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26.05.2026 à 06:00

Pourquoi le commerce est-il devenu la guerre ?

Matheo Malik

Un guide de survie pour le monde de la guerre commerciale permanente, par les auteurs du livre le plus discuté en ce moment aux États-Unis.

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Texte intégral (3839 mots)

La guerre commerciale est devenue la nouvelle norme de l’économie mondiale. On le constate avec le « choc chinois 2.0 », « Trump 2.0 » et la « guerre du Golfe 3.0 ». Quand et pourquoi sommes-nous entrés dans cette nouvelle ère ?

Chad P. BownOn pourrait être tenté de faire remonter l’état de guerre commerciale généralisée au début du premier mandat de Trump, marqué par son recours massif aux droits de douane contre la Chine. Il s’agirait toutefois d’une lecture partielle, car elle laisserait de côté les profondes fragilités qui traversaient déjà le système commercial international.

L’un des arguments centraux de notre livre consiste précisément à montrer qu’une part importante des réactions actuelles des États-Unis s’explique par des préoccupations jugées légitimes face à la place occupée par la Chine dans ce système. L’économie chinoise repose en effet sur un modèle profondément différent de celui des économies occidentales libérales, notamment  en ce qui concerne le rapport entre l’État, l’industrie et les échanges internationaux.

Chad Bown, Soumaya Keynes, How To Win a Trade War : A Friendly Guide to an Unfriendly World, mai 2026.

Le premier mandat de Trump, ainsi que les mesures que nous observons sous son second, seraient donc davantage un symptôme ?

Il faut reconnaître que le système commercial international connaissait déjà des problèmes. 

L’un des points clefs de notre livre est de démontrer qu’une grande partie des actions des États-Unis aujourd’hui est motivée par des préoccupations légitimes et par les défis que la Chine pose au sein du système commercial. Pékin poursuit un modèle économique particulièrement différent. Le président Xi Jinping n’est absolument pas intéressé par le monde de l’interdépendance. Il a explicitement déclaré qu’il souhaitait que la Chine ne dépende d’aucun autre pays pour ses chaînes d’approvisionnement, mais qu’elle soit au contraire le fournisseur privilégié des autres. 

Autrement dit, il souhaite cette asymétrie. Mais c’est aussi parce que la Chine s’est sentie vulnérable lors de la première administration Trump qu’elle a développé et renforcé de nombreux atouts pour ne plus se retrouver dans la même position. 

Pourquoi ceux qui mènent cette guerre ont-ils besoin qu’on leur apprenne à la gagner ? Les décideurs politiques s’y lancent-ils à l’aveugle ?

Soumaya KeynesIl n’y a pas de mode d’emploi. 

Si l’on repense à l’ancien système commercial, nous nous étions mis d’accord sur un ensemble de règles. Dans une certaine mesure, lorsque nous disposions de cet ensemble de règles, nous pouvions nous y référer et les suivre. La question se résumait à : « Est-ce conforme aux règles ou non ? » Ainsi, pour des questions telles que « devons-nous appliquer des droits de douane ? » ou « devons-nous discriminer les autres ? », nous n’avions pas besoin d’examiner les détails : nous disposions de principes à suivre.

Ces règles se sont effondrées et nous nous retrouvons donc dans un monde moins prévisible, confrontés à des problèmes auxquels nous n’avions pas eu à faire face auparavant. Nous devons donc réfléchir à la manière de survivre dans ce monde de conflits économiques.

Dans notre livre nous essayons donc de dire : faisons une pause. Prenons le temps de réfléchir aux vrais problèmes et à la guerre commerciale qu’il faut mener. Puis, examinons l’efficacité de ces outils, en regardant l’état de l’économie, les données factuelles et l’histoire.

Quelles sont vos principales recommandations pour les guerriers commerciaux ?

Chad P. BownPréparez-vous. Faites vos devoirs, identifiez vos points faibles et vos points forts. Apprenez à connaître les autres gouvernements avec lesquels vous êtes en contact. Ensuite, vous devez comprendre les entreprises, car ce sont elles qui sont en première ligne. Vous ne pouvez pas simplement penser qu’elles feront ce que vous voulez. Elles réagissent à leurs propres incitations. Elles mènent leur propre guerre commerciale, qui n’est peut-être pas celle que vous souhaitez. 

Soumaya KeynesPartout dans le monde, différents gouvernements et administrations ont mené des exercices de préparation pour évaluer leurs vulnérabilités, y compris la Commission européenne.

En réalité, les Européens disposaient d’un avantage par rapport à certains autres gouvernements menant ces exercices, car ils avaient accès à des données sur le commerce intérieur. Ils pouvaient ainsi mieux évaluer leur production nationale. En effet, la vulnérabilité ne réside pas seulement dans le fait de s’approvisionner auprès d’un seul acteur, mais aussi dans la quantité produite localement. Le véritable défi, partout dans le monde, réside dans le niveau de visibilité que l’on peut réellement avoir : beaucoup de ces vulnérabilités se trouvent en effet tout au bout des chaînes d’approvisionnement. Même les entreprises concernées ignorent l’origine de tous leurs achats.

De nombreux pays tentent de se prémunir contre les chocs liés au commerce. Pensez-vous que cela soit possible, et si oui, comment ? 

C’est réalisable et c’est un objectif louable. Cependant, il faut faire preuve de la plus grande prudence. Si vous avez identifié un véritable problème, à savoir la position dominante d’un partenaire commercial sur le marché, et que celui-ci a montré qu’il était prêt à l’utiliser comme une arme, alors vous pouvez recourir à des barrières commerciales, essentiellement pour inciter les entreprises à diversifier leurs sources d’approvisionnement.

Une idée vraiment intéressante est actuellement discutée au sein de l’Union : exiger des entreprises qu’elles s’approvisionnent auprès d’au moins trois sources différentes. On pourrait ainsi accorder des subventions aux entreprises qui s’approvisionnent auprès de plusieurs sources et pénaliser les fournisseurs très concentrés. Ces pénalités pourraient être réduites si les stocks sont importants.

Mais il y a aussi le risque que les gouvernements se replient sur eux-mêmes et aillent trop loin. Ils pourraient alors dépasser le problème très spécifique de la domination du marché pour adopter une attitude du type « la France d’abord ».

Chad P. BownCela coûtera aussi plus cher. Les entreprises qui doivent s’approvisionner auprès de trois sources différentes préféreraient sans doute ne pas avoir à le faire. 

Produire tout chez soi est également très risqué. Cela revient simplement à concentrer la production localement. Or tout le monde est exposé à des chocs, qu’il s’agisse du changement climatique, des tremblements de terre, des grèves ou de n’importe quels autres événements.

Quels sont les outils et les politiques qui peuvent être mobilisés dans le cadre d’une guerre commerciale ?

Soumaya KeynesQuatre instruments principaux sont utilisés : la constitution de stocks, les subventions, les droits de douane et les restrictions à l’exportation. Nous les analysons en détail dans notre livre. 

La grande leçon à retenir est qu’il ne faut pas faire de l’idéologie lorsqu’il s’agit de certains de ces instruments. Je discute parfois avec des gens qui me disent : « Je n’aime pas les stocks ou les subventions. » C’est tout à fait justifié, car ces outils sont souvent associés au gaspillage, à la corruption et à l’inefficacité. C’est la raison pour laquelle nous n’y avons généralement pas recours. Mais dans une guerre commerciale, les autres acteurs vont faire preuve de fermeté. Notre recommandation est donc de ne rien exclure. 

De plus, l’utilisation de ces outils requiert parfois une grande fermeté pour atteindre ses objectifs.

Prenons l’exemple des subventions pour les puces. En cas d’offre très concentrée, il faut prendre des mesures incitatives pour détourner les gens de cette source d’approvisionnement dominante. Si vous accordez des subventions aux entreprises pour qu’elles construisent de nouvelles usines de puces, vous ne pouvez pas simplement attendre que le marché demande ces puces plutôt que les puces vraiment bon marché et efficaces qu’il achète déjà. Nous pourrions tirer des leçons de la Chine, qui a l’habitude d’agir sur l’ensemble de la chaîne, de l’offre à la demande. 

Qui est le mieux préparé à mener une guerre commerciale : les États-Unis ou la Chine ?

D’une certaine manière, ce sont les États-Unis. En effet, ils disposent d’atouts considérables qu’ils ont développés au fil des décennies : ils ont le dollar ; un marché de consommation gigantesque et une technologie de puces électroniques incroyable. 

Mais dans le même temps, on pourrait également faire valoir que c’est la Chine. Elle se prépare depuis des décennies en renforçant ses chaînes d’approvisionnement et en consolidant sa position dominante. Elle détient une part considérable de la production mondiale de nombreux produits manufacturés, notamment ceux qui sont essentiels aux chaînes d’approvisionnement d’autres pays. Nous avons vu plusieurs de ces produits faire la une des journaux l’année dernière. Il s’agissait notamment des terres rares, des aimants permanents et des semi-conducteurs de l’entreprise Nexperia. Ce sont des produits dont les États-Unis, l’Europe, le Japon et la Corée ont besoin. Or, la Chine en fournit 90 %. 

Si l’on redéfinit la préparation comme une question de mentalité, une sorte de mentalité sécuritaire, voire paranoïaque et craintive, alors c’est clairement la Chine. Pékin a adopté ce type de position défensive depuis bien plus longtemps. Évidemment, le défi réside dans le fait qu’une fois qu’un acteur majeur commence à adopter une telle attitude, cela devient une prophétie auto-réalisatrice, car il est alors rationnel pour les autres d’adopter le même état d’esprit. 

Qu’en est-il de l’Union européenne ? 

Les Européens ont été les plus lents. Ils ne sont pas du genre à se précipiter. Mais je pense qu’ils y parviendront et on voit déjà qu’ils sont en train d’adopter cette mentalité. La question est de savoir s’ils prendront désormais toutes les mesures nécessaires assez rapidement pour relever ce défi. Ce ne serait pas très européen, mais j’ai bon espoir qu’ils y parviennent.

Pourquoi l’Union a-t-elle tant de mal à adapter son mode de fonctionnement à ce monde actuel ?

Le défi pour l’Europe consiste à concilier le désir de préserver les avantages d’un système fondé sur des règles et la nécessité de réagir aux politiques des autres grandes puissances. Les Européens ont une approche très centrée sur les règles. Il y a donc quelque chose de très étrange et inconfortable à l’idée d’affronter cette situation et de se dire : « En fait, nous ne pouvons plus nous fier aux règles. Nous devons les réécrire. »

Chad P. BownPour comprendre l’importance des règles pour l’Europe, il faut savoir qu’elles ne définissent pas seulement ses interactions avec le reste du monde. Les règles permettent également de gérer les relations entre les États membres. L’inquiétude de l’Europe est la suivante : si elle s’oriente vers une situation où elle n’a plus de règles, ne les respecte plus et doit composer avec les États-Unis et la Chine, c’est une chose. Mais si cela crée également un chaos interne, c’est-à-dire si la remise en cause des règles vis-à-vis du monde extérieur perturbe aussi les règles au sein même de l’Europe, alors cela ajoute une série de préoccupations supplémentaires. 

Vous avez mentionné à plusieurs reprises que les actions de l’administration Trump sont une réponse à la politique poursuivie par la Chine. Mais dans le même temps, ces mêmes actions rendent impossible une action collective visant à faire pression sur Pékin pour l’inciter à changer de modèle, les alliés de Washington devant désormais se protéger à la fois des États-Unis et de la Chine. Que peut faire l’Europe ?

L’Europe doit mettre en œuvre un ensemble de mesures pour remédier à sa dépendance excessive à l’égard de la Chine pour l’importation de certains produits, Pékin ayant manifesté en 2025 sa volonté d’utiliser le commerce comme une arme en imposant des restrictions à l’exportation. Ces produits comprennent les terres rares et autres minéraux critiques, les aimants permanents ainsi que certains semi-conducteurs avancés. Ces mesures peuvent comprendre des restrictions ciblées à l’importation, telles que des droits de douane spécifiques, ainsi que des subventions à la production destinées à encourager le développement de nouvelles sources de production en dehors de la Chine. Même s’il est impossible de former un front commun avec les États-Unis en raison des droits de douane imposés par l’administration Trump, l’Europe devrait s’efforcer d’aligner ses politiques sur celles du Japon, de la Corée du Sud et de ses autres alliés asiatiques, qui partagent des préoccupations économiques communes.  

L’excédent commercial considérable de la Chine avec le reste du monde suggère d’ailleurs que l’Europe et ses alliés devraient demander à Pékin de rééquilibrer son modèle de croissance économique en faveur de la consommation intérieure et de réévaluer le yuan.

Si l’on considère les petites et moyennes puissances, l’Iran semble plutôt bien s’en sortir. Est-ce l’un de vos meilleurs élèves ? 

Absolument, l’Iran a compris comment utiliser ses leviers de pression, notamment le détroit d’Ormuz, pour infliger des dommages économiques considérables, colossaux par rapport à la taille de l’économie iranienne. Le pays a clairement identifié ses atouts et en tire le meilleur parti possible, compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve.

Soumaya KeynesEn 2016, lorsque Trump a été élu, les guerres commerciales portaient sur les droits de douane. L’objectif était de limiter l’accès à la demande. Depuis, le monde a compris qu’il pouvait être bien plus dangereux de restreindre l’offre d’un produit. En effet, lorsque l’on impose des droits de douane, on tue la demande et les profits baissent. Mais l’argent est fongible. On peut peut-être vendre ailleurs, c’est un peu plus facile à gérer. 

Mais si vous avez besoin d’un composant ou si vous dépendez d’une source d’énergie, il est potentiellement beaucoup plus difficile d’y échapper. C’est ce que fait l’Iran.

Il y a ceux qui se battent et il y a les autres. De nombreux pays visés par les droits de douane de Trump ont choisi de ne pas riposter, voire de faire des concessions. On peut notamment penser à l’Union européenne, au Japon et à la Corée du Sud. S’agit-il d’une stratégie viable ?

L’une des raisons pour lesquelles certains des plus petits partenaires commerciaux des États-Unis ont conclu des accords est qu’ils entretenaient un partenariat en matière de sécurité. Ils dépendent tellement de Washington sur le plan militaire qu’ils craignent que ces derniers ne retirent leur soutien. Ils n’oseraient jamais riposter.

Il y a également eu une dimension concurrentielle, certains acteurs souhaitant obtenir des droits de douane plus bas que leurs rivaux. De plus, il est très difficile pour les petits acteurs d’exercer une dissuasion contre les États-Unis. S’ils souhaitent mettre en place un tel dispositif, ils devront le faire avec d’autres pays, comme dans le cadre d’une OTAN économique.

Le cas européen est particulier, car l’Union européenne est un acteur économique de premier plan disposant d’un certain levier. Les Européens disposent d’un instrument anti-coercition, une arme censée servir de moyen de dissuasion. Ils n’ont jamais réussi à s’en servir. Je pense qu’ils ont même eu du mal à se coordonner pour le mettre en œuvre dans le cadre de la situation au Groenland. Je suppose que, dans la situation actuelle, ce moyen de dissuasion ne semble pas particulièrement puissant. Je pense vraiment que les Américains estiment pouvoir faire pression sur l’Union pour obtenir tout ce qu’ils veulent.

Chad P. BownL’autre région du monde où cette dynamique s’est clairement manifestée est l’Asie du Sud, avec l’ASEAN. Au début, ils se sont dit : « Essayons de négocier avec l’administration Trump, les États-Unis en tant que bloc ». Mais en fin de compte, tout s’est joué au niveau de chacun de ces pays : le Vietnam, l’Indonésie, la Thaïlande et la Malaisie. Ce qui les préoccupait le plus, c’était d’obtenir rapidement un tarif douanier plus bas que celui de la Chine, leur principal concurrent. Lorsqu’ils ont constaté que les États-Unis allaient imposer des droits de douane plus élevés à la Chine, ils se sont dit : « C’est le China Plus One, toutes ces grandes multinationales vont déplacer leurs chaînes d’approvisionnement, nous voulons qu’elles investissent dans notre pays, obtenons un tarif plus bas et obtenons-le rapidement. » Il leur a donc été très difficile de rester unis et de négocier en tant que bloc.

On parle de guerre commerciale : ne serait-il pas préférable de viser la paix commerciale ? Quels seraient les obstacles à un retour au statu quo ante ?

Nous préférons sans aucun doute un monde sans conflit, un monde plus coopératif. Le défi que les États-Unis perçoivent actuellement de la part de la Chine, c’est qu’il n’y a eu aucun changement dans le comportement ni dans les intentions de Pékin. Que ce soit en ce qui concerne son modèle économique ou le niveau d’interdépendance qu’elle considère comme approprié entre les deux économies. Elle continue de réduire sa dépendance, certainement vis-à-vis des États-Unis, mais sans doute aussi vis-à-vis d’une grande partie du reste du monde. 

Au cours des cinq dernières années, la Chine a exporté des quantités colossales de produits, y compris issus d’industries incroyablement nouvelles, sophistiquées et à la pointe de la technologie. Mais ses importations ne suivent pas le même rythme.

Dans ce contexte, il est vraiment difficile de s’engager dans une coopération et de dire : « Mettons en place une paix commerciale. » Il faut que l’autre partie souhaite également cette paix commerciale. Et tant que nous n’aurons pas atteint ce stade où les principales parties seront tout aussi disposées à s’engager dans cette voie, les pays devront se concentrer sur ces questions : « Où suis-je vulnérable ? » Quelles mesures dois-je prendre pour réduire ces vulnérabilités de la manière la plus rentable possible ?

Voyez-vous le risque d’une escalade vers une guerre ouverte ou une forme extrême de guerre économique ?

Soumaya KeynesLes actions menées dans le cadre de la guerre commerciale pourraient rendre une guerre ouverte plus probable, si un autre élément venait à servir de déclencheur. L’une des choses dont nous parlons dans le livre est la constitution de stocks. Le risque lié au stockage est que votre partenaire vous voie stocker et en déduise que vous vous préparez à la guerre. Il serait alors contraint de se préparer à son tour. 

Mais dans une perspective plus large — et c’est là encore l’une des questions auxquelles nous avons tenté de répondre —, quelle est la relation entre le commerce et la paix ? 

Dans la mesure où le commerce est pacificateur et où des liens commerciaux solides rendent les conflits moins probables, cette réduction des risques, ce découplage ou quel que soit le nom que l’on veuille lui donner, augmente-t-il les chances d’un conflit ? Nous avons essentiellement conclu qu’un monde où tout le monde est fortement interconnecté est plus sûr qu’un monde dans lequel nous sommes tous isolés et nous regardons les uns les autres avec méfiance.

Mais c’est à un niveau très général. À l’heure actuelle, la réalité à laquelle nous devons faire face est que nous avons des exemples concrets de dépendance excessive et d’actes de coercition. Ne rien faire reviendrait à accepter une sorte de paix dans laquelle un pays non démocratique serait en mesure de nous contraindre à faire ce qu’il veut.

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22.05.2026 à 15:30

Le pari du Mexique dans la guerre de la mondialisation

Matheo Malik

Sheinbaum est en train de façonner un « pays connecteur ».

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Texte intégral (4600 mots)

Le Mexique entretient une relation complexe au commerce. Longtemps fermé sous le règne du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), le pays a vécu son ouverture économique — d’abord avec la création de l’ALENA, puis avec l’adhésion de la Chine à l’OMC — comme une série de chocs entraînant la suppression de nombreux emplois.

Paradoxalement, c’est l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2017 qui a changé la donne. La guerre commerciale qu’il a déclenchée contre la Chine, poursuivie par Joe Biden puis intensifiée à partir d’avril 2025, a, on le sait, largement découragé les échanges directs entre Washington et Pékin. Dans ce contexte, la proximité géographique et économique du Mexique avec les États-Unis, longtemps perçue comme une vulnérabilité, est devenue un avantage.

Mais aligner sa politique commerciale sur les exigences de l’administration Trump — notamment en taxant les importations chinoises — expose Mexico à des perturbations de ses flux d’échanges. Pour le pays de Sheinbaum, la concentration des relations commerciales sur un seul partenaire aux orientations politiques imprévisibles, constitue un risque structurel qui pose à son pays une question de fond : comment jouer de son statut de pays « connecteur » sans devenir captif d’un seul marché ?

Ce qu’il en a coûté au Mexique de devenir l’économie la plus ouverte au monde

Depuis le début du XXe siècle, le Mexique était, pour l’essentiel, une économie fermée. C’est l’effondrement de son système financier, en 1988, qui deviendra le principal catalyseur de changement. À l’époque, la libéralisation financière et commerciale apparaît comme un remède idéal et fera de fait du Mexique l’une des économies les plus ouvertes de la planète avec, à ce jour, des accords de libre-échange conclus avec cinquante États, soit plus que pratiquement n’importe quel autre pays au monde.

Cette libéralisation s’est aussi avérée extrêmement coûteuse. L’industrie locale n’a pas su rivaliser sur le marché libre ; les travailleurs ruraux, appauvris, ont perdu leurs terres au profit des grands propriétaires institutionnels, incapables de faire face à l’agro-industrie américaine subventionnée. Face à ces difficultés, les dirigeants du pays et la communauté internationale libérale ont opté pour la politique de l’autruche. Outre le fait qu’elle constituait une opportunité lucrative pour la nouvelle classe industrielle mexicaine et les multinationales mondiales, la doctrine libérale de la fin du XXe et du début du XXIe siècle consistait à affirmer qu’elle était objectivement le meilleur et le seul moyen d’atteindre la prospérité nationale.

Les mouvements de résistance qui ont vu le jour en réaction à cette politique ont été qualifiés d’anachronismes et muselés dans la violence. Les Zapatistes, une alliance de communautés autochtones pauvres vivant dans le sud du Mexique, se sont soulevés les armes à la main le 1er janvier 1994, soit le jour même où l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), signé avec les États-Unis et le Canada, entrait en vigueur. Afin de justifier la violence des répressions qui les frappèrent, on avançait que le Mexique allait enfin accéder à la prospérité grâce à cette intégration nouvelle et plus étroite à l’Amérique du Nord.

« La Chine entretient des relations cordiales avec le Mexique. La présidente Claudia Sheinbaum a affirmé son intention de rendre visite à Xi Jinping au cours de l’année 2026 pour ce qui sera l’un de ses rares déplacements à l’étranger. »

Des décennies plus tard, malgré une forte augmentation de la production industrielle et des exportations, la plupart des Mexicains sont restés pauvres. Les salaires réels ont baissé, s’éloignant plutôt que se rapprochant de ceux de leurs homologues américains et canadiens. Après les crises financières des années 1980 et 1990, la politique du gouvernement mexicain a consisté à dissocier le salaire minimum du salaire minimum vital, c’est-à-dire celui qui permet à quiconque de survivre. Résultat : il a chuté de plus de 70 % en termes réels entre les années 1990 et le milieu des années 2010 1.

Selon les dirigeants, c’était là le seul moyen de permettre au Mexique de rester compétitif, alors que, dans le même temps, le reste de l’Amérique latine bénéficiait d’un essor économique. Ce même raisonnement a été invoqué pour bafouer les droits des travailleurs et écarter les syndicats de la table des négociations.

La première victime américaine de la Chine

Si l’ALENA a constitué un choc pour l’économie mexicaine, ce n’est pas le seul changement important que le pays ait connu au cours de cette décennie décisive. En 2000, la Chine a adhéré à l’OMC, avec l’approbation des États-Unis. Le Mexique s’est alors retrouvé face à un concurrent direct et cette nouvelle donne commerciale a fortement pénalisé son industrie. Il était en effet impossible de rivaliser avec les bas salaires et, par la suite, l’augmentation des capacités industrielles de la Chine.

Les secteurs de l’habillement et de la chaussure, en particulier, ont été touchés. C’est également à cette époque que les usines d’assemblage de l’industrie lourde — les maquiladoras — ont pris leur essor. Ces années de l’ouverture ont laissé une économie mexicaine en stagnation, elle-même du reste trompeuse puisqu’une grande partie de la valeur créée au Mexique quittait en réalité le pays sous forme de bénéfices récoltés par les entreprises étrangères. Ce qui restait au sein du pays n’était par ailleurs pas redistribué de manière équitable, conduisant à une explosion des inégalités.

De toute évidence, cette situation n’était pas le fait d’une guerre commerciale menée par la Chine contre Mexico. Il s’agissait seulement de suivre les règles du Consensus de Washington, pour reprendre le nom donné au programme américain de libéralisation mondiale à la fin de la Guerre froide, selon lequel la privatisation de l’industrie et le principe de libre concurrence sur le marché étaient présentés comme les seules voies d’accès à la prospérité. Le Mexique s’y est donc plié : les industries les plus robustes ont investi massivement dans la technologie et l’automatisation, générant bien moins d’emplois que ce que réclamait pourtant le déclin des secteurs manufacturier et agricole, où des millions de travailleurs étaient désormais au chômage.

Alors que les tenants du Consensus de Washington parvenaient à rassurer les gouvernements et les industriels mexicains en affirmant que ces difficultés ne faisaient qu’annoncer une prospérité future, près de 3 millions de Mexicains ont émigré aux États-Unis entre 1995 et 2000. Cette émigration n’était pas le seul effet secondaire tangible du Consensus de Washington : les ouvriers américains ont été les premiers à pâtir d’une délocalisation de la production à forte intensité de main-d’œuvre, qui n’apportait que peu de valeur ajoutée à la chaîne d’approvisionnement, dans des pays comme le Mexique.

De son côté, Pékin a massivement investi dans des secteurs qui ont commencé à rivaliser avec des segments de plus en plus élevés de la chaîne de valeur. Certes, cette transformation de la Chine en puissance industrielle spécialisée dans la haute technologie s’est faite au prix d’un interventionnisme étatique impitoyable et de nombreuses violations de la propriété intellectuelle. Elle empruntait explicitement sa feuille de route à des pays déjà riches comme les États-Unis, dont l’essor industriel est émaillé de pratiques trompeuses, de coercitions en tout genre et de subventions incitatives. 

À cet égard, les années du Consensus de Washington ont été l’incarnation parfaite de l’adage « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». La Chine a « contourné le système », tout en jouant le jeu selon les règles fixées par les États-Unis. Le Mexique, quant à lui, s’est contenté de suivre naïvement les consignes de son voisin. 

Un pays connecteur : les perspectives ouvertes par la guerre commerciale

À partir de 2018, avec l’instauration de droits de douane par la première administration Trump contre la Chine, un processus de ralentissement progressif des échanges commerciaux directs entre Pékin et Washington a commencé à se matérialiser.

Alors que ces droits de douane sont désormais en vigueur, la Chine, qui était auparavant la principale source d’importations des États-Unis, est aujourd’hui reléguée à la troisième place, avec une part de 6,6 %. Le Mexique est quant à lui devenu le premier importateur des États-Unis, avec une part de 16,9 % du marché américain des importations.

Cette tendance s’est toutefois avérée plus complexe qu’une simple rupture des liens commerciaux. 

Il était à prévoir que le plus grand marché mondial et la première puissance industrielle mondiale restent, en effet, fortement interdépendants. Et c’est en passant en grande partie par des pays tiers que ces échanges perdurent aujourd’hui. Dans ces pays dits « connecteurs », les produits sont assemblés à partir d’importantes quantités de composants venus de Chine, dans des usines qui sont parfois la propriété même de fabricants chinois. Aux côtés du Vietnam, le Mexique fait partie des principaux relais entre les firmes chinoises et américaines.

Face à la hausse des droits de douane et aux pressions croissantes, qu’elles viennent des responsables politiques ou des consommateurs, en vue d’une réduction de leur dépendance vis-à-vis de la Chine, de nombreuses entreprises cherchent à se diversifier hors du territoire chinois. Pour cela, il leur est nécessaire de trouver des sites avec une main-d’œuvre bon marché, des écosystèmes industriels solides et une logistique efficace. Grâce à son savoir-faire industriel, ses accords de libre-échange et sa proximité avec les États-Unis, le Mexique s’impose comme le pays idéal pour ces investissements dits de « nearshoring ». Dans le même temps, les entreprises chinoises y voient le moyen de préserver leur accès continu au marché américain.

Des voitures chinoises de marques SAIC, Chery, BYD, Changan, Pentium, GAC, Great Wall, Dongfeng destinées à être expédiées vers le Mexique, dans la zone portuaire de Taicang, à Suzhou, dans la province du Jiangsu, dans l’est de la Chine, le 12 décembre 2024. © CFOTO

L’électronique est un secteur clef de ces échanges. Le Mexique abrite de nombreuses usines d’assemblage qui produisent des appareils électroniques grand public et des serveurs, notamment les serveurs équipés de processeurs graphiques (GPU), nécessaires au développement de l’intelligence artificielle. De nombreux composants utilisés pour la fabrication de ces produits sont manufacturés en Chine. L’électronique est par conséquent la principale catégorie de marchandises importées de Chine au Mexique : en 2025, elle représentait 45 milliards de dollars.

Néanmoins, c’est bien dans le secteur automobile que la place du Mexique en tant que pivot de la guerre commerciale est le plus visible. Les investissements ne cessent de croître et l’association nationale de l’industrie des pièces automobiles a déclaré en 2025 que 40 entreprises chinoises s’étaient implantées au Mexique et qu’elles représentaient à elles seules 3,1 % de la production industrielle nationale dans le domaine. Récemment, en février 2026, BYD et Geely ont fait une offre pour racheter une usine Nissan-Mercedes à Aguascalientes ; en avril, GAC a annoncé la construction de sa première usine au Mexique pour assembler des voitures à essence, des véhicules hybrides et des électriques. Parallèlement, les importations de pièces automobiles connaissent une croissance rapide : elles sont passées de 2 milliards de dollars par an en 2010 à 5,3 milliards en 2023.

Le spectre d’une dépendance sans frein vis-à-vis des États-Unis

Le commerce mondial fonctionne souvent selon la loi de la gravitation : les échanges commerciaux s’effectuent plutôt entre marchés voisins. Le Mexique, par exemple, entretient des relations commerciales bien plus soutenues avec l’Amérique centrale dans son ensemble qu’avec les pays pourtant bien plus puissants économiquement que sont la Colombie, le Pérou et le Chili réunis. L’Alliance du Pacifique, l’accord de libre-échange conclu entre le Mexique et ces pays pourrait permettre en théorie de stimuler ces relations. Mais l’attraction exercée par les États-Unis est si forte qu’elle a entraîné le Mexique dans son sillage, en le rendant presque totalement dépendant : environ 80 % des exportations du pays, 55 % de ses importations et 41 % de ses investissements directs étrangers dépendent des États-Unis. Il y a peu encore, ces données pouvaient être vues comme le résultat positif de trente ans d’une alliance fructueuse au sein de l’ALENA, puis de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM). Mais la crise provoquée par Donald Trump ne permet plus d’interpréter ces chiffres de la même façon : l’imposition de droits de douane à hauteur de 25 % sur tous les produits mexicains importés aux États-Unis, promise par le président américain, menace de plonger l’économie mexicaine dans la tourmente.

Soulignons, cependant, que l’offensive de Trump contre le commerce mondial n’a eu, pour l’instant, qu’un impact étonnamment limité sur le Mexique. En s’abstenant de renier l’ACEUM, il a donné au pays un avantage non négligeable par rapport à d’autres exportateurs. Mieux, les exportations du Mexique vers les États-Unis ont même augmenté de 5,8 % en 2025, atteignant les 535 milliards de dollars.

« Pour le pays de Sheinbaum, la concentration des relations commerciales sur un seul partenaire aux orientations politiques imprévisibles, constitue un risque structurel qui pose à son pays une question de fond : comment jouer de son statut de pays ‘connecteur’ sans devenir captif d’un seul marché ? »

Il n’en demeure pas moins que les États-Unis se montrent de plus en plus imprévisibles et autoritaires. À ce titre, ils ne peuvent plus se prévaloir du titre de partenaire fiable pour le Mexique. 

Pour Mexico, il devient nécessaire de diversifier ses relations commerciales ; il en va de la sécurité et de la stabilité économique du pays. Nul besoin de rompre avec les États-Unis, ni de contraindre les entreprises à cesser de commercer avec eux. Néanmoins, grâce à un soutien intense et concerté de la part du gouvernement, le Mexique pourrait encourager et stimuler la création de nouvelles entreprises et établir des relations diversifiées avec d’autres États. 

Pour l’heure, le gouvernement mexicain, sous la pression de l’administration Trump, a plutôt choisi de mener une politique commerciale dirigée contre la Chine.

La Chine est devenue une réalité de la chaîne d’approvisionnement

Le taux de croissance des ventes chinoises au Mexique, exprimé en pourcentage du total de ses achats, a explosé au début des années 2000, passant de moins de 2 % à plus de 20 % depuis le début du XXIe siècle. À cette époque, l’industrie mexicaine ne pouvait pas résister à la concurrence directe d’une Chine qui venait d’être admise au club de l’OMC. Or aujourd’hui, même si les ventes chinoises représentent une part plus importante que jamais des achats internationaux du Mexique, la politique et le protectionnisme ont considérablement ralenti cette tendance depuis les années 2010 — mais pas suffisamment aux yeux des gouvernements américain et mexicain.

Souvent vues comme une menace et comme la preuve d’une transformation du Mexique en une sorte de « backdoor » propice à l’afflux des produits asiatiques bon marché aux États-Unis, les relations commerciales de plus en plus étroites entre Mexico et Pékin sont en réalité plus complexes et plus instructives.

Alors que les importations chinoises au Mexique ont atteint des niveaux records au cours du premier semestre 2025, le pays se défend pourtant d’être le cheval de Troie de Pékin en matière d’entrée sur le marché américain de produits asiatiques à bas prix. Le gouvernement mexicain en veut pour preuve sa lutte accrue contre les importations illégales en provenance de Chine et ses propositions en faveur d’une production locale qui permettrait de diminuer les importations chinoises. Mais même si ces mesures étaient réellement appliquées, une industrialisation par substitution des importations ne signifierait pas nécessairement une diminution des produits en provenance de République populaire.

L’avantage concurrentiel du Mexique par rapport aux États-Unis réside dans sa capacité à fabriquer des produits de haute qualité et très complexes à des prix plus bas. Le pays dispose certes d’une base industrielle sophistiquée, mais pour remplacer les produits chinois, il ne peut que passer par de nouvelles importations chinoises. Dans le secteur de l’habillement, par exemple, que le Mexique protège activement par des droits de douane afin de stimuler la production « Made in Mexico », les matières premières de base, comme le coton ou les embouts de lacets, ne sont pas toujours obtenues localement et proviennent souvent de Chine. Pour que ces intrants de base soient produits au Mexique, il faudrait plus de ressources, pour l’heure à peine suffisantes à relancer les investissements dans les industries existantes. L’important, toutefois, est moins la quantité de produits fabriqués dans un pays que la part de valeur qui y est conservée. C’est précisément cette vision plus nuancée qui échappe le plus souvent aux nationalistes économiques américains, qui ont tendance à considérer le commerce comme un jeu à somme nulle où chaque importation entraîne une exportation équivalente.

Consciente de cette réalité, la Chine entretient des relations cordiales avec le Mexique. La présidente Claudia Sheinbaum a affirmé son intention de rendre visite à Xi Jinping au cours de l’année 2026 pour ce qui sera l’un de ses rares déplacements à l’étranger, afin d’apaiser les tensions survenues lors de l’imposition de droits de douane sur 1 400 produits — dont des droits de 50 % sur les vêtements et les voitures, qui visent clairement la Chine — issus de pays avec lesquels le Mexique n’a pas conclu d’accord de libre-échange. Si le gouvernement mexicain a justifié cette décision par une volonté de se mettre en conformité avec les règles de l’OMC, il risque néanmoins de mettre en péril ses relations commerciales avec des partenaires de longue date, comme le Japon, la Corée du Sud et le Brésil. Une enquête menée par le ministère du Commerce chinois a établi que ces mesures pénaliseraient la Chine à hauteur de 30 milliards de dollars pour ses exportations et pourraient entraîner une perte de 9,4 milliards de dollars de recettes 2.

Dans ce contexte, plutôt que de rompre ses liens avec la Chine ou de les reconduire tels quels, le Mexique aurait tout intérêt à passer du rôle de connecteur passif à celui d’intermédiaire avisé : les technologies et les intrants chinois pourraient être ainsi mis au service d’une production de biens à plus forte valeur ajoutée, destinés non seulement au marché américain, mais également aux marchés du monde entier.

État pivot, État stratège : utiliser la connexion comme levier

Après avoir navigué pendant des décennies au sein d’un système économique qui lui a été imposé de l’extérieur, le Mexique a aujourd’hui la chance d’avoir été trahi par les États-Unis. Il en ressort avec un dangereux privilège : celui de pouvoir choisir la voie qu’il va emprunter.

Karl Polanyi peut nous aider à mieux saisir ce moment historique. On connaît la fameuse formule : « Le laissez-faire était planifié. » Tout comme les États-Unis ont eu recours au protectionnisme et tiré parti des conflits armés pour s’élever au rang de puissance, et tout comme la Chine est aujourd’hui accusée d’intervention étatique agressive et de violation de la propriété intellectuelle avec les mêmes visées, tous les pays doivent comprendre que leur développement ne dépend pas d’une loi économique universelle mais d’abord de leur situation au sein de l’économie mondiale.

Le fait que les échanges directs entre les États-Unis et le Mexique décroissent ne signifie pas nécessairement que les échanges entre les deux pays s’amenuiseront. La complexification des circuits commerciaux ouvre la voie à davantage d’échanges avec d’autres partenaires : le Canada, l’Amérique latine, l’Europe — avec qui Mexico est en train d’approfondir son accord de libre-échange — et l’Asie. 

Le rôle du Mexique en tant que pivot ne doit être ni minimisé, ni redouté. Avec sa vaste base industrielle, une main-d’œuvre jeune et qualifiée, des accords de libre-échange avec 50 pays et une situation géographique au carrefour des deux plus grandes économies mondiales, c’est son principal avantage stratégique dans la configuration actuelle du monde.

Une politique industrielle concertée pourrait permettre au Mexique d’assumer pleinement ce rôle de pivot. Cela nécessitera des investissements, tant privés que publics, pour dynamiser l’industrie locale. Cela exigera des transferts de technologie et, dans des domaines stratégiques, des efforts en recherche et développement au niveau national. Le Chili peut à cet égard constituer une source d’inspiration : en 2017, ce pays comptait près de deux fois plus d’entreprises exportatrices par habitant que le Mexique, précisément en raison d’investissements massifs dans ses PME.

Surtout, au lieu de se contenter de miser sur les secteurs dans lesquels il excelle par simple hasard géographique, le Mexique a aujourd’hui l’occasion de choisir les secteurs et les partenaires avec lesquels il souhaite se tourner vers l’avenir. Une nouvelle vision de l’État, axée peut-être sur les industries vertes et l’excellence scientifique, pourrait se concrétiser à la faveur du lancement de politiques industrielles ambitieuses dans ce moment.

Le monde des affaires anticipe déjà la fin du mandat de Trump. C’est assez de temps pour qu’une guerre commerciale déstabilisante anéantisse des entreprises et des emplois à travers l’Amérique du Nord. Mais c’est également un temps qui pourrait être mis à profit par le gouvernement de Sheinbaum pour réorganiser l’industrie mexicaine afin de ne plus dépendre d’un seul partenaire.

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15.05.2026 à 13:01

Le sens caché de la rencontre Trump-Xi

Matheo Malik

Derrière la trêve commerciale, le sommet de Pékin a surtout servi à la Chine et aux États-Unis à tracer très durement des lignes rouges.

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Texte intégral (2133 mots)

Les images de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin racontent une histoire : deux dirigeants entourés de délégations d’hommes d’affaires, flanqués de PDG, trinquant à la promesse de liens commerciaux renouvelés. Les comptes rendus publics des discussions font état du lancement de nouveaux organes pour le commerce, de cadres réglementaires pour l’investissement, des rumeurs selon lesquelles des sociétés financières américaines auraient enfin réussi à percer sur le marché chinois et que des entreprises chinoises de technologies vertes s’implanteraient bientôt aux États-Unis. 

Le ton positif de ces annonces est délibéré et vise à rassurer les marchés. Pour autant, il est moins un tournant décisif qu’une toile de fond utile à couvrir d’autres discussions non moins importantes sur lesquelles les positions chinoise et américaine n’ont, pour le coup, pas bougé.

Pour en prendre la mesure, on peut comparer ce sommet à la précédente rencontre entre Trump et Xi à Busan en octobre 2025. En Corée du Sud, les discussions avaient quasi exclusivement touché aux questions économiques. La rencontre avait été présentée par les deux parties comme une sorte de reset purement transactionnel, prudent et de portée limitée. 

À en croire les communiqués officiels, la rencontre de Pékin se serait inscrite dans la continuité des efforts commencés à Busan en les approfondissant. À certains égards, cela a bien été le cas. Mais la substance réelle du sommet de Pékin était plus lourde de conséquences. Sur le fond, il s’agissait davantage de négociations sur l’arsenalisation de la stack IA et d’une communication mutuelle des lignes rouges qui révèle à quel point les relations entre les grandes puissances restent inchangées et, en définitive, précaires.

Le sursis : une pause très temporaire dans la guerre technologique

Pour comprendre ce qui a réellement été négocié à Pékin, il faut saisir l’asymétrie profonde qui structure la course à l’IA.

D’une part, les États-Unis dominent une couche critique : ils ont la maîtrise et le contrôle sur le matériel nécessaire à la puissance de calcul sur laquelle repose la course à l’IA. Les puces de Nvidia, la capacité de fabrication de TSMC — obtenue grâce à la pression diplomatique américaine — et l’écosystème plus large des semi-conducteurs avancés constituent un goulot d’étranglement que Washington a passé trois ans à resserrer autour de Pékin.

À ce stade, aucune des deux parties ne peut se permettre d’appuyer sur la gâchette qu’elle a passé les derniers mois à armer.

Alicia García-Herrero

D’autre part, la Chine contrôle quant à elle un goulot d’étranglement moins souvent mis en avant mais tout aussi crucial : les terres rares et les minéraux critiques sans lesquels aucune puce ne peut être fabriquée, aucune batterie de véhicule électrique assemblée et aucun système d’armement avancé déployé.

Or en amont du sommet, les deux parties avaient intensifié et accéléré l’arsenalisation de leurs avantages respectifs : Washington en renforçant ses contrôles à l’exportation, Pékin en ripostant par des restrictions à l’exportation sur le gallium, le germanium et, désormais, le traitement des terres rares en général — exerçant, par ces rétorsions, une forme de contre-encerclement face aux mesures américaines visant à brider ses possibilités.

Le président chinois Xi Jinping accueille le président américain Donald Trump à son arrivée au Zhongnanhai. © Li Xiang

Si cette dynamique avait perduré, elle aurait fragmenté la chaîne d’approvisionnement technologique mondiale en deux systèmes véritablement incompatibles, détruisant de la valeur des deux côtés tout en accélérant un découplage auquel aucune des deux économies n’est vraiment préparée. C’est dans ce contexte que le sommet a abouti à ce qui s’apparente à un sursis mutuel concernant les utilisations les plus agressives de ces goulots d’étranglement. Il ne s’agit en aucun cas d’une résolution des différends qui opposent Pékin et Washington, mais d’un coup d’arrêt à une dynamique dangereuse enclenchée depuis plusieurs mois. Sans que les États-Unis et la Chine n’admettent leurs vulnérabilités, on peut y voir implicitement la reconnaissance du fait qu’à ce stade, aucune des deux parties ne peut se permettre d’appuyer sur la gâchette qu’elle a passé les derniers mois à armer.

La toile de fond : des discussions commerciales sans engagement

Le cadre de travail sur les sujets commerciaux annoncé à Pékin est réel et ne doit pas être ignoré. La perspective pour les sociétés de services financiers américaines d’accéder aux marchés de détail et institutionnels chinois représente un véritable potentiel de gains et le fait que les entreprises chinoises du secteur des énergies propres se voient ouvrir des voies plus claires vers le marché américain débloque clairement un goulot d’étranglement qui gênait les ambitions de la politique industrielle de Pékin. Les deux gouvernements, qui avaient besoin de quelque chose à présenter à l’intérieur de leurs pays respectifs comme une victoire, ont donc pu trouver des terrains communs.

Les États-Unis n’ont pris aucun engagement clair concernant un éventuel arrêt des ventes d’armement à Taïwan.

Alicia García-Herrero

Mais les conseils commerciaux et autres comités d’investissement constituent un cadre extrêmement souple : s’ils fournissent simplement la structure d’incitations économiques qui rendent de potentiels engagements plus fermes un peu plus crédibles, ils ne sont pas, en eux-mêmes, des engagements.

Géopolitique d’un sommet : les lignes rouges tracées à Pékin

Les discussions les plus dures, menées de manière plus discrète et sans doute plus difficile, ont porté sur les lignes rouges des deux parties au plan militaire.

Les États-Unis sont arrivés à Pékin avec un message clairement formulé et non négociable : la Chine doit cesser d’armer l’Iran. Le flux de technologies et de composants chinois à double usage vers les programmes d’armement iraniens — dont certains finissent aussi entre les mains des Russes en Ukraine — est en effet devenu une source d’irritation aiguë à Washington, menaçant de faire capoter toute normalisation plus large. Sur ce point, Xi Jinping semble avoir fait une offre à Trump — qui a pu déclarer en quittant la Chine que son homologue et lui avaient des vues « similaires » sur la fin de la guerre en Iran. Toutefois, les contours précis d’un engagement de Pékin en la matière restent délibérément vagues.

Le sommet de Pékin a permis d’obtenir une pause tactique dans une lutte stratégique au long cours.

Alicia García-Herrero

Du côté chinois, la ligne rouge demeure Taïwan. À cet égard, le message de Xi était sans ambiguïté : la poursuite des transferts d’armements américains vers Taipei représente une provocation que Pékin ne pourra pas tolérer indéfiniment. La réponse publique du secrétaire d’État Marco Rubio — selon laquelle toute action militaire contre Taïwan serait une erreur catastrophique — a confirmé qu’un échange entre les deux parties avait bien eu lieu sans qu’aucune ne cède sur le terrain politique. À cet égard, ces deux déclarations s’adressaient autant à l’opinion publique qu’à l’autre partie.

Le président Donald Trump monte à bord d’Air Force One vendredi 15 mai 2026 à l’aéroport international de Pékin. © AP Photo/Mark Schiefelbein

Il faut toutefois noter que, dans les comptes rendus publics des discussions, les États-Unis n’ont pris aucun engagement clair concernant un éventuel arrêt des ventes d’armement à Taïwan. Ce silence est éloquent : sur ce sujet, on pourrait en conclure que Washington a accordé une simple audience à Pékin, mais n’a pas cédé à la demande de Xi.

La continuité : sur le fond, les points de blocage n’ont pas bougé

Il serait tentant, après un sommet qui produit des photos de responsables souriants et des listes d’accords commerciaux potentiels, de conclure que les liens entre la Chine et les États-Unis seraient stabilisés, ouvrant la voie à une potentielle relance. Ce n’est pas le cas. 

Les conditions qui rendent cette relation structurellement antagoniste restent intactes : la Chine n’a pas renoncé à son calendrier ni à ses intentions concernant Taïwan ; les États-Unis n’ont pas remis en question leur engagement envers le droit de l’île à se défendre en cas d’attaque. Il y a par ailleurs fort à parier que la course technologique reprendra, peut-être sous une forme légèrement plus modérée, dès que la bonne volonté diplomatique de Pékin se sera dissipée.

Ce que le sommet a permis d’obtenir en revanche, c’est une pause tactique dans une lutte stratégique au long cours.

À Pékin, les lignes rouges qui ont été tracées étaient des avertissements.

Alicia García-Herrero

Les deux parties avaient visiblement besoin d’une trêve et les deux économies sont suffisamment exposées l’une à l’autre pour qu’une escalade incontrôlée soit véritablement préjudiciable. Généralement optimistes et portés par la possibilité d’une reprise ambitieuse, les milieux d’affaires et par extension les marchés interpréteront probablement ces nouveaux cadres d’investissement comme un feu vert ouvrant une période prospère pour les deals — encore que certaines ententes aient pu être déçues à Pékin, comme en témoigne la chute de l’action Boeing à la suite d’une annonce d’un contrat de 200 avions jugé déceptif par rapport à ce qui avait été anticipé comme une « méga commande ». 

Pendant un certain temps, on peut en effet faire le pari d’une accalmie à cet égard. Mais l’architecture de la compétition entre grandes puissances ne se dessine pas autour de tables de négociations commerciales et à coups de photos de famille.

À Pékin, les lignes rouges qui ont été tracées étaient des avertissements. Et le fait que les deux parties se soient senties obligées de les formuler au plus haut niveau possible en dit long sur une réalité sous-jacente qu’aucun communiqué diplomatique ne pourra modifier. La trêve, en somme, est réelle — mais tout ce qu’elle est censée suspendre temporairement l’est tout autant.

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