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09.07.2026 à 06:30

Le nouveau choc chinois oblige l’Europe à se réinventer plus qu’à se protéger

Louis Puel

Le maximalisme industriel de Pékin est en train de faire changer le modèle européen.

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Texte intégral (5650 mots)

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Le printemps 2026 restera comme un tournant dans les relations entre l’Union européenne et la Chine. Le 19 juin, sous la pression d’États membres tels que la France, l’Italie, les Pays-Bas et même l’Allemagne, le Conseil a appelé la Commission à s’attaquer aux « déséquilibres macroéconomiques mondiaux ». Concrètement, cela revient à approuver une politique commerciale plus stricte à l’égard de la Chine. 

Bien que la position de l’Europe se soit progressivement durcie depuis la fin de la pandémie, elle semble désormais adopter une approche économique plus défensive.

Si l’Union ne cherche pas à se dissocier de la Chine, elle privilégie de plus en plus la sécurité économique à un accès sans restriction au marché. Ce changement s’explique principalement par des préoccupations d’ordre industriel. 

Les exportations chinoises ont en effet connu une expansion rapide, tandis que le secteur manufacturier européen est confronté à des vulnérabilités structurelles croissantes. Parallèlement, après avoir accueilli pendant des années des investissements directs étrangers chinois avec des résultats mitigés, les dirigeants européens se montrent de plus en plus sceptiques quant à leurs avantages économiques réels, s’interrogeant sur leur capacité à générer suffisamment de valeur ajoutée locale, de transferts de technologie ou d’emplois.

Si l’on évite encore d’évoquer explicitement la Chine dans les déclarations publiques, il ne fait plus aucun doute que l’excédent commercial croissant avec ce pays est au cœur des préoccupations. Les discussions informelles sur la restriction de l’accès de la Chine au marché européen se sont intensifiées, et dès mars 2023, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a introduit le concept de « de-risking », marquant ainsi un changement stratégique. 

Depuis, cette défiance est devenue une caractéristique déterminante de la politique économique européenne à l’égard de la Chine.

Pourquoi ce sentiment d’urgence en Europe face au nouveau « choc chinois » ?

Il ne fait plus aucun doute que le sentiment d’urgence est bien présent en Europe. 

Face aux menaces de la Chine de restreindre les exportations de minerais critiques, à la guerre que la Russie mène actuellement en Ukraine, et aux soupçons persistants de l’Europe quant au soutien de Pékin à Moscou, les relations entre l’Europe et la Chine sont tendues. Depuis le début de la guerre commerciale lancée par Donald Trump en 2018, les exportations chinoises à destination des États-Unis se sont en partie réorientées vers le marché européen, qui compte 450 millions de consommateurs. Dans l’ensemble, les exportations chinoises ont augmenté de plus de 50 % depuis 2019, tandis que le déficit commercial de l’Union avec la Chine a considérablement augmenté, passant de 180 milliards d’euros en 2015 à 360 milliards d’euros en 2025. En moyenne, 15 % des exportations chinoises sont désormais destinées aux marchés européens. « Un déficit commercial d’un milliard d’euros par jour n’est pas tenable », déclare Maroš Šefčovič, commissaire européen au Commerce.

Le modèle économique chinois est devenu une source de préoccupation croissante alors que la création de valeur risquerait de se concentrer en Chine, tandis que l’Europe pourrait se voir reléguée au rôle d’opérateur d’assemblage. La double stratégie de Pékin, qui allie des exportations industrielles massives à d’éventuelles restrictions sur les matières premières stratégiques, est perçue comme une menace directe pour le tissu industriel européen.

L’Union est en effet confrontée à une vague de fermetures d’usines. Ce phénomène touche aussi bien les usines implantées en Chine que l’Europe elle-même, avec des conséquences désastreuses. Au premier trimestre 2026, Volkswagen, l’un des trois principaux constructeurs automobiles allemands, a enregistré une baisse de 20 % de ses ventes en Chine, son marché unique le plus important, où des constructeurs nationaux comme BYD intensifient la concurrence. L’entreprise a annoncé en conséquence qu’elle supprimerait 100 000 emplois, soit 15 % de ses effectifs, et qu’elle fermerait quatre usines dans un avenir proche. À l’instar d’autres constructeurs automobiles européens, Volkswagen cherche à contrer la concurrence croissante des marques chinoises, en particulier dans le domaine des véhicules électriques. Selon Jürgen Matthes, de l’Institut allemand d’économie, le déséquilibre commercial croissant « érode le cœur de l’industrie allemande, notamment dans les secteurs de l’automobile, des machines et de la chimie ».

Situé à l’intersection du Yangtsé et de la rivière Han, le bâtiment principal du Centre de transport fluvial du Yangtsé mesure 336 mètres de haut, ce qui en fait le plus haut bâtiment le long du fleuve à Hankou dans la province du Hubei, en Chine.

Dans le même temps, les exportations européennes vers la Chine sont en baisse. Au premier trimestre 2026, le déficit commercial en matière de biens a ainsi atteint 98 milliards d’euros, soit son niveau le plus élevé depuis le troisième trimestre 2022. Par rapport au quatrième trimestre 2025, les importations de l’Union en provenance de Chine ont augmenté de 3,4 %, tandis que les exportations européennes vers la Chine ont reculé de 4,8 %.  Toutefois, ce chiffre varie relativement peu, car la balance commerciale globale est largement déterminée par les importations en provenance de Chine. Sur le marché chinois lui-même,  les opportunités pour les entreprises étrangères se sont réduites, même dans des secteurs traditionnellement favorables, comme les produits de luxe, l’automobile et les machines-outils. Selon la dernière enquête publiée par la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, 68 % des personnes interrogées ont déclaré que faire des affaires en Chine était devenu « plus difficile » — un chiffre élevé, mais qui marque néanmoins une baisse de 5 points de pourcentage par rapport à l’année précédente.

Ce déséquilibre touche des catégories de produits telles que les machines, les véhicules, les produits chimiques, les matières premières et l’énergie. L’Allemagne, première économie européenne et moteur industriel, subit des pressions considérables en raison de la combinaison, en Chine, d’une production à grande échelle et d’une politique de substitution des importations.

L’année dernière, l’Allemagne a perdu 130 000 emplois dans le secteur industriel, notamment dans de grandes entreprises comme Bosch, BASF, Varta et Volkswagen. Ce rythme s’est accéléré depuis janvier 2026.

La situation est similaire en matière d’investissements : les flux des d’investissements directs étrangers (IDE) vers la Chine ont également diminué, reculant de 9,5 % pour s’établir à 747,77 milliards de yuans en 2025, après une baisse de 24,7 % en 2024. Il s’agit de la troisième année consécutive de contraction. Si certaines entreprises européennes, notamment dans les secteurs de la chimie et de l’énergie, restent disposées à investir en Chine, la plupart continuent de réclamer davantage de réciprocité et des réformes significatives du marché. 

De plus, les mécanismes de concertation transatlantique sur la question chinoise sont, pour l’essentiel, à l’arrêt depuis 2020. Malgré quelques progrès lors du G7 à Évian, Washington semble se diriger vers un commerce de plus en plus administré avec Pékin. L’Europe ne peut compter que sur elle-même.  

L’Union et la Chine utilisent-elles le commerce comme une arme ? 

Pour comprendre le changement d’approche européenne, il faut remonter au début des années 2010, soit un an après la crise financière de 2008, lorsqu’une première vague d’investissements chinois a déferlé dans les infrastructures, les technologies et l’industrie. En réponse, l’Union à mis en place un nouveau mécanisme de contrôle des IDE non contraignant, pour des raisons de sécurité ou de souveraineté, définitivement instauré en 2019 et récemment mis à jour 1.

Invoquant un affaiblissement de la réciprocité dans ses relations économiques avec la Chine, l’Union a ensuite accumulé les instruments de défense commerciale. Le Livre blanc de juillet 2020 vise les subventions étrangères « génératrices de distorsions » au sein du marché unique ; les mesures d’atténuation de janvier 2021 encadrent la 5G. En mars 2023, une étape est franchie : le Conseil européen et la Commission s’accordent politiquement sur un instrument anti-coercition destiné à contrer les sanctions économiques visant les États membres. Plus récemment, Bruxelles a suspendu le financement des onduleurs fabriqués en Chine, dans le cadre d’un effort plus large de réduction de la dépendance aux technologies vertes chinoises et annoncé son intention de doubler les droits de douane sur les importations d’acier, de 25 % à 50 %, tout en réduisant fortement les contingents en franchise de droits afin de protéger ses sidérurgistes. 

Après les télécommunications et les panneaux solaires dans les années 2010, c’est aujourd’hui l’automobile qui cristallise les tensions entre les deux parties, alors que le marché européen est considéré comme essentiel pour les batteries et les véhicules électriques chinois. Depuis 2024, la Commission applique des droits de douane compris entre 7,5 % et 35,5 % sur les véhicules électriques – ceux de BYD, Chery et Geely, mais aussi les modèles étrangers produits en Chine, comme les Tesla – et renforce le contrôle des investissements dans les batteries, impliquant des entreprises comme CATL. L’enquête n’a pourtant pas dissuadé nombre de ces marques de cibler le marché automobile européen, où elles s’imposent désormais comme des acteurs très présents. 

Au cours de l’année écoulée, les responsables de la Commission ont averti à plusieurs reprises, lors de réunions privées, que « à moins que la Chine n’ouvre davantage son marché intérieur, Bruxelles pourrait imposer des droits de douane supplémentaires pour protéger les industries européennes » 2. Au Parlement, des voix réclament l’utilisation « décisive et sans hésitation » des instruments commerciaux. Un consensus se dégage : l’Union devrait mobiliser ses outils de sécurité économique pour encourager les investissements réels, protéger la propriété intellectuelle et préserver les emplois et les valeurs européennes.

Pékin a riposté par des contre-sanctions visant les produits européens tels que les spiritueux et les cosmétiques, et pourrait aller plus loin en fonction des prochaines mesures européennes de frein aux importations chinoises. 

L’Union devrait poursuivre sa double approche – « réduire les risques » tout en traitant la Chine comme un partenaire commercial indispensable –, a laissé entendre Feng Zhongping, éminent spécialiste de l’Union à l’Académie chinoise des sciences sociales. Malgré les incertitudes pesant sur les négociations, notamment quant à la tenue d’un sommet Union-Chine cet été, Pékin semble adoucir son discours. De nouvelles mesures de défense commerciale sont attendues, sans que l’une ou l’autre partie ne ferme la porte au dialogue.

La politique commerciale devient politique industrielle

À Bruxelles comme à Berlin, Paris et Rome, les appels à renforcer la capacité industrielle de l’Union se multiplient. En début d’année, la Commission européenne a dévoilé l’« Industrial Accelerator Act » (IAA), inspiré des recommandations du rapport Draghi. L’initiative vise à simplifier les procédures d’autorisation, à stimuler la demande en technologies bas carbone « Made in Europe » et à consolider les chaînes d’approvisionnement dans les secteurs stratégiques : véhicules électriques, batteries, solaire, matières premières critiques. Elle sert plus largement un objectif clef : porter la part de l’industrie manufacturière à 20 % du PIB d’ici 2035.

L’IAA durcit aussi les conditions applicables aux investissements étrangers dans ces secteurs. Les investissements supérieurs à 100 millions d’euros réalisés par des entreprises contrôlant plus de 40 % de la chaîne de valeur mondiale seraient soumis à des exigences strictes : transferts de technologie, obligations de contenu local, seuils minimaux d’emploi pour les travailleurs européens. La proposition introduit par ailleurs un mécanisme de contrôle de sécurité économique coordonné au niveau de l’Union pour certains investisseurs de pays tiers, déclenché dès qu’un investisseur acquiert plus de 30 % du contrôle d’une entreprise cible ou qu’un investissement dépasse 100 millions d’euros. Les entreprises devraient en outre satisfaire à au moins quatre des six critères d’éligibilité, dont un plafond potentiel de 49 % pour la participation étrangère.

Vu de Chine, le point le plus controversé tient aux exigences de contenu local et d’origine. Selon le projet actuel, les entreprises issues de pays sans accord réciproque en matière de marchés publics seraient exclues de certains appels d’offres, une disposition largement perçue comme visant d’abord les entreprises chinoises.

L’Association chinoise des constructeurs automobiles a ainsi averti que l’IAA risquait de nuire à la coopération industrielle entre l’Union et la Chine, en particulier dans les véhicules électriques et les batteries, appelant la partie européenne à « évaluer avec soin l’impact des dispositions concernées sur la coopération industrielle entre la Chine et l’Union européenne ».

Vers un élargissement des instruments de défense commerciale 

Pékin a commencé à déployer ses propres outils réglementaires. 

En avril, la Chine a adopté un règlement de 20 articles habilitant le gouvernement à prendre des contre-mesures face à ce qu’il qualifie de « juridiction extraterritoriale illégale » — un texte qui, selon des experts juridiques, devrait renforcer les ripostes du pays à la « juridiction à longue portée » étrangère. La première application n’a pas tardé : en mai, des entités chinoises ont reçu pour instruction de ne pas coopérer à une enquête antisubventions de l’Union visant la société chinoise de technologies de sécurité Nuctech.

Les tensions devraient continuer à s’intensifier, d’autant que la Commission a proposé des dispositions – dont la loi révisée sur la cybersécurité (CSA2) – susceptibles de soumettre les fournisseurs de technologies non européens à haut risque, entreprises chinoises comprises, à une surveillance accrue.

Les dirigeants européens, dont beaucoup affrontent des élections majeures l’année prochaine, s’inquiètent du rythme de l’expansion industrielle chinoise et de ses implications pour la compétitivité à long terme. Cette préoccupation nourrit l’appel d’Emmanuel Macron en faveur d’un instrument commercial européen analogue à la section 301 de la législation américaine. Un tel mécanisme permettrait à l’Union de réagir plus vite aux pratiques qu’elle juge déloyales et de traiter la surcapacité perçue par des mesures sectorielles larges, plutôt que par les seules enquêtes de défense commerciale produit par produit.

L’idée d’un arsenal élargi fait son chemin. Fin mai, un débat s’est ouvert à la Commission comme dans les capitales, autour d’un document qui aurait été rédigé sous l’impulsion de la France — avec le soutien de l’Italie, de la Lituanie et des Pays-Bas — appelant à un instrument de défense commerciale plus complet. Le projet, encore vague dans ses détails, cible ce que certains dirigeants considèrent comme une surcapacité chinoise et une dépendance extérieure de l’Union dans des secteurs stratégiques. Plusieurs réunions importantes ont déjà abordé ces tensions cette année, dont le sommet du G7 « Convergence mondiale pour la croissance » suivi d’un Conseil européen. Lors d’une rencontre avec le vice-Premier ministre chinois Zhang Guoqing, Emmanuel Macron a insisté : seule une action coordonnée des grandes économies peut remédier aux déséquilibres mondiaux. La Chine a rejeté les accusations d’aides d’État indues à ses exportateurs, arguant au contraire que les droits de douane unilatéraux menacent les règles du commerce mondial.

Un front uni face à la Chine ?

Plusieurs dirigeants européens se sont rendus à Pékin au premier semestre 2026. 

Ces visites traduisaient d’abord une volonté de renouer le dialogue après des années de rupture liées à la pandémie de Covid-19, période durant laquelle nombre de pays européens n’avaient entretenu que des échanges limités avec les dirigeants chinois. Les chanceliers allemands, par exemple, se rendaient à Pékin chaque année, reflet des liens industriels profonds, noués au milieu des années 1980. En plusieurs décennies, les industriels allemands sont devenus les équipementiers des industries chinoises, tout en ciblant, avec un certain succès, le marché de consommation du pays. Lorsque le chancelier Friedrich Merz a effectué sa première visite officielle à Pékin en février, il était accompagné d’une importante délégation d’affaires aux intérêts contrastés : certains secteurs (chimie, pharmacie) restent disposés à investir en Chine ; d’autres (informatique, machines-outils) considèrent désormais les entreprises chinoises comme des concurrents à part entière, en Chine comme ailleurs.

Durant sa visite Merz a mis aussi l’accent sur la stratégie allemande de « réduction des risques » : réduire la dépendance excessive vis-à-vis de la Chine tout en maintenant les liens commerciaux. Il a depuis durci le ton, accusant la Chine d’« inonder les marchés » grâce à des « subventions élevées » et jugeant que « le subventionnement des surcapacités », associé à une « monnaie qui n’est pas librement convertible est inacceptable ».

La construction du Centre aura un impact considérable sur la mise en œuvre de la stratégie nationale visant à accélérer le développement et l’exploitation de la « voie navigable d’or » du Yangtsé, ainsi que sur l’amélioration des services maritimes globaux dans le cours moyen du fleuve.

Merz avait été précédé par le Premier ministre britannique Keir Starmer, venu en janvier redéfinir la relation et renforcer les liens économiques bilatéraux, la première visite d’un chef de gouvernement britannique depuis 2018. Sous ses prédécesseurs, Londres avait promu une « ère dorée » économique sino-britannique, censée s’accompagner d’importants investissements chinois dont la plupart ne se sont jamais concrétisés. Après des années de contacts minimes, une visite s’imposait, fût-elle discrète. D’autres visiteurs européens, comme le Premier ministre finlandais Petteri Orpo et le Taoiseach irlandais Micheál Martin, n’ont rencontré qu’un succès limité. Aucun de ces dirigeants ne parlait au nom de l’ensemble de l’Union : leurs déplacements témoignaient surtout du degré élevé d’inquiétude dans les cercles gouvernementaux européens.

De Budapest à Madrid, des approches divergentes

S’il est un pays qui joue le rôle de l’exception, c’est l’Espagne, venue pourtant tardivement aux relations étroites avec les dirigeants chinois. Le Premier ministre Pedro Sánchez s’est imposé comme l’un des interlocuteurs les plus réceptifs de Pékin en Europe. En avril, il s’est rendu en Chine pour la quatrième fois en quatre ans, fait inhabituel qu’aucun de ses homologues chinois n’a réciproqué. Sánchez a qualifié l’Europe et la Chine de « partenaires en matière d’investissement et de coopération », appelant Pékin à s’impliquer davantage dans la gouvernance mondiale et la résolution des conflits. L’Espagne courtise activement les investissements chinois dans les batteries : en Navarre, le gouvernement régional pousse le fabricant Hithium à investir dans une usine de cellules qui, si le projet aboutit, pourrait créer jusqu’à 700 emplois selon les autorités locales. Le scepticisme persiste toutefois à Bruxelles : le bilan chinois en matière de création d’emplois industriels en Europe reste modeste, les investissements s’étant souvent concentrés sur l’acquisition d’entreprises existantes plutôt que sur des projets entièrement nouveaux.

Le fabricant chinois de batteries CATL construit actuellement une usine en Espagne en partenariat avec le constructeur européen Stellantis, même si les syndicats doutent que le projet s’accompagne de transferts de technologie significatifs. Jusqu’à présent, la position espagnole n’a pas nui à l’image du pays au sein de l’Union ; des signes de compréhension et de soutien mutuels ont même été observés entre Sánchez et von der Leyen.

Malgré toutes ses offensives de charme, Madrid insiste : l’Espagne n’a pas l’intention de devenir « la nouvelle Hongrie ». Le régime de Viktor Orbán passait pour l’allié le plus proche de la Chine au sein de l’Union, compliquant souvent les efforts d’unité européenne. Entre 2013 et 2023, Pékin a tissé des liens avec la Hongrie et plusieurs États d’Europe centrale et orientale à coups de projets d’infrastructure, de promesses d’investissement et du cadre « 16+1 ». Dans la pratique, seule la Hongrie en a tiré un avantage substantiel : les investissements directs chinois y ont atteint 5,28 milliards d’euros en 2024, soit 51 % du total des investissements étrangers du pays.

La politique chinoise d’Orbán s’est heurtée à la volonté de l’Union de renforcer le contrôle des investissements, sur fond de craintes croissantes, partout en Europe, que les investissements industriels chinois n’alimentent suppressions d’emplois et fermetures d’entreprises. Depuis la victoire du chef de l’opposition Péter Magyar, Budapest pourrait progressivement aligner sa politique chinoise sur celle de l’Union, même si les projets d’investissement existants devraient se maintenir, la Hongrie offrant un accès au vaste marché européen. Le nouveau gouvernement a déjà ouvert des enquêtes, aux niveaux local et national, sur deux usines de véhicules électriques et de batteries détenues par des entreprises chinoises : BYD à Szeged et CATL à Debrecen. Mais les alternatives aux IDE chinois restent rares en Hongrie et le gouvernement Magyar continuerait donc probablement de considérer ces investissements comme un pilier de la stratégie de croissance et de développement du pays. Dans le même temps, la sortie du pouvoir d’Orbán en Hongrie, une approche paneuropéenne devrait être plus facile à mettre en œuvre.

Le vrai défi est intérieur

La politique de l’Union à l’égard de la Chine est entrée dans une phase décisive alors que l’hypothèse de longue date selon laquelle le marché de consommation européen garantirait automatiquement un levier de pression sur Pékin est remise en question.

Alors que la Chine adopte une posture plus transactionnelle et compétitive, l’Union semble  déterminée à renforcer sa résilience industrielle, sa souveraineté technologique et sa sécurité économique. Si les investissements chinois continuent de susciter de l’intérêt, l’opinion publique à travers l’Europe est divisée. 

Un récent « audit de résilience Europe-Chine » a mis en évidence la complexité des perceptions européennes de la Chine sur les plans économique, politique, sécuritaire et sociétal 3. Un autre sondage a révélé que deux tiers des Allemands interrogés ont une opinion défavorable de la Chine 4.

Les prochaines négociations commerciales entre l’Union et la Chine s’annoncent sans aucun doute difficiles.

Jusqu’à présent, la Chine a privilégié les relations bilatérales avec les différents États membres plutôt que l’engagement institutionnel avec Bruxelles, manifestant ainsi sa frustration face aux politiques commerciales de plus en plus défensives. Il semble que l’Allemagne, la France, l’Italie et la Pologne s’orientent vers une approche plus équilibrée et unifiée, tandis que des pays comme les Pays-Bas et la Suède continuent de s’aligner étroitement sur les objectifs généraux européens. Mais en matière de commerce, il n’y a pas d’autre acteur que la Commission, dont le mandat consiste clairement à gérer ces questions. 

Le véritable défi pour l’Europe est de savoir si elle peut concilier sécurité économique et regain de compétitivité, protéger les secteurs stratégiques lorsque cela s’avère nécessaire (infrastructures, technologie), tout en attirant des investissements sur la base de la réciprocité et en reconstruisant les capacités d’innovation et les capacités industrielles nécessaires pour faire face à la Chine en position de force.

Peut-être la véritable question concerne-t-elle l’Union elle-même : plutôt que de réagir aux offensives commerciales de la Chine – ou des États-Unis –, est-elle capable de remédier à ses propres insuffisances industrielles ? L’Union ne se contente plus de s’appuyer sur la taille de son marché de consommation comme moyen de pression, et elle n’est pas non plus disposée à accepter une relation dans laquelle les exportations chinoises progressent tandis que la capacité industrielle européenne s’érode. 

Les mesures défensives peuvent permettre de gagner du temps, mais elles ne suffiront pas si l’Europe ne s’attaque pas également aux questions de productivité, de coûts énergétiques, de financement de l’innovation, des marchés des capitaux et de la coordination industrielle. 

Un changement fondamental de la compétitivité européenne est indispensable. 

Cela nécessitera d’accélérer les procédures d’autorisation, de mieux aligner les investissements publics et privés dans les technologies stratégiques, d’étendre les initiatives de reconversion professionnelle pour pallier les pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs de la fabrication de pointe et de l’ingénierie, et, de manière générale, d’adopter une position pragmatique. 

De telles mesures n’empêcheront pas la Chine de continuer à gagner des parts de marché dans les exportations mondiales. Elles permettront plutôt de renforcer la base industrielle de l’Europe, d’améliorer ses capacités technologiques et de renforcer sa capacité à rivaliser à armes plus égales.

Le défi auquel l’Union est confrontée ne consiste donc pas simplement à se défendre contre les pressions économiques extérieures, mais à entreprendre les réformes structurelles nécessaires pour rétablir sa compétitivité à long terme 5.

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03.07.2026 à 17:03

Le plan de Friedrich Merz pour faire repartir l’Allemagne

Ramona Bloj

Pour répondre au défi chinois et à la politique interne, Berlin abandonne plusieurs tabous de son modèle économique.

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Texte intégral (7951 mots)

Après l’« automne des réformes » de 2025, qui avait largement déçu les observateurs, et une croissance économique autour de zéro pour la troisième année consécutive, le gouvernement allemand présente, en 2026, un paquet législatif estival visant à libérer l’économie des contraintes qui pèsent sur elle 6.

Réforme des retraites, de l’impôt sur le revenu, du droit du travail, de l’assurance chômage, politique d’investissements, réduction de la bureaucratie, numérisation : le gouvernement fédéral, qui a frôlé la crise terminale au printemps, met en scène son activité et son accord sur différentes mesures économiques dans des domaines variés.

Les petits et moyens revenus devraient bénéficier de plusieurs mesures allégeant la charge de l’impôt sur le revenu, avec différentes exemptions fiscales en faveur des familles. En revanche, les hauts revenus seront plus fortement mis à contribution. Une « taxe sur les riches » (en réalité une tranche supplémentaire de l’impôt sur le revenu) sera instaurée pour les revenus imposables supérieurs à 280 000 euros. À l’inverse, certaines mesures désavantagent les artisans dont les travaux seront moins déductibles des impôts de leurs clients, ainsi que les actifs occupant des « mini-jobs » qui verront leur imposition augmenter.

Le paquet de mesures prévoit également des modifications en matière de droit du travail, notamment l’élargissement de la durée légale du contrat à durée déterminée à quatre ans au lieu de deux ans actuellement. Parmi les mesures les plus discutées de ce paquet de réforme, les conditions d’obtention d’un arrêt maladie seront nettement durcies. Un salarié devra désormais présenter un certificat d’incapacité de travail dès le premier jour (contre trois jours actuellement) et ne pourra donc plus se déclarer lui-même en arrêt par téléphone. Le chancelier Merz a plusieurs fois déploré le nombre élevé d’arrêts de travail en Allemagne. L’accord prévoit également un renforcement de la lutte contre la fraude sociale. En ce qui concerne les accords d’entreprise ou de branche, le gouvernement souhaite permettre des accords moins contraignants en matière de durée de travail pour les entreprises évoluant dans le secteur de l’intelligence artificielle. 

Dans la lignée de l’accord de coalition, le gouvernement annonce également une réduction significative de la bureaucratie, avec la suppression massive d’obligations légales ou réglementaires pesant sur les entreprises. Cependant, le projet de loi allemand adopte parfois des accents protectionnistes, notamment lorsqu’il s’agit de défendre les industries clefs. Le gouvernement allemand met en avant ces mesures au nom de la souveraineté économique et numérique. 

Écho au projet du groupe parlementaire CDU/CSU présenté au printemps dernier, qui souhaitait une simplification radicale de la législation européenne, le projet de loi prévoit également une suppression drastique des obligations légales des entreprises, à l’exception de quelques domaines liés aux droits humains et sociaux. Enfin, le gouvernement annonce une réduction de 8 % des effectifs de l’administration, rendue possible par la numérisation.

Ce paquet de mesures est clairement libéral et s’inscrit dans une politique de l’offre assumée. Comme le répète Friedrich Merz dans ses discours, la relance de l’économie est la première priorité de son gouvernement, alors que l’Allemagne entre dans une troisième année consécutive de stagnation. Si le SPD peut présenter l’aspect fiscal de cette réforme comme une mesure sociale de redistribution en faveur des classes populaires et moyennes, la CDU/CSU la présente comme un choc de simplification nécessaire pour relancer l’économie. 

Dans le contexte d’élections législatives à l’automne dans deux Länder de l’Est (Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie occidentale), où le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) est proche d’obtenir une majorité absolue des sièges, le gouvernement fédéral ne peut plus se permettre de donner l’image d’un pouvoir incapable d’agir.

Un programme pour la croissance et l’emploi

Nous vivons dans une époque de changements. De nombreux citoyennes et citoyens se font du souci pour l’avenir, pour leur travail et pour la sécurité du pays. La révolution technologique et le changement démographique accélèrent le processus. Les guerres et la dégradation des relations commerciales dans le monde augmentent la pression extérieure. L’Allemagne peut s’appuyer sur ses forces mais ne peut pas s’accrocher au passé. Nous devons maintenant identifier et saisir les opportunités avec détermination et nous tourner vers l’avenir. La coalition gouvernementale composée de la CDU/CSU et du SPD ouvriront la voie pour cela. Nous voulons générer de la croissance, garantir l’emploi et renforcer la cohésion en Allemagne. C’est pourquoi la coalition s’est mise d’accord sur 34 mesures dans un paquet global et équitable. Nous allégeons les contraintes bureaucratiques pour les citoyennes et citoyens tout comme pour les entreprises, nous renforçons la compétitivité et agissons dans le respect de l’équilibre social. 

Nous souhaitons que nos enfants puissent eux aussi profiter de la prospérité et du progrès, et que les générations les plus âgées puissent profiter des fruits de leur travail. C’est une question de justice. C’est pourquoi la sauvegarde de notre système de santé et de retraite est au cœur de nos efforts de réforme. 

Notre système est social et encourage la participation et la codécision, mais il exige aussi l’engagement et la responsabilité individuelle. Nous ne laissons personne de côté mais nous voulons aller de l’avant.

Retraites

1 — La commission sur l’assurance retraite s’est consacrée avec une grande expertise à un des projets de réforme les plus complexes de notre époque et a accompli un travail remarquable. Le rapport de la commission ouvre des perspectives pour notre modèle social, pour la compétitivité de l’Allemagne mais aussi pour la société dans son ensemble. Nous allons mettre en œuvre les recommandations dans un paquet législatif. Ce dernier sera adopté d’ici la fin 2026 au Bundestag. 

Le régime allemand des retraites repose sur trois systèmes distincts : Il s’agit de la retraite de base ou « assurance retraite légale » (Gesetzliche Rentenversicherung), de l’assurance retraite d’entreprise (Betriebliche Rentenversicherung) et de la prévoyance privée (Private Altersvorsorge). Les deux derniers fonctionnent déjà sur le principe de la capitalisation. La réforme des retraites présentée en juin par la commission d’experts prévoit notamment qu’une part croissante des cotisations du régime de base, qui repose actuellement entièrement sur le principe de la répartition, soit désormais investie sur les marchés financiers. Cette réforme, qui s’inspire explicitement du modèle suédois, doit concerner à terme 2 % des cotisations versées, qui iront abonder un fonds d’État. Ces investissements seront en partie financés par des prélèvements sur les employeurs, qui pourraient réclamer ailleurs des allègements fiscaux. Par ailleurs, les personnes relevant actuellement de régimes spéciaux (fonctionnaires, indépendants, députés) devront cotiser au régime général. Enfin, la commission recommande de revoir l’âge légal de départ, qui pourrait être fixé en fonction de l’espérance de vie de chaque classe d’âge à partir de 2031 7

Fiscalité

2 — La coalition allège la charge fiscale des citoyennes et citoyens à partir du 1er janvier 2027 au titre de l’impôt sur le revenu. L’allègement sera obtenu grâce à l’augmentation de l’abattement de base (Grundfreibeitrag), l’augmentation de l’abattement fiscal pour enfant à charge (Kinderfreibeitrag), l’augmentation des allocations familiales (Kindergeld), un relèvement de l’abattement forfaitaire pour les salariés et un aplatissement de la deuxième tranche de progression, qui est accompagnée d’un déplacement vers le haut de la tranche d’impôt maximal. Cet allègement est conçu pour profiter davantage aux familles avec enfants. Ainsi, la coalition facilite de manière ciblée le quotidien des familles.

À compter de 2028, une famille de travailleurs actifs avec deux enfants et un revenu imposable de 60 000 euros verra sa charge fiscale allégée de 600 euros par an par rapport à aujourd’hui. Le volume des allègements fiscaux se monte à environ 10 milliards d’euros par an. 

Les pertes de recettes fiscales pour les Länder et les communes qui dépassent le relèvement exigé par la constitution de l’abattement de base et de l’abattement pour enfant à charge seront compensées par l’État fédéral, déduction faite des recettes supplémentaires pour les Länder et les communes issues des autres mesures fiscales. 

Le financement de ces mesures est réalisé par le changement suivant de ‘l’impôt sur les riches’ (Reichensteuer) : à hauteur de 45 % à partir d’un revenu imposable de 250 000 euros et à hauteur de 47 % à partir d’un revenu imposable de 280 000 euros. 

Le taux d’imposition forfaitaire pour les « mini-jobs » sera relevé de deux à cinq pourcents. En 2027 et 2028, une rétrocession des bénéfices à hauteur de 500 millions d’euros par an sera effectuée auprès de la Kreditanstalt für Wiederaufbau. La déductibilité fiscale des travaux d’artisans sera réduite de 20 % à 15 % (c’est à dire de 1200 euros maximum à 900 euros maximum par an).

Les « mini-jobs » sont des emplois dont la rémunération mensuelle ne dépasse pas 603 euros ou dont la durée de travail ne dépasse pas 70 jours par année civile. En l’absence de cotisations sociales, les « mini-jobs » n’offrent aucune protection sociale. Généralisés en Allemagne par la réforme du marché du travail dite Hartz II en 2003, ils employaient au premier trimestre 2026 environ 6,6 millions de personnes 8

Marché du travail

3 — Notre but est de stabiliser les cotisations à l’assurance chômage et de garantir durablement la capacité d’action de l’agence fédérale pour le travail (Bundesangentur für Arbeit, BfA). 

4 — En ce qui concerne la prime pour le travail le dimanche et les jours fériés bénéficiant d’un traitement fiscal favorable, les plafonds prévus à l’article 3b de la loi allemande relative à l’impôt sur le revenu (Einkommenssteuergesetz, EStG) seront relevés au 1er janvier 2027 pour un salaire horaire allant jusqu’à 75 euros ; parallèlement, la prime exonérée d’impôt sera entièrement exonérée de cotisations dans le cadre d’une convention collective.

5 — Pour les salariés embauchés jusqu’au 31 décembre 2030, un contrat à durée déterminée sans motif objectif sera possible pour une durée maximale de 48 mois, renouvelable jusqu’à six fois. À cet égard, une nouvelle embauche initiale auprès du même employeur sera également possible.

6 — Pour les hauts revenus, nous introduirons, à compter du 1er janvier 2027, une disposition analogue à celle applicable aux porteurs de risques dans le secteur financier, qui permettra, pour les revenus annuels supérieurs à 1,75 fois le plafond de l’assurance vieillesse obligatoire (Gesetzliche Rentenversicherung, GRV), la résiliation du contrat de travail avec option d’indemnité de départ.

Cette somme représente 69 750 euros par an en 2026.

7 — Afin de rendre plus attrayante la transition rapide d’un emploi à un autre, les indemnités de licenciement bénéficient d’un traitement fiscal privilégié lorsque le salarié reprend rapidement une nouvelle activité professionnelle. L’avantage fiscal est d’autant plus important que la reprise d’un nouvel emploi est rapide.

8 — L’Agence fédérale pour le travail (BfA) joue un rôle central dans les transitions professionnelles en période de transformation. Grâce à l’orientation professionnelle tout au long de la vie active, aux plateformes de transition sur le marché du travail en tant qu’instrument réglementaire prévu par le titre 3 du code des affaires sociales (SGB III) et aux formations « d’emploi à emploi » correspondantes, le chômage est évité et la transition d’un emploi à un autre est facilitée. Grâce à de nouveaux outils – tels que l’expérimentation d’une perspective d’emploi et le renforcement de la promotion de la formation continue au sein des « sociétés de transition » –, l’Agence fédérale pour l’emploi peut encore mieux accompagner la transformation et soutenir les personnes concernées de manière ciblée.

9 — Nous développons un programme « Deuxième chance », dont l’objectif est de réduire considérablement le nombre de jeunes sans diplôme de fin d’études et de jeunes sans diplôme de formation professionnelle. Dans un deuxième temps, nous souhaitons réformer le dispositif d’éducation et de participation (Bildungs- und Teilhabepaket, BuT) afin qu’aucun jeune ne reste sans diplôme de fin d’études.

10 — Les autres propositions de la Commission sur la réforme de l’État-providence (Kommission zur Sozialstaatreform, KSR) seront mises en œuvre dès que possible, comme le propose la Commission. Cela inclut également le modèle relatif aux « taux de retrait des prestations » visant à améliorer les incitations à l’emploi.

11 — L’arrêt de travail par téléphone est supprimé et la délivrance frauduleuse d’un certificat d’incapacité de travail, au sens de l’article 278 du Code pénal (StGB), est sanctionnée plus sévèrement. Nous instaurons l’obligation de présenter un certificat d’incapacité de travail dès le premier jour de la maladie ainsi qu’une « garantie de rendez-vous chez les médecins spécialistes » dans le cadre de la mise en œuvre de la loi sur le médecin traitant. De plus, nous mettons en place un programme de prévention des infarctus réglementé par la loi.

Actuellement, un salarié allemand peut se déclarer en arrêt maladie par téléphone, une attestation n’étant nécessaire qu’à partir du troisième jour d’arrêt. Le chancelier Friedrich Merz a à plusieurs reprises regretté que le nombre de jours d’arrêt maladie en Allemagne soit trop élevé. Selon l’une des principales caisses d’assurance maladie (AOK), le nombre moyen de jours d’arrêt maladie par an s’élève à 23, un chiffre en augmentation depuis 2017 (19 jours), mais qui s’explique également par l’introduction d’un formulaire en ligne facilitant l’agrégation des données par les caisses. L’introduction du certificat médical dès le premier jour est saluée par les organisations patronales, mais critiquée par les syndicats et les ordres des médecins, qui craignent que leurs cabinets soient désormais surchargés de patients, alors que la pénurie de personnel est déjà très aiguë.

Croissance et équité

12 — Renforcement des technologies d’avenir : nous soutiendrons résolument les secteurs d’avenir, notamment le secteur automobile, l’industrie chimique et pharmaceutique, les technologies propres (Clean Tech), l’économie circulaire, la construction mécanique, la production de cellules de batterie et de semi-conducteurs, ainsi que l’ensemble du domaine de l’intelligence artificielle.

À cette fin, nous encouragerons les innovations « Made in Germany », telles que le développement de la conduite autonome, par exemple en simplifiant les règles d’immatriculation et en mettant en place des régions pilotes pour la conduite autonome. Les projets de centres de données doivent présenter un intérêt pour les communes locales. En raison du système de taxe professionnelle, celles-ci ne tirent pratiquement aucun bénéfice de l’implantation d’un centre de données. Il est donc nécessaire de mettre en place une réglementation qui définisse les critères de répartition de l’assiette de la taxe professionnelle pour les centres de données, en alternative au cas standard.

13 — Le ministère fédéral du Travail et des Affaires sociales (BMAS) et le ministère fédéral de l’Intérieur (BMI) présenteront dès juillet 2026 un plan d’action visant à lutter contre l’abus des prestations sociales, comprenant des mesures législatives et réglementaires qui seront mises en œuvre d’ici fin 2026. Ces mesures prévoient un échange de données aussi complet que possible entre toutes les autorités compétentes (notamment les services sociaux, les services des étrangers, les services d’état civil, les services fiscaux, les services de sécurité et les services de l’urbanisme, ainsi que les caisses d’assurance maladie et d’assurance dépendance, des notifications push émanant du Registre central des étrangers à l’intention des autorités chargées des prestations en cas de faits justifiant une restriction des prestations, ainsi qu’une consultation des données auprès de l’Office fédéral central des impôts lors des déclarations auprès du service d’état civil), un recours à la notion de « séjour légal » plutôt qu’à celle de « séjour habituel » pour les prestations sociales après cinq ans à l’article 7, paragraphe 1, au titre II du Code de la sécurité sociale (SGB II) ainsi qu’à l’article 23, paragraphe 3, au titre XII du Code de la sécurité sociale (SGB XII), une exclusion du droit aux prestations des titres II et XII du Code de la sécurité sociale (SGB II/XII) pour les personnes recherchées par mandat d’arrêt, une obligation pour les fournisseurs d’énergie de renseigner les autorités chargées des prestations sur les autres lieux de résidence et les relations clients, ainsi que des modifications de la loi sur la libre circulation (FreizügigkeitsG) et de la législation relative à l’Union européenne.

14 — Une protection des données moderne au service de la croissance : nous simplifions la réglementation nationale en matière de protection des données et exploitons systématiquement toutes les marges de manœuvre offertes par le règlement général sur la protection des données (RGPD). Au niveau européen, nous souhaitons que les activités non commerciales (par exemple au sein d’associations), les petites et moyennes entreprises ainsi que les traitements de données à faible risque (par exemple les listes de clients d’artisans) soient exclus du champ d’application du RGPD. Afin d’assurer une plus grande clarté juridique et une interprétation uniforme, un Code des données sera créé ; en tant que cadre réglementaire cohérent, il harmonisera et simplifiera le droit des données dans la mesure où cela est approprié, tout en garantissant la protection des données et en favorisant leur utilisation. Les procédures relatives à la protection des données seront considérablement allégées, et les structures de contrôle simplifiées et regroupées (notamment par la concentration des compétences auprès du délégué fédéral à la protection des données et la liberté d’information, BfDI). Nous inscrivons la Conférence sur la protection des données (Datenschutzkonferenz, DSK) dans la loi afin d’élaborer des normes communes. Dans les petites et moyennes entreprises, nous souhaitons réduire le nombre de délégués à la protection des données au sein des entreprises.

15 — Fonds pour l’Allemagne (Deutschlandfonds) : la coalition va développer le Fonds pour l’Allemagne pour en faire un instrument de participation stratégique et le renforcer en y ajoutant une dimension de résilience. Pour ce faire, il s’agit de mobiliser autant de capitaux privés que possible. Il s’agit notamment de renforcer les investissements dans les domaines de l’approvisionnement en matières premières et des infrastructures énergétiques. Le Fonds allemand deviendra ainsi un pilier de notre politique de sécurité économique. Grâce à des participations systématiques et à des objectifs stratégiques, les jeunes entreprises, les petites et moyennes entreprises ainsi que les entreprises communales devraient également en bénéficier.

Le Deutschlandfonds est un fonds souverain créé en 2025 et abondé à hauteur de 30 milliards d’euros par l’État fédéral avec l’objectif de mobiliser du capital privé autour de grands projets d’infrastructure, des PME et du capital risque pour les start-ups 9.

16 — Accélération de la planification des réseaux de distribution : les progrès et la viabilité financière de la transition énergétique dépendent de manière décisive du développement des réseaux. Énergies renouvelables et systèmes de stockage, installations industrielles, centres de données, infrastructures de recharge, pompes à chaleur : tous doivent être raccordés au réseau électrique. L’accélération du développement des réseaux de distribution, en particulier, est donc cruciale. D’ici la fin de l’année, nous lancerons un ensemble de mesures en faveur des réseaux de distribution afin d’accélérer leur extension, de faire progresser leur modernisation et leur numérisation, et d’améliorer les possibilités de financement. L’objectif est de réduire de moitié le délai de réalisation des projets de réseau. Nous voulons mieux exploiter les réseaux existants et, grâce au paquet européen sur les réseaux (« EU Grids Package »), accélérer encore les procédures d’autorisation, assouplir et accélérer les procédures d’approbation des plans, rationaliser les procédures d’évaluation des incidences sur l’environnement et créer la possibilité de fixer des dates butoirs claires.

Nous souhaitons par ailleurs accélérer la numérisation des réseaux. Nous affinons les objectifs relatifs au déploiement des compteurs intelligents : d’ici fin 2030, le déploiement devra être achevé à plus de 90 % pour tous les points de mesure concernés. Pour les clients qui ne sont pas concernés par ce déploiement obligatoire, nous mettons en place un « compteur intelligent allégé » (Smart Meter Light) à moindre coût, qui leur permettra d’optimiser leur facture d’électricité de manière économique et sécurisée sur le plan cybernétique. Toutes les données importantes relatives à l’extension du réseau, à sa charge et aux capacités de raccordement seront mises à disposition de manière standardisée sur une plateforme centrale. Nous souhaitons renforcer la coopération entre les gestionnaires de réseau, par exemple en mettant en place des mesures incitatives pour qu’ils développent conjointement un logiciel selon le principe « un pour tous » et le rendent disponible dans toute l’Allemagne. Nous offrons une garantie de raccordement aux entreprises industrielles : celles-ci se verront attribuer un délai précis avant la date à laquelle leur site sera raccordé au réseau électrique avec la capacité requise.

17 — Commerce extérieur et défense commerciale : nous élaborons une nouvelle stratégie en matière de commerce extérieur qui, en étroite collaboration avec nos partenaires européens, renforce la politique commerciale commune et s’adapte à un monde multipolaire. 

L’Europe tire profit d’un commerce mondial ouvert et équitable. C’est pourquoi le gouvernement fédéral s’engage en faveur de la conclusion de nouveaux accords commerciaux et d’investissement, ainsi que de l’harmonisation des accords existants. La diversification de nos relations commerciales renforce également notre sécurité économique.

Pour cela, il est nécessaire de mettre en place une protection solide contre la concurrence déloyale, notamment grâce à une application plus rapide et à l’échelle sectorielle des mesures antidumping et antisubventions au niveau européen. Il faut empêcher efficacement tout contournement de ces mesures de protection et lutter contre les disparités et les déséquilibres géoéconomiques. Afin de garantir la souveraineté économique, nous estimons nécessaire d’imposer, au cas par cas, des obligations de transfert de technologie pour les investissements non européens provenant de certains pays tiers dans des secteurs stratégiques définis et dans les infrastructures critiques.

Le gouvernement allemand rejoint ainsi les positions défendues par la France au Conseil européen, notamment en ce qui concerne les pratiques concurrentielles chinoises.

Afin de renforcer la demande et la résilience européennes en cette période d’instabilité géopolitique, le gouvernement fédéral s’engage en outre en faveur d’une adoption rapide de l’Industrial Accelerator Act sous une forme adaptée. Nous soutenons, dans des domaines stratégiques définis, l’introduction de règles de préférence européenne en matière d’aides publiques. Dans les domaines d’importance stratégique, des commandes publiques garanties (l’État comme client clé) et des mesures de protection de l’investissement doivent avoir un effet de soutien, par exemple pour renforcer notre souveraineté numérique.

18 — Construction de logements : une société de construction de logements abordables (Wohnungsbaugesellschaft für bezahlbares Wohnen, WBG) sera créée. L’objectif est de construire davantage de logements dans le segment des prix abordables, là où le marché immobilier ne fournit pas, à long terme, suffisamment de logements abordables. La WBG devra soutenir la construction de logements sociaux ainsi que le développement industriel de la construction en série, et intervenir en particulier dans les régions où il existe une pénurie avérée de logements. 

Selon une enquête réalisée pour l’Union allemande des locataires (Deutscher Mieterbund) en janvier 2026, la pénurie est évaluée à 1,4 million de logements au niveau national 10.

Nous supprimerons en outre, à compter du 1er janvier 2027, les réserves de fonds propres nationales supplémentaires pour les crédits immobiliers, libérant ainsi des moyens financiers supplémentaires considérables pour le financement de la construction de logements par les banques allemandes.

Afin de ne pas mettre en péril la construction de logements privés, une loi fédérale prévoira que la nationalisation des parcs de logements locatifs privés par le biais de lois de socialisation au niveau des Länder ne sera plus possible.

En 2021, une votation populaire intitulée « exproprier Deutsche Wohnen & Co » a eu lieu à l’échelle du Land de Berlin, portée par une initiative citoyenne de locataires et soutenue par le parti de gauche Die Linke. Malgré son succès avec 57 % des suffrages exprimés, la loi a fait face au veto de la CDU berlinoise 11.

19 — Nous demanderons aux parties signataires des conventions collectives des secteurs particulièrement touchés par la crise actuelle de proposer au gouvernement fédéral, dans le cadre d’un dialogue sectoriel d’ici mi-octobre 2026, des mesures concrètes visant à renforcer la compétitivité et la résilience de leur secteur respectif. Cela vaut en particulier pour l’industrie automobile et l’industrie chimique, ainsi que pour la sidérurgie et la construction mécanique.

20 — Dérogations aux dispositions légales, partenaires sociaux et cogestion dans le domaine de l’IA : nous demanderons aux parties signataires des conventions collectives de proposer, dans le cadre d’un dialogue entre elles d’ici mi-octobre 2026, au gouvernement fédéral, des domaines réglementaires concrets dans lesquels des dispositions dérogatoires aux lois en vigueur, par exemple en matière de droit du travail (notamment en ce qui concerne les contrats à durée déterminée pour motif objectif ou la sécurité et la santé au travail) ou de droit des sociétés (par exemple les obligations de reporting ou de diligence), puissent être adoptées par des accords entre les partenaires sociaux.

Afin d’aider les entreprises à mettre en œuvre l’IA dans leur pratique quotidienne et de préserver les emplois dans le cadre de la transformation numérique, nous voulons veiller à ce que les logiciels et leurs mises à jour, ainsi que les mises à niveau des équipements techniques, puissent être introduits plus facilement et plus rapidement, dans le respect des droits de cogestion du comité d’entreprise. C’est pourquoi nous demanderons aux partenaires sociaux d’élaborer également des propositions visant à faciliter la coopération dans ce domaine grâce à des dispositions appropriées, notamment en matière de droit de l’organisation du travail. 

21 — Il sera mis fin à la possibilité de contourner le droit allemand à la cogestion en recourant à ce que l’on appelle les « Sociétés Européennes de provision » (Vorrat-SE). Dans le cadre des discussions sur l’introduction d’une nouvelle forme de société à l’échelle de l’Union (28e régime), le gouvernement fédéral s’engage fermement à ce que la protection de la cogestion dans les entreprises ne soit pas remise en cause.

22 — Les agences locales pour l’emploi seront tenues d’utiliser des interfaces informatiques et de procéder à l’échange de données.

23 — En cette période de hausse du chômage, nous limiterons, à compter du 1er janvier 2027, le quota d’immigration dit « des Balkans occidentaux » à 25 000 personnes par an, comme le prévoit l’accord de coalition.

En juin 2026, 2,9 millions de personnes sont au chômage en Allemagne, soit un taux de 6,2 % 12

24 — L’allongement des horaires d’ouverture le dimanche pour les boulangeries, les pâtisseries et les bibliothèques, convenu dans l’accord de coalition, entrera en vigueur le 1er janvier 2027.

Réduction de la bureaucratie

25 — Suppression des obligations de déclaration et de documentation : nous adopterons une loi d’allègement des obligations de déclaration, qui supprimera de manière générale les obligations légales de déclaration auprès des autorités publiques. Seules seront maintenues les obligations dont la nécessité particulière sera explicitement justifiée par le ministère concerné dans le cadre de la législation relative à la loi d’allègement des obligations de déclaration (renversement de la charge de la preuve) ou celles qui, sur la base d’une justification appropriée, seront désignées comme restant applicables dans les règlements du ministère fédéral compétent. La loi prévoit à cet effet une habilitation réglementaire correspondante.

Selon une enquête de 2024 de l’Institut de recherche en économie IFO pour la Chambre de commerce et d’industrie de Munich, la bureaucratie coûterait jusqu’à 146 milliards d’euros par an à l’Allemagne en rendements non réalisés 13.

Pour toute future législation, les nouvelles obligations de déclaration devront en principe être évitées (« frein aux obligations de déclaration »). Les ministères examineront toutes les obligations de documentation qui ne relèvent pas de l’Union européenne ou de la Loi fondamentale, avec pour objectif, dans un premier temps, de supprimer au moins une de ces obligations sur quatre dans un délai de 12 mois. Nous n’abaisserons pas pour autant les normes relevant des domaines des droits de l’homme, des droits civils, des droits des consommateurs, des droits des travailleurs ou de la lutte contre la fraude fiscale.

26 — Suppression de l’obligation de désigner des délégués au sein des entreprises : une fois le niveau de protection atteint, les fonctions de délégués au sein des entreprises dont la désignation ne repose pas sur des exigences de l’UE seront supprimées. La responsabilité du respect des exigences de fond incombera davantage aux entreprises, ce qui s’accompagnera de sanctions sévères en cas d’infraction.

27 — Extension de la présomption d’autorisation : dans la loi fédérale sur la procédure administrative, la présomption d’autorisation est établie comme règle générale. Les demandes sont automatiquement considérées comme approuvées quatre mois après la réception du dossier complet, à moins que l’autorité compétente ne signale un besoin particulier d’examen. Les exceptions doivent être justifiées séparément dans les lois sectorielles concernées. Dans la mesure où cela s’avère judicieux, la présomption d’autorisation est combinée à une présomption de conformité au dossier au profit des demandeurs, notamment dans le cas des demandes de renouvellement. Parallèlement, nous invitons les Länder à réviser également leurs lois sur la procédure administrative. L’entrée en vigueur complète est prévue pour le 31 décembre 2027.

28 — Nous voulons soulager le contribuable de charges inutiles et simplifier le dépôt de la déclaration d’impôts. À cette fin, les ministres des Finances de l’État fédéral et des Länder mènent des échanges intensifs et élaborent des propositions communes. Sur cette base, le gouvernement fédéral regroupera d’ici à l’automne 2026, dans une loi sur la simplification fiscale, des propositions visant à simplifier la fiscalité, à améliorer le modèle optionnel et à accélérer les procédures. Dans un premier temps, la coalition mettra en place une déclaration d’impôt numérique préremplie automatiquement et imposera aux services fiscaux l’obligation d’attribuer un numéro d’identification fiscale aux entreprises dans un délai maximal de quatre semaines. En outre, afin de simplifier et d’automatiser les processus, ainsi que de mieux prévenir les erreurs et lutter contre les abus, le numéro d’identification fiscale pourra à l’avenir être utilisé et traité sans restriction par les organismes de sécurité sociale. Nous mettrons en œuvre la modification législative nécessaire à cette utilisation d’ici au 1er janvier 2027.

29 — Nous mettrons en œuvre la directive européenne sur les chaînes d’approvisionnement (Corporate Sustainability Due Diligence, CSDD) telle quelle. Légalement, à l’automne 2026, le champ d’application sera limité aux entreprises comptant au moins 5 000 salariés et dont le chiffre d’affaires net annuel mondial dépasse 1,5 milliard d’euros ; les obligations de diligence seront définies en fonction des risques et les obligations d’information et de vérification, notamment à l’égard des fournisseurs de taille plus modeste et indirects, s’appuieront sur des informations disponibles à un coût raisonnable.

Le niveau de protection des droits de l’homme sera notamment garanti par la nouvelle édition d’un Plan d’action national (Nationaler Aktionsplan) « Économie et droits de l’homme » 2026-2031, ambitieux et conçu pour faciliter la vie des entreprises. La mise en œuvre relèvera de la compétence du ministère fédéral du travail et des affaires sociales (BMAS).

30 — Surveillance axée sur les risques : nous allégerons la charge pesant sur les entreprises, l’administration et les citoyens en réduisant considérablement les obligations de déclaration. À cette fin, nous mettrons également en œuvre une application systématique de l’approche fondée sur les risques et une simplification des contrôles étatiques par l’administration fédérale (règles de contrôle par sondage, seuils de minima, forfaits). En contrepartie, les infractions seront sanctionnées plus sévèrement qu’auparavant (droit du commerce, droit pénal fiscal).

31 — Il convient d’accroître le rendement de la numérisation dans toutes les administrations. À cet égard, l’objectif d’une réduction systématique de 8 % des effectifs s’applique en principe à toutes les administrations fédérales et à l’administration fédérale indirecte. Cette réduction de 8 % ne fera l’objet que d’exceptions très limitées, par exemple pour les infrastructures critiques et les autorités chargées de la sécurité. Toutefois, même dans ces domaines, les économies doivent porter sur les frais administratifs (frais généraux) ; l’exécution des missions ne doit pas être affectée.

32 — Cette exigence s’applique à l’administration fédérale indirecte dans la mesure où l’État fédéral exerce une influence sur le budget de l’autorité ou de l’institution concernée ou lui alloue des crédits budgétaires. Les réductions d’effectifs devraient s’accompagner d’efforts de modernisation au sein de l’administration fédérale, par exemple la centralisation des tâches, l’assouplissement du droit relatif à la carrière des fonctionnaires fédéraux ainsi que l’examen de la mise en place d’un système budgétaire axé sur les objectifs et les résultats. Toutes les autorités sur lesquelles l’État fédéral peut exercer une influence directe examinent, dans le cadre d’une analyse critique des missions, dans quelle mesure elles peuvent recourir à des services partagés (par exemple en matière de gestion du personnel) et dans quelle mesure des fusions et des suppressions d’autorités sectorielles sont possibles.

Nous allons poursuivre le développement de la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgestz, IFG) tout en préservant le droit d’accès aux informations officielles et en concertation avec le délégué fédéral à la protection des données et la liberté d’information (BfDI), afin de l’adapter aux défis actuels. Nous rendrons cette loi complexe plus compréhensible et plus transparente pour les citoyennes et citoyens. À l’avenir, nous souhaitons concentrer les droits d’accès à l’information sur les personnes physiques qui ont un intérêt légitime à obtenir ces informations et qui ne peuvent y accéder par le biais d’autres réglementations. Dans ce cadre, nous examinerons s’il convient de limiter le cercle des personnes concernées aux Allemands et aux citoyens de l’Union européenne résidant en Allemagne. Nous voulons protéger nos employés contre les hostilités et les menaces en masquant leurs noms. Dans un contexte de menaces complexes, tant internes qu’externes, nous souhaitons renforcer la résilience de l’État et mieux prendre en compte les besoins particuliers de certains domaines en matière de protection, tels que les infrastructures critiques, la lutte contre l’espionnage, la lutte contre le terrorisme ou encore la recherche scientifique. Nous adapterons les redevances prévues par la loi sur la liberté de l’information (IFG) conformément au principe de couverture des coûts 14.

Adoptée sous le premier mandat d’Angela Merkel en 2005, la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgesetz) permet à chaque citoyen d’accéder aux informations détenues par l’État fédéral. Les associations, les personnes physiques ou morales peuvent en principe demander l’accès à l’ensemble des données ou dossiers, à l’exception des informations classifiées. Cette loi a permis de dévoiler plusieurs affaires de détournement de subventions et a globalement amélioré la transparence de la vie publique en Allemagne. Cependant, au nom de la résilience de l’État, de la protection des infrastructures et de la défense contre le terrorisme ou l’espionnage, le projet de loi du gouvernement allemand prévoit que seules les personnes physiques ayant un « intérêt légitime » puissent déposer de telles demandes d’information, ce qui fait craindre aux ONG et aux groupes d’investigation un recul de la liberté d’informer. Dans un communiqué, Transparency International a condamné la « suppression de facto du droit de demander des informations ». En outre, la communication des données sera rendue payante et réservée aux citoyens de l’Union européenne 15

Adoptée sous le premier mandat d’Angela Merkel en 2005, la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgesetz) permet à chaque citoyen d’accéder aux informations détenues par l’État fédéral. Les associations, les personnes physiques ou morales peuvent en principe demander l’accès à l’ensemble des données ou dossiers, à l’exception des informations classifiées. Cette loi a permis de dévoiler plusieurs affaires de détournement de subventions et a globalement amélioré la transparence de la vie publique en Allemagne. Cependant, au nom de la résilience de l’État, de la protection des infrastructures et de la défense contre le terrorisme ou l’espionnage, le projet de loi du gouvernement allemand prévoit que seules les personnes physiques ayant un « intérêt légitime » peuvent déposer de telles demandes d’information, ce qui fait craindre aux ONG et aux groupes d’investigation un recul de la liberté d’informer. Dans un communiqué, Transparency International a condamné la « suppression de facto du droit de demander des informations ». En outre, la communication des données sera rendue payante et réservée aux citoyens de l’Union européenne. 

33 — Réforme de la réglementation relative aux installations soumises à surveillance : il est désormais renoncé aux autorisations administratives préalables à la mise en service et en cas de modifications ayant une incidence sur la sécurité des installations soumises à surveillance. Les économies annuelles pour les entreprises s’élèvent à environ 4,6 millions d’euros.

Révision de l’obligation de contrôle des installations électriques prévue dans les prescriptions 3 et 4 de l’Assurance allemande des accidents du travail (Deutsche Gesetzliche Unfallsversicherung, DGUV) : Dans le cadre de l’autogestion, et donc en dehors de la compétence directe du gouvernement fédéral, la fusion des prescriptions 3 et 4 de la DGUV est poursuivie de manière cohérente et, en particulier, l’obligation de contrôle des installations et équipements électriques est révisée et simplifiée. Du point de vue du gouvernement fédéral, cela représente un potentiel d’allègement annuel pour l’économie et l’administration d’environ 720 millions d’euros par an.

Amélioration de l’échange de données entre l’État fédéral, les organismes d’assurance accidents (Unfallsversicherungsträgern, UVT) et les Länder : la coopération et l’échange de données entre l’État fédéral, les Länder et les UVT sont améliorés. Renforcement des contrôles par les autorités de contrôle (y compris les opérations ciblées) : le ministère du travail et des affaires sociales (BMAS) s’engage en particulier en faveur de contrôles réguliers et interinstitutionnels en matière de sécurité et de santé au travail.

34 — Comme prévu dans l’accord de coalition, l’obligation de la forme écrite pour les contrats à durée déterminée sera supprimée au 1er janvier 2027.

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01.07.2026 à 10:49

La stratégie de l’État connecteur est en train de faire gagner le Maroc

Louis Puel

Dans les bouleversements de la nouvelle mondialisation, Rabat transforme sa position d’interface entre l’Europe, l’Afrique et la Chine en levier de croissance.

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Texte intégral (12783 mots)

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Retrouvez cet article dans sa version anglaise sur le site du Policy Center for the New South.

Le Maroc offre un exemple éclairant parmi les pays à revenu intermédiaire, dans un contexte marqué par une fragmentation croissante de l’environnement international, une croissance mondiale atone et un ralentissement de la convergence. Depuis 2022, sa trajectoire se distingue par une certaine robustesse, avec un rythme d’expansion supérieur à celui des autres économies de même catégorie. Dépassant de 1,3 point sa tendance historique, l’activité non agricole progresse ainsi en moyenne de 4,4 % depuis 2022, puis de 4,8 % à partir de 2024. Cette dynamique permet au pays de se remettre progressivement des pertes de production héritées de la pandémie.

Cette reprise repose principalement sur l’accumulation du capital, portée par un effort public d’ampleur et un taux d’investissement qui devrait avoisiner 30 % du PIB. Toutefois, elle met en évidence une tension classique des cycles tirés par l’investissement : leur contenu élevé en importations limite les effets d’entraînement internes et pèse sur les équilibres externes. Les exportations nettes contribuent ainsi négativement à la croissance, malgré la bonne tenue des secteurs exportateurs. Paradoxalement, un environnement international pourtant instable s’est révélé favorable. Le Maroc tire parti de la recomposition des chaînes de valeur mondiales, qui renforce son attractivité pour de nouveaux investissements directs étrangers, notamment chinois. Par ailleurs, la résilience des transferts de la diaspora et l’amélioration des termes de l’échange ont produit un effet revenu favorable, soutenant la demande domestique.

La principale question réside désormais dans la soutenabilité de cette trajectoire. Pour maintenir ce rythme, le Maroc devra convertir l’impulsion de la dépense publique en investissement privé et en gains de productivité, afin d’accompagner une transformation structurelle encore inachevée. Celle-ci devra aussi être repensée à la lumière du potentiel démontré de certaines activités tertiaires échangeables, dont le rôle pourrait compléter les leviers manufacturiers traditionnels. À défaut, la reprise actuelle pourrait rester une simple phase d’expansion conjoncturelle.

Introduction

À l’échelle mondiale, les trajectoires de croissance se différencient plus nettement entre régions et catégories de revenu. Si l’économie mondiale a évité une rupture durable de l’activité après le choc pandémique, le processus de normalisation qui a suivi a rapidement révélé une réalité plus contrastée : les pays n’ont pas retrouvé leur trajectoire pré-crise avec la même intensité, ni avec les mêmes marges de manœuvre. La croissance reste faible au regard des normes historiques, tandis que le rattrapage des pays à revenu intermédiaire et faible par rapport aux économies avancées s’effectue désormais plus lentement, ce qui contribue à creuser les écarts de développement. 16. L’après-Covid marque ainsi une phase de différenciation accrue entre économies, sous l’effet des transformations profondes de l’environnement mondial. Au cœur de ces tensions, on observe d’abord une fragmentation productive, à laquelle s’ajoute une fragmentation financière plus graduelle, qui constitue néanmoins une contrainte pour les économies en développement. Sur le plan productif, les incertitudes géopolitiques et la recomposition des chaînes de valeur ravivent l’arbitrage entre efficacité et résilience, avec des signaux croissants de géo-fragmentation et de réallocation productive 17. Sur le plan financier, la fragmentation se manifeste par une remise en question graduelle de certains repères du système monétaire international, comme l’illustre notamment le recul tendanciel de la part du dollar dans les réserves de change mondiales. Dans ce contexte moins porteur, les moteurs classiques qui avaient soutenu certaines économies apparaissent moins puissants et plus incertains. Le défi reste donc de dynamiser l’activité économique, mais dans un environnement où les conditions de rattrapage sont devenues plus exigeantes.

Ce constat interpelle directement les pays à revenu intermédiaire, engagés dans la préservation d’un rythme de croissance suffisamment robuste.

C’est dans ce cadre que la trajectoire du Maroc mérite une attention particulière. Le pays présente à la fois un profil et un parcours singuliers : économie à revenu intermédiaire située à l’interface de l’Europe et de l’Afrique, non dépendante des ressources naturelles, relativement diversifiée, fondamentalement ancrée sur l’économie mondiale et caractérisée par une empreinte encore importante du secteur public dans l’activité économique. Sur les deux dernières décennies, outre les crises de portée mondiale, il a été traversé par plusieurs chocs régionaux ou idiosyncratiques d’envergure : les répercussions du printemps arabe, le séisme d’Al Haouz et, plus largement, la montée des contraintes climatiques pesant directement sur l’activité. Au terme de cette séquence, il s’est toutefois révélé globalement résilient, combinant une expansion raisonnablement modérée, une gestion macroéconomique prudente et une insertion marquée dans les chaînes de valeur mondiales.

L’après-Covid constitue une nouvelle épreuve pour le Maroc. Cet article en examine la performance économique récente, à travers ses ressorts domestiques et ses soutiens externes, pour en évaluer la portée : le mouvement observé depuis la pandémie relève-t-il d’un simple rebond conjoncturel, ou de l’amorce d’une consolidation durable ? Cette question renvoie aux conditions de soutenabilité de la trajectoire marocaine, une expérience qui peut nourrir une réflexion plus large sur les marges de manœuvre des économies à revenu intermédiaire.

Performance économique : reprise vigoureuse, comparativement élevée et qui projette l’économie nationale vers la résorption des pertes liées à la crise pandémique

La reprise post-Covid de l’économie marocaine a été vigoureuse, avec des performances supérieures à celles de la période pré-pandémique. Après le choc récessionniste de 2020, des interrogations avaient émergé quant à la capacité du pays à retrouver son sentier de croissance, compte tenu de l’ampleur de la crise et de ses effets potentiellement persistants. Or, après la contraction de 2020 et le rebond de 2021, la croissance non agricole s’est établie à une moyenne de 4,4 % depuis 2022, et devrait se stabiliser à ce niveau à l’horizon 2027 18. Cette performance dépasse de 1,3 point la moyenne pré-Covid et se rapproche des niveaux élevés des années 2000.

En comparaison internationale, le Maroc surpasse la moyenne des pays de niveau comparable. Entre 2022 et 2025, son PIB par habitant a augmenté de 2,7 % par an en moyenne, soit 0,8 point de plus que dans ces derniers. Sur cette période, la tendance à la convergence semble s’être inversée à l’échelle mondiale : les économies à revenu élevé ont surperformé les autres, creusant les inégalités entre pays 19

Performance de l’économie marocaine entre 2000 et 2019

Le Maroc a enregistré ses taux de croissance les plus élevés durant la période 2000-2008, avant que ce modèle ne montre des signes d’essoufflement. Après une décennie 1990 marquée par une activité morose, le pays s’est inscrit dans une trajectoire favorable, avec des taux avoisinant 4,5 % en moyenne, et 4,9 % pour les activités non agricoles. Cette dynamique reflète la combinaison de facteurs internes et externes favorables.

Elle repose notamment sur un effort d’investissement soutenu, en particulier de la part des autorités publiques, qui a permis de porter le ratio de la formation brute de capital fixe (FBCF) au PIB de 24,6 % à 31 % sur la période. La consommation privée y a également contribué de manière significative, portée par des revalorisations du salaire minimum dans un contexte d’inflation modérée. Parallèlement, le crédit a accompagné l’expansion de la demande domestique, avec une croissance de 7,5 % en moyenne annuelle. Le contexte international, lui aussi favorable, a renforcé cette dynamique, à travers la progression des transferts des MRE et une hausse marquée des IDE 20. Avec la crise financière de 2008, la croissance a non seulement ralenti, mais s’est durablement installée à un régime inférieur.

Entre 2008 et 2019, la croissance économique a perdu 1,5 point, pour s’établir autour d’une moyenne de 3,3 %, traduisant un ajustement d’un modèle reposant principalement sur la demande domestique. Les déséquilibres, internes et externes, se sont nettement dégradés, le déficit budgétaire atteignant 6,6 % en 2012, tandis que le solde du compte courant s’est établi la même année à -9,9 % du PIB. Le retour à une trajectoire plus soutenable a nécessité un resserrement de la demande domestique, notamment à travers une contraction de l’investissement public. En effet, la baisse de la contribution du facteur capital à la création de richesse explique en grande partie cet ajustement de la croissance, en particulier celle du capital non informatique 21. Par ailleurs, le partenaire européen, fortement affecté par la crise, a réduit la demande externe ce qui s’est répercuté sur l’activité économique. Dans ce contexte, la croissance s’est durablement stabilisée autour de 3,3 %.

Les sources de la croissance

Contribution de la demande : une reprise portée par l’investissement public, au prix d’un creusement des déséquilibres externes

La formation brute du capital fixe (FBCF) a joué un rôle clé dans la reprise post-Covid, avec une contribution moyenne de près de 2 points de croissance par an entre 2022 et 2026, soit environ 50 % de la croissance moyenne sur la période. L’investissement se positionne à nouveau comme un relais de la reprise post-Covid. En effet, la contribution de la FBCF à la croissance s’est nettement renforcée, particulièrement à partir de 2023 pour atteindre le niveau le plus élevé en 2025, soit 3.7 points de croissance, après 3 points en 2024. Ces niveaux historiquement élevés, devraient porter le taux d’investissement à près de 30 % du PIB en 2025 et 2026 22, un niveau qui reste relativement élevé en comparaison à des pays de revenu similaire.

La dynamique de la FBCF a été portée en grande partie par l’investissement public, notamment celui des Établissements et Entreprises Publics (EEP) 23. Cet effort s’est nettement accéléré à partir de 2023 dans une logique à la fois contracyclique et de rattrapage post-crise, où l’investissement public (au sens des finances publiques) devrait se stabiliser autour de 19 % du PIB 24 sur la période 2025–2026, si l’investissement public post-Covid a été initialement dominé par le Budget Général de l’État, une inflexion s’opère à partir de 2024 au profit des EEPs, en ligne avec la tendance structurelle qui prévalait avant la crise sanitaire. Cette recomposition vise à limiter le recours direct aux ressources du Trésor pour financer les grands projets 25, et mobiliser davantage l’expertise des EEP dans la mise en œuvre effective d’investissements relevant directement de leur champ d’intervention.

La consommation finale des ménages constitue le deuxième contributeur à cette reprise, à hauteur de 2 points par an en moyenne, soit environ 42 % de la croissance sur la période. La contribution de la consommation privée à la croissance s’est consolidée au fil des années, après le choc inflationniste de 2021 et 2022. Elle s’est révélée vulnérable à l’épisode inflationniste, où le taux d’évolution de l’indice des prix à la consommation a atteint 6,3 % en moyenne sur cette période, ce qui a pesé sur le pouvoir d’achat des ménages et réduit leur demande. Avec l’apaisement des tensions à partir de 2023, la demande des ménages a retrouvé sa dynamique, permettant à la consommation finale des ménages de contribuer en moyenne à hauteur de près de 1,7 point à la croissance annuelle entre 2022 et 2026, soit environ 42 % de la croissance moyenne sur la période.

Le corollaire d’une expansion de la demande domestique, notamment de l’investissement, est une contribution négative des exportations nettes à la croissance, en lien avec les importations de biens d’équipement. L’accroissement de l’investissement s’est accompagné mécaniquement d’une hausse des importations de biens d’équipement et de matériaux de construction, creusant le déficit du compte courant. Ce dernier s’est établi à environ −3,5 % du PIB en 2024 26, après un redressement notable en 2021–2022 lié à la contraction des importations et à la reprise des transferts des MRE. Les phases d’accélération de l’investissement s’accompagnent généralement d’une contribution négative des exportations nettes à la croissance, qui a atteint en moyenne -1,7 points sur la période 2022–2026. Cette évolution intervient alors même que les secteurs exportateurs ont enregistré des performances favorables ces dernières années. Ce schéma interroge l’efficacité du multiplicateur budgétaire de la dépense publique, dans un contexte de fuites importantes vers l’extérieur.

Multiplicateur budgétaire : quels enseignements pour le Maroc ?

L’économie marocaine se caractérise par une empreinte publique encore fortement présente dans l’activité. La dépense ordinaire du Trésor s’élève à 23 % du PIB, tandis que l’investissement public, au sens des finances publiques, atteint 19 % du PIB en 2025. Il est ainsi essentiel d’apprécier dans quelle mesure l’effort budgétaire se transmet à la dynamique économique, et d’en mesurer l’ampleur à court et long terme, afin de distinguer une impulsion temporaire d’un effet plus durable.

Le multiplicateur budgétaire mesure le gain de PIB généré par une unité supplémentaire de dépense publique. L’estimation des multiplicateurs budgétaires repose sur des données trimestrielles couvrant la période 2004T1–2024T4 pour l’activité non agricole. Elle est conduite à partir d’un modèle VAR structurel (SVAR) identifié selon l’approche de Blanchard et Perotti. Les données relatives aux dépenses publiques totales, aux dépenses d’investissement et aux recettes ordinaires proviennent du ministère de l’Économie et des Finances, tandis que les données du PIB non agricole sont issues du Haut-Commissariat au Plan. Son estimation fait ressortir un multiplicateur de court terme de 0,3 pour les dépenses publiques totales et de 0,7 pour l’investissement public 27. 

Ces résultats s’inscrivent dans la littérature internationale. Dans les économies émergentes, les multiplicateurs des dépenses publiques totales apparaissent généralement faibles et hétérogènes, souvent compris entre 0 et 0,5 à court terme, bien qu’ils puissent être plus élevés selon la conjoncture macroéconomique, le régime de change et la qualité des institutions. Dans les économies avancées, les estimations tendent à être plus élevées, généralement proches de l’unité ou légèrement inférieures. Ces ordres de grandeur doivent toutefois être interprétés avec prudence, car ils dépendent des méthodologies d’estimation retenues, des horizons considérés et de la nature des chocs identifiés 28.

Cet écart s’explique notamment par une ouverture commerciale plus forte dans les économies émergentes, des marchés financiers moins profonds, des primes de risque plus élevées et une capacité d’exécution budgétaire parfois plus limitée 29

Les travaux récents montrent également que, dans les économies émergentes, les effets de la relance budgétaire tendent à s’aplanir après environ un an, reflétant l’épuisement progressif de l’impulsion initiale lorsque le relais privé demeure insuffisant 30.

La littérature souligne également que le multiplicateur de l’investissement public est généralement supérieur au multiplicateur global. Au-delà de son effet de soutien à la demande à court terme, l’investissement public améliore les infrastructures, la productivité et peut stimuler l’investissement privé lorsque les contraintes financières restent contenues 31.

Contribution de l’offre : les principaux relais de la reprise s’avèrent le tourisme et, à partir de 2024, la construction.

Le secteur tertiaire est le principal moteur de la croissance sur l’ensemble de la période 2022-2026, avec une contribution moyenne de près de 3,1 points par an, soit environ 80 % de la moyenne sur cette période. Si côté demande, l’investissement demeure le principal vecteur de la reprise, sa traduction côté offre se manifeste principalement par le dynamisme des activités tertiaires. Cette configuration suggère que les projets d’investissement, notamment en infrastructures, génèrent des effets d’entraînement qui passent également par les services d’accompagnement, notamment le commerce de gros, transport, logistique, ingénierie, finance, et certaines activités non marchandes. De plus, la bonne tenue des activités tertiaires a contribué également à cette dynamique. Le secteur du tourisme (le pays a accueilli près de 20 millions de touristes en 2025), a fait grimper sa part dans le PIB à 7,3 % en 2024, contre 6,8 % en 2019 32. Au-delà d’un simple effet de rattrapage post-Covid, cette performance traduit un gain relatif d’attractivité dans un contexte où le tourisme mondial peine à retrouver ses niveaux d’avant crise Covid. Comparée aux pays de la région, la performance du secteur national dépasse celle observée au Moyen-Orient (+ 5,7 % en moyenne annuelle) et en Afrique du Nord (+ 4,1 %).

L’activité secondaire affiche une contribution modérée à la croissance entre 2022 et 2026, avec une contribution moyenne de près de 0,8 point à la croissance annuelle, soit environ 19 % de la croissance moyenne sur la période 33. Cette contribution marque toutefois une inflexion significative à partir du troisième trimestre 2023, atteignant en moyenne 1,1 point de pourcentage jusqu’au quatrième trimestre de 2025. Ce rebond est principalement imputable aux activités de la construction — portées par les grands chantiers d’infrastructure — et des industries extractives 34.

Le secteur primaire marque une contribution négative à la croissance, avec une contribution moyenne de près de -0,8 point à la croissance annuelle sur la période 2022-2026. En effet, la valeur ajoutée agricole oscille autour d’un même palier stationnaire depuis 2014, avec un taux de croissance moyen estimé à seulement 1,1 %. Cette stagnation traduit la capacité limitée du secteur à générer des gains de productivité soutenus dans un environnement marqué par la récurrence des épisodes de sécheresse et une pression croissante sur les ressources en eau. La variabilité des précipitations, combinée à l’épuisement progressif des nappes phréatiques dans plusieurs régions, réduit les possibilités d’intensification productive et pèse sur les décisions d’investissement agricole 35. Les fluctuations de l’activité agricole ne se limitent pas uniquement à leur impact direct sur la valeur ajoutée primaire : elles se diffusent à l’ensemble de l’économie à travers les revenus ruraux, l’emploi et la demande intérieure, contribuant à accentuer la variabilité de la croissance globale 36.

Rôle des facteurs externes dans la reprise : un contexte plutôt favorable pour l’économie marocaine

La reconfiguration des chaînes de valeur mondiales a conforté la position stratégique du Maroc aux yeux des investisseurs internationaux, notamment chinois, dans les nouveaux secteurs porteurs. La pandémie, les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine et la recherche de sécurité d’approvisionnement ont conduit les entreprises multinationales à diversifier leurs bases productives et le Maroc figure parmi les pays les mieux placés pour en bénéficier 37

Le redressement des IDE, notamment chinois, en est la preuve. Les flux nets d’IDE ont représenté environ 1 % du PIB en 2024, puis 1,8 % en 2025, contre 0,7 % en 2023. Parmi ces investissements, on trouve la « Gigafactory Gotion » à Kénitra pour la production de batteries électriques, d’un montant pouvant atteindre 6,5 milliards de dollars à terme, ainsi que l’usine de matériaux pour batteries de « CNGR Advanced Material » à Jorf Lasfar, représentant un investissement de 2 milliards de dollars. Cette progression suggère que l’environnement international, bien qu’incertain, s’était révélé relativement favorable au positionnement du Maroc comme plateforme industrielle et exportatrice. Elle traduit également une perception positive du pays comme destination capable d’offrir stabilité macroéconomique, accès préférentiel aux marchés et base manufacturière compétitive.

La répartition sectorielle des IDE révèle ainsi une transformation structurelle significative. En termes de flux nets, l’industrie manufacturière a représenté 44,7 % du total reçu en 2024, contre 21,4 % en 2020. Plus particulièrement, la part de l’automobile est passée de 7,3 % en 2020 à 13,7 % en 2024, tandis que celle des équipements électriques a progressé de 0,6 % à 13,3 %. Si les partenaires classiques ont conservé leur rôle structurant, les capitaux chinois dans les branches liées aux batteries, aux composants électriques, aux activités liées à la mobilité électrique et à l’hydrogène vert 38, ont gagné en importance.

La crédibilité macroéconomique du Maroc a conforté la confiance des investisseurs et s’est traduite par une détente graduelle du risque souverain perçu par les marchés. Le recul du contrat d’échange sur le risque de défaut souverain (CDS) à 10 ans du Maroc a traduit une amélioration de la perception du risque pays, tandis que la solidité des réserves de change a constitué un ancrage important de la stabilité extérieure. En parallèle, la réforme graduelle du régime de change et l’amélioration progressive de la situation budgétaire ont renforcé la capacité de l’économie marocaine à absorber les chocs externes 39. Ces évolutions ont contribué à rassurer les investisseurs dans un environnement où la stabilité macroéconomique est devenue un critère central dans les décisions d’implantation industrielle. 

Les transferts des Marocains résidant à l’étranger et l’amélioration des termes de l’échange ont renforcé les équilibres extérieurs et soutenu la demande intérieure. En sus des IDE, les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont constitué une source importante de devises et un soutien à la demande intérieure. Leur résilience pendant et après la pandémie a contribué à stabiliser les revenus des ménages et à amortir les chocs externes, principalement via le canal de la consommation, qui absorbe environ 75 % des montants transférés, contre 15 % orientés vers l’épargne et seulement 10 % vers l’investissement, essentiellement immobilier 40

Parallèlement, l’amélioration des termes de l’échange à partir de 2023 a soutenu la reprise en allégeant la facture extérieure et en modérant les pressions inflationnistes importées. Elle a également généré un effet revenu positif, dans la mesure où une hausse des termes de l’échange accroît le revenu réel d’une économie ouverte en renforçant son pouvoir d’achat extérieur 41.

Ce contexte externe globalement favorable est toutefois désormais nuancé par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, dont les effets se transmettent à l’économie marocaine à travers les termes de l’échange et les conditions de financement. Depuis le déclenchement de la guerre fin février, les prix de l’énergie ont augmenté de l’ordre de 50 % à 60 % à fin avril, entraînant un renchérissement de la facture d’importation et un risque de ravivement de l’inflation domestique. En parallèle, le renchérissement des cours du phosphate et des fertilisants, composantes majeures des exportations nationales, constitue un facteur d’amortissement partiel. Sur le plan financier, les CDS souverains à 10 ans ont rapidement réagi au lendemain du choc, avant de revenir vers leurs niveaux d’avant-crise, signalant une stabilisation de la prime de risque externe. Les tensions apparaissent en revanche plus persistantes sur le marché domestique, où les taux des bons du Trésor sur le marché secondaire semblent déjà intégrer l’anticipation de besoins de financement additionnels et demeurent supérieurs à leurs niveaux d’avant-guerre, en particulier sur les maturités longues 42. In fine, la décision du gouvernement d’ouvrir des crédits supplémentaires de l’ordre de 20 milliards de dirhams, soit près de 1,873 milliard d’euros, montant très proche des ressources nécessaires pour amortir la transmission de la hausse des cours des hydrocarbures aux prix domestiques 43, suggère une pression additionnelle sur les finances publiques avoisinant 1 % du PIB en 2026.

L’économie marocaine peut-elle maintenir ce rythme de croissance ?

Le maintien d’un rythme de croissance aussi élevé suppose un effort d’investissement durablement soutenu, dont la soutenabilité se heurte à trois limites : les contraintes d’endettement, la baisse des rendements marginaux du capital et les faiblesses structurelles du secteur privé domestique. Pour un pays à revenu intermédiaire comme le Maroc, le défi n’est donc pas seulement de préserver une performance de croissance favorable, mais de transformer cette dynamique en trajectoire intensive, davantage portée par l’investissement privé, l’innovation et les gains de productivité. Il s’agit donc de chercher à entretenir ce rythme de croissance au-delà du cycle actuel d’investissement. Dès lors, une telle dynamique se heurte à une double contrainte : d’une part, l’existence d’un plafond implicite d’endettement, qui limite la capacité à prolonger ce rythme d’accumulation du capital et, d’autre part, la question du rendement de ces investissements, dont l’efficacité marginale tend à décroître. En effet, une part significative de la dynamique récente d’investissement, portée par les différentes déclinaisons du secteur public, repose sur un recours à l’endettement, principalement bancaire (plus de la moitié du financement), complété par des émissions obligataires domestiques et, de manière plus marginale, par des financements externes concessionnels 44. D’autre part, l’efficacité de l’investissement au Maroc demeure problématique, en dépit du rattrapage réalisé en matière d’infrastructures physiques, aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif. L’ICOR 45 a montré des signes de détérioration au fil des années : il est passé d’environ 6,0 en moyenne sur 2000-2007 à 11,5 sur 2008-2019, avant de se situer à 8,8 en moyenne entre 2022 et 2025. Ce phénomène de capital-intensification à rendements décroissants est d’ailleurs empiriquement documenté : Abbad montre qu’une accumulation du stock de capital de 5,9 % par an suffisait, entre 2001 et 2007, à générer une croissance moyenne du PIB de 5,1 % 46, alors qu’entre 2008 et 2014, il a fallu porter ce rythme à 6,4 % pour n’obtenir qu’une croissance de 4,2 %. 

Le régime de croissance marocain peut ainsi être qualifié d’extensif, reposant sur l’augmentation des facteurs de production, plutôt qu’intensif, c’est-à-dire tiré par des gains de productivité globale des facteurs (PGF). Cette dégradation de l’efficience de l’investissement n’est pas dissociable des faiblesses structurelles du secteur privé domestique, qui en constituent l’un des principaux ressorts explicatifs. En effet, l’accès limité au crédit, aggravé par l’éviction exercée par le financement public, pénalise en premier lieu les PME, qui subissent par ailleurs une concurrence déloyale du secteur informel et des distorsions fiscales en leur défaveur. L’efficience de l’investissement reste faible en raison d’une spécialisation dans des secteurs à faible valeur ajoutée, d’une productivité stagnante malgré la croissance des entreprises, et d’un écosystème d’innovation sous-développé qui limite l’absorption des technologies étrangères 47. Par ailleurs, une concentration récente observée dans les dépenses d’investissement des EEP en faveur des régions les plus riches depuis 2021, pourrait être un facteur agissant sur l’efficience de l’investissement public au Maroc.

Le principal défi de l’économie marocaine réside dans la capacité de l’investissement public à générer des effets d’entraînement sur celui privé et, in fine, sur la productivité. L’expérience des années 2000 a montré que la dépendance à l’investissement public atteint ses limites en l’absence de relais et d’un engagement accru du secteur privé. Dans le contexte actuel, cette question revêt une importance particulière, où la soutenabilité du rythme de croissance actuel dépend de la capacité de cet investissement public à catalyser l’investissement privé et à générer des gains de productivité, autrement dit à jouer un rôle de complément et non de substitut à l’initiative privée. En l’absence de tels mécanismes de diffusion, la croissance serait appelée à s’ajuster vers un palier inférieur, davantage aligné sur les taux de croissance de la période pré-Covid. Bien que les statistiques officielles ne fournissent pas une ventilation précise, les estimations disponibles suggèrent que le secteur public est à l’œuvre de la moitié, et peut-être des deux tiers de l’investissement total. Cette composition pourrait peser sur la productivité, à travers trois mécanismes distincts : une faible sélectivité des projets publics, un effet d’éviction sur le crédit au secteur privé, et une présence étatique qui pourrait distordre le fonctionnement des marchés et décourager l’émergence d’acteurs privés plus productifs 48

Financement du secteur public et effet d’éviction

L’évolution du crédit bancaire au Maroc fait apparaître deux séquences principales : une expansion soutenue entre 2000 et 2007, suivie d’un ralentissement et d’une normalisation à partir de 2008. Par agent institutionnel, cette évolution n’est pas uniforme et soulève la question des ressources allouées au secteur privé, surtout en période de pression accrue sur les finances publiques et d’un possible déplacement du financement bancaire vers le secteur public.

Entre 2000 et 2007, la croissance du crédit est portée par les ménages et les sociétés non financières, la contribution du secteur public demeurant marginale. À partir de 2008, cette structure se modifie : la contribution des sociétés non financières s’érode progressivement à partir de 2011, tandis que celle du secteur public gagne en importance de manière continue. Sur la période 2020–2025, cette nouvelle configuration se consolide. La contribution du secteur public reste élevée sur l’ensemble de la période et structure la dynamique du crédit. Les sociétés non financières enregistrent un renforcement temporaire de leur contribution entre 2020 et 2023. Tandis qu’en fin de période, la contribution des ménages se redresse.

L’effet d’éviction désigne ainsi le mécanisme par lequel une expansion du financement public mobilise les ressources financières domestiques au détriment du secteur privé, affectant l’investissement et, plus largement, les conditions de financement de l’économie.

Afin de tester empiriquement la présence d’un tel effet pour le cas du Maroc, nous estimons un modèle reliant les besoins de financement du secteur public aux conditions de financement du secteur privé 49. Les données relatives au crédit bancaire, aux taux d’intérêt et aux taux des bons du Trésor proviennent de Bank Al-Maghrib, les données d’inflation du Fonds monétaire international, et les estimations de l’output gap reposent sur les données du Haut-Commissariat au Plan. Les résultats indiquent l’existence d’un effet d’éviction financière : à l’horizon de quatre trimestres, un choc de financement public entraîne une réduction de la croissance du crédit privé de 1,24 point de pourcentage (soit −0,66 unité monétaire en termes cumulés), effet qui s’amplifie à moyen terme pour atteindre 2,31 points de pourcentage à l’horizon de 12 trimestres (soit −1,23 unité monétaire).

Ces résultats sont cohérents avec la littérature empirique, qui confirme l’existence d’un effet négatif dont l’ampleur varie selon les contextes institutionnel et financier.

Empiriquement, il est difficile d’appréhender et d’analyser l’ampleur de l’effet d’éviction au regard de la complexité des mécanismes de transmission et, parfois, de l’absence de données pertinentes pour évaluer son ampleur. Toutefois, certaines approximations mettant en relation les besoins de financement du secteur public, notamment par la dette, le déficit ou les créances du système bancaire sur l’État, et les conditions de financement du secteur privé, généralement appréhendées à travers l’investissement privé, mesuré par la formation brute de capital fixe, ainsi que le crédit bancaire au secteur privé, qui constitue un canal central de financement externe dans les économies à intermédiation bancaire dominante 50.

Dans ce cadre, l’effet d’éviction pourrait passer par le bilan des banques. Une augmentation du financement public domestique conduirait à une réallocation des portefeuilles bancaires vers les titres publics, perçus comme des actifs sûrs et liquides, au détriment du crédit au secteur privé 51. Une hausse de l’exposition des banques à la dette publique est associée à une réduction de la croissance du crédit privé de l’ordre de 0,5 à 3 points de pourcentage 52. Dans les économies émergentes, une unité monétaire supplémentaire de financement public domestique peut entraîner une contraction du crédit privé comprise entre 1,00 et 1,50 unité 53.

Ces limites de la complémentarité investissement public-privé renvoient à une contrainte plus profonde : celle de la transformation structurelle inachevée de l’économie marocaine. Durant la période 2001-2023, la PGF a affiché une contribution moyenne négative de -0,3 % à la croissance, contre +0,2 % pour la moyenne des économies émergentes et en développement, un écart qui traduit des inefficiences fondamentales dans l’allocation du capital 54. Plus révélateur, encore, la main-d’œuvre libérée par l’agriculture n’est que faiblement absorbée par le secteur manufacturier, et se dirige principalement vers des activités à faible valeur ajoutée (commerce de détails, activité de réparation, services divers) dont la productivité est inférieure à celle de l’industrie et seulement légèrement supérieure à celle de l’agriculture. Ce déplacement vers le tertiaire reflète également une dynamique préoccupante : la part des secteurs non-échangeables dans la valeur ajoutée totale est passée de 63,9 % en 2000 à 67,1 % en 2023, tandis que celle des secteurs échangeables reculait de 36,1 % à 32,9 %. La majorité de ces activités sont caractérisées par une faible valeur ajoutée et une création d’emplois limitée 55. De plus, les services non-échangeables présentent de faibles liaisons intersectorielles en amont et en aval, limitant leurs effets multiplicateurs sur le reste de l’économie. Autrement dit, la transformation structurelle a peut-être bien eu lieu, mais elle reste inachevée.

Le tourisme et les technologies de l’information et de la communication (TIC) se distinguent au sein d’un tertiaire encore peu productif, invitant à repenser la transformation structurelle au-delà du seul levier manufacturier.

Le tourisme apparaît comme l’un des principaux moteurs de croissance du tertiaire échangeable : sa part dans l’emploi total est passée de 1,7 % en 2000 à 4,0 % en 2023, avec une croissance annuelle moyenne de l’emploi de 4,6 % sur la période, la plus élevée parmi les secteurs échangeables. Les TIC s’imposent quant à elles comme un vecteur complémentaire de montée en gamme : les services de programmation, de conseil informatique et de télécommunications ont contribué en moyenne à hauteur de 2,4 % et 1,6 % à la valeur ajoutée des exportations brutes sur 2010-2020, dépassant respectivement de 1,6 % et 0,7 % les moyennes observées dans les pays de l’OCDE.

Ces dynamiques suggèrent que le tourisme et les services numériques peuvent constituer des relais crédibles de transformation, à condition d’être pensés non comme de simples substituts à l’industrie, mais comme des activités exportables, intensives en emplois et porteuses de gains de productivité — à intégrer comme des relais productifs à part entière, alors que la capacité du seul levier manufacturier à absorber l’emploi et diffuser ces gains apparaît aujourd’hui plus limitée dans les économies en développement 56.

Conclusion

La montée des fragmentations géopolitiques et géoéconomiques constitue un nouveau défi pour les pays en développement, mais elle ouvre également des marges d’opportunité pour les économies capables d’attirer, d’absorber et de valoriser les flux liés à la réorganisation des chaînes de valeur. Dans un contexte de relocalisation partielle des investissements, de diversification des bases productives et de recherche de plateformes stables d’accès à plusieurs marchés, les pays jouant un rôle de connecteurs entre différents espaces économiques peuvent tirer parti des recompositions en cours. Des économies comme le Mexique, la Pologne ou le Vietnam illustrent cette aptitude, qui ne relève pas seulement de la géographie, mais aussi de la qualité des infrastructures, de la stabilité institutionnelle et de la capacité à inscrire les investissements dans un tissu productif local. 

La trajectoire récente du Maroc s’inscrit dans cette perspective. La performance observée depuis 2022, notamment le maintien d’une croissance non agricole supérieure à sa moyenne pré-pandémique, s’appuie sur des acquis importants : proximité avec les marchés européens, infrastructures logistiques, stabilité macroéconomique, consolidation de certaines filières industrielles et amélioration de l’attractivité pour les IDE. Ces éléments renforcent la fonction de connecteur du Maroc et peuvent améliorer les conditions externes de sa croissance. Mais ils ne constituent pas, à eux seuls, une stratégie de croissance. Ils doivent être compris comme un levier, dont les effets dépendront de la capacité de l’économie marocaine à transformer cette position en gains de productivité, en investissement privé et en montée en gamme productive. 

C’est précisément là que se situe l’enjeu central. Les contraintes structurelles qui freinent la montée en régime de l’économie marocaine sont bien identifiées : fonctionnement du marché du travail, qualité du système d’éducation et de formation, politique d’innovation et cadre de développement du secteur privé. Elles doivent rester au cœur de l’action publique, non seulement parce qu’elles conditionnent la libération du potentiel de croissance interne, mais aussi parce qu’elles déterminent la capacité du Maroc à bénéficier pleinement de son nouveau positionnement dans les chaînes de valeur. La connectivité externe et les réformes internes sont donc complémentaires : la première ouvre des opportunités, les secondes permettent de les convertir en croissance durable.

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