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06.07.2026 à 09:36

En défense de Victor Serge

F.G.

Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l'anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu'il demeura jusqu'au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l'idée socialiste de sa confiscation bureaucratique. Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n'est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d'enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d'un (…)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (4253 mots)


Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l'anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu'il demeura jusqu'au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l'idée socialiste de sa confiscation bureaucratique.


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Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n'est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d'enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d'un tribunal rétrospectif où chaque moment de sa vie annoncerait son supposé anticommunisme final. Que l'on vienne de l'anarchisme, du trotskisme, du socialisme révolutionnaire ou d'autres courants de la gauche critique, une chose devrait rester commune : le refus de transformer une vie traversée par les combats, les défaites et la résistance en procès d'intention.

C'est pourtant ce que fait trop souvent Mitchell Abidor dans Victor Serge : Unruly Revolutionary [1]. Le livre contient des matériaux utiles, parfois des documents importants, et il serait absurde de le nier. Le problème n'est pas qu'il soit sévère avec Serge. Mais son geste interprétatif central nous paraît profondément vicié. S'appuyant sur des demi-vérités, une psychologie policière, des omissions et des calomnies pures et simples, Abidor jette le doute sur un prétendu manque de sincérité et une hypocrisie ou duplicité de Serge. C'est en ce sens que nous parlons de falsification : non parce que tout serait faux, mais parce qu'un usage orienté de matériaux réels produit une image faussée de Victor Serge. La falsification ne consiste pas toujours à inventer des faits ; elle peut consister à les disposer de telle manière qu'ils ne signifient plus ce qu'ils signifiaient dans leur contexte.

Le problème d'Abidor n'est pas seulement politique, ni même littéraire : il est aussi personnel. Après avoir passé des années à étudier et traduire l'œuvre de Serge, il se sent trompé, déçu, presque trahi. Nous ne croyons pas qu'une bonne biographie puisse se construire sur le ressentiment. On pourrait croire que cette animosité tient à l'adhésion de Serge au Parti bolchevik en 1919, lorsqu'il abandonna son anarchisme de jeunesse. Il n'en est rien. Dans son récit de la jeunesse de Serge, il traite le mouvement anarcho-individualiste, auquel Serge a participé activement pendant une dizaine d'années, avec peu de sympathie. Plus grave encore, il va jusqu'à laisser planer un soupçon policier sur le jeune Serge : à propos de l'affaire Liabeuf [2], il souligne que le socialiste Gustave Hervé fut condamné pour des propos analogues tandis que Serge, lui, ne fut pas inquiété, tout en reconnaissant qu'aucun document policier ne permet d'expliquer cette différence. L'aveu d'absence de preuve n'empêche donc pas celui recherché : faire de l'absence d'archive non pas une limite de l'enquête, mais le support d'une insinuation [3].

Mais c'est sur les dernières années que la démonstration d'Abidor se concentre tout naturellement. Oui, le dernier Serge connaît un durcissement très marqué de son antistalinisme. Oui, certaines lettres, certains carnets, certains jugements donnent prise à la discussion. Oui, l'exil mexicain, les violences staliniennes, la mémoire des procès de Moscou, la guerre mondiale, l'assassinat de Trotski, les défaites accumulées et l'isolement politique pèsent lourdement sur ses formulations tardives. Le nier serait absurde. Mais reconnaître ce durcissement ne suffit pas à donner raison à Abidor. La vraie question est celle de son interprétation. Faut-il y voir une conversion définitive à l'anticommunisme de bloc ? Nous ne le croyons pas.

Il faut le répéter : Abidor lit Serge à travers sa propre lentille émotionnelle – ce qu'il appelle son « paradigme intérieur » – et le soupçonne d'insincérité, comme si Serge exprimait des opinions qu'il ne pensait pas réellement. L'argument central d'Abidor est que Serge serait devenu, dans ses dernières années, un anticommuniste intégral et paranoïaque — un « full-on, paranoid anti-communist ». Cette thèse repose sur un présupposé qu'Abidor tient pour acquis et qu'il n'examine pas : l'idée que l'Union soviétique sous Staline représentait encore, si déformé fût-il, le projet socialiste. Fait incroyable, il accepte que l'URSS ait bel et bien été un État communiste – ce qui, au passage, est absurde pour quelqu'un qui prétend être proche de la tradition anarchiste. Il va même jusqu'à la désigner comme « le seul État socialiste » (the only socialist state, p. 326), sans prendre sérieusement en compte l'analyse de Serge, pour qui le stalinisme représentait un système antithétique au socialisme, en dernière analyse antisocialiste et antihumain.

Heureusement, nous n'avons pas besoin de déduire les positions de Serge : elles apparaissent clairement dans ses essais et articles, notamment dans Pour un renouvellement du socialisme, texte mexicain des années 1940 publié en français dans Masses, Socialisme et Liberté, juin 1946. Serge y affirme que collectivisme et socialisme ont cessé d'être synonymes : « Nous découvrons en même temps que le collectivisme n'est pas, comme on fut tenté de l'admettre, synonyme de socialisme, et peut même revêtir des formes antisocialistes d'exploitation du travail et de mépris de l'homme. » La définition du socialisme tend dès lors à mettre l'accent moins sur l'organisation économique que sur l'organisation politique et juridique, c'est-à-dire sur les droits de l'homme et le problème de la liberté. Dans le manuscrit inédit Économie dirigée et démocratie, tel qu'il est connu par sa traduction anglaise, Serge analyse la « planification » soviétique comme sa propre antithèse : non pas la régulation consciente de la société par des producteurs librement associés, telle que Marx la définissait, mais des directives imposées d'en haut comme des oukases – humainement impossibles, jamais accomplies, une absence de plan se faisant passer pour de la planification. Il décrit l'URSS comme un système fonctionnant par la terreur contre sa propre classe ouvrière, sous la dictature de Staline, du secrétariat et de la police secrète.

Une lettre de Serge à René Lefeuvre [4], incluse dans l'édition de 1984 de 16 fusillés à Moscou, montre également un homme préoccupé par l'impérialisme américain, très différent de la caricature d'Abidor : « Je comprends que le danger stalinien t'alarme. Mais il ne doit pas nous faire perdre notre vision d'ensemble. Nous ne devons pas faire le jeu d'un bloc anti-communiste, et, après les premiers numéros de Masses, nous avons mérité ce reproche. »

Il faut dire la même chose des Carnets. En septembre 1944, Serge écrit que « le combat est ouvert entre le PC totalitaire et la démocratie socialiste » ; il précise aussitôt que l'opposition décisive ne se situe plus, comme en 1917-1918, entre « révolution socialiste » et « réaction capitaliste », mais entre « totalitarisme stalinien » et « socialisme démocratique » [5].

D'autant que, dans les textes des mêmes années, Serge continue de raisonner dans une langue socialiste, ouvrière et révolutionnaire. En 1942, à propos de l'Espagne, il écrit que les objectifs de la révolution démocratique « ne peuvent être atteints que par les masses socialistes » et doivent être dépassés par de grandes mesures de « nationalisation impliquant le plan » [6]. En septembre 1944 encore, même lorsqu'il oppose le « PC totalitaire » à la « démocratie socialiste », il formule l'alternative en termes de « totalitarisme stalinien » contre « socialisme démocratique », non de ralliement au libéralisme occidental [7].

Dans l'entretien accordé à Protean Magazine en décembre 2025 [8], Abidor déclare : « [Serge] voulait être un intellectuel new-yorkais. À la fin de sa vie, s'il avait pu être n'importe quoi au monde, il aurait été un intellectuel juif new-yorkais. » Ce n'est pas de la biographie. C'est une projection d'Abidor. Il voit dans l'insistance de Serge sur le respect de l'individu une position antimarxiste. C'est méconnaître à la fois Marx et Serge. La liberté humaine et l'accomplissement de soi ne peuvent devenir possibles qu'avec l'abolition du capitalisme, qui réduit l'individu à une marchandise. Rosa Luxemburg insistait sur la liberté de pensée individuelle, y compris pour les adversaires. Serge aussi. Son expérience politique ne l'a pas conduit à renoncer au socialisme après le triomphe de Staline, mais à l'enrichir d'une déclaration des droits humains. Dans « Pour un renouvellement du socialisme », publié dans Masses, Socialisme et Liberté, en juin 1946, il appelle explicitement à mettre à jour la pensée marxiste à la lumière de la psychologie, de la technologie moderne et des nouvelles formations sociales. C'était un renouvellement, non un rejet. Serge s'efforçait de penser à nouveaux frais le paysage de l'après-guerre, seul, privé de la génération révolutionnaire qui avait compris de l'intérieur à la fois le marxisme et le stalinisme. Il pouvait en percevoir les tendances, mais il mourut au moment même où la guerre froide prenait forme, avant que ses contours complets ne soient visibles.

Abidor accorde beaucoup d'importance au fait que Serge fut le correspondant mexicain de The New Leader, qu'il traite comme la preuve d'une convergence idéologique avec la social-démocratie de droite (p. 334). La vérité est plus simple : Serge écrivait là où il pouvait être publié et payé, car, comme nous le savons tous, il vivait de sa plume et il lui était très difficile de trouver des journaux disposés à l'accueillir. The New Leader permettait une pluralité de points de vue que la presse trotskiste n'acceptait pas. Dans le même temps, Serge écrivait aussi pour Politics, la revue de Dwight Macdonald, d'orientation libertarienne de gauche.

Voici le Serge des dernières années : non pas un anticommuniste, non pas un combattant de la guerre froide, mais un résistant, un grand écrivain – Abidor ne dit pas un mot de l'importance de ses poèmes et de ses romans pour comprendre la tragédie d'une révolution qui se dévore elle-même –, un dissident, un penseur socialiste cherchant à renouveler une tradition dans des conditions d'adversité extrême.

Serge meurt en novembre 1947. La doctrine Truman avait été proclamée en mars ; le Congrès pour la liberté de la culture [9], l'appareil culturel de la CIA, l'architecture idéologique complète de l'anticommunisme de guerre froide, tout cela est postérieur à sa mort. Les projeter sur lui n'est pas une interprétation : c'est un anachronisme. Il est anhistorique de supposer, comme le fait Abidor sotto voce dans l'entretien cité avec Protean, que Serge « aurait » soutenu les Américains au Vietnam. Après avoir reconnu que de tels supposés contrefactuels sont « sans intérêt », Abidor en produit pourtant un lui-même, au détriment de son propre travail.

Cinq mois avant sa mort, dans une lettre du 22 juin 1947 adressée à l'écrivain ukrainien Hryhory Kostiuk – qui publiait sous le nom de Podoliak –, Serge affirmait : « Je demeure – inébranlablement – socialiste, partisan du socialisme démocratique. Le système contre lequel j'ai lutté et continue de lutter – et que vous connaissez par expérience –, je le considère comme une forme de totalitarisme, c'est-à-dire quelque chose de nouveau, mais d'extrêmement inhumain et antisocialiste. » Kostiuk n'était pas un libéral occidental ni un anticommuniste de guerre froide : c'était un intellectuel révolutionnaire ukrainien qui avait fait directement l'expérience de la terreur soviétique, et le rédacteur de la revue dans laquelle Serge avait publié. Ce n'est pas le portrait d'un homme s'installant dans l'anticommunisme de guerre froide. C'est celui d'un homme luttant pour sa survie et pour faire entendre sa voix contre l'isolement.

La recension d'an Birchall [voir ici ]] dans Jacobin doit être distinguée du livre d'Abidor et de l'entretien avec Protean. Elle est plus sérieuse, plus instruite, plus retenue. C'est précisément pourquoi sa concession finale nous paraît préoccupante. Birchall rappelle utilement que Serge apporta « une contribution remarquable à la politique de la gauche socialiste », mais il accepte en partie le cadrage d'Abidor lorsqu'il écrit que, dans ses dernières années, Serge aurait vu le communisme comme l'« ennemi principal » (main enemy). La prudence de Birchall demeure réelle : il reconnaît qu'on ne peut que spéculer sur ce qu'aurait fait Serge face à la Corée ou au Vietnam. Mais une fois admise l'idée du main enemy, le risque est grand de faire glisser Serge vers une identité politique que ses textes ne confirment pas.

Ce point est d'autant plus frappant que Birchall avait lui-même souligné, à propos de la lettre à Lefeuvre, une autre direction possible. Cette lettre montre un Serge alarmé par le stalinisme, mais refusant explicitement de faire le jeu d'un bloc anticommuniste. Elle oblige donc à résister aux lectures trop linéaires : Serge ne cesse pas d'être socialiste parce qu'il fait du stalinisme un danger central. Il tente, dans des conditions tragiques, de maintenir une position révolutionnaire indépendante entre la bureaucratie stalinienne et le camp occidental.

Abidor confond les registres, amalgame les temporalités, substitue la rhétorique de l'évidence à l'analyse. La polémique d'un proscrit n'est pas un programme. L'amertume d'un exilé n'est pas une doctrine. Une phrase outrancière n'est pas une stratégie. Un homme traqué par le stalinisme à Mexico, vivant dans un univers d'assassinats, de menaces et de règlements de compte, peut produire des formulations terribles. Mais on ne gagne rien à transformer ces formulations en certificat d'appartenance à une famille politique définitivement constituée.

Victor Serge fut un homme de contradictions, non un homme de reniement simple. Sa vie et son œuvre n'appellent ni canonisation ni acquittement ; elles exigent mieux : qu'on les lise à leur hauteur, sans les forcer à entrer dans une identité terminale déjà fabriquée. Répondre au livre d'Abidor, ce n'est donc pas défendre une image pieuse de Victor Serge. C'est refuser qu'une vie révolutionnaire soit ramenée au format étriqué d'un acte d'accusation. On peut relever chez Serge des erreurs, des impasses, des glissements, parfois même des formulations contestables. Mais il y a une différence entre critiquer une trajectoire et l'abaisser méthodiquement ; entre lire des contradictions et les exploiter comme des pièces à conviction ; entre faire de l'histoire et instruire un procès. Serge a pu se tromper, hésiter, se contredire. Mais ceux qui prétendent le juger en rabattant son itinéraire sur une fable de reniement ne réfutent pas Serge : ils substituent à la complexité d'une vie la petitesse d'un verdict. C'est là que commence la falsification.

Le Serge qui se dégage de ses romans, de ses poèmes et de sa correspondance n'est pas l'homme qu'Abidor décrit dans les dernières pages de son livre. C'est un homme éprouvé par les adversités, qui ne crut pas à ce « dieu qui a failli ». À la différence des trajectoires réunies dans Le Dieu des ténèbres [10], Serge ne convertit pas la faillite du stalinisme en faillite du socialisme. Il ne renonça pas à l'émancipation collective ; il chercha au contraire à dégager le socialisme de sa confiscation bureaucratique et totalitaire.

C'est pourquoi il faut, pour finir, opposer à la logique du soupçon le témoignage humain d'un poète : Octavio Paz, qui rencontra Serge au Mexique en 1942, a laissé de lui un portrait qui rend dérisoires les reconstructions policières : « J'ai été immédiatement attiré par Serge. J'ai longuement parlé avec lui et je conserve deux lettres de lui […]. Rien n'est plus éloigné de la pédanterie des dialecticiens que la sympathie humaine de Serge, sa simplicité et sa générosité. Une intelligence sensible. Malgré les souffrances, les échecs, les longues années de discussions politiques arides, il avait su conserver son humanité. […] Victor Serge était pour moi l'exemple même de la fusion de deux qualités opposées : l'intransigeance morale et intellectuelle avec la tolérance et la compassion. [11]. »

Claudio ALBERTANI,
Susan WEISSMAN
et Christian DUBUCQ



Claudio Albertani est historien et professeur à l'Université autonome de Mexico. Il est l'auteur de Rebelión y anarquia. El joven Victor Serge (1890-1919) , publié en espagnol aux éditions Pepitas de Calabaza en 2025, paru en italien sous le titre Il giovane Victor Serge. Ribellione e anarchia (1890-1919) aux éditions BFS en 2024 et traduit en français, sous le titre Le jeune Victor Serge. Rébellion et anarchie (1890-1919) aux éditions Libertalia en 2025 . Il a établi, avec Claude Rioux, l'édition des Carnets (1936-1947) de Victor Serge, parus chez Agone en 2012 . Susan Weissman est professeure de science politique à Saint Mary's College of California. Elle est l'autrice de Victor Serge : The Course is Set on Hope (Verso, 2001), publié en français sous le titre Dissident dans la révolution. Victor Serge, une biographie politique (Syllepse, 2006) , puis de Victor Serge : A Political Biography (Verso, 2013, deuxième édition augmentée). Elle anime Beneath the Surface sur KPFK 90.7 FM Los Angeles et a participé au lancement du podcast Jacobin Radio . Christian Dubucq est traducteur en français de l'ouvrage de Claudio Albertani sur le jeune Victor Serge.


[1] Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, coll. « Revolutionary Lives », 2025.

[2] Sur cette affaire, voir ici

[3] Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, 2025, chap. 3, « Paris », p. 42, EPUB. Abidor souligne que Gustave Hervé fut condamné pour des propos proches de ceux de Serge sur Liabeuf, tandis que Serge resta « undisturbed by the police » – « non inquiété par la police ». Il ajoute pourtant : « There are no police records indicating why they left Serge in peace » – « Il n'existe aucun dossier de police indiquant pourquoi ils laissèrent Serge tranquille ». L'absence de preuve, au lieu de suspendre le soupçon, devient ici le matériau même de l'insinuation.

[4] Victor Serge, lettre à René Lefeuvre, reproduite dans Victor Serge, 16 fusillés à Moscou, rééd. Paris, Cahiers Spartacus, 1984.

[5] Victor Serge, Carnets (1936-1947), éd. Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012, pp. 554-555.

[6] Victor Serge, Carnets (1936-1947), édition établie par Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012, pp. 212-213.

[7] Ibid., pp. 554-555

[8] Disponible ici in : Andrew Holter, « Victor Serge, Turncoat Radical ? » [« Victor Serge, radical renégat ? »], entretien avec Mitchell Abidor, Protean Magazine, 18 décembre 2025. Dans cet entretien, Abidor reconnaît d'abord qu'on ne peut pas savoir si Serge aurait suivi Boris Souvarine en soutenant les États-Unis au Vietnam, puis ajoute sotto voce : « He would have » — « Il l'aurait fait ».

[10] Le Dieu des ténèbres, traduction française de The God That Failed, est un ouvrage collectif publié en anglais en 1949, puis en français en 1950 chez Calmann-Lévy. Introduit par Richard Crossman et, dans l'édition française, accompagné d'une postface de Raymond Aron, il réunit les témoignages d'Arthur Koestler, Ignazio Silone, Richard Wright, André Gide, Louis Fischer et Stephen Spender sur leur rupture avec le communisme.

[11] Octavio Paz, Itinerario, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 1993, pp. 75-76.

29.06.2026 à 09:23

Contre l'oppresseur liquide

F.G.

■ Mathieu LÉONARD Sobres pour la révolution Nada, 2026, 192 p. Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d'amis auprès desquels j'ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec et Émilien Bernard , v'là que s'invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du (…)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (2596 mots)


■ Mathieu LÉONARD
Sobres pour la révolution
Nada, 2026, 192 p.

Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d'amis auprès desquels j'ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec [1] et Émilien Bernard [2], v'là que s'invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du Chien rouge n'entendent aucunement prendre le pouvoir sur À contretemps.

Mais alors comment interpréter cet hommage indirect à un canard indépendant né en 2003 dont la devise est toujours de « mordre et tenir » et dont l'ADN pourrait se résumer ainsi : « souffler sur les braises ». Les braises de quoi ? Des colères sociales, des refus de tout enrégimentement, des expérimentations vécues en-dehors de la sclérose du salariat… Si CQFD fut une école, ce fut d'abord celle de l'immersion dans un journalisme sans carte de presse ni formation, job informel appris sur le tas : comment choisir et angler un sujet, retranscrire les témoignages, fabriquer un papier vivant, c'est-à-dire débarrassé de la foireuse « objectivité » journalistique, soit un mot pour les salauds, un mot pour les alternos. Parler depuis les marges pour dépasser le marginal et viser l'universel, affilier les colères du présent à celles d'hier car il n'est rien de plus fragile qu'une lutte contingente, oublieuse de ses racines…

Pour faire vivre le mensuel marseillais, il y avait des gueules. Entendre : des personnalités entières et bien campées, tenues entre elles par des connivences difficiles à déchiffrer. CQFD ce fut d'abord un continent fait de blocs taiseux et rigolards, collection de bandits au savoir livresque, instruits des pièges de l'idéologie, insensibles aux charmes médiatiques des cadors de la lutte, fouineurs jamais blasés et donc toujours curieux, à l'affût des petites mains semant des cailloux dans les rouages de la machine.

Parmi ces gueules, l'historien Mathieu Léonard participait, entre autres, à la rédaction des « Vieux dossiers », soit autant de focus sur des révoltes passées. Mais pas que : on l'a lu aussi auscultant le ventre de Marseille ou la colère des Gilets jaunes, feuilletonner le Rojava en lutte depuis les terres du Kurdistan, bref, à l'instar de l'ensemble de la bande de la rue Consolat, se faire le relai de ce qui s'arc-boutait, urbi et orbi, contre un monde toujours plus dégueulasse et prédateur. Les meilleures choses devant se conclure, l'historien-journaliste finit par se reconvertir en vigneron dans le Vaucluse et fonder la digne cuvée « Potlatch », « un vin rouge élaboré dans la rusticité, sans intrants, sans sulfites ajoutés ni levures artificielles… et sans autre mystère que celui de l'alchimie du vin. » Une reconversion qui n'appela nullement l'auteur d'une excellente histoire de la Première Internationale – L'Émancipation des travailleurs [3] – à renoncer à faire parler les archives de la mémoire sociale. Fasciné par la Commune de Paris, il se demande un jour ce qui n'a pas été écrit sur ces 72 jours qui ébranlèrent l'Hexagone. Est-ce sa nouvelle vocation de vigneron qui influence alors ses recherches ou une fructueuse sérendipidité ? Quoi qu'il en soit, c'est tout en furetant du côté des barricadiers et des pétroleuses de 1871 que l'historien-vigneron isole un agent actif sur lequel peu de choses ont été dites et pensées : l'alcool.

Paru en 2022, L'Ivresse des communards défriche un terrain dont la richesse ne peut que surprendre tout lecteur, même le plus averti. L'introduction annonce la couleur : « Dans une certaine littérature versaillaise, l'alcool est un outil symbolique servant à discréditer la conduite désinhibée du prolétariat qui bouleverse l'ordre social ». L'ouvrage visite cette période hautement conflictuelle sise entre la fin du Second Empire et le début de la Première Guerre mondiale. Traçant les contours d'une sociologie infamante associant classes laborieuses et classes dangereuses ou bien « vicieuses », Mathieu Léonard explique comment, grossissant une armée prolétarienne s'entassant dans les villes pour louer ses bras, le déchaînement industriel provoque en retour une série d'ajustements politico-sociaux de la part des autorités qui craignent la colère de la plèbe. Après les travaux haussmanniens censés promouvoir une hygiène urbaine (mais aussi permettre à la troupe de mater plus efficacement les insurrections populaires), les élites s'intéressent à la santé des prolos jugés trop prestes à lever le coude. Rappelons à titre purement contextuel que, à cette époque, l'eau dite potable est toujours suspecte d'être vectrice de maladies. En conséquence de quoi le vin, la bière et le cidre sont considérés comme des boissons fiables et hygiéniques. Il est plus sûr de siroter du rouge qui tache qu'un godet rempli à la fontaine. Et nul ne peut nier que l'alcoolisme est un fléau de premier ordre. Qu'on en juge : 280 000 débits de boisson sur le territoire en 1830, 354 000 en 1879, 482 000 en 1913, « soit un débit pour 80 habitants » ! Le bar, l'estaminet, le bistrot : autant d'appellations pour un lieu ambivalent où le prolo peut liquider sa solde pour s'arsouiller mais aussi ourdir avec des camarades de lutte les plans de sa future émancipation. N'est-ce pas Balzac qui a qualifié le cabaret de « parlement du peuple » ?

Ambivalent aussi est l'alcool qui peut abrutir les velléités révolutionnaires, remplir les caisses de l'État et des alcooliers, mais aussi désinhiber une colère sociale trop longtemps contenue.

Absinthes frelatées

Au chevet d'un monde ouvrier exploité dans des conditions ignobles et logé dans des taudis, le monde médical, d'essence bourgeoise, voit dans l'alcool une pathologie sociale venue nourrir la « folie morale » communarde. Conservateurs, les toubibs du XIXe assimilent l'alcool à l'« agent excitateur par excellence de toutes les perversions du cœur ». Tour à tour redoutées et fantasmées, les libations collectives sont ces prémices qui annoncent la tronche des puissants décollée de leur tronc et fichée en haut d'une pique. D'où un discours prophylactique visant à protéger le corps social (et incidemment les profits de la classe dominante) de tout nouveau chambard révolutionnaire en criant haro sur la bibine. « La bataille de l'hygiène, écrit Mathieu Léonard, se double d'une passion militante contre la dégénérescence nationale, la “névrose révolutionnaire”, le morbus democraticus (peste démocratique) et les exaltations de la foule. Il faut discipliner les mœurs et les corps des prolétaires. » La santé publique naissante tient avant tout d'une « biopolitique » et l'hygiénisme en vogue est cet horizon permettant de protéger la race française de toute corruption.

Côté révolutionnaires, on aurait tort de penser que l'ivrognerie est traitée à la légère. On sait les dégâts commis par certains spiritueux – ah ! les ravages de la fée verte, surtout en période d'interdiction quand circulent des absinthes frelatées, véritables bombes à fragmentation pour l'organisme. On a vu aussi les soudards d'en face, grognards de l'ordre bourgeois imbibés jusqu'au trognon, saccager, violer et massacrer. Si la Commune s'est accompagnée d'incontournables pillages de caves (dont le plus fameux reste les 40 000 bouteilles chourées à Badinguet), elle fut aussi cette séquence où furent promulgués des arrêtés municipaux ayant pour but de « faire cesser les troubles liés à l'ivresse ».

C'est ce fil que va tirer Mathieu Léonard dans Sobres pour la révolution. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre, cet essai n'est en rien un plaidoyer moraliste pour l'abstinence. Il raconte comment le mouvement anarchiste, après les massacres de la Semaine sanglante, a su jouer de sa plasticité pour juguler ou neutraliser le péril alcoolique. Un péril qui n'a rien de fantasmagorique puisqu'en l'espace de trois générations (de 1830 à 1900), la « consommation pure par adulte passe de 15 à 35 litres annuels ». Tout comme L'Ivresse des communards, le propos de Sobres pour la révolution est servi par une riche iconographie parmi laquelle on notera le trait mordant du caricaturiste libertaire Jossot (1866-1951, de son vrai nom Henri Gustave Jossot) ou bien cette affiche radicale venue des rangs anarchistes espagnols pendant la révolution de 1936, légendée ainsi : « Borracho es un parásito – Eliminémosle ! » L'ivrogne est un parasite – éliminons-le !

« Défendre l'espace de sociabilité du cabaret comme un foyer d'humanité ou le dénoncer comme un refuge désespéré où le poison étouffe la conscience, le dilemme conduit les anarchistes à un dépassement porté par la vertu révolutionnaire et la promesse d'un monde où le bonheur rendrait l'ivresse inutile », synthétise habilement Mathieu Léonard. Le nœud dialectique est là : si l'anarchisme entend briser les chaînes de l'oppression, comment considérer l'alcoolisme sinon comme un obstacle à la construction d'un esprit libre et désentravé ? Comment construire un discours, robuste et non stigmatisant, sur l'éthylisme à distance des condamnations puritaines des ligues antialcooliques, du paternalisme patronal, de l'hypocrisie verbeuse des ensoutanés, de l'eugénisme racial du corps médical ?

Si la lutte contre l'alcool n'a jamais été un mot d'ordre majeur des forces libertaires, il n'en demeure pas moins que ses dégâts, collatéraux et souvent mis sous le boisseau, peuvent peser lourdement dans la structuration des groupes politiques et dans la confiance – fondamentale – sur laquelle doivent pouvoir compter leurs membres. Face à ce casse-tête humain et stratégique, il faut saluer le travail minutieux du camarade Léonard, patient éplucheur d'archives, qui nous offre un exposé clair et argumenté des différentes réponses envisagées pour juguler l'épidémie de picole. Loi sèche, tempérance, prohibition, morale abstème, tout un vocabulaire aujourd'hui disparu de notre présent mais qui a animé il y a plus d'un siècle les forces militantes conscientes du problème mais voulant éviter, pour la plupart d'entre elles, de virer dans un rigorisme répressif.

Appétits sexuels du mâle aviné

Plutôt que de partir de schémas rigides dispensateurs de bons et mauvais points, Mathieu Léonard est allé dénicher des pépites comme cette citation relevée à l'époque par l'écrivain Octave Mirbeau (1848-1917). Fiché dans une cellule de dégrisement, un ouvrier tuberculeux résume le tragique de sa condition : « Moi, ça va encore parce que je me saoule, de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse… Mais la femme… Mais les gosses !... Ils n'ont pas toujours de quoi manger à leur faim !... Ça, c'est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus !... Mais, si je buvais pas, il y a longtemps que je serai mort !... Alors, quoi faire ? ... »

Pour certains, le néomalthusianisme est une réponse. Partant du principe qu'un mâle aviné aura tendance à exprimer lourdement ses appétits sexuels, la tempérance est vue comme un outil permettant de lutter contre la « procréation inconsciente ». Le contrôle des naissances, soulignons-le au passage, s'inscrit aussi dans « une lutte pour l'autonomie des femmes ».

Dans ce sillage, les naturiens tournent le dos à la mystique du « Grand soir » portée par les organisations politiques et syndicalistes révolutionnaires. Si un monde nouveau, plus juste et égalitaire, doit poindre, ce sera d'abord par une sanctuarisation des corps nettoyés des scories de la modernité où sont proscrits la viande, le tabac, l'alcool. Un siècle avant le véganisme contemporain, une « véritable liturgie alimentaire » trace « une frontière nette entre le pur et l'impur ». « L'assiette devient un champ de bataille et un manifeste pour une humanité régénérée », souligne avec un brin d'ironie Mathieu Léonard. Face à certains excès rigoristes, l'individualiste libertaire E. Armand, de son vrai nom Lucien Ernest Juin (1872-1962), prône la détente et une main tendue vers Épicure : « Les individualistes veulent la vie passionnée, ardente, surabondante en expériences de toutes sortes, dionysaques ; ils ne la veulent pas rétrécie, étriquée, mesquine, piètre. (…) Ils ne veulent pas davantage être des “chastes” ou des “abstinents” – c'est-à-dire des apeurés de la vie qui redoutent l'expérience ou l'aventure – que des “débauchés” ou des “ivrognes” –, c'est-à-dire des déséquilibrés impuissants à apprécier l'expérience ou à hasarder l'aventure. »

Drogue dure ou manifestation culturelle, objet d'abrutissement individuel ou de jouissive socialisation, la passion alcoolique reste un vrai casse-tête philosophico-politique. Et la dédicace tracée en première page de Sobres pour la révolution par le camarade historien-vigneron n'aidera en rien à trier le bon grain de l'ivresse : « N'oublie pas que l'alcool est la source ET la solution de tous nos problèmes. » On a connu sujet de philo plus saoulant.

Sébastien NAVARRO


[3] Mathieu Léonard, L'Émancipation des travailleurs : une histoire de la Première Internationale, La Fabrique, 2011. Voir « Aux origines de la vieille cause », la recension d'Hervé Vilianac sur cet ouvrage majeur, disponible ici.

22.06.2026 à 09:07

Ngô Văn, éloge du double front

F.G.

Le front est haut, le nez taillé long et la bouche épaisse. Quelques clichés photographiques le donnent à voir aux côtés d'un chat ou d'un perroquet. Coiffé d'un béret, parfois, un clope au bout des doigts. Celui qui aimait les romans chinois « peuplés d'ermites mal embouchés, de rebelles et de brigands » , celui qui peignait, dessinait et prisait la photo mourut à Paris l'année du référendum sur le Traité constitutionnel européen et de l'embrasement des quartiers populaires. Son histoire, (…)

- En lisière
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Le front est haut, le nez taillé long et la bouche épaisse. Quelques clichés photographiques le donnent à voir aux côtés d'un chat ou d'un perroquet. Coiffé d'un béret, parfois, un clope au bout des doigts. Celui qui aimait les romans chinois « peuplés d'ermites mal embouchés, de rebelles et de brigands » [1], celui qui peignait, dessinait et prisait la photo mourut à Paris l'année du référendum sur le Traité constitutionnel européen et de l'embrasement des quartiers populaires. Son histoire, si proche, se lie à sa jumelle, noble de majuscule. Il avait un peu plus de quatre-vingt-dix ans et en passa près de soixante en France. Singulier exil que celui-ci : le natif de Tân Lô, hameau vietnamien situé à une dizaine de kilomètres de Saigon – aujourd'hui Hô-Chi-Minh-Ville –, vécut la plus grande partie de son existence sur le sol d'une nation dont il avait combattu la présence sur celui de la sienne propre. Ngô Văn se considérait comme un survivant. Un rescapé des grands bris du siècle des camps de concentration, du Goulag, de la montre à quartz et du code-barres.

Leur France et la nôtre

Quand la bêtise porte une cravate, cela ressemble au député UMP Bruno Le Maire : « On ne critique pas l'histoire française » [2], avait-il lancé en 2015 sur un plateau de télévision. Les porte-flingues du nationalisme vénèrent le passé seulement s'il consent à se taire – leur amertume les condamne à errer dans de bien étranges vapeurs : photos sans voix et drapeaux mités de rêves crevés. La mémoire donne pourtant des couleurs à l'avenir : elle fouette son sang, l'aiguille et l'aide à débarbouiller la route.

Ce fut, dans les années 1910, une enfance méfiante à l'endroit des compatriotes catholiques – n'avaient-ils pas délaissé leurs rites pour vénérer un Blanc au nez pointu, droit planté sur une croix ? D'aucuns contaient que la Vierge s'était accouplée avec un chien pour mettre bas au Christ… Ngô Văn, fils de petits paysans surveillant les buffles dans les champs de rizière et écrasant le manioc au pilon, a appris le français à l'âge de onze ans ; il lit Rousseau, Baudelaire, le romancier Jean Richepin et l'aviateur Roland Garros –, le premier avec force « exaltation ». Il n'en finit pas de lire et achète ses ouvrages d'occasion dans les bric-à-brac des vendeurs chinois. Des auteurs français, mais pas seulement. C'est ainsi que, page après page, germe en lui la révolte ; il en vient à s'intéresser aux cercles révolutionnaires indochinois condamnés à la clandestinité et ne tarde pas à cacher certaines coupures de presse dans une boîte à chaussures.

Les années 1920 touchent à leur terme : en France, les communistes se sont constitués en parti et André Gide dénonce l'oppression coloniale de retour du Congo ; en Russie, Staline épure les administrations et lance la collectivisation forcée des campagnes ; en Algérie, l'Étoile nord-africaine est dissoute par les autorités impériales. Hô Chi Minh, qui n'est encore que Nguyen Ai Quoc mais a déjà publié l'implacable Procès de la colonisation française, voyage entre la Crimée et la Russie, Berlin et Paris, la Suisse et l'Italie. L'écrivain français Léon Werth, de retour d'Asie, sort quant à lui le beau Cochinchine, écœuré par ce qu'il vit de la « mission civilisatrice » – l'Empire prend du bon temps, sirotant le sang des indigènes pour sa gloire et son prestige.

Un compagnon de chambre, Phùng, comptable de profession, raconte à Văn les prisons et la faim dans les plantations, la torture et les conditions de vie des coolies. En 1930, des soldats vietnamiens de la garnison de Yên Bái se mutinent. Le jeune Daniel Guérin, qui n'est pas encore le penseur communiste libertaire que l'on gagnerait à connaître si cela n'est pas le cas, se trouve alors en Indochine : le drapeau de l'indépendance est hissé par quelques insurgés et le pouvoir fait son office, aviation à l'appui – « Ce qui se levait, rapportera Guérin dans les pages de son Autobiographie de jeunesse, c'était le vent de la tempête [3]. » Ngô Văn, dix-huit ans, suit au jour le jour les évènements. Bombardements, incendies, destruction de temples et décapitations : les droits de l'Homme gravés à la feuille d'or. De son exil à Hong Kong, Hô Chi Minh, fils de paysans lui aussi, rassemble les forces communistes et nationalistes au début du mois de février de la même année : ainsi naît le Parti communiste vietnamien. « Ouvriers, paysans, soldats, jeunes gens, élèves des écoles, compatriotes opprimés et exploités, amis, camarades [4] », lance l'appel rédigé par le leader marxiste : il importe de se battre contre l'impérialisme français et la bourgeoisie autochtone. Hô Chi Minh salue la classe ouvrière française, alliée de l'imminente révolution vietnamienne, et propose dix points phares – parmi lesquels l'indépendance totale de l'Indochine, la nationalisation des banques et des entreprises coloniales, la redistribution des plantations françaises ou féodales aux paysans pauvres, la journée de travail de huit heures, l'instruction généralisée et l'égalité entre les sexes. Ngô Văn peste contre les « civilisateurs » et « l'arrogante société coloniale » qui musèle « le menu peuple », « les petits et les sans-grade » ; il dissimule des tracts révolutionnaires dans son vélo afin de les lire à ses amis paysans, tout en tentant, péniblement, de saisir Le Capital de Marx. « L'atmosphère répressive régnant alors dans tout le pays » ne lui laisse d'autre choix que de s'engager : à d'autres, la fatalité ! Il traduit Le Manifeste du parti communiste en vietnamien et publie poèmes et récits naturalistes dans des périodiques indigènes, puis milite au sein d'une petite organisation, l'Opposition de gauche – elle se montre critique à l'endroit du Parti communiste, qu'elle accuse d'allégeance à Moscou et de déconnexion avec les masses, le peuple.

Trotski contre Staline

1935. Trotski va mourir dans cinq ans, le crâne défoncé par un piolet dans son bureau mexicain. L'exilé russe quitte alors la France pour la Norvège. Staline, au pouvoir depuis le décès de Lénine (contre les dernières volontés de ce dernier), régente l'URSS d'une poigne d'acier – il a écarté son principal rival, ledit Trotski, porte-voix de l'Opposition de gauche, en l'expulsant de la Patrie des travailleurs au début de l'année 1929. Dans son Journal d'exil, rédigé sur des cahiers d'écolier, l'ancien chef de l'Armée rouge fulmine contre « la clique des laquais de Staline », « l'esprit borné » de ce dernier, sa soif de vengeance, son cynisme et ses délires bureaucratiques – Joseph Staline n'est rien d'autre que le « fossoyeur du parti et de la révolution » [5]. Le Guide considère quant à lui Léon Trotski comme l'un des « espions et [d]es agents du fascisme » [6] et les trotskistes comme une engeance toxique dont il faut se débarrasser sans plus tarder. Loin d'être circonscrit à la seule Russie, ce conflit s'est étendu aux quatre coins de la planète ; Viêtnam compris.

Les communistes vietnamiens se divisent donc entre une ligne « officielle » (celle du soutien à l'URSS stalinienne) et une ligne « hétérodoxe », critique, liée à la contestation trotskiste du régime. Au cœur des multiples points de divergences, autant humains qu'idéologiques, la question du cadre national. Dès les années 1920, Staline a promu la notion de « socialisme dans un seul pays », autrement dit l'idée qu'il est possible et pensable d'œuvrer à l'abolition du mode de production capitaliste et/ou féodal sans attendre la « révolution mondiale » tant souhaitée par Lénine. À l'inverse, Trotski jure de l'absurdité d'une telle conception : les États modernes, pris dans les filets des marchés mondiaux, ne peuvent s'émanciper individuellement – le combat révolutionnaire doit tourner le dos aux instincts « chauvins », « patriotiques » et « nationalistes » (autant de manifestations de l'imaginaire bourgeois) – afin d'embrasser l'émancipation internationaliste et globale. En tant que militant du Komintern, Hô Chi Minh se range derrière l'orientation officielle et double son marxisme-léninisme d'un discours patriotique : pour convaincre les masses indigènes de se soulever contre l'occupant français, pareil levier lui semble indispensable. Mais il serait fautif de n'y voir qu'une stratégie de façade : l'homme aime profondément son pays et n'est pas un partisan de la table rase (l'un de ses biographes le décrira comme peu dogmatique et très dialecticien : passé, présent et futur constituaient à ses yeux des temporalités qu'il ne fallait pas chercher à disjoindre – l'historien Daniel Hémery rapportera, dans Hô Chi Minh, de l'Indochine au Vietnam, qu'il n'avait, contrairement à Mao, « guère la fibre théorique [7] »). Il confie même, en privé : « Je suis un communiste mais ce qui m'importe en ce moment est l'indépendance et la liberté de mon pays, ce n'est pas le communisme. Je vous garantis personnellement que le communisme ne sera pas réalisé au Viêt Nam avant une cinquantaine d'années [8]. »

Face à la position pro-soviétique du Parti communiste, Ngô Văn et quelques camarades bâtissent la Ligue des communistes internationalistes pour la construction de la IVe Internationale (elle sera lancée de France, par Trotski, en 1938). Contestant les accents nationalistes du Parti et redoutant, au lendemain de l'hypothétique mais tant voulue indépendance, la mainmise sur le Viêtnam libre de la bourgeoisie locale, les trotskistes aspirent à faire entendre une autre voix : celle d'un socialisme radical et antistalinien. Imprimerie clandestine et ronéo : le groupe publie deux bulletins militants, Révolution permanente et L'Avant-Garde. La signature d'un traité d'assistance mutuelle entre l'URSS et les autorités de la République française les révulse : comment la Russie, prétendument progressiste, peut-elle pactiser avec un gouvernement colonial et bourgeois ? Une honte, voilà tout. La preuve que Staline n'est pas le bienfaiteur des peuples opprimés qu'il prétend être.

En juin 1936, la police française fait irruption dans le magasin de produits métallurgiques où travaille Ngô Văn. Deux mois plus tard, le président du tribunal lui demande s'il escompte renverser le pouvoir en place pour y installer un régime communiste ; notre homme de répondre : « Nous n'y avons pas encore pensé. Nous luttons pour obtenir les libertés démocratiques… » C'est en prison qu'il apprend la nouvelle des procès de Moscou : Staline vient d'organiser l'élimination de seize éminents membres du Parti au nom d'improbables mobiles (sabotage, terrorisme…). Ngô Văn partage sa réclusion avec des indépendantistes staliniens ; il n'en dit mot mais s'en inquiète : « Mille questions sans réponse nous assaillent. » Il lit Malraux et Céline – Voyage au bout de la nuit s'apparente à quelque commotion littéraire : enfin, avoue-t-il, la poésie du monde vivant, tintant, crachant, pénètre dans les livres, enfin la langue vibrante, lucide et crue du réel trouve sa place dans l'élégance affectée des bibliothèques. Ngô Văn s'émeut des « couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours » qui peuplent les pages du romancier français – cette gouaille, il la fera pour partie sienne dans ses futurs écrits autobiographiques.

Le Front populaire retentit dans l'Hexagone : 1936 et ses grandioses grèves ouvrières. Mais cela ne change rien, ou si peu, au sort des colonisés. Ngô Văn refuse d'appuyer ce nouveau gouvernement – les réformes ne suffisent pas ; seule une rupture révolutionnaire sera à même d'instaurer, sans main qui tremble ni cote mal taillée, la justice et l'égalité entre tous les hommes, c'est-à-dire toutes les races. Au Viêtnam, la contestation gagne en épaisseur : les prisonniers guettent l'étincelle par-delà leurs murs. En janvier 1937, ils entament une grève de la faim pour protester contre les mauvais traitements, la qualité de la nourriture et l'interdiction de lire la presse. Nouvelle purge en URSS : Staline fait exécuter une dizaine de responsables communistes. Văn s'interroge : « Les trotskistes russes sont traités de vipères lubriques à Moscou, emprisonnés, déportés, massacrés : combien de temps les trotskistes d'Indochine échapperont-ils encore à la condamnation de Staline et de ses partisans locaux ? » Au même moment, en Espagne, la guerre civile oppose le camp fasciste (les nationalistes et les franquistes, soutenus par les régimes allemand et italien) et le camp républicain et révolutionnaire (du gouvernement légitime aux communistes, en passant par les anarchistes et les trotskistes). Une guerre civile éclate en sus au sein de la guerre civile : Moscou exige des communistes espagnols qu'ils éliminent lesdites « vipères », accusées, bien sûr à tort, de complicités avec l'ennemi nazi – l'écrivain britannique George Orwell, engagé les armes à la main au sein d'une organisation marxiste non stalinienne, en fera le triste récit dans son Hommage à la Catalogne. Certains trotskistes vietnamiens refusent pourtant toute division susceptible de renforcer l'adversaire (bourgeois, fasciste et colonial) : les communistes se doivent de demeurer unis en dépit des divergences. Un front stalino-trotskiste que Ngô Văn ne consent pas à ratifier : comment s'allier avec ceux qui, en Espagne comme en Russie, appellent à leur élimination physique ?

Entre deux feux

Văn est libéré au terme de deux années de détention, en juin 1937. Un poète vietnamien a traduit Retour de l'URSS de Gide : le texte s'arrache à Saigon. L'écrivain français y retrace sa désillusion : la dictature du prolétariat n'a pas émancipé celui-ci et la parole est confisquée par les autorités staliniennes. Ngô Văn y trouve matière à confirmer ses craintes ; sitôt sorti, il s'élève, par voie de presse, contre les Procès de Moscou et publie une brochure afin d'appuyer son propos. Il participe également à une grève d'ouvrières d'une charcuterie, traduisant leurs revendications en langue française ; dockers, coolies, ouvriers d'ateliers, paysans : la révolte gronde chaque jour un peu plus en ces terres occupées. Et les trotskistes d'appeler à la création d'un « Front ouvrier et paysan », seul à même, selon eux, d'assurer un contrôle démocratique des banques, des transports et des services postaux tout en redistribuant les terres aux plus pauvres. Ngô Văn est de nouveau arrêté.

L'Espagne tombe sous la botte franquiste. Des centaines de milliers d'Espagnols sont contraints à l'exil. La France tombe sous la botte allemande. Pétain appelle à rendre les armes ; De Gaulle, exilé à Londres, exhorte à poursuivre la lutte – en 1942, Hô Chi Minh dédiera quelques vers acides au « sauveur » auto-proclamé de la Nation : « Malencontreuse, la destinée de la France ; / Pétain, maréchal trop vieux, te voilà putride. / À genoux, tête baissée devant les Allemands ; / […] Tu as vendu ta patrie » [9]. Le leader vietnamien n'a de cesse de le rappeler : il ne voue pas la moindre haine à l'endroit du peuple français (il consigne même, dans des notes personnelles, que ce dernier est gentil, aimable, sociable et affable !). Ses ennemis sont l'oligarchie. C'est donc en patriote vietnamien qu'il approuve la résistance française et souhaite, pour la France comme pour son pays, l'indépendance totale et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Mais Hô Chi Minh rejette la radicalité des trotskistes, qu'il assimile probablement au « gauchisme » dont parla Lénine dans un célèbre ouvrage qu'il traduisit justement en vietnamien : la seule manière de vaincre, pense-t-il, est de constituer un rassemblement large et majoritaire – bourgeoisie comprise. S'il estime que son parti porte la parole des travailleurs, il n'en croit pas moins que ce seul signifiant (« le prolétariat ») soit à même de faire avancer la cause indépendantiste. Et si les communistes braquent les bourgeois, ceux-ci deviendront des agents actifs du fascisme, affirme-t-il dans un communiqué daté de juillet 1939. C'est d'une plume glaçante que le futur chef d'État vietnamien tranche la question : on ne s'allie pas avec les trotskistes, « il faut les exterminer politiquement » [10]. L'historien Pierre Brocheux, dans sa biographie Hô Chi Minh, du révolutionnaire à l'icône, écrira : les « accusations mutuelles » entre staliniens et trotskistes vietnamiens « étaient aussi gratuites les unes que les autres » [11] (il est à noter que Staline se méfiait du chef vietnamien – tenu pour un communiste des cavernes, par trop lent et modéré – et que le second président de la République populaire de Chine le qualifiait de « droitiste »).

Ngô Văn vend des galettes de riz sur le marché, pour gagner sa croûte, et croise en ville un gigantesque portrait du Maréchal. « Un seul chef : Pétain. Un seul devoir : obéir. Une seule devise : servir. » Le ton est donné mais la guerre s'en va toucher à sa fin : Hitler se tire dans la tête une balle de Walther PPK 7,65 millimètres, du fond de son bunker berlinois ; les Nord-Américains atomisent un Japon déjà défait pour la seule joie de bomber le torse ; l'empereur vietnamien Bao Dai abdique, en proie à la percée communiste. Le Parti se trouve à présent aux portes du pouvoir et les trotskistes manifestent pour la formation de comités populaires : ils réclament, tout de go, le contrôle ouvrier des usines et la répartition des terres. L'Internationale des uns, chantée à tue-tête, s'oppose aux chants nationalistes des révolutionnaires du Parti. Ngô Văn redoute l'emprise de ces derniers sur les revendications populaires et émancipatrices du peuple, tout comme il n'entend pas d'une bonne oreille la « propagande patriotarde » des partisans d'Hô Chi Minh (l'un de ses textes glorifie, par exemple, les « ancêtres héroïques », les « intérêts de la Patrie » et le « glorieux » peuple vietnamien) [12]. Mais la rue exulte. « C'est une ruée d'espérances », note le militant trotskiste dans son ouvrage Au pays de la Cloche fêlée. Les armes circulent. Premiers accrochages. Hô Chi Minh déclare unilatéralement l'indépendance de son pays. Coup d'éclat – et de génie. L'appel repose en partie sur la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de la Révolution française : Hô Chi Minh exige l'application stricte du tant vanté universalisme français – pourquoi refuser à autrui ce que l'on revendique pour soi ? Il demande, en outre, à ce que les autorités françaises reconnaissent la République démocratique du Viêtnam et l'autorité de son nouveau gouvernement. La révolution sociale et expropriatrice n'est pas la priorité ; le commissaire de l'Intérieur déclare : quiconque touchera aux terres des nantis sera impitoyablement puni par le Parti. Barricades, arbres déracinés, véhicules renversés ; soldats français, civils et indépendantistes en décousent. Ngô Văn apprend que des représentants trotskistes viennent d'être exécutés par des membres du Viêt Minh, le front de résistance créé par le Parti. Des cadavres flottent dans l'eau. Une usine est dynamitée. Des milices s'organisent et des avions de chasse tirent à vue.

Văn intègre une unité de combattants trotskistes. « Nous sympathisons avec les paysans des environs, leur expliquant que le but de notre combat [est] non seulement de chasser les Français, mais également d'en finir avec les propriétaires terriens autochtones, sortir du servage les forçats des rizières et libérer les coolies. » Il est arrêté par des partisans du Viêt Minh au bord d'un fleuve alors qu'il tentait de trouver un récepteur radio. Il parvient à s'échapper puis se cache dans Saigon. Le leader trotskiste Ta Thu Thâu est exécuté – Hô Chi Minh confiera à Daniel Guérin, à Paris : « Ce fut un patriote et nous le pleurons… Mais tous ceux qui ne suivent pas la ligne tracée par moi seront brisés. » [13] L'adage a la clarté pour mérite : on ne fait pas d'omelettes, etc. Une brutalité qui n'en tranche pas moins avec les nombreux témoignages qui existent : Hô Chi Minh est décrit par ceux qui le connurent comme un être réservé, ferme sans être fanatique, calme, concentré, organisé, généreux, très modeste au quotidien et doué de tact et d'humour (un lieutenant français le dépeignit comme gai, curieux, singulièrement sensible et à l'écoute ; le général Salan comme énergique et déterminé ; un responsable du Quai d'Orsay comme sage et perspicace ; Khrouchtchev comme un être dont la pureté le faisait ressembler à un saint ou un apôtre – « Un homme aussi pur que Lucifer », confia le premier président de la République du Viêtnam lors d'un entretien). L'historien Pierre Brocheux estimera qu'Hô Chi Minh manqua parfois de courage, en « laissant faire » l'aile la plus violente du Viêt Minh. Voici donc Ngô Văn coincé entre deux feux : il peut à tout instant tomber sous les balles des Français comme des communistes orthodoxes. En novembre 1946, l'armée de la République tricolore bombarde Haiphong : malgré les tentatives désespérées d'Hô Chi Minh visant à régler ce conflit par la diplomatie, la guerre d'Indochine est officiellement déclarée. « Le cœur rongé de mélancolie », Ngô Văn décide de quitter son pays. Il débarque à Marseille au printemps 1948, âgé de trente-six ans.

Un rien du tout

De ces années de luttes, Ngô Văn tirera une méfiance instinctive à l'endroit du pouvoir et des appareils politiques centralisés. Tous les partis prétendument « ouvriers » sont à ses yeux des « embryons d'État » – et ce dernier deviendra sa bête noire : il faut, comme le voulaient Marx et Bakounine, quoique dans des temporalités différentes, œuvrer au dépérissement total de la structure étatique. Văn devient ouvrier d'usine à Nanterre. Il faut manger. Pièces détachées, câblage, tôle, châssis, ailes, portières, pince à souder… L'homme-machine et les poumons usés : il décrit ses nouveaux frères de besogne français comme autant de « compagnons esclaves ». Il loge à l'hôtel – une chambre dont l'ampoule est si faible qu'il ne parvient pas à lire. Il se penche sur les textes d'Engels et boit son café au bistrot près de l'usine. Certains l'appellent « le Chinetoque ». « Je me casse les reins à les démonter, à trimbaler de lourdes pièces de fonte », raconte ce corps chétif. Il n'en peut plus et démissionne. À peine la guerre d'Indochine s'achève-t-elle qu'une autre, en Algérie, commence : « Les abattoirs fonctionnent en permanence, la mort, la mort toujours recommencée », écrit-il dans son ouvrage Au pays d'Héloïse. La gauche est au pouvoir et Mitterrand fera trancher quelques têtes.

Văn découvre les travaux du penseur Maximilien Rubel et la relecture qu'il effectue des écrits de Marx – allant jusqu'à le présenter comme un anarchiste ! Il apprend l'existence, à la fin de la Première Guerre mondiale, d'une certaine « République des conseils de Bavière » alliant communisme et libertarisme, et étudie la répression des marins de Cronstadt, en 1921, par le nouveau pouvoir soviétique. Ainsi donc, avant même l'avènement de Staline, la glorieuse révolution d'Octobre, celle qu'il avait tant aimée, réprima des camarades sans pitié aucune ! Sous les ordres de Lénine et de Trotski ! Il rencontre des exilés espagnols, anciens du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste) ou anarchistes, et rencontre Daniel Guérin – qui, comme essayiste, proposera de réconcilier communisme et anarchisme en les purgeant de leurs impasses respectives. Văn s'éloigne dès lors du bolchevisme comme du trotskisme. Adieu, épithètes aux semelles de plomb ! Ismes patauds et réducteurs ! Le Vietnamien se dira un « rien du tout », un vagabond juste bon à « baratiner dans le désert » [14]. L'émancipation doit être l'œuvre des dominés eux-mêmes, et non d'une avant-garde supposément éclairée et assurément professionnelle. En 1950, il se rend dans la Yougoslavie socialiste de Tito : sceptique, certes, mais jamais cynique. Il aide aux chantiers collectifs mais les bustes du leader ne lui disent rien qui vaille. Il demande à voir un camp de rééducation : requête rejetée. On ne l'y prendra plus.

Il publie en 1968 un texte appelant à l'auto-émancipation – la lutte contre tous les maîtres, qu'ils soient capitalistes ou communistes – et promeut, lors de la guerre du Viêtnam, l'alliance du prolétariat américain et vietnamien contre leurs gouvernements respectifs (critiquant, en passant, le soutien inconditionnel d'une partie de l'intelligentsia française à l'autocratique Front national de libération vietnamien). Le temps se plaît à passer sous silence ses trop vieilles ambitions : le Parti ouvrira ses bras à l'économie de marché, ajustant le grand rêve rouge aux « réalités du monde globalisé ». En 1997, Văn séjournera dans son pays d'origine après un demi-siècle d'exil : un communisme à la sauce joint-ventures et Coca-Cola.

Un jour de l'année 2015, en banlieue parisienne. Une conférence se tient, organisée par des militants associatifs français et des représentants diplomatiques du Parti communiste vietnamien. Nous levons la main puis prenons la parole afin de demander de quelle manière furent traités les indépendantistes trotskistes par le pouvoir communiste officiel : « Avec les méthodes de l'époque… », répond l'historien assis à sa table. Un vieil homme d'origine vietnamienne nous interpelle, à l'autre bout de la salle, vitupérant contre les traîtres trotskistes, tout « assassins d'ouvriers » qu'ils furent.

Le XXe siècle eut l'atroce privilège de nous enseigner l'humilité et la demi-teinte. Aucun courant ne peut en appeler à la pureté. Personne n'eut raison seul et beaucoup échouèrent en même temps : si les staliniens massacrèrent les trotskistes, ces derniers ne se privèrent pas de traquer les libertaires. L'assassinat de Trotski le transfigura en héros, archange de la Révolution, corps couronné en mythe, figure incomprise en butte au totalitarisme – n'oublions pas qu'il posa, avec Lénine, les pierres autoritaires de la « dégénérescence » du système soviétique et put sans ciller appeler à l'exécution de l'anarchiste Voline. Si les libertaires s'enorgueillissent à raison de n'avoir jamais opprimé personne, leur incapacité à rassembler le grand nombre pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. La vie de Ngô Văn, dans sa sublime solitude morale, n'en finit pas de nous pousser à reprendre, encore et toujours, d'échecs en menues victoires, la seule et sempiternelle question qui vaille lorsque l'on se refuse aux incantations autant qu'à la realpolitik : que faire ?

Dans les pages de ses Fragments mécréants, le philosophe Daniel Bensaïd écrivait en 2005 : « On peut soutenir la cause de ceux qui ont subi l'injustice, sans renoncer pour autant à une solidarité critique. Nous sommes solidaires de Cuba contre le blocus imposé par les États-Unis. Nous ne nous sommes pas interdits pour autant de dénoncer la caricature de procès stalinien fait en 1989 à Arnaldo Ochoa et aux frères La Guardia. De même pouvait-on porter les valises pour le FLN sans se taire devant l'assassinat d'Abane Ramdane. On peut être, aujourd'hui, indéfectiblement solidaire des droits bafoués du peuple palestinien, sans souscrire à des actions suicides et sans fermer les yeux sur la corruption bureaucratique de son appareil proto-étatique. On doit enfin être solidaire de la résistance irakienne à l'occupation impériale, sans oublier pour autant les crimes de Saddam Hussein et de sa dictature. […] L'époque n'est plus aux logiques binaires du tiers exclu, qui sommaient de choisir son camp, quitte à taire les crimes de Staline sous prétexte de ne pas hurler avec les loups. À la longue, les autocensures sont désastreuses. Ceux qui, en leur temps, ont combattu, souvent sur deux fronts, contre la terreur coloniale et l'exploitation capitaliste, mais aussi contre la terreur et l'exploitation bureaucratiques, ont mieux servi historiquement la cause de l'émancipation que les réalistes qui se turent, au motif de ne pas affaiblir leur camp. […] Cette voie du double refus et du double front est étroite, souvent périlleuse [15]. » Une politique de l'émancipation est sans doute condamnée à pareil péril.

Émile CARME


[1] Avant-propos de L'insomniaque, Ngô Văn, Au pays d'Héloïse, L'insomniaque, 2005, p. 11.

[2] « Des paroles et des actes », 16 novembre 2015.

[3] Daniel Guérin, Autobiographie de jeunesse, Pierre Belfond, 1971, p. 226.

[4] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, L'Harmattan, 1990, p. 94.

[5] Trotski, Journal d'exil, Folio, 2008, pp. 54, 56, 101.

[6] Staline, « Réponse à la lettre d'Ivanov », 12 février 1938.

[7] Daniel Hémery, Hô Chi Minh, de l'Indochine au Vietnam, Gallimard, 2004, p. 140.

[8] « Souvenirs de Chang Fakuei », Revue hebdomadaire l'Union, 1962.

[9] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, op. cit., « Au Maréchal Pétain », p. 104.

[10] Ibid., p. 98

[11] Ibid., p. 98.

[12] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, op. cit., pp. 100-101.

[13] Daniel Guérin, Au service des colonisés 1930-1953, 1954, p. 22.

[14] Toutes les citations non référencées de Ngô Văn proviennent des deux ouvrages Au pays de la Cloche fêlée (2000) et Au pays d'Héloïse (2005), tous deux aux éditions L'Insomniaque.

[15] Daniel Bensaïd, Fragments mécréants, Lignes, 2005.

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