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14.05.2026 à 19:09

Pour comprendre Xi, il faut regarder Trump à Pékin

Matheo Malik

Les images les plus marquantes et bizarres d’une visite historique.

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Texte intégral (5456 mots)

La visite de l’année

Trump est arrivée à Pékin le 13 mai 2026 au soir pour une visite extrêmement attendue mais relativement peu préparée par Washington en pleine guerre en Iran — et alors que se tenaient au même moment dans la capitale américaine des négociations entre Israël et le Liban.

Xi ou la gravitation impériale

Pour chaque rencontre au sommet, Xi Jinping use d’une chorégraphie bien rodée : en se mettant en scène comme un centre statique vers lequel il faut converger, il oblige ses interlocuteurs à se contorsionner vers lui.

Xi Jinping serre la main du président américain Donald Trump lors de la cérémonie officielle d’accueil au Grand Hall du Peuple, le 14 mai 2026 à Pékin, en Chine. © White House

Le malaise chinois

Si le programme de cette visite à Pékin était connue et préparée par le protocole, elle exprime par l’image la contradiction fondamentale d’un leadership trumpien fondé sur une accélération spectaculaire et chaotique et la scénographie chinoise de domination impériale.

Au temple du Ciel

Après deux heures d’échanges bilatéraux, Trump et Xi ont visité le lieu où les empereurs des dynasties Ming et Qing venaient faire des sacrifices et des offrandes. Le président américain a qualifié le temple du Ciel « d’incroyable ».

L’échelle d’une ville

Comme Washington, Pékin est une capitale qui se prête à la monstration grandiose du pouvoir. Mais construite pour et à partir d’un centre impérial fermé, ses dimensions sont conçues pour impressionner les légations étrangères.

Le cortège du président Donald Trump garé près de la place Tian’anmen pendant le dîner d’État avec le président chinois Xi Jinping au Grand Hall du Peuple, le jeudi 14 mai 2026, à Pékin. © AP Photo/Mark Schiefelbein

Hegseth, Rubio, Bessent, Miller : les hommes de Trump à Pékin

Pour marquer l’importance du voyage, le président des États-Unis était accompagné de ses plus puissants lieutenants dont le Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, le Secrétaire d’État Marco Rubio, le Secrétaire du Trésor Scott Bessent ou encore son conseiller Stephen Miller — en l’absence toutefois de plusieurs émissaires clefs.

Men in Black : la Silicon Valley était aussi en Chine

Alors qu’Elon Musk et le PDG de NVIDIA Jensen Huang étaient avec Donald Trump à bord du Air Force One, plusieurs représentants des entreprises de la tech ont fait le déplacement à Pékin, dont Tim Cook, PDG d’Apple, particulièrement dépendant de la Chine pour la production de smartphones.

Jensen in China

Alors que des rumeurs sur sa non-participation au voyage avaient circulé quelques jours avant la visite, Jensen Huang figurait en bonne place dans la délégation américaine. Comme l’expliquait Alessandro Aresu dans ces pages, le patron de NVIDIA joue une partition clef de « diplomatie parallèle » entre Pékin et Washington.

L’autre Xii

Le fils d’Elon Musk (prénommé X Æ A-Xii) a couru dans les couloirs ultrasécurisés du Palais de l’assemblée du peuple en habits traditionnels chinois tandis que son père, l’homme le plus riche de la planète, était reçu avec d’autres hommes d’affaires américains par le Premier ministre Li Qiang.

Elon Musk arrive en compagnie de son fils X Æ A-Xii pour la rencontre entre le Premier ministre chinois Li Qiang et des représentants du monde des affaires américain, au Grand Hall du Peuple à Pékin, le jeudi 14 mai 2026. © Go Nakamura
Militaires chinois photographiés alors que le président Donald Trump participe à la cérémonie d’accueil. © AP Photo/Mark Schiefelbein

Le qipao de Lara Trump

Le fils de Donald Trump Eric et son épouse Lara ont accompagné le président lors du voyage. Lors du banquet, celle-ci porte une robe inspirée des qipaos traditionnels. En 2017, Melania Trump — qui n’a pas participé au voyage en 2026 — avait fait un choix similaire.

Concombre de mer et YMCA : le banquet — et sa playlist

Le menu du banquet, qui réunit des plats traditionnels chinois, a circulé sur les réseaux. Plus étonnant, la playlist qui accompagne musicalement le dîner comprend le tube des Village People, l’un des « classiques » de la campagne de Donald Trump.

« Ces enfants étaient formidables »

Dans la droite ligne de l’imagerie maoïste, il est commun que Xi Jinping — comme son homologue nord-coréen — évolue au milieu d’une jeunesse en liesse dans une scénographie très artificielle. Alors que des enfants ont accueilli les deux chefs d’État à Pékin en sautant sur place, Donald Trump a déclaré : « Ces enfants m’ont particulièrement impressionné. Ils étaient heureux, ils étaient magnifiques. Ces enfants étaient formidables. »

Des enfants tiennent des drapeaux chinois et américains avant la cérémonie d’accueil du président américain Donald Trump par le président chinois Xi Jinping au Grand Hall du Peuple à Pékin, le jeudi 14 mai 2026. © Maxim Shemetov/Pool Photo via AP

La guerre des memes à l’âge du brainrot

Dans les jours ayant précédé le voyage et pendant celui-ci, Internet s’est emparé de cette visite en imaginant Trump en contexte typiquement chinois à l’aide de l’IA mais aussi, comme Thierry Breton

Le président Donald Trump, au centre, quitte le dîner d’État organisé au Grand Hall du Peuple, le jeudi 14 mai 2026, à Pékin. © AP Photo/Mark Schiefelbein

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14.05.2026 à 13:15

Mario Draghi appelle à « transformer à nouveau la crise en union »

Matheo Malik

Le discours intégral du Prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle.

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Texte intégral (6438 mots)

Aujourd’hui, jeudi 14 mai, l’ancien président de la Banque centrale européenne et ancien président du Conseil des ministres italien a reçu dans l’hôtel de ville d’Aix-la-Chapelle le Prix Charlemagne, la plus ancienne et la plus prestigieuse récompense rendant hommage à l’engagement en faveur de l’unification européenne.

La veille, l’actuelle présidente de la BCE Christine Lagarde avait prononcé un hommage appuyé  — « Charlemagne était un souverain hors du commun, dont le royaume s’étendait sur des territoires qui couvrent aujourd’hui plusieurs pays européens. Mario s’inscrit dans cette même tradition » — rappelant l’engagement européen de Draghi depuis les négociations sur le Traité de Maastricht auxquelles il participa en tant que directeur du Trésor italien jusqu’au « whatever it takes » le long d’une carrière associée désormais à la monnaie commune.

Mario Draghi s’était vu confier par la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen — également présente aux côtés du chancelier Friedrich Merz et du président grec Mitsotakis lors de la cérémonie — la coordination d’un rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne qui a configuré le débat européen des deux dernières années. 

Le discours d’Aix-la-Chapelle reprend certains constats du rapport Draghi mais en accentue le diagnostic à la lumière des nouvelles crises et de l’hostilité de Donald Trump.

Selon lui, l’Union entrerait dans une phase difficile mais qui doit servir à ses dirigeants de « révélation ». Les anciennes hypothèses qui avaient soutenu son développement — l’ouverture commerciale, la garantie américaine de sécurité, la stabilité de l’ordre international — ne fonctionnent plus et le continent serait désormais confronté à un monde « plus dur » où nous serions pour la première fois « seuls ensemble ».

Cette fragilité vient pour Draghi d’une contradiction fondamentale qui était déjà au cœur de son rapport : l’Europe s’est ouverte au monde sans avoir achevé la construction de son propre marché intérieur. L’ancien président de la BCE met en garde sur les conséquences de ce déséquilibre : dépendance excessive à la demande extérieure, vulnérabilité énergétique et stratégique, retard technologique — notamment dans l’intelligence artificielle. « L’Europe s’est appuyée sur les marchés pour accomplir ce que l’autorité politique commune n’était pas habilitée à faire » mais elle a dans le même temps « refusé à ces marchés l’accès à l’échelle continentale dont ils avaient besoin pour réussir ». Le résultat est ce qu’il qualifie d’« économie asymétrique ».

Dans un aggiornamento du chiffrage des besoins stratégiques de l’Europe, estimés dans le rapport à environ 800 milliards d’euros par an, il porte ce montant à 1 200 milliards. Or l’Europe aborde cette séquence avec des marchés de capitaux fragmentés, des réseaux énergétiques insuffisamment intégrés et une base technologique en retard, en particulier sur l’IA de manière critique : « À aucun moment de l’histoire récente notre avenir économique n’a autant dépendu d’une seule transformation technologique. »

L’un des points du discours — tenu dans un cadre particulièrement solennel devant plusieurs chefs de gouvernement européens — concerne la relation transatlantique que Draghi qualifie de « réalité extérieure centrale de notre époque » pour laquelle il propose des remèdes pour sortir de l’asymétrie. Dans le même temps, l’investissement dans la défense est salué comme une étape clef dans un moment historique, en reconnaissant que « l’Ukraine est le moteur d’une forme d’intégration pratique en matière de défense que l’Europe a longtemps eu du mal à mettre en place de manière planifiée. »

La fin du discours, mobilisatrice autour de la notion de « fédéralisme pragmatique » déjà longuement développée par Mario Draghi, appelle à « briser le cercle vicieux » dans lequel une mise en œuvre insuffisante affaiblit la légitimité de l’Union, rendant ensuite l’action commune plus difficile. Les dirigeants européens d’aujourd’hui ne peuvent plus se contenter d’administrer une intégration dont ils seraient simplement héritiers, mais apprendre à véritablement exercer un pouvoir à l’échelle continentale pour « convertir la crise en union ».

English version available at this link

Je ne vais pas prétendre que l’avenir de l’Europe s’annonce facile. La pression qui pèse sur notre continent est immense et s’alourdit de mois en mois.

Mais ce n’est pas seulement un moment de danger. C’est aussi un moment de révélation.

Car les forces qui mettent aujourd’hui l’Europe à l’épreuve sont en train d’accomplir ce que des décennies de paix et de prospérité n’ont pas réussi à faire : elles obligent les Européens à reconnaître, une fois de plus, ce qu’ils ont en commun et ce qu’ils sont prêts à construire ensemble.

Cela devrait nous donner confiance. Cela devrait également nous permettre de prendre clairement conscience de l’ampleur de la tâche qui nous attend.

Depuis 2020, les chocs extérieurs se sont succédé — chacun aggravant le précédent, chacun réduisant la marge de manœuvre possible pour l’hésitation. Nous subissons toujours des droits de douane imposés par notre principal partenaire commercial à des niveaux jamais vus depuis un siècle. La guerre au Moyen-Orient a ramené l’inflation dans nos économies et l’inquiétude dans nos foyers. Même lorsque le détroit d’Ormuz rouvrira, les fractures infligées aux chaînes d’approvisionnement pourraient perdurer pendant des mois, voire des années.

Même en d’autres circonstances, ces chocs seraient difficiles à gérer. Mais ils surviennent au moment même où les besoins d’investissement de l’Europe sont devenus immenses. Ce qui était déjà estimé à environ 800 milliards d’euros par an en dépenses stratégiques supplémentaires est passé, avec les engagements de défense de ces dernières années, à près de 1 200 milliards d’euros par an en moyenne.

La croissance est donc la condition sine qua non de tout ce que l’Europe affirme désormais devoir faire : financer la transition énergétique, défendre son continent, construire les industries de l’ère numérique et soutenir des sociétés qui vieillissent.

Et le monde qui aidait autrefois l’Europe à générer de la prospérité n’est plus là. Il est devenu plus dur, plus fragmenté et plus mercantiliste.

De l’autre côté de l’Atlantique, nous ne pouvons plus partir du principe que les gardiens de l’ordre d’après-guerre restent déterminés à le préserver. Des décisions aux conséquences profondes pour les économies européennes sont de plus en plus prises de manière unilatérale, au mépris des règles que les États-Unis défendaient autrefois. Et pour la première fois depuis 1949, les Européens doivent envisager la possibilité que les États-Unis ne garantissent plus notre sécurité selon les termes que nous tenions autrefois pour acquis.

La Chine n’offre pas non plus de point d’ancrage alternatif. Elle génère des excédents industriels d’une ampleur que le monde ne peut absorber sans vider de sa substance notre propre base productive. Et elle soutient directement notre adversaire, la Russie.

Dans un monde où les partenariats évoluent, toute dépendance stratégique doit désormais être réexaminée. Pour la première fois de mémoire d’homme, nous sommes véritablement seuls ensemble. L’Europe réagit à cette nouvelle réalité. Mais elle le fait au sein d’un système qui n’a jamais été conçu pour des défis de cette ampleur.

Le projet européen a été construit — de manière sage et délibérée — pour empêcher la concentration du pouvoir. Après les catastrophes de la première moitié du XXe siècle, les Européens ont décidé qu’aucun État membre ne dominerait les autres. 

Au lieu de cela, ils ont créé un modèle de gouvernance différent, partagé et équilibré. Des agences indépendantes, des processus régis par des règles et les marchés financiers ont été mis à contribution pour accomplir un travail qui, ailleurs, aurait nécessité un choix politique ouvert. Lorsque des accords entre gouvernements devaient être trouvés, la gouvernance européenne les enveloppait de couches de procédures qui les dépouillaient de leur charge politique. Des décisions qui, dans un autre contexte, auraient été source de division en sont venues à apparaître comme purement administratives.

Les réalisations de ce système ont été extraordinaires. 

La paix sur un continent autrefois marqué par la guerre. Le retour de nations qui avaient passé des générations derrière le rideau de fer au sein d’une communauté de peuples libres. Le marché unique. L’euro. La liberté de circuler à travers les frontières qui, pendant des siècles, avaient divisé les Européens les uns des autres.

Pendant soixante-dix ans, cette architecture a fait avancer l’Europe. Elle nous a permis de réaliser quelque chose d’historiquement rare : une intégration sans subordination. Mais elle reposait sur deux hypothèses fondamentales.

La première était que l’Europe avait construit une économie véritablement ouverte dans laquelle l’État n’avait pas besoin de diriger la croissance : libre-échange à l’intérieur grâce au marché unique ; libre-échange à l’extérieur grâce à un ordre international fondé sur des règles.

La seconde était que l’Europe n’aurait plus jamais à faire face aux questions les plus épineuses de puissance et de sécurité, car on y répondrait à notre place.

Ces deux hypothèses se sont aujourd’hui révélées vaines. Et à mesure qu’elles s’effondrent, les questions politiques que l’Europe cherchait à atténuer reviennent au cœur du projet européen.

Nulle part cela n’est plus visible que dans les contradictions du modèle économique européen lui-même.

À l’extérieur, nous avons démantelé les barrières commerciales, accueilli les chaînes d’approvisionnement mondiales et construit la grande économie la plus ouverte de la planète. Mais à l’intérieur, nous n’avons jamais pleinement mis en pratique l’ouverture que nous prônions : nous avons laissé le marché unique inachevé, les marchés de capitaux fragmentés, les systèmes énergétiques insuffisamment interconnectés, et de larges pans de notre économie enfermés dans des couches de réglementation.

Il y a dans tout cela une certaine ironie. L’Europe s’est appuyée sur les marchés pour accomplir ce que l’autorité politique commune n’était pas habilitée à faire. Mais nous avons refusé à ces marchés l’accès à l’échelle continentale dont ils avaient besoin pour réussir. Il en a résulté non pas une véritable économie de marché — mais une économie asymétrique. Et de cette asymétrie découlent bon nombre des vulnérabilités auxquelles l’Europe est aujourd’hui confrontée.

La première vulnérabilité est notre exposition à la demande extérieure. Les entreprises européennes ont été attirées vers l’extérieur à la recherche de la croissance que l’Europe elle-même ne pouvait leur offrir. Depuis 1999, la part du commerce dans le PIB est passée de 31 % à 55 % dans la zone euro. Aux États-Unis et en Chine, en revanche, elle n’a pratiquement pas bougé. Ces deux pays restent bien moins exposés au commerce.

Notre sensibilité aux changements de politique américaine et chinoise n’est donc pas simplement un malheur imposé de l’extérieur. Elle est le reflet de notre propre incapacité à construire un marché intérieur suffisamment profond.

La deuxième vulnérabilité est notre dépendance stratégique croissante. Aucune économie avancée ne peut l’éliminer entièrement. Les États-Unis ont leurs propres expositions, notamment en matière de minéraux critiques. Mais la situation de l’Europe est d’un autre ordre.

Si nous avions pris les mesures nécessaires pour intégrer notre économie, les marchés de capitaux auraient canalisé une plus grande part de l’épargne européenne vers des risques productifs sur le continent. L’énergie circulerait plus librement à travers les frontières, soutenue par des réseaux, des interconnexions et des installations de stockage. La décarbonation serait à portée de main, et nos économies seraient moins exposées aux chocs liés aux combustibles fossiles : depuis le début de la guerre en Iran, les citoyens des pays où la part des énergies propres est plus élevée ont payé, en moyenne, environ la moitié des prix de gros de l’électricité pratiqués dans les pays où cette part est plus faible.

Mais l’Europe a choisi une voie plus défensive. Nous avons tenté de tenir les bouleversements à distance. Nous avons limité la consolidation, restreint les risques et reporté les investissements transfrontaliers. Le résultat, pourtant, n’a pas été un meilleur contrôle — mais la dépendance.

Aujourd’hui, la moitié des capitaux investis par le biais de fonds européens retourne aux États-Unis, où les risques et les rendements sont plus élevés. Nous dépendons d’eux pour 60 % de nos importations de GNL. Même dans le domaine des technologies propres, l’Europe ne peut pas encore mener sa transition verte à grande échelle sans accroître sa dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises.

La troisième faiblesse — et peut-être la plus importante — est la détérioration de la position de l’Europe dans les technologies qui définiront la prochaine décennie.

Depuis 2019, l’écart de productivité horaire entre l’Europe et les États-Unis s’est creusé de 9 points de pourcentage, en parité de pouvoir d’achat et à prix constants. Si ce chiffre ne mesure pas en soi les différences de niveau de vie, il met en évidence une divergence croissante en matière de capacité de production, reflétant non seulement la taille supérieure du secteur technologique américain, mais aussi la numérisation plus poussée des entreprises et des flux de travail américains.

L’intelligence artificielle vient désormais s’ajouter à ce fossé.

Les scénarios de l’OCDE suggèrent qu’environ la moitié de la croissance de la productivité au cours de la prochaine décennie pourrait provenir de l’IA et de sa diffusion dans l’ensemble de l’économie. À aucun moment de l’histoire récente notre avenir économique n’a autant dépendu d’une seule transformation technologique.

Or l’IA n’est pas simplement un outil numérique de plus à adopter. Elle nécessite une mobilisation industrielle d’une ampleur sans précédent depuis des générations : des investissements colossaux dans l’énergie, les semi-conducteurs, les infrastructures informatiques et les capitaux. Et c’est là que l’Europe prend du retard.

Les États-Unis sont en passe de dépenser environ cinq fois plus que l’Europe pour la construction de data centers d’ici 2030. La Chine se mobilise à une échelle similaire. Si l’Europe devait égaler cette ambition, la demande en électricité pourrait augmenter de 20 à 30 % par rapport à aujourd’hui.

L’Europe dispose des économies, des talents et du potentiel énergétique latent nécessaires pour rivaliser dans cette transformation. Mais les mêmes barrières et contraintes qui ont créé notre vulnérabilité et nos dépendances nous empêchent aujourd’hui de nous mobiliser à l’échelle que le moment exige.

Ce n’est pas un écart que nous pouvons nous permettre de laisser se creuser. Contrairement à l’électricité ou à Internet, l’IA s’améliore à l’usage. Chaque cycle de déploiement génère les données et les capacités qui rendent le cycle suivant encore plus puissant. Les économies qui exploiteront ces avantages en premier prendront définitivement une longueur d’avance.

Ces trois conséquences renvoient toutes à la même source : l’Europe s’est ouverte au monde sans avoir achevé la construction de son marché intérieur. Elle est devenue trop dépendante de la demande étrangère, trop tributaire de capacités contrôlées ailleurs, et trop fragmentée pour mobiliser ses propres ressources à grande échelle.

La question est désormais de savoir comment corriger ce déséquilibre. 

À travers l’Europe, différentes réponses émergent.

Pour certains, la réponse est de ne pas changer. Alors que d’autres se détournent de l’ouverture, l’Europe devrait saisir les opportunités qu’ils laissent derrière eux, développer ses échanges avec le reste du monde et devenir la première défenseure du système fondé sur des règles.

Certes, l’Europe peut encore tirer profit d’une libéralisation accrue des échanges. Mais il faut être honnêtes quant à ses limites. Selon une estimation, même si l’Europe menait à bien toutes les négociations commerciales en cours, la hausse à long terme de notre PIB serait inférieure à 0,5 %.

Le problème plus profond est d’ordre politique. Il est plus facile de conclure de nouveaux accords commerciaux que de s’attaquer aux chantiers inachevés chez nous, car cela oblige l’Europe à faire des choix qu’elle a longtemps préféré éviter : s’attaquer aux rentes de situation établies et aux intérêts particuliers qui tirent profit d’un marché unique incomplet et de marchés énergétiques fragmentés. 

Si l’ouverture reste notre seule réponse, cela revient à ne pas prendre de décision. 

Pour d’autres, la réponse consiste à réintroduire un État stratégique sur les marchés. Partout en Europe, on observe en effet un regain d’intérêt pour la politique industrielle — pour orienter les capitaux vers des technologies que nous n’avons pas su développer, pour protéger les secteurs stratégiques des pressions extérieures, et pour utiliser les droits de douane et les aides d’État afin de préserver chez nous la croissance que nous perdons à l’étranger.

Ces points de vue sont compréhensibles. À bien des égards, ils sont nécessaires. Toutes les grandes économies mondiales déploient désormais une politique industrielle à une échelle qui tourne en dérision l’idée d’une égalité des chances à l’échelle mondiale. L’Europe doit composer avec des dépendances de plus en plus complexes tant envers les États-Unis qu’envers la Chine. Nous ne pouvons nous permettre aucune rigidité idéologique. 

Mais ces instruments ne produiront pas les résultats escomptés par leurs défenseurs si l’Europe ne résout pas également l’incohérence au cœur de son propre modèle économique.

Considérons ce qui se passerait si l’Europe adoptait une attitude commerciale plus affirmée. Les représailles entraînent des contre-mesures — or ce seraient là des coûts que l’Europe, dans sa forme actuelle, est mal placée pour absorber. Nous constatons déjà les effets des droits de douane américains : depuis le « Liberation Day », les exportations européennes vers les États-Unis ont chuté d’environ 17 %.

Pourtant, lorsqu’on regarde de l’autre côté de l’Atlantique, l’on voit une économie capable de préserver sa croissance malgré les perturbations qu’elle contribue à créer. Car en dépit de la montée des tensions commerciales, de l’inflation et du conflit au Moyen-Orient, le FMI a revu à la hausse ses prévisions de croissance pour les États-Unis l’année prochaine, tout en révisant celles de l’Europe à la baisse.

La leçon à en tirer est que la solidité extérieure passe par l’approfondissement interne. Au sein de l’Europe, les États membres présentent des niveaux d’intégration très disparates. Des études de la BCE suggèrent que si tous se rapprochaient du niveau déjà atteint par les plus performants, les gains de bien-être à long terme pourraient dépasser 3 % — soit environ quatre fois l’impact prévu des droits de douane américains plus élevés sur la croissance.

Le « Made in Europe » doit également être considéré sous cet angle : comme un moyen d’utiliser la demande européenne de manière plus ciblée. Il devrait offrir aux industries ayant des horizons d’investissement à long terme — semi-conducteurs, technologies propres, défense — un marché suffisamment vaste et stable pour qu’elles y investissent. Sans demande propre, l’Europe ne peut pas maintenir une position crédible à l’étranger.

La politique industrielle est confrontée à une variante du même problème.

Si les États membres de l’Europe tentent de mener une politique industrielle à grande échelle dans le cadre de la structure actuelle du marché unique, ils échoueront. Ils dépenseront de manière inconsidérée, fragmenteront les investissements selon des lignes nationales et s’imposeront mutuellement des coûts. Une étude du FMI révèle que les subventions accordées dans un État membre freinent la croissance dans les autres, les retombées négatives érodant les gains initiaux en l’espace de deux ans seulement.

La solution idéale serait de coordonner les aides d’État au niveau européen.

Mais ce n’est pas le seul moyen de réduire ces distorsions. Une économie européenne véritablement intégrée modifierait en soi le terrain sur lequel s’exerce la politique industrielle.

Même si les aides d’État continuaient d’être accordées à l’intérieur des frontières nationales, leurs bénéficiaires seraient de plus en plus des entreprises ayant déjà fait leurs preuves à travers l’Europe. Les entreprises de premier plan dans chaque juridiction seraient moins susceptibles d’être des opérateurs historiques nationaux protégés, et plus susceptibles d’être des entreprises d’envergure européenne concourant là où le capital, l’énergie, les compétences et les chaînes d’approvisionnement sont les plus solides.

Contrairement aux échecs des années 1970, c’est ainsi que de véritables champions européens ont le plus de chances d’émerger : exposés à la concurrence continentale et soutenus par une stratégie politique au niveau européen.

Cela donnerait en retour aux gouvernements des indications plus claires sur les véritables atouts concurrentiels de l’Europe. Les fonds publics seraient moins susceptibles de soutenir des entreprises sans perspective de croissance, et plus susceptibles de renforcer les capacités dont l’Europe a réellement besoin. L’intervention pourrait devenir plus ciblée, moins coûteuse et plus efficace.

Plus l’Europe se réformera, moins elle devra compter sur la dette — nationale ou commune — pour compenser sa fragmentation.

C’est pourquoi le marché unique et la politique industrielle ne devraient pas être considérés comme des philosophies rivales. Bien conçus, ils se renforcent mutuellement.

Mais plus l’Europe s’engage dans la politique industrielle et les technologies stratégiques, plus il devient difficile d’ignorer la réalité extérieure centrale de notre époque : notre relation avec les États-Unis a changé.

L’Europe ne peut pas rapatrier seule toutes les technologies critiques. Le coût serait prohibitif. Nous aurons besoin d’accords préférentiels avec des partenaires de confiance : garanties d’achat, normes communes, investissements partagés et chaînes d’approvisionnement sécurisées. Or les États-Unis resteront au cœur de cet effort. Le protocole d’accord Union-États-Unis sur les minéraux critiques en est un premier exemple. Mais ce partenaire sur lequel nous comptons encore est devenu plus hostile et imprévisible. L’Europe a cherché la négociation et le compromis. De manière générale, cela n’a pas fonctionné. Chaque fois que nous absorbons un choc sans réagir, nous réduisons le coût du suivant. Une posture visant à désamorcer la situation ne fait qu’inviter à une nouvelle escalade.

Pour l’instant, l’Europe a besoin de la capacité de réagir avec plus d’assurance pour rétablir un partenariat sur un pied d’égalité. Ce qui nous retient, c’est la sécurité. Une alliance dans laquelle l’Europe dépend des États-Unis pour sa défense est une alliance où la dépendance en matière de sécurité peut se répercuter sur toutes les autres négociations — commerce, technologie, énergie.

C’est pourquoi l’évolution de la position américaine sur la sécurité européenne ne doit pas être considérée uniquement comme un danger. C’est aussi un réveil nécessaire. Si les États-Unis demandent à l’Europe d’assumer une plus grande responsabilité dans la défense de notre continent et de nos voisins, alors l’Europe doit également acquérir une plus grande autonomie dans l’organisation de cette défense — et cette autonomie s’accompagnera d’une plus grande force dans ses relations commerciales et énergétiques.

Cela n’affaiblira pas nécessairement la relation transatlantique ni l’OTAN. Au contraire, cela les placerait toutes deux sur des bases plus solides. Une Europe capable de se défendre pourrait même être un allié plus précieux et un partenariat fondé sur une force mutuelle sera toujours plus mature qu’un partenariat fondé sur une dépendance asymétrique.

Pour l’Europe elle-même, l’opportunité est considérable. Assumer une plus grande responsabilité pour notre défense signifie également reconstruire la base industrielle et technologique sur laquelle repose cette défense. La R&D européenne en matière de défense ne représente qu’un dixième des niveaux américains. Les gouvernements européens dépensent entre 40 et 70 milliards d’euros par an en armes américaines, et notre incapacité à regrouper la demande entraîne un gaspillage supplémentaire de 60 milliards d’euros en économies d’échelle perdues.

Mais des changements importants sont déjà en cours.

L’Europe a fait le choix stratégique le plus important depuis des décennies : investir dans sa défense. D’ici la fin de cette décennie, l’Allemagne à elle seule dépensera à peu près ce que la Russie consacre actuellement à son économie de guerre en pleine mobilisation.

Et l’Ukraine est le moteur d’une forme d’intégration pratique en matière de défense que l’Europe a longtemps eu du mal à mettre en place de manière planifiée. Les pays commandent le même équipement car ils ne peuvent se permettre d’attendre des variantes nationales sur mesure. Des entreprises européennes produisent des systèmes conçus par l’Ukraine sur le territoire des pays alliés.

La coopération en matière de défense se développe rapidement : un récent recensement a ainsi identifié plus de 160 accords de défense bilatéraux et plurilatéraux entre des États européens, le Royaume-Uni et l’Ukraine — la plupart signés depuis le début de l’invasion russe. Six partenariats comportent une clause de défense mutuelle. 

La tâche consiste désormais à transformer ce patchwork en engagements clairs et contraignants. Si un État membre est attaqué, la réponse de l’Europe doit être sans ambiguïté avant même que la crise ne commence.

Il existe deux voies pour donner corps à cet engagement, et elles ne s’excluent pas mutuellement.

La première consiste à former des coalitions plus restreintes de pays dont les capacités et la perception des menaces les rapprochent déjà. Dans la pratique, une grande partie de la réponse militaire européenne est déjà assurée par un groupe central — l’Allemagne, la Pologne, la France et le Royaume-Uni, aux côtés des pays nordiques et baltes qui sont les plus proches de la menace.

Tous les pays ne doivent pas nécessairement contribuer de la même manière. L’Ukraine a montré que la défense moderne ne se résume plus aux chars, aux avions et à l’artillerie. Elle repose également sur des batteries, des capteurs, des logiciels et la capacité à adapter rapidement les technologies civiles. Certains pays fourniront des forces ; d’autres des composants de drones, des capacités cybernétiques ou du soutien logistique ; d’autres encore une aide financière. 

L’autre voie consiste à donner une substance opérationnelle au paragraphe 7 de l’article 42 : la clause de défense mutuelle de l’Union, qui, bien que définie juridiquement et ayant déjà été invoquée, n’a pas encore été traduite concrètement en plans, capacités et structures de commandement.

L’identité des participants à cet effort commun aura une importance capitale. Toute communauté politique est en fin de compte façonnée par sa conception de l’obligation mutuelle — par ce que ses membres estiment devoir les uns aux autres lorsque le pire se produit. Pendant soixante-dix ans, l’Europe a pu laisser cette question en partie sans réponse. Aujourd’hui, nous devons y répondre nous-mêmes.

Les premiers signes sont déjà visibles. Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, l’Europe a choisi de soutenir une nation qui luttait pour sa liberté, et a maintenu cet engagement année après année. 

Lorsque le Groenland a été menacé, l’Europe a tenu tête à son plus proche allié et, ce faisant, a découvert des capacités qu’elle ne savait pas qu’elle possédait. Même les partis qui ont bâti leur identité sur la souveraineté nationale reconnaissent désormais qu’aucune nation européenne ne peut la défendre seule.

Mais la pression en faveur du changement vient désormais de toutes parts. L’Europe est contrainte de prendre des décisions qu’elle a jusqu’à présent évitées. Et pour la première fois depuis de nombreuses années, les conditions permettant de faire ces choix commencent à exister.

Le consensus sur le diagnostic est la véritable nouveauté du moment. La nature de la situation difficile dans laquelle se trouve l’Europe est désormais largement comprise par les gouvernements et les citoyens. La feuille de route pour l’action existe et, dans certains domaines, la Commission européenne prend déjà des mesures.

Sous la pression de ces dernières années, les Européens se rappellent des valeurs qu’ils avaient commencé à tenir pour acquises : la solidarité, la démocratie, l’État de droit, la protection des minorités. Elles sont l’héritage de l’Europe d’après-guerre. Et elles redeviennent visibles parce qu’elles sont mises à l’épreuve.

Cette prise de conscience est plus puissante que n’importe quel programme politique, car elle donne aux Européens une raison d’agir. Et les citoyens savent déjà clairement quelle direction l’Europe doit prendre : neuf personnes sur dix interrogées par l’Eurobaromètre souhaitent que l’Union agisse avec plus d’unité ; les trois quarts souhaitent qu’elle dispose de plus de ressources pour relever les défis à venir.

Mais lorsque les citoyens réclament plus d’Europe, ils ne demandent pas simplement davantage de l’Europe telle qu’elle est. Ils ne réclament pas non plus un schéma institutionnel abstrait. Ils réclament des améliorations concrètes dans la manière dont l’Europe les protège et leur donne les moyens d’agir, par des moyens dont ils peuvent voir le fonctionnement et pour lesquels ils peuvent demander des comptes. La question est de savoir comment transformer cette demande d’action en modes de prise de décision capables d’y répondre.

Notre expérience actuelle montre que l’action au niveau des Vingt-Sept ne permet souvent pas d’apporter ce que le moment exige. Le problème ne réside pas dans un manque d’ambition chez les dirigeants mais dans ce qui se passe une fois que l’ambition est intégrée au système : les accords sont traités par des comités qui les diluent et les retardent jusqu’à ce que le résultat ne ressemble plus du tout à ce qui était prévu.

Il en résulte une action qui peut être tellement en deçà de l’ampleur du défi qu’elle devient pire que l’inaction. Et une Union qui revendique ses responsabilités mais qui, à maintes reprises, ne tient pas ses promesses, entre dans un cercle vicieux dont elle ne peut s’échapper : une mise en œuvre insuffisante érode la légitimité, et une légitimité affaiblie rend la mise en œuvre encore plus difficile.

Nous devons briser ce cercle vicieux.

Les pays qui ressentent le plus vivement le poids de ce moment — et comprennent que la fenêtre d’opportunité pour agir ne restera pas ouverte indéfiniment — doivent être libres d’aller de l’avant. 

C’est ce que j’ai appelé le fédéralisme pragmatique.

Son avantage est qu’il permet de rétablir à la fois l’efficacité et la légitimité démocratique. 

Les pays qui ont la volonté d’agir devraient approfondir leur coopération dans des domaines concrets, grâce à des instruments qui produisent des résultats que les citoyens peuvent voir et mesurer. Et chacun devrait s’engager par un choix national délibéré, approuvé par son électorat, afin que les citoyens sachent à quoi leur gouvernement s’est engagé et puissent lui demander des comptes.

La mise en œuvre renforce la légitimité. La légitimité rend possible une coopération plus étroite. Et à mesure que l’habitude d’agir ensemble se développe, le sentiment d’avoir un objectif commun s’affermit.

Cette approche sera nécessairement expérimentale. Certaines initiatives fonctionneront ; d’autres non. C’est pourquoi elle est pragmatique. 

Mais elle relève aussi du fédéralisme — car ces expériences ne sont pas aléatoires. Elles sont guidées par une destination commune : la conviction que les Européens doivent apprendre à exercer le pouvoir ensemble s’ils veulent préserver leurs valeurs.

L’euro montre comment cela peut se produire. Ceux qui en avaient la volonté sont allés de l’avant. Ils ont construit des institutions communes dotées d’une réelle autorité. Lorsque cet engagement a été mis à l’épreuve jusqu’à frôler le point de rupture, la solidarité requise s’est avérée bien plus grande que beaucoup ne l’avaient imaginé. Le cadre a tenu bon, les pays ont continué à adhérer et le soutien à l’euro atteint aujourd’hui un niveau record. Pour les sociétés qui le partagent, le quitter est devenu presque impensable.

C’est ce qui rend les engagements européens durables. Ce ne sont pas des mots inscrits une fois pour toutes dans un traité, mais l’expérience d’agir ensemble, d’être mis à l’épreuve ensemble et de découvrir, à travers le succès, que la solidarité peut fonctionner.

Notre tâche consiste désormais à recréer cette même dynamique dans les domaines de l’énergie, de la technologie et de la défense. Les dirigeants européens savent où se trouve le travail à accomplir. Ils doivent maintenant décider s’ils sont prêts à faire passer le fond avant la forme et à choisir les instruments qui permettront d’atteindre les résultats escomptés.

Nous avons atteint un point où les décisions que l’Europe doit prendre ne peuvent plus s’inscrire dans le cadre institutionnel dont nous avons hérité. Certaines exigent une envergure que seule l’Europe peut offrir. D’autres requièrent un degré de légitimité démocratique qui doit être construit à partir de la base. 

Ensemble, elles exigent des dirigeants européens qu’ils aillent un pas plus loin.

Partout sur notre continent, les Européens montrent qu’ils veulent que l’Europe agisse. Ils veulent que l’Union européenne défende leur liberté, leur prospérité et leur solidarité. Et ils continuent de défendre, avec passion, les valeurs qui font que l’Europe vaut la peine d’être construite et qui, aujourd’hui, la rendent unique.

La tâche consiste désormais à répondre à cette confiance avec courage et à montrer que l’Europe peut à nouveau convertir la crise en union.

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13.05.2026 à 18:30

Le grand décrochage a commencé

Matheo Malik

Dans les points chauds où se joue la course du futur, l'Amérique de Trump a de moins en moins de cartes face à la Chine de Xi.

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Texte intégral (3966 mots)

Au moins un élément sera commun aux discours que s’apprêtent à prononcer en Chine Donald Trump et Xi Jinping : cette visite du président des États-Unis à Pékin serait « historique ». Si elle l’est bel et bien, ce n’est toutefois pas pour les raisons affichées par la communication américaine, ni par celles mises en avant par la propagande chinoise. Les États-Unis ne sont pas à Pékin pour imposer un nouvel ordre : affaiblis, ils viennent au contraire chercher dans l’urgence des victoires de court terme — contrats Boeing, achats agricoles, promesses iraniennes — auprès d’une Chine dont le modèle repose sur une stabilité qu’elle sent vaciller.

Loin d’être une séquence bilatérale ordinaire entre deux grandes puissances, cette visite s’inscrit dans une confrontation systémique entre des États rivaux. Or à mesure que Trump avance dans son second mandat, leur affrontement se déroule sur un terrain qui semble de plus en plus favorable à Pékin : la dépendance américaine accrue aux matières critiques, l’affaiblissement de l’architecture de contrôle technologique, la fragmentation du camp occidental, la vulnérabilité de Washington sur l’Iran et l’ambiguïté croissante du langage diplomatique américain sur Taïwan sont autant d’éléments qui fragilisent la position américaine.

Bien que Donald Trump n’ait cessé d’affirmer que l’Amérique était en train de « gagner » face à la Chine, sa visite d’État à Pékin des 14 et 15 mai – la première d’un président américain en Chine depuis sa propre tournée de 2017 – offre pourtant un contraste saisissant entre ses gesticulations vantardes sur les réseaux sociaux et la réalité stratégique d’un rapport de forces structurellement dégradé pour Washington.

Les dix erreurs stratégiques de Donald Trump face à Pékin

Pour mesurer la portée de cet écart, il faut d’abord inscrire la politique chinoise de Washington dans une continuité. Avec le « pivot vers l’Asie », Barack Obama avait été le premier à formuler explicitement que le cœur stratégique du siècle serait l’Asie-Pacifique et la relation avec la Chine, qui s’accompagnerait d’un désengagement relatif de l’Europe. Au cours de son premier mandat, l’agressivité de Donald Trump avait provoqué une rupture de ton — sans pour autant fondamentalement changer le diagnostic. Joe Biden a par la suite poursuivi la guerre commerciale enclenchée par son prédécesseur en durcissant les contrôles technologiques et tenté de bâtir un front techno-occidental face à Pékin. En profondeur, sous les courants contraires des alternances à la Maison-Blanche, le Département d’État, le Pentagone et la communauté du renseignement sont donc restés constants : la Chine est le concurrent systémique central des États-Unis, la seule puissance capable de concurrencer Washington à la fois sur le PIB nominal, la dépense de R&D, la marine et le nombre d’ingénieurs formés chaque année.

Pourtant, depuis 2025, Trump a considérablement accéléré la dégradation de la position américaine par rapport à la Chine dans les dix domaines où se joue la guerre pour le futur.

1 — La guerre commerciale juridiquement fragile

En portant les droits de douane mondiaux moyens sur les importations de biens à près de 18 % — du jamais vu depuis les années 1930 — Trump a voulu prouver sa « fermeté ». En pratique, cela signifie qu’en deux ans, le tarif moyen appliqué par les États-Unis a quasiment doublé par rapport à la moyenne des années 2010. 

La Cour suprême a censuré une partie des surtaxes les plus ciblées, notamment contre plusieurs pays d’Asie, obligeant la Maison-Blanche à bricoler des dispositifs globaux temporaires de l’ordre de 10 % sur toutes les importations. Ces nouveaux tarifs viennent à leur tour d’être invalidés par le Tribunal pour le commerce international (CIT) des États-Unis. 

L’effet est doublement négatif pour Washington : l’insécurité juridique pour les entreprises, qui hésitent à investir dans les chaînes de valeur nord-américaines se double d’une absence de correction profonde des déséquilibres, tandis que Pékin contourne et réoriente ses flux via des pays tiers qui jouent le rôle de « connecteurs » dans des chaînes de valeur disruptées par les droits de douane, en particulier en Asie du Sud-Est comme au Vietnam et sur le continent américain, au Mexique.

2 — Le détricotage de l’architecture de contrôle technologique construite sous Biden 

Dans le domaine des technologies critiques, Donald Trump a défait une partie du dispositif consolidé par Joe Biden de contrôles à l’exportation visant les semi-conducteurs en dessous de quelques nanomètres, les équipements de lithographie les plus avancés et les supercalculateurs. 

En renégociant les contraintes sur les ventes de puces d’IA à la Chine pour les transformer en « licences contre redevances », l’actuelle Maison-Blanche a fait le choix de prioriser les recettes à court terme de Nvidia ou Intel — quelques dizaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires potentiel — au détriment de l’objectif stratégique de maintien de l’avance technologique. La présence de Jensen Huang dans l’Air Force qui a atterri dans la capitale chinoise — aux côtés d’Elon Musk, dont les entreprises dépendent massivement de la Chine — ne fait que confirmer cette orientation.

Au moment même où il voudrait durcir le bras de fer avec Pékin, Trump place les États-Unis dans une situation de dépendance accrue.

Thierry Breton

C’est un répit offert à Pékin et dont la Chine va bénéficier pour accélérer le développement de ses propres puces et de ses propres usines en misant tout sur la planification publique : plus de 140 milliards de dollars d’aides ont été annoncées pour le secteur des semi‑conducteurs sur la décennie, qui se déclineront localement dans une avalanche de programmes provinciaux.

3 — La fin de la coalition techno-occidentale face à Pékin

Sous Joe Biden, les États-Unis avaient également réussi à arrimer le Japon et l’Union européenne — où ASML, aux Pays-Bas, occupe une place cruciale — à une ligne commune de contrôle des technologies critiques exportées vers la Chine. C’était un rare exemple de coordination stratégique avancée entre Washington, Bruxelles et Tokyo, notamment sur les équipements de lithographie EUV où ASML dispose d’un quasi-monopole. 

En affichant sa disponibilité à assouplir unilatéralement certaines restrictions pour conclure des deals avec Pékin, Trump a envoyé un signal délétère à ses alliés : Washington est prêt à monnayer le socle de la coalition, y compris au détriment de l’autonomie stratégique européenne qu’il appelle pourtant de ses vœux. C’est une mauvaise nouvelle pour la crédibilité américaine et une excellente pour Xi Jinping, qui misait depuis quinze ans sur la fragmentation du front occidental.

4 — L’accroissement de la dépendance aux matières critiques chinoises pour la défense américaine

Déclenchée et assumée par Donald Trump, la guerre en Iran a entamé les stocks de munitions guidées, de missiles et de systèmes de défense aérienne américains, déjà mis à rude épreuve par le front ukrainien.

Or ces systèmes dépendent massivement de composants et de matériaux dont la Chine domine les chaînes de valeur : aimants permanents, terres rares, certains alliages et pièces électroniques, mais aussi des segments entiers de la base industrielle, sous-traités par les entreprises de défense américaines vers l’Asie à partir des années 1990. Au moment même où il voudrait durcir le bras de fer avec Pékin, Trump place donc les États-Unis dans une situation de dépendance accrue aux importations chinoises pour reconstituer leurs stocks militaires — ce qui, pour certaines munitions, peut se compter en années.

5 — Trump a légitimé la Chine comme « fournisseur de stabilité » au Moyen‑Orient 

En attaquant directement Téhéran et provoquant une crise qui déstabilise toute la région, Trump a redonné à Pékin un rôle incontournable de médiateur.

Pour sortir de l’ornière, Washington a besoin que la Chine obtienne de Téhéran un gel durable de toute ambition nucléaire militaire, sous une forme qui ressemblera de facto à un retour masqué au JCPOA : limitation de l’enrichissement, plafonnement des stocks, inspections renforcées. 

Si un tel deal pourra être présenté par les équipes de Trump comme une « victoire » de communication, le gain stratégique sera pour Pékin, qui s’érige en garant de l’ordre dans une région vitale pour ses intérêts après avoir déjà rapproché l’Iran et l’Arabie saoudite.

6 — La désarticulation du lien transatlantique sur la Chine 

Si les années Biden avaient été marquées par un tâtonnement transatlantique sur la doctrine chinoise, une stratégie européenne de « de-risking » vis-à-vis de la Chine commençait à émerger : restrictions ciblées sur les investissements entrants, surveillance des rachats d’actifs stratégiques, réflexion sur la dépendance aux chaînes de valeur chinoises dans le solaire et les batteries. 

En privilégiant à nouveau des accords bilatéraux avec Pékin et en se montrant indifférent à l’affaiblissement industriel de l’Europe sous l’effet des exportations chinoises à bas coût, Trump contribue à chercher à vassaliser  l’Union tout en la laissant seule face à la Chine. 

Cette politique est doublement contre-productive. L’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie sont ainsi encouragées à traiter directement avec Pékin sans cadre transatlantique cohérent, au moment précis où l’Union aurait besoin d’une position commune sur les véhicules électriques chinois, les panneaux solaires ou les équipements de réseau 5G, 6G et de générations futures.

7 — La banalisation d’un découplage asymétrique au profit de la Chine 

Alors que Trump prétend « découpler » son pays de la Chine, il organise de fait un découplage asymétrique : pendant que les États-Unis ferment à la marge certains segments, la Chine consolide son statut « d’usine du monde ». 

En effet, les surcapacités chinoises, notamment dans l’électrique, les panneaux solaires et certains équipements d’IA, se déversent massivement sur l’Europe, sur l’Asie et sur les pays du Sud. L’appareil productif chinois continue de tourner à un taux d’utilisation élevé, celui des alliés américains se fragilise, et l’industrie américaine elle-même reste massivement dépendante de composants importés pour ses exportations finales.

Ce découplage purement déclaratif est en train de faire germer des risques potentiellement destructeurs pour certains secteurs industriels américains.

8 — La démobilisation des alliés asiatiques des États-Unis dans le Pacifique

Le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et Taïwan ont besoin d’une stratégie américaine lisible à long terme, ne serait-ce que pour calibrer leurs propres dépenses militaires et leurs investissements technologiques. 

En attaquant directement Téhéran, Trump a redonné à Pékin un rôle incontournable de médiateur.

Thierry Breton

L’improvisation tarifaire, l’incohérence sur les contrôles technologiques et la focalisation trumpienne sur des gains de court terme les conduisent à diversifier leurs options, à ménager Pékin, voire à regarder vers l’Europe pour certaines coopérations de défense. Or moins de cohérence alliée signifie plus de latitude pour la Chine dans sa propre périphérie : en mer de Chine méridionale, dans le détroit de Taïwan, mais aussi dans le Pacifique insulaire où la compétition d’influence s’intensifie.

9 — L’affaiblissement de la position américaine sur Taïwan 

Sur le dossier taïwanais, le Département d’État reste attaché au triptyque classique : statu quo et ambiguïté stratégique, respect de la politique d’« une seule Chine », ventes d’armes à Taipei.

Mais Trump laisse planer le doute sur la possibilité de laisser échapper à Pékin un mot de trop par rapport à cette doctrine bien rodée. Il pourrait par exemple se déclarer opposé à l’indépendance taïwanaise en échange de concessions sur les terres rares, l’accès au marché chinois pour les entreprises américaines ou l’Iran. Or même si elle ne manifestait qu’une légère inflexion, toute formule ambiguë suffirait à affaiblir durablement le président taïwanais, déjà perçu à Pékin comme trop indépendantiste, à l’approche de l’élection de 2028, et à envoyer aux élites taïwanaises le message qu’il ne faut plus compter sur Washington comme garant de la sécurité de l’île face aux visées chinoises.

10 — L’impréparation dans la bataille des semi-conducteurs et de l’IA 

Plus de 60 % de la production mondiale de semi-conducteurs et près de 90 % des capacités de production de puces les plus avancées — en dessous de 7 nanomètres — sont concentrées à Taïwan et en Chine continentale.

Même si l’on fait l’hypothèse que Pékin parvenait, par l’usure et la pression, sans utiliser la force, à réintégrer progressivement Taïwan dans son orbite, Xi aurait la main, directe ou indirecte, sur la majorité des puces qui alimentent l’IA, les infrastructures critiques et les systèmes d’armes du monde entier. 

En affaiblissant les contrôles technologiques, en divisant ses alliés et en improvisant sur Taïwan, Trump prépare un monde où la Chine serait en position de force dans la guerre de l’IA, au moment même où les États-Unis investissent des centaines de milliards dans leurs propres data centers, leurs propres LLM et leurs propres infrastructures cloud.

Monopoles critiques et pression prédatrice sur l’industrie : la double stratégie chinoise

Ces vulnérabilités s’accumulent dans un moment où la Chine a, quant à elle, consolidé sa stratégie. 

En trois décennies, elle est passée de moins de 5 % de la production manufacturière mondiale à environ un quart de la valeur ajoutée industrielle de la planète. Elle concentre désormais plus de 30 % de la production mondiale de biens manufacturés et représente plus de 28 % des exportations mondiales de produits manufacturés. Cette montée en puissance s’est faite à la faveur de trente années de délocalisations occidentales, de distorsions de concurrence et de soutien public massif : subventions directes ou implicites, accès privilégié au crédit par les grandes banques publiques, contrôle des changes et politique active de sous-évaluation monétaire pendant les années 2000.

Dans cette phase, Pékin a construit deux leviers désormais décisifs. 

La République populaire a d’abord institué un quasi-monopole sur un certain nombre de matériaux et de composants critiques. La Chine assure environ 60 à 70 % de la production mondiale de terres rares, plus de 80 % de la capacité de raffinage, domine largement son monopole sur le gallium et le germanium, ainsi que plus de 90 % de la production d’aimants permanents à base de néodyme. Dans les batteries, elle contrôle près des trois quarts des capacités mondiales de raffinage de lithium, 70 à 80 % de la production de cathodes et d’anodes, et quasiment 90 % du graphite transformé utilisé dans les batteries des véhicules électriques. Dans l’éolien, les véhicules électriques ou les missiles guidés, une chaîne de valeur tout entière repose sur des segments quasi exclusivement dominés par les entreprises chinoises.

Trump prépare un monde où la Chine serait en position de force dans la guerre de l’IA 

Thierry Breton

Pour mettre à profit ces monopoles, elle a inondé les marchés mondiaux de produits à bas coût. Les exportations chinoises dépassent 3 400 milliards d’euros annuels, soit autour de 14 % du commerce mondial de biens, avec des baisses de prix cumulées proches de 15 à 20 % sur deux ans dans l’automobile électrique, le solaire, l’électronique grand public ou le matériel d’IA. Cette déferlante exerce une pression prédatrice sur les industries américaine, européenne, japonaise et coréenne et accélère la désindustrialisation ailleurs qu’en Chine, en particulier dans les segments « milieu-haut de gamme » qui faisaient la force des modèles industriels de l’Allemagne, du Japon ou de la Corée du Sud.

Dans la confrontation avec Washington, ce double dispositif — chantage potentiel sur des quasi-monopoles critiques et capture des chaînes industrielles mondiales — constitue l’armature de la puissance chinoise. Redoutable même face à une Amérique stratégiquement cohérente, il devient décisif dans un contexte où Donald Trump a systématiquement affaibli les instruments de la puissance américaine.

Une Chine dépendante de la stabilité

Pour autant, s’imaginer une Chine invulnérable serait illusoire.

La croissance officielle chinoise est tombée autour de 5 % en 2023-2024, un des plus bas niveaux hors Covid depuis trois décennies, après les années 2000-2010 où la norme se situait entre 8 et 10 %. Or Pékin estime avoir besoin de 5 à 6 % de croissance pour absorber les entrées sur le marché du travail, réduire un chômage des jeunes qui a dépassé les 20 % dans certains relevés officiels avant que les statistiques ne soient « ajustées », et compenser l’effondrement d’un secteur immobilier qui pesait près de 25 à 30 % du PIB élargi.

Directement ou indirectement, la moitié de cette croissance vient du commerce extérieur. Les exportations nettes contribuent régulièrement pour au moins deux points de PIB à l’activité chinoise, et dans les années récentes, la progression des volumes exportés a compensé la stagnation, voire la baisse, de la demande interne. Si les marchés américains, européens et asiatiques se ferment ou ralentissent durablement, le modèle chinois cale, voire s’enraye. 

Pour l’instant, c’est Xi Jinping qui a le mieux compris comment exploiter les failles de son adversaire.

Thierry Breton

C’est la raison pour laquelle ce dont Pékin a le plus besoin, dans cette phase, est la stabilité mondiale : tant sur les routes maritimes que pour les prix de l’énergie et surtout, en définitive, sur la demande occidentale. Cette dépendance explique aussi la « ligne rouge » chinoise sur la prolifération nucléaire. Sur l’Ukraine, Xi a rappelé discrètement Poutine et son entourage atomique à l’ordre lorsque des allusions aux armes tactiques ont été faites par le Kremlin, précisément parce qu’une escalade incontrôlée en Europe ferait basculer l’économie mondiale en récession. Vis-à-vis de Téhéran, Pékin martèle qu’il défend le droit de l’Iran à un nucléaire civil dans le cadre du TNP mais s’oppose fermement à l’accès à la bombe, qui bouleverserait l’équilibre régional et risquerait de déclencher une course aux armements qui contaminerait l’Arabie saoudite, la Turquie, voire l’Égypte. Dans un Moyen-Orient nucléarisé, avec un détroit d’Ormuz durablement bloqué, la Chine est moins inquiète pour son approvisionnement énergétique que pour le choc que provoquerait par ricochet sur son modèle économique une chute de la demande mondiale. La situation actuelle est une menace directe sur ses exportations, sa croissance et donc sa stabilité interne.

Cette visite esquisse donc un face à face paradoxal : le pays que s’apprête à rencontrer Donald Trump est aussi puissant qu’il est vulnérable à la déstabilisation globale causée en grande partie par les actions de l’administration américaine. 

Cette visite historique est à l’avantage de Pékin

En un peu plus d’un an, Trump aura ainsi affaibli la main des États-Unis sur tous les leviers stratégiques : le droit, en se faisant rattraper par sa propre Cour suprême ; la technologie, en affaiblissant un système de contrôle patiemment bâti ; la géoéconomie, en fragmentant le front occidental ; la défense, en acceptant une dépendance critique aux importations chinoises ; la diplomatie, en laissant à Pékin le rôle d’architecte de stabilité au Moyen‑Orient ; la dissuasion, enfin, en ouvrant un doute sur Taïwan. À cela s’ajoute un dernier affaiblissement silencieux : celui de la capacité américaine à entraîner ses alliés asiatiques dans une stratégie cohérente de long terme.

La confrontation sino-américaine se joue moins sur la théâtralité d’une poignée de main ou le volume sonore d’une conférence de presse que sur la structure des dépendances, la cohérence des alliances, la maîtrise des technologies et des chaînes de valeur. De ce point de vue, la visite de Trump à Pékin est loin d’être un moment de puissance retrouvée. C’est l’épisode supplémentaire d’un affaissement stratégique dans un match où les deux parties ont leurs vulnérabilités — et où c’est Xi Jinping qui, pour l’instant, a le mieux compris comment exploiter celles de son adversaire.

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