Hô Chi Minh se range derrière l'orientation officielle et double son marxisme-léninisme d'un discours patriotique : pour convaincre les masses indigènes de se soulever contre l'occupant français, pareil levier lui semble indispensable. Mais il serait fautif de n'y voir qu'une stratégie de façade : l'homme aime profondément son pays et n'est pas un partisan de la table rase (l'un de ses biographes le décrira comme peu dogmatique et très dialecticien : passé, présent et futur constituaient à ses yeux des temporalités qu'il ne fallait pas chercher à disjoindre – l'historien Daniel Hémery rapportera, dans Hô Chi Minh, de l'Indochine au Vietnam, qu'il n'avait, contrairement à Mao, « guère la fibre théorique [7] »). Il confie même, en privé : « Je suis un communiste mais ce qui m'importe en ce moment est l'indépendance et la liberté de mon pays, ce n'est pas le communisme. Je vous garantis personnellement que le communisme ne sera pas réalisé au Viêt Nam avant une cinquantaine d'années [8]. »

Face à la position pro-soviétique du Parti communiste, Ngô Văn et quelques camarades bâtissent la Ligue des communistes internationalistes pour la construction de la IVe Internationale (elle sera lancée de France, par Trotski, en 1938). Contestant les accents nationalistes du Parti et redoutant, au lendemain de l'hypothétique mais tant voulue indépendance, la mainmise sur le Viêtnam libre de la bourgeoisie locale, les trotskistes aspirent à faire entendre une autre voix : celle d'un socialisme radical et antistalinien. Imprimerie clandestine et ronéo : le groupe publie deux bulletins militants, Révolution permanente et L'Avant-Garde. La signature d'un traité d'assistance mutuelle entre l'URSS et les autorités de la République française les révulse : comment la Russie, prétendument progressiste, peut-elle pactiser avec un gouvernement colonial et bourgeois ? Une honte, voilà tout. La preuve que Staline n'est pas le bienfaiteur des peuples opprimés qu'il prétend être.

En juin 1936, la police française fait irruption dans le magasin de produits métallurgiques où travaille Ngô Văn. Deux mois plus tard, le président du tribunal lui demande s'il escompte renverser le pouvoir en place pour y installer un régime communiste ; notre homme de répondre : « Nous n'y avons pas encore pensé. Nous luttons pour obtenir les libertés démocratiques… » C'est en prison qu'il apprend la nouvelle des procès de Moscou : Staline vient d'organiser l'élimination de seize éminents membres du Parti au nom d'improbables mobiles (sabotage, terrorisme…). Ngô Văn partage sa réclusion avec des indépendantistes staliniens ; il n'en dit mot mais s'en inquiète : « Mille questions sans réponse nous assaillent. » Il lit Malraux et Céline – Voyage au bout de la nuit s'apparente à quelque commotion littéraire : enfin, avoue-t-il, la poésie du monde vivant, tintant, crachant, pénètre dans les livres, enfin la langue vibrante, lucide et crue du réel trouve sa place dans l'élégance affectée des bibliothèques. Ngô Văn s'émeut des « couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours » qui peuplent les pages du romancier français – cette gouaille, il la fera pour partie sienne dans ses futurs écrits autobiographiques.

Le Front populaire retentit dans l'Hexagone : 1936 et ses grandioses grèves ouvrières. Mais cela ne change rien, ou si peu, au sort des colonisés. Ngô Văn refuse d'appuyer ce nouveau gouvernement – les réformes ne suffisent pas ; seule une rupture révolutionnaire sera à même d'instaurer, sans main qui tremble ni cote mal taillée, la justice et l'égalité entre tous les hommes, c'est-à-dire toutes les races. Au Viêtnam, la contestation gagne en épaisseur : les prisonniers guettent l'étincelle par-delà leurs murs. En janvier 1937, ils entament une grève de la faim pour protester contre les mauvais traitements, la qualité de la nourriture et l'interdiction de lire la presse. Nouvelle purge en URSS : Staline fait exécuter une dizaine de responsables communistes. Văn s'interroge : « Les trotskistes russes sont traités de vipères lubriques à Moscou, emprisonnés, déportés, massacrés : combien de temps les trotskistes d'Indochine échapperont-ils encore à la condamnation de Staline et de ses partisans locaux ? » Au même moment, en Espagne, la guerre civile oppose le camp fasciste (les nationalistes et les franquistes, soutenus par les régimes allemand et italien) et le camp républicain et révolutionnaire (du gouvernement légitime aux communistes, en passant par les anarchistes et les trotskistes). Une guerre civile éclate en sus au sein de la guerre civile : Moscou exige des communistes espagnols qu'ils éliminent lesdites « vipères », accusées, bien sûr à tort, de complicités avec l'ennemi nazi – l'écrivain britannique George Orwell, engagé les armes à la main au sein d'une organisation marxiste non stalinienne, en fera le triste récit dans son Hommage à la Catalogne. Certains trotskistes vietnamiens refusent pourtant toute division susceptible de renforcer l'adversaire (bourgeois, fasciste et colonial) : les communistes se doivent de demeurer unis en dépit des divergences. Un front stalino-trotskiste que Ngô Văn ne consent pas à ratifier : comment s'allier avec ceux qui, en Espagne comme en Russie, appellent à leur élimination physique ?

Entre deux feux

Văn est libéré au terme de deux années de détention, en juin 1937. Un poète vietnamien a traduit Retour de l'URSS de Gide : le texte s'arrache à Saigon. L'écrivain français y retrace sa désillusion : la dictature du prolétariat n'a pas émancipé celui-ci et la parole est confisquée par les autorités staliniennes. Ngô Văn y trouve matière à confirmer ses craintes ; sitôt sorti, il s'élève, par voie de presse, contre les Procès de Moscou et publie une brochure afin d'appuyer son propos. Il participe également à une grève d'ouvrières d'une charcuterie, traduisant leurs revendications en langue française ; dockers, coolies, ouvriers d'ateliers, paysans : la révolte gronde chaque jour un peu plus en ces terres occupées. Et les trotskistes d'appeler à la création d'un « Front ouvrier et paysan », seul à même, selon eux, d'assurer un contrôle démocratique des banques, des transports et des services postaux tout en redistribuant les terres aux plus pauvres. Ngô Văn est de nouveau arrêté.

L'Espagne tombe sous la botte franquiste. Des centaines de milliers d'Espagnols sont contraints à l'exil. La France tombe sous la botte allemande. Pétain appelle à rendre les armes ; De Gaulle, exilé à Londres, exhorte à poursuivre la lutte – en 1942, Hô Chi Minh dédiera quelques vers acides au « sauveur » auto-proclamé de la Nation : « Malencontreuse, la destinée de la France ; / Pétain, maréchal trop vieux, te voilà putride. / À genoux, tête baissée devant les Allemands ; / […] Tu as vendu ta patrie » [9]. Le leader vietnamien n'a de cesse de le rappeler : il ne voue pas la moindre haine à l'endroit du peuple français (il consigne même, dans des notes personnelles, que ce dernier est gentil, aimable, sociable et affable !). Ses ennemis sont l'oligarchie. C'est donc en patriote vietnamien qu'il approuve la résistance française et souhaite, pour la France comme pour son pays, l'indépendance totale et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Mais Hô Chi Minh rejette la radicalité des trotskistes, qu'il assimile probablement au « gauchisme » dont parla Lénine dans un célèbre ouvrage qu'il traduisit justement en vietnamien : la seule manière de vaincre, pense-t-il, est de constituer un rassemblement large et majoritaire – bourgeoisie comprise. S'il estime que son parti porte la parole des travailleurs, il n'en croit pas moins que ce seul signifiant (« le prolétariat ») soit à même de faire avancer la cause indépendantiste. Et si les communistes braquent les bourgeois, ceux-ci deviendront des agents actifs du fascisme, affirme-t-il dans un communiqué daté de juillet 1939. C'est d'une plume glaçante que le futur chef d'État vietnamien tranche la question : on ne s'allie pas avec les trotskistes, « il faut les exterminer politiquement » [10]. L'historien Pierre Brocheux, dans sa biographie Hô Chi Minh, du révolutionnaire à l'icône, écrira : les « accusations mutuelles » entre staliniens et trotskistes vietnamiens « étaient aussi gratuites les unes que les autres » [11] (il est à noter que Staline se méfiait du chef vietnamien – tenu pour un communiste des cavernes, par trop lent et modéré – et que le second président de la République populaire de Chine le qualifiait de « droitiste »).

Ngô Văn vend des galettes de riz sur le marché, pour gagner sa croûte, et croise en ville un gigantesque portrait du Maréchal. « Un seul chef : Pétain. Un seul devoir : obéir. Une seule devise : servir. » Le ton est donné mais la guerre s'en va toucher à sa fin : Hitler se tire dans la tête une balle de Walther PPK 7,65 millimètres, du fond de son bunker berlinois ; les Nord-Américains atomisent un Japon déjà défait pour la seule joie de bomber le torse ; l'empereur vietnamien Bao Dai abdique, en proie à la percée communiste. Le Parti se trouve à présent aux portes du pouvoir et les trotskistes manifestent pour la formation de comités populaires : ils réclament, tout de go, le contrôle ouvrier des usines et la répartition des terres. L'Internationale des uns, chantée à tue-tête, s'oppose aux chants nationalistes des révolutionnaires du Parti. Ngô Văn redoute l'emprise de ces derniers sur les revendications populaires et émancipatrices du peuple, tout comme il n'entend pas d'une bonne oreille la « propagande patriotarde » des partisans d'Hô Chi Minh (l'un de ses textes glorifie, par exemple, les « ancêtres héroïques », les « intérêts de la Patrie » et le « glorieux » peuple vietnamien) [12]. Mais la rue exulte. « C'est une ruée d'espérances », note le militant trotskiste dans son ouvrage Au pays de la Cloche fêlée. Les armes circulent. Premiers accrochages. Hô Chi Minh déclare unilatéralement l'indépendance de son pays. Coup d'éclat – et de génie. L'appel repose en partie sur la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de la Révolution française : Hô Chi Minh exige l'application stricte du tant vanté universalisme français – pourquoi refuser à autrui ce que l'on revendique pour soi ? Il demande, en outre, à ce que les autorités françaises reconnaissent la République démocratique du Viêtnam et l'autorité de son nouveau gouvernement. La révolution sociale et expropriatrice n'est pas la priorité ; le commissaire de l'Intérieur déclare : quiconque touchera aux terres des nantis sera impitoyablement puni par le Parti. Barricades, arbres déracinés, véhicules renversés ; soldats français, civils et indépendantistes en décousent. Ngô Văn apprend que des représentants trotskistes viennent d'être exécutés par des membres du Viêt Minh, le front de résistance créé par le Parti. Des cadavres flottent dans l'eau. Une usine est dynamitée. Des milices s'organisent et des avions de chasse tirent à vue.

Văn intègre une unité de combattants trotskistes. « Nous sympathisons avec les paysans des environs, leur expliquant que le but de notre combat [est] non seulement de chasser les Français, mais également d'en finir avec les propriétaires terriens autochtones, sortir du servage les forçats des rizières et libérer les coolies. » Il est arrêté par des partisans du Viêt Minh au bord d'un fleuve alors qu'il tentait de trouver un récepteur radio. Il parvient à s'échapper puis se cache dans Saigon. Le leader trotskiste Ta Thu Thâu est exécuté – Hô Chi Minh confiera à Daniel Guérin, à Paris : « Ce fut un patriote et nous le pleurons… Mais tous ceux qui ne suivent pas la ligne tracée par moi seront brisés. » [13] L'adage a la clarté pour mérite : on ne fait pas d'omelettes, etc. Une brutalité qui n'en tranche pas moins avec les nombreux témoignages qui existent : Hô Chi Minh est décrit par ceux qui le connurent comme un être réservé, ferme sans être fanatique, calme, concentré, organisé, généreux, très modeste au quotidien et doué de tact et d'humour (un lieutenant français le dépeignit comme gai, curieux, singulièrement sensible et à l'écoute ; le général Salan comme énergique et déterminé ; un responsable du Quai d'Orsay comme sage et perspicace ; Khrouchtchev comme un être dont la pureté le faisait ressembler à un saint ou un apôtre – « Un homme aussi pur que Lucifer », confia le premier président de la République du Viêtnam lors d'un entretien). L'historien Pierre Brocheux estimera qu'Hô Chi Minh manqua parfois de courage, en « laissant faire » l'aile la plus violente du Viêt Minh. Voici donc Ngô Văn coincé entre deux feux : il peut à tout instant tomber sous les balles des Français comme des communistes orthodoxes. En novembre 1946, l'armée de la République tricolore bombarde Haiphong : malgré les tentatives désespérées d'Hô Chi Minh visant à régler ce conflit par la diplomatie, la guerre d'Indochine est officiellement déclarée. « Le cœur rongé de mélancolie », Ngô Văn décide de quitter son pays. Il débarque à Marseille au printemps 1948, âgé de trente-six ans.

Un rien du tout

De ces années de luttes, Ngô Văn tirera une méfiance instinctive à l'endroit du pouvoir et des appareils politiques centralisés. Tous les partis prétendument « ouvriers » sont à ses yeux des « embryons d'État » – et ce dernier deviendra sa bête noire : il faut, comme le voulaient Marx et Bakounine, quoique dans des temporalités différentes, œuvrer au dépérissement total de la structure étatique. Văn devient ouvrier d'usine à Nanterre. Il faut manger. Pièces détachées, câblage, tôle, châssis, ailes, portières, pince à souder… L'homme-machine et les poumons usés : il décrit ses nouveaux frères de besogne français comme autant de « compagnons esclaves ». Il loge à l'hôtel – une chambre dont l'ampoule est si faible qu'il ne parvient pas à lire. Il se penche sur les textes d'Engels et boit son café au bistrot près de l'usine. Certains l'appellent « le Chinetoque ». « Je me casse les reins à les démonter, à trimbaler de lourdes pièces de fonte », raconte ce corps chétif. Il n'en peut plus et démissionne. À peine la guerre d'Indochine s'achève-t-elle qu'une autre, en Algérie, commence : « Les abattoirs fonctionnent en permanence, la mort, la mort toujours recommencée », écrit-il dans son ouvrage Au pays d'Héloïse. La gauche est au pouvoir et Mitterrand fera trancher quelques têtes.

Văn découvre les travaux du penseur Maximilien Rubel et la relecture qu'il effectue des écrits de Marx – allant jusqu'à le présenter comme un anarchiste ! Il apprend l'existence, à la fin de la Première Guerre mondiale, d'une certaine « République des conseils de Bavière » alliant communisme et libertarisme, et étudie la répression des marins de Cronstadt, en 1921, par le nouveau pouvoir soviétique. Ainsi donc, avant même l'avènement de Staline, la glorieuse révolution d'Octobre, celle qu'il avait tant aimée, réprima des camarades sans pitié aucune ! Sous les ordres de Lénine et de Trotski ! Il rencontre des exilés espagnols, anciens du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste) ou anarchistes, et rencontre Daniel Guérin – qui, comme essayiste, proposera de réconcilier communisme et anarchisme en les purgeant de leurs impasses respectives. Văn s'éloigne dès lors du bolchevisme comme du trotskisme. Adieu, épithètes aux semelles de plomb ! Ismes patauds et réducteurs ! Le Vietnamien se dira un « rien du tout », un vagabond juste bon à « baratiner dans le désert » [14]. L'émancipation doit être l'œuvre des dominés eux-mêmes, et non d'une avant-garde supposément éclairée et assurément professionnelle. En 1950, il se rend dans la Yougoslavie socialiste de Tito : sceptique, certes, mais jamais cynique. Il aide aux chantiers collectifs mais les bustes du leader ne lui disent rien qui vaille. Il demande à voir un camp de rééducation : requête rejetée. On ne l'y prendra plus.

Il publie en 1968 un texte appelant à l'auto-émancipation – la lutte contre tous les maîtres, qu'ils soient capitalistes ou communistes – et promeut, lors de la guerre du Viêtnam, l'alliance du prolétariat américain et vietnamien contre leurs gouvernements respectifs (critiquant, en passant, le soutien inconditionnel d'une partie de l'intelligentsia française à l'autocratique Front national de libération vietnamien). Le temps se plaît à passer sous silence ses trop vieilles ambitions : le Parti ouvrira ses bras à l'économie de marché, ajustant le grand rêve rouge aux « réalités du monde globalisé ». En 1997, Văn séjournera dans son pays d'origine après un demi-siècle d'exil : un communisme à la sauce joint-ventures et Coca-Cola.

Un jour de l'année 2015, en banlieue parisienne. Une conférence se tient, organisée par des militants associatifs français et des représentants diplomatiques du Parti communiste vietnamien. Nous levons la main puis prenons la parole afin de demander de quelle manière furent traités les indépendantistes trotskistes par le pouvoir communiste officiel : « Avec les méthodes de l'époque… », répond l'historien assis à sa table. Un vieil homme d'origine vietnamienne nous interpelle, à l'autre bout de la salle, vitupérant contre les traîtres trotskistes, tout « assassins d'ouvriers » qu'ils furent.

Le XXe siècle eut l'atroce privilège de nous enseigner l'humilité et la demi-teinte. Aucun courant ne peut en appeler à la pureté. Personne n'eut raison seul et beaucoup échouèrent en même temps : si les staliniens massacrèrent les trotskistes, ces derniers ne se privèrent pas de traquer les libertaires. L'assassinat de Trotski le transfigura en héros, archange de la Révolution, corps couronné en mythe, figure incomprise en butte au totalitarisme – n'oublions pas qu'il posa, avec Lénine, les pierres autoritaires de la « dégénérescence » du système soviétique et put sans ciller appeler à l'exécution de l'anarchiste Voline. Si les libertaires s'enorgueillissent à raison de n'avoir jamais opprimé personne, leur incapacité à rassembler le grand nombre pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. La vie de Ngô Văn, dans sa sublime solitude morale, n'en finit pas de nous pousser à reprendre, encore et toujours, d'échecs en menues victoires, la seule et sempiternelle question qui vaille lorsque l'on se refuse aux incantations autant qu'à la realpolitik : que faire ?

Dans les pages de ses Fragments mécréants, le philosophe Daniel Bensaïd écrivait en 2005 : « On peut soutenir la cause de ceux qui ont subi l'injustice, sans renoncer pour autant à une solidarité critique. Nous sommes solidaires de Cuba contre le blocus imposé par les États-Unis. Nous ne nous sommes pas interdits pour autant de dénoncer la caricature de procès stalinien fait en 1989 à Arnaldo Ochoa et aux frères La Guardia. De même pouvait-on porter les valises pour le FLN sans se taire devant l'assassinat d'Abane Ramdane. On peut être, aujourd'hui, indéfectiblement solidaire des droits bafoués du peuple palestinien, sans souscrire à des actions suicides et sans fermer les yeux sur la corruption bureaucratique de son appareil proto-étatique. On doit enfin être solidaire de la résistance irakienne à l'occupation impériale, sans oublier pour autant les crimes de Saddam Hussein et de sa dictature. […] L'époque n'est plus aux logiques binaires du tiers exclu, qui sommaient de choisir son camp, quitte à taire les crimes de Staline sous prétexte de ne pas hurler avec les loups. À la longue, les autocensures sont désastreuses. Ceux qui, en leur temps, ont combattu, souvent sur deux fronts, contre la terreur coloniale et l'exploitation capitaliste, mais aussi contre la terreur et l'exploitation bureaucratiques, ont mieux servi historiquement la cause de l'émancipation que les réalistes qui se turent, au motif de ne pas affaiblir leur camp. […] Cette voie du double refus et du double front est étroite, souvent périlleuse [15]. » Une politique de l'émancipation est sans doute condamnée à pareil péril.

Émile CARME


[1] Avant-propos de L'insomniaque, Ngô Văn, Au pays d'Héloïse, L'insomniaque, 2005, p. 11.

[2] « Des paroles et des actes », 16 novembre 2015.

[3] Daniel Guérin, Autobiographie de jeunesse, Pierre Belfond, 1971, p. 226.

[4] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, L'Harmattan, 1990, p. 94.

[5] Trotski, Journal d'exil, Folio, 2008, pp. 54, 56, 101.

[6] Staline, « Réponse à la lettre d'Ivanov », 12 février 1938.

[7] Daniel Hémery, Hô Chi Minh, de l'Indochine au Vietnam, Gallimard, 2004, p. 140.

[8] « Souvenirs de Chang Fakuei », Revue hebdomadaire l'Union, 1962.

[9] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, op. cit., « Au Maréchal Pétain », p. 104.

[10] Ibid., p. 98

[11] Ibid., p. 98.

[12] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, op. cit., pp. 100-101.

[13] Daniel Guérin, Au service des colonisés 1930-1953, 1954, p. 22.

[14] Toutes les citations non référencées de Ngô Văn proviennent des deux ouvrages Au pays de la Cloche fêlée (2000) et Au pays d'Héloïse (2005), tous deux aux éditions L'Insomniaque.

[15] Daniel Bensaïd, Fragments mécréants, Lignes, 2005.

15.06.2026 à 07:04

Dans les spirales du X

F.G.

Ce jour-là, Prathée Poussa la Porte (PPP). Or PPP, c'est moi lorsque je voyage dans le temps, mais si tu t'attends à du rêve, aussi science-fictionnel qu'il puisse être, on va nécessairement s'y recogner à nos putains de modèles. Or donc, PPP du 152 rue des Envierges, celle du Centre social voulu et porté à bout de bras, au début des années 2000, par des habitants des cités HLM dites Piat-Faucheur-Envierges sis sur les hauteurs de Belleville. Une fois entré.e, et puisqu'il n'y avait personne (…)

- Marginalia
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Ce jour-là, Prathée Poussa la Porte (PPP). Or PPP, c'est moi lorsque je voyage dans le temps, mais si tu t'attends à du rêve, aussi science-fictionnel qu'il puisse être, on va nécessairement s'y recogner à nos putains de modèles.

Or donc, PPP du 152 rue des Envierges, celle du Centre social voulu et porté à bout de bras, au début des années 2000, par des habitants des cités HLM dites Piat-Faucheur-Envierges sis sur les hauteurs de Belleville. Une fois entré.e, et puisqu'il n'y avait personne dans le hall en cette heure déjà tardive, PPP du bureau directorial où siège donc un directeur dont la fonction principale est de rechercher des financements et, par curiosité, PPP de son écran : il y travaillait en mode projet, remplissant les cases d'un générique OSTMP (objectif, stratégie, tactique, moyens, programmation), une merde systémique devenue systématique au boulot. Fuck ! Même dans le social on raisonne désormais à la façon des multinationales, pensa Prathée qui, dépité.e, ressortit du bureau et PP des escaliers donnant accès à l'étage.

Débouchant directement dans une vaste cuisine, Prathée vit que celle-ci s'affichait fièrement au pluriel du Monde, avant de découvrir une Brigitte assise dans la pénombre. « Salut ! C'est la première fois que je viens ici, vous vous appelez comment ? – Brigitte. – Moi, c'est Prathée. » Dès lors, interminable, le silence se mit à peser. « Vous fréquentez ce centre social depuis longtemps ? – T'es sociologue ou quoi !? Laisse tomber direct, parce que si c'est pour faire ton Edgard Morin, c'est cuit, tout le monde sait maintenant qu'il a déjà fait le coup à ceux d'en bas avec ses fractales holistiques, ses petits bouts de machins qui expliquent le Tout de ce qu'on est censé comprendre pour que Môssieur arrête de nous prendre pour des cons ! C'est pourtant pas faute que, dès les années 1960, des Bretons ont su lui montrer qu'ils étaient bien moins cons que ce qu'il avait supposé au départ, et se sont pas gênés pour cracher sur son bouquin publié à la ronde en tant que résultat de l'enquête réalisée par Môssieur, qui y étalait des choses intimes, celles que les gens avaient été vraiment trop cons de croire lui confier en toute discrétion. À partir de quoi cette sommité s'autorisa derechef à grimper dans les hautes sphères de sa pensée totale depuis laquelle observer la connerie universelle de ceux qui sont pas assez complexes pour, comme lui, être en voie de se faire Panthéoniser… » Brigitte dû s'arrêter car elle était essoufflée, ce qui s'explique par son grand âge et la mauvaise habitude prise, dès l'âge de neuf ans, de fumer avec sa grand-mère, laquelle en avait tout fait autant. « Je ne suis pas sociologue, je vous le promets. Moi, je voyage dans le temps. – T'as pourtant l'air d'un vrai Jivaro en chair et en os. Et ça sort d'où, exactement, le nom que t'as dit ? – Prathée ? – Oui, j'ai jamais entendu un truc pareil ! – C'est moi qui l'ai choisi pour les jours où je sors en Santiags, cape et catogan, ça veut dire : prêtrise athée. – Non mais vraiment, n'importe quoi ! – Oui, c'est fait pour ça justement, pour être à l'image du monde. – Et donc pourquoi t'es venu.e jusqu'ici si on peut savoir ? – “ Pour une raison simple : au-delà des avanies qu'avaient connues bien des membres de cette communauté informelle des Envierges, l'esprit d'aventure ne les avait pas tout à fait abandonnés. Ils croyaient encore qu'on pouvait surmonter la perte, se défaire des fantômes, vaincre le ressentiment [1].” – Attends voir, c'est pas parce que tu te crois insufflé.e par des paroles divines que tu vas me chamaniser ! Et puis, je sais pas de quelle époque date ta communauté des Envierges, mais m'est avis que ça fait un bail qu'elle a rejoint les fantômes qu'elle prétendait défaire ! – Ça se passe dans les années 1945, après la guerre. – C'est bien ce que je dis, des torrents ont passé sous les ponts jusqu'à ce qu'on se retrouve ici, toi et moi, dans cette “Cuisine du Monde”. – Et c'était quoi cet endroit, avant de devenir un Centre social ? – Un autre centre… tiens, si ça te dit on pourrait jouer à mettre en liste le matérialisme historique depuis la dernière guerre, en répertoriant l'évolution des “camps” et des “centres” depuis cette époque. – Ah, vous êtes communiste, Brigitte ? – Non, pas du tout, et figure-toi que j'ai jamais réussi à me faire au “Camp des travailleurs” ! – Mais c'était un centre de quoi ? – De formation syndicale. – Et de quel syndicat ? – T'es quand même bien curieux.se finalement et, pour ce qui me concerne, je crois que j'ai préféré oublier… d'ailleurs, je fais tout pareil en continuant à venir ici. »

Brigitte n'ayant manifestement pas réussi à « vaincre le ressentiment », un peu dépité.e, Prathée la salua et s'en retourna, PP des escaliers, redescendit faire de même avec celle du 152 rue des Envierges et se retrouva logiquement dans la rue du même nom : « Rue des Envierges. L'Internationale se dissolvait de jour en jour ». [2] On l'aura compris, Prathée pousse également la porte des livres où iel aime à voyager entre les lignes, créant ainsi des oscillations qui s'en vont dilater les contours du temps enfin grand ouvert sur la possibilité de retisser les liens de l'amitié jusqu'au cœur de l'éther des disparus, même de ceux que l'on n'a pas connus et dont la nature, parfois, est de pure fiction, tels ceux-là qui, dans les années 1950, en vinrent à déplorer l'Internationale déliquescente : « Effet du temps et d'une certaine normalisation des esprits [3] ».

Lorsqu'on est à la recherche de quelque contre-normalisation un peu concrète, voyager dans le temps n'est donc pas tout, aussi Prathée ne dédaignait pas d'aller sur le terrain rencontrer une éventuelle Brigitte, espérant secrètement retrouver par-là, qui sait ?, quelques fantômes de l'esprit libertaire, celui des combattants de la guerre d'Espagne qui, exilés après la défaite, grimpaient la colline de Belleville jusqu'à la rue des Envierges où se mêler à l'intelligence revigorante et simple d'une petite coterie interlope. Or, on se doute que ce n'est pas la transformation d'un centre de formation syndical en Centre social voulu par des habitants, puis récupéré par des politiques publiques, qui aura remonté le moral de Prathée qui, dépité.e, PP du bistrot sis sur le belvédère surplombant la Ville Lumière depuis lequel, à la nuit tombée, se laisser bercer par les éclairs du laser cyclique de la Tour Eiffel. Bien décidé.e, à ce stade, à se troncher la gueule, Prathée se fit désigner une place exiguë sur la terrasse bondée et commanda une bouteille de Saint-Chinian.

À mesure que la nuit se faisait de plus en plus sombre, le temps linéaire filait au rythme des scansions lumineuses circulaires assombries par les degrés d'alcool, atmosphère où le plus éprouvant provenait de ses deux voisins de table. Collé-serré à la sienne, il lui était impossible d'échapper à leurs tergiversations bruyantes tandis que, compulsant leur écran respectif, ils commentaient de micro-nouvelles publiées sur Twitter dont ils répétaient le nom à l'envi, et ce dans des proportions telles que Prathée se demandait si cette marque leur commandait de la prononcer a minima une fois toutes les deux minutes pour, chacun, être assurés de faire exploser leur capital symbolique. Notoirement aviné.e et n'en pouvant plus, Prathée leur balança soudain sur un ton acerbe : « Mais enfin c'est pas Twitter, ça fait déjà longtemps que c'est X ! – De quoi je me mêle, la tarlouze, va-t'en finir ta bouteille à la maison devant un film porno si ça te chante. – Non mais vous vous prenez pour qui !? Et qu'est-ce qui vous permet de prétendre que je regarde du porno !!!? – Et toi, qu'est-ce que t'en as foutre de X, on peut savoir ? – Ah, je vois, t'es grave subtile mec, tu sais faire dans le jeu de mots ! Ben moi, le X dont je te parle, c'est celui du porno des connards dans ton genre qui se foutent pas mal d'engraisser un facho notoire, et tout ça pour mieux se faire mousser à la surface du globe ! » Là, je me rappelle plus très bien comment ça s'est passé, mais j'ai pris un uppercut éclatant et suis parti.e valser par-dessus la table.

Sonné.e, PPP de l'inconscience où, par les miracles de la téléportation bio-informationnelle des capacités cérébrales transposées en procédures efficaces, iel se retrouva au cœur du Neuralink d'Elon Musk. Par cette grâce, et tout en évitant promptement d'aboutir dans X, PPP d'Open AI. Ce qui d'emblée lui fit constater que la chose particulièrement délicate serait d'en sortir. Car se retrouver coincé.e dans l'architecture d'un ordinateur, aussi puissant soit-il, n'est ni très exotique au plan des paysages, ni même intéressant : des enchevêtrements de fils y côtoient des microprocesseurs et autres puces assez peu parlants. Enfin désengoncé.e de tout cet attirail bassement matériel, Prathée se retrouva au sol d'un laboratoire et put aller s'assoir parmi la petite assemblée de trois doctes ingé-chercheurs en train de prendre leur pause hamburger. Prathée n'étant pas bilingue, on se demande encore comment la conversation en cours lui fut intelligible ? Elle portait sur la question de ce qu'il reste à transposer, depuis la pensée empirique, vers des procédés bio-logico-informationnels autrement nommés des modèles. « Fuck, disait l'un des découvreurs, même des réponses mathématiques me viennent parfois en plein sommeil, je suis sur un x qui coince et je me réveille le matin avec la réponse en tête, c'est génial et pas si fréquent, mais les computeurs, eux, ne dorment pas, ils sont donc incapables de faire un truc pareil. » Prathée pensa que l'horizon de ces gens semblait quelque peu limité à leur nombril, mais déjà le second découvreur s'exclamait : « C'est pas comme si c'était un problème, tu es juste sujet, comme tout le monde, à des connexions cérébrales liées à des affects, et vu que la question des émotions est en passe d'être réglée par les algorithmes du plaisir [4], on ne devrait pas être bien loin d'arriver à faire exploser les mathématiques ! Donc, attends-toi à ce que tes rêves grandioses finissent par avoir l'air un peu plats, et dans pas si longtemps que ça mon pote. » À quoi la troisième larronne crut bon d'ajouter : « D'accord, mais ce dont tu parles, c'est le genre de recherches qui se font dans les labos académiques et les circuits du plaisir s'enseignent déjà au lycée [5], donc est-ce qu'on ne devrait pas craindre des restrictions, je veux dire que la pensée empirique est aussi capable de formuler des analyses critiques, voire de s'autocritiquer ou de se remettre en question – Ah, et tu crois ça, vraiment ? Tu t'imagines qu'ils vont se mettre à produire des algorithmes de pensée critique ! – Ne me fais pas croire que t'as jamais consulté GPT, c'est déjà fait ! – D'accord, mais permets-moi de douter que beaucoup de mathématiciens vont renoncer au plaisir d'être le premier à faire péter la baraque, ou à celui de rêver de voyages dans le temps. [6] » Prathée, dont c'était le passe-temps favori, comme on le sait, faillit s'étouffer ! Avoir des hobbies et lubies aussi nazes que ces salopards de nazillons, c'était tout simplement impensable, d'autant que le premier découvreur se fit un plaisir de remettre le couvert : « En tout cas, pas plus ici qu'ailleurs on ne se soucie de trucs en provenance d'expériences individuelles vécues au sein de cultures différenciées, pas plus que de considérations éthiques ou politiques, par exemple, donc les modèles sont universels et c'est normal puisque c'est ça qui rapporte, mais du coup, lorsque même les singes vont s'y mettre à commander sur Amazon je vous raconte pas comment va falloir dégager fissa sur Mars, parce qu'ici c'est déjà irrespirable avec les métèques, mais si on y ajoute les macaques je suis vraiment pas sûr de pouvoir tenir encore longtemps sur le plancher des vaches. » Prathée failli s'étrangler et regretta, pour la première fois de sa vie peut-être, de ne pas être équipé.e d'un enregistreur, car, qui sait si la chose pourrait être portée devant quelques tribunaux ? Cette question alla se dissoudre dans les paroles de la découvreuse qui reprit : « Si les computeurs sont finalement capables de faire des maths qui nous explosent les compteurs, je suggère qu'on se dépêche de partir sur Mars avant de se retrouver tous chômeurs – Tu crois pas si bien dire, darling, renchérit le premier, à quoi le second ajouta : – En ce qui nous concerne, tout devrait bien se passer puisque SpaceX fait partie de la maison. » Prathée décida sur ces entrefaites qu'il était temps de regagner sagement son logement.

Sorti.e revigoré.e de son bref séjour hospitalier, en chemin vers ses pénates, Prathée songeait que, rue des Envierges ou pas, et qu'il s'agisse d'un « effet du temps et d'une certaine normalisation des esprits » [7] ou de l'esprit normalisé tout court, les temps étaient déroutants. Soudain, l'idée d'aller rendre visite à son vieil ami mathématicien, le fameux Alexandre, lui sembla non seulement la meilleure piste à suivre mais relever de l'urgence non médicalisée. Et, puisqu'ainsi que nous l'enseigna Brigitte, il est des secrets qu'il faut savoir garder, rien ne sera dit concernant le lieu de résidence dudit scientifique. PPP de ce dernier et, après lui avoir rapidement raconté ses déboires Neurolinkiques, iel demanda à Alexandre de lui expliquer « d'où peuvent provenir de tels délires ? – Si tu veux parler de ceux de Musk et de sa clique, ça tient à la saloperie de volonté de puissance dont on n'a pas encore trouvé comment se défaire, du reste cette merde n'a fait que progresser en même temps que celle du marché. – Si c'est sa puissance que tu veux souligner, d'accord, mais c'est un peu court comme explication. – Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise en fait ? – Je ne sais pas, c'est quoi leur truc de vouloir tout ratatiner avec de la stricte logique, ou bien leurs délires sur le graal des découvertes mathématiques autonomes ? – C'est vieux comme mes robes, t'as ceux qui cherchent le réel en-soi, on appelle ça le R, c'est l'idéal scientifique, un truc critiqué depuis des lustres et couramment nommé le “réalisme”, soit un piège à cons qui en a mené plus d'un directement à Dieu et à la mystique. Mais voilà, découvrir le Réel en fait vibrer plus d'un, justement. – Je ne vois pas le rapport avec les mathématiques… – Vouloir prouver l'existence du Réel, c'est progresser vers la découverte du Un qui l'a créé, un chemin linéaire vers le Dieu des chrétiens, pour ceux qui le sont, pour d'autres c'est le chemin progressif et linéaire du progrès, celui des découvertes. Des mathématiciens, eux, se croient capables de crever le plafond avec leurs abstractions pures et voyagent avec le X, tu sais, le symbole de l'inconnu mathématique. – Et c'est ce qui a décidé Musk a appeler sa merde comme ça ? – Je ne sais pas, je crois me rappeler qu'il a plutôt mis en avant son goût pour les choses globales, le fait que c'est une application tout-en-un (paiement, messagerie, contenu), mais de toute façon il s'y connaît en maths puisqu'il a fait de la physique. Or le X, c'est trop cool, pas besoin de dire que c'est Dieu puisqu'il y aura toujours un.e inconnu.e que tu vas chercher et, qui sait ? trouver. Ça peut te faire vibrer d'une façon telle que t'es même plus obligé de convoler en chair et en os, et si parfois tu te sens un peu seul à te comprendre, c'est pas si grave puisque t'es un démiurge, et donc tu kiffes ta race. D'autant que le voyage avec l'inconnu est aussi infini et cyclique que celui avec le R est linéaire et progressif. – D'accord, mais quand je dors et qu'au matin je me réveille avec une réponse insoupçonnée, ou, je sais pas, si je me prends un KO justement un jour de grand spleen, c'est rien que des connexions entre mes affects et mon cerveau ? – Je ne suis pas neuroscientifique, je n'ai pas le goût de mettre à plat la conscience en faisant de l'exploration cérébrale, ainsi que le fait un fameux grand conseiller de l'Éducation nationale [8], mais je suis bien certain qu'il ne s'agit que de conneries capitalistes, parce que, vraiment, plus productif que l'IA tu meures ! – Ne remets pas le couvert avec Marx s'il te plaît, il n'y connaissait rien à l'informatique… – J'ai plus trop de temps à t'accorder là, désolé, donc t'as qu'as retenir TTURX pour les explications que je suis capable de te fournir. – Hé, c'est bon, on commence à en avoir soupé avec les acronymes ! – Non mais je rêve ! C'est toi qui dis ça ? – Vas-y, laisse tomber les leçons de morale, c'est quoi ton TTURX ? – Les deux dernières lettres, c'est déjà fait, le T du temps linéaire ou cyclique aussi, et le TU du Tout en Un, pareil, mais je te résume : c'est par exemple le formalisme bio-logico-informationnel qui aboutit au corps/cerveau Tout Un, un truc strictement basé sur l'organique et qui est grave efficace car bio-logico-codifiable : c'est l'IA. Comme Tout en Un y a aussi Dieu, mais on l'a déjà dit, tout comme pour la messagerie X, il y a aussi le holisme du système Total – Le truc de Morin ? – Oui, on peut dire ça comme ça, mais je te garantis qu'il était vraiment pas tout seul, ce bazar a rencontré de francs succès bien avant lui, et c'est pas près de s'arrêter puisqu'on enseigne ça en finance et en informatique depuis des lustres. Par exemple le Marché Global qui s'autorégule tout seul par feedback, ce délire conceptuel d'Hayek qui rationalise la main invisible d'Adam, c'est un Tout en Un, tu sais bien, le truc qu'est supérieur à la somme de ses partis… Il suffit que tu sois un peu naze de la tête et le parti dont tu rêves se met à pouvoir devenir supérieurement totalitaire – Faudra que je retourne rue des Envierges, voir si je retrouve une certaine Brigitte et reprendre toute cette histoire avec elle depuis la case départ – Mais t'en as pas marre de feedbacker en voulant retourner dans ta case ? À force de vouloir tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, tu risques de spiraler dans le X toi aussi, avec ceux-là qui sont en quête du pilote de la boîte noire du cerveau, là où les “restes” de la pensée empirique comme la conscience et l'inconscient sont l'horizon à atteindre. Soit l'horizon idéal du R, du corps Tout en Un strictement mis à plat, un pur fantasme, mais c'est bien l'un des deux moteurs actifs de leurs recherches de naturalisation des fonctions cérébrales. L'autre, c'est le X donc, et en attendant de dénicher le pilote ou de circonscrire tous les outils de sa cabine, voyageant de conserve sur le cycle infini de l'inconnu, l'informatique et le formalisme bio-logico-mathématiques produisent des réponses qui permettent de modéliser le zénith des capacités cognitives : les concepts. Chercheur et informatique s'alimentent ainsi mutuellement, découvrent/produisent de nouveaux modèles leur permettant de s'optimiser et d'optimiser ainsi les formalismes qui leur permettront d'améliorer le modèle à suivre, qui permettra… ad libitum. Ces formes d'idylles ne sauraient être dérangées… Elles sont très largement financées. – Faudra que tu me redises ça une autre fois, je suis pas sûr d'avoir tout compris et, décidément, je n'y comprendrai jamais rien aux maths ! Du reste, l'autre jour ça parlait de Grothendieck à la radio pour dire à quel point il a révolutionné le domaine, et ça se congratulait pour vanter la portée de ses concepts pour la recherche actuelle, mais il n'y avait personne pour rappeler qu'il a quitté le navire, qu'il a décidé d'arrêter de gagner sa croûte grâce aux financements liés à l'armement et au nucléaire. – C'est ce que je te disais, au lit ou pas, Marx a eu de très bonnes intuitions, et là où ça pêche c'est toujours pareil, c'est quand il y en a qui croient pouvoir reprendre les théories à leur compte en tant que vérités avérées et se hisser grâce à elles sur les premières places du podium… Du coup, dans le contexte actuel, encenser la pensée empirique ou la conscience comme des “choses en soi” peut aboutir aux pires délires réactionnaires ; quant aux idéalisations des beautés cycliques elles ne font pas mieux, mais dans des versions soit naturalistes, soit futuristes. »

Je suis ressorti.e de chez Alexandre et j'ai appelé le Centre social de la rue des Envierges, Brigitte était sur place et m'a engueulé.e à peine le combiné au bord des lèvres. Je la dérangeais, parce qu'avec une équipée de voisines elle était en train de préparer le repas de la fête de la cité Piat-Faucheur-Envierges qui a lieu demain. « On s'attend à servir plus de deux cents couscous, donc j'ai pas que ça à faire de te causer dans le poste, mais si t'as envie de filer la patte, dépêche-toi de rappliquer, y'a encore tous les gros légumes à éplucher », c'est ce qu'on est donc en train de faire.

Babaly NARSOUACK


[1] Freddy Gomez, Dédicaces. Un exil libertaire espagnol, 1939-1975, Rue des cascades, 2018, p. 71.

[2] Freddy Gomez, op. cit. p. 109.

[3] Freddy Gomez, op. cit. p. 109.

[4] Voir Apprentissage par récompense ou par punition : quelles différences ? Synthèse d'un article paru dans Nature Communications par des chercheurs issus du CNRS – notamment du Groupe d'analyse et de théorie économique. CNRS (septembre 2015) www.inshs.cnrs.fr

[5] Voir Biologie du plaisir. Sciences de la vie et de la Terre, Académie de Versailles, https://svt.ac-versailles.fr

[6] Voir le physicien quantique Carlo Rovelli, L'Ordre du temps, Flammarion (2019).

[7] Freddy Gomez, op. cit., p. 109.

[8] Stanislas Dehaene, directeur scientifique de NeuroSpin, Institut des sciences du vivant (Commissariat à l'énergie atomique, CEA) : animateur du laboratoire de neuro-imagerie cognitive, par ailleurs membre du Collège de France, chaire de psychologie cognitive expérimentale, et président du Conseil scientifique de l'Éducation nationale où il est également animateur du groupe « Évaluations et Interventions ». A notamment écrit Le Code de la conscience, Odile Jacob, 2024.

14.06.2026 à 10:16

Marx va avoir raison

F.G.

« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance », Dante. On croyait qu'il s'était trompé. Marx va avoir raison. Pas tout à fait comme il pensait dans le détail, mais dans l'idée générale quand même. L'idée générale : le développement des forces productives engendre une modification des rapports de production qui les accompagnent, jusqu'au point d'une mise en contradiction insoluble dans le cadre du mode de production en place. Annonce d'une crise terminale totalement endogène puisque (…)

- En lisière
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« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance », Dante.

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On croyait qu'il s'était trompé. Marx va avoir raison. Pas tout à fait comme il pensait dans le détail, mais dans l'idée générale quand même.

L'idée générale : le développement des forces productives engendre une modification des rapports de production qui les accompagnent, jusqu'au point d'une mise en contradiction insoluble dans le cadre du mode de production en place. Annonce d'une crise terminale totalement endogène puisque le capitalisme produit lui-même les tensions internes, qu'il rattrape un temps à coup de remaniements historiques, mais qu'il finit, passé un certain seuil, par ne plus pouvoir accommoder. Dans le long terme, le capitalisme creuse sa propre tombe – on appelle ça « la dialectique ».

Le détail : le passage par les stades successifs de la manufacture, de la fabrique et de la grande industrie conduit à d'énormes concentrations ouvrières dans les lieux de la production. On ne rassemble pas impunément de telles masses exploitées, opprimées, au lieu même de leur oppression. Les ouvriers se parlent, prennent conscience – des choses –, forment une conscience – de classe –, s'organisent. Une force énorme se constitue, qui surmonte la déréliction du travailleur seul sur le « marché du travail » – forcément défait dans le face-à-face inégal avec le capital. Dans le bagne usinier, le capital produit lui-même son ennemi mortel, ses jours sont comptés.

À ceci près qu'un siècle et demi plus tard, on en est toujours à les compter. La première montée révolutionnaire, celle du début du XXe siècle, qui correspond à un degré critique d'organisation ouvrière, est réduite par la répression et le fascisme. La seconde, en sortie de 2e guerre, est anesthésiée par l'entrée dans la consommation de masse : diffusion large du niveau de développement matériel, sortie du prolétariat de l'état de misère – et l'on découvre de nouvelles armes du capitalisme qu'on n'avait pas soupçonnées : les salariés ne sont plus uniquement tenus par l'aiguillon de la faim mais par des voies sucrées autrement pernicieuses. Alors l'aliénation n'en finit plus de s'approfondir. Quelques décennies plus tard : avion, téléphone portable, réseaux sociaux, séries, dans le même temps où le capitalisme restructure en profondeur ses rapports de production après que le succès industriel du fordisme lui a fait entrevoir à nouveau le péril des masses ouvrières concentrées : automatisation, robotisation, délocalisation, précarisation, atomisation.

On pouvait – on devait – continuer à être marxiste, mais pas à croire à cette première dialectique. Il a fallu regarder ailleurs pour discerner de nouvelles potentialités de renversement endogène. Par exemple du côté de l'écocide. Le capitalisme détruit les conditions de la vie humaine sur Terre. Le lien causal ne fait pas encore l'objet d'une conscience très largement partagée, mais ça viendra. Car les effets sont d'une ampleur croissante, impossibles à cacher, et rien ne stimule la production des idées comme l'aiguillon (cette fois) de l'angoisse – et le barrage du capitalisme vert, de la transition et des pistes cyclables aura du mal à l'endiguer.

Mais ça va prendre du temps. Le temps des pistes cyclables donc, celui des intellectuels retardataires et retardateurs aussi, celui des renoncements enfin. Car il va falloir beaucoup renoncer : avion, téléphone portable, réseaux sociaux, séries, donc. Nous ne sommes pas prêts. Jean-Marc Jancovici explique à Léa Salamé qu'il faudra en venir à un quota de trois ou quatre vols long courrier pour toute la vie, Salamé répond que trois-quatre par an, c'est quasiment la dictature – son cerveau n'était pas prêt, n'a pas reçu l'information, ne pouvait pas la recevoir. Bien sûr, c'est Léa Salamé, c'est-à-dire comme un mètre-étalon de la bêtise journalistique, déposé à Radio-France plutôt qu'au Pavillon de Breteuil à Sèvres, mais l'idée est la même – et les conditions de conservation aussi satisfaisantes. Le problème étant ici que, pour l'heure, l'étalon donne assez bien la mesure en vigueur dans la plus grande partie de la population. Faire renoncer, mettre en rapport l'évitement de l'écocide, la nécessité vitale de renoncer et l'impératif de sortir du capitalisme : ce sera la grande tâche politique du futur (commence maintenant). Autant dire que l'issue de la course de vitesse est incertaine – il suffit de se demander ce que sont les vitesses comparées de l'écocide capitaliste et de l'idée renonçante dans les esprits. On a déjà vu des compétitions mieux engagées. Peu importe, on courra quand même, parce qu'on n'a pas le choix de ne pas courir.

Dialectique de l'IA

Sauf que voilà du nouveau, du qu'on n'avait pas vu venir. L'IA, l'Intelligence artificielle. « Du lourd est en train d'arriver ». C'est Matt Shumer qui parle – créateur et patron de OthersideAI. De tous côtés, le papier est dit « viral » – il n'est pas sûr que ce soit un compliment, plutôt la suggestion qu'ayant séduit trop d'analphabètes, il perd beaucoup de sa distinction. En matière de distinction, on n'en remontrera pas aux petits marquis de Grand Continent. Qui diffusent à leur tour mais en faisant les entendus, et avec quelques commentaires d'une technicité blasée – ils en sont. Être blasé, règle n° 1 : ne pas céder aux alarmismes à grande audience, les moquer comme tels avec condescendance, laisser les paniques au vulgaire.

Il faut bien avouer que dans le texte de Shumer, le vulgaire a de quoi se faire du mouron. Le vulgaire, s'entendre : du vulgaire déjà haut de gamme. Car Shumer annonce à une tranche considérable de cadres, et même des supérieurs, qu'ils vont bientôt avoir à faire leurs cartons : rendus dispensables. Il le dit de première main puisqu'il se voit lui-même déclassé par ses propres produits, en tout cas dans le registre de son activité proprement technique. C'est que désormais l'IA s'auto-engendre – s'auto-code. Gunther Teubner, un étonnant juriste et sociologue du droit allemand, avait trouvé un mot à coucher dehors pour désigner ce moment critique où un processus s'affranchit de ses conditions initiales, et notamment de ses créateurs originels, pour s'autonomiser, croître endogènement, et finir par dominer ses promoteurs mêmes : « take-off autopoïétique », dit-il. L'IA, semble-t-il, connaît donc son take-off autopoïétique : elle s'écrit toute seule.

Régis Portalez est un polytechnicien bizarre, qui a additionné l'X non pas des Mines ou des Ponts mais d'une certification de soudeur. Il s'est retiré à la campagne pour faire des tours de potier, mais continue de coder sur les bords parce qu'il faut bien vivre. Et lui aussi voit venir du lourd : « il y a six mois peut être, je croyais l'IA à peine capable de remplacer les tâches subalternes qu'un junior confie au stagiaire (…) Et puis il y a deux semaines, j'ai demandé à l'une d'entre elles d'écrire entièrement un programme que j'envisageais de mettre un jour et demi à écrire (…) Une tâche libre, donc entre guillemets créative, mais très contrainte par la technique. En une minute trente à peine, j'avais un code qui compile et qui s'exécute, testé, documenté et fonctionnel ».

Grand Continent fait une moue chichiteuse : pas de généralisation hâtive, pas d'extrapolation linéaire, coder est une activité très spécifique, par nature disposée à la formalisation, donc à une prise en charge IA. Les codeurs font du foin parce que d'une certaine manière ils étaient voués à se trouver en première ligne quand débarquerait l'IA « créative » – et ces ballots n'y avaient pas pensé. Les voilà donc à écrire des textes tout « viraux » d'inquiétude.

Shumer a beau coder, il n'en a pas moins un ersatz de vie sociale. Comprendre : il a des « connaissances » qui ne codent pas. Des avocats d'affaires par exemple – comme tout le monde. Or l'ami avocat d'affaires commence à mesurer l'ampleur des dégâts : « C'est comme avoir une armée de collaborateurs immédiatement disponible. » Et l'ami de s'aviser que « sous peu, l'IA sera capable de faire la plupart des choses qu'il fait ». Suit une liste des professions alignées : développeurs et conseil juridique, donc. Mais aussi : analystes financiers, diagnosticiens médicaux, services clients, consultants de toutes espèces. Et pour la bonne bouche : « writing and content » – rédacteurs de notices variées, de rapports en tout genre. Journalisme – délice. Et sans doute très bientôt : scénaristes, dialoguistes, paroliers, traducteurs (déjà inquiets), littérateurs de prix mondains. Auxquels il faudra sans doute ajouter : graphistes, musiciens, créateurs de vidéos et, pourquoi pas, réalisateurs, maintenant que Bytedance nous fait des clips de Kanye West ou des vidéos de Tom Cruise et Brad Pitt sans Tom Cruise ni Brad Pitt.

Il y a trois décennies, Robert Reich, l'un des intellectuels en toc du clintonisme, s'extasiait au spectacle de la nouvelle « classe créative », les « manipulateurs de symboles », annonciateurs du grand mouvement de restructuration de la division internationale du travail porté par la mondialisation, qui laisserait le cambouis des fabriques aux « autres » et nous réserverait les joies du design et du blueprint. Soit le redéploiement à l'échelle mondiale de la division du travail princeps, tôt aperçue par Marx, entre travail de conception et travail d'exécution. Comment la « classe créative » n'aurait-elle pas battu des mains ? Toute sa sociologie, toutes les représentations avantageuses qu'elle se fait d'elle-même, l'y inclinaient. Et toutes les conséquences politiques s'en suivraient immanquablement. Car, sans surprise, cette classe – considérée en moyenne –, toute cette classe en ses organes, Libération, Le Monde, Télérama, France Inter/Culture, L'Obs nouveau ou pas, Arte, s'est admirée et célébrée autant qu'elle a été d'une indifférence de granit au sort des classes ouvrières, équarries, massacrées par les grandes transfusions de la mondialisation, subalternes résiduels à l'intérieur de la grande redivision du travail à l'extérieur. Dont la bourgeoisie « créative » conjurera les colères par tous les procédés du pharisaïsme et du racisme social réunis : ils sont obtus, n'ont pas compris que la mondialisation est bonne, ils sont contre l'Europe, ils sont complotistes, ils sont Gilets jaunes – ils sont sales et méchants.

Grande leçon matérialiste : les formes de la conscience sont données par les conditions de l'existence. Or voilà que les conditions d'existence de la bourgeoisie du Bien s'apprêtent à de grands bouleversements. Elle va savoir ce que c'est que de se retrouver du jour au lendemain renvoyée non seulement à l'inactivité mais au sentiment dissolvant de l'inutilité. Elle va connaître l'expérience qui lui indifférait au plus haut point, l'expérience des « autres » de l'intérieur, charrettes à plans sociaux, à délocalisation, à downsizing et « rationalisation » – l'expérience des dispensables. Par pans entiers, la « bourgeoisie créative », qui se croyait si importante, si centrale, et si peu concernée, est en train de devenir dispensable.

Abandonné par ses maîtres
(le bloc bourgeois dispensable)


L'explosion des capacités de l'IA, l'ampleur du déclassement qui va s'en suivre, vont révolutionner le paysage de classes comme aucun marxisme arrêté sur « la classe ouvrière sujet de l'histoire » n'aurait pu l'imaginer. Pas davantage d'ailleurs qu'une sociologie politique du « peuple des réseaux » comme celle de la FI. Ça n'est ni dans l'exclusivisme ouvriériste, ni dans une nouvelle classe réticulaire que « ça » se passe – « ça » : la formation des forces de rupture. Non pas, du reste, que tout ne puisse se rejoindre dans la marmite car, oui, il reste des bastions ouvriers combatifs, et oui, il y a des ségrégués des réseaux – des forces potentielles. Mais l'essentiel est en train de se former ailleurs : dans la démolition méthodique par le capitalisme même de son propre bloc de soutien. Celui dont le caractère sociologiquement minoritaire a toujours été compensé par le caractère symboliquement majoritaire : professions « intellectuelles », ayant droit à la parole, ayant accès à l'expression publique, ayant assurance de la considération et de la sur-représentation dans l'espace des médias, tout autant celui du cinéma, qui n'a d'yeux que pour sa propre classe, n'a d'intérêt que pour ses propres vies.

Or voilà que, dans cette classe, sans doute composite, bientôt on ne comptera plus les jetés sur la grève. Cruauté des illusions perdues. Tous ces gens ne trouvaient rien à redire parce tout leur était aimable, tout leur semblait fait pour eux. Mieux, tout leur était promis. Promesse évidemment fausse pour bon nombre d'entre eux, cadres moyens-sup qui se vivaient en fantasme comme « en étant » – puisque telle est la vraie question de la sociologie politique : non pas « être ou ne pas être », mais « en être ou ne pas en être ». Et tant pis si « en être » est remis à un horizon tellement indéfini que la retraite sera venue avant – les fantasmes de grandeur sociale ne désarment pas, même devant les verdicts du réel, même devant les statistiques qui les vouaient dès le départ à l'échec. Force de la subjectivité individualiste : « je sais bien, mais moi j'y arriverai ». Raté mon vieux, tu n'y arriveras pas. À ceci près désormais que, là où tu pouvais couler une retraite paisible en imagination continuée, tu vas te retrouver éjecté par une machine, et tout l'environnement saura te faire éprouver très fort le sentiment de ta nullité – de ta nullité dispensable. Car il ne faut pas s'y tromper : des gisements de productivité et de cost-killing aussi colossaux, le capitalisme à dominante financière va s'y ruer comme jamais il ne s'est rué. Aveuglément, écume à la bouche.

La voilà alors la nouvelle dialectique, celle à laquelle Marx ne pouvait pas penser, plus réelle et plus prometteuse que l'autre, la dialectique du développement des forces productives tordant endogènement les rapports de production jusqu'à un point critique, mais dans sa forme contemporaine : la dialectique du bloc bourgeois dispensable.

La question reste entière de savoir qu'en faire. Bien sûr, il y a déjà tous les divergents, qui n'avaient pas attendu l'IA pour se mettre en chemin, cadres à la BPI clandestinement communistes (et pas au sens du PCF…), dégoûtés de l'entreprise, étudiants saboteurs de cérémonie de diplômes, jeunes embauchés décidés à partir, polytechniciens alternatifs, auteurices et artistes en rébellion contre les institutions de leur champ, réalisatrices antifascistes fauchées, producteurs indépendants pas plus riches mais qui tiennent la ligne. Eux savent déjà où ils sont, où ils vont, et ce qu'ils ont à faire. Mais il y a tout le reste – disons-le sans ambages : troupeau d'imbéciles politiques, bataillons du macronisme, du socialisme ou de l'écologie parisienne. Car évidemment, la plupart de ces gens n'avaient jamais éprouvé la moindre raison de réfléchir un peu puisque leur condition les en dispensait, par défaut robinets à poncifs hégémoniques caparaçonnés de certitude intellectuelle – dont le discours privé était déjà à la portée d'une IA débutante, simplement capable de compiler des grumeaux de presse mainstream. Il suffit d'avoir une conversation avec un banquier, un journaliste ou mieux encore un artiste contemporain pour éprouver le vertige du bathyscaphe dans la grande fosse des Mariannes.

Mais il y a pire : leur individualisme sans rivage, qui les rend incapables d'action collective au-delà d'un « Team building » ou d'un « Happy hour » d'« After work ». La classe ouvrière de Marx avait pour elle son unité de lieu et sa concentration en masse. Rien de tout ça n'est disponible ici. L'atomisation, qui plus est vécue comme joyeusement concurrentielle, est la condition objective de cette classe – et le passage au « pour-soi » s'annonce laborieux. En fait il n'a aucune chance de se faire tout seul. Il va falloir leur parler – pas comme ça, sans doute. Mais il va falloir leur parler – pour les sortir de leur état de légumes politiques. Il paraît qu'il faut parler aux plantes, ça les aide à grandir – enfin, c'est ce qu'on dit.

Prendre en charge un nouvel état du monde social, un affect collectif confus, mais promis à se répandre comme une marée noire, le prendre en charge pour le rendre réellement commun, puis pour le mettre en forme et le construire politiquement, c'est la tâche des organisations. On regarde le côté de l'offre, et le tour d'horizon est vite fait. Soit des partis communistes révolutionnaires, indispensables, mais à faible surface, souvent immobilisés dans une orientation, et surtout une langue, ouvriéristes, qui rendent difficile une rencontre de classe hétérogène. Soit la FI, mouvement d'importance, déjà bien ancré dans la bourgeoisie moyenne intellectuelle et culturelle, dont elle est en fait une émanation, dont elle a déjà l'habitus, dont elle partage les manières de parler. Ici une rencontre, une construction sont possibles. « Vous y avez cru ; vous vous êtes fait rouler ; ce système qui vous a fait marcher est impitoyable, nous savions que d'une manière ou d'une autre il vous viendrait dessus, voilà c'est fait ; abandonnez toute espérance – ou plutôt changez-en ! »

Frédéric LORDON
2 mars 2026
« La pompe à phynance »,
blog hébergé par Le Monde diplomatique.
Illustration : Gustave Doré.

01.06.2026 à 09:03

Un vieil homme sans la mer

F.G.

Tout était lent désormais dans sa vie, pensa l'Émile en regardant les faibles flammes s'échapper des bûches du foyer. Il aurait dû se lever pour attiser le feu, mais se lever était un effort. Aujourd'hui, se dit-il, il avait fait sa part : une marche dans le froid et le vent jusqu'à l'ancienne glaisière, un rangement sommaire de la remise à outils, la fricassée qu'il s'était cuisinée pour deux jours – histoire d'être tranquille demain –, quelques courriers qu'il avait en retard. Oui, tout (…)

- Passage des fantômes
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Tout était lent désormais dans sa vie, pensa l'Émile en regardant les faibles flammes s'échapper des bûches du foyer. Il aurait dû se lever pour attiser le feu, mais se lever était un effort. Aujourd'hui, se dit-il, il avait fait sa part : une marche dans le froid et le vent jusqu'à l'ancienne glaisière, un rangement sommaire de la remise à outils, la fricassée qu'il s'était cuisinée pour deux jours – histoire d'être tranquille demain –, quelques courriers qu'il avait en retard. Oui, tout était lent désormais dans ce qu'il entreprenait : l'envie, le geste et le reste. Le souffle aussi était court, ce qui ne l'empêcha pas, avant la nuit, cette nuit qu'il craignait tant, de se servir un dernier verre et de se rouler lentement, très lentement une cigarette. En souriant, comme ça, à une idée qui, comme ça, venait de lui passer par la tête.

Ses cigares italiens sans forme, tordus, très noirs, très forts et qu'on appelait des clous de cercueil, lui manquaient à cette heure précise où, juste avant la nuit, lentement, l'Émile sentait monter en lui ce moment délicieux entre tous où, dans la plus extrême solitude, pointait une idée susceptible de le distraire un peu. Là, un clou de cercueil aurait été le bienvenu, se dit-il. Hélas, la médecine l'avait privé de ce plaisir. Et, quoique rarement, il pouvait être obéissant.


Pour être juste, l'Émile n'aimait pas les souvenirs. Depuis qu'il vivait seul dans sa vieille ferme briarde, il les congédiait dès qu'ils se convoquaient. « Pas pour moi », se disait-il. La vie est déjà pénible pour l'encombrer davantage. À la mort de sa compagne, Mathilde, qu'il avait aimée au-delà du raisonnable, il avait décidé de vivre dans le présent d'un temps sans passé ni futur, une parenthèse dont il connaissait le début mais pas le terme. Dès qu'une bribe de mémoire venait l'encombrer, il la chassait. « Non, pas pour moi, se répétait-il, la mélancolie ne me va pas. » Les seules images mémorielles qu'il tolérait, avaient trait à son enfance. Il se contentait de tenir la nostalgie à distance, en cherchant à comprendre pourquoi, à son âge respectable, il se sentait encore tributaire de ce temps d'apprentissage où rien n'avait collé.

Ce soir, pourtant, à cet instant précis où, tirant sur sa clope mal roulée, il regrettait ses clous de cercueil, c'est un retour d'enfance qui s'insinuait dans sa caboche. Insistante, précise, vive. Et plus précisément celle de son logis de la rue Piat où, seul ou avec ses deux potes, Jean-René et David, il s'inventait des aventures invraisemblables dont il n'avait plus l'idée, sauf qu'elles étaient toujours loufoques. À part comme incise de la pensée, il se demanda pourquoi, soudain, ce souvenir précis lui revenait. Et il trouva.

La chose avait sans doute à voir avec l'installation dans la maison du bout du chemin d'un nouveau voisinage : un couple de jeunes avec enfant. L'après-midi même, les récents arrivants étaient venus se présenter. Après avoir consulté un quelconque guide de sociabilité rurale, ils avaient dû se dire que ça se faisait. L'Émile leur avait parlé sans leur ouvrir le vieux portail de bois. Il se disait que ces deux hurluberlus déchanteraient assez vite de la campagne. Trop polis pour être honnêtes, les deux visiteurs s'étaient présentés sommairement. Ils venaient de la ville, la grande, ce dont il se serait douté, avec l'intention – absurde à ses yeux – de « faire lien et, si possible, commun ». Pour toute réponse l'Émile leur avait dit qu'il leur souhaitait bien du plaisir, ce qui les fit rire mais n'eut pas l'heur de les troubler. Pendant qu'ils se répandaient en banalités sur la grande ville et en lieux communs écologiques, c'est le gamin qui attira son attention. D'abord silencieux, étonnamment silencieux, il avait vu son regard se porter sur le fer à cheval qui décorait son branlant portail – c'était une manie de Mathilde d'en accrocher partout au prétexte que ça portait bonheur. Puis, levant les yeux vers lui, le gamin lui avait demandé : « Il est où ton cheval ? ». Sans réfléchir, l'Émile, qui n'avait jamais eu de cheval de sa vie, lui avait répondu : « C'est un cheval migrant – je l'appelle « Tête d'or » à cause de sa crinière. Il est libre, il va où il veut. Peut-être qu'il passera te voir chez toi. « Traite-le bien, gamin, il le mérite. » Le visage du garçon – Lucas – s'était métamorphosé. C'était celui de l'enfance quand elle fait corps avec sa quête. « “Tête d'or”, ça me plaît », dit-il avant de repartir vers chez lui, tenu de chaque main par ses parents, qui craignaient sans doute qu'il se perde.


Le retour d'enfance venait de ça, de cet échange de regards, de cette idée qui naturellement lui était venue de s'inventer un cheval du nom de « Tête d'or » avec la même appétence pour l'imaginaire que, gamin lui-même, il convoquait avec cette joie souveraine de posséder un trésor et au grand désespoir de ses parents qui y voyaient un lourd handicap qui le faisait constamment déroger au principe de réalité.

« Ils étaient comment mes parents ? », se demanda l'Émile à cette heure sans heure de la nuit où le vent soufflait si fort sur le hameau de Cormeron qu'il réveillait toutes ses hantises. Il savait qu'il attendrait longtemps pour trouver, s'il venait, ce sommeil du juste qui toujours lui avait fait défaut – et plus encore depuis la mort de Mathilde. Il mit une nouvelle bûche dans la cheminée, se versa un nouveau verre, se roula une autre cigarette et se reposa, à haute voix cette fois, la question : « Ils étaient comment mes parents ? » Un silence précéda un invraisemblable effort de mémoire pour, les yeux fermés, se remémorer leurs visages, leurs corps, leurs attitudes, leurs manières d'être, de parler et de se taire. À quoi bon tout ça ? À quoi bon ressasser un temps que le temps a heureusement effacé, rangé au rayon de l'oubli bienfaiteur. On n'est pas de sa famille, on est ce qu'on s'est fait, un homme de son temps que le temps a trahi. Et puis, il s'entendit une nouvelle fois se parler à voix haute : « Que me reste-t-il, au fond, de mes vieux ? » À peine quelques souvenirs, toujours tristes. Une mère malheureuse de vivre à côté de sa vie. Un père détruit par l'usine, mais fier d'en être un exécutant zélé. Sans conscience de son malheur, conforme à l'idée que le maître se fait de lui. Une mère soumise au travail domestique que personne n'aurait eu l'idée de reconnaître comme une servitude et qu'elle complétait de quelques ménages chez des rupins du 20e bourgeois puant d'avarice. Un père qui, à peine rentré chez lui, se vengeait des humiliations auxquelles l'usine l'avait soumis en jouant au tyranneau de foyer. Un couple d'époque, mal assorti tant au physique qu'au moral. Elle venait d'une famille de la toute petite paysannerie briarde. Il était de son 20e, le seul coin de Paris qu'il connaissait, mais sur le bout des doigts. Chaudronnier de métier, esclave de profession. Non syndiqué, votant pour « les gens qui savent ».

L'Émile sentait ses paupières lourdes désormais. Il eût été malvenu pour lui de passer son tour. Juste avant de s'endormir, c'est encore à voix haute qu'il s'entendit penser : « Je les ai détestés, mes parents, d'être ce qu'ils étaient, comme ils étaient, des cas extrêmes de ralliés passifs à l'ordre d'un monde qui les humiliait. Je ne saurais dire qu'ils ne m'aimaient pas, mais j'ose penser qu'il m'est souvent arrivé à moi de les détester. »


Au matin, c'est le froid qui réveilla l'Émile. Comme chaque fois qu'il bravait la nuit, il se sentit tout transi dans son fauteuil à oreilles. Le feu crépitait encore, mais comme une vie qui s'étiole. Dehors, il faisait encore obscur. Noir complet. Il se traîna jusqu'à la cuisine, se chauffa du lait qu'il augmenta de deux fortes cuillerées de miel et, péniblement, monta à l'étage pour rejoindre son antre. C'était une large pièce mansardée aux murs croulants de livres stockés dans des cartons ajourés pour voir leurs tanches et meublée d'une vaste table de travail, d'un canapé et d'un fauteuil en cuir de très ancienne facture. « Qu'est-ce que je fous là, se dit-il, loin de tout, abandonné à ma solitude. Pourquoi n'ai-je pas tout bazardé à la mort de Mat ? Pourquoi n'ai-je pas changé d'air, de vie, pour me faire d'autres souvenirs, les miens, des souvenirs en propriété propre, légers ? » Dans un mouvement de pensée contradictoire qu'il connaissait, la réponse ne tarda pas : « C'est sans doute qu'ici il me reste à faire et qu'ailleurs il faudrait d'abord que je me fasse à l'endroit. » L'antithèse lui sembla peu satisfaisante, mais il la retint, une fois encore, comme proposition finale. Car il pratiquait la dialectique, mais détestait la synthèse.

Il entreprit de relire quelques pages au hasard du Vieil homme et la mer d'Hemingway, en regrettant que la sienne ne fût qu'intérieure, puis, enfin distrait de soi et enroulé dans une couverture de grosse laine, il avait fini par s'endormir vraiment au petit matin. À peine deux heures, en fait. En clair, une fois encore, il s'était arrangé avec son sommeil pour qu'il ne lui volât pas trop de temps. Sachant qu'il ne comptait pas en excès, il avait décidé de pratiquer un somnambulisme actif.


L'Émile buvait par ennui mais avec entrain au bistrot de Cormeron. En attendant que, dans le brouhaha matinal du lieu, lui vienne sa phrase du jour. Aujourd'hui elle avait de quoi satisfaire les pochtrons de la petite bande : « Quitte à mourir, je préférerais que ce fût sous un nom d'emprunt pour ne pas avoir à revoir ma famille au cimetière. » On ria autour de lui, ce qui le ravit. Moi, je la notai. Comme d'habitude. Il faut dire que j'écris comme ça, sur le vif, à partir de quelques notes jetées sur un carnet. Je les laisse infuser et à l'occasion j'y puise mon matériau. Par la suite, nous nous étions rencontrés à l'occasion d'une fête de village. Foireuse, la fête, comme souvent. Juste l'occasion de fêter quelque chose et de boire. Là c'était la Saint-Jean, si je me souviens bien. À vrai dire, ce très solitaire Émile m'intriguait depuis qu'un petit héritage nous avait permis, à ma compagne et à moi, à la fin des années 1990, d'acheter une maison briarde au Bourg-du-Haut, à deux pas de Cormeron. C'était un pied à terre campagnard, rien de plus. Aucune intention, chez nous, de nous ancrer au terroir. Trop urbains pour cela, sans doute.

En découvrant le lieu et plus encore en l'arpentant, j'avais repéré, à diverses reprises, l'Émile. Il est vrai qu'il était l'un des rares vieux du village à s'adonner à la marche en solitaire. De loin, pourtant, elle semblait peuplée, sa marche, tant sa gestuelle était active. Comme s'il discourait en s'adressant à des acolytes de déambulation ou à sa Mathilde. J'y voyais une manière de résister à sa solitude, et c'était probablement cela.

Le café – « Chez Gina » – fit le reste. D'étape en étape, il nous rapprocha. « T'écris toujours, bonhomme ? », me dit-il un jour où, effectivement, j'étais courbé sur mon ouvrage. « Oui, des notes, comme elles me viennent. Comme ça. Pour capter les humeurs de mon temps intérieur, rien de plus. » Le bonhomme sembla se satisfaire de ma réponse sans chercher à en savoir davantage.

De fil en aiguille, l'Émile s'attacha à moi, à nous. Il nous trouvait, nous dit-il un jour de confidence, « un peu au-dessus de la moyenne des habitants du coin ». Et ajouta, songeur : « Comme moi, en somme ; comme ma Mathilde aussi. » Le bistrot fut notre lieu de rencontre préféré. Bientôt, l'Émile s'y laissa aller, mezza voce, à quelques confidences sur sa jeunesse.

– Tu sais, me dit-il un jour où il avait décelé mes inclinaisons libertaires, j'ai connu du beau monde du temps de “l'anarchie populaire”.
– C'est quoi, ça ? ai-je demandé.
– Un ferment qui s'est perdu. Maintenant, les anars, c'est des bac plus cinq. Ou plus. Moi, je te parle d'un temps où l'anarchie, vulgaire je te l'accorde, irriguait un petit peuple de durs à cuire instruits de quelques principes, âpres à la tâche et fraternels. Ils avaient les mains calleuses et l'esprit canaille. Tout pour me plaire, en somme.

C'est ce jour que j'appris que l'Émile, qui en faisait sacrément moins, avait quatre-vingt-cinq ans passés.
– Tu rigoles, compagnon !
– Non, jeunot, je tiens mes statistiques à jour.

Puis, de fil en aiguille, il m'accorda le privilège de visiter son antre, ce qui n'était pas dans ses habitudes de solitaire enkysté dans ses souvenirs. Là, je découvris un monde en désordre, mais riche de trésors.
– Tu prends ce que tu veux, ça évitera la benne.
– Tu n'as pas de descendance ?
– Non, l'ami, ça évite les désillusions. Je suis le dernier d'une dynastie peu glorieuse.


Six mois plus tard, l'Émile tira sa révérence sans l'avoir prévue. La mort vint, dit-on, paisible, devant l'âtre de ses solitudes, une nuit sans lune d'un interminable hiver. J'appris qu'il n'avait ni souffert ni accéléré son trépas. Une belle mort, en somme, de celle qui ne contrarie pas. Peut-être que, ce soir-là, il avait pensé à « Tête d'or » et à la quête du jeune Lucas pour le retrouver. Les quêtes les plus belles sont les plus désespérées.

Freddy GOMEZ

25.05.2026 à 09:25

Mariátegui ou le socialisme indigène

F.G.

■ Premier théoricien marxiste d'Amérique latine, José Carlos Mariátegui n'en demeure pas moins largement méconnu en Europe. Portrait d'un homme qui a œuvré, sa trop brève vie durant, à penser et mettre en place un socialisme à la fois internationaliste et ancré dans la mémoire indigène du Pérou. Lorsqu'il meurt de tuberculose en 1930, à seulement trente-six ans, celui qui sera surnommé « Amauta » (le sage, en langue quechua) est un homme aux multiples facettes. Publiciste, journaliste, (…)

- En lisière
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■ Premier théoricien marxiste d'Amérique latine, José Carlos Mariátegui n'en demeure pas moins largement méconnu en Europe. Portrait d'un homme qui a œuvré, sa trop brève vie durant, à penser et mettre en place un socialisme à la fois internationaliste et ancré dans la mémoire indigène du Pérou.

Lorsqu'il meurt de tuberculose en 1930, à seulement trente-six ans, celui qui sera surnommé « Amauta » (le sage, en langue quechua) est un homme aux multiples facettes. Publiciste, journaliste, syndicaliste, secrétaire du tout jeune Parti socialiste péruvien (PSP), éditeur et principal rédacteur de la revue Amauta, membre du Conseil général de la Ligue anti-impérialiste de la Troisième Internationale, Mariátegui se trouve à l'avant-garde des luttes. Premier marxiste d'Amérique latine pour certains (Antonio Mélis), Gramsci latino-américain pour d'autres, figure centrale de la gauche péruvienne quoi qu'il en soit, José Carlos Mariátegui s'impose tant par l'étendue de son œuvre que par son activisme débordant. Il est pourtant, eurocentrisme oblige, très largement méconnu en Europe et dans le cadre des discussions sur le marxisme en général. Retracer le parcours d'un autodidacte qui allait profondément bouleverser le paysage politique de son pays et les formulations révolutionnaires sur le continent entier est l'occasion d'un hommage, mais surtout d'une invitation à sans cesse penser à nouveau frais nos mots et nos slogans en les plongeant dans la pratique des luttes.

Le 8 juillet 1919, une foule immense faite d'ouvriers du textile ou du syndicat des boulangers, de dockers et d'autres travailleurs se rassemble spontanément à Lima. Exultant, enthousiaste, elle se dirige vers le bâtiment du journal La Razón et fait un triomphe aux tout jeunes journalistes du seul quotidien ayant appuyé les grandes grèves de masse du mois de janvier et la grève générale du 27 mai. Le gouvernement oligarque de Pardo est tombé le 4 juillet, renversé par un coup d'État, et c'est désormais Augusto Leguía qui est aux affaires. Il a accordé la journée de 8 heures et, en ce jour, vient de faire libérer les leaders ouvriers emprisonnés depuis le 26 mai. L'ambiance est électrique. Devant les locaux du journal, un journaliste métis, aux traits effilés et boitant de la jambe gauche, regarde la foule. Son nom est José Carlos Mariátegui : il a vingt-cinq ans et fait son entrée officielle dans les rangs de la gauche de combat. En tant que membre du Comité de propagande socialiste, puis du Comité pour la baisse du prix des subsistances, il a déjà participé à un organe de masse faisant le lien avec 30 000 ouvriers et travailleurs qui vient d'imposer ce qui semble être une lourde défaite à l'oligarchie terrienne traditionnelle.

La joie sera pourtant de courte durée, le nouveau président ne goûtant que fort peu les critiques que Mariátegui et ses amis ne manquent pas de faire à son gouvernement. Avec les premières répressions contre les syndicalistes et les organisateurs ouvriers viennent les pressions du gouvernement : Mariátegui et son ami de toujours, César Falcón, doivent être envoyés respectivement en Italie et en Espagne comme émissaires de propagande du Pérou, ou être incarcérés. Le 8 octobre 1919, Mariátegui prend la mer en direction de l'Europe ; il en reviendra profondément changé. Selon ses propres mots, il y épouse « une femme et quelques idées ». L'autodidacte attiré par les provocations mondaines y opère sa mue, sa transformation de journaliste socialisant en acteur central de la lutte des classes au Pérou.

L'âge de pierre

José Carlos Mariátegui est né en 1894 à Moquegua, d'un père de bonne famille et d'une mère fille de petits agriculteurs indiens. Abandonnée par son mari, qui meurt rapidement, Maria Amália La Chirra élève ses enfants seule, survivant avec son salaire de modiste. Très tôt, la santé fragile de son deuxième fils se révèle : un accident d'école, puis une poliomyélite clouent le petit José Carlos au lit de 1902 à 1904. Cette période difficile est toutefois l'occasion pour lui de profiter de la bibliothèque laissée par son père – seule marque de l'existence paternelle dans l'éducation de Mariátegui, l'accès aux livres lui ouvre le monde de la lecture : il dévore les ouvrages les uns après les autres et tente même d'apprendre, seul, le français. Cet épisode est d'autant plus crucial pour le futur dirigeant politique qu'il forge son appétit insatiable de connaissance. À quatorze ans à peine, une fois finie l'école primaire, Mariátegui commence à travailler : il entre d'abord au quotidien La Prensa comme ouvrier typographe, s'inscrivant ainsi, sans le savoir, dans la longue lignée des ouvriers passés de la composition des pages à leur écriture. Se distinguant par son esprit, il gravit les échelons : il intègre la rédaction en 1912, publie son premier article à dix-huit ans et se voit attribuer la couverture des interventions de police et les faits divers. Puis, sous le pseudonyme de Juan Chroniqueur, une chronique de la vie mondaine où ses bons mots lui valent de fréquenter le beau monde et les champs de course. Mariátegui dira plus tard qu'il était alors un « littérateur infecté de décadentisme et de byzantinisme fin-de-siècle ».

Son intérêt pour la politique prend un tour nouveau en 1916, lorsqu'il intègre la rédaction d'El Tiempo en tant que chroniqueur politique. Journal d'opposition au président oligarque Pardo, il rassemble alors largement les partisans d'un changement politique. Dans l'aile gauche de l'opposition, Mariátegui commence à fréquenter des agitateurs ouvriers, comme Carlos Del Barzo, et leur référence commune au grand auteur anarchisant Manuel González Prada [1] influence la création de la revue Nuestra Época. Sobrement sous-titrée « revue de combat », elle sera interdite après quelques numéros seulement. Les années 1912-1921 marquent un tournant par l'entrée en scène d'une force nouvelle sur l'échiquier politique péruvien : les ouvriers, sous influence des publications et des immigrés hispaniques, s'organisent selon les principes de l'anarcho-syndicalisme et suivant le modèle de la CNT espagnole, fondée en 1910. La revendication de la journée de 8 heures, la Révolution mexicaine, et bientôt les nouvelles de la Révolution russe, se combinent à une agitation étudiante des fils de la bourgeoisie urbaine qui traverse le continent. Ce contexte de croissante agitation est le berceau dans lequel Mariátegui opère son incubation politique. Les troubles de la fin de 1918 et les grèves de l'année suivante le font entrer pleinement dans le combat socialiste – c'est le signe de la fin de ce qu'il appellera, en 1929, son « âge de pierre ».

L'Europe comme apprentissage

Le Vieux Monde que visite Mariátegui en exil sort à peine de la Grande Guerre, qui marque la fin des empires centraux allemand et austro-hongrois, l'imposition d'un nouvel ordre international et l'irruption tant des questions nationales que des luttes révolutionnaires sur la scène mondiale. Il y a la Révolution russe de 1917, et l'enthousiasme que provoque l'instauration de la République des Soviets dans les organes du mouvement ouvrier européen, mais aussi les différentes révolutions avortées ou réprimées : l'écrasement du mouvement spartakiste et l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le massacre de la République des Soviets, l'échec de l'Armée rouge devant Varsovie, les grèves des mineurs anglais et des cheminots français… Hors d'Europe, ce sont les révoltes en Inde, en Syrie, la révolution en Chine et le congrès de Bakou des peuples d'Orient en 1920. L'atmosphère est à la transformation de la société, aux bouleversements émancipateurs. L'Italie fait alors figure, pour Mariátegui, d'« épicentre de la révolution mondiale », et les débuts, puis l'accession du fascisme au pouvoir lors de la marche sur Rome du 29 octobre 1922, marquent une inflexion majeure : « Ainsi s'est terminée la période révolutionnaire et a commencé la période réactionnaire », écrit-il. Les occupations d'usines et les grèves secouent rudement le nord de l'Italie autour des importantes concentrations ouvrières que sont Turin et Milan, notamment dans les usines Fiat en septembre 1920. En compagnie de l'ami César Falcón, il assiste en janvier 1921 au Congrès de Livourne, qui voit le Parti socialiste italien se scinder entre l'aile réformiste et l'aile révolutionnaire, qui s'en va former le Parti communiste italien, rattaché à la Troisième Internationale.

L'Europe est l'occasion pour le socialiste de faire ses « classes » en marxisme, à la fois comme témoin et lecteur. Il se saisit de Marx, Engels, Lénine, Boukharine et Nietzsche, se lie au philosophe Benedetto Croce, qui lui fait découvrir le théoricien français du syndicalisme révolutionnaire Georges Sorel, par lequel Mariátegui s'initie à Bergson et à une approche stratégique et théorique du marxisme profondément originale. L'avènement du fascisme lui fait quitter l'Italie, non sans avoir fondé avec Falcón et deux autres compatriotes une « cellule communiste péruvienne » éphémère dont l'objectif est la préparation de l'action socialiste au Pérou. Désormais, l'apprentissage organisationnel et théorique est aligné sur un objectif : l'action révolutionnaire au Pérou.

Organisateur de la culture et de la classe ouvrière

Mariátegui, Anna Chiappe, son épouse, et leur fils débarquent le 18 mars 1923 au Pérou. Il entre rapidement en contact avec le mouvement ouvrier qui s'organise : il s'agit pour Mariátegui d'opérer « la traduction pratique en termes nationaux et latino-américains des conclusions programmatiques » auxquelles il est arrivé à la fin de son séjour en Europe. Son engagement prend d'abord la forme d'un cycle de conférences dans l'Université populaire González Prada, fondée en 1921 sous l'impulsion des anarchistes. Son orientation socialiste et internationaliste s'exprime via une lecture marxiste des événements révolutionnaires européens, dans une optique d'éducation populaire : la formation politique y est toujours axée sur les relations entre le niveau national et la réalité internationale. La pensée de Mariátegui commence alors à cerner la dimension systémique de l'action politique dans un monde capitaliste : « […] la civilisation capitaliste a internationalisé la vie de l'humanité, elle a créé entre tous les peuples des liens matériels qui établissent entre eux une solidarité inévitable. L'internationalisme n'est pas seulement un idéal ; c'est une réalité historique. […] Le Pérou, comme les autres peuples américains, n'est pas, par conséquent, hors de la crise : il est à l'intérieur. […] Une période de réaction en Europe sera aussi une période de réaction en Amérique. Une période de révolution en Europe sera aussi une période de révolution en Amérique. »

Il faut imaginer ce qu'est le Pérou en 1923 pour prendre la mesure de l'ampleur de la tâche à laquelle s'attelle notre homme : répression féroce du gouvernement Leguía, pas ou très peu de vie intellectuelle dans une université amorphe, pas de bibliothèques ni de statistiques de qualité permettant d'évaluer la réalité sociale du pays. Il faut également souligner la désorganisation militante, en dépit des efforts des libertaires. Un jeune leader issu du mouvement pour la réforme de l'université commence à mobiliser la petite bourgeoisie et les couches les plus urbaines du prolétariat en prêchant quelque nationalisme socialisant et anti-impérialiste : Victor Raúl Haya de la Torre [2]. Mariátegui se rapproche de cette étoile montante péruvienne ; lorsque celle-ci prend l'exil en 1924, José Carlos Mariátegui est chargé de la rédaction de la revue Claridad, initiée pour coordonner les différentes universités populaires que tentent de créer les militants syndicaux et politiques. Il travaille tant avec les anarcho-syndicalistes, farouchement opposés à toute action politique partisane – mais dédiés à l'éducation et l'organisation d'une contre-culture à travers des centres ou des festivités régulières qu'organise la Fédération ouvrière locale – qu'avec des couches radicalisées de la petite bourgeoisie nationale. Il collabore par ailleurs à deux revues dans lesquelles il publie régulièrement des articles, réunis en 1925 en un premier livre : La Escena contemporanea.

Réfugié au Mexique révolutionnaire, Haya de la Torre fonde en 1924, sur le modèle du Kuomintang chinois, l'Alliance populaire révolutionnaire américaine afin d'unifier à l'échelle du continent la lutte contre l'impérialisme américain. Mariátegui en devient membre – et c'est pour participer, aux niveaux théorique et culturel, à l'effort d'énonciation d'une politique de rupture qu'il lance, un an plus tard, une maison d'édition puis, en 1926, le périodique Amauta. Il écrit dans le premier numéro : « L'objet de la revue est de poser, éclairer et connaître les problèmes péruviens à partir de points de vue doctrinaires et scientifiques. Mais nous considérerons toujours le Pérou dans le panorama mondial. Nous étudierons tous les grands mouvements de rénovation politiques, philosophiques, artistiques, littéraires, scientifiques. Tout l'humain est nôtre. »

Comme il l'annonce dans le même texte, la revue n'entend pas ouvrir ses colonnes à toutes les opinions : « [Amauta] produira ou précipitera un phénomène de polarisation et de concentration. » Il est explicitement question de mettre à disposition, de distribuer des informations, des prises de position, des textes tant sur le Pérou que sur d'autres pays. Seront ainsi publiés, pour la première fois dans ce pays de l'ouest de l'Amérique du Sud, des textes d'André Breton, Maxime Gorki, Marx, Lénine, Freud, Rosa Luxemburg, Romain Rolland, Ernst Toller ou Léon Trotski. Le rôle de diffusion et de publication de textes tant politiques que littéraires n'est pas neutre : il s'agit de rattraper le retard culturel péruvien tout en créant un espace pour le débat et la formation politique. Fondamentalement, l'impératif est de se doter des armes nécessaires à la critique pour répondre à la nécessité politique et économique. On retrouve ici l'effort de Mariátegui, entre son retour et sa mort, essentiellement organisé autour de deux axes : penser de manière dialectique, dynamique, marxiste, la situation du Pérou (l'ancrage temporel, matériel, idéologique, etc.) en relation avec les mouvements de la politique et de l'économie mondiale. C'est ce que le sociologue écosocialiste Michael Löwy a appelé une « synthèse dialectique entre l'universel et le particulier, l'international et l'Amérique latine ».

Une clarification politique s'opère alors, contre la volonté de Mariátegui et du fait d'Haya de la Torre, qui transforme l'APRA en parti politique interclassiste sous hégémonie petite-bourgeoise, le poussant ainsi à rompre avec le mouvement pour former un Parti révolutionnaire, c'est-à-dire un parti ouvrier et paysan. C'est ainsi que naît le Parti socialiste péruvien en octobre 1928, dont il est secrétaire général. Aussitôt, le PSP demande son affiliation à la Troisième Internationale, en cohérence avec son internationalisme affiché et la dimension marxiste de son programme. La rupture avec l'APRA s'affiche en parallèle de l'effacement progressif des anarcho-syndicalistes, par trop rétifs à la lutte politique. Mariátegui et son groupe vont s'engouffrer dans la brèche afin de proposer leur stratégie de massification : lancement du quotidien Labor, extension d'Amauta, adressé aux ouvriers et paysans pour rendre compte de leurs luttes ; création, le 17 mai 1929, de la Confédération générale des travailleurs du Pérou – un an plus tard, elle comptera près de 58 000 travailleurs industriels et environ 30 000 Indiens dans la fédération indigène.

Socialisme indo-américain et communisme inca

Les pages d'Amauta vont être le réceptacle d'une série d'articles mettant au centre de l'attention la question indienne, en 1926–1927. Ils forment le cœur des deux premiers chapitres des Sept Essais d'interprétation de la réalité péruvienne, le magnum opus de Mariátegui, qui paraît en 1928. Car l'originalité du penseur n'est pas à rechercher dans son énergie militante ni même dans la particularité de son parcours – d'autres ont été aussi dévoués, ou sont partis de plus bas – ; elle se trouve dans sa position face à la réalité péruvienne et la stratégie révolutionnaire qui doit y être organisée. Parti du Pérou, son approche du marxisme n'est pas seulement déterminée par le contexte antipositiviste et anti-économiciste hérité de son passage en Italie ; elle se définit aussi par rapport à une position géographique, un positionnement dans le système-monde capitaliste où l'insertion des périphéries se fait à l'avantage exclusif des puissances centrales (les marges étant confinées à un rôle de colonie, de fournisseur de matières premières). C'est la situation de dépendance structurelle du Pérou au sein du capitalisme mondial qui doit être le point de départ de l'analyse, mais cela seulement en assimilant également les caractéristiques nationales héritées de la Conquête, puis de la Colonie, et enfin de la République oligarchique. Il s'agit d'embrasser les diverses temporalités des institutions régissant la société péruvienne au profit d'une classe de propriétaires terriens féodaux et de bourgeois à la solde des puissances impérialistes, mais aussi les diverses temporalités des luttes. Ce n'est pas chose aisée, et cela n'est possible que parce que Mariátegui prend résolument le parti de démarrer des faits, de les lire de manière critique sans toutefois verser dans le dogmatisme. « Le socialisme n'est pas […] une doctrine indo-américaine. Mais aucune doctrine, aucun système contemporain ne l'est ni ne peut l'être. Et le socialisme, bien qu'il soit né en Europe, comme le capitalisme, n'est pour autant ni spécifiquement ni particulièrement européen. C'est un mouvement mondial, auquel ne se soustrait aucun des pays qui se meuvent dans l'orbite de la civilisation occidentale. »

Le socialisme, et le marxisme en particulier, doivent être recréés, renouvelés à la lumière de la réalité à laquelle on prétend l'appliquer. C'est pour cette raison que Mariátegui accorde dans son œuvre une place aussi centrale à la question des Indiens comme à celle de la terre. Héritières de cinq cents ans de lutte, les communautés incas ont su préserver leur organisation fondée sur la propriété commune de la terre et l'organisation collective du travail. Le « communisme inca » dont parle Mariátegui est donc ancré dans les racines profondes du Pérou contemporain, survivance de cinq siècles de répression et de massacres. « Le socialisme est présent dans la tradition américaine. L'organisation communiste, primitive, la plus avancée que l'Histoire ait connue est l'organisation inca. » La stratégie révolutionnaire de Mariátegui va alors consister à organiser les masses indiennes et prolétaires en vue d'un objectif unificateur : la constitution d'un Pérou « intégral », qui ne se construise pas sur les divisions héritées de la Conquête, qui mette à bas les murs érigés par des élites trop obnubilées par l'éclat européen pour voir la richesse de leur propre pays. C'est véritablement un projet de nation réconciliée, construisant à partir de son passé le plus enraciné, un ordre social juste pour le futur. « Nous ne voulons certainement pas que le socialisme soit, en Amérique, calque et copie. Il doit être création héroïque. Nous devons donner vie, avec notre propre réalité, dans notre propre langage, au socialisme indo-américain. Voilà une mission digne de la nouvelle génération », écrit-il pour le texte commémorant les deux ans de la revue.

Sa position entre en franche contradiction avec la direction stalinienne promue par la Troisième Internationale : lorsqu'il meurt, en 1930, sa doctrine est rejetée au profit de la ligne isolationniste décidée à Moscou pour tous les partis communistes. La pensée de Mariátegui va être qualifiée de « populiste » et les relents de « mariateguisme » taxés de « déviations » jusque dans les années 1950. La démarche de Mariátegui et ses écrits n'en vont pas moins refaire surface une décennie plus tard. Pas seulement grâce au renouveau théorique que produit la révolution cubaine, mais aussi du fait de la richesse de son œuvre, où pratique politique et production théorique se combinent dans une stratégie révolutionnaire englobante. Son héritage est, entre autres, revendiqué par les penseurs décoloniaux, qui se réclament d'un savoir qui ne soit plus eurocentriste et s'affranchisse de toute colonialité.

Mariátegui est précurseur autant que passeur, et c'est dans cet intervalle, comme organisateur et intellectuel, qu'il s'avance comme exemple. Ses camarades de la CGTP lui font ainsi, à sa mort, le plus brillant des hommages : « Mariátegui est un des hommes de nos rangs. Il y a milité avec la plus grande abnégation. Il est venu à notre classe, libre de toute compromission, de tout lien avec la classe qu'il a combattue. Ni journaliste de journal bourgeois ni membre de l'Université, Mariátegui est et restera un intellectuel prolétaire. »

Jean GANESH [3]



18.05.2026 à 09:59

Digression sur l'inactuel

F.G.

L'actualité nous pèse comme une chape. Elle nous arase le cerveau, nous ramollit les neurones, nous dévore le peu d'énergie qu'il nous reste. C'est que nous en sommes dépendants – comment pourrait-il en aller autrement quand le monde brûle et que, chaque jour, ici ou là, des dingues galonnés et plus ou moins tarés attisent les brasiers de la haine de l'altérité ? Il faut bien suivre, non ? Pas pour comprendre, juste pour ne pas perdre le fil de l'horreur qui nous plombe au quotidien. Quitte (…)

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L'actualité nous pèse comme une chape. Elle nous arase le cerveau, nous ramollit les neurones, nous dévore le peu d'énergie qu'il nous reste. C'est que nous en sommes dépendants – comment pourrait-il en aller autrement quand le monde brûle et que, chaque jour, ici ou là, des dingues galonnés et plus ou moins tarés attisent les brasiers de la haine de l'altérité ? Il faut bien suivre, non ? Pas pour comprendre, juste pour ne pas perdre le fil de l'horreur qui nous plombe au quotidien. Quitte à être au bord du dégueulis.

Pour s'informer, il y a l'expertise, c'est-à-dire des types qui ne savent rien, sauf roter de plaisir à l'idée de pouvoir jacter sur BFM ou France-Info. C'est bon, pensent-ils, pour leur carrière d'ignorants diplômés. Pauvres types ! Ils passeront comme passent les modes, et par les temps qui courent, ça passe
vite. Vu ce qu'est devenu aujourd'hui le paysage audiovisuel, un égout informationnel, ils y sont à leur place pour tenir le manche et la cognée, tout ensemble, et taper comme des sourds sur ce qui branle encore, l'idée qu'un autre monde est toujours possible, contre eux et leurs jugements merdeux. Ils sont pour Netanyahu quand les Palestiniens agonisent sous ses coups de boutoir, contre Mélenchon et sa bande quand ils s'insoumettent à leurs diktats, pour Trump quand il kidnappe à la sauvage Maduro, bombarde l'Iran, dit tout et son contraire dans l'instant même où il ouvre sa grande gueule. Ce sont des singes hurleurs gagnés à l'ordre impérialiste made in USA, incapables de penser autre chose que ce que, par IA interposée, l'ordre dominant leur souffle. Des conneries que, cons eux-mêmes, ils sont incapables de décoder.

Voilà, le présent, c'est ça : un évident triomphe de la médiocrité globale et un glissement progressif de la caste dominante vers une extrême droite qui se frotte déjà les mains à l'idée d'en être bientôt l'invité permanent. Alors, dans un tel climat, s'informer est un cauchemar, sauf à se nourrir l'esprit ailleurs, notamment sur les médias de contre-information indépendants. Ils progressent, et c'est déjà bien.


Partant de là, de ce constat accablant, l'idée serait d'en sortir en faisant un pas de côté pour opérer une sorte de retour sur soi en réhabitant, le temps d'un instant, un monde imaginaire habitable. L'idée m'est venue, un matin de début de printemps où la douceur de l'air attisait une sensation de bien-être, de hors-temps. Il faut, cela dit, aller plus loin dans l'explication. J'y vais. Il m'arrive de fréquenter un square tranquille de mon quartier. J'y suis toujours accompagné d'un livre, un livre que je choisis méticuleusement dans ma bibliothèque avec la certitude que c'est assurément celui-ci, et pas un autre, qui me conviendra en cette matinée précise que je décris. Qu'on le sache, la tâche n'est pas aisée. Il faut qu'elle s'accorde à l'état d'esprit du jour, au temps qu'il fait, aux rêves ou cauchemars qui ont peuplé ma nuit précédente. Ma bibliothèque est vaste. Les humeurs qu'elle recèle s'y révèlent contradictoires, parfois antinomiques. D'où ma difficulté à m'accorder sur tel livre plutôt que sur tel autre.

À ce moment précis du choix, le besoin d'inactualité est souvent primordial. Car il faut savoir s'abstraire de son temps, réemprunter d'anciennes sentes pour décloisonner son esprit des pesanteurs accablantes d'un trop-présent dévorant. On dira que c'est une préoccupation de vieux. Je m'en fous d'autant que je suis convaincu, et depuis longtemps pour ce qui me concerne, que le présentisme est une clôture qui ignore le temps long, complexe et contradictoire de l'histoire, son passé donc, pour n'en retenir au mieux, que quelques vrais ou faux remèdes apparemment nécessaires à apaiser provisoirement des consciences par trop livrées au zapping généralisé d'un présent sans présence et privé de tout horizon d'attente.


Ce jour, le choix fut difficile avant de devenir évident. Comme ça, soudainement. J'avais besoin d'un livre d'Henri Calet. Pour cheminer un temps avec ses solitudes de moraliste . Et plus précisément, de Contre l'oubli [1], publié en 1948, chronique d'une fin de guerre réalisée pour Combat et Terre des hommes entre 1944 et 1948, en ce moment où le soleil de la victoire crevait à peine le brouillard des chagrins. À le relire aujourd'hui, ce livre, on est saisi par son humanité profonde. Il est toujours à hauteur d'homme, c'est-à-dire de peine. La marque de Calet, c'est d'abord une manière d'accrocher le détail qui manque et navre. Pour avoir quelque chance de se sauver du naufrage sans croire à l'homme majuscule. Un modèle d'écrivain non-chrétien, mal pensant, en somme, sans opinion sur l'au-delà, anarchiste existentiel convaincu que l'existence est le contraire de l'existentialisme, comme l'humain serait le contraire de l'humanisme. C'est pourquoi il écrit comme il est : « à ras d'homme », dira-t-il dans Peau d'ours. Sans chercher jamais à le magnifier, à l'idéaliser.

Dans un des textes de ce recueil – « Les lois de l'hospitalité » –, que les ignares gagnés à « l'idée » d'un supposé « grand remplacement », ne liront jamais, Calet revient sur la suspension ou le retrait des listes, en juillet 1940, par les autorités de Vichy, de la plupart des demandes de naturalisation. Il est vrai, ajoute-t-il, que « bien des choses ont, alors, été suspendues, la liberté notamment », et se félicite de la réouverture des dossiers, en 1945, par les nouvelles autorités de ladite France Libre. « Il y a une grande besogne à accomplir – précise-t-il – mais on a quelques raisons de penser qu'elle sera écourtée considérablement par la disparition de bon nombre d'impétrants. Il faudrait aller les chercher dans les fosses communes de l'Europe de l'Est. » Du pur Calet. Comme sa conclusion : « Maintenant, on ne parlera pas de morale, mais seulement d'intérêt […] : nous avons besoin d'une main-d'œuvre du dehors. Cela est démontré. Il convient donc que la France ait au plus tôt un statut législatif de l'étranger. On désirerait que ce statut s'inspirât simplement et généreusement des lois de l'hospitalité. »

L'autre point fort – éblouissant – de ce recueil, c'est indiscutablement sa série de textes sur les « survivants de Fresnes ». Toute la manière et le talent de Calet s'y confirment. Sa quête de vérité humainement historique s'y justifie totalement. Ici pas de véritables héros, juste des hommes et des femmes sans autre qualité que d'avoir voulu échapper, le plus souvent en vain, à l'ignominie d'un temps de chasse à l'homme. C'est à traquer cette traque qu'il opère. Pour l'honneur des vaincus, mais sans emphase. Comme toujours puisque que c'est sa marque. Indélébile.


Assis sur un banc de mon square de quartier, cette énième lecture de Calet me fait soudain penser que son inactualité n'est pas étrangère à sa force, celle qui, précisément, ne s'affirme que dans l'acte de résistance à l'oubli. Et ce faisant, je ne peux que constater que le régime du présent perpétuel dans lequel nous vivons désormais en état d'urgence permanent instaure, de facto, un nouveau rapport au temps captif qu'il nous impose et dont on ne peut s'évader qu'en opérant un décentrement volontaire du regard, une sorte mise à l'écart de l'état d'enfermement dans lequel il nous maintient.

Avec la perspective illusoire de la « fin de l'histoire », cette notion de « présent perpétuel », si propre à notre basse époque, c'est à n'en pas douter un capitalisme en voie de néo-libéralisation mondialisée qui, dans les années 1990, après la chute de l'URSS et l'ouverture infinie du domaine du Marché, l'a imposée. Au forceps, à marche forcée et avec les catastrophes sociales répétées que l'on a vécues depuis. L'illusion a fait le reste, un gros reste, puisque l'adhésion à cette vision du monde de l'illimitation a conquis bien des esprits défaillants, notamment dans une jeunesse qui a fini par troquer les anciens rêves émancipateurs de ses aînés contre une entrée dans le monde de la surconsommation sans cesse renouvelée de fétiches frelatés. Parallèlement à cela, le TINA de Thatcher a fait des émules un peu partout ; des pans entiers du contre-pouvoir ouvrier sont tombés sans que cela émeuve outre-mesure une social-démocratie vite ralliée à son programme.


Dans ce monde, le futur est au cœur du présent, comme intégré à son omniprésence où, toujours plus rapidement, le presque même succède au même dans l'oubli assumé du passé et de la conscience historique qu'il porte en lui. C'est cette perspective présentiste qu'il faut enrayer. Et pour cela, il faut puiser à des traditions vivantes de résistance. Dans ce domaine, l'idée benjaminienne, portée par les rebelles zapatistes du Chiapas depuis 1994, que l'histoire doit faire passerelle essentielle pour « rétablir », comme le dit l'excellent Jérôme Baschet [2], dans un même mouvement, « mémoire du passé » et « possibilité du futur ». Quitte à « regarder en arrière pour avancer vers l'avant » ou, plus paradoxalement encore, à carrément « avancer vers l'arrière » pour résister au « présent perpétuel », comme le proclament les zapatistes.

Nous voilà loin des foireux sermons d'une postmodernité exsangue dont le seul apport aura été de jeter les grands récits d'émancipation aux poubelles de l'histoire. Il est grand temps de les rouvrir. Pour rendre plus respirable notre atmosphère et cultiver nos anciennes mémoires qui sont, comme disent les zapatistes, autant de combustibles pour pouvoir lutter et espérer vaincre cet « éternel présent » mortifère.

Freddy GOMEZ


[1] « Les cahiers rouges », Grasset, 1992.

[2] Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent : temporalités émergentes et futurs inédits, « L'horizon des possibles », La Découverte, 320 p, 2018.

11.05.2026 à 08:40

La Citadelle de la honte

F.G.

■ Sébastien NAVARRO MALVÉSI Les Éditions du bout de la ville, 2026, 144 p. Il est toujours casse-gueule de chroniquer le livre d'un ami, surtout quand il s'agit d'un collaborateur actif d'un site – celui-ci – sur lequel nos signatures se côtoient. Sébastien Navarro, auteur du remarquable Péage Sud (Le Chien rouge, 2020 – recensé ici [Recensé ici]) sur ses aventures gilets-jaunées, nous livre une petite merveille de lecture. Le rond-point cette fois-ci, c'est celui du sigle du danger (…)

- Recensions et études critiques
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■ Sébastien NAVARRO
MALVÉSI
Les Éditions du bout de la ville, 2026, 144 p.


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Il est toujours casse-gueule de chroniquer le livre d'un ami, surtout quand il s'agit d'un collaborateur actif d'un site – celui-ci – sur lequel nos signatures se côtoient. Sébastien Navarro, auteur du remarquable Péage Sud (Le Chien rouge, 2020 – recensé ici [Recensé ici]) sur ses aventures gilets-jaunées, nous livre une petite merveille de lecture. Le rond-point cette fois-ci, c'est celui du sigle du danger nucléaire, rapport à une usine narbonnaise et ses catastrophes humaines, sociales et environnementales.

Outre un style affirmé indiscutable et reconnaissable, il y a chez Sébastien Navarro une manière particulière de s'engager personnellement dans ses textes et ouvrages. En mouillant sa chemise au sens plein du terme. Par la mise en avant des contradictions, impasses, coups de cœur, colères, sursauts qui l'habitent. Une totale implication de son « moi », en somme. Qu'on se rassure, cela dit, pas d'un « moi » auto-complaisant ou satisfait. Navarro est un inquiet par nature, qui sait se faire, quand la nécessité s'impose, inquiétant inquiéteur.


Tout commence par une présentation du déjà cité Péage Sud aux « Lucioles de la colère », un festival de la « gauche radicale » qui a pris ses habitudes sur un causse pelé du Quercy. L'auteur y va parce qu'il faut bien y aller, cause éditoriale oblige et en militant, mais sans véritable envie. Il s'est cogné, il est vrai, une longue route sous un cagnard de plomb et connaît assez bien, pour les avoir fréquentées, les ambiances pas toujours fraternelles des lieux alternatifs. L'auteur prend sur lui. Avant de développer son intervention sur l'offensive fluo, il patiente en consultant des dépliants divers et variés, parmi lesquels une brochure élégante dont un pictogramme symbolise « une famille rassemblée sous un immense parapluie coloré. Tout en bas à droite, le trèfle radioactif enchâssé dans un triangle dont les trois angles sont surlignés des mentions : “Areva, Malvési, Danger” ». Assez pour que, de loin, sa mémoire s'avive sur cette putain d'usine de Malvési, mais surtout pour que remonte en lui le souvenir vivace de Nadejda, qui, quelques années plus tôt tenta, malgré ses réserves vis-à-vis des écologistes plan-plan, de l'y impliquer.

Par les temps de catastrophes répétées que nous vivons, et qui finissent toutes par devenir presque « naturelles », aux dires d'une expertise dominante aussi ignare que galonnée, il est possible, voire probable, que nos souvenirs ou nos savoirs se soient allégés du poids de malheur que représenta pour Narbonne et le Minervois l'installation, datant de la fin des années 1950, montant en puissance dans les années 1960-1980 et s'étendant au début des années 2000, de l'usine Orano-Malvési (Areva-Malvési après 2018), dont la spécialité est de « purifier » l'uranium pour la filière nucléaire française, civile et militaire, mais aussi pour des centrales européennes.

C'est ainsi que, par une sorte de télescopage de mémoire, le Gilet jaune assumé Navarro se persuade de l'intime nécessité de revenir sur cette putain d'usine et les ravages environnementaux et humains qu'elle occasionne depuis belle lurette. Partant de là, la nuit même de cette présentation de Péage Sud, le narrateur prend la route vers l'oppidum de Montlaurès qui domine cette usine, celle où, en d'autres temps, Nadejda avait souhaité qu'il l'accompagnât. Juste pour voir et comprendre, disait-elle, l'ampleur du dispositif mis en place par les nucléaristes et le pouvoir. Dans la tête de l'auteur, un livre-enquête se dessinait déjà.

C'est à partir d'un carnet de Nadejda intitulé « MALVESI » et où figure une liste de « personnes à contacter » que l'enquêteur improvisé commence à tirer des fils. Pour une entrée en matière, on peut dire qu'il tombe sur le bon témoin : André, natif de Carcassonne, docteur en biologie végétale et ancien directeur de recherche en sciences de l'environnement à l'INRA. Retraité, il habite à une dizaine de kilomètres de Narbonne. Il connaît l'histoire de Malvési depuis ses origines sur le bout des doigts. Elle est pour le moins salée : 500 000 tonnes d'uranium ont été transformées et purifiées depuis la création du site et un million de tonnes d'acide nitrique concentré a été utilisé pour ce faire. On retrouve de l'uranium tout autour de Malvési, ponctue André, mais aussi du protoxyde d'azote, toutes les rivières sont polluées aux alentours et Narbonne détient le record des taux de cancer du poumon en Occitanie. Viva la vida !


La force d'énonciation du Malvési de Sébastien Navarro tient pour beaucoup à la forme d'écriture qu'il a trouvée – et qui, au fond, quel que soit le thème traité, est presque naturellement la sienne. Nous sommes là dans une enquête faisant polar noir écologico-métaphysico-politique. Comme le bonhomme, qui est un savant expert dans ce genre de littérature, connaît bien ses règles et ses meilleurs auteurs – Manchette, notamment –, il en tire la substantifique moelle pour s'exposer, comme sujet actif d'une enquête où, de découverte en découverte, il mesure l'énormité d'une authentique catastrophe humaine, mais aussi, et c'est douloureux, le poids de remords lié à la légèreté avec laquelle il l'avait appréhendée du temps où Nadejda cherchait son soutien et son implication.

C'est sans doute au croisement des révoltes et des douleurs qu'elles génèrent qu'il faut chercher le ressort de cette quête éperdue de vérité concrète et de cette impérative nécessité de retrouver des témoins. L'ardeur à la tâche que l'enquêteur Navarro y met en atteste. Après André, ce sera Hervé, ingénieur et prof militant à « Sortir du nucléaire » ; Michel, un travailleur d'Orano-Malvési, mécano de son métier qui ressentit, à trente-deux ans, le premier symptôme – la fatigue – d'une leucémie lymphoïde reconnue maladie professionnelle dix ans après et dont il souffre toujours ; des membres de « Transparence des canaux de la Narbonnaise » (TCNA) qui lui donnent l'impression d'être enferrés dans une stratégie de « dramatisation sans issue » ; Joël, un menuisier natif de Narbonne et décidé à y rester malgré son taux d'urine glyphosaté, menuisier et ex-faucheur-volontaire, s'inscrivant dans toutes les luttes contre le Monstre depuis qu'il a vu la digue céder et dégueuler toutes ses saloperies sur le jardin de ses amis ; ou encore Ghislaine, installée malgré elle en zone Seveso depuis 1999, découvrant que les charmantes collines au loin ne sont en réalité que des tas de déchets, témoin de la même catastrophe que Joël, et décidée tout autant que lui à ne pas déserter.

Parmi ces témoins, Maryse, elle, est un cas hors norme – « une militante de gauche écolo et antinucléaire qui phosphorait avec l'énergie nucléaire », écrit le narrateur. Et, pour le coup, tout le prouve : docteur en physique nucléaire, la dame, adhérente à diverses assos écolos, a suivi de très près, en professionnelle qu'elle était, la catastrophe de l'usine chimique AZF à Toulouse qui, en 2001, a fait 31 morts et 2 500 blessés ; en 2019, c'est une quantité incroyable de chlore qui a failli sauter à la gueule des Rouennais (et au-delà), conséquence de l'incendie de Lubrizol, usine américaine de lubrifiant automobile de La Grande Paroisse, où près de 10 000 tonnes de produits chimiques sont parties en fumées toxiques. Le côté paradoxal, pour ne pas dire contradictoire, du personnage de Maryse est touchant. Sa manière d'être dedans, en travaillant indirectement pour l'industrie nucléaire, et dehors, en manifestant un soutien, même critique, aux militants antinucléaires locaux la rend globalement insaisissable. En fin de compte, d'une certaine manière, elle choisira son camp, si l'on peut dire, en acceptant une proposition du préfet de l'Aude de coprésider un « comité de suivi des rejets ». Se targuant du soutien de militants antinucléaires locaux partisans du moindre mal, Maryse a accepté la mission. Quant à se demander, comme le fait le narrateur, si Maryse fut au moins effleurée par l'idée que cette proposition politique pouvait relever d'un piège tendu par la firme en gonflant son « capital probité », on ne le saura pas. Il est probable cependant que, dans sa communication, Orano-Malvési a dû se targuer souvent de compter dans ses rangs, comme l'écrit l'auteur, « une scientifique chevronnée et de surcroît militante notoirement antinucléaire ». Telle est l'ampleur des contradictions au sein du peuple. Navarro ne les juge pas, mais il les prend dans les gencives et continue de tourner en rond. « La Citadelle se foutait des colères et des peurs populaires, écrit-il, c'était une grasse douairière qui savait son cul indétrônable. » Il y a de cela. La Citadelle animait les controverses en les nourrissant. Une copine plutôt rabrouante, Mona, lui remonte les bretelles : il ne faut pas lâcher, et encore moins quand on a été Gilet jaune et occupant de ronds-points. Et de préciser : « La guerre contre le nucléaire, elle n'est ni de position ni technique. Elle est sociale. »


Navarro nous donne à voir le nucléaire dans la réalité du bourbier quotidien qu'il est. Pro ou anti, le nucléaire est là pour un bout de temps, sans solution pour traiter ses déchets aussi nocifs que durables, ni protocole crédible des ingénieux ingénieurs pour démanteler les centrales, même trop vieilles – nous rappelant que « quarante ans après son arrêt, la centrale de Brennilis dans les monts d'Arrée n'était toujours pas démantelée ».
Loin des luttes qui s'attaquent spectaculairement aux imposantes centrales avec leur panache de fumée blanche, à ces petits bijoux techniques de production d'une énergie désormais classée comme « verte », ou à la giga-promesse d'enfouissement des déchets à Bure, l'enquêteur Navarro décale la focale, nous invitant à regarder la forêt et pas seulement l'arbre qui la cache. Malvési n'est qu'un maillon. Pas une centrale, une usine de retraitement de l'uranium. Et le désastre est tout autant ici que là. À chaque fois que les pollutions ne peuvent plus être tues, une nouvelle « solution » ajoute son lot de destruction du pays, de l'eau, du pinard – longtemps, Malvési fut le nom d'un domaine viticole –, de nos corps.
L'enquête offre aussi en creux une réflexion sur nos militances : marqué profondément par le vent frais des Gilets jaunes, et pas prêt à renoncer à ce qui s'y est proposé, c'est avec ce regard qu'il interroge les luttes et dresse ce portrait des oppositions à l'usine. De Nadejda avec sa verve écolo à Ghislaine et le collectif COL.E.R.E – sigle anarchiquement ponctué pour signifier Collectif pour l'environnement des riverains élysiques [1] –, de Joël et les collectifs d'habitants aux cégétistes attachés aux questions de l'emploi, des lanceurs d'alerte solitaire, experts ès-nuk' ou santé, aux collectifs résignés s'attachant à la gestion des catastrophes, des tenants des négociateurs du oui-mais aux plus radicaux.


À la fois mordante et fraternelle, acérée et aérienne, gouailleuse et stylisée, la plume de l'ami Sébastien Navarro s'applique à nous faire toucher du regard ce que l'horreur nucléariste nous dit de notre époque, mais aussi de nos lâchetés, de nos craintes, de nos égarements et de nos colères infinies.

Freddy GOMEZ


[1] Les Élysiques, l'une des premières civilisations de la région, désignaient un peuple vivant à l'âge du fer entre Cap d'Agde et Leucate, pratiquant l'agriculture et la pêche et commerçant avec les Phéniciens, les Étrusques et d'autres peuples italiques. Vivant dans des oppida, petites cités perchées, leur capitale était l'oppidum de Montlaurès, si cher à l'auteur

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