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24.05.2026 à 06:00

Les idées noires de l’homme le plus puissant du Golfe

Matheo Malik

La guerre en Iran est en train de saper la structure contrerévolutionnaire bâtie depuis quinze ans par MBZ, le « Metternich du Golfe ».

L’article Les idées noires de l’homme le plus puissant du Golfe est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6797 mots)

La guerre en Iran est-elle en train de détruire les plans de MBZ pour la région ?

Toute la stratégie de Mohammed ben Zayed reposait sur une idée très précise : il pensait pouvoir stabiliser le Moyen-Orient en empêchant simultanément deux dynamiques qu’il jugeait mortelles pour son pays et pour le Golfe : l’islam politique sunnite et l’expansion iranienne. Pendant plus d’une décennie, sa construction d’un nouvel ordre régional avait pour unique but de contenir ces deux poussées. 

Or cet édifice est aujourd’hui de plus en plus fragilisé à cause de la guerre en Iran, qui est la pire menace à laquelle les Émirats aient été confrontés depuis des décennies, tant du point de vue économique que militaire. En mars et en avril 2026, l’Iran a tiré près de 3 000 missiles et drones sur les Émirats arabes unis : c’est bien plus que le nombre de tirs dirigés contre Israël. De nombreux expatriés et entreprises ont quitté le pays, sans qu’un retour soit toujours envisagé. Les Émirats avaient tenté de dissuader Trump d’attaquer l’Iran et avaient interdit aux États-Unis d’utiliser leur espace aérien : la férocité de l’attaque iranienne a donc été une véritable surprise. Ils abritent également l’une des plus importantes diasporas iraniennes au monde. Il est désormais difficile d’imaginer que les deux pays reviennent à leur ancien état de « paix froide ». 

En conséquence, MBZ est confronté à un avenir radicalement incertain. Le détroit d’Ormuz reste bloqué, et bien que son pays dispose de pipelines terrestres, le détroit reste essentiel pour ses exportations d’énergie. Pour couronner le tout, les Émirats arabes unis sont confrontés à une région où les tensions s’accumulent et où plusieurs guerres ouvertes font rage, y compris le conflit par procuration qu’ils mènent au Soudan.

Justement, pourquoi MBZ a-t-il autant investi sur le Soudan depuis quelques années et en quoi cela permet-il de comprendre la géopolitique des Émirats aujourd’hui ?

Lorsque la guerre civile actuelle a éclaté en 2023, les Émiratis ont pris le parti de Mohamed Hamdan Dagalo, connu sous le nom de « Hemedti ». La raison principale en était que le rival de Hemedti, Abdel Fattah al-Burhan, est un allié des Frères musulmans soudanais et d’autres factions islamistes. Les Émiratis considéraient Burhan comme une menace idéologique pour la région. 

Les Émirats ont longtemps été une puissance commerciale qui misait sur la prudence. MBZ en a fait un pays interventionniste.

Robert F. Worth

Par ailleurs, ils entretenaient également une relation de longue date avec Hemedti, dont la famille exploite et exporte de grandes quantités d’or — transformé à Dubaï. Cette activité est devenue le pilier financier des Forces de soutien rapide (RSF) de Hemedti. Cette relation de patronage a été importante pour les Émirats, qui détiennent d’immenses exploitations agricoles et qui ont de nombreux investissements à protéger au Soudan (et ailleurs en Afrique). Tout cela permet d’expliquer pourquoi les Émirats arabes unis étaient prêts à poursuivre leur soutien aux Forces de soutien rapide (RSF), en dépit des accusations de crimes de guerre et de génocide qui ont été formulées à leur encontre, tant leurs intérêts étaient grands. 

Qu’est-ce qui structure la vision de MBZ pour la région dans la longue durée ?

Pour comprendre la géopolitique de MBZ, il faut remonter à 2011. À l’époque, il interprète les Printemps arabes comme le début d’un terrible effondrement régional. Les régimes qui tombent les uns après les autres, les Frères musulmans qui gagnent les élections, les milices djihadistes qui prospèrent en Libye et en Syrie, l’État islamique qui émerge en même temps que les réseaux liés à Téhéran et qui avancent en Irak ou au Yémen sont autant d’éléments que MBZ interprète comme les germes d’une seule et même crise historique, qui menacerait directement son pays. 

Toute sa politique sera donc définie en réaction aux Printemps arabes : c’est ce que j’appelle la contre-révolution de MBZ.

Dans le même temps, il considère que les puissances occidentales ne prennent pas la mesure de ce qui se produit dans la région…

C’est en effet un point clef. MBZ reproche notamment à Barack Obama d’avoir sous-estimé l’influence des Frères musulmans et d’avoir voulu se désengager du Moyen-Orient au moment même où la région entrait, selon lui, dans une phase de chaos généralisé.

Les Émirats ont pratiqué un lobbying intense et passé plusieurs années à alerter Washington sur les dangers de l’islam politique et de l’influence iranienne. En vain : les États-Unis donnaient surtout le sentiment de vouloir s’extirper de la région plutôt que de contribuer à sa réorganisation. 

Ce relatif désengagement explique-t-il l’activisme régional dont MBZ a fait preuve et qui tranchait avec la géopolitique émiratie qui l’a précédé ?

Les Émirats ont longtemps été une puissance commerciale qui misait sur la prudence. Mohammed ben Zayed est la figure qui en a fait, au contraire, une puissance interventionniste. Il soutient le renversement de Mohamed Morsi en Égypte en 2013, par exemple, de même qu’il intervient en Libye aux côtés du maréchal Haftar, participe à la guerre au Yémen contre les Houthis, combat les Shebab en Somalie et orchestre l’embargo contre le Qatar. Aujourd’hui, les Émirats sont engagés au Soudan et se trouvent directement en première ligne face à l’Iran.

Toutes ces opérations répondent à une même logique : empêcher l’installation durable de forces islamistes ou pro-iraniennes dans le monde arabe.

Diriez-vous que ces deux menaces sont mises sur le même plan par Abou Dhabi ?

Dans la vision de MBZ, elles prospèrent à partir d’un même phénomène : l’effondrement des États arabes traditionnels. Mohammed ben Zayed fait, au fond, peu de distinctions entre les différentes formes d’islam politique. Pour lui, les Frères musulmans, les partis islamistes et les groupes djihadistes poursuivent, sous des formes différentes, un même objectif : remplacer l’État moderne par un ordre politique religieux.

Vous avez pourtant documenté qu’il avait été proche de ces idées dans sa jeunesse.

Son éducation a en partie été confiée à un enseignant égyptien affilié aux Frères musulmans. Pendant plusieurs années, il est lui-même sensible à cet univers intellectuel. Mais il finit par conclure que les ambitions politiques des Frères musulmans sont incompatibles avec la survie des monarchies du Golfe — et donc avec celle de sa propre famille.

À cet égard, avant même les Printemps arabes, on pourrait dire que le 11 septembre 2001 marque aussi une rupture. 

En effet, en 2001, lorsqu’il découvre que deux Émiratis font partie des terroristes impliqués, il enclenche une réorganisation systématique de l’appareil sécuritaire : de la surveillance des circuits financiers à la lutte contre les filières djihadistes, en passant par la réécriture des programmes scolaires et la marginalisation des islamistes dans l’administration et dans l’éducation.

Par opposition à MBS, on présente souvent le projet de MBZ comme plus pragmatique, centré sur les dimensions économique et sécuritaire. Or ce que vous décrivez n’est-il pas un projet de société ?

Il est clair que Mohammed ben Zayed veut construire un modèle alternatif, capable de concurrencer l’islam politique. Il cherche à bâtir une autocratie technologiquement avancée, économiquement performante et relativement libérale sur le plan social. 

Pour faire des Émirats une sorte de Singapour arabe, il réforme la bureaucratie, développe des secteurs non pétroliers, investit massivement dans la technologie et cherche même à transformer la société émiratie elle-même via le service militaire, la discipline sociale et une forme de nationalisme modernisateur. Face à cette entreprise colossale, l’Iran est son principal adversaire, qui menace de faire exploser toute l’entreprise. Pendant des années, Mohammed ben Zayed tiendra une ligne extrêmement dure contre Téhéran. Des câbles diplomatiques du début des années 2010 montrent qu’il exhortait déjà les Américains à ne pas entrer dans une politique d’apaisement avec l’Iran et expliquait qu’un État iranien doté de l’arme nucléaire était « absolument inacceptable ».

Progressivement, il a pris conscience qu’une guerre ouverte avec l’Iran pourrait détruire ce qu’il était précisément en train d’essayer de construire : un État fondé sur la stabilité, le commerce mondial, la finance et l’image de sécurité. Les Émirats savaient combien ils étaient vulnérables à une escalade régionale d’envergure du fait de leur positionnement géographique.

Vous diriez que c’est cette prise de conscience qui explique la part croissante de la diplomatie dans sa politique iranienne à partir de 2019 ?

C’est une dimension qu’il est essentiel d’avoir à l’esprit lorsqu’on essaye de lire la position émiratie aujourd’hui : alors qu’il était considéré comme l’un des principaux faucons anti-iraniens de la région, MBZ a commencé à ouvrir des canaux plus discrets avec Téhéran. Après les attaques lancées contre des navires dans le Golfe et la destruction d’un drone américain en 2019, il craignait qu’une confrontation directe entre Washington, Israël et l’Iran ne fasse entrer toute la région dans une spirale incontrôlable.

Le projet contre-révolutionnaire de MBZ reposait sur un équilibre très subtil : contenir l’Iran sans provoquer une guerre totale ; combattre les islamistes sans faire imploser les États où ils parvenaient à s’implanter ; construire une puissance régionale autonome tout en restant protégé par les États-Unis. Avec le blocage du détroit d’Ormuz et les projectiles iraniens visant directement les Émirats, cet équilibre devient de plus en plus difficile à maintenir.

Il y a, à cet égard, un paradoxe assez amer pour Mohammed ben Zayed : lui qui a passé dix ans à militariser la région pour empêcher son effondrement se retrouve aujourd’hui sur une poudrière.

Sans compter une rupture fondamentale avec les États-Unis.

Pendant très longtemps, MBZ a été profondément aligné sur Washington. Après la première guerre du Golfe, les Américains ont vu en lui un dirigeant d’avenir : un jeune prince ambitieux, obsédé par les questions militaires et convaincu que la survie des monarchies du Golfe dépendait du parapluie sécuritaire américain.

Le Pentagone a tant investi dans cette relation qu’il se murmure à Washington que Mohammed ben Zayed serait une créature américaine, manipulée par les Américains à des fins stratégiques. Les responsables américains de l’époque racontent qu’ils l’abreuvaient de documentation militaire américaine, afin qu’il leur achète des armes. C’est ainsi qu’il développe avec l’armée une relation étroite, commande massivement des équipements occidentaux et transforme progressivement les Émirats en l’un des partenaires militaires les mieux dotés des États-Unis dans la région.

Vous parlez d’obsession pour la chose militaire. D’où cela lui vient-il ?

Très jeune, MBZ se passionne pour les questions militaires et les Américains comprennent rapidement que c’est un point d’entrée essentiel dans leur relation avec lui.

Au début des années 1990, MBZ explique à Richard Clarke, qui deviendra une figure clef de l’administration Bush dans la région, qu’il veut acheter une nouvelle version extrêmement avancée du F-16 américain, celle dont il avait entendu parler dans Aviation Week. Clarke lui répond que cet appareil n’existe pas encore réellement, que les recherches et les tests nécessaires n’ont pas encore été achevés. MBZ insiste : il financera lui-même la recherche et développement.

MBZ cherche à bâtir une autocratie technologiquement avancée, économiquement performante et relativement libérale sur le plan social.

Robert F. Worth

Finalement, grâce à la pression de MBZ — qui n’hésite pas à menacer d’aller se fournir auprès de la Chine s’il n’obtient pas ce qu’il veut du Pentagone — les Émirats finiront par se faire livrer une version du F-16 encore plus sophistiquée que celle utilisée à l’époque par l’US Air Force.

MBZ a toujours été convaincu qu’il pouvait transformer les Émirats en puissance militaire malgré leur petite taille et leur faiblesse démographique, qu’il cherche à compenser par la technologie, l’entraînement et la professionnalisation. C’est dans cette logique qu’il recrute le général australien Michael Hindmarsh, pour réorganiser les forces spéciales émiraties. C’est très révélateur de son style : dans un monde arabe extrêmement sensible aux questions de souveraineté militaire, il place un étranger à la tête de l’élite opérationnelle du pays. Cela fonctionne. Les forces spéciales émiraties deviennent probablement les plus efficaces du monde arabe après Israël.

Cette proximité avec Washington a été fondamentale pour jeter les bases de sa contre-révolution régionale. Mais elle produira aussi une immense déception lorsque les États-Unis changent de cap après 2011.

Pourquoi ?

À l’époque, Mohammed ben Zayed a l’impression que les Américains abandonnent tout ce qu’ils avaient défendu par le passé. Pendant des années, Washington avait soutenu les régimes autoritaires arabes au nom de la stabilité et considérait les Frères musulmans comme une menace potentielle. Après les soulèvements arabes, l’administration Obama accepte soudainement l’arrivée au pouvoir des islamistes en Égypte et ouvre la voie à des discussions avec l’Iran.

Pour MBZ, c’est un basculement géopolitique complet. Il voit les États-Unis soutenir — sinon tolérer — les forces qu’il considère comme les plus dangereuses pour l’avenir du Moyen-Orient.

On dit souvent que la nouvelle de la chute du mur de Berlin, alors qu’il était agent du KGB à Dresde, a été le moment historique qui a configuré toute la vision géopolitique de Vladimir Poutine. Pour MBZ, le cas égyptien est un traumatisme du même niveau : quand Mohamed Morsi arrive au pouvoir en 2012, il considère que les Frères musulmans sont en train de prendre le contrôle du plus grand pays arabe et que, s’ils réussissent en Égypte, ils pourront ensuite s’étendre dans toute la région.

C’est à ce moment-là qu’il décide de soutenir Sissi.

En effet, les Émirats jouent un rôle décisif dans la préparation du renversement de Morsi. Les diplomates interrogés décrivent une implication émiratie extrêmement importante auprès de l’armée égyptienne et d’Abdel Fattah al-Sissi avant même le coup d’État de juillet 2013.

Pour Mohammed ben Zayed, c’est probablement la grande victoire fondatrice de sa contre-révolution régionale : un petit État du Golfe parvient à contribuer au renversement du président du plus grand pays arabe et à replacer l’armée au centre du pouvoir égyptien. Cette séquence est paradoxale : elle renforcera grandement sa confiance dans sa capacité à remodeler la région, mais elle contient déjà les contradictions futures de son projet.

En quel sens ?

Sissi rétablit effectivement un ordre autoritaire en Égypte mais au prix d’une répression massive. Quelques semaines seulement après la chute de Morsi, les forces égyptiennes massacrent des centaines de manifestants pro-Frères musulmans au Caire. Puis la répression s’étend aux libéraux, aux militants démocrates et à une grande partie de l’opposition politique.

Ainsi, MBZ empêche une dérive islamiste mais contribue aussi à réinstaller dans la région des régimes sécuritaires extrêmement brutaux. Or cette logique, appelée à se répéter ailleurs, l’entraîne dans un engrenage délétère.

Vous pensez à la Libye ?

La Libye devient un autre laboratoire de la politique contre-révolutionnaire de MBZ. Les Émirats soutiennent Khalifa Haftar parce qu’ils voient en lui un homme fort capable d’écraser les milices islamistes et de restaurer un État centralisé. Là encore, la situation leur échappe progressivement. Ils violent l’embargo de l’ONU sur les armes, construisent une base aérienne secrète dans l’est libyen et participent indirectement à une guerre civile qui finit par s’enliser. Des diplomates américains, pourtant bien disposés à l’égard de MBZ, commencent alors eux-mêmes à s’inquiéter de son interventionnisme. Certains lui reprochent de croire qu’il peut « gérer » les sociétés arabes de l’extérieur en éliminant simplement les acteurs qu’il n’aime pas.

C’est là qu’apparaît l’une des grandes faiblesses de sa vision : le Moyen-Orient est pour lui un pur problème d’ingénierie sécuritaire qu’on pourrait résoudre par de la technologie et des armes. Or, les conflits régionaux deviennent rapidement beaucoup plus incontrôlables que prévu.

Le Yémen en est probablement l’exemple le plus spectaculaire, où ce qui devait être une opération rapide se transforme en catastrophe régionale colossale. Lorsque l’Arabie saoudite et les Émirats interviennent contre les Houthis en 2015, beaucoup pensent que la guerre durera quelques semaines ou quelques mois. Elle s’enlise en fait pendant des années. Le pays était au départ une pièce essentielle du dispositif anti-iranien : il s’agissait pour MBZ d’empêcher Téhéran de consolider une force alliée au sud de la péninsule Arabique, juste à proximité des routes maritimes du Golfe. Mais la guerre a produit des effets catastrophiques : destructions massives, famine, effondrement sanitaire, fragmentation politique. Surtout, par contraste avec le « coup » égyptien, elle a montré les limites de la puissance émiratie. Abou Dhabi dispose d’une armée technologiquement avancée, de forces spéciales efficaces et d’immenses ressources financières — mais ils ne parviennent pas davantage que les autres puissances régionales à stabiliser durablement un pays arabe en guerre.

Comment expliquez-vous que MBZ fascine certains dirigeants occidentaux ?

Il apparaît comme un dirigeant méthodique, extrêmement discipliné, stratège, obsédé par la modernisation et capable de penser à long terme. Quand on compare les Émirats à la Syrie, à la Libye ou même à l’Égypte, le pays semble extraordinairement stable, efficace et tourné vers l’avenir. Beaucoup de jeunes Arabes préfèrent vivre à Dubaï ou à Abou Dhabi plutôt qu’ailleurs dans la région. Le Pentagone le considère longtemps comme l’allié le plus fiable du Golfe. James Mattis compare même les Émirats à « Athènes et Sparte » à la fois : un État moderne, prospère et en même temps très militarisé.

Mohammed ben Zayed semble de fait travaillé par l’idée de transformation sociale.

C’est probablement ce qui le distingue le plus des autres dirigeants de la région. Mohammed ben Zayed ne veut pas seulement protéger son régime, mais il cherche à produire un nouveau type de société arabe. Il considère que la rente pétrolière a créé des populations passives, dépendantes, peu disciplinées et vulnérables aux idéologies religieuses. Une grande partie de son projet consiste donc à fabriquer des citoyens plus endurants, plus nationalistes, plus militarisés et plus tournés vers l’efficacité.

Un jour de 2013, il convoque Richard Clarke, l’ancien responsable américain de la lutte antiterroriste. Clarke monte dans une voiture sans savoir où il va. Pendant le trajet, il finit même par se demander s’il n’est pas en train d’être kidnappé. La voiture s’arrête finalement devant un bâtiment d’où proviennent des bruits de tirs. À l’intérieur, MBZ regarde ses filles et ses nièces s’exercer au pistolet dans un stand de tir militaire. Il lui explique qu’il veut instaurer le service militaire obligatoire pour toute la jeunesse émiratie en ajoutant : « Beaucoup sont gros et paresseux. »

Cette scène résume assez bien sa vision du pouvoir : la discipline, la préparation militaire et le sens du sacrifice doivent commencer par sa propre famille.

Le projet contre-révolutionnaire de MBZ reposait sur un équilibre très subtil : contenir l’Iran sans provoquer une guerre totale.

Robert F. Worth

Il voit d’ailleurs le service militaire comme un puissant vecteur de refondation nationale. Les Émirats sont un pays très récent, construit extrêmement vite grâce au pétrole, avec une population nationale très minoritaire par rapport aux expatriés. Mohammed ben Zayed craint profondément que cette société ne devienne molle, fragmentée et incapable de résister à une crise régionale majeure.

Le service militaire devient donc une manière de produire de la cohésion nationale. Après son instauration, lorsque certains jeunes Émiratis refusaient de s’enregistrer, MBZ les faisait venir devant lui, les sermonnait pendant une heure sur les sacrifices consentis par son père pour construire le pays — puis ils finissaient en prison pendant un mois.

Il y a chez lui une dimension presque pédagogique du pouvoir : il veut transformer les comportements eux-mêmes.

Cela transparaît aussi dans son rapport très personnel à la discipline.

Un ancien diplomate raconte que Mohammed ben Zayed se moquait de la poignée de main des Émiratis, « faibles », selon lui, et incapables de regarder les gens dans les yeux. Il impose le jiu-jitsu dans les écoles, organise des réunions pendant de longues marches, conduit lui-même ses voitures, surgit sans prévenir dans des restaurants ou pilote ses propres hélicoptères. Ce genre de récits nourrit sa réputation de chef énergique, imprévisible et très différent de l’image traditionnelle des monarchies pétrolières.

Pouvez-vous revenir sur le rôle joué par son père dans sa construction intellectuelle ?

La figure de Zayed ben Sultan Al Nahyane structure sa vision du monde. Mohammed ben Zayed raconte sans cesse des anecdotes destinées à montrer que son projet politique prolonge en réalité celui du fondateur des Émirats.

L’une des plus importantes concerne un voyage qu’il fait jeune officier en Tanzanie. À son retour, son père lui demande ce qu’il a vu : la pauvreté, les populations locales, leurs conditions de vie. Puis il lui demande ce qu’il a fait pour aider les gens qu’il a rencontrés. Mohammed ben Zayed répond alors qu’ils n’étaient pas musulmans. Son père lui attrape brutalement le bras et lui dit : « Nous sommes tous les enfants de Dieu. »

Cette scène souvent racontée est fondamentale dans sa mise en scène personnelle parce qu’elle lui permet ensuite de présenter sa lutte contre l’islam politique non pas comme une guerre contre l’islam, mais comme une défense d’un islam plus tolérant, plus cosmopolite et compatible avec la mondialisation.

Cet héritage explique-t-il son obsession pour l’image des Émirats comme société tolérante ?

Les Émirats dépensent énormément de temps et d’énergie à se présenter comme un modèle de coexistence religieuse et culturelle. Ils ont même créé un « ministère de la Tolérance ». Le Louvre Abu Dhabi est par ailleurs devenu l’un des symboles de cette stratégie : un musée universel où l’art européen, arabe, indien ou chinois est présenté dans un même récit civilisationnel.

Toute cette mise en scène de la tolérance est bien sûr profondément politique. Mohammed ben Zayed veut construire un islam national compatible avec le commerce mondial, le tourisme, la finance internationale et les ambitions géopolitiques des Émirats, qui veulent apparaître comme une société ouverte, futuriste, multiculturelle. Cette ouverture repose sur un contrôle politique extrêmement strict : contrôle numérique, espionnage, répression des islamistes, mais aussi des opposants plus laïques. Les autorités considèrent que le moindre relâchement pourrait permettre à l’islam politique ou à l’influence iranienne de s’infiltrer dans le pays.

Même des applications de messagerie présentées comme des outils modernes de communication sont en réalité utilisées pour la surveillance. Les critiques du pouvoir parlent souvent sous anonymat et via des applications cryptées.

Est-ce là une autre contradiction du système MBZ ?

Absolument. Mohammed ben Zayed veut construire un État tolérant, technologiquement avancé, ouvert au monde, mais il considère dans le même temps que cette ouverture ne peut survivre qu’à condition d’être couverte par un contrôle politique très dur.

Le paradoxe du système émirati, c’est qu’il se présente comme un modèle de tolérance et de coexistence tout en réduisant fortement l’espace du débat politique intérieur.

Finalement, Mohammed ben Zayed semble considérer que le Moyen-Orient ne peut être gouverné que par une forme d’autoritarisme technocratique.

Lorsqu’on lui parle de démocratie, il a l’habitude de répondre que « le Golfe, ce n’est pas la Californie ». Il considère que les sociétés arabes restent trop fragiles, trop traversées par les loyautés religieuses, tribales ou idéologiques pour supporter une ouverture politique complète et que les standards politiques occidentaux ne seraient pas applicables au Golfe. Sa conviction profonde, c’est que sans un État extrêmement fort, discipliné et technologiquement avancé, le Moyen-Orient retombera dans le chaos des guerres civiles, des milices et des théocraties.

MBZ cultive l’image d’un anti-prince.

Robert F. Worth

Et c’est précisément pourquoi la guerre régionale avec l’Iran menace aujourd’hui toute son architecture : elle risque aussi de faire exploser le système de stabilité contrôlée qu’il essaie de construire depuis plus de dix ans.

On lit souvent qu’à la faveur de la guerre actuelle, les Émirats pourraient être poussés à une forme de « découplage sécuritaire » vis-à-vis des États-Unis. MBZ est-il mieux placé que les autres pour y parvenir ?

Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’est progressivement persuadé que les Américains n’avaient plus ni la volonté ni la capacité d’imposer un ordre régional cohérent. C’est ce qui explique son autonomie croissante. Après l’accord nucléaire avec l’Iran, il a commencé à considérer que les États-Unis prenaient des décisions fondamentales pour la sécurité du Golfe sans même consulter leurs alliés.

À cet égard, une scène est très révélatrice si on la relit aujourd’hui : en 2013, il regarde CNN et découvre pratiquement en direct que les Américains négocient secrètement avec l’Iran sur le nucléaire. Ses proches racontent qu’il vit cela comme une humiliation stratégique. Les Émirats avaient accepté de sacrifier une partie de leurs relations commerciales avec Téhéran pour suivre les sanctions américaines. Soudain, Washington négociait dans leur dos.

À front renversé, l’attaque coordonnée du 28 février sans consultation des États du Golfe confirme son diagnostic.

Après la première élection de Donald Trump, MBZ s’est immédiatement rapproché de son entourage et a pris des initiatives diplomatiques de plus en plus indépendantes. Il agissait déjà comme un acteur régional autonome, convaincu que le Golfe devait défendre ses propres intérêts au cas où Washington hésite ou change de ligne.

C’est dans ce contexte que se forge aussi sa relation privilégiée avec Mohammed ben Salmane.

Leur alliance deviendra en effet l’un des axes centraux du Moyen-Orient de l’après-2011. Vu de l’extérieur, leur rapprochement paraît naturel : deux jeunes princes du Golfe, autoritaires, nationalistes, hostiles aux Frères musulmans et obsédés par la modernisation économique.

Historiquement, cette alliance était pourtant loin d’être évidente. 

Pendant longtemps, les Émirats se sont énormément méfiés de l’Arabie saoudite. Mohammed ben Zayed lui-même considérait le wahhabisme saoudien comme l’une des grandes sources historiques de l’extrémisme islamiste. Il dit même à des diplomates américains que le principal danger en Arabie saoudite n’est pas la monarchie, mais ce qui pourrait lui succéder : une théocratie encore plus radicale.

Pourtant, il voit en MBS un partenaire idéal. 

Oui car il pense que Mohammed ben Salmane peut transformer l’Arabie saoudite de l’intérieur. Il voit en lui quelqu’un capable de desserrer le lien historique entre le pouvoir saoudien et l’islam rigoriste. D’une certaine manière, MBZ espère que MBS fera avec Riyad ce qu’il tente déjà de faire aux Émirats : construire un État plus nationaliste, plus technocratique, moins dominé par les religieux.

Le problème, c’est qu’il semble aussi sous-estimer les dangers de cette stratégie.

Lesquels ?

La guerre au Yémen, toujours elle, révèle les limites du projet MBZ-MBS. Au départ, l’intervention doit empêcher l’installation durable d’une force pro-iranienne à la frontière sud de la péninsule Arabique. Mais le conflit s’enlise et finalement les Émirats eux-mêmes finissent par comprendre que cette guerre menace leur propre stabilité stratégique. Mohammed ben Zayed commence alors à prendre ses distances avec Riyad et cherche progressivement une voie plus pragmatique avec l’Iran. (cut up through here)

Il semble que la donne ait à nouveau changé et que les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite se heurtent aujourd’hui à de profonds désaccords. 

En effet. Les raisons de cette situation sont en partie d’ordre structurel. Les deux pays sont de plus en plus en concurrence économique, car MBS cherche à transformer Riyad et d’autres villes en pôles d’investissement, sur le modèle de Dubaï et d’Abou Dhabi. Il s’agit même d’attirer certaines entreprises internationales en les détournant des Émirats arabes unis. 

MBS semble également en vouloir aux Émiratis pour le rôle militaire croissant qu’ils jouent dans la région. En décembre 2025, les forces saoudiennes ont bombardé des séparatistes soutenus par les Émirats dans le sud du Yémen, forçant ces derniers à se dissoudre. Les dirigeants des Émirats arabes unis ont été stupéfaits par une agression aussi radicale. 

Mais la rupture est aussi en partie d’ordre personnel. Les Émiratis accusent MBS, lors d’une visite rendue à Donald Trump à Washington en novembre, d’avoir fait pression sur le président américain en vue d’imposer des sanctions à MBZ. Les Saoudiens ont rétorqué en précisant que MBS a seulement demandé à Trump de sanctionner les Forces de soutien rapide soudanaises, et non MBZ. Mais le mal était fait, et aucune des deux parties ne semble disposée à reprendre le dialogue. 

Comment le grand architecte du front anti-iranien a-t-il fini par chercher un compromis avec Téhéran ?

La vulnérabilité structurelle du pays est l’un des facteurs de ce revirement : les Émirats sont une puissance commerciale hyperconnectée, dépendante des flux financiers, des expatriés, des ports, du tourisme, de l’aviation et de l’image de stabilité. Une guerre régionale majeure pourrait provoquer un choc économique et sécuritaire immense.

Autrement dit, le succès même du modèle émirati produit sa propre fragilité et c’est peut-être ce qui le distingue finalement des autres pays de la région. Contrairement à certains acteurs plus idéologiques ou plus impulsifs, Mohammed ben Zayed raisonne constamment en termes de survie systémique. S’il peut être extrêmement dur, interventionniste et autoritaire, il reste obsédé par l’idée d’éviter un effondrement général du système régional. Il est une sorte de Metternich des temps modernes pour le Golfe — et toutes choses égales par ailleurs, cette analogie est assez opératoire pour comprendre sa manière de faire de la diplomatie dans la région.

C’est pourquoi il commence progressivement à rouvrir des canaux avec Téhéran au moment même où les tensions s’accumulent avec les États-Unis et Israël. Il semble comprendre avant beaucoup d’autres qu’une confrontation totale pourrait détruire non seulement l’Iran ou ses adversaires, mais aussi l’ensemble de l’ordre économique et politique du Golfe.

La guerre américano-israélienne en Iran n’a-t-elle pas modifié ce calcul ?

Tout à fait. Pendant la guerre, de mars et avril, les médias du régime iranien ont présenté les Émirats arabes unis comme un ennemi aussi dangereux, voire pire, qu’Israël, et ont promis de « tuer l’idée » même de Dubaï. Cela s’explique en partie par le fait que les Émirats arabes unis ont signé les accords d’Abraham avec Israël en 2020, mais aussi parce que les Émirats incarnent tout ce à quoi s’oppose le régime iranien : la laïcité, la modernité, une société ouverte. En outre, la guerre semble avoir poussé MBZ vers une posture beaucoup plus offensive à l’égard de l’Iran. Il a renforcé ses relations avec Israël et les États-Unis, du moins pour l’instant, en s’empressant d’acheter davantage d’armes et de systèmes de défense antimissile à ces deux pays.

Le leadership politique de MBZ semble s’appuyer tantôt sur les institutions, tantôt sur une personnalisation de son pouvoir.

Il cultive une image très particulière dans le Golfe : celle d’un dirigeant austère et imprévisible, un anti-prince en quelque sorte. Contrairement à beaucoup de dirigeants de la région, il déteste le cérémonial trop rigide ; ses proches racontent qu’il adore prendre les gens à contre-pied. Il conduit lui-même sa Nissan Patrol dans Abou Dhabi, apparaît sans prévenir dans des restaurants, organise des réunions pendant de longues marches et cherche constamment à casser la distance entre lui et ses interlocuteurs. Il y a chez lui une volonté très visible d’incarner un chef d’État énergique, opérationnel, presque à la manière d’un chef militaire.

Un diplomate américain me raconte qu’un soir, alors qu’il attend sa voiture dans le brouillard, un hélicoptère surgit soudainement et atterrit près de lui. Mohammed ben Zayed descend lui-même du cockpit. Le diplomate explique que le temps est beaucoup trop mauvais pour voler ; MBZ lui répond : « Shut up and get in. » Puis ils décollent vers Dubaï et volent en rase-mottes. Une autre fois, il conduit un ancien ambassadeur américain à travers la ville sans escorte visible. Le diplomate remarque l’absence de sécurité ; Mohammed ben Zayed lui dit simplement de regarder sous son siège : sous le tapis de sol, le dirigeant émiratie a fait placer une arme automatique.

Toutes ces scènes participent à la construction du personnage.

MBZ privilégie également la discrétion. 

C’est l’un des traits qui reviennent constamment dans les témoignages. Contrairement à beaucoup de dirigeants du Golfe, il cherche rarement la lumière. L’un de ses plus vieux amis résume cela par une phrase très simple : « il ne veut jamais être sur la photo. »

Personnellement, il m’a fallu près d’un an de préparations et d’antichambre pour obtenir un entretien. Pendant des mois, j’ai rencontré des personnes clefs à New York, Washington, Londres et Abou Dhabi dans une sorte de processus de vérification long et coûteux mené par l’entourage de MBZ. Même après nos entretiens, ses conseillers sont restés obsédés par la peur que ses propos soient déformés ou utilisés contre lui.

Vous racontez que ce côté obsessionnel transparaît jusque dans sa manière de recevoir ses hôtes. 

Je l’ai rencontré pendant le Ramadan, dans un immense majlis, juste avant l’iftar, à Abou Dhabi. MBZ était assis entre des dignitaires étrangers et des membres de la famille régnante, puis soudain il s’est levé et a commencé à circuler dans la salle comme un politicien, à serrer des mains, à embrasser des proches, à plaisanter, à faire les présentations lui-même.

À son contact, vous avez pu obtenir des anecdotes très révélatrices sur sa jeunesse.

Oui. L’une des plus frappantes concerne son adolescence au Maroc. Son père l’y envoie sous un faux nom pour éviter qu’il soit traité comme un prince. Mohammed ben Zayed vit alors de manière très simple, travaille comme serveur dans un restaurant, fait lui-même sa lessive et sa cuisine. Il raconte : « Il y avait un saladier de taboulé dans le réfrigérateur, et je continuais à en manger jour après jour jusqu’à ce qu’une couche de moisi se forme à la surface. »

Avez-vous pu échanger avec MBZ sur la manière dont son père a influencé sa vision de la politique et de la religion ? 

Après les attentats du 11 septembre 2001, MBZ a informé son père que les Américains allaient envoyer des troupes en Afghanistan.

Zayed répond immédiatement qu’il veut que les Émirats participent à l’opération. Mais son fils hésite : engager des soldats musulmans aux côtés des États-Unis contre Al-Qaïda resterait politiquement extrêmement sensible dans le monde arabe. Son père lui demande alors : « Tu crois que je fais cela pour Bush ? » MBZ acquiesce. « C’est 5 % de la raison », dit son père. Puis : « Tu crois que je fais cela pour éloigner Ben Laden ? » « Encore 5 %. » Un peu étonné, MBZ demande à son père de développer : « Tu as lu le Coran et les hadiths et tu les aimes ? Tu crois vraiment que Ben Laden fait ce que le Prophète attend de nous ? » Il concluait en lui adressant une affirmation dont MBZ a depuis fait son viatique  : « on est en train de détourner notre religion ».

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17.05.2026 à 06:00

La fin du miracle du Golfe

Matheo Malik

La région s’était construite sur la vision inéluctable d’un futur prospère — le brouillard de la guerre est en train de l’effacer.

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Texte intégral (9194 mots)

Quelque chose d’encore impensable ces derniers mois est en train de transformer les États arabes du Golfe. Après les frappes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, les dirigeants de Téhéran ont riposté en visant directement ces pays. Pas moins d’un millier de projectiles et de drones ont été lancés contre eux depuis le début du conflit, sur des cibles qui ne se sont pas limitées aux installations américaines : des hôtels de luxe, des infrastructures pétrolières et des usines de dessalement ont été touchés. Dans le même temps, le détroit d’Ormuz, principale artère d’exportation mondiale et voie de transit vitale pour ces États, est fermé. Et comme l’ont révélé plusieurs médias américains cette semaine, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis auraient mené séparément des frappes contre l’Iran en représailles. Si c’est un signal fort que ces pays arabes ne comptent plus se laisser faire, les deux États gardent malgré tout des canaux de communication ouverts avec l’Iran, dans l’espoir d’éviter une escalade régionale incontrôlable.

La fin du modèle « Dubaï » et le moment khaldounien du Golfe

Malgré cette disruption brutale et multiple, la région maintient l’apparence d’un « business as usual ». La persistance de ce mot d’ordre témoigne des efforts considérables déployés par les États de la région pour maintenir à tout prix leur image si durement gagnée de Luxembourg ou de Liechtenstein du Golfe. Les nombreux instagrameurs et influenceurs installés dans la région, souvent venus d’Occident, sont priés de passer sous silence les bouleversements liés à la guerre. 

Mais n’en déplaise à ces riches États golfiques, les crises se multiplient. Et il devient de plus en plus difficile de fermer les yeux face à une telle réalité.

Sur le plan extérieur, les difficultés ne cessent de s’accumuler, créant un double piège : l’Iran, auquel ces États avaient longtemps tendu la main ou avec lequel ils avaient tenté de ménager des canaux de médiation, multiplie les agressions ; les États-Unis, de leur côté, ont démontré qu’ils n’étaient plus cette puissance garante de la sécurité régionale, Donald Trump ne prenant même pas la peine de prévenir ses alliés en amont de l’assaut contre Téhéran. 

L’inquiétude se double désormais de divisions internes croissantes qui ont éclaté au grand jour le 28 avril, lorsque les Émirats arabes unis ont quitté l’OPEP — une prise de distance significative vis-à-vis de la puissance dominante de la péninsule arabique. Depuis des années, la politique pétrolière constitue en effet un point de friction majeur entre Abou Dhabi et l’Arabie saoudite : les Émirats privilégient une stratégie de maximisation de leur production — qui consiste à vendre autant que possible tant que la fenêtre fossile reste ouverte — tandis que l’Arabie saoudite cherche à maintenir des prix élevés sur le long terme, quitte à restreindre la production des membres de l’OPEP.

Tout cela contribue à briser la renommée et le lustre d’une région devenue, en quelques décennies, la vitrine d’un capitalisme aussi débridé que pourvoyeur d’innovations rapides. Cette réussite reposait néanmoins sur une condition fondamentale : une stabilité et une sécurité absolues — une image soigneusement construite et entretenue par les élites dirigeantes. 

Une phrase a cristallisé ce modèle : « il travaille au Khalīj » — le mot arabe pour désigner le Golfe. En Égypte, on l’entendait dans toutes les couches de la société, des ouvriers du bâtiment aux ingénieurs hautement qualifiés. C’était une formule d’admiration. Elle signifiait que ces hommes et ces femmes avaient réussi : partis d’une Égypte pauvre, ils accédaient à des salaires élevés, vivaient dans un environnement proche du paradis et pouvaient soutenir financièrement leurs familles restées au pays. Les compétences venues d’Égypte, de Syrie, du Liban ou de Palestine ont joué un rôle clef dans cette transformation du Golfe. Tout cela bien avant que les stars européennes et, surtout, les influenceurs, ne s’installent à Dubaï ou à Abou Dhabi, avant que les jeunes Européens ne portent des maillots floqués Qatar Airways, et avant que les Émirats ne deviennent des aquariums touristiques scintillants, où les gratte-ciels futuristes le disputent aux friandises virales, comme le « Dubai Chocolate ».

Les États-Unis ont démontré qu’ils n’étaient plus la puissance garante de la sécurité régionale.

Asiem El Difraoui

Cette image patiemment construite est aujourd’hui profondément fissurée par le conflit en cours, peut-être de manière durable.

« Les états du monde et des nations varient », écrivait le grand penseur arabe Ibn Khaldoun, dans la Muqaddima. Rarement cette intuition n’a paru aussi actuelle qu’au regard des transformations à l’œuvre dans le Golfe. Derrière l’image de stabilité et de puissance que ses monarchies veulent projeter, la création d’une nouvelle architecture de sécurité semble essentielle à la survie du modèle économique des États du Golfe et, par extension, au bon fonctionnement de l’économie mondiale. Elle relève d’un « grand jeu » d’une extrême complexité, inscrit dans la longue durée de la région, auquel l’Europe doit participer.

Un choc économique à plusieurs échelles 

Pour les États arabes du Golfe, la perturbation des exportations et des chaînes logistiques par la fermeture du détroit d’Ormuz, via lequel transitaient environ 20 % du pétrole mondial, entraîne un net ralentissement économique, une pression budgétaire accrue et une hausse des coûts.

Certains États font face à des contractions du PIB (jusqu’à −4 à −6 % selon les estimations), tandis que les prix alimentaires et logistiques ont fortement augmenté (jusqu’à +100 % dans certains cas). Parallèlement, la confiance en berne des investisseurs, couplée à une fuite des cerveaux étrangers, fragilisent des secteurs clefs. 

De manière plus cruciale encore, comme le souligne Michael Köhler, ancien diplomate pour l’Union européenne et fin connaisseur du Golfe : « le conflit actuel met gravement en danger non seulement la stabilité régionale, mais aussi les efforts de diversification économique cruciaux des États du Golfe, déjà engagés dans la perspective de la fin de la rente des hydrocarbures et d’un monde post-carbone ».

Pour l’Iran, l’impact est encore plus sévère, avec une inflation élevée (40–60 %), qui se conjugue à une dépréciation de la monnaie et à une chute des exportations pétrolières, aggravant donc la crise économique structurelle du pays due aux sanctions.

« Les métropoles économiquement libérales comme Dubaï et Abou Dhabi ont servi de plateformes pour contourner les sanctions internationales visant l’Iran. »

Pour d’autres pays de la région, comme l’Égypte et le Pakistan, les effets sont particulièrement lourds : la hausse des coûts d’importation s’ajoute à une baisse des transferts de travailleurs expatriés dans le Golfe, qui représentent une part essentielle des revenus extérieurs : plus de 30 milliards de dollars par an pour l’Égypte, environ 25 à 30 milliards pour le Pakistan. Cette manne financière que représentent les riches pétromonarchies est en effet menacée par une redirection de ces capitaux au profit d’une probable course à l’armement, en vue d’une architecture sécuritaire renforcée. Il en va de même sur d’autres continents : ainsi l’annulation par les Saoudiens du contrat d’échanges avec le Metropolitan Opera de New York, auquel ils devaient verser des subventions de près de 200 millions de dollars, n’a rien d’anecdotique. Elle augure de plans d’investissements économiques bien plus modestes.

Ce resserrement ne se limitera pas aux institutions états-uniennes ou européennes : il risque de compromettre des projets régionaux aussi cruciaux que la reconstruction de Gaza, Donald Trump lui-même comptant sur des financements saoudiens et émiratis pour bâtir sa « nouvelle Riviera ».

L’avènement d’une nouvelle architecture de sécurité

Le conflit actuel met en évidence la nécessité pour les États arabes du Golfe de se protéger. Si l’opposition fondamentale entre l’Iran et les États arabes a longtemps structuré la région, il existe également des dissensions au sein de ces pays. Ces dernières s’expriment en particulier dans le Conseil de coopération du Golfe (CCG), fondé en 1981, et conçu comme un instrument intergouvernemental au service de l’union régionale, tant sur le plan politique et économique que militaire. Aujourd’hui composé de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Bahreïn, du Koweït, d’Oman et du Qatar, le CCG est né au cours de la guerre entre l’Iran et l’Irak, principalement pour permettre une coopération sécuritaire. Pendant plus d’une décennie, le Conseil a reflété des intérêts communs autour desquels il était relativement aisé de s’unir. Si Oman avait opté pour la neutralité dans le conflit 1, les cinq autres membres ont ainsi tous officiellement soutenu l’Irak. Puis, lorsque celui-ci a envahi le Koweït en 1990, ils se sont ralliés à la défense de ce dernier, en rejoignant la coalition militaire menée par les États-Unis, qui a expulsé les forces irakiennes, en 1991.

L’équilibre émirati

D’autres divisions persistent aujourd’hui. Malgré leurs rivalités, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït et le Qatar ont en commun d’être des États relativement récents dans leur forme actuelle. Jusqu’au début du XXe siècle, ils consistaient en de petits ports vivant du commerce maritime et de la pêche aux perles — et, jusqu’au milieu du XIXe siècle, de la piraterie. Dirigées par des familles issues de tribus originaires de l’intérieur de la péninsule arabique, ces entités politiques ne doivent leur survie qu’à l’intervention du Royaume-Uni. Avec un premier traité maritime en 1820, les Britanniques ont cherché à mettre fin à la piraterie dans cette région qu’on surnommait la « Pirate Coast », qui rendait peu sûre la si stratégique route des Indes. Les États de la côte ont ensuite été intégrés à un même ensemble — la « Trucial Coast » regroupant les « États de la Trêve » — placés sous protectorat britannique, lui-même formalisé grâce à plusieurs jalons, dont la trêve maritime permanente de 1853, puis les accords de 1892. Il s’agissait d’une prise en main de ces territoires par les Britanniques, en échange d’une protection contre les attaques extérieures, telles que l’expansion des forces wahhabites alliées à la dynastie des Al Saoud au début du XXe siècle. C’est ainsi qu’une tentative d’annexion du Koweït par l’Irak après l’effondrement de l’Empire ottoman en 1918, puis par l’Iran, a pu être repoussée. Le patronage d’une puissance protectrice semble être, depuis longtemps, la condition sine qua non de l’existence même des Émirats arabes unis. 

L’Arabie saoudite est la puissance dominante de la péninsule.

Asiem El Difraoui

Constitué de sept émirats — Abou Dhabi, Dubaï, Sharjah, Ajman, Umm al-Qaïwaïn, Ras el-Khaïmah et Fujaïrah — qui se sont officiellement regroupés en 1971, lors du retrait des Britanniques, le pays s’appuie sur une répartition des rôles stratégiques. Si Abou Dhabi domine sur le plan politique grâce à ses immenses ressources pétrolières et au rôle central de la famille Al Nahyan, Dubaï constitue le moteur économique et financier du pays, avec une économie diversifiée tournée vers le commerce, le tourisme et les services. Historiquement, le président des Émirats est l’émir d’Abou Dhabi, actuellement Mohamed bin Zayed Al Nahyan (MBZ), tandis que le Premier ministre est l’émir de Dubaï, aujourd’hui Mohammed bin Rashid Al Maktoum. Le pays repose donc sur un équilibre qui fait d’Abou Dhabi le détenteur du pouvoir politique et de Dubaï le cœur battant de l’économie. 

Vis-à-vis de l’Iran, les Émirats arabes unis ne cachent pas leur désapprobation et leur critique du régime de Téhéran, mais demeurent pragmatiques quand il s’agit de leurs intérêts. Durement affectés par l’instabilité régionale causée par les frappes iraniennes, ils s’en sont pris au manque de coordination du Conseil de coopération du Golfe, tout en élaborant une stratégie plus unilatérale. Leur retrait récent de l’OPEP s’inscrit pleinement dans cette affirmation d’autonomie, qui reste cependant étroitement liée à l’alliance sécuritaire en vigueur avec les États-Unis, à la normalisation des relations — bien que de façade — avec Israël, ainsi qu’au maintien de canaux économiques intéressés avec l’Iran. Le ministre des Affaires étrangères, Abdullah bin Zayed Al Nahyan, le résume ainsi : « nous privilégions la désescalade et le dialogue, tout en protégeant fermement nos intérêts nationaux. » Les Émirats se définissent dès lors comme un acteur du « post-alignement », cherchant l’équilibre entre autonomie stratégique, préservation des intérêts économiques et condamnation des agressions.

L’hégémon saoudien

Face aux Émirats, l’Arabie saoudite est la puissance dominante de la péninsule. Ses ambitions et ses démonstrations de force inquiètent les plus petites monarchies du Golfe soucieuses de leur autonomie. Le royaume, avec à sa tête le prince héritier Mohammed bin Salman (MBS), poursuit, à l’instar des autres monarchies du Golfe, une stratégie ambitieuse de transformation économique, présentée notamment dans le projet Vision 2030, qui s’appuie sur une modernisation de l’économie, une ouverture partielle de la société et le développement du tourisme. Mais cette politique avait pour condition essentielle la stabilité absolue — critère clef aujourd’hui largement remis en cause par le conflit régional en cours.

Dans le contexte actuel, l’Arabie saoudite est certes moins exposée que les Émirats arabes unis, situés en première ligne sur le Golfe. Le royaume jouit en effet d’une longue façade sur la mer Rouge, ainsi que d’infrastructures stratégiques, notamment l’oléoduc Est-Ouest (Petroline), qui lui permettent d’exporter une partie significative de son pétrole sans avoir à emprunter le détroit d’Ormuz. Il n’en demeure pas moins que l’essentiel des réserves pétrolières et gazières saoudiennes se situent dans la partie orientale du territoire, c’est-à-dire sur le Golfe. Là vit une importante population chiite qui, parce qu’elle se considère en partie marginalisée, a déjà été le foyer de révoltes d’ampleur. 

Par le passé, l’Iran a d’ailleurs cherché à tirer profit de ces tensions. Depuis la révolution iranienne de 1979, les deux pays sont devenus des rivaux politiques au Moyen-Orient et, sur le plan religieux, dans le monde musulman, dont ils se revendiquent chacun le modèle de référence. Après plusieurs années de rupture, les relations diplomatiques entre les deux pays ont été rétablies en mars 2023, grâce à une médiation conjointe de la Chine et d’Oman. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, officiellement, les autorités saoudiennes défendent le maintien de canaux de communication avec Téhéran comme l’a déclaré le ministre saoudien des Affaires étrangères, Faisal bin Farhan Al Saud : « nous privilégions le dialogue et la désescalade afin de préserver la sécurité et la stabilité de la région. » Riyad aurait même interdit aux États-Unis le survol de son territoire ainsi que l’utilisation de certaines bases militaires lorsque Donald Trump a annoncé vouloir escorter des navires dans le détroit d’Ormuz. Les autorités saoudiennes craignaient qu’une telle opération n’entraîne une nouvelle escalade régionale.

Bahreïn et le Qatar : supports historiques du parapluie américain

Le hub sécuritaire de Bahreïn

Bahreïn est la seule petite monarchie du Golfe à compter une importante population chiite — environ 50 % de sa population totale — due à des liens anciens entretenus avec l’Iran, qui a longtemps exercé une influence capitale sur l’île. La famille régnante actuelle, cependant, est sunnite ; d’où de profonds griefs entre sunnites et chiites, les seconds accusant les premiers de les discriminer, tant politiquement qu’économiquement et socialement.

Lors du Printemps arabe, en 2011, le pays a été le théâtre de manifestations de masse, concentrées autour de l’emblématique rond-point de la Perle et menées en grande partie par des chiites, qui réclamaient des réformes politiques. La monarchie sunnite, soutenue par l’Arabie saoudite, a répondu par une répression sévère : plus de 2 000 personnes ont été arrêtées, dont des figures de l’opposition, des militants et du personnel médical, avant d’être jugées par des tribunaux d’exception. Dans les années qui ont suivi, la répression s’est institutionnalisée, notamment avec la révocation de la nationalité de près de 900 à 1 000 personnes entre 2012 et 2019, souvent au prix de leur apatridie.

« Les Émirats reposent sur un équilibre qui fait d’Abou Dhabi le détenteur du pouvoir politique et de Dubaï le cœur battant de l’économie. »

La répression s’est de nouveau intensifiée dans le contexte de la crise actuelle : fin avril, cinq personnes ont été condamnées à de la prison à perpétuité pour avoir prétendument collaboré avec l’Iran et planifié ce que les autorités ont qualifié d’« actes terroristes et hostiles », notamment la surveillance d’infrastructures critiques pour le compte de réseaux d’affiliation iranienne. Parallèlement, des dizaines de personnes ont été arrêtées et au moins 69 individus ont été déchus de leur nationalité, accusés d’avoir soutenu les attaques iraniennes ou exprimé leur sympathie en ligne.

Par ailleurs, Bahreïn est l’un des États du Golfe les plus étroitement alignés sur la politique de l’Arabie saoudite, notamment vis-à-vis de l’Iran, et des États-Unis. En tant que pays hôte de la Cinquième flotte des États-Unis, c’est un hub sécuritaire clef dans la région. 

L’exception qatarie

Le Qatar, souvent présenté comme l’un des pays les plus riches au monde en termes de PIB par habitant (environ 80 000 à 90 000 dollars selon les estimations), a toujours joué une partition à part dans le Golfe. 

Grâce à son fonds souverain, la Qatar Investment Authority, dont les actifs sont estimés à plus de 450 milliards de dollars, le pays dispose d’un levier financier considérable à l’échelle mondiale. Avec une population d’environ 2,7 millions d’habitants, mais seulement 350 000 à 400 000 citoyens qataris, l’émirat est devenu depuis longtemps une puissance régionale grâce à son usage du soft power. Celui-ci s’exprime notamment via la chaîne Al-Jazeera, mais aussi par une diplomatie de médiation particulièrement active et habile. Le Qatar a ainsi joué un rôle clef dans plusieurs négociations internationales, par exemple entre les Talibans et les États-Unis, ou encore dans des échanges impliquant à la fois le Hamas, les États-Unis et Israël. Malgré son ancrage dans un islam de tradition wahhabite, il entretient depuis longtemps une rivalité avec son grand voisin, l’Arabie saoudite, notamment en raison de visions divergentes en matière de politique étrangère et d’influence régionale. Dans le même temps, Doha maintient des liens pragmatiques avec l’Iran, les deux pays exploitant conjointement le gigantesque gisement gazier offshore North Field/South Pars — le plus grand champ gazier du monde. Le Qatar accueille également d’importantes bases militaires américaines, dont celle d’Al-Udeid, élément central du dispositif militaire américain au Moyen-Orient. 

Dans les crises régionales, Doha privilégie systématiquement la désescalade et la diplomatie à travers un rôle de coordination au sein du Conseil de coopération du Golfe, le pays conservant une voix indépendante.

Au Koweït, les singularités d’une fragilité historique

Considéré jusqu’à l’invasion irakienne de 1990 comme l’État le plus moderne et le plus libéral du Golfe, le Koweït connaît aujourd’hui une évolution plus autoritaire. 

Bahreïn reste un hub sécuritaire clef dans la région. 

Asiem El Difraoui

L’émirat occupe une position particulièrement délicate dans le conflit opposant les États-Unis, Israël et l’Iran. Très dépendant du parapluie sécuritaire américain depuis la guerre du Golfe de 1991, il cherche désormais à éviter toute implication directe dans une escalade régionale. Le gouvernement koweïtien a ainsi affirmé qu’il ne permettrait pas que son territoire serve à des attaques contre un autre pays. Comme les autres monarchies du Golfe, il tente de préserver un équilibre fragile entre son alliance stratégique avec Washington et la nécessité de ne pas provoquer Téhéran. Cette prudence s’explique par une vulnérabilité géographique : sa proximité avec l’Irak et l’Iran, mais aussi sa dépendance au détroit d’Ormuz et la présence de bases américaines sur son territoire. Parallèlement, le pays cherche à diversifier ses partenariats stratégiques — notamment avec la Turquie, le Pakistan ou l’Inde — tout en renforçant ses capacités de défense aérienne, anti-missile et cyber.

L’Irak et le risque d’une nouvelle guerre civile

On oublie souvent aujourd’hui de citer l’Irak parmi les pays golfiques. Pourtant, avec Bassorah — point de départ légendaire de Sindbad le marin — le pays possède historiquement le port le plus important du Golfe côté arabe et son territoire a été le théâtre des trois conflits que l’on a appelés « guerres du Golfe » 2

L’Irak ne s’est stabilisé que partiellement au cours de ces dernières années. Aujourd’hui, il est l’un des pays qui aurait le plus à perdre d’un conflit durable dans le Golfe, qui pourrait à nouveau le plonger dans une guerre civile. Pour le gouvernement provisoire dominé par les chiites — un nouveau gouvernement n’ayant toujours pas été formé après les élections parlementaires de 2025 — la situation constitue une véritable ligne de crête. Les États-Unis maintiennent une présence importante dans le pays, déjà visée par des milices chiites radicales, notamment le « Hezbollah irakien ». Sous forte pression américaine, un cessez-le-feu a été obtenu avec ces forces. Comme le souligne un diplomate européen spécialiste de l’Irak : « l’administration Trump met actuellement les Irakiens sous pression », à la fois pour former rapidement un gouvernement et pour contenir les milices chiites, dont les Forces populaires de mobilisation. Or selon ce diplomate, seules une approche graduelle et des négociations fermes, mais prudentes, peuvent fonctionner. Autrement, le risque est d’alimenter de nouveaux conflits internes.

Les régions kurdes autonomes du nord du pays sont, selon certains responsables chiites irakiens, favorables aux États-Unis et entretiendraient de bonnes relations avec Israël ; il est même parfois avancé qu’elles formeraient des milices kurdes iraniennes pour « libérer » les régions kurdes d’Iran. Les autorités kurdes contestent ces accusations, mais elles se trouvent elles aussi dans une position délicate : dépendantes du soutien américain, elles doivent en même temps composer avec la supériorité militaire des forces proches de Bagdad, notamment les Hashd al-Shaabi.

« Les Émirats privilégient une stratégie de maximisation de leur production — qui consiste à vendre autant que possible tant que la fenêtre fossile reste ouverte — tandis que l’Arabie saoudite cherche à maintenir des prix élevés sur le long terme, quitte à restreindre la production des membres de l’OPEP. »

Un autre problème central pour l’Irak est que près de 90 % des revenus de l’État proviennent des exportations de pétrole — dont environ 90 % transitent par les terminaux situés près de Bassorah, historiquement le principal port du Golfe. Récemment, la production irakienne a chuté jusqu’à environ 1,3 million de barils par jour, en raison de capacités de stockage saturées. Le pays dispose certes d’un oléoduc passant par les régions kurdes autonomes vers la Turquie, mais les tensions entre le gouvernement régional du Kurdistan et le gouvernement central à Bagdad ont jusqu’à présent empêché une augmentation significative des exportations par cette voie.

Ce risque n’était pourtant pas imprévisible. Si, depuis la guerre Iran-Irak dans les années 1980, Bagdad considère le détroit d’Ormuz comme un goulet d’étranglement périlleux, le pays n’a pas pour autant réussi à activer pleinement une capacité de contournement via l’oléoduc Irak-Turquie, dont le segment fonctionnel se situe dans la région du Kurdistan. Les relations entre Bagdad et Erbil pâtissent de décennies de méfiance et de conflits non résolus concernant le partage des revenus, le contrôle des ressources et la gestion des infrastructures d’exportation.

À plus long terme, la baisse des revenus pétroliers constitue une menace directe pour l’État irakien lui-même, qui doit continuer à rémunérer ses millions de fonctionnaires.

La menace iranienne 

La politologue et spécialiste de la région Fatiha Dazi-Heni désigne systématiquement la (presque) mer intérieure de la région sous le nom de « Golfe persique ». D’un point de vue historique, cette dénomination est fondée : la civilisation iranienne a été, pendant de longues périodes, la puissance dominante du Golfe et y a laissé un héritage culturel non négligeable dans les États arabes. Jusqu’à très récemment, les élites et les commerçants parlaient comme seconde langue le persan, et il reste parmi eux beaucoup d’iranophones.

Les Iraniens disposent de la plus longue côte le long du Golfe, avec environ 2 400 kilomètres et, au-delà, d’une profondeur stratégique considérable. Le pays partage des frontières avec l’Irak, la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan, ce qui lui assure de nombreuses routes d’approvisionnement, même en cas de destruction de sa marine par les États-Unis, tout en lui permettant de mener des actions asymétriques et perturbatrices dans le Golfe. L’Iran compte environ 88 à 90 millions d’habitants, soit une population comparable à celle de tous les États du Golfe réunis. Il dispose également d’une base industrielle plus importante et d’une économie plus diversifiée que ses voisins. Dans le même temps, son produit intérieur brut reste nettement inférieur à celui de l’Arabie saoudite — environ un tiers selon certaines estimations — et plutôt comparable à celui du Qatar, dont la population totale n’excède pas les 3 millions d’habitants.

Les relations de l’Iran avec ses voisins arabes ne sont pas seulement gouvernées par des impératifs stratégiques : le pays y a également des intérêts économiques considérables. Cela est particulièrement vrai dans les Émirats arabes unis, où des milliards de dollars d’origine iranienne ont été investis ou déposés sur des comptes bancaires. Les métropoles économiquement libérales comme Dubaï et Abou Dhabi ont également servi de plateformes pour contourner les sanctions internationales visant l’Iran. Dans ce contexte, les détenteurs véritables du pouvoir que sont les Gardiens de la Révolution, qui contrôlent une part importante de l’économie — souvent estimée de 30 à 40 % — n’ont en réalité guère intérêt à une déstabilisation totale des riches États du Golfe. 

Le choix d’une escalade horizontale — c’est-à-dire d’une extension des attaques à l’ensemble de la région plutôt qu’une escalade directe et verticale contre les États-Unis et Israël — traduit un calcul stratégique relativement simple, qui semble pour l’instant porter ses fruits : prendre en otage les économies des États du Golfe, et par extension celle du reste du monde. Cette escalade, combinée à la perception d’une moindre fiabilité des États-Unis sous l’administration Trump, a plongé le Golfe dans une profonde incertitude et remis en question son modèle économique de manière durable. Comme nous le confie un jeune politologue émirati : « même en cas de cessez-le-feu avec l’Iran, le régime des mollahs restera en place longtemps. Les Américains et Israël ont échoué. Et s’il suffit d’un drone pour frapper un hôtel de luxe ou une tour de bureaux, la panique sera immédiate — surtout dans le monde économique et des affaires — avec des conséquences durables. »

Chine, Inde, Russie, Ukraine, Turquie : les alternatives multipolaires à Washington

Une diplomate de haut rang de l’Union européenne le formule ainsi : « Les Émiratis restent avant tout attachés aux États-Unis et tentent de continuer à flatter Trump pour maintenir les accords d’Abraham — pourtant impopulaires — faute d’alternative rapide. Ils se comportent en quelque sorte de manière similaire aux États membres de l’OTAN vis-à-vis des États-Unis » car ils en ont « encore besoin ». Comme l’a résumé l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, dans un entretien au Spiegel : « le gouvernement allemand ne s’en est pas si mal sorti avec Trump, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte non plus. On leur reproche souvent de flatter Trump de manière excessive mais, dans cette situation, ils n’ont pas beaucoup d’autres options. » 

Certains États du Golfe misent toutefois déjà clairement sur une différenciation et sur une alternative multipolaire. 

L’Arabie saoudite, par exemple, a conclu le 17 septembre 2025 à Riyad un accord de défense avec le Pakistan, le Strategic Mutual Defence Agreement (SMDA), dans lequel les deux pays s’engagent à considérer une attaque contre l’un comme une attaque contre les deux. Comme le souligne un ambassadeur dans la région : « l’Arabie saoudite espère se placer sous le parapluie nucléaire pakistanais. »

Les Émiratis peuvent quant à eux compter sur un soutien potentiel de la Chine. Pékin ne dispose pas de bases militaires dans la région, mais sa seule base implantée à l’étranger se situe à Djibouti, dans la Corne de l’Afrique, à proximité des routes commerciales menant au Golfe. Une coopération sécuritaire discrète, notamment via des ventes d’armes comme des drones, des missiles et des technologies de pointe, semble être en train de prendre forme. Officiellement, la Chine se tient à l’écart des conflits au profit d’une diplomatie présentée comme purement commerciale. Ces liens naissants pourraient par ailleurs être entravés par les relations de la Chine avec l’Iran, son principal fournisseur de pétrole, à qui elle livrerait des armes, alimentant pour longtemps la méfiance des États arabes.

Une collaboration entre les Émirats et l’Inde commence en parallèle à se dessiner en matière d’armements et de technologies de pointe. Ils sont sur ce plan en concurrence avec l’Arabie saoudite, qui était parvenue à approfondir, lors d’une visite du Premier ministre indien Narendra Modi en avril 2025, les termes d’un Defence Cooperation Agreement déjà signé en 2014. Riyad et New Delhi ont par ailleurs déjà organisé deux exercices navals conjoints et une manœuvre terrestre.

Les États arabes du Golfe suscitent depuis plusieurs années l’intérêt de la Russie, qui cherche à renforcer sa coopération de défense. Comme dans le cas chinois, la proximité militaire entre Moscou et Téhéran pourrait toutefois compromettre ce rapprochement. L’Iran aurait livré à l’armée russe des milliers de drones Shahed, ainsi que la technologie permettant leur fabrication ; en échange, les États arabes du Golfe accusent la Russie d’avoir très probablement fourni à l’Iran des coordonnées de cibles, notamment des installations américaines dans la région. Dans la perspective d’une nouvelle architecture de sécurité dans le Golfe persique, où l’Iran trouverait sa place au terme de négociations et grâce à des accords, il est probable que la Russie tente d’avancer ses pions en jouant un rôle dans sa construction. 

De manière encore marginale mais grâce à une habile diplomatie de l’armement, l’Ukraine semble actuellement — et avec succès — permettre aux États arabes du Golfe de combler une lacune de leur appareil militaire : la défense anti-drones. 

Le scénario le plus probable aujourd’hui est celui d’une architecture de sécurité dite hybride.

Asiem El Difraoui

Après l’invasion russe, le pays a développé, au cours de plus de quatre années de guerre, des systèmes à la fois efficaces et relativement peu coûteux. Au mois d’avril, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’est rendu à deux reprises dans le Golfe. Les États-Unis eux-mêmes cherchent désormais à sécuriser leurs bases dans la région grâce à l’appui et l’expertise ukrainiens.

Un autre partenaire potentiel est la Turquie, acteur régional de plus en plus incontournable. Le Qatar, son allié le plus proche dans la région, entretient depuis longtemps une alliance stratégique avec Ankara et accueille depuis 2014 la base militaire Tariq bin Ziyad. Plusieurs milliers de soldats turcs y sont stationnés et mènent régulièrement des exercices conjoints avec les forces qataries. Cette alliance a été déterminante pour Doha dans son entreprise de résistance à l’influence de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Cette forte présence turque au Qatar témoigne aussi d’une stratégie de diversification de l’architecture de sécurité nationale du pays, en vue d’une plus grande indépendance vis-à-vis des États-Unis. Ankara est devenue un pourvoyeur d’armes de premier plan pour plusieurs États du Golfe, notamment les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, avec des drones — comme les Bayraktar TB2, qui ont fait leurs preuves au début de la guerre d’Ukraine —, des véhicules blindés, des navires et des systèmes de guerre électronique. Cependant, la Turquie reste un objet de méfiance pour de nombreux États du Golfe, en raison du soutien apporté aux Frères musulmans — un chiffon rouge pour l’Arabie saoudite. Rappelons que c’est à Istanbul que l’assassinat du journaliste et critique du régime, Jamal Khashoggi, a eu lieu, commandité par les autorités saoudiennes.

Israël, qui avait suscité de grands espoirs de la part des signataires des accords d’Abraham pour ses réussites technologiques, est aujourd’hui fortement discrédité auprès des monarchies du Golfe. La destruction de Gaza, le nombre extrêmement élevé de victimes, les frappes en Syrie, les attaques contre les leaders du Hamas au Qatar et les nouvelles attaques contre le Liban font d’Israël, pour de nombreuses années encore, un partenaire plus que problématique en matière d’alliance sécuritaire. L’Arabie saoudite, en particulier, ne rejoindra probablement pas les accords d’Abraham. Dans ce pays comme dans d’autres États du Golfe, les dynasties au pouvoir ne peuvent faire fi de leur opinion publique, très critique de la guerre à Gaza, sans risquer de se mettre elles-mêmes en danger. Quand par exemple le bureau du Premier ministre israélien a annoncé que Benjamin Netanyahu avait effectué une visite secrète à Dubaï et rencontré le président des Émirats arabes unis, l’information a été immédiatement démentie par Abou Dhabi. Le ministère émirati des Affaires étrangères a qualifié ces affirmations d’« entièrement infondées », rappelant que les relations avec Israël s’inscrivent dans le cadre public des Accords d’Abraham et non dans des arrangements secrets. Une coopération discrète avec Israël dans les domaines technologique, sécuritaire et militaire semble néanmoins se poursuivre. Selon plusieurs médias américains et israéliens, Israël aurait même déployé — voire fourni temporairement — des batteries de son système antimissile très performant « Iron Dome » aux Émirats.

« Gulf First » : l’intégration régionale de défense et ses limites

« C’est par l’asabiyya (solidarité collective) que se réalisent la protection, la défense, la revendication du pouvoir et toute action collective », écrivait encore Ibn Khaldun. 

Dans les réflexions actuelles sur la création d’une nouvelle architecture de sécurité, l’accent est à nouveau mis sur l’autonomie stratégique des États arabes du Golfe. Des discussions s’organisent entre pays membres, mais pas seulement, comme le montrent de premiers mouvements diplomatiques auprès de l’Irak. Du reste, comme nous l’indique une responsable européenne dans le Golfe, une main a également été tendue à l’Iran.

L’autonomie stratégique et l’intégration militaire se heurtent cependant à de très grands obstacles. Les petits États du Golfe craignent l’hégémonie de l’Arabie saoudite et une extension de sa domination, de même que des tensions entre le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. 

En effet, en dépit de l’estime qu’éprouvent l’un pour l’autre les deux dirigeants de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, Mohammed bin Salmane et Mohammed ben Zayed Al Nahyane, les tensions ont culminé au Yémen en 2025. 

Alors qu’un mouvement de révolte a relancé le débat sur la création d’un Yémen du Sud indépendant en décembre, un Conseil de transition du Sud, soutenu par les Émirats arabes unis, a pris le contrôle de vastes parties du sud et de l’est du pays, notamment Hadramawt et al-Mahra, faisant face aux forces soutenues par l’Arabie saoudite. Le 26 décembre 2025, des frappes aériennes saoudiennes ont visé les forces du Conseil de transition du Sud. Le 30 décembre, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a frappé le port de Mukalla, affirmant viser une livraison d’armes des Émirats. En janvier 2026, les forces soutenues par Riyad ont repris le contrôle, montrant que l’Arabie saoudite avait clairement fait la preuve de sa domination.

Le Soudan et la Libye constituent deux autres terrains d’affrontement indirect entre puissances du Golfe. Au Soudan, une guerre civile trop souvent ignorée par les médias internationaux a déjà fait des dizaines de milliers de morts et déplacé plus de 10 millions de personnes. Elle oppose deux chefs de guerre : les forces armées soudanaises, dirigées par Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, menées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Ces dernières, issues en partie des milices janjawids, sont accusées, avec leurs composantes, de graves crimes de guerre. Au-delà de l’affrontement militaire, il s’agit fondamentalement d’un conflit d’accaparement des richesses du pays — notamment l’or, les terres et le contrôle des routes commerciales.

Les États du Golfe soutiennent différentes parties de manière moins directe qu’au Yémen, mais avec des conséquences tout aussi dévastatrices. L’Arabie saoudite, qui se présente comme la médiatrice officielle du conflit, affiche une proximité avec les forces armées soudanaises. L’Égypte en est le principal soutien et, à ce titre, une forme de « division des tâches » s’est établie entre Riyad et Le Caire : les Saoudiens privilégient la diplomatie tandis que les Égyptiens appuient les forces armées au plan militaire. Le Qatar se situe également plutôt du côté de l’armée soudanaise. 

L’Europe doit comprendre que sa propre autonomie stratégique passe aussi par le Golfe persique.

Asiem El Difraoui

En revanche, les Émirats soutiennent largement les Forces de soutien rapide, à la fois financièrement, logistiquement et vraisemblablement aussi militairement. Leur objectif est de créer un acteur régional puissant comme contrepoids à l’Arabie saoudite, mais aussi de sécuriser l’accès aux ressources, notamment en or, dont une grande partie est contrôlée par les réseaux liés à Hemedti et dont Dubaï est l’un des principaux hubs de commercialisation. 

De fortes tensions existent également entre le Koweït et l’Irak. Après l’invasion irakienne, les Koweïtiens restent méfiants à l’égard de leur ancien envahisseur. Dans le contexte actuel, plusieurs incidents graves ont eu lieu : l’assaut du consulat koweïtien à Bassorah par une foule chauffée à blanc par des milices chiites radicales pro-iraniennes, ainsi que des attaques de drones contre des postes-frontières koweïtiens depuis le territoire irakien. 

Si une intégration de défense plus poussée et une autonomie stratégique seraient sans doute souhaitables pour la région, les États du Golfe en sont donc encore loin. La voie sera longue et difficile. Une première étape pourrait consister en des achats communs d’armements et un développement technologique conjoint.

Certains scénarios — qui semblaient excessivement pessimistes avant que les Émirats ne quittent l’OPEP mais qui regagnent une certaine centralité — suggèrent au contraire que les États du Golfe pourraient s’éloigner durablement les uns des autres. Il est à craindre que cette prise de distance les fasse entrer en concurrence, notamment pour l’acquisition de systèmes de défense auprès de différents partenaires internationaux. 

L’un des défis clefs reste enfin la définition d’une position commune vis-à-vis de l’Iran et la perspective d’accords de sécurité à long terme avec Téhéran, qui semblent indispensables pour garantir l’avenir économique de la région.

Le rôle de l’Europe dans une architecture « hybride »

Le scénario le plus probable aujourd’hui est celui d’une architecture de sécurité dite hybride : les États-Unis resteraient la principale puissance protectrice tandis que les États du Golfe diversifieraient leurs alliances et renforceraient progressivement leur coopération.

Une question essentielle pour les pays de l’Union européenne et le Royaume-Uni est de savoir comment contribuer à cette transition. Certes, la France dispose d’une base navale permanente à Abou Dhabi, avec une capacité de projection théorique dans tout le Golfe et l’océan Indien, tandis que le Royaume-Uni possède une base stratégique au Bahreïn. Mais la Royal Navy s’est révélée incapable de déployer ses principaux bâtiments — par exemple un porte-avions de type Queen Elizabeth — en direction de Chypre.

Confrontée à la guerre en Ukraine, l’Europe développe encore trop lentement son autonomie stratégique et reste un « chaînon faible, bien qu’indispensable » de la sécurité mondiale. Sans être un acteur central de la sécurité du Golfe, elle y joue un rôle de stabilisateur. Alors qu’elle n’a ni la capacité militaire des États-Unis ni le poids économique et stratégique de la Chine, elle reste influente comme médiatrice — notamment vis-à-vis de l’Iran — et comme partenaire énergétique clef. En 2026, ce rôle est surtout indirect : elle facilite le dialogue, limite les escalades et maintient des cadres de coopération. En ce sens, si elle ne structure pas l’ordre régional, on peut dire qu’elle contribue à éviter qu’il ne se fragmente davantage.

L’Union dispose d’une expérience considérable en matière de coopération sécuritaire. Comme nous le confie une haute fonctionnaire de la Commission, plusieurs pistes sérieuses sont actuellement à l’étude pour étoffer le rôle de l’Union dans le Golfe. 

Il s’agit d’abord d’accompagner le Conseil de coopération du Golfe dans la mise en place d’une architecture de sécurité renouvelée par un transfert de savoir-faire fondé sur l’expérience européenne de la sécurité collective — qu’il s’agisse de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, de l’ancienne Union de l’Europe occidentale, de l’OTAN ou encore du cadre institutionnel du Traité sur l’Union européenne. Dans cette perspective, l’Union pourrait également soutenir les efforts de négociation avec l’Iran, au soutien des États du Golfe qui plaident pour un accord global dépassant la seule question nucléaire.

« La baisse des revenus pétroliers constitue une menace directe pour l’État irakien, qui doit continuer à rémunérer ses millions de fonctionnaires. »

Une autre piste concerne le renforcement de la coopération en matière de politique de défense, à travers des accords dédiés et des dialogues structurés, tant au niveau multilatéral que bilatéral. Cela inclut également des coopérations industrielles et des exportations d’armements, dans un cadre régulé.

Par ailleurs, une coordination étroite pourrait être développée dans le domaine de la gestion et de la résolution des conflits régionaux — qu’il s’agisse du Moyen-Orient au sens large, du Liban, de la Syrie, du processus de paix israélo-palestinien, du Yémen, de l’Irak et bien sûr de l’Iran — des dossiers sur lesquels Européens et acteurs du Golfe partagent souvent les mêmes diagnostics.

Enfin, une dimension supplémentaire pourrait consister en une coopération renforcée pour la restauration d’un ordre international fondé sur des règles, incluant une réflexion commune sur la réforme du système multilatéral et des Nations Unies. Après les leçons tirées de la guerre en Ukraine et de l’imprévisibilité d’un Donald Trump, l’Europe doit comprendre que sa propre autonomie stratégique passe aussi par le Golfe persique. Crucial pour nos économies, le Golfe ne pourra plus être un terrain de partenariats si nous laissons la place à des acteurs qui poursuivent des intérêts contraires aux nôtres, en particulier la Chine. 

Comme le souligne Michael Köhler, ancien diplomate de l’Union en charge de la région Afrique du Nord-Moyen-Orient, l’Europe doit pleinement jouer son rôle dans ce nouveau monde multipolaire : dans le cas contraire, elle risque d’être encore davantage marginalisée dans un environnement international de plus en plus agressif. Cela vaut tout particulièrement pour le Golfe, région avec laquelle elle entretient des relations économiques et commerciales extrêmement complexes et réciproques, allant des exportations d’hydrocarbures et des investissements stratégiques aux secteurs de la finance, des infrastructures, de la défense et des technologies de pointe.

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16.05.2026 à 16:25

L’Italie face à la guerre en Iran

Matheo Malik

Les clefs de la stratégie du gouvernement Meloni au Moyen-Orient et dans la « Méditerranée élargie » par le ministre des Affaires étrangères.

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Texte intégral (1557 mots)

Depuis le déclenchement de la guerre entre l’Iran et les États-Unis, l’Italie agit aux côtés de ses partenaires européens, du G7 et des organismes multilatéraux pour favoriser la cessation des hostilités, assurer la réouverture du détroit d’Ormuz et rétablir la stabilité au Moyen-Orient. Dans ce cadre, notre pays a manifesté sa disponibilité à participer, une fois le conflit terminé, à une coalition internationale à caractère défensif pour rétablir la liberté de navigation dans le détroit.

Comme je l’ai rappelé devant la Commission du Parlement italien, pour notre gouvernement, le blocage d’Ormuz ne représente pas une simple crise régionale mais un choc mondial destiné à avoir des répercussions sur la sécurité énergétique, la compétitivité industrielle et les équilibres économiques internationaux. Un risque particulièrement important pour tous les pays de la région, mais aussi pour un pays comme l’Italie, dont les exportations représentent environ 40 % du PIB.

Le détroit d’Ormuz est en effet un point névralgique du commerce international : environ 20 % du pétrole mondial y transite, ainsi qu’un quart des exportations de gaz naturel liquéfié et une part significative des matières premières nécessaires aux chaînes de production internationales. L’insécurité des routes commerciales et la hausse des prix de l’énergie ont déjà commencé à produire des effets sur les familles et les entreprises européennes. Malgré le ralentissement du commerce mondial et l’impact des droits de douane, les exportations italiennes ont tout de même progressé de 3,3 % en 2025, confirmant combien la stabilité des routes maritimes est essentielle pour l’économie nationale.

Ce qui nous préoccupe n’est pas seulement l’impact sur l’industrie nationale. Les conséquences pour les pays les plus fragiles d’Afrique et de la « Méditerranée élargie » suscitent également l’inquiétude. En effet, environ 30 % des exportations mondiales d’engrais transitent par le détroit d’Ormuz, des engrais essentiels à la sécurité alimentaire de nombreuses économies vulnérables. Le cas du Soudan, où continue de se dérouler l’une des plus graves crises humanitaires au monde, est emblématique. La hausse des prix de l’énergie et des engrais risque de réduire les productions agricoles, d’alimenter l’inflation et d’aggraver l’instabilité, les famines et les flux migratoires vers l’Europe.

Une paix durable au Moyen-Orient ne peut faire abstraction de la stabilité du Liban.

Antonio Tajani

C’est pourquoi, au début du mois de mai, nous avons convoqué une réunion avec mon homologue croate — président en exercice du MED9 — en invitant trente pays de la Méditerranée, du Moyen-Orient et des Balkans, ainsi que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), afin de lancer la « Coalition de Rome pour la sécurité alimentaire et l’accès aux engrais », un forum permanent destiné à identifier des solutions immédiates et concrètes.

Notre analyse est que la crise d’Ormuz est le reflet d’un conflit plus large, enraciné dans des décennies de tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Dans ce contexte, nous continuons à soutenir que la voie diplomatique reste la seule possible, et nous réaffirmons que Téhéran ne peut se doter ni d’armes nucléaires ni de systèmes balistiques capables de déstabiliser davantage la région.

Nous ne pouvons effacer le souvenir de la répression des manifestations de la jeunesse en Iran, étouffées dans le sang par le régime. Une répression qui se poursuit encore aujourd’hui à travers des arrestations et des exécutions capitales visant les opposants. Ces dernières semaines, Téhéran a frappé sans discrimination des zones résidentielles, des hôtels, des hôpitaux et des infrastructures énergétiques dans plusieurs pays du Golfe. Des attaques qui se poursuivent encore aujourd’hui et que nous avons condamnées avec fermeté, en exprimant notre solidarité envers les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Oman et l’Arabie saoudite.

Sur le plan diplomatique, j’ai maintenu un contact constant avec mon ami, le secrétaire d’État américain Marco Rubio, que j’ai rencontré à Rome récemment. Nous sommes convenus de la nécessité de préserver le lien transatlantique et de travailler conjointement pour la paix et la stabilité internationales. J’ai également confirmé notre soutien aux négociations en cours au Pakistan, que nous considérons comme fondamentales pour maintenir ouverte une perspective diplomatique.

Nous ne pouvons effacer le souvenir de la répression des manifestations de la jeunesse en Iran.

Antonio Tajani

J’ai également poursuivi le dialogue avec le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi, en soulignant la nécessité pour Téhéran de négocier « de bonne foi » et de reprendre sa coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, tout en reconstruisant des relations positives avec les pays du Golfe.

Ces dernières semaines, je me suis également rendu en Chine afin de rencontrer le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, que j’ai exhorté à jouer un rôle plus actif de Pékin dans la médiation avec Téhéran. Parallèlement, Rome maintient un canal direct avec les partenaires régionaux du Golfe, considérés comme des interlocuteurs indispensables pour toute solution diplomatique durable et pour le futur rétablissement de la liberté de navigation dans le détroit.

Sur le plan opérationnel, l’Italie est prête à mettre à disposition l’expérience acquise dans les missions navales européennes en mer Rouge, dans l’océan Indien et en Méditerranée. Nous estimons en particulier nécessaire de renforcer la mission européenne Aspides, qui ne voit actuellement que l’Italie et la Grèce engagées dans les patrouilles en mer Rouge pour garantir le transport maritime.

Dans la mission multilatérale qui sera lancée dans le détroit d’Ormuz, l’Italie pourrait contribuer aux opérations de déminage et à la sécurité de la navigation commerciale.

Nous estimons toutefois qu’une paix durable au Moyen-Orient ne peut faire abstraction de la stabilité du Liban.

Le gouvernement italien soutient le dialogue entre Israël et Beyrouth sous médiation américaine et a offert sa disponibilité pour accueillir des pourparlers directs entre les parties. Lors de ma mission au Liban en avril dernier, j’ai réaffirmé au président Joseph Aoun le soutien italien à un processus visant à transformer la trêve actuelle en un véritable processus de paix.

Washington et Bruxelles considèrent par ailleurs Rome comme un acteur de plus en plus central dans le renforcement de l’État libanais, un sujet que j’ai également abordé lors de ma récente rencontre à la Farnesina avec le ministre libanais des Affaires étrangères.

Dans le détroit d’Ormuz, l’Italie pourrait contribuer aux opérations de déminage et à la sécurité de la navigation commerciale.

Antonio Tajani

Nous sommes également très vigilants sur la sécurité de nos militaires engagés auprès de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), dans la mission militaire bilatérale italienne au Liban (MIBIL) et dans le Comité technique militaire pour le Liban dirigé par l’Italie. Parallèlement, nous ne cesserons pas de demander la protection des communautés chrétiennes du pays, après les violences commises par des colons israéliens extrémistes contre des villages du sud du Liban, y compris ceux à majorité chrétienne.

La question des violences commises par des colons israéliens extrémistes a également été abordée à Bruxelles, où les ministres européens viennent d’approuver de nouvelles sanctions sévères à leur encontre. Lors de la même réunion, nous avons approuvé de nouvelles sanctions contre les terroristes du Hamas, dont le désarmement demeure une priorité absolue. L’Italie continue de suivre avec attention la situation à Gaza et dans les territoires palestiniens, en maintenant un rôle actif dans l’aide humanitaire et dans la future reconstruction, avec l’objectif d’aboutir à deux États capables de coexister dans la paix et la sécurité.

C’est également dans cette perspective que s’inscrit l’arrivée en Italie, ces jours-ci, de 72 étudiants palestiniens bénéficiaires de bourses dans des universités italiennes : un investissement que nous considérons comme faisant partie de la formation de la future classe dirigeante palestinienne.

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