09.04.2026 à 19:11
House of Orbán : enquête sur l’économie politique néo-royaliste en Hongrie
Sous le règne de Viktor Orbán, le pouvoir a quitté l’État.
Il s’organise désormais en coulisse, autour d’un dispositif fait de loyautés, d’actifs et d’institutions captives.
En s’appuyant sur le paradigme théorique du néo-royalisme, la chercheuse Palma Polyak montre comment le clan Orbán a construit sa résilience politique — et financière.
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Texte intégral (8222 mots)
L’élection à laquelle participent les Hongrois ce dimanche est historique : après seize ans consécutifs au pouvoir, Viktor Orbán pourrait perdre. Jusqu’au scrutin, nous publierons chaque jour un grand format sur cette élection clef. Pour soutenir ce travail et recevoir ces articles de fond, abonnez-vous au Grand Continent
Pour qualifier le système du clan Orbán et de ses fidèles, qui ne cessent d’amasser une fortune considérable 1, les critiques du régime ont longtemps oscillé entre deux images métaphores : la monarchie et la mafia.
Le complexe de Hatvanpuszta, largement associé à la famille de Viktor Orbán, en rappelle tout l’imaginaire.
Il s’agit d’une vaste propriété construite sur les terres d’un ancien domaine des Habsbourg, orné de jardins soigneusement entretenus, où paissent des zèbres derrière des clôtures, et d’édifices imposants.
Le dirigeant hongrois s’y retranche et, de là, tire les ficelles d’un système entièrement mis au point au profit de sa famille et de son cercle restreint. Orbán y règne comme un roi, distribuant faveurs et privilèges à ses fidèles partisans, ou comme un parrain qui serait à la tête d’un réseau clientéliste post-socialiste 2
Il serait tentant de s’arrêter à cette qualification.
Le concept de « néo-royalisme » développé par Stacie E. Goddard et Abraham Newman 3 permet cependant de dépasser les simples métaphores pour poser des questions plus ambitieuses.
Conçu pour décrire la situation politique contemporaine des États-Unis, le concept de néo-royalisme ne vise pas d’abord à décrire la corruption au sein d’un pays ni l’enrichissement familial. Ces deux phénomènes apparaissent néanmoins de manière évidente aux États-Unis comme en Hongrie. Ce concept a plutôt été développé pour expliquer les transformations de l’ordre international, dans lequel le pouvoir est de plus en plus exercé, non par des États cohérents, mais par des réseaux de clans qui transcendent les frontières et instrumentalisent les institutions étatiques à leur profit.
Cette approche analytique a permis aux deux auteurs d’éclairer la politique étrangère de Donald Trump, à première vue très erratique, d’une lumière nouvelle. Des politiques qui semblaient incohérentes ou contre-productives du point de vue de l’intérêt national — guerres commerciales avec des alliés, exigences et menaces arbitraires, diplomatie transactionnelle et extension de la corruption — deviennent alors plus intelligibles : il faut les comprendre comme des outils mis au service d’une domination continue et des intérêts matériels d’un clan au pouvoir et non de l’État dans son ensemble.
Ce changement de perspective doit également s’appliquer au cas hongrois. Le concept de néo-royalisme permet de mieux expliquer des choix politiques qui aggravent souvent la situation socio-économique des citoyens, tandis qu’ils s’alignent systématiquement sur les intérêts du clan au pouvoir.
Le cadre du néo-royalisme s’applique en premier lieu à la première puissance économique et géopolitique mondiale. Une fois transposé à une petite économie, dépendante de l’extérieur, il est indissociable d’un emboîtement : un clan dirigeant périphérique doit nécessairement composer avec des contraintes imposées par des clans plus puissantes, qui le dominent et dont il dépend.
L’économie politique du régime d’Orbán apparaît dès lors sous un jour différent.
La pérennité du régime ne repose pas uniquement sur le contrôle national ni l’extraction de ressources, mais sur sa capacité à s’intégrer dans des réseaux de pouvoir externes — ce qui lui a permis d’obtenir des financements, des investissements et une couverture politique de la part d’acteurs plus puissants.
C’est précisément cette hiérarchie externe qui est aujourd’hui mise à rude épreuve.
Le « clan Orbán » a été construit pour survivre aux cycles électoraux.
Palma Polyak
Les fonds européens : la pompe à finance du clan Orbán
Il est évident qu’Orbán n’aurait pas pu bâtir son empire économique sans les fonds de l’Union européenne.
Au cours de son mandat, la Hongrie a reçu des dizaines de milliards d’euros de transferts de l’UE, représentant 4 à 5 % du PIB du pays lors des années fastes. Ces fonds sont devenus l’épine dorsale financière du régime : selon les estimations du Corruption Research Center de Budapest, 3,2 à 5,5 milliards d’euros ont in fine bénéficié à un cercle restreint d’acteurs liés au régime 4. L’argent des contribuables européens a ainsi été directement utilisé par ces élites hongroises.
Lőrinc Mészáros, un ami d’enfance d’Orbán, en est l’une des principales figures. Son ascension fulgurante, de simple installateur de gaz dans un village à l’homme le plus riche de Hongrie, avec une fortune dépassant aujourd’hui les 4,5 milliards d’euros, en est un exemple emblématique. Il s’est rendu indispensable à Viktor Orbán en devenant son prête-nom : acteur en théorie autonome, Lőrinc Mészáros agit en pratique comme un gestionnaire d’actifs au service de son clan 5. Son empire s’étend du secteur de la construction, de l’énergie, de l’agriculture, à ceux des médias et de la finance. Il s’est bâti grâce à des marchés publics et à des acquisitions soutenues par l’État.
À ses côtés, István Tiborcz, le gendre d’Orbán, s’est imposé comme un autre pilier du clan. Les enquêteurs de l’Union ont levé le voile sur ses pratiques lors de l’affaire Elios, relative à l’éclairage public. Des appels d’offres coordonnés et des conflits d’intérêts systémiques dans des dizaines de municipalités hongroises ont été mis au jour, pour environ 40 millions d’euros de contrats financés sur fonds européens 6. Les autorités du pays ont fait obstruction à l’enquête.
L’affaire Elios n’est pas une exception : elle révèle une pratique qui était alors courante en Hongrie. Les appels d’offres à soumission unique se sont généralisés, avec des cahiers des charges conçus sur mesure pour les soumissionnaires favoris. Il n’était pas rare que les mêmes réseaux d’entreprises remportent les contrats. Pourtant, après le scandale Elios, aucune exclusion n’a été faite de certaines entreprises des futurs appels d’offres. Il n’y a pas eu de réforme du système.
Les abus s’étalaient au grand jour, avec des exemples frôlant parfois l’absurde : une « tour de guet » de 40 centimètres ; une passerelle construite dans la cime des arbres après l’abattage de la forêt environnante ; des projets touristiques tombés en désuétude presque immédiatement après leur début 7. Ces exemples offraient des signes visibles d’un système de financement qui s’était détaché de toute valeur publique. L’objet de ces circuits de financement était davantage de conforter le pouvoir d’hommes forts et influents à échelle locale.
Pendant plus d’une décennie, l’Europe a continué à financer un système manifestement contraire à ses propres règles, comme l’ont révélé les conclusions des enquêteurs antifraude de l’Union. Celle-ci n’a rien fait de plus que d’exprimer sa consternation dans des déclarations publiques ponctuelles. Comme l’ont souligné des juristes, la Commission européenne avait bel et bien à sa disposition les outils nécessaires pour suspendre au plus tôt les financements. Mais elle a choisi de ne pas agir tant qu’un signal politique clair n’était pas émis par les États membres 8.
Du point de vue d’Orbán, il ne s’agit pas là d’un échec de la gouvernance européenne, mais d’une confirmation de sa vision du système, qu’il peut à loisir exploiter. Selon lui, l’Union n’est pas un ordre libéral régi par des règles, mais un champ de tolérances négociées, où la mise en application de mesures dépend de la volonté politique. En d’autres termes, pour Orbán, l’Union s’inscrit pleinement dans ordre du monde néo-royaliste.
Lorsque l’Union a finalement agi en 2022 — en gelant environ 30 milliards d’euros —, elle l’a fait après plus d’une décennie d’inaction. Même alors, l’application des sanctions est restée partielle, avec environ 10 milliards d’euros débloqués par la suite.
Ce tournant s’est toutefois révélé décisif. Une fois que ces flux financiers extérieurs ont été suspendus, les fondements économiques du système ont commencé à s’effriter : la croissance a ralenti et la contestation s’est amplifiée.
Les capitaux étrangers : un moyen d’apaiser le centre du pouvoir
Dès lors que le régime d’Orbán considère la scène internationale comme un réseau de pouvoir plutôt que comme un système régi par des règles, il importe de savoir quels acteurs étrangers comptent le plus. Dans le contexte européen, la réponse est limpide : l’industrie allemande.
À partir de 2010, Orbán a lancé une campagne agressive contre les entreprises étrangères, leur imposant des taxes spéciales dites « de crise » sur leurs transactions financières, dans des secteurs tels que les services bancaires, le commerce de détail, les télécommunications et les services publics. Ces mesures ont touché de manière disproportionnée les entreprises d’Europe occidentale et ont été présentées comme visant à restaurer la souveraineté économique de la Hongrie. Sans jamais avoir été appliquées de manière cohérente, ces mesures ont toujours épargné l’industrie manufacturière allemande 9.
Ce qui ressemblait à du nationalisme économique n’était en pratique qu’un écran de fumée. Les premières mesures ont servi d’outil de négociation, exerçant une pression sur les entreprises de certains secteurs tout en préservant les acteurs les plus précieux sur le plan politique. La ligne de démarcation décisive n’était donc pas entre étrangers et nationaux, mais entre initiés et exclus. Les entreprises nationales — y compris les petites entreprises familiales — ont été éliminées lorsqu’elles se retrouvaient en dehors du réseau, comme on l’a vu lors de la restructuration de secteurs tels que la vente au détail de tabac.
La seule mesure relevant véritablement du « nationalisme économique » a peut-être été le programme de plafonnement des prix des services publics mis en place par Orbán, qui a contraint les entreprises de services publics, majoritairement détenues par des capitaux étrangers, à réduire leurs « profits excessifs ». Cette mesure a effectivement permis de réduire les coûts énergétiques des ménages et reste la politique la plus populaire de ses seize années au pouvoir.
Le régime d’Orbán a systématiquement noué des alliances et multiplié les relations pour se soustraire aux contraintes.
Palma Polyak
Ce point mis à part, la rhétorique du « nationalisme économique » ne tient pas.
Les entreprises manufacturières allemandes ont bénéficié tout particulièrement de la générosité du régime, recevant bien plus de subventions et d’avantages que leurs homologues hongroises. Orbán semble avoir fait de ces entreprises les nœuds essentiels d’une structure de pouvoir européenne plus vaste, celles-ci s’intégrant dans des réseaux à la fois industriels et politiques.
L’ampleur de cet alignement est visible dans les dépenses publiques.
Comme le montre l’économiste Andrea Éltető, environ 80 % des subventions discrétionnaires à l’investissement ont été accordées à des entreprises à capitaux étrangers 10. Pendant des années, les constructeurs automobiles allemands tels qu’Audi, Bosch et Mercedes ont figuré parmi les principaux bénéficiaires ; plus récemment, des aides d’un montant similaire ont été accordées à des fabricants de batteries chinois et sud-coréens. Ces subventions sont substantielles — couvrant jusqu’à 30 % des coûts d’investissement — et s’accompagnent d’infrastructures financées par des fonds publics, le tout assorti de peu de conditions.
Il en résulte un modèle qui génère de la croissance, mais d’un type profondément dépendant : les entreprises étrangères dominent, tandis que la modernisation nationale reste limitée. Les gains de productivité sont faibles, les entreprises nationales sont mal intégrées et des secteurs entiers sont enclavés. L’expansion de la production de batteries pour véhicules électriques — tirée par les investissements chinois et coréens — renforce encore ce schéma, ajoutant des vulnérabilités environnementales et économiques sans gains clairs à long terme 11.
Du point de vue de la société hongroise, les compromis sont considérables. Les ressources publiques servent à subventionner les investisseurs étrangers, la main-d’œuvre reste peu protégée et l’économie est de plus en plus exposée aux chocs extérieurs.
Du point de vue du régime, cette logique tient toutefois la route. L’objectif n’est pas de bâtir une économie souveraine ni de rattraper le cœur de l’Europe, mais d’assurer un niveau stable de croissance et d’emploi et, surtout, de s’assurer un soutien extérieur.
Cette stratégie est aujourd’hui en perte de vitesse. La production industrielle allemande a fortement chuté après 2022, entraînant une baisse de l’industrie manufacturière hongroise et révélant à quel point le modèle économique du pays dépendait étroitement de la demande extérieure. Les investissements chinois et coréens dans les batteries n’ont pas compensé un tel changement : l’expansion a été plus lente que prévu, tout en renforçant la même structure à faible valeur ajoutée et dépendante de l’extérieur.
Un système qui parie sur l’alignement avec de puissants acteurs extérieurs s’expose à un risque de taille : lorsque le centre s’affaiblit, la périphérie ne s’adapte pas pour venir à son secours — elle se contente d’absorber le choc.
Alliances politiques : de la protection européenne à la projection mondiale
Cette logique structurante des relations économiques s’étend également au domaine politique. Pour le clan au pouvoir en Hongrie, les alliances extérieures ne relèvent pas de la politique étrangère au sens traditionnel du terme, mais constituent une stratégie de survie.
Le régime d’Orbán a systématiquement noué des alliances et multiplié les relations pour se soustraire aux contraintes, d’abord au sein du continent européen, puis au-delà.
Pendant une grande partie des années 2010, l’alliance clef s’est faite par l’intermédiaire du Parti populaire européen (PPE), le groupe de centre-droit dominant au sein de l’Union. L’adhésion du Fidesz à ce groupe l’a placé au cœur du système politique européen, où les partis conservateurs allemands — la CDU et la CSU — exerçaient une influence décisive. Grâce à cette stratégie, le Fidesz a su transformer l’imbrication économique en protection politique 12.
Malgré des preuves de plus en plus nombreuses d’un recul démocratique et d’une corruption systémique en Hongrie, le Fidesz s’est maintenu au sein du PPE pendant des années. Les réactions européennes ont été retardées, édulcorées ou évitées, témoignant ainsi d’un alignement qu’Orbán a activement cultivé 13. La protectrice la plus importante du dirigeant hongrois n’était autre qu’Angela Merkel, réticente aux mises en garde et aux sanctions et qui s’est jusqu’au bout tenue à ses côtés : en octobre 2021, lors du dernier sommet du Conseil européen auquel elle a assisté, la chancelière allemande cherchait encore à empêcher le gel des fonds européens destinés à la Hongrie 14.
Ce n’est qu’après le départ de Merkel et la sortie du Fidesz du PPE en 2021 que la protection dont jouissait le parti a commencé à s’effriter. Peu de temps avant ce tournant, les responsables hongrois s’étaient déjà montrés inhabituellement explicites sur ce système de corruption à large échelle. En 2020, le porte-parole d’Orbán déclarait : « Nous sommes au Parti populaire européen parce que la Hongrie entretient des liens étroits avec l’Allemagne et l’Autriche. Si la CDU, la CSU et l’ÖVP veulent que nous restions, elles trouveront une majorité pour cela. Ce sont les partis germanophones qui en décident. » 15
En somme : l’Union ne représente pas un ensemble de règles, mais une hiérarchie des relations dont il faut savoir user.
Orbán n’aurait pu bâtir son empire économique sans les fonds de l’Union.
Palma Polyak
Avant sa rupture avec le PPE, le régime hongrois avait déjà commencé à construire des réseaux alternatifs de soutien auprès de l’extrême droite. Certains liens étaient explicitement financiers : en 2022, une banque hongroise proche du gouvernement a accordé un prêt de 10,7 millions d’euros à la campagne présidentielle de Marine Le Pen après son échec à convaincre les banques françaises 16. Des canaux similaires ont permis de soutenir d’autres acteurs, comme le parti d’extrême droite espagnol Vox 17.
Ces initiatives n’ont guère de sens du point de vue des intérêts économiques hongrois. Elles relèvent d’une autre logique : il s’agit de cultiver des alliés capables de faire obstruction à l’action de l’Union et de normaliser le régime et son modèle — même si ces partis ont pu tourner en dérision les revendications « souverainistes » d’Orbán.
Cet effort s’est depuis institutionnalisé. Budapest est ainsi devenue une plaque tournante d’un écosystème transnational d’extrême droite articulé autour d’organisations soutenues par le gouvernement. À l’image des Conservative Political Action Conference (CPAC) aux États-Unis, le Center for Fundamental Rights a organisé la CPAC Hongrie, qui a réuni des politiciens de droite européens et américains. Parallèlement, des plateformes médiatiques comme The European Conservative, ainsi qu’un réseau croissant de think tanks et d’initiatives de lobbying, étendent l’influence de Budapest jusqu’à Bruxelles et au-delà 18.
Ici, le cadre néo-royaliste est toujours en place, mais de manière moins marquée. Au sein de l’Europe, les relations restent transactionnelles : le régime hongrois fournit des financements, des tribunes et un soutien et, en échange, se dote d’alliés qui amortissent les critiques tout en entravant l’action collective. Les retombées sont en effet limitées : les partis d’extrême droite sont fragmentés et souvent incapables de se coordonner. Budapest gagne ainsi par ses efforts une influence sans contrôle.
Au-delà des cercles européens, les alliances sont plus lâches. Le régime hongrois s’est efforcé de nouer des liens avec la droite américaine, faisant de la Hongrie un modèle de gouvernance conservatrice et un pôle de renouveau idéologique. Orbán est un habitué des événements conservateurs américains et la Hongrie occupe une place prépondérante dans ces débats. Pourtant, les retombées concrètes sont à ce jour de faible envergure. L’exemple le plus embarrassant a été le très médiatisé « bouclier financier » américain, présenté par Orbán comme une grande réussite pour son pays, avant que Trump ne déclare plus tard qu’il n’avait rien promis de tel 19.
De manière générale, les retombées matérielles de la politique d’influence menée par Orbán s’amenuisent. Si les relations tissées par le passé par Budapest parvenaient à renforcer le régime sur les plans économique et politique, les nouveaux réseaux qu’elle développe aujourd’hui lui offrent surtout un alignement idéologique et un sentiment d’appartenance. Bénéficier d’une protection ou de ressources devient plus difficile. Plus ce système d’alliances s’étend, moins il semble reposer sur l’échange concret : l’idéologie en devient le socle.
Le concept de néo-royalisme permet certes d’appréhender cette structure de pouvoir en réseau, mais n’aide pas vraiment à expliquer pourquoi ces mêmes régimes, à l’image de la Hongrie de Orbán, persistent à entretenir des relations qui rapportent si peu sur le plan matériel.
Dès lors que l’idéologie s’impose comme une donnée clef, une perspective gramscienne peut s’avérer éclairante.
Budapest et Moscou : une alliance sans transaction
Jusqu’à présent, la stratégie extérieure d’Orbán peut être largement interprétée comme la mise en oeuvre d’une pure logique transactionnelle : les fonds de l’Union, les capitaux étrangers et les alliances politiques ont produit des avantages matériels tangibles pour le régime hongrois.
Bien qu’elle relève en partie de cette logique, la relation d’Orbán avec Vladimir Poutine est différente à bien des égards.
Sur le plan économique, cette relation est manifestement désavantageuse. Si Orbán a toujours compté sur la Russie pour garantir un approvisionnement énergétique bon marché, ce pari a échoué de manière spectaculaire. La Hongrie, membre de l’Union le plus dépendant du gaz russe, a été l’un des États les plus exposés à la crise énergétique de 2022. Le pays a alors connu la plus forte inflation de l’Union, celle sur les biens alimentaires dépassant les 40 % en glissement annuel au sommet de la crise, tandis que l’inflation générale était de 25 %. Les conséquences économiques ont été immédiates : baisse des revenus réels, effondrement de la consommation et ralentissement le plus marqué de l’ère Orbán.
Les coûts politiques ont été tout aussi importants. La position pro-russe a accentué l’isolement de la Hongrie au sein de l’Union. Elle a renforcé les arguments en faveur du gel des fonds européens à destination de la Hongrie, tout en sapant la capacité de Budapest à négocier au sein des institutions européennes. Orbán veut se donner l’image d’un médiateur rusé, mais apparaît de plus en plus comme un cheval de Troie qui servirait les intérêts russes au sein de l’Union. La récente fuite d’un enregistrement audio dans lequel le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szijjártó reçoit des instructions de Sergueï Lavrov concernant la politique de sanctions de l’Union ne fait qu’accréditer cette hypothèse 20.
La pérennité du régime hongrois ne repose pas uniquement sur le contrôle national ou l’extraction de ressources, mais sur sa capacité à s’intégrer dans des réseaux de pouvoir externes.
Palma Polyak
Il y a peu d’éléments indiquant que la Russie ait compensé les pertes subies par la Hongrie par des investissements ou un soutien financier. Cependant, les échanges matériels ne sont pas la seule monnaie d’échange. À l’occasion des élections parlementaires d’avril 2026 en Hongrie, des rapports de VSquare ont fait état de l’arrivée à Budapest de « manipulateurs électoraux » liés à la direction générale des renseignements de l’état-major de l’armée russe 21. Ces ingérences, comme l’alignement de plus en plus étroit de Budapest et Moscou en matière de sécurité et de stratégie politique, suggèrent une aide dans le maintien du régime hongrois qui va au-delà de simples promesses de profits économiques pour la Russie.
C’est sur ce point précis que le cadre néo-royaliste doit être repensé. Si celui-ci rend compte des échanges, il tend à supposer que ceux-ci sont visibles et ont une base matérielle. Or, dans le cas de la Russie, les bénéfices sont plutôt opaques et politiquement sensibles : l’alignement de Budapest, coûteux sur le plan économique, peut cependant s’avérer rationnel dès lors qu’il renforce la solidité du régime hongrois.
Pour le Fidesz, l’attrait de la Russie est également idéologique : le régime en place à Moscou offre un modèle à imiter. En instaurant un contrôle centralisé, en qualifiant les dissidences politiques d’ingérence étrangère et en déployant une machine de propagande post-vérité, Budapest puise dans un répertoire russe déjà existant. Cette imitation s’étend à la législation — des lois anti-LGBTQ à la répression des ONG et des journalistes, en passant par la création d’un appareil de « protection de la souveraineté » 22.
Le réseau transnational d’Orbán à l’épreuve des élections
Considéré dans son ensemble, le régime d’Orbán n’a jamais été un simple projet politique national. Ses fondements économiques et politiques reposaient sur des apports extérieurs et sédimentés : les fonds européens ont financé l’ascension du clan, les capitaux étrangers — surtout l’industrie allemande — ont stimulé la croissance et fourni une protection indirecte, tandis que les alliances politiques ont contribué à retarder ou à diluer les contraintes externes.
Le néo-royalisme aide à comprendre comment ces relations étaient organisées — comment les ressources étaient captées, redistribuées et échangées contre un soutien. Il révèle également la fragilité d’un système qui en dépendait si profondément.
Aujourd’hui, le gel des fonds européens ébranle l’épine dorsale financière du régime. Le modèle de croissance hongrois — longtemps soutenu par des investissements étrangers — a perdu de son élan. Le pacte conclu avec la classe moyenne, qui sous-tendait la stabilité politique, s’est fragilisé. L’alignement idéologique du régime sur des acteurs étrangers n’a apporté que peu de bénéfices au premier. En somme, ce qui apparaissait autrefois comme une stratégie d’échange cohérente ressemble désormais de plus en plus à une série d’erreurs de calcul.
Ce revers n’est toutefois pas synonyme de défaite. Le système politique hongrois n’est pas un terrain de jeu équitable : la course au pouvoir est profondément truquée. Le système électoral est fortement manipulé et une machine de propagande tourne à plein régime. Dans les communautés les plus vulnérables, un réseau local dense de dépendance et d’intimidation — des sacs de pommes de terre utilisés comme pots-de-vin, des menaces de perte d’emploi, ou d’autres méthodes encore plus radicales — détermine la manière dont les votes sont exprimés 23.
C’est pour ces raisons que la situation politique hongroise est aujourd’hui si ambiguë. Péter Magyar a fait des mécanismes qui maintiennent aujourd’hui le Fidesz au pouvoir un enjeu politique central, promettant une réforme institutionnelle et la récupération des avoirs. Si sa victoire marquerait un changement important, elle ne permettrait pas de rénover en profondeur le système du jour au lendemain : le « clan d’Orbán » — ce réseau d’oligarques, de fondations, de groupes médiatiques et de véhicules financiers — a été construit pour survivre aux cycles électoraux.
Certains signes laissent déjà penser que le clan d’Orbán est en train de perdre ses soutiens : la famille Matolcsy, un clan oligarchique notoire, aurait commencé à expédier une partie de sa fortune, notamment des Porsche de collection, à Dubaï dans des conteneurs 24, en délocalisant ses actifs. Un nouveau gouvernement se heurterait ainsi à un système politique et économique vidé de sa substance et tourné vers l’étranger.
Le système sur lequel Orbán s’est appuyé ne se limite pas non plus aux frontières de la Hongrie. Les réseaux transnationaux d’extrême droite qu’il a contribué à développer constituent un niveau supplémentaire de résilience : alors que la pression s’intensifie sur le parti au pouvoir en Hongrie, celui-ci étend son influence à l’international.
Ces moyens de financements, ces plateformes et ce réseau de coordination politique ne disparaîtront pas à l’issue d’une seule élection.
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02.04.2026 à 06:00
L’Inde peut-elle encore devenir la Chine ? Enquête sur la Grande Divergence asiatique
L’industrie contre les services ? La planification contre le développement ?
Il y a un mystère de la bifurcation sino-indienne à partir des années 1980.
Dans une étude fouillée, les économistes Alicia García Herrero et Rajeswari Sengupta essayent de comprendre pourquoi — et ce que coûterait d’y remédier.
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Texte intégral (10871 mots)
Points clefs
- Malgré des niveaux de développement comparables au début des années 1980, les trajectoires économiques de la Chine et de l’Inde ont profondément divergé. La Chine est devenue la deuxième économie mondiale grâce à une croissance moyenne supérieure à 8 % pendant plusieurs décennies, tandis que l’Inde, bien que dynamique (environ 6,5 % par an) est aux prises avec de grandes difficultés structurelles.
- Le modèle chinois repose sur une industrialisation rapide tirée par les exportations et les investissements directs étrangers. Un taux d’épargne élevé a permis de financer massivement le secteur manufacturier, favorisant l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales et l’absorption d’une main-d’œuvre abondante.
- À l’inverse, l’Inde s’est appuyée sur un modèle de croissance centré sur les services et la consommation intérieure. La consommation privée représente près de 60 % du PIB, soutenue par une classe moyenne en expansion, mais ce modèle génère moins d’emplois productifs à grande échelle.
- L’écart de productivité entre les deux pays reste cependant significatif. La production par travailleur en Inde est environ deux fois inférieure à celle de la Chine, reflétant notamment le poids persistant de secteurs à faible productivité comme l’agriculture. L’Inde est aussi confrontée à de profonds problèmes de main d’œuvre, notamment un faible taux d’emploi (environ 41 %)
- Pour résoudre ses difficultés économiques, l’Inde doit encore développer son secteur manufacturier encore atrophié. Dans un environnement international plus protectionniste et concurrentiel, son intégration dans les chaînes de valeur industrielles mondiales sera cependant plus malaisée : trente ans après le début du miracle chinois, le modèle de Pékin n’est pas reproductible.
On dit souvent que l’Inde sera la prochaine Chine, en raison de la taille similaire de leurs populations et de leur dynamisme économique 25. Alors que depuis 2012, et plus encore depuis la pandémie de Covid, la croissance de l’Inde a été supérieure à celle de son voisin du nord, de nombreux débats ont lieu dans les milieux politiques et universitaires indiens pour comprendre comment le pays pourrait connaître une croissance et un développement aussi rapides que la Chine.
Parmi les économies majeures du monde, l’Inde est aujourd’hui celle qui connaît la croissance la plus rapide. Avec un PIB nominal croissant d’en moyenne 6,5 % par an depuis le début des années 2000, elle est en passe de dépasser le Japon pour devenir la quatrième économie mondiale.
La Chine, quant à elle, est en plus haute position : elle reste la deuxième économie mondiale, après avoir connu des taux de croissance moyens supérieurs à 8 % depuis les années 1990. Malgré cette performance, la croissance de l’économie chinoise a atteint son pic en 2012 et connaît depuis lors un ralentissement.
Malgré leur développement économique de grande ampleur, il existe entre les structures économiques des deux pays des différences fondamentales, qui subsistent si l’on compare l’Inde d’aujourd’hui à la Chine d’il y a trente ans 26.
En Chine, le taux d’épargne a toujours été beaucoup plus élevé qu’en Inde, ce qui a permis de financer un modèle de croissance fondé sur un secteur manufacturier dynamique et une innovation continue. Le programme « réforme et ouverture » mis en place par les dirigeants du PCC a également joué un rôle clef dans la création d’emplois de qualité.
L’Inde, au contraire, a mis l’accent sur le développement du secteur des services. Si le pays a mis en place d’importantes réformes pour s’éloigner de la planification centralisée, il a pris du retard dans le développement d’un secteur manufacturier qui aurait pu absorber la part encore très importante de la population non qualifiée, pour le moment cantonnée dans le secteur agricole à faible productivité ou dans le secteur informel.
L’Inde tente aussi de reproduire le miracle chinois dans un contexte économique mondial bien différent de celui d’il y a trente ans. La Chine s’est développée pour devenir la puissance manufacturière mondiale grâce à un secteur industriel très compétitif. Aujourd’hui, dans les secteurs où l’Inde pourrait se développer, d’autres économies à bas coûts pourraient entrer en concurrence avec le pays — comme le Vietnam dans l’électronique ou le Bangladesh dans le textile.
D’autres facteurs pourraient de même empêcher le développement de l’économie indienne, alors que les États-Unis repensent leurs relations avec les autres économies de manière plus protectionniste et extractive : l’Inde est confrontée à des barrières tarifaires auxquelles la Chine n’a pas été confrontée lors de son essor industriel. Clarifiant cette position le 5 mars 2026, le secrétaire d’État adjoint des États-Unis Christopher Landau a ainsi déclaré à l’occasion du dialogue Raisina 27 : « L’Inde doit comprendre que nous n’allons pas commettre avec elle les mêmes erreurs que celles commises avec la Chine il y a vingt ans, à savoir lui dire : ‘Nous allons vous laisser développer tous ces marchés’, pour ensuite nous rendre compte que celle-ci nous bat sur de nombreux fronts commerciaux. »
La nouvelle Grande Divergence : le succès chinois et l’impasse du modèle indien
Au début des années 1980, les économies chinoise et indienne se trouvaient à la même croisée des chemins. Le PIB de la Chine s’élevait alors à environ 303 milliards de dollars, avec un revenu par habitant d’environ 300 dollars, tandis que celui de l’Inde était de 186 milliards de dollars et son PIB par habitant d’environ 270 dollars. Si l’Inde se trouvait donc presque à égalité avec la Chine, c’était après avoir perdu une avance considérable : en 1950, son PIB par habitant était 2,3 fois supérieur à celui de la Chine.
Pendant des décennies, les modèles économiques indien et chinois avaient été isolationnistes et dominés par l’État. Au début des années 1980, les deux nations étaient encore aux prises avec la pauvreté, une faible croissance, une faible productivité et un isolement par rapport aux marchés mondiaux ; elles employaient plus de 70 % de leur population dans l’agriculture.
Les trajectoires des deux pays ont ensuite considérablement divergé au cours des quatre décennies suivantes. Cet écart découle de différences dans leur approche de l’ouverture et, dans une moindre mesure, du rythme des réformes économiques.
Le développement économique erratique de l’Inde
La transformation de la Chine a commencé en 1978 sous Deng Xiaoping, marquant un tournant pragmatique de la planification centrale maoïste vers un « socialisme à caractéristiques chinoises ». Les réformes ont été progressives mais audacieuses. La décollectivisation de l’agriculture via le système de responsabilité des ménages a augmenté la productivité agricole et rurale d’environ 50 % au début des années 1980, libérant une main-d’œuvre abondante et bon marché pour soutenir l’essor du secteur manufacturier chinois. L’ouverture s’est accélérée grâce aux zones économiques spéciales dans les régions côtières comme Shenzhen et en attirant les investissements directs étrangers (IDE) par des incitations fiscales et une réglementation souple.
En 1992, la tournée d’inspection de Deng Xiaoping dans le Sud de la Chine a mis l’accent sur le développement de l’économie de marché, conduisant à l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001. Celle-ci, en retour, a permis à la Chine d’être inondée d’IDE provenant du reste du monde mais, surtout, a rendu possible des transferts de technologie en l’absence d’un accès pleinement garanti au marché 28. La planification économique est restée centralisée à travers des plans quinquennaux axés sur le développement des infrastructures pour accompagner l’industrialisation de la Chine.
Le modèle indien était similaire — du moins en théorie. Si le pays a connu un socialisme inspiré par Nehru et une planification centralisée jusqu’en 1991, à cette date, une crise de la balance des paiements a contraint le Premier ministre P. V. Narasimha Rao à adopter une série de réformes de libéralisation, de privatisation et de déréglementation. Ces réformes comprenaient le démantèlement du « Licence Raj » — un réseau de contrôles industriels —, la réduction des droits d’importation de 300 % à 50 %, la privatisation des entreprises publiques et la dévaluation de la roupie.
Malgré ces similarités apparentes, les réformes entreprises par la Chine et l’Inde différaient tant dans leur articulation que dans leur contenu.
La Chine a conduit des réformes d’une façon plus progressive que l’Inde, mais avec une orientation claire : ouvrir le secteur manufacturier aux IDE et accéder à davantage de marchés par le biais d’accords commerciaux afin de devenir un exportateur mondial de premier plan.
En Inde, les réformes ont plutôt pris la forme d’un « big bang » après la crise de la balance des paiements de 1991. Elles ont cependant été plus inégales, dépourvues d’orientation précise et moins axées sur l’ouverture ou le développement du secteur manufacturier. Plus précisément, les réformes de 1991 n’ont pas entraîné d’ouverture substantielle de l’économie, ni au commerce international ni aux IDE dans le secteur manufacturier, et n’ont pas non plus réformé les marchés des facteurs de production comme ceux de la terre et de la main-d’œuvre. Alors que les droits de douane à l’importation ont été abaissés, les plafonds sur les IDE ont persisté jusqu’aux années 2000, et les ZES (introduites en 2005) ont affiché des performances décevantes en raison des obstacles liés à l’acquisition de terrains. Les plans quinquennaux de l’Inde sont restés officiellement en vigueur jusqu’en 2014, mais leur mise en œuvre a échoué.
En 2014, la Commission de planification a été remplacée par la NITI Aayog, un organisme à la vocation plus consultative que le premier : aucune impulsion n’a été donnée en faveur d’une plus grande ouverture de l’économie. Bien plutôt, à partir de 2014, l’économie indienne a commencé à se refermer sur elle-même et à adopter une attitude protectionniste. Une importance excessive a été accordée à la construction d’une Atmanirbhar Bharat, c’est-à-dire d’une Inde autosuffisante, programme que résumait le slogan « Make in India ». Cette démarche faisait ironiquement écho à la volonté d’autosuffisance et de substitution des importations qui constituait le pilier de la planification économique centralisée du gouvernement indien dans les années 1950-1970.
Ainsi, alors que la Chine a reçu des flux massifs d’IDE dans le secteur manufacturier, s’est ouverte et a adhéré à l’OMC, l’Inde a principalement reçu des IDE dans les services, en particulier les services liés aux technologies de l’information et de la communication (TIC), sans en recevoir autant dans le secteur manufacturier. Au milieu des années 2000, alors que la Chine devenait la puissance manufacturière mondiale, l’Inde s’est imposée comme une plaque tournante majeure pour les services informatiques, financiers et connexes.
En conséquence de ces politiques, la productivité de l’Inde reste très loin derrière celle de la Chine, sans que l’écart ne se comble avec le temps 29. Le World Competitiveness Yearbook de 2025 classe ainsi l’Inde à la 41e place parmi 69 grandes économies, tandis que la Chine occupe une place nettement plus élevée, à la 16e place. Selon la même source, la production par travailleur est deux fois moins élevée en Inde qu’en Chine, même en tenant compte des différences de pouvoir d’achat 30.
Les raisons du miracle chinois
Les performances économiques de la Chine au cours de ces dernières décennies ont été le résultat d’un modèle de développement spécifique guidé par l’État. Ce modèle intégrait une main-d’œuvre et une épargne nationales considérables aux capitaux et aux marchés mondiaux. Son principal moteur était une stratégie de croissance axée sur l’industrie manufacturière. L’objectif n’était pas seulement d’exporter, mais de s’intégrer rapidement et en profondeur dans les chaînes de valeur mondiales.
Les multinationales ont été les premières à prendre cette initiative grâce à la politique d’ouverture impulsée par Deng Xiaoping et aux engagements pris par la Chine auprès de l’Organisation mondiale du commerce lors de son adhésion en 2001. Ces entreprises ont délocalisé les processus d’assemblage à forte intensité de main-d’œuvre afin de tirer parti de l’atout majeur de la Chine : une offre massive et élastique de main-d’œuvre disciplinée et à faible coût, provenant des zones rurales et migrant vers les zones urbaines, poussée par une réforme rurale visant à accroître la productivité dans le secteur agricole. Le système d’enregistrement des ménages (« hukou ») en Chine, strict et rigide, a organisé ces déplacements. Le dividende démographique qui lui est associé a également maintenu les salaires à un niveau bas. Avec le concours d’un taux de change maintenu à de bas niveaux pendant une longue période — qu’on peut peut-être faire courir jusqu’à aujourd’hui — il a longtemps permis à la Chine de proposer des coûts compétitifs 31.
Le volume massif d’IDE reçu par la Chine du reste du monde a également été l’un des principaux leviers de son rattrapage économique. Si Taïwan et Hong Kong étaient auparavant les principales sources de financement de la Chine, son entrée à l’OMC lui a donné de nouveaux partenaires : les entreprises états-uniennes et européennes se sont alors ruées sur le marché chinois pour profiter des bas salaires et d’une infrastructure logistique de plus en plus performante, d’abord pour la réexportation, puis pour le vaste marché chinois.
La Chine n’a toutefois pas ouvert son économie aux IDE sans conditions. Au lieu d’accorder le contrôle total, elle a opté pour des coentreprises, qui lui garantissaient non seulement le contrôle, mais aussi la possibilité d’assurer le transfert de technologie et de localiser une part de plus en plus importante de la valeur ajoutée. Ce modèle, dans lequel les multinationales affluaient vers la Chine là où les décideurs politiques du pays souhaitaient les voir s’implanter, ainsi que la récente vision de la politique industrielle chinoise portée par des plans comme « Made in China 2025 », ont constitué la base de l’intégration rapide et réussie de la Chine dans les chaînes de valeur mondiales.
Le fait que la Chine n’ait pas eu besoin d’IDE pour se financer — compte tenu de son énorme réservoir d’épargne captive — a permis une approche plus sélective des IDE entrants, mais aussi de réduire le coût de financement des investissements nationaux. Cette architecture a impliqué un transfert structurel des revenus des ménages vers la production, qui est toujours en place aujourd’hui. La conséquence involontaire — mais importante — a été la suppression de la consommation intérieure, ce qui a abouti à un modèle de croissance dépendant des exportations.
Le développement de la puissance industrielle de la Chine a certes bénéficié d’un soutien massif de l’État, les subventions n’étant que la partie émergée de l’iceberg. Une politique industrielle aussi généreuse, mais manifestement inefficace au regard des fonds colossaux qu’elle a nécessité, n’aurait pas été possible sans l’énorme épargne, longtemps demeurée captive, des ménages chinois. L’efficacité de cette politique — mesurée à l’aune de l’ampleur et de la rapidité avec lesquelles la Chine a gravi les échelons dans pratiquement tous les secteurs manufacturiers — repose sur plusieurs facteurs, parmi lesquels la concurrence féroce entre les gouvernements locaux, l’essor de l’enseignement professionnel de haute qualité et la promotion des diplômés en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques. L’ironie est que ce qui a permis à la Chine de gravir les échelons et de devenir une puissance manufacturière mondiale est également à l’origine de ses défis actuels : le manque de consommation privée intérieure et la surcapacité résultant d’investissements et d’une production excessifs.
En Inde, l’impasse d’une économie de consommation
L’ascension économique de l’Inde depuis la libéralisation de 1991 a été stimulée par la vague initiale de réformes qui ont privatisé et déréglementé de larges pans de l’économie. Depuis, un boom de la consommation tiré par les services et une urbanisation rapide ont suivi, en partie grâce à un dividende démographique : aujourd’hui, l’âge médian en Inde n’est que de vingt-huit ans.
À juger de l’importante population inactive du pays, l’économie indienne a sans doute évolué de manière non optimale. Le secteur agricole emploie toujours 42 % des 1,4 milliard d’Indiens, soit une légère baisse par rapport aux 60 % de 1991. Cette concentration de la main-d’œuvre dans un secteur à faible productivité, qui ne contribue qu’à hauteur de 15 à 16 % au PIB, met en évidence le principal défi structurel de l’économie indienne pour l’avenir : la nécessité d’une transition de l’agriculture vers des secteurs plus productifs et le risque d’une augmentation du chômage — ou du sous-emploi — si l’Inde ne parvient pas à créer suffisamment d’emplois formels et productifs. La part encore relativement importante du secteur agricole se reflète également dans un taux d’urbanisation très lent par rapport à la Chine.
Le taux d’épargne de l’Inde, bien qu’élevé selon les normes internationales, est aussi bien inférieur à celui de la Chine. Alors que le niveau d’épargne dans ce dernier pays est excessif, reflet d’une consommation trop faible, l’épargne nationale brute de l’Inde a baissé depuis son pic de 38 % en 2008 pour s’établir à environ 30 % du PIB. Les ménages indiens ont de même réduit leur épargne financière nette, qui est passée d’un pic de plus de 7 % du PIB en 2021 à environ 5,1 % du PIB en 2023. Lors de cette même période, les besoins d’investissement du pays n’ont cessé de croître.
Cette désépargne est principalement due à deux facteurs.
Premièrement, les ménages indiens ont accru leur endettement financier et contracté davantage de prêts — notamment des prêts hypothécaires, des prêts personnels et des dettes de carte de crédit — pour faire face à leurs dépenses de consommation et à leurs dépenses essentielles 32. En 2010-2011, la part du crédit aux particuliers dans le crédit bancaire total n’était que de 19 % et, d’ici 2023-2024, ce chiffre devrait atteindre environ 33 %, entraînant une « consumérisation du secteur bancaire » en Inde, avec une croissance moyenne du crédit de détail de 20 %.
Deuxièmement, l’inflation élevée de l’après-Covid, aujourd’hui bien plus basse, a érodé la valeur réelle des revenus de beaucoup de ménages indiens, les forçant à désépargner ou à puiser dans leurs économies existantes pour maintenir leurs niveaux de consommation.
Tout comme l’Inde épargne moins que la Chine, elle consomme également beaucoup plus, la consommation privée intérieure représentant près de 60 % du PIB national. Celle-ci est principalement tirée par la classe moyenne en pleine expansion, qui compte 560 millions de personnes et devant représenter d’ici 2047 plus de 60 % de la population, soit plus d’un milliard de personnes. Si la consommation intérieure sert de tampon contre les chocs externes, sa composition et sa durabilité sont devenues des préoccupations majeures ces dernières années. Depuis la fin de la pandémie, la demande de consommation urbaine suit notamment une courbe en « K », les dépenses se concentrant de plus en plus sur les personnes aisées et sur les employés du secteur des services en plein essor en Inde, plutôt que d’être largement réparties 33.
L’Inde a multiplié les centres de compétences mondiaux (GCC), qui emploient actuellement près de 1,9 million de personnes, soit une main-d’œuvre plus importante que celle du secteur informatique de nombreux pays développés. Si ces GCC sont à l’origine des performances exceptionnelles de l’Inde en matière d’exportation de services (60 % de croissance au cours des trois dernières années), les emplois qu’ils créent ne suffisent pas à modifier la structure du marché du travail indien. Le revers de cette réussite est la stagnation du secteur manufacturier, qui n’absorbe pas suffisamment de main-d’œuvre.
C’est là le cœur de la divergence des modèles de consommation en Inde. Les employés du secteur des services numériques ne se contentent pas de consommer davantage, ils importent surtout des biens. Ceci crée un circuit fermé, car les retombées se répercutent peu sur la « vieille Inde », c’est-à-dire l’« Inde moyenne » et l’« Inde rurale », composées de l’industrie manufacturière traditionnelle et des micro, petites et moyennes entreprises. Cette situation met en évidence une inégalité persistante des revenus et un manque de pouvoir d’achat chez une grande partie de la population urbaine.
L’investissement privé oscille entre 20 et 22 % du PIB, bien en deçà des niveaux observés lors du boom du milieu des années 2000 (28 à 30 %), les entreprises remettant à plus tard les augmentations de capacité à grande échelle en raison de la faible utilisation des capacités dans les usines existantes. Cette situation est en partie liée au manque de compétitivité dans certains secteurs, même si le niveau de protection s’est accru avec la hausse des droits de douane sur les biens intermédiaires. En ce qui concerne les biens de consommation, la concurrence étrangère, notamment chinoise, est forte, et l’impression générale est que la demande intérieure n’est pas assez solide compte tenu de la courbe en « K » de la consommation urbaine. Le désintérêt des entreprises indiennes pour l’industrie manufacturière se reflète clairement dans la part décroissante de l’industrie dans le crédit bancaire indien, qui est passée de 44 % en 2010-2011 à 28 % en 2023-2024.
Pour stimuler la croissance du PIB, il faudra augmenter de manière significative les investissements du secteur privé. L’Enquête économique annuelle 2024-2025, publiée par le ministère des Finances indien, estime notamment que l’Inde doit porter son taux d’investissement à environ 35 % du PIB pour atteindre ses objectifs de développement 34. À cette fin, le gouvernement a considérablement augmenté les dépenses d’investissement dans les infrastructures qui ont progressé à un taux annuel moyen de plus de 30 %.
Cette option n’est cependant pas tenable car la marge de manœuvre budgétaire se réduit : les efforts consentis en matière d’investissements dans les infrastructures publiques ont été réalisés malgré une réduction du déficit budgétaire global depuis la fin de la pandémie, qui est passé de 9 % du PIB en 2020 à 4,8 % en 2024-2025 et devrait s’établir à 4,4 % en 2025-2026. La poursuite de l’assainissement budgétaire limitera inévitablement les investissements publics, qui ont largement contribué aux dépenses d’investissement globales.
En résumé, si la libéralisation de l’Inde après 1991 et la dynamique démographique qui s’en est suivie ont généré une croissance robuste et résiliente au cours des dernières décennies, l’économie est confrontée à des goulots d’étranglement structurels profondément enracinés qui menacent d’entraver son accélération vers le statut d’économie avancée. Le modèle de croissance actuel de l’Inde ne suffira donc pas à suivre la feuille de route « Viksit Bharat 2047 » 35 proposée par Narendra Modi en septembre 2024.
La voie d’un « miracle indien »
Le marché du travail indien est actuellement pris au piège d’un paradoxe structurel où la forte croissance du PIB ne parvient pas à générer suffisamment d’emplois de qualité 36. Selon les données du Centre for Monitoring Indian Economy (CMIE), sur une population active totale de 1, 11 milliard de personnes âgées de 15 ans et plus en 2024–2025, seuls environ 456 millions sont soit employés, soit à la recherche d’un emploi 37. Cela suggère un taux d’activité moyen d’environ 41 %, contre une moyenne mondiale de 60 à 65 % (75 % en Chine et plus de 60 % aux États-Unis) 38.
Cette situation est due à de fortes inégalités entre les sexes. Alors que le taux d’emploi des hommes est d’environ 68 %, celui des femmes est extrêmement bas, à peine 11 %, ce qui le classe parmi les plus faibles au monde. Le taux de chômage des femmes avoisine les 17 %, contre 7 % pour les hommes.
Ce problème est aggravé par la croissance rapide des services haut de gamme qui nécessitent une main-d’œuvre qualifiée, l’absence d’un secteur manufacturier bien développé et le grand nombre de personnes travaillant en Inde dans les secteurs à faible productivité 39 — comme l’agriculture et les activités connexes. Alors que l’agriculture représente la majeure partie de l’emploi (environ 42 %), l’industrie manufacturière, moteur traditionnel d’une industrialisation à forte intensité de main-d’œuvre 40, n’en représente que 25 % et le secteur des services environ 31 %. Le fait que, plus de trois décennies après les réformes de libéralisation et de privatisation, l’agriculture continue d’employer plus de 40 % de la main-d’œuvre met en évidence une régression structurelle ou une situation d’emploi précaire 41.
Cette situation est encore aggravée par le risque lié à la prolifération de l’intelligence artificielle (IA), qui menace précisément les emplois dont l’Inde a besoin. L’automatisation et l’IA érodent les tâches routinières et reproductibles qui, autrefois, lors de l’industrialisation du pays, absorbaient une main-d’œuvre importante, de l’assemblage en usine au traitement administratif. Aujourd’hui, dans le secteur des services, traditionnellement le point fort de l’Inde, les progrès rapides de l’IA automatisent les opérations des centres d’appels, les tâches informatiques de base et les processus standardisés, menaçant de supprimer des secteurs entiers d’emplois potentiels.
Pour générer une croissance plus forte, l’Inde devra développer le secteur manufacturier, capable de fournir aux travailleurs peu qualifiés un grand nombre d’emplois à productivité relativement élevée. Sur une période de 30 ans, la part du secteur manufacturier dans le PIB indien est restée faible, oscillant autour de 17 %, ce qui reflète une désindustrialisation prématurée par rapport à la trajectoire historique des économies est-asiatiques prospères, où le secteur manufacturier a atteint un pic d’environ 30 %.
S’insérer dans les chaînes de valeur
Pour se développer de cette façon, l’Inde devra renforcer son intégration dans les chaînes de valeur mondiales. La contribution de l’Inde aux exportations mondiales totales stagne en effet autour de 2 %, alors que sa part du PIB mondial a atteint 4 %. Cette évolution contraste fortement avec celle de la Chine, où l’intégration commerciale a suivi de près la croissance économique. La part de la Chine dans les exportations mondiales est ainsi passée de 3 % au début des années 2000 à plus de 11 % en 2024.
Bien que décevantes dans l’ensemble, les performances à l’exportation de l’Inde masquent une double réalité. D’une part, les exportations de services dépassent les attentes, avec une croissance annuelle supérieure à 8 % : ceux-ci représentent désormais 47 % des exportations totales de l’Inde, soit bien plus que la moyenne mondiale de 27 %. Cette croissance soutenue a fait de l’Inde le septième exportateur mondial de services, sa part de marché mondiale passant de 2 % en 2005 à 4,2 % en 2024. D’autre part, les exportations de biens ont sous-performé depuis le milieu des années 2010, tendance exacerbée par le virage politique vers un protectionnisme commercial accru.
L’incapacité à développer les exportations manufacturières met en évidence un goulot d’étranglement structurel critique : malgré ses ambitions de devenir une usine mondiale, l’Inde n’a pas encore réussi à s’intégrer efficacement dans les chaînes de valeur mondiales. À la différence de la Chine ou des économies de l’ASEAN, qui ont développé des écosystèmes nationaux solides pour la production de pièces et de composants, l’Inde a largement échoué à industrialiser ces étapes intermédiaires de la production. Au lieu de cela, l’industrie manufacturière indienne dépend fortement des importations d’intrants — principalement en provenance de Chine — sans que l’économie indienne ajoute de valeur effective pour les réexportations.
Lever les obstacles à l’investissement
Cette faible intégration dans les chaînes de valeur mondiales reflète elle-même un niveau relativement faible d’IDE entrant en Inde. Au cours des quinze dernières années, l’Inde n’a attiré qu’un septième des IDE que la Chine a réussi à attirer dans son économie (500 milliards de dollars contre 3 500 milliards de dollars). Les flux actuels ralentissent dans les deux pays, mais plus rapidement en Inde. Dans ce pays, ces flux sont passés de 60 milliards de dollars à leur pic en 2020 à 30 milliards de dollars en 2024, tandis que ceux en direction de la Chine sont passés de 180 milliards de dollars en 2021 à 120 milliards de dollars en 2024.
Le ralentissement marqué des flux d’IDE en Inde est surprenant compte tenu de la tendance mondiale à la diversification : les pays du monde s’éloignent de la Chine pour se tourner vers d’autres économies émergentes. Malgré son attractivité due à sa taille et à sa population, l’Inde a attiré beaucoup moins d’investissements que des pays plus petits d’Asie du Sud-Est 42. Cela s’explique par le fait que les multinationales axées sur l’industrie manufacturière se heurtent à plusieurs obstacles lorsqu’elles opèrent en Inde 43.
Premièrement, les droits de douane élevés sur les biens intermédiaires constituent une contrainte importante car ils augmentent les coûts de production et réduisent les marges nécessaires aux entreprises pour s’intégrer dans les chaînes de valeur mondiales. En effet, le protectionnisme persistant décourage les multinationales d’établir des pôles d’exportation à grande échelle dans le pays et détourne plutôt les investissements vers des juridictions dotées de régimes commerciaux plus ouverts et prévisibles.
Deuxièmement, les multinationales se plaignent souvent de l’imprévisibilité des règles et de l’instabilité politique. Des cas d’imposition rétroactive ou de litiges fiscaux, comme ceux de Vodafone et de Cairn Energy, ont par le passé créé des risques pour la réputation des entreprises. Les multinationales sont souvent confrontées à des redressements fiscaux aux enjeux considérables qui s’enlisent dans des litiges pendant dix à quinze ans. De plus, les revirements politiques fréquents, comme les changements soudains des règles relatives aux licences d’importation ou aux IDE dans le commerce électronique (affectant Amazon/Walmart-Flipkart), rendent difficile la planification des investissements à long terme.
Troisièmement, l’inefficacité administrative, les charges de conformité excessives et la bureaucratie omniprésente aggravent encore ces difficultés. Les entreprises qui cherchent à s’implanter, à exercer leurs activités ou à se développer en Inde doivent naviguer dans un réseau complexe d’autorisations et obtenir de multiples certificats de non-opposition auprès de divers services gouvernementaux. Une seule usine de fabrication peut nécessiter jusqu’à 90 ou 100 licences distinctes, tant au niveau fédéral indien qu’au niveau des États. Ces procédures lourdes et chronophages, souvent accompagnées de retards et d’un risque accru de corruption, alourdissent considérablement les charges de conformité et les coûts de transaction pour les investisseurs étrangers.
Quatrièmement, les distorsions du marché des facteurs dissuadent grandement les IDE entrants. L’acquisition de terrains constitue un obstacle majeur. En Inde, les titres fonciers sont présomptifs et non définitifs. Des multinationales telles que POSCO et ArcelorMittal ont ainsi dû faire face à des retards de plusieurs décennies dans l’acquisition de terrains en raison de litiges et de protestations locales. Même lorsque des terrains sont disponibles, leur coût est artificiellement élevé en raison d’un mauvais aménagement urbain et de restrictions en matière de zonage. À cela s’ajoutent d’importantes rigidités du marché du travail.
Pour attirer les IDE et développer le secteur manufacturier, l’Inde devra adopter une approche globale qui dépasse le cadre de la politique industrielle, en incluant des réformes des marchés des facteurs de production, une refonte du système éducatif, des liens plus étroits entre l’innovation et la création d’emplois, ainsi que des mesures visant à redynamiser les investissements privés nationaux, les IDE et les exportations de marchandises. Le gouvernement Modi a pris un certain nombre de mesures à cet égard, notamment par des incitations liées à la production (Production Linked Incentives, PLI) et un nouveau Code du travail. Bien que ces mesures soient importantes, elles sont partielles et il en faut davantage pour que l’Inde atteigne développe pleinement son économie.
Lancé en 2020 pour relancer l’industrie manufacturière et tirer parti du mouvement mondial « Chine + 1 », le programme d’incitations liées à la production visait à attirer les investissements et à repositionner l’Inde au sein des chaînes de valeur mondiales. En mars 2025, les programmes PLI avaient attiré à peine 0,5 % du PIB de l’Inde en investissements, générant environ 1,2 million d’emplois, mais principalement dans des secteurs à forte intensité de capital, tels que l’électronique, l’industrie pharmaceutique et l’agroalimentaire, qui ont enregistré des gains plus importants. En revanche, des secteurs clefs à forte intensité de main-d’œuvre, comme le textile, accusaient toujours un retard.
Cette situation s’explique par le fait que la structure d’incitation uniforme et les seuils minimaux élevés en matière d’investissement et de production ont tendance à privilégier les activités à forte intensité de capital dépendantes de composants importés, plutôt que d’encourager le développement de chaînes d’approvisionnement nationales ou la création d’emplois à grande échelle. Le programme n’a donc pas répondu à l’urgence de transférer 50 à 60 millions de travailleurs excédentaires de l’agriculture vers des emplois plus productifs dans le secteur formel. Il est donc essentiel de réorienter le programme vers des incitations liées à l’emploi et à la création d’écosystèmes. Sans un tel réajustement, le PLI risque de renforcer les biais structurels existants plutôt que de favoriser la création d’emplois à forte intensité de main-d’œuvre.
Requalifier la main-d’œuvre
Des réformes structurelles sont également nécessaires. Pour relever les défis de l’emploi en Inde et rendre le pays plus attractif pour les investissements dans le secteur manufacturier, le ministère du Travail et de l’Emploi a annoncé quatre nouveaux codes du travail remplaçant 29 lois centrales existantes, à compter du 21 novembre 2025 44. Il s’agit de la transition législative la plus importante dans le cadre du droit du travail indien depuis des décennies. Ces quatre codes — le Code des salaires de 2019, le Code des relations industrielles de 2020, le Code de la sécurité sociale de 2020 et le Code de la sécurité, de la santé et des conditions de travail de 2020 — visent à réduire la charge administrative pesant sur les employeurs tout en renforçant la protection des travailleurs grâce à des dispositions spécifiques 45. Selon le gouvernement, la flexibilité accordée par les codes aux entreprises en matière d’embauche, de licenciement et de croissance encouragera les employeurs à étendre leurs activités sans craindre de longs délais bureaucratiques 46.
Cependant, un défi majeur pour la réussite de ces réformes du travail réside dans le fait que le travail figure sur la liste concurrente de la Constitution indienne 47, ce qui implique que les États doivent désormais élaborer leurs propres règles dans le cadre des codes et les faire respecter. Selon le rythme et la manière dont les États mettront en œuvre ces codes, les travailleurs pourraient se retrouver confrontés à des conditions de travail différentes d’un État à l’autre. De plus, les codes reposent sur l’hypothèse implicite que l’enregistrement des travailleurs via des systèmes numériques se déroulera sans heurts, que les inspections pourront être menées grâce à la disponibilité d’énormes quantités de données, et que les administrateurs seront en mesure de traiter des millions de déclarations de conformité en ligne. Plus généralement, une refonte d’une telle ampleur exige de l’État des capacités considérables pour la mener à bien, ce qui soulève de sérieux doutes 48.
L’Inde doit également réformer en profondeur son système éducatif pour répondre aux exigences de l’industrie moderne. Le pays est confronté à un grave paradoxe : son important excédent de jeunes — 65 % de la population étant âgée de moins de 35 ans — est aux prises avec un décalage fondamental entre les diplômes universitaires et l’employabilité. Bien qu’il produise des millions de diplômés chaque année, le système éducatif reste ancré dans l’apprentissage par cœur et les connaissances théoriques sans parvenir à transmettre les compétences pratiques, les aptitudes techniques et les qualités non techniques (telles que l’esprit critique et la communication) requises par les secteurs modernes de l’industrie et des services.
Les chiffres sont alarmants : selon un rapport Mercer-Mettl, seuls 42,6 % des diplômés indiens étaient considérés comme aptes à l’emploi en 2024–2025 49. Cette inadéquation des compétences est évidente dans l’ensemble de l’économie : on estime que seuls 8,3 % des diplômés obtiennent des emplois qui correspondent réellement à leur niveau de formation, tandis que plus de la moitié d’entre eux sont contraints d’occuper des postes peu ou moyennement qualifiés 50. De plus, le système de formation professionnelle formelle ne couvre qu’une infime partie de la main-d’œuvre : seuls 4,4 % des jeunes travailleurs possèédent des compétences professionnelles formelles (Union Budget Survey). Cette faible capacité à former des jeunes prêts à l’emploi compromet directement l’ambition du pays de devenir un pôle industriel mondial, car les investisseurs étrangers exigent une main-d’œuvre qualifiée et immédiatement opérationnelle.
L’Inde doit également s’attacher à développer activement un écosystème d’innovation solide, capable de traduire efficacement la recherche en applications commerciales et en création d’emplois. Pour y parvenir, il est nécessaire d’augmenter de manière significative les investissements publics et privés dans la R&D, deune rendre la propriété intellectuelle (PI) plus forte et plus prévisible, ainsi que de mettre en place des mécanismes efficaces de transfert de technologie qui comblent le fossé entre le monde universitaire et l’industrie. En soutenant les start-ups et les entrepreneurs capables de transformer des idées innovantes en entreprises créatrices d’emplois, l’Inde peut progresser dans la chaîne de valeur. Toutefois, sans combler ces lacunes fondamentales en matière de développement du capital humain et de capacité d’innovation, même les politiques industrielles les mieux conçues ne parviendront pas à créer les emplois durables et de qualité dont la population jeune et croissante de l’Inde a désespérément besoin.
Au-delà d’une législation plus favorable au marché de l’emploi et d’une main-d’œuvre mieux formée et plus qualifiée, les entreprises, tant nationales qu’étrangères, ont besoin d’être assurées que les politiques fiscales, commerciales et réglementaires dans lesquelles elles investissent resteront stables et prévisibles. Or, comme évoqué plus haut, en Inde, l’instabilité politique et les changements réglementaires soudains constituent une menace fondamentale pour la confiance des investisseurs et sont devenus un frein majeur à l’optimisme des entreprises, en particulier ces dernières années. Le manque de prévisibilité politique constitue un frein majeur pour les entreprises étrangères et nationales qui souhaiteraient s’engager dans les investissements à long terme et irréversibles requis par le secteur manufacturier.
Les décideurs politiques doivent donc faire de la certitude politique une réforme prioritaire. Cela nécessite trois mesures essentielles : premièrement, institutionnaliser la stabilité réglementaire en s’engageant sur des durées fixes pour les principales politiques fiscales et commerciales (par exemple, en fixant les taux de droits de douane pour les intrants liés au programme PLI pendant toute la durée de celui-ci) ; deuxièmement, simplifier radicalement l’environnement des affaires en éliminant le pouvoir discrétionnaire bureaucratique et en veillant à ce que les décisions politiques centrales soient mises en œuvre de manière homogène et uniforme aux niveaux des États et des collectivités locales ; troisièmement, donner la priorité à l’efficacité judiciaire et administrative afin de garantir que les litiges commerciaux et les mécanismes d’application des politiques soient résolus dans un délai prévisible et court. En fin de compte, une base manufacturière de classe mondiale ne se construit pas sur des aides, mais sur la confiance que les règles du marché sont équitables, stables et appliquées de manière cohérente.
S’intégrer dans un monde en désintégration
L’Inde doit libéraliser ses échanges en ouvrant de nouveaux marchés et en réduisant le niveau très élevé des droits de douane à l’importation. Si une libéralisation unilatérale est possible, le contexte géopolitique actuel — marqué par un protectionnisme croissant et un affaiblissement de l’OMC — appelle à une approche régionale ou bilatérale.
L’accord Union-Inde constitue une avancée bienvenue à cet égard. Il ouvre les portes du marché européen aux entreprises indiennes 51, même si quelques exceptions subsistent, notamment dans le domaine agricole. Cela est important car l’Union représente déjà environ 20 % des exportations totales de l’Inde, pour une valeur proche de 80 milliards de dollars, un chiffre très proche de celui des États-Unis, qui appliquent actuellement des droits de douane d’environ 50 % sur les produits indiens. Dans le cadre de l’accord commercial Union-Inde, les droits de douane européens ont été réduits pour environ 90 % des produits, ce qui pourrait stimuler les exportations indiennes de 50 % dans des secteurs clefs tels que le textile, les produits pharmaceutiques et les services informatiques. En principe, cet accord devrait également susciter l’intérêt des entreprises européennes pour le marché indien, en facilitant le transfert de technologies et en s’alignant sur l’initiative indienne « Make in India » qui vise à attirer l’industrie manufacturière européenne.
Toutefois, l’absence de mécanismes complets de protection des investisseurs, tels que des garanties contre l’expropriation ou un système solide de règlement des différends entre investisseurs et États, constitue une réserve importante. Bien que les négociations sur la protection des investisseurs soient en cours, l’absence de celle-ci dans l’accord pourrait décourager les investisseurs européens. Néanmoins, les politiques de réduction des risques de l’Union vis-à-vis de la Chine pourraient contribuer à orienter les IDE européens vers l’Inde 52.
Sur le plan régional, la meilleure option pour l’Inde serait d’adhérer à un cadre multilatéral existant, crédible et fondé sur des règles, tel que l’Accord global et progressif de partenariat transpacifique (CPTPP) 53. Pourtant, cela prendraitt plus de temps que le pays ne peut probablement se le permettre. En effet, pour que l’Inde adhère au CPTPP, des réformes et des mesures d’ouverture importantes seront nécessaires : il lui faudrait notamment supprimer environ 99 % des lignes tarifaires (Basu Das, 2022), ce qui constituerait un défi majeur compte tenu de la position historiquement protectionniste du pays. Au-delà des droits de douane, les très importantes barrières non tarifaires de l’Inde, telles que les ordonnances de contrôle de la qualité, qui se sont multipliées au cours des 5 à 6 dernières années, devraient également être supprimées.
L’imposition de très hauts droits de douane réciproques par l’administration Trump à partir d’avril 2025 a considérablement tendu les relations commerciales entre l’Inde et les États-Unis. S’appuyant sur l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), les États-Unis ont appliqué des droits de douane de l’ordre de 26 % sur les exportations indiennes, pour atteindre 50 % lorsque des mesures punitives supplémentaires ont été ajoutées en raison des achats continus de pétrole russe par l’Inde. Ces droits de douane ont augmenté les coûts et érodé la compétitivité de secteurs indiens clefs tels que le textile, les produits pharmaceutiques et l’électronique sur le marché américain.
Début février 2026, les deux pays ont conclu un accord commercial provisoire en vertu duquel les États-Unis ont accepté de réduire les droits de douane sur la plupart des produits indiens à 18 %. En échange, l’Inde s’est engagée à ramener ses propres droits de douane sur une large gamme de produits américains à un niveau proche de zéro, à réduire progressivement ses importations de pétrole russe et à acheter pour environ 500 milliards de dollars de produits énergétiques, d’avions et de pièces détachées, de produits technologiques, de métaux précieux et de charbon à coke américains au cours des cinq années suivantes.
L’arrêt rendu par la Cour suprême des États-Unis le 20 février 2026 a radicalement bouleversé la donne en statuant que l’IEEPA n’autorisait pas le président à imposer des droits de douane d’une telle ampleur, le pouvoir de les lever revenant au Congrès. Cette décision a donc invalidé les droits de douane majorés fondés sur cette loi. En conséquence de la décision de la Cour suprême, ce qui semblait initialement être un compromis négocié s’est donc transformé en un revers pour New Delhi : l’Inde s’est retrouvée liée par des obligations d’achat substantielles et des engagements d’ouverture des marchés en échange d’un allègement tarifaire qui, sans même ces concessions, aurait pu se concrétiser.
L’escalade du conflit au Moyen-Orient impliquant l’Iran, qui s’est intensifiée début 2026 avec des perturbations dans le détroit d’Ormuz et de vives inquiétudes concernant l’approvisionnement, a également aggravé les vulnérabilités extérieures de l’Inde à un moment particulièrement inopportun.
L’Inde importe plus de 85 % de ses besoins en pétrole brut et dépend fortement des sources d’Asie occidentale pour environ 40 % de son pétrole brut et une part bien plus importante de ses importations de gaz. Si le pays a initialement bénéficié d’une diversification de ses sources d’approvisionnement — notamment d’une hausse temporaire des importations de pétrole brut russe à prix réduit dans un contexte de perturbations mondiales — l’accord commercial provisoire entre les États-Unis et l’Inde exigeait déjà une réduction progressive des achats russes au profit d’alternatives plus coûteuses telles que l’énergie américaine.
Dans ce contexte, le conflit lié à l’Iran a propulsé les prix du Brent bien au-dessus de 100 dollars le baril, alourdissant la facture des importations, accentuant les pressions inflationnistes et aggravant le déficit courant. Ce choc pétrolier a intensifié la pression sur la roupie, qui était restée faible tout au long de l’année 2025 dans un contexte de sorties de capitaux soutenues. Fin mars 2026, la roupie a ainsi atteint des niveaux historiquement bas, avoisinant les 93-94 roupies pour un dollar américain, ce qui a amplifié les risques d’inflation importée.
Tout ce qui précède rend plus urgente que jamais la nécessité pour l’Inde d’ouvrir son économie. Alors que le durcissement des conditions d’accès aux marchés imposent des contraintes nouvelles et que le pays fait face à un problème de main-d’œuvre inédit, il est clair que son modèle ne permettra pas de reproduire mécaniquement le miracle chinois.
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01.04.2026 à 17:47
Trump est-il en train de transformer le capitalisme européen ?
Le modèle européen n’existe pas.
Entre la solidarité, le libéralisme et la communauté, plusieurs « variétés » de capitalismes ont façonné le continent.
Laurent Warlouzet dresse une typologie — et propose une perspective : face au choc chinois et à la disruption Trump, l’Europe libérale n’est pas inéluctable.
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Texte intégral (3954 mots)
Votre livre cherche à montrer qu’il existe un capitalisme européen qui serait la combinaison de plusieurs modèles. Comment en êtes-vous arrivé à formuler une telle thèse ?
C’est une question essentielle : elle est à la source de mon livre et de la typologie qu’il propose.
J’ai été influencé par l’école dite des « variétés du capitalisme » 54. À Florence, j’ai suivi les séminaires de Sven Steinmo, qui insistait sur l’opposition entre le modèle allemand, alors à la fois ordolibéral et corporatiste, le modèle anglo-saxon plus libéral et le modèle scandinave social-démocrate. La France avait d’ailleurs du mal à trouver une place dans cette typologie.
En étudiant la diversité des capitalismes européens et la construction européenne, je me suis aperçu de l’existence d’une forme de maelström associant de multiples dynamiques, y compris au sein des modèles nationaux. Le modèle allemand, par exemple, a connu quelques mutations. À partir du chancelier Schröder (1998-2005) le marché du travail a été profondément libéralisé.
Il m’est donc apparu que pour caractériser le capitalisme européen, il fallait atteindre un niveau plus général de définition. Je suis revenu aux fondamentaux des valeurs guidant le capitalisme, qui sont soit la liberté (liberty capitalism), soit la solidarité (solidarity capitalism). S’y ajoute un troisième aspect qui est évident aujourd’hui avec Trump, mais qui l’était pas quand j’ai commencé mes recherches il y a vingt ans : le community capitalism.
De quoi s’agit-il ?
Cette forme de gouvernance du capitalisme est orientée vers la promotion de la communauté, du groupe. L’objectif n’est pas alors d’être pour ou contre le marché, mais de maximiser les ressources de la communauté nationale. Il s’agit donc d’une vision du monde comme d’un jeu à somme nulle, sans bénéfice mutuel, contrairement aux visions libérales ou social-démocrates. Elle implique une forme de protectionnisme, une politique de défense active et une politique migratoire restrictive.
Cette trinité est particulièrement utile pour comprendre le capitalisme européen dans le cadre du modèle sui generis de l’Union européenne : celui-ci représente un équilibre entre ces trois tendances, chacune plus ou moins affirmée suivant les époques.
Ma typologie permet du reste de caractériser n’importe quel type de capitalisme, européen ou non. On peut par exemple penser à certains pays d’Amérique du Sud, qui sont parfois passés par des périodes très protectionnistes, avec des politiques de substitution des importations, et parfois par des politiques très libérales.
Pour caractériser le capitalisme européen, il faut atteindre un niveau plus général de définition.
Laurent Warlouzet
Vous dites que le community capitalism cherche à protéger la communauté. Pourtant, le projet européen, tel qu’il s’est incarné depuis ses débuts, se caractérise par l’ouverture des marchés la plus avancée possible — à la fois en interne par le marché unique et en externe par des accords de libre-échange très denses — et une croyance dans la « théorie du doux commerce », celui-ci devant favoriser la bonne entente politique. N’y a-t-il donc pas une contradiction entre ce qu’on observe dans les faits — une Europe très ouverte et très peu protectrice — et l’idée du community capitalism ?
Tous les systèmes capitalistes sont régis par l’interaction entre les trois principes dont je parlais plus haut, principes qui se manifestent dans chaque pays, dans chaque entité, à des degrés variables. Au sein de l’Union, c’est le capitalisme libéral régulé qui a prévalu.
Aujourd’hui, il reste à savoir si ce modèle peut s’adapter à un monde plus dur, plus nationaliste, en étant le creuset d’un community capitalism à l’européenne. Pour l’instant, il n’a pas su l’être — mais la thèse de mon livre est que cette autre option est possible.
Pourquoi ?
Dans les années 1970, l’Europe a négocié des accords protectionnistes dans le textile, dans l’acier et dans le secteur automobile.
Elle a plus tard accepté les aides nationales massives à Airbus. Certes, ce constructeur d’avion a été formé en dehors du cadre de la Communauté européenne. Mais Bruxelles a pris en charge sa défense lorsqu’Airbus a été attaqué par les États-Unis au titre des aides d’État qu’il recevait.
Nous avons aussi connu un tournant en 2016 — l’année du Brexit, de la première élection de Donald Trump, l’année aussi où les Allemands ont commencé à s’inquiéter de l’expansionnisme chinois quand les Chinois ont racheté le constructeur de robots Kuka. Depuis une décennie, l’Europe s’est dotée de tout un arsenal protectionniste, compatible avec les règles multilatérales, en matière de droit antidumping, de taxation carbone (CBAM) et de règles numériques.
L’Europe pourrait donc incarner un community capitalism light, une forme de protectionnisme ciblé, mais toujours multilatéral. En mars 2026, dans le même esprit, la Commission européenne a présenté l’Industriel Accelerator Act, ou programme « Made in Europe », porté par le commissaire Stéphane Séjourné.
Il importe maintenant de savoir si l’Europe a la volonté d’appliquer tous ces instruments. Le risque est qu’elle se voit imposer des mesures de rétorsions commerciales, notamment de la part des États-Unis et de la Chine.
Si les gouvernements d’extrême droite se multipliaient en Europe, on pourrait assister à un détricotage du marché unique, qui ne serait guère plus qu’une zone de libre-échange.
Laurent Warlouzet
Au programme « Made in Europe », certains opposent pourtant un « Made with Europe » 55 — et la Commission européenne examine la possibilité pour certains partenaires industriels de bénéficier de subventions de l’Union. Il ne s’agirait donc pas tant de produire en Europe qu’avec les pays signataires d’un accord de libre-échange avec l’Union. La communauté élargie au marché ouvert ne saperait-elle pas l’idée de communauté européenne ?
C’est un dilemme, en effet : le community capitalism suppose que l’on forme une communauté avec une identité forte et une volonté collective. Pour cela, il importe de fixer des frontières et donc de définir qui est européen et qui ne l’est pas.
Dans le programme « Made in Europe », cela revient à définir qui sont les partenaires avec qui l’on peut s’entendre — les like-minded partners en anglais — c’est-à-dire, au fond, qui sera admissible au Made in Europe. Admet-on les Britanniques, voire les Canadiens, ou même les Australiens ? En 2025, par exemple, la France avait insisté pour ne pas intégrer les Britanniques au programme de réarmement SAFE sans contrepartie sérieuse. De même, la guerre en Ukraine a un peu clarifié la question des frontières : on sait désormais quelle pourrait être l’extension géographique maximale possible de l’Union. Le cas turc est mis de côté pour un temps indéterminé.
L’une des solutions vers laquelle on semble se diriger est donc celle d’une Europe à géométrie variable. Elle existe en réalité déjà à travers la Communauté politique européenne formée en 2022, qui était une bonne initiative pour inclure les Britanniques ou les Norvégiens.
On ne saurait cependant les inclure dans tout sans diluer la communauté.
Serait-on donc à un mouvement de rééquilibrage entre les trois piliers du capitalisme européen : le pilier social, le pilier marché et le pilier de la communauté ?
En effet. On accorde désormais plus d’importance au pilier de la communauté et moins au pilier du marché ou au pilier socio-environnemental. Ce dernier est affaibli par le backlash que nous connaissons aujourd’hui.
Quand la première édition de ce livre — Europe contre Europe 56 — est parue en français en janvier 2022, nous étions alors à l’époque du Green Deal, et peu de temps après le plan Next Generation EU, adopté en décembre 2020. Le pilier socio-environnemental se renforçait. Aujourd’hui, l’attention se déporte vers le pilier protectionniste, en raison de la guerre en Ukraine et de l’arrivée au pouvoir de dirigeants nationalistes en Europe ou dans le reste du monde.
Faudrait-il porter de nouveau l’accent sur une Europe sociale ?
Je ne dirais pas qu’un pôle est moralement supérieur aux deux autres : cela dépend des opinions politiques de chacun. Le seul aspect normatif de mon livre, à cet égard, est celui-ci : il est nécessaire à l’Union de trouver le bon équilibre entre ces trois dynamiques, qui sont toutes les trois nécessaires.
Pendant longtemps, l’Europe a trop négligé le community capitalism. L’industrie européenne des panneaux solaires n’a pas du tout été défendue — elle a fini par être laminée. L’approche socio-environnementale, de même, a été négligée pendant la crise de la zone euro, notamment dans le cas grec.
L’Union est un palimpseste. Elle a toujours été réécrite, et elle a les ressources pour se déployer dans ces trois directions. De multiples projets ont été déployés par le passé : planification, taxe carbone, zone de libre-échange. Ces projets pourraient connaître aujourd’hui une deuxième vie.
J’insiste beaucoup sur cette idée de choix, à rebours de deux idées, l’une eurosceptique et l’autre europhile.
C’est-à-dire ?
La première explique la construction européenne par un complot américain ou fédéraliste. C’est un mythe : l’Europe a été choisie par les gouvernements et donc par des peuples successifs. Le backlash que nous connaissons est d’ailleurs le fait des électeurs européens, en l’occurrence de l’arrivée au pouvoir de dirigeants de la droite radicale. Les élections européennes de 2024 n’ont pas donné les mêmes majorités qu’en 2019.
L’autre explication que je conteste est celle avancée par les pro-européens qui considèrent que l’Europe serait un processus rationnel, technique, dépolitisé et inéluctable. Je pense au contraire que les choix que ceux-ci présentent comme des objectifs sont liés à des idéologies politiques. Au lieu de les appeler libérales, social-démocrates, écologiques, communistes, protectionnistes, je préfère les désigner par les trois termes dont je parlais plus haut : liberty capitalism, solidarity capitalism et community capitalism. Ces termes ne sont pas chargés négativement ou positivement et ne sont pas associés à un pays en particulier.
L’Europe peut incarner un community capitalism light, une forme de protectionnisme européen ciblé, mais toujours multilatéral.
Laurent Warlouzet
Vous avez évoqué rapidement le cas grec et la question de l’intégration monétaire dans le capitalisme européen. Quelle est votre lecture de la contribution qu’a pu faire au capitalisme européen la création et la mise en œuvre de la monnaie unique ? A-t-elle permis de renforcer le community capitalism ou a-t-elle fragilisé le volet solidaire du capitalisme européen ?
On peut lire l’Union monétaire à l’aune des trois concepts que j’évoquais.
L’Union monétaire, telle qu’elle a été créée, avait une forte identité ordolibérale, mais elle avait aussi une dimension solidaire. Cette dernière est encore présente aujourd’hui : les taux d’intérêt sont ainsi moins élevés dans les pays les plus fragiles, ce qui profite à la France et aussi à l’Italie. On peut supposer que la France, avec la dette qui est la sienne — 3 500 milliards d’euros — connaîtrait peut-être des taux d’intérêt supérieurs si le pays avait gardé sa monnaie. Plus généralement, cette dimension de solidarité est évidente pour les pays créditeurs d’Europe du Nord, moins dans les pays qui ont une monnaie plus faible comme la France.
En parallèle, un basculement ultralibéral est survenu pendant la crise de l’euro avec l’imposition de politiques très dures envers la Grèce et envers d’autres pays d’Europe du Sud. Certains pays de l’Est ont connu des politiques de cet ordre avant la crise de l’euro. Après celle-ci, la solidarité qui a été témoignée envers la Grèce et les autres pays en difficulté est venue trop tard. Elle a donc été très coûteuse sur les plans social et politique — renforçant les forces politiques radicales — comme d’un point de vue financier. Dans mon livre, je cite certains économistes très libéraux qui se sont demandés pourquoi les Européens n’ont pas aidé les Grecs plus tôt : cela leur aurait coûté moins cher.
Le troisième élément de l’Union monétaire, le plus négligé, est celui du community capitalism. Si les Français tenaient à réaliser l’Union économique et monétaire, c’était aussi afin d’affirmer l’euro par rapport au dollar. Or cela n’a jamais eu lieu : cette possibilité était là et nous ne l’avons pas saisie. La question revient à l’ordre du jour avec les débats contemporains autour de l’euro numérique.
Dans quelle mesure le community capitalism transforme-t-il les relations entre l’État et les marchés ?
Le community capitalism repose sur l’effacement de certaines frontières étanches entre acteurs privés et publics.
On en voit une variante particulière aux États-Unis, dans la manière dont le Président Trump a obligé les cabinets d’avocats à travailler pour lui à titre gracieux ; on voit de même comment les GAFAM, jusqu’au conflit récent entre la Maison-Blanche et Anthropic, se sont alignés sur les priorités du gouvernement.
Cet alignement est naturel car, à l’origine du community capitalism, on trouve la colonisation. Toutes les grandes entreprises de colonisation — de l’East India Company à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales — étaient des compagnies commerciales privées, qui avaient aussi la possibilité de mener des conflits et de conquérir des territoires.
La frontière entre public et privé s’est renforcée à partir des années 1980, notamment avec des vagues de privatisation et de libéralisation de marchés autrefois protégés. Aujourd’hui, le problème est de coordonner de nouveau les acteurs publics et privés. Il existe désormais un débat international sur les politiques industrielles qui pourraient être optimales, débat suscité notamment par Dani Rodrik 57, et rendu urgent par l’augmentation générale des aides nationales à l’industrie, qu’il faut coordonner. À défaut, les finances publiques risquent de soutenir artificiellement des acteurs inefficaces mais bien connectés politiquement, et aboutir à ce que les économistes appellent parfois du corporate welfare.
Un basculement ultralibéral est survenu pendant la crise de l’euro avec l’imposition de politiques très dures envers la Grèce et envers d’autres pays d’Europe du Sud.
Laurent Warlouzet
Pensez-vous que l’on se dirige vers un community capitalism « fort » au prix du capitalisme de marché avec de nouvelles barrières tarifaires et une politique industrielle plus affirmée ? Et si c’est le cas, y a-t-il une alternative ?
À la fin de mon livre, je m’essaie à la prospective — non pas pour prédire l’avenir, mais pour esquisser des scénarios.
Un premier scénario serait l’affirmation d’une Europe du community capitalism — d’une « Europe forteresse », comme on disait dans les années 1980.
À cette époque, les États-Unis — notamment James Baker, secrétaire d’État sous George H. W. Bush entre 1989 et 1993 —, craignaient l’émergence d’une telle Europe forteresse. Celle-ci n’a jamais vu le jour, mais elle le pourrait à l’avenir, surtout si le programme « made in Europe » se concrétise.
Cette possibilité a été pendant longtemps bien peu envisageable. Mais comme la crise actuelle touche au cœur de ce qui faisait autrefois la valeur ajoutée de l’industrie européenne — l’industrie automobile, l’acier, et d’autres secteurs stratégiques ou haut de gamme —, il est maintenant envisageable que l’Europe emprunte une nouvelle trajectoire, y compris dans les domaines militaire et diplomatique.
L’autre scénario — peut-être plus probable — serait celui d’une Europe se bornant à être une zone de libre-échange. Si les gouvernements d’extrême droite se multipliaient sur le continent, et dans la mesure où ils sont en général contre le community capitalism et le solidarity capitalism — c’est-à-dire l’Europe socio-environnementale — la seule option restante serait une Europe plus libérale que celle que nous connaissons aujourd’hui. Les États-Unis nous offrent un exemple de ce à quoi elle pourrait alors ressembler : Trump diminue les impôts des plus riches et attaque les normes environnementales et sociales.
En Europe, on entend aujourd’hui des dirigeants remettre en cause le principe des contributions budgétaires nationales au budget européen, celui du droit européen fédéral ou des normes européennes. On pourrait assister à l’avenir à un détricotage même du marché unique, qui ne serait plus qu’une zone où les douanes sont supprimées mais où des normes nationales demeurent. Le risque serait celui d’un darwinisme social, avec une course aux standards les moins protecteurs. Celle-ci est déjà en cours mais pourrait se renforcer.
Il y a une troisième option, décrite par Pierre Charbonnier : l’écologie de guerre totale : il s’agirait d’associer les piliers socio-environnemental et communautaire du capitalisme pour faire respecter le Green Deal, tout en nous rendant moins dépendants des énergies fossiles, de la Russie et d’autres pays qui soit ne se montrent pas coopératifs, soit nous sont hostiles.
L’Europe est aussi aux prises avec un choc chinois : dans un monde où le marché américain se ferme aux exportations de la Chine, celles-ci se font en Europe. Dans la mesure où ce choc détermine en partie la trajectoire du continent, nos marges pour renforcer un modèle de community capitalism s’en trouvent-elles réduites ?
Il n’y a pas d’évolution linéaire. Un scénario intermédiaire probable serait de poursuivre l’approfondissement du marché unique tant d’un point de vue libéral — avec par exemple le marché européen des capitaux ou de l’énergie —, qu’en termes de community capitalism avec des politiques industrielles plus coordonnées pour éviter une course aux subventions à la logique strictement nationale. Ce scénario serait celui des rapports Draghi et Letta de 2024.
Cette approche serait une réponse possible au choc chinois — mais aussi au « choc Trump ». Certains pensent que ce dernier ne fait que reproduire la politique des présidents antérieurs, en étant plus direct. En réalité, une différence de nature le sépare de ses prédécesseurs. Si, en 1958, Eisenhower se plaignait lui aussi des pays européens en estimant qu’ils ne dépensaient pas assez pour leur défense, il ne remettait pas directement en cause l’OTAN. Au contraire, Trump juge le multilatéralisme et l’Alliance atlantique caducs. En s’en prenant au Canada et au Groenland, il menace le territoire de ses alliés.
Face à ce bouleversement, l’Europe est à la croisée des chemins.
Mon livre montre qu’elle a pu articuler le déploiement de projets et de politiques de solidarity capitalism et de community capitalism par le passé.
Si les Européens en ont la volonté, ils peuvent donc orienter leur modèle de capitalisme dans cette direction. L’Europe libérale n’est pas inéluctable.
L’article Trump est-il en train de transformer le capitalisme européen ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.