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09.10.2026 à 11:07

Pourquoi les élites russes ne se retournent-elles pas contre Poutine ?

Ramona Bloj

Une enquête signée par l’une des analystes les plus subtiles de la Russie contemporaine

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Texte intégral (2567 mots)

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Le 21 février 2022, trois jours avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, Vladimir Poutine avait convoqué une réunion élargie du Conseil de sécurité, retransmise à la télévision. Il s’agissait de décider s’il fallait reconnaître les deux « républiques » séparatistes de l’est de l’Ukraine, Donetsk et Louhansk. Plusieurs participants, estimant que la question était véritablement ouverte, ont appelé à la prudence. Sergueï Narychkine, le chef des services de renseignement extérieurs, a soutenu une proposition visant à accorder à l’Occident « une dernière chance » avant toute reconnaissance. Poutine l’a interrompu. Parlait-il de négociations ou de reconnaissance ? « — Je soutiendrais… — « Je soutiendrais » ou « je soutiens » ? — Je soutiens… — Alors, dites-le franchement : oui ou non ? » Visiblement ébranlé, Narychkine a finalement répondu « Oui » et, dans sa confusion, s’est prononcé en faveur du rattachement des républiques à la Russie plutôt que de leur indépendance. Poutine a laissé échapper un petit rire et l’a interrompu : « Veuillez vous asseoir. Merci. »

Le public russe comme occidental a regardé cette scène et s’est posé la question évidente : pourquoi personne, dans cette salle, n’a empêché la guerre ? La question pourrait toutefois être mal posée, car l’élite russe avait cessé d’être une élite bien avant le début de la guerre. Pour comprendre pourquoi, il faut distinguer deux types de capacités d’action dont disposent ceux qui détiennent le pouvoir, et qui définissent une véritable élite.

Comment l'élite russe a perdu ses deux pouvoirs

Le premier pouvoir est stratégique. Il s’agit de la capacité d’influencer l’orientation de l’État, de faire évoluer une décision avant qu’elle ne soit prise, ou de lui opposer un argument auquel le dirigeant est au moins tenu de répondre. Le second est tactique : la capacité à manœuvrer dans le cadre d’une ligne de conduite déjà tracée, à retarder, à édulcorer, à réinterpréter, à protéger les siens ou à obtenir une contrepartie. La classe dirigeante russe a perdu le premier bien avant 2022, et, comme l’a montré la réunion du Conseil de sécurité, la guerre lui a fait perdre le second.

Alexandra Prokopenko, « De souverains à serviteurs : comment la guerre contre l’Ukraine a redéfini l’élite russe », Hurst, octobre 2026.

Poutine a consacré ses deux premiers mandats à démanteler toutes les tribunes à partir desquelles une élite pouvait s’exprimer politiquement. L’exemple le plus flagrant est celui des gouverneurs régionaux. En 2004, sous prétexte de lutter contre le terrorisme et au mépris d’une décision de la Cour constitutionnelle, le Kremlin a supprimé l’élection des gouverneurs au suffrage direct. Le Conseil de la Fédération, dont les gouverneurs eux-mêmes avaient été écartés peu de temps auparavant et qui était désormais composé de membres désignés par le Kremlin, a approuvé ce changement sans la moindre objection. En l’espace de quelques années, les désaccords entre les régions et le pouvoir central ont disparu, car les gouverneurs nommés ont cessé d’être des hommes politiques pour devenir des administrateurs dont les attributions se limitaient à l’économie régionale.

Le monde des affaires a tiré la même leçon d’une série d’inspections menées par les services de sécurité et les autorités de régulation. L’ancien magnat des médias Vladimir Goussinski et l’oligarque Boris Berezovski ont tous deux quitté le pays au début des années 2000. L’affaire la plus retentissante a été la confiscation des biens et la condamnation à dix ans de prison de l’homme le plus riche de Russie, Mikhaïl Khodorkovski, propriétaire de la compagnie pétrolière Ioukos. Le message a été si bien reçu que, dans les années 2010, il n’était déjà plus nécessaire de le rappeler à qui que ce soit. La propriété restait soumise à la loyauté, et les conflits politiques avaient cédé la place à une rivalité bureaucratique pour attirer l’attention du dirigeant.

L’annexion de la Crimée en 2014 a constitué un véritable test à grande échelle. Des centaines de fonctionnaires ont réorganisé les budgets, créé un ministère chargé des affaires et saisi des biens ukrainiens sans la moindre friction interne. Cinq mois après l’annexion officielle, un vice-Premier ministre (considéré comme libéral) a proposé à un ambassadeur européen une sélection de vins de Crimée. Le diplomate a refusé ; au sein de l’administration, cette proposition a été perçue comme une plaisanterie sans importance.

En février 2022, les hauts responsables de l’économie russe savaient parfaitement pourquoi cette guerre n’avait aucun sens : des centaines de milliards de dollars de réserves placées dans les pays occidentaux, une forte dépendance technologique vis-à-vis des importations et une structure budgétaire fondée sur l’intégration aux marchés mondiaux. Sur ordre de Poutine, les banques et les plus grandes entreprises industrielles ont mené des tests de résistance afin d’évaluer la capacité de l’économie à faire face aux sanctions. Les résultats, selon lesquels une rupture avec l’Occident coûterait plus de 10 % du PIB, ont été transmis au président. Cependant, ces données n’ont jamais servi d’argument contre la guerre. L’espace dans lequel un tel débat aurait pu avoir lieu s’était en effet refermé des années auparavant. 

Ce que l’élite a su préserver jusqu’en 2022, c’est une capacité d’adaptation hors du commun. Privée du droit d’exprimer une opinion politique, elle a compensé en développant un art de la préservation : savoir qui appeler, quel poste au sein d’un conseil d’administration offre une protection, quand se taire et quand payer. Ses membres sont restés dans le système soit par crainte pour eux-mêmes, leurs proches et leurs équipes, soit par manque d’alternative, soit en raison de l’emprise de l’État et des services de sécurité sur leur carrière. La loyauté relève ici d’une stratégie de survie rationnelle, et non d’une adhésion aux ambitions de Poutine ni d’un soutien à sa personne. 

La guerre a bloqué toutes les issues

Du côté de l’État, à l’été 2022, lorsque les entreprises ont commencé à rechigner à donner la priorité aux réparations et aux pièces détachées destinées à une « opération spéciale » qu’elles considéraient comme l’affaire des autres, la Douma a adopté une loi autorisant le gouvernement à contraindre n’importe quelle entreprise, quel que soit son régime de propriété, à accepter des commandes militaires de l’État et à réaffecter ses employés sans leur consentement. Le texte a franchi les trois lectures et les deux chambres en moins d’une semaine, et Poutine l’a promulgué sept jours seulement après son dépôt. Les entreprises n’ont même pas eu le temps de s’y opposer. « Tout pour le front », s’est emporté en privé le directeur d’une entreprise publique : « Mes équipes de réparation sont envoyées au ministère de la Défense, et ensuite on me passe un savon parce que je n’atteins pas les objectifs commerciaux. »

En matière immobilière, le parquet a multiplié les actions en justice afin d’obtenir la restitution d’actifs à l’État, notamment des terrains à Barvikha, le village des datchas du Kremlin situé près de Moscou. La proximité avec les décideurs avait toujours fait office de talisman contre les prédateurs d’entreprises et les services de sécurité. Ce n’est plus le cas : « Que l’on penche d’un côté ou de l’autre, cela ne change plus rien », m’a confié un homme d’affaires classé parmi les vingt premières fortunes du classement Forbes. « Les documents de protection ne servent plus à rien. Avant, il suffisait de nommer un proche de Poutine au conseil d’administration pour être à l’abri. Aujourd’hui, même cela ne vous sauve plus. » Le message, résume-t-il, est clair : le « vieux capital » n’existe plus.

Du côté de l’Occident, la porte de sortie s’est refermée. Les sanctions individuelles n’ont pas monté les capitalistes contre le Kremlin ; elles les ont même rendus plus vulnérables dans leur propre pays et plus dépendants du pouvoir.

Le talent d’adaptation n’a pas disparu. La flotte fantôme, les niches laissées vacantes par les entreprises occidentales qui sont parties, le commerce florissant des intermédiaires — tout cela relève de l’initiative, mais d’une initiative qui s’inscrit dans la ligne imposée, sans jamais s’en écarter.

Pourquoi les sanctions se sont-elles révélées inefficaces pour influencer l'élite russe ?

Les sanctions n’ont pas placé les entreprises et l’élite russes devant le choix entre Moscou d’un côté, et Londres et le lac de Côme de l’autre. En substance, elles leur ont fermé ces deux destinations, c’est-à-dire l’Occident tout entier, et ne leur ont laissé que Moscou. Interdictions de visa, comptes bloqués, avoirs gelés, refus des banques, crainte des saisies : l’argent est rentré en Russie.

Aujourd’hui, 97 % des dépôts des Russes fortunés sont concentrés dans des banques soumises à des sanctions, et cet argent alimente de facto l’économie de guerre. En effet, au bilan d’une banque, les dépôts ont pour contrepartie des crédits ; or, l’octroi de crédits reproduit pour l’essentiel le modèle à deux vitesses de l’économie russe. D’un côté, les marchés publics, liés pour l’essentiel à la guerre, bénéficient de crédits ; de l’autre, tout le reste stagne. Les personnes sanctionnées n’ont donc aucune issue : leur seule stratégie consiste à s’accrocher à ce qu’elles possèdent, c’est-à-dire à redoubler de loyauté. 

Sans ces sanctions individuelles, l’élite vivrait plus confortablement. Mais généralement, les sanctions ont surtout eu un autre effet : en désignant nommément les personnes, elles établissent leur complicité et leur ôtent l’alibi de n’être « que des hommes d’affaires » ou de simples exécutants qui « appuient sur des boutons ». Il est désormais possible d’identifier des personnes précises et les fonctions concrètes qu’elles exercent dans la chaîne de valeur militaire : achats, intermédiation financière, logistique, etc. Il n’en reste pas moins que ces sanctions punissent une position plutôt qu’un comportement. 

Or, aucun de ces mécanismes ne précise comment les personnes visées devraient se comporter pour que les sanctions soient levées ou assouplies. En d’autres termes, lorsque vous êtes inscrit sur une liste et que votre vie quotidienne est restreinte parce que vous siégez au conseil d’administration d’une entreprise publique, aucune mesure susceptible d’améliorer votre situation ne vous est proposée. Vous pouvez vous démener, transférer de l’argent en Ukraine, être poursuivi pour cela en Russie et finir en prison — vous, vos proches, vos collègues —, les sanctions resteront en vigueur : aucun texte ne prévoit leur levée si l’on condamne la guerre et finance l’Ukraine. Des sanctions sans issue constituent une condamnation, et non une incitation. Pour devenir incitative, la politique de sanctions doit donc offrir une alternative. 

Que peut faire l'Europe ?

Premièrement, il ne faut pas rester les bras croisés à attendre une scission au sein de l’élite. Une élite qui a perdu ses deux formes de pouvoir ne proposera pas d’alternative, car elle a structurellement oublié comment s’y prendre. Ceux qui étaient prêts à partir par principe l’ont déjà fait ; ceux qui sont restés ont accusé les dissidents de naïveté ou de déloyauté, renforçant ainsi leur propre attachement au pouvoir.

Deuxièmement, les sanctions individuelles ne constituent pas un moyen de pression sur Poutine, car les personnes visées n’en ont elles-mêmes aucun : « Pour mener un coup d’État, il faut être au palais. Nous n’y sommes pas », m’a confié l’un d’entre eux. Les sanctions ne font qu’accentuer leur dépendance vis-à-vis de Poutine. On peut les considérer comme une punition, mais pas comme un moyen de pression.

Troisièmement, et c’est là que l’Europe entre en jeu, la solution réaliste n’est pas une révolution de palais. Mais après près de cinq ans de guerre, une fatigue écrasante s’est installée dans la société russe, tant au sein de la population que parmi les élites. La loyauté devient de plus en plus difficile à maintenir. Le désir d’en sortir est irrésistible ; mais il n’y a pas d’issue. L’équilibre dont jouissent des systèmes aussi fermés, qui semblent si stables de l’intérieur, ne peut être rompu que de l’extérieur. Un dialogue, et non une négociation, engagé non pas avec le Kremlin, mais avec ceux qui font réellement tourner l’État, à savoir les responsables économiques et les hommes d’affaires, pourrait donner à la classe dirigeante russe l’élan nécessaire pour reconquérir l’autonomie perdue. 

Ce soir-là, le 21 février 2022, Narychkine s’est vu demander de regagner sa place. Tous les participants à la réunion ont compris qu’on lui intimait de garder ses opinions pour lui et de ne pas prendre de risques. Près de cinq ans plus tard, rien, au sein du système, ne peut lui offrir l’occasion de se relever. C’est précisément pour cette raison que l’impulsion doit venir de l’extérieur.

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05.10.2026 à 06:00

« La Chine est en train de tuer le commerce mondial ouvert »

Ramona Bloj

Voici comment l’Europe doit réagir

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Texte intégral (6789 mots)

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Le 11 décembre marquera l’anniversaire de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du Commerce en 2001. Vous avez personnellement mené les négociations de l’accord bilatéral entre l’Union et la Chine en 2000. Vingt-cinq ans plus tard, votre point de vue sur ce moment historique a-t-il changé ?

Mon analyse a changé, mais pas mon choix initial. 

L’erreur n’a pas été l’adhésion de la Chine. L’erreur a été que les États-Unis, l’Union européenne et le Japon n’ont pas renforcé les règles de l’OMC en matière de subventions et d’aides d’État avant l’adhésion de Pékin, par souci de préserver le soutien apporté aux grands champions nationaux tels que Boeing, Airbus ou Toyota.

Il convient de noter un fait peu connu : fin 1999, deux ans avant l’adhésion de la Chine, les membres de l’OMC ont laissé expirer la disposition la plus stricte de l’accord sur les subventions, à savoir la présomption de préjudice grave lorsque les subventions dépassent 5 % de la valeur de la production. 

Si la Chine a payé au prix fort son entrée à l’OMC en plafonnant son tarif moyen à 10 %, moyenne bien inférieure à celle des autres pays émergents, l’affaiblissement de ces disciplines OMC n’a pas permis de contenir l’ampleur du soutien public chinois qui a fortement augmenté depuis 2010. 

Mais au-delà de ces considérations historiques, nous avons aujourd’hui un problème beaucoup plus grave avec la Chine.

Un problème beaucoup plus grave ? 

Le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 360 milliards d’euros en 2025, soit près d’un milliard d’euros par jour. 

L’erreur n’a pas été l’adhésion de la Chine.

Pascal Lamy

Jens Eskelund, le président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, décrit la relation économique actuelle comme « un porte-conteneurs géant de 400 mètres chargé de 24 000 conteneurs qui va vers l’Europe et revient presque vide » 71. Ce déséquilibre s’accentue, car les marchandises chinoises sont en partie détournées du marché américain : au premier semestre 2026, les exportations chinoises vers les États-Unis ont baissé de 23 % par rapport au premier semestre 2025, tandis que celles à destination de l’Union ont augmenté de 5 %. 

Ce déséquilibre est spécifique à la Chine. En 2025, l’Union a en effet dégagé un excédent commercial global de 128 milliards d’euros sur les biens. Hors Chine, l’excédent européen avoisine les 490 milliards d’euros. L’Europe n’a donc pas un problème généralisé de compétitivité dans le commerce des biens. Elle a un grave problème chinois qu’elle n’a avec aucun de ses autres partenaires commerciaux.

La politique européenne vis-à-vis de la Chine n’est-elle pas en train de changer ?

Elle évolue rapidement et beaucoup, sinon la plupart, jugent la trajectoire actuelle insoutenable. 

Mais notre manière d’aborder ce problème reste structurellement inadaptée.

Prenons un exemple tout récent : le 9 juillet, la Commission européenne a ouvert une enquête antidumping sur les importations de viande de canard de Pékin.

Le lendemain, la Chine a annoncé qu’elle interdisait temporairement toutes les exportations d’hélium, un gaz sans lequel il est impossible de fabriquer des semi-conducteurs. 

Pékin a justifié cette mesure par les perturbations d’approvisionnement causées par la guerre en Iran, et c’est vraisemblable. Mais la différence d’approche est très révélatrice.

En quel sens ?

Nous avons d’un côté la protection commerciale européenne qui fonctionne produit par produit, selon des procédures juridiquement très encadrées et contrôlées par la Cour de Justice de l’Union européenne et avec un calendrier pouvant s’étendre sur plusieurs mois, tandis que les outils administratifs chinois, discrétionnaires, ont un impact sur tout un secteur en une seule journée. 

Le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 360 milliards d’euros en 2025, soit près d’un milliard d’euros par jour.

Pascal Lamy

L’Union affronte donc, avec des outils conçus pour un type de conflit totalement différent, un concurrent qui planifie secteur par secteur et agit en quelques jours.

Les choses commencent pourtant à bouger en Allemagne…

Oui, et c’est nouveau. La fédération allemande de la construction mécanique (VDMA) demande désormais des droits compensateurs par groupes de produits et un renversement de la charge de la preuve. Le patron de Volkswagen, Oliver Blume, dont l’entreprise avait mené la charge contre les droits compensateurs européens en 2024, réclame à présent des droits de douane sur les véhicules hybrides importés de Chine. 

Lors du conseil des ministres franco-allemand de juillet, le chancelier Merz a déclaré qu’il allait « de soi que nous devons traiter ce déséquilibre, parce qu’il se fait au détriment de notre industrie » et le président Macron a demandé que la Commission puisse agir par mesures d’urgence plutôt que par de longues enquêtes. Les deux gouvernements se sont engagés à suivre un plan commun concernant la Chine, et des discussions préparatoires sont déjà en cours en vue de la visite du commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, à Pékin ce mois-ci.

Que répond Pékin à ces critiques ? 

Pékin répond, en gros, qu’il s’agit simplement d’un différentiel de compétitivité et que le débat sur les surcapacités n’a pas lieu d’être.

Ce n’est pas le cas ?

Oui et non. Il est vrai que la Chine possède des avantages comparatifs légitimes grâce à la taille de son marché, à une politique industrielle stratégiquement déterminée et menée avec autorité, et grâce à des coûts unitaires inférieurs. Mais ce constat est incomplet.

La vraie question est ailleurs. Ce géant économique s’est construit dans un rapport avec le reste du monde qui produit des déséquilibres macroéconomiques structurels.

En termes de part du PIB, l’excédent chinois n’est pas inédit : l’excédent courant de l’Allemagne a atteint plus de 7 % du PIB pendant la majeure partie des années 2010.

Seulement, la Chine est la deuxième économie mondiale, et un excédent commercial de 1 200 milliards de dollars, comme en 2025, n’a aucun précédent en valeur absolue.

Ce débat sur l’avantage comparatif a ainsi tendance à escamoter trois réalités difficilement contestables.

Lesquelles ? 

D’abord les subventions, déjà mentionnées. L’ampleur du soutien apporté par le gouvernement chinois est sans précédent à ce niveau.

D’après la base de données MAGIC de l’OCDE, entre 2005 et 2024, les entreprises basées en Chine ont reçu, en moyenne, trois à huit fois plus de soutien de l’État par rapport à leur chiffre d’affaires que les entreprises des pays de l’OCDE. Toujours selon l’OCDE, le soutien public est à l’origine de 60 % de l’augmentation de la part de marché mondiale des entreprises chinoises depuis 2005 et le Fonds monétaire international estime que les dépenses budgétaires de la Chine au titre de sa politique industrielle s’élèvent à environ 4 % du PIB par an.

L’Europe n’a donc pas un problème généralisé de compétitivité dans le commerce des biens. Elle a un grave problème chinois.

Pascal Lamy

Le constructeur de voitures BYD illustre bien aujourd’hui des atouts compétitifs réels. Et pourtant, selon l’Institut Kiel, même lui a reçu des subventions directes totalisant 2,1 milliards d’euros en 2022, soit 3,5 % de son chiffre d’affaires 72. Derrière BYD, on trouve des fabricants publics ou soutenus par l’État qui bénéficient d’un soutien encore plus important par rapport à leur chiffre d’affaires et dont la survie ne dépend pas de leur rentabilité. En août 2025, près de 30 % des entreprises industrielles chinoises perdaient de l’argent, contre 20 % environ avant la pandémie.

De plus en plus de personnes analysent la structure de ces déséquilibres par la politique monétaire. Partagez-vous ce constat ?

Oui, en partie, et c’est la deuxième réalité. Les taux de change indiquent une sous-évaluation. L’excédent commercial de la Chine aurait dû faire monter le renminbi. Or, le taux de change effectif réel s’est déprécié d’environ 15 % depuis mars 2022.

Les estimations rigoureuses de la sous-évaluation du renminbi varient entre 16 et 30 % 73.

Ce mode opératoire n’est un secret pour personne : les banques chinoises se sont remises à accumuler des actifs étrangers pour contenir le cours de la monnaie. Et je partage l’avis de Gita Gopinath, Pierre-Olivier Gourinchas et Hélène Rey, il ne fait aucun doute que le yuan chinois est sous-évalué 74.

Qu’elle résulte d’un choix délibéré de sous-évaluer la monnaie ou de la maîtrise par les autorités monétaires chinoises des niveaux d’inflation intérieure, cette sous-évaluation procure un avantage comparatif significatif. 

Quelle est la troisième réalité ?

La faiblesse de la consommation intérieure. Le rééquilibrage de la production manufacturière vers la demande intérieure promis depuis longtemps n’est toujours pas venu.

En mars 2007 déjà, Wen Jiabao avait formulé ses fameux « quatre non » : la croissance chinoise, disait-il, était « instable, déséquilibrée, non coordonnée et non durable » 75.

Depuis, rien n’a bougé. La consommation privée pesait 39,8 % du PIB en 2005, elle en pesait toujours 40,0 % en 2024.

À titre de comparaison, toujours en 2024, elle représentait 53 % du PIB dans l’Union et 68 % aux États-Unis. Le 15e plan quinquennal aborde à nouveau cette question, mais s’engage en même temps à libérer les « forces productives de nouvelle qualité », c’est-à-dire à renforcer le modèle fondé sur l’investissement et les exportations. 

L’avertissement lancé par Xi Jinping en 2021 contre le fait « d’éviter de tomber dans le piège de ‘l’assistanat’ qui entretient les paresseux » 76 illustre peut-être mieux la situation de la Chine que d’autres documents officiels. 

Pensez-vous que c’est la conséquence d’une politique et d’une stratégie ?

Oui, mais pas seulement. L’éclatement de la bulle immobilière a fait fondre le patrimoine des ménages à un point tel que les familles chinoises en souffrent encore. Les ventes de voitures sur le marché intérieur ont reculé dix mois d’affilée jusqu’en juillet, pendant que les exportations automobiles bondissaient de près de 90 %. Et avec une dette globale supérieure à 300 % du PIB, Pékin semble chercher d’abord à se désendetter.

Comment expliquez-vous la politique du Parti ? 

Miser sur la consommation suppose d’augmenter les impôts pour financer un État-providence capable de réduire l’épargne de précaution ou bien de s’endetter, et le Parti refuse ces deux options. Or, les exportations nettes sont la seule source de croissance qui n’alourdit pas la dette. 

C’est là que l’argument de Pékin échoue sur le terrain même de Ricardo. 

Ricardo est-il vraiment une lecture de chevet de Xi Jinping ? Au fond, par la doctrine du maximalisme industriel 77, le Parti semble plutôt être en train de casser le commerce mondial…

Oui, la Chine est en train de tuer le système d’ouverture des échanges commerciaux mondiaux. 

L’Union affronte, avec des outils conçus pour un type de conflit totalement différent, un concurrent qui planifie secteur par secteur et agit en quelques jours.

Pascal Lamy

Dans ses Principes 78, Ricardo expliquait qu’un pays meilleur en tout voit cet avantage absorbé par le taux de change et les salaires, si bien que chacun finit par se spécialiser dans ce qu’il fait relativement le mieux. 

La Chine a enrayé ce mécanisme. Le contrôle des capitaux et l’intervention de l’État maintiennent la monnaie sous-évaluée, et un taux d’épargne très élevé bride la consommation. Une croissance de la production qui aurait dû se traduire par des hausses de salaires et davantage d’importations a été orientée vers l’exportation.

Aucun des acteurs clefs du système commercial international n’avait anticipé ce scénario ?

Non. Bâti en 1947 et réformé en 1995, il reposait sur une logique ricardienne. Chaque pays devait se spécialiser, produire et échanger certains biens, et les distorsions se corrigeraient peu à peu, produit par produit, fournisseur par fournisseur.

Le modèle asiatique du « vol d’oies sauvages » 79 semblait le confirmer : le Japon s’est d’abord spécialisé dans le secteur textile, puis la Corée et Taïwan ont pris le relais avant de le transmettre leur expertise et savoir-faire au reste de l’Asie du Sud-Est. Les avantages comparatifs se déplacent, et les pays abandonnent certains secteurs à mesure qu’ils montent en gamme. Personne n’avait imaginé qu’un pays, par sa seule taille, ne laisserait plus rien aux autres.

Or, la Chine a continué à produire des textiles et des jouets, tout en développant sa production dans les secteurs de l’acier, de la chimie, des panneaux solaires, des batteries, des voitures, des machines-outils, des semi-conducteurs et des médicaments. La part du pays dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale est passée de 8,5 % en 2004 à 28 % en 2024, tandis que celle de l’Union européenne est passée de 25 % à 17 %. 

Concrètement, qu’est-ce que cela change pour une entreprise européenne ?

Qu’elle ne se bat pas à armes égales et dans des conditions équitables avec ses concurrents chinois, ni sur le marché chinois, ni ailleurs.

Un fabricant européen de machines-outils n’est plus seulement en concurrence avec un fabricant chinois du même secteur qui utilise le même équipement que lui. 

En face, il y a un État doté d’un plan à long terme, une administration locale déterminée à maintenir une entreprise en activité pour protéger les emplois, un système bancaire public résolu à continuer de prêter pour soutenir cette entreprise, quelles que soient les conditions commerciales ou la conjoncture. 

Chez Schumpeter, permettre la « destruction créatrice » envoie un signal utile en matière d’efficacité : la disparition d’une entreprise signale qu’elle a moins bien employé ses ressources que ses concurrents. Mais quand une entreprise survit d’abord grâce à son aptitude à décrocher de l’argent public, ce signal s’éteint, et l’argument économique en faveur de la concurrence libre et non faussée ne vaut plus.

Avez-vous un exemple ?

Le solaire est le plus frappant. En 2007, l’Europe produisait près de 30 % des cellules photovoltaïques mondiales. Aujourd’hui elle n’en produit plus qu’environ 1 %. Elle ne produit plus une seule plaquette de silicium, et il ne reste que quelques usines de polysilicium. Kevin Rudd a bien décrit le raisonnement de Pékin : ces subventions massives sont temporaires et prendront fin une fois les concurrents étrangers éliminés ; les prix pourront alors remonter au niveau qui convient aux producteurs chinois, puisqu’il n’y aura plus d’autres sources d’approvisionnement 80. Le retour à la normale peut prendre très longtemps, car il faut des années, parfois des décennies, pour reconstituer une chaîne d’approvisionnement, et les capitaux, entre-temps, partent se mettre à l’abri.

Pourquoi la défense commerciale traditionnelle ne suffit-elle pas ?

C’est une question intéressante. On pourrait se dire que le problème est simplement la vitesse d’exécution mais qu’on dispose d’un cadre suffisant face à cette situation extraordinaire. C’était d’ailleurs le premier réflexe de la Commission européenne : faire la même chose, mais plus vite.

Personne n’avait imaginé qu’un pays, par sa seule taille, ne laisserait plus rien aux autres.

Pascal Lamy

Elle a ouvert 33 enquêtes de défense commerciale en 2024, un record depuis 2006, puis 32 en 2025, alors que la moyenne historique tourne autour de 12 par an. En un an seulement, le nombre de mesures en vigueur est passé de 199 à 232.

Le vice de fond, c’est que le coût de traitement grimpe à mesure que le nombre de dossiers s’accroît. Un système qui nécessite de nouvelles analyses, de nouvelles enquêtes sur le préjudice et de nouvelles évaluations de causalité pour chaque produit sera toujours désavantagé face à une perturbation affectant l’ensemble d’une chaîne d’approvisionnement.

Ajoutons que les ajustements que produisent ces instruments, disons de l’ordre d’une dizaine de milliards en taillant large, sont hors de proportion avec l’énormité et la vitesse de croissance du déficit

Ces instruments partent aussi du principe que les entreprises cherchent à maximiser leurs profits. Ce postulat ne tient plus ?

Cette hypothèse ne s’applique en effet pas aux entreprises soutenues par l’État chinois, qui fonctionnent selon des objectifs et une stratégie utilitaires plutôt que selon les exigences des actionnaires. Elles peuvent absorber des droits de douane illimités pour protéger leur part de marché plutôt que leur rentabilité, et c’est ce qu’elles font aujourd’hui. 

Que devrait faire la Commission dans ces conditions ? 

Agir sur les volumes. Dans les faits, elle l’a déjà compris : les 16 procédures ouvertes contre la Chine en 2025 reposent toutes sur le constat de distorsions significatives dans l’économie chinoise, et ce constat vaut pour une multitude de produits. 

Plus généralement, que devrait faire l’Europe ? Dans une note qui vient de paraître pour les Instituts Jacques Delors 81 vous parlez d’un plan A et d’un plan B : la négociation, ou bien la mise en place d’un nouveau cadre. 

Les négociations sur le commerce et les investissements, qui ont débuté le 29 juin dernier, couvrent cinq domaines : le rééquilibrage des échanges commerciaux et des investissements, les contrôles à l’exportation, la propriété intellectuelle, la réforme de l’OMC et un mécanisme conjoint de surveillance des flux commerciaux. Le premier test a eu lieu en septembre avec les voitures hybrides : leur nombre est passé de 3 800 par mois en octobre 2024 à 50 000 à partir de juillet 2026, alors qu’elles ne sont soumises qu’à un droit de douane standard de 10 %. La Commission européenne a demandé à Pékin de limiter volontairement ses exportations. 

L’Europe est, je crois, à un tournant dans sa relation avec la Chine : soit Pékin accepte de rééquilibrer les échanges, soit l’Union devra muscler considérablement sa défense commerciale pour protéger son industrie. Il faut donner une vraie chance à la négociation. Mais un plan A n’a de valeur que s’il est adossé à un plan B crédible, car la Chine semble déjà parier sur le fait que l’Europe finira par céder.

Avec un plan B déjà en préparation, que peut-on réellement attendre de ces négociations ?

Peu de choses. Le document exposant la position de Pékin n’offre, à ce jour, aucune concession sur le fond. 

Ce que Pékin peut offrir, ce sont des achats. La Chine a manifesté son intérêt pour des équipements supplémentaires destinés à la production de semi-conducteurs, la seule exportation majeure de l’Europe susceptible d’apporter un peu d’amélioration, mais elle est limitée pour des raisons de sécurité. Le résultat probable sera une offre insuffisante et tardive, dont la mise en œuvre prendra un ou deux ans.

En 2007, l’Europe produisait près de 30 % des cellules photovoltaïques mondiales. Aujourd’hui elle n’en produit plus qu’environ 1 %.

Pascal Lamy

À mes yeux, trois conditions doivent être réunies : une limitation vérifiable des volumes exportés dans les secteurs où un préjudice a été prouvé ; l’inscription de la question du taux de change à l’ordre du jour du Fonds monétaire international et du G20 ; un engagement en matière de capacité de production dans les secteurs mis en avant par Pékin dans sa campagne spéciale de lutte contre l’« involution » 82.

Il reste à afficher le mécanisme qui apportera une solution en cas d’échec du plan A, et ce, dès maintenant.

Sur quel cadre d’équilibre institutionnel repose votre plan B ?

Sur un modèle qui existe déjà : le règlement sur l’acier, entré en vigueur le 1er juillet.

Il a été adopté en huit mois seulement, un record pour Bruxelles. Son objectif affiché est de répondre à la surcapacité mondiale : le volume d’importations exemptées de droits a été réduit d’environ 47 %, et un droit de 50 % frappe tout ce qui dépasse le contingent. C’est ce dont l’Europe a besoin dans tous les secteurs exposés à des chocs structurels comparables.

Comment cela fonctionnerait-il concrètement ?

Le mécanisme repose sur quelques principes. D’abord, sa justification : il s’attaque aux effets néfastes des déséquilibres structurels. Qu’est-ce qui le déclencherait ? Les enquêtes seraient ouvertes à partir de comportements observés à l’échelle de toute une chaîne d’approvisionnement, et non plus ligne tarifaire par ligne tarifaire. Ces comportements sont connus : une hausse continue des importations, des prix inférieurs aux coûts de production établis, des capacités qui dépassent la demande intérieure, un niveau de subventions publiques élevé, et des indices d’intervention pour maintenir la monnaie à un niveau bas. Une fois le volume des importations fixé, tout devient automatique : dès que le contingent est épuisé, le droit hors contingent s’applique, sans nouvelle décision.

Pourquoi un contingent tarifaire plutôt qu’un simple quota ?

La question, au fond, ce sont bien les quantités, mais on passe par un contingent tarifaire : un droit faible jusqu’à un certain volume, un droit élevé au-delà. La raison est juridique, pour rester dans les clous de l’OMC, position européenne constante. Une restriction quantitative pure est contraire à l’article XI du GATT, alors que l’article XXVIII permet de renégocier les droits consolidés, et donc d’instaurer des contingents tarifaires. Les volumes sont répartis pays par pays sur la base des flux historiques, comme lors de la mesudre de sauvegarde sur l’acier de 2018-2019. Cela préserve les parts de marché des fournisseurs qui ont joué le jeu et impose à Pékin un plafond connu à l’avance.

Vous proposez également de passer des « règles d’origine » aux « règles de propriété ». Qu’est-ce que cela impliquerait ?

On généraliserait l’approche dite « melt and pour » 83 : un produit fabriqué avec une matière première chinoise resterait chinois, même si l’usine est au Maroc ou en Hongrie. L’origine serait déterminée par la propriété et la composition, et non par l’étiquette d’origine finale, et les règles d’étiquetage seraient durcies. Cela rejoint les propositions informelles de cinq États membres : il s’agit d’empêcher que des entreprises détenues par des capitaux chinois, installées au Maroc ou en Hongrie et alimentées en matières premières chinoises, servent à contourner le dispositif.

Ces restrictions sont-elles appelées à durer ?

L’ancrage dans le système multilatéral est définitif ; les restrictions européennes ne le sont pas, y compris avec ce nouvel instrument structurel de rééquilibrage. Le règlement pourrait organiser la levée progressive des contingents selon deux voies : un accord négocié sur les capacités ou les volumes, qui servirait de base à l’attribution des contingents, ou un retour constaté à l’équilibre.

Vous insistez sur une dimension politique au moins aussi importante que l’économique : un fonds de solidarité face aux représailles.

Parce que ces représailles viendront si le plan B devait être activé, et qu’elles viseront précisément à paralyser les États membres capables de peser dans une majorité qualifiée.

Un plan A n’a de valeur que s’il est adossé à un plan B crédible, car la Chine semble déjà parier sur le fait que l’Europe finira par céder.

Pascal Lamy

Avant le débat de la Commission en mai, un média chinois a publié une liste de produits ciblés : cosmétiques, boissons alcoolisées, viande et produits de luxe. Il s’agit d’une liste d’exportations en provenance de France, d’Espagne et d’Italie. Ce fonds de solidarité serait intégré au même règlement et financé par les recettes issues des droits de douane sur les importations hors contingent afin d’indemniser les États membres et les secteurs vulnérables. Il se dit que la Commission prépare actuellement un tel mécanisme. En effet, si les coûts ne sont pas répartis à l’avance, la menace sous-jacente au plan A a peu de chances d’être prise au sérieux à Pékin. 

Il faut être conscient de ce que cet outil ne peut pas faire : il ne permettra pas de remporter la bataille des points d’étranglement. Une interdiction des exportations d’hélium ou une restriction des licences pour les minerais critiques pourrait paralyser les chaînes de production européennes en quelques semaines, et même une modification des règles commerciales de l’Union n’y changerait rien à court terme. Cet outil est plus limité et plus réalisable : il est conçu pour donner aux négociateurs européens un levier supplémentaire en leur offrant une solution de repli dans le cadre des négociations actuellement en cours avec la Chine.

Cinq États membres invoquent la sécurité nationale pour justifier ces protections. Pourquoi refusez-vous cette voie ?

Parce que l’Union renierait ses propres principes en s’alignant sur une interprétation américaine qu’elle conteste et qui consiste à invoquer la sécurité nationale à tout bout de champ.

L’Union européenne a déposé une plainte contre les États-Unis lorsque Washington a invoqué la sécurité nationale pour justifier les droits de douane sur l’acier et l’aluminium en 2018. Elle a toujours soutenu à Genève que l’article XXI ne relève pas de la seule appréciation de chaque État, et elle a fait valoir à plusieurs reprises que cet article devait être examiné par le mécanisme de règlement des différends. Invoquer cette exception face à la surcapacité reviendrait à placer l’Europe du côté de l’interprétation contre laquelle elle se bat depuis près d’une décennie. 

Quelle voie juridique privilégier alors ?

Le véritable objectif est de renégocier l’accord tarifaire de 1995, et le GATT le précise clairement : l’article XXVIII autorise l’augmentation des droits de douane consolidés si une compensation est versée aux principaux fournisseurs. La Commission y a eu recours pour l’acier en octobre 2025 et la compensation a pris la forme de contingents à chaque pays plutôt que d’un contentieux.

Et qu’en est-il de la monnaie ? Vous avez évoqué cet écart. Est-il vraiment possible d’en faire un problème de politique commerciale ?

Cela peut être traité exactement de la même manière, comme un comportement mesurable, et non comme un résultat. Gopinath, Gourinchas et Rey ont raison de dire que c’est une erreur de faire du taux de change du renminbi une condition de tout accord, car le taux de change reflète l’ensemble de la politique économique chinoise, fondée sur les réserves, et « lorsque l’on fait pression pour une réforme du taux de change, on crée un conflit » 84.

Cependant, une intervention visant à empêcher l’appréciation de la monnaie est une mesure quantifiable pouvant faire l’objet d’un rapport, notamment par l’intermédiaire des banques d’État. La Chine a d’ailleurs continué à acheter des devises étrangères en 2025. Cela peut donc servir de déclencheur au système, le taux de change réel constituant le critère de levée des mesures lors de la phase suivante. 

Par où commencer ?

Le Conseil de l’Union européenne devrait d’abord exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par l’article 219 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne — qui n’a jamais été utilisé — pour élaborer des orientations générales en matière de politique de change vis-à-vis de pays tiers. L’Europe doit ensuite informer le Fonds monétaire international et le G20 de cette position. L’Europe ne peut pas demander aux autres de débattre de la question monétaire si elle n’est pas prête à le faire elle-même.

Le dernier élément de votre proposition, et peut-être le plus marquant, est la condition de levée à définir à l’avance. Pourquoi est-ce si important ?

Un repère raisonnable serait le suivant : le retour de l’excédent industriel de la Chine à environ un dixième des importations de marchandises du reste du monde, soit le niveau qu’il atteignait avant l’effondrement du marché immobilier.

Les critères de sortie exigent des changements vérifiables dans les données, et non pas simplement une série de déclarations d’intention. Les publier à l’avance, c’est ce qu’un joueur respectueux des règles ferait lorsqu’il exerce un pouvoir qui lui est conféré par ces mêmes règles.

Il explique à ses partenaires ce qu’il fait, pourquoi et quand il s’arrêtera.

Le règlement sur l’acier prévoit une date de révision ; l’instrument proposé ici doit, lui, avoir un objectif chiffré.

Vingt-cinq ans après, quelles leçons peut-on tirer quant à l’avenir du système lui-même ?

L’Europe est actuellement le plus grand marché unique doté d’un fort pouvoir d’achat et qui reste ouvert aux produits chinois. Pékin a donc besoin de cet accès, et c’est pourquoi il répond par des menaces plutôt que par des propositions. L’Europe est également la plus grande économie encore attachée à un système commercial fondé sur des règles, c’est pourquoi d’autres pays comme le Japon, la Corée du Sud ou le Canada regardent de si près la manière dont elle gère cette crise et pourquoi l’approche est aussi importante que l’objectif. 

Les architectes de l’accord de 1995 étaient convaincus que l’ajustement se ferait de lui-même : si un pays surproduisait, les prix, les salaires et la valeur de sa monnaie augmenteraient jusqu’à ce qu’il réduise sa production. Ce mécanisme ne fonctionne pas pour la première puissance manufacturière mondiale car les règles n’ont pas été écrites pour un membre capable de le neutraliser.

L’Europe doit utiliser les mesures existantes au sein du système avec prudence et transparence, et élaborer les réglementations manquantes avec ceux qui sont disposés à les accepter, plutôt que d’attendre que la situation évolue ou que d’autres formulent les nouvelles règles. Elle doit aussi améliorer sa compétitivité, à commencer par l’achèvement fissa de l’intégration de son marché intérieur là où subsistent des trous dans la raquette en finance, en énergie et en connectivité. Nous y travaillons avec Enrico Letta à la Fondation Jacques Delors Friends of Europe et notre campagne « One Europe, One Market for all ».

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04.10.2026 à 14:00

Pour comprendre l’offensive industrielle du Parti il faut se rendre au Sichuan

Ramona Bloj

De Chengdu aux héritages du « Troisième front », portrait à grande échelle d’un épicentre impérial

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Texte intégral (5866 mots)

Connaissez-vous trois provinces chinoises ? Pour comprendre la Chine de Xi, il faut sortir de Pékin et de Shanghai. Notre nouvelle série part à la rencontre des espaces où se construit une autre figure du futur. Pour recevoir cette série, abonnez-vous au Grand Continent

Chengdu se situe dans la province du Sichuan, l’un des poumons verts de la Chine. La ville est entourée d’une zone humide où l’on compte de 250 à 300 jours couverts par an et où l’on mange la nourriture la plus pimentée du pays. Le ciel est gris et bas toute l’année, il pleut des pluies tropicales l’été et il fait froid l’hiver, bien que les températures ne descendent que rarement en dessous de zéro. C’est la ville « paradis » où il fait bon vivre, en tout cas c’est ce qu’on dit d’elle ailleurs en Chine. Sichuan c’est également l’une des provinces les plus endettées en volumes 85, aux côtés de collectivités bien plus riches, plus industrialisées et plus proches des centres du pouvoir, comme le Zhejiang ou Tianjin. Le Sichuan n’est pas pour autant à la traîne : cinquième économie provinciale, c’est la première de la Chine « occidentale ». La province et ses habitants sont connus pour leurs jeux d’argent. On dit qu’ils ont inventé des tables de mahjong recouvertes d’un tissu absorbant les sons pour échapper aux oreilles attentives des policiers qui reconnaissaient les lieux de jeu interdits au bruit des pièces qui s’entrechoquent. Avant leur interdiction par les autorités, on jouait au mahjong dans les maisons de thé, à la fraîcheur de petites forêts de bambou, plante qui participe au folklore du lieu ainsi qu’au régime du panda, animal emblématique de la région.

Si l’on devait la caractériser, le Sichuan serait l’opposé de Pékin : une province « informelle ». Cela se voit dans la chaleur étouffante de l’été, lorsque les Sichuanais boivent de la bière autour de fondues chinoises, le huoguo (dont la paternité est disputée avec la ville voisine de Chongqing), pour transpirer. C’est dans ce type d’établissement, avec un tablier en plastique autour du cou, que se nouent toutes sortes de contrats, légaux, illégaux, formels ou informels, parfois juteux. À la manière des récits d’aventure d’antan, on serait presque tenté d’expliquer que c’est ce « climat » particulier, combiné à la proximité d’universités de qualité, imbriqué dans un tissu économique dynamique et fort d’une tradition militaire liée à la présence de l’armée de l’air, qui fait aujourd’hui de Chengdu et de sa province l’un des hauts lieux des attaques cyber-offensives chinoises. Surprenant peut-être, mais corroboré par les faits. L’armée chinoise fait de plus en plus appel à des entreprises privées plutôt qu’à ses propres effectifs pour ses missions cyber. Et Chengdu est l’un des centres névralgiques de cette activité. Outre son vivier d’ingénieurs et son lien particulier avec l’armée, elle posséderait cette « touche », cette aisance dans les zones grises – bref, des caractéristiques plus ou moins objectivables qui font indéniablement d’elle un lieu propice au développement d’activités à la marge de la légalité. Toutefois, et comme pour tout sujet en Chine, le Sichuan est en concurrence avec d’autres provinces, principalement avec le Hubei, dans le secteur du cyber ainsi que dans d’autres domaines qui y sont intimement liés, comme l’intelligence artificielle. Cette concurrence oblige Chengdu à innover, mais aussi à être parfois peu regardante sur la sécurisation de cette activité, afin de continuer à remporter les contrats d’État qui la font vivre — l’épisode i-Soon en témoigne.

Chengdu et le renouveau du « Troisième front » dans le domaine aéronautique et cyber

À partir du milieu des années 2010, Xi Jinping a remis au goût du jour le « Troisième front » 86, un programme militaire majeur lancé par Mao Zedong. Le Sichuan avait intégré ce dispositif dès les années 1960. L’objectif affiché était de délocaliser les écosystèmes et les chaînes industrielles militaires des zones côtières vers des provinces enclavées et difficiles d’accès, comme le Sichuan, adossé au plateau tibétain et aux monts Hengduan, mais aussi le Ningxia, le Gansu ou le Hubei, afin de pouvoir mobiliser ce troisième « front » en cas de destruction des premier (les régions côtières) et deuxième (les villes intérieures jouxtant ces zones).

C’est à partir de cette période que la province a acquis une spécialisation militaire, d’abord dans le domaine de l’aérospatial, puis dans celui des capacités cyber. Cette orientation initiale s’explique par la présence d’une base de lancement satellitaire à Xichang, dans le sud de la province  ; d’une base aérienne à Qionglai, à l’ouest de Chengdu  ; et de la base de Fenghuangshan, au nord de la ville. L’actualité provinciale de 2026 témoigne d’une activité continue dans ce domaine : le Sichuan a accueilli la Journée nationale de l’espace 87, et Chengdu a organisé la quatrième édition de sa conférence sur l’industrie spatiale 88, en présence du gouverneur de la province. Des appareils militaires chinois inédits sont par ailleurs régulièrement aperçus survolant la ville, comme ce fut le cas en 2024 avec ce qui serait, selon les experts, un avion de sixième génération 89.

La doctrine du Troisième front a été abandonnée dans les années 1980, laissant derrière elle des usines désaffectées que la nature a peu à peu réinvesties 90. La réforme militaire de 2015 et la création de la Force de soutien stratégique, depuis lors démantelée en 2024, ont réactivé le Troisième front du Sichuan. Outre des zones escarpées et difficiles d’accès, la province dispose de plusieurs atouts revalorisés dans les nouvelles considérations géopolitiques de Pékin : un vivier continuellement renouvelé de jeunes recrues formées dans les universités locales, des entreprises proches des instances militaires et étatiques, ainsi qu’un sous-sol riche en matériaux critiques. Avec le temps, Chengdu s’est toutefois davantage tournée vers une industrie militaire tertiarisée, « de services », que de production, sans pour autant abandonner ce dernier objectif.

Le développement de forces cyber privées sichuanaises au service de l’État

Une activité plus secrète a été révélée par la fuite, sur GitHub en 2024, des données de l’entreprise sichuanaise i-Soon (Anxun Information Technology Co. ; 安洵信息技术有限公司). Cette société, aujourd’hui inactive, aurait mené des opérations cyber pour le compte du gouvernement chinois ou de branches provinciales de certains ministères, dont le ministère de la Sécurité d’État 91. Selon les documents fuités, l’entreprise aurait piraté, pour le compte de commanditaires d’État, des cibles telles que des ministères, des opérateurs de télécommunications ou des universités de pays tiers. En France, Sciences Po figure sur cette liste. Mais les pays les plus touchés, d’après les informations disponibles, seraient des pays voisins de la Chine.

Cet épisode n’est pas anecdotique. Il témoigne de l’expansion de l’industrie cyber chinoise. Selon le média technologique 36Kr, celle de Chengdu affiche, depuis 2018, une croissance annuelle supérieure à 20 % 92. Le secteur s’y structure autour de trois types d’acteurs : les leaders nationaux (奇安信 Qi An Xin, 启明星辰 Venustech, 华为 Huawei), les entreprises de rang national dotées d’entités provinciales (中国网安 China Cybersecurity, 亚信安全 Asiainfo Security) et les entreprises de rang provincial (科来 Colasoft, 迈普通信 Maipu Communication,), catégorie dans laquelle se range i-Soon 93. Plusieurs observateurs établissent un lien entre i-Soon, d’autres entreprises cyber sichuanaises (Chengdu 404 par exemple), et l’APT41 (Advanced Persistent Threat 41), un groupe de pirates informatiques criminels à l’origine, que Pékin mobilise depuis 2015 pour des opérations d’espionnage hors de Chine. Certains de ses membres suspectés, toujours recherchés par le FBI 94, seraient des employés de Chengdu 404.

L’essor de Chengdu dans l’écosystème de la défense s’inscrit dans une redistribution des cartes au plus haut sommet de l’État. Avec la réforme de l’Armée populaire de libération et la création, en 2015, de la Force de soutien stratégique, démantelée en 2024, l’armée se serait délestée des opérations d’espionnage industriel et de vol de propriété intellectuelle au profit du ministère de la Sécurité d’État 95. Toutefois, dans les faits, le ministère de la Sécurité publique (l’équivalent des forces de police) est également souvent cité comme donneur d’ordre – ce qui témoigne de la concurrence de ces deux ministères dans la sphère cyber. Ces deux instances auraient recours à la contractualisation avec des entreprises provinciales, du Sichuan et d’ailleurs. Le choix des cibles revient le plus souvent aux bureaux locaux des ministères de la Sécurité d’État et de la Sécurité publique. Les analystes, toutefois, n’en présentent jamais de preuves irréfutables. Le Département de la Justice américain semble néanmoins établir un lien clair entre les employés d’i-Soon et des opérations menées pour le compte du Ministère de la Sécurité publique et de la Sécurité d’État, puisque certains d’entre eux sont encore activement recherchés 96.

Le Sichuan, contributeur à la politique chinoise de fusion civilo-militaire dans le secteur de la cybersécurité

Chengdu ne cache pas son ambition de devenir le leader chinois de la cybersécurité : la ville entend contribuer ouvertement au projet de Xi Jinping de faire de la Chine une « Puissance cyber de premier plan » (网络强国) 97. Dès 2018, Chengdu incite les entreprises, les universités, l’État et la municipalité à former un « cluster » et à travailler horizontalement. Un document municipal propose ainsi un « Plan cybersécurité » 98 pour la ville, qui se donne pour ambition de devenir une « zone d’innovation pour l’intégration civilo-militaire » :

« Nous mettrons en place un institut de recherche et une base industrielle d’intégration civilo-militaire pour la cybersécurité, établirons des mécanismes de transfert bidirectionnel des résultats scientifiques et technologiques dans ce domaine entre les secteurs militaire et civil, formerons des talents polyvalents, encouragerons l’innovation collaborative dans les technologies militaires et civiles et le partage des ressources d’innovation scientifique et technologique, et formerons un modèle d’intégration et de développement approfondis des technologies, des talents et des industries militaires et civiles. »

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, la politique de fusion civilo-militaire a pris une tournure bien plus ambitieuse que sous ses prédécesseurs. Il ne s’agit plus seulement de mettre en place des « pipelines » clairement identifiés entre les sphères civile et militaire, à l’image des sept universités financées par le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’Information (MIIT) et baptisées « Sept fils de la défense nationale » (国防七子). Xi pousse la logique plus loin : il faudrait tisser des liens entre les secteurs civil et militaire dans tous les domaines, aussi bien dans la R&D privée que dans les universités civiles les plus reconnues. C’est ainsi que l’université du Sichuan (四川大学), établissement civil situé au cœur de Chengdu, a été choisie par le ministère de l’Éducation et l’Administration chinoise du cyberespace 99 pour y créer un centre de recherche et une école formant des talents en cybersécurité jusqu’au niveau du doctorat 100. La municipalité indique que l’université a déjà mis en place des conventions de stage et des laboratoires communs avec des entreprises du secteur, dont Chengdu 404, l’une des sociétés privées déjà associées à des activités cyber offensives pour le compte du gouvernement chinois.

L’université d’électronique de Chine (UESTC, 电子科技大学), également basée à Chengdu, est rattachée depuis 2016 à la SASTIND (Administration d’État pour la science, la technologie et l’industrie de défense nationale) et au ministère de l’Éducation 101. Elle forme elle aussi des talents en cybersécurité. Son École de sécurité du cyberespace, fondée en juillet 2015 102, s’appuie notamment sur le Laboratoire national de technologie anti-brouillage des communications, un domaine proprement militaire. L’UESTC ne semble toutefois pas entretenir de liens particuliers avec les entreprises soupçonnées de conduire des opérations offensives et semble institutionnellement plus proche des institutions militaires que du tissu entrepreneurial flou dans lequel évolue Chengdu 404.

Non seulement Chengdu forme les talents, mais la ville s’enorgueillit aussi de dénicher les « pépites » nationales, pour le secteur privé comme pour le secteur public, y compris militaire. Depuis 2018, la ville accueille ainsi la « Coupe de Tianfu » (天府杯), l’équivalent chinois des hackathons français ou du Pwn2Own américain. Des équipes universitaires et des laboratoires d’entreprises s’y affrontent pour percer les vulnérabilités de différentes cibles. Ces compétitions sont organisées en vase clos, les équipes chinoises ne participant plus, depuis cette date, aux compétitions internationales similaires, afin d’éviter toute fuite des cerveaux. Certains rapports estiment probable 103 que les vulnérabilités découvertes sur des produits « non chinois » soient ensuite transmises au ministère de la Sécurité publique et que les meilleurs hackers soient directement approchés par ses services. La compétition permet ainsi d’identifier à la fois les talents les plus prometteurs et des vulnérabilités encore inconnues, ancrant un peu plus le territoire sichuanais dans une logique de promotion des capacités offensives.

Le développement de la cyber imbriqué dans le maillage de la ville de Chengdu

À Chengdu, des lieux et des événements permettent d’observer les liens directs entre les sphères privée, publique, civile et militaire dans le cyberespace. Le « cluster » cyber s’organise autour de sites voués à la cybersécurité ou à la fusion civilo-militaire. En 2022, la ville obtient avec Chongqing la labellisation par le MIIT d’un parc industriel national de cybersécurité interrégional (成渝地区), distinguant quatre sites à Chengdu.

Gaoxin (高新园) constitue la base R&D de l’écosystème cyber du Sichuan, tournée vers le secteur militaire. On y trouve le premier parc industriel chinois entièrement dédié à la cybersécurité : le Parc national de l’industrie de la sécurité de l’information de l’Ouest (国家西部信息安全产业园). Il a été créé autour du laboratoire de cryptographie de l’entreprise publique d’électronique de défense CETC, l’Institut n°30 (中国电科第三十研究所), et de ses filiales commerciales.

Tianfu (四川天府新区) abrite les infrastructures scientifiques les plus avancées de la ville (supercalculateurs, laboratoires nationaux, incubateurs d’entreprises innovantes). Créée en 2014, cette zone soutient les forces scientifiques et technologiques stratégiques nationales dans tous les domaines ciblés par la Chine, dont la cybersécurité, et précède ainsi les politiques cyber chinoises. Elle attire des scientifiques et des ingénieurs de renom grâce à des financements spécifiques.

Shuangliu (双流园) abrite un pôle industriel aérospatial préexistant, en adéquation avec la vocation de Chengdu de servir le secteur cyber tout en maintenant une activité de production. Cette zone concentre la chaîne de production de l’innovation de la ville.

Jinjiang (锦江园), enfin, se spécialise dans les applications commerciales du cyber 104.

Les quatre pôles remplissent ainsi, en théorie, des fonctions différenciées, un secteur tout entier étant irrigué par les talents formés dans les universités de la ville.

Une double concurrence féroce : l’IA et Wuhan

En réalité, la plupart de ces sites préexistent aux politiques de développement cyber et ne visent pas uniquement à faire progresser la cybersécurité. L’intelligence artificielle et les biotechnologies sont également des sujets de préoccupation pour les décideurs publics chinois. La soutenabilité du secteur cyber peut être interrogée alors qu’il entre désormais en concurrence, pour les moyens humains et financiers, avec le développement à marche forcée de l’intelligence artificielle inscrit dans le Plan quinquennal 105. Ce changement de cap est documenté depuis 2024 par les analystes du géant national de la cybersécurité Qi An Xin 106, qui constatent une allocation nette du capital vers l’IA. Si les entreprises de cybersécurité ont continué d’être financées en 2024, c’est presque exclusivement parce qu’elles se sont recentrées sur des points de recoupement avec l’IA, comme la sécurité des données et la détection de deep fakes, plutôt que sur la cybersécurité « classique ». Un autre rapport sur les financements privés 107 en Chine souligne l’accentuation de cette tendance : le nombre d’entreprises de cybersécurité financées via la bourse a diminué de 60 à 20 entre 2024 et 2025. Après 2023, les données sur les financements publics de Chengdu et du Sichuan sont introuvables. Il est donc difficile de dire si la province suivra la trajectoire nationale. Tout pousse néanmoins à le croire : le Sichuan compte parmi les provinces les plus endettées en volume de Chine (la cinquième) et subit de plein fouet la crise du secteur de l’immobilier depuis l’effondrement d’Evergrande en 2021. Il est probable qu’elle cherchera à s’insérer dans les grands programmes nationaux de sciences et de technologie pour continuer à se financer — des programmes très largement tournés vers l’IA.

Le secteur cyber de Chengdu n’est pas seulement concurrencé par l’essor de l’IA. Il doit également compter avec une autre rivale  : Wuhan, et l’ensemble de la province du Hubei. En 2016, Wuhan a reçu un mandat direct de l’Administration chinoise du cyberespace pour créer une base de formation des talents et d’innovation dans le domaine de la cybersécurité 108. Parmi les 200 entreprises qui y sont accueillies, figurent la moitié des 50 plus grandes entreprises chinoises du secteur 109. Par ailleurs, le Hubei devance aujourd’hui le Sichuan en matière de formation 110 aux métiers de la cybersécurité. Si le Sichuan demeure classé par la presse spécialisée 111 parmi les provinces leaders du secteur, le Hubei reste quant à lui dans la catégorie des « challengers » (挑战者梯队). Chengdu dispose toutefois d’atouts non négligeables pour opérer un virage « IA + sécurité » 112 qui lui permettrait de faire monter en puissance ses deux secteurs de manière parallèle, un pari plus difficile à tenir pour le Hubei qui n’a pas encore de cluster consolidé.

L’ambiguïté de Chengdu

Chengdu incarne un cas d’école de la fusion civilo-militaire version Xi Jinping : moins une politique pilotée depuis Pékin par un petit nombre d’institutions dédiées qu’un maillage diffus, où universités civiles, entreprises privées, parcs industriels et compétitions de hackers convergent vers les mêmes objectifs stratégiques, sans qu’aucun acteur isolé ne porte seul la responsabilité — ni la preuve irréfutable — du lien avec l’appareil de sécurité de l’État. C’est cette porosité, entretenue depuis le Troisième front maoïste jusqu’aux laboratoires de l’UESTC, en passant par les stages proposés par Chengdu 404, qui rend la ville difficile à cerner pour les chancelleries étrangères : elle n’est ni purement civile, ni ouvertement militaire, elle fonctionnant à la lisière des deux mondes.

Cette ambiguïté constitutive pourrait toutefois se heurter, dans les années à venir, à une contrainte plus prosaïque : l’argent. Le ralentissement du financement cyber au niveau national, la préférence des investisseurs pour l’IA, et l’endettement chronique du Sichuan dessinent un scénario dans lequel Chengdu devra réinventer son positionnement, en misant, comme elle semble déjà le faire, sur la convergence « IA et sécurité » plutôt que sur la cybersécurité seule. 

Reste à savoir si cette stratégie suffira à maintenir son avantage concurrentiel en Chine. Ce que cette dynamique confirme, en tout cas, c’est que la cybersécurité offensive chinoise n’est plus seulement une affaire d’État centralisée : elle est devenue un marché, avec ses pôles de compétitivité, ses logiques d’investissement et ses arbitrages budgétaires — un marché que Pékin encadre, oriente et arme, sans toujours le contrôler entièrement.

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