12.04.2026 à 11:00
La puissance par la mer : les leçons stratégiques de l’amiral Castex après Ormuz
Trump annonce mettre en place un « blocus » naval du détroit d'Ormuz — mais est-ce seulement possible ?
Il y a un siècle, un amiral français avait compris les limites de la théorie de la domination maritime et tenté de penser le futur d’une guerre sans choc.
Entretien fleuve avec l’historien Martin Motte sur la modernité de Raoul Castex.
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Raoul Castex est l’un des noms les plus importants de la pensée stratégique française. Qu’est-ce qui l’a conduit à embrasser la carrière des armes ?
Castex était fils et petit-fils d’officiers de l’armée de terre. Si son grand-père paternel avait plafonné au grade de capitaine, son père, officier de chasseurs à pied, est devenu général. Ce père, qui venait du Comminges, avait épousé la fille d’un sabotier flamand alors qu’il était en garnison à Saint-Omer. C’est dans cette ville qu’est né en 1878 Raoul Castex, futur amiral.
Le double ancrage occitan et flamand de Raoul Castex, qu’il a explicitement mentionné pour évoquer sa personnalité, a pu contribuer à lui ouvrir les yeux sur la diversité du monde. Sur le plan sociologique, l’histoire des Castex est celle d’une famille de petite bourgeoisie promue par la méritocratie impériale puis républicaine.
Dans ce contexte, le choix d’une carrière militaire a pu tenir au souci de perpétuer une tradition familiale, mais sans doute a-t-il aussi été porté par le climat de l’après-1870 : dans un pays vaincu et amputé de deux provinces, l’appel des armes allait de soi pour beaucoup de patriotes.
Quant au choix de la marine, il a pu représenter pour le jeune Castex une façon de tracer sa voie propre au sein de la tradition familiale. Mais là encore, le climat a compté : non seulement l’adolescence du futur amiral a été bercée par la lecture de Jules Verne, mais le colonialisme de la IIIe République, conçu comme une revanche indirecte sur la défaite de 1870, battait son plein et mettait en lumière la marine.
La scolarité de Castex à Navale, en 1896-1898, a d’ailleurs eu pour toile de fond l’expédition Congo-Nil, qui devait conduire à la crise de Fachoda et avait à ce titre d’évidentes implications navales.
Lorsque Raoul Castex, au début des années 1900, commence à réfléchir aux questions de stratégie navale, le champ est dominé en France par ce qu’on appelle la « Jeune École ». A-t-elle été formatrice pour Castex — ou bien sa réflexion était-elle indépendante ?
L’expression « Jeune École » recouvre un courant doctrinal de la marine française dont on peut repérer les origines dès le début du XIXe siècle, mais qui est arrivé sur le devant de la scène dans les années 1880 et dont l’influence est restée forte jusque vers 1905.
Le cœur de sa doctrine était que les transformations impulsées par la révolution industrielle au matériel naval comme à l’économie mondiale bouleversaient la hiérarchie des formes de la guerre maritime. Traditionnellement, la guerre d’escadres, ou « grande guerre navale », primait la guerre au commerce et les opérations littorales : en effet, pour anéantir le trafic maritime de l’ennemi ou attaquer ses côtes, il fallait d’abord avoir coulé ses escadres dans une grande bataille navale. Cette bataille exigeait beaucoup de navires de la plus grande puissance de feu possible ; à l’époque de Castex, il s’agissait de cuirassés. Or, constatait la Jeune École, la France ne pouvait s’offrir à la fois la grande armée dont elle avait besoin face à l’Allemagne (compétiteur continental) et une flotte cuirassée assez puissante pour tenir tête au Royaume-Uni (compétiteur colonial) ; il était donc aberrant de prétendre vaincre la Royal Navy dans une grande rencontre d’escadres.
Dès lors, la Jeune École préconisait de renoncer aux cuirassés et de reporter l’effort naval français sur la défense du littoral et sur la guerre au commerce. L’invulnérabilité des côtes françaises au blocus ou aux débarquements serait assurée par des torpilleurs, unités de faible tonnage, donc économiques, mais capables de couler des cuirassés lors d’attaques-surprises en essaims. La guerre au commerce, quant à elle, serait conduite par des croiseurs, voire par des torpilleurs à grand rayon d’action. Selon la Jeune École, elle serait l’outil de la décision, parce que la révolution industrielle avait rendu l’économie britannique extrêmement dépendante du transport maritime. En arrêtant les importations de matières premières dont dépendaient les manufactures britanniques ainsi que leurs exportations de produits, on porterait un coup fatal à l’économie du Royaume-Uni et on le contraindrait à renoncer à son hégémonie sur les mers du globe.
Les écrits de Castex permettent de penser l’action des marines sur tout le spectre, allant de l’intimidation au choc frontal.
Martin Motte
Dans sa brochure Le péril japonais en Indo-Chine 1, parue début 1904, Castex reconnaissait une certaine valeur à ces thèses, puisqu’il préconisait de baser des torpilleurs et des croiseurs dans cette colonie pour mettre en échec une possible tentative d’invasion japonaise.
Mais c’était un pis-aller lié au fait que les cuirassés français ne pouvaient s’éloigner des eaux européennes vu les tensions franco-allemandes et franco-britanniques. Dès l’année suivante du reste, Castex publiait son livre Jaunes contre Blancs. Le problème militaire indochinois 2, dans lequel il plaidait pour l’envoi des cuirassés en Extrême-Orient.
Ce revirement tenait à une cause diplomatique : l’Entente cordiale du 8 avril 1904 avait conjuré le risque d’une guerre franco-britannique et fait de la Royal Navy la meilleure garantie contre une attaque des côtes françaises par la flotte allemande. Il tenait aussi et plus profondément à une cause stratégique : la Jeune École s’illusionnait en postulant que des croiseurs et des torpilleurs pourraient opérer durablement en haute mer. Les torpilleurs n’avaient ni l’autonomie ni l’endurance nécessaire pour cela et les croiseurs auraient tôt ou tard été coulés par les cuirassés adverses. La guerre d’escadres restait donc la clef de voûte de la stratégie navale.
Ces thèses sont pourtant en tout opposées à celles d’Alfred T. Mahan 3, le grand théoricien américain du Sea Power…
Alfred T. Mahan est en effet l’adversaire numéro un de la Jeune École de 1890 jusqu’à sa mort en 1914.
Il défendait le primat de la guerre d’escadres à partir de considérations factuelles (les limites inhérentes aux torpilleurs et aux croiseurs), mais plus encore à partir d’une conviction philosophique diamétralement opposée au matérialisme de la Jeune École. Mahan pensait que la guerre est régie par des principes dont l’étude de l’histoire militaire avère le caractère pérenne. En d’autres termes, ces principes transcendent l’évolution technologique du matériel et conditionnent son emploi.
Or les formules de la Jeune École violaient le principe de concentration, tel qu’appliqué à la défense littorale — parce que la Jeune École enjoignait de disséminer les torpilleurs au long des côtes françaises — et à la guerre au commerce — parce qu’elle imposait d’éparpiller les croiseurs sur les routes maritimes. À l’inverse, la guerre d’escadre tend à la bataille décisive, qui suppose la plus stricte application de la concentration.
Castex fut très marqué par cet argumentaire, d’autant que la victoire des cuirassés japonais sur la 2e escadre russe du Pacifique à Tsushima, les 27-28 mai 1905, sembla en donner une éclatante confirmation.
Dès lors, il est devenu l’une des figures de proue d’un « mahanisme à la française », comme en témoignent ses ouvrages des années 1911-1914 : ils relèvent de la « méthode historique » préconisée par Mahan, puisqu’ils consistent à revisiter des épisodes navals du passé pour en dégager des principes intemporels.
La Première Guerre mondiale est souvent décrite comme la première guerre totale et industrielle : la victoire dépendait, plus que jamais auparavant, de la production et de la logistique. Ce conflit a-t-il conduit Castex à réviser ses thèses ?
La Grande Guerre a été un chemin de Damas pour Castex, car elle lui a fait toucher du doigt les limites du mahanisme.
De 1914 à 1916, il a servi à bord des cuirassés Danton et Condorcet, tous deux affectés à l’escadre de Méditerranée, fer de lance de la marine française. En liaison avec la Royal Navy, la mission de cette force était d’anéantir ou tout au moins de bloquer dans leurs ports la flotte austro-hongroise et la flotte ottomane. Mais ces dernières, sous-calibrées par rapport à leurs rivales franco-britanniques, se sont bien gardées d’accepter le choc frontal : elles se sont retranchées à l’abri de leurs défenses littorales — mines, batteries côtières, torpilleurs, sous-marins —, qui ont infligé de lourdes pertes à leurs adversaires, notamment aux Dardanelles en 1915.
Dans un second temps, en 1916-1917, Castex a commandé l’aviso Altaïr, chargé de patrouiller les routes commerciales de Méditerranée pour défendre le trafic allié contre les sous-marins allemands, les U-Boote. En fait, les navires patrouilleurs étaient trop peu nombreux pour remplir leur mission et les torpillages de navires marchands ont failli entraîner l’effondrement de l’économie alliée au printemps 1917. C’est également à cette période que le cuirassé Danton, à bord duquel Castex avait commencé la guerre, a été coulé par un U-Boot devant les côtes de la Sardaigne.
La menace sous-marine a été conjurée in extremis par le regroupement des marchands en convois escortés, par l’entrée en lice de l’US Navy et par l’arrivée de nouveaux équipements, mais le volet maritime de la Grande Guerre n’en a pas moins provoqué un séisme doctrinal, car les déconvenues subies par les Alliés ont été interprétées comme une revanche de la Jeune École sur Mahan.
Les théories de Castex restent très actuelles : elles envisagent aussi bien l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille que son utilisation dans le cadre d’une « stratégie générale ».
Martin Motte
De fait, la fameuse bataille décisive prônée par ce dernier n’avait jamais eu lieu. La guerre d’escadre avait été détrônée par une guérilla navale devant les côtes et sur les routes marchandes. Le sous-marin, descendant direct du torpilleur, y avait acquis un rôle majeur.
Enfin, comme l’avait annoncé la Jeune École, la guerre au commerce s’était avérée bien plus dangereuse que par le passé en raison de la dépendance croissante des économies modernes aux flux maritimes.
Un esprit aussi lucide que Castex ne pouvait donc plus adhérer au mahanisme dogmatique dont il avait été l’un des hérauts avant la guerre. Pour autant, Mahan ne s’était pas complètement trompé, car si les intuitions de la Jeune École avaient été confirmées au niveau opératif, elles n’avaient pas empêché la défaite des Puissances centrales au niveau stratégique. L’heure était donc à une nouvelle synthèse doctrinale tempérant les principes mahaniens par les procédés de la Jeune École et vice-versa. Il s’agissait en somme de faire dialoguer les enseignements pérennes de l’histoire et les caractéristiques des nouveaux matériels au lieu de nier l’un des deux termes de l’équation.
Comment concilier ces deux principes ?
Julian Corbett a réalisé une synthèse doctrinale dès l’avant-guerre : elle apparaissait en 1911 dans ses Principes de stratégie maritime 4. Cet avocat, qui était alors conseiller de l’Amirauté britannique, concédait à Mahan que l’élimination des escadres ennemies par une bataille décisive était la manière la plus simple d’obtenir la maîtrise de la mer, mais objectait que la marine la plus faible ne se laisserait pas attirer dans ce traquenard et attendrait que l’adversaire vienne se casser les dents sur ses défenses littorales. Mesurant bien la dangerosité de ces dernières, Corbett conseillait à la Royal Navy de reporter son blocus au large, ce qui le rendrait nécessairement moins efficace, donc permettrait la sortie d’un certain nombre de croiseurs ennemis qui attaqueraient le commerce britannique. Dès lors, l’issue de la guerre se jouerait sur la capacité de la Royal Navy à protéger les flux marchands dont dépendait l’économie britannique et à saigner lentement mais sûrement ceux dont dépendait l’économie allemande.
Tout ceci amenait Corbett à redéfinir la maîtrise de la mer : elle ne consistait pas en une occupation permanente de cet élément, comme avait incliné à le croire Mahan en transposant naïvement à la stratégie maritime une catégorie relevant de la stratégie terrestre, mais en la capacité à y transiter librement et à y interdire les transits ennemis. Corbett notait d’autre part que cette maîtrise de la mer était rarement totale. Bref, il annonçait avec une étonnante précision les grandes lignes du conflit à venir, d’où la rapide diffusion de ses thèses dans la Royal Navy vers la fin de la Grande Guerre.
Comment Castex reçoit-il les thèses de Corbett ?
En 1919, Castex devint le premier chef du Service historique de la Marine, créé pour tirer les enseignements doctrinaux de la Grande Guerre. Il a alors lu les Principes dans une traduction sommaire qu’en avait fait faire l’état-major de la Marine en 1918 et a été si intéressé par cet ouvrage qu’il a voulu en diligenter une traduction plus soignée. Le projet a buté sur des difficultés budgétaires, mais Castex l’a relancé ultérieurement et la nouvelle traduction a été menée à bien en 1932. Entretemps, la substantifique moelle de la pensée corbettienne était passée dans l’œuvre de Castex.
Il faut malheureusement reconnaître que ce dernier n’a pas été d’une grande élégance envers les mânes de son prédécesseur, décédé en 1922 : non seulement il n’a pas publié la traduction des Principes — cet honneur revint à Hervé Coutau-Bégarie en 1993 —, mais il n’a pas ménagé ses critiques envers Corbett, accusé de scepticisme et d’ethnocentrisme. Tout se passe comme si Castex avait voulu diminuer son importance à proportion des emprunts qu’il lui faisait.
Il lui a reconnu toutefois le mérite d’avoir ébranlé le dogmatisme mahanien, donc obligé la pensée navale à faire son examen de conscience pour intégrer le retour d’expérience de la Grande Guerre.
Durant la Grande Guerre, la fameuse bataille décisive prônée par Mahan n’a jamais eu lieu : la guerre d’escadre a été détrônée par une guérilla navale devant les côtes et sur les routes marchandes.
Martin Motte
Le grand œuvre de Castex, les Théories stratégiques, paraît en 5 volumes, entre 1929 et 1935. Pourquoi est-ce un jalon crucial dans l’histoire de la pensée stratégique ?
Pour l’essentiel, il faut voir les Théories stratégiques comme un développement systématique des intuitions corbettiennes dans un contexte que Corbett n’a pas connu, surtout si l’on compte les deux volumes que Coutau-Bégarie a ajoutés au corpus original dans sa réédition de 1997, puisqu’ils regroupent des textes postérieurs à 1945.
Ces sept volumes sont une mine extraordinaire pour qui s’intéresse à la guerre navale, de la stratégie à la tactique en passant par les opérations, mais aussi pour les passionnés de stratégie en général, de géopolitique et de relations internationales, envisagées au prisme d’un dialogue entre l’histoire et l’actualité.
Particulièrement éclairantes sont les réflexions de Castex sur la manœuvre (tome 2), sur les facteurs externes de la stratégie que sont la politique, la géographie, les coalitions, l’opinion publique et les servitudes de divers ordres, économiques, juridiques et autres (tome 3), la dialectique terre-mer (tome 5), sans oublier un texte magnifique sur les deux sources de la stratégie, l’histoire et le matériel (dans le tome 6).
L’ensemble ne forme pas seulement une traversée stratégique du court XXe siècle, de la Grande Guerre à la bombe atomique, mais aussi une synthèse des stratégistes navals antérieurs et un legs extrêmement précieux pour la pensée stratégique actuelle ou à venir.
Quel texte de Castex conseilleriez-vous de lire pour une première approche de son œuvre ?
Question difficile ! Il y a à boire et à manger chez Castex et tout dépend de l’appétit du lecteur, de ses centres d’intérêt et aussi du temps qu’il peut y consacrer, car lire tout Castex, c’est gravir l’Everest.
Pour une simple mise en bouche, je conseillerais le texte déjà cité sur les deux sources de la stratégie, dans le tome 6 des Théories. Pour une expérience immersive, je recommande le tome 5 dans sa totalité, car c’est là sans doute, à travers l’étude des guerres de la Révolution et de l’Empire, de la Grande Guerre et du rapport de la Russie à la mer, que l’on voit le mieux se déployer à la fois les conceptions de Castex en matière de stratégie générale, sa dialectique terre-mer comme les aspects géopolitiques et géostratégiques de sa pensée.
Castex est le premier directeur de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN), créé en 1936, pionnier dans l’étude de la stratégie interarmes. Quelle inflexion cet organisme a-t-il donné à la doctrine militaire française ?
L’Institut en question s’appelait à l’époque le Centre des Hautes Études de la Défense nationale. Son idée de départ, née en 1871 dans l’entourage de Gambetta et restée très présente dans certains milieux radicaux-socialistes, mais aussi chez certains militaires conservateurs comme Foch ou Lyautey, était que la Défense nationale suppose par définition la mobilisation de toute la nation.
Pour atteindre son plein rendement, elle exige donc des connaissances militaires poussées dans les élites civiles et des connaissances civiles poussées dans les élites militaires. Le CHEDN dispensait une formation commune à ces deux catégories, auxquelles il servait de forum d’échange et de réflexion. Il permettait aussi d’explorer les dimensions interarmées de la stratégie, puisque les officiers stagiaires venaient de l’Armée de terre, de la Marine et de l’Armée de l’air.
Castex était l’homme idoine pour diriger un tel établissement.
Fils d’un officier de terre, il se définissait comme « un fantassin dans la marine » et avait donc au plus haut point le sens de l’interarmées. En tant que marin d’autre part, il était habitué à opérer dans un milieu ouvert à toutes les nations, d’où un sens aigu des contraintes économiques, politiques et juridiques conditionnant l’action navale, et par extension tout choix stratégique.
J’ajoute qu’il semble avoir été de sensibilité radicale, comme Daladier, principal artisan de la création du CHEDN. À travers cette institution, Castex a joué un rôle important dans l’approfondissement de la notion de Défense nationale, influençant notamment le lieutenant-colonel de Gaulle, stagiaire en 1936-1937. Ce dernier s’en est souvenu en 1959 : lorsque l’amiral Castex a été élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur, il lui a écrit pour lui dire tout ce qu’il devait à ses idées et à son exemple.
Ce que Castex appelle la « théorie du perturbateur » s’applique bien aux ambitions poutiniennes.
Martin Motte
La Seconde Guerre mondiale éclate trois ans après cette nomination au poste de directeur de l’Institut. Avant la débâcle française, quelle a été la position de Castex sur la conduite des opérations ?
En 1938, Castex était devenu Inspecteur général des forces maritimes — ce qui faisait de lui le numéro trois de la Marine.
Au début de la guerre, en août 1939, il a reçu le commandement des forces chargées d’opérer dans la partie méridionale de la mer du Nord et en Manche, dont le quartier-général était à Dunkerque. Il a signalé très rapidement la vulnérabilité de cette place à un assaut venu de la terre — ce dont François Darlan a profité pour le démonter de son commandement en novembre 1939 sous prétexte de défaitisme et de mauvaise santé. En réalité, Castex semble avoir payé son indépendance d’esprit face à l’Amiral de la flotte.
En juin 1940, la chute de Dunkerque a confirmé la justesse de son analyse. Castex, alors âgé de 62 ans, s’était retiré en Haute-Garonne et ne jouait plus aucun rôle militaire, se contentant d’analyser le conflit en cours dans des articles écrits pour La Dépêche. Estimant qu’on aurait pu continuer la guerre depuis l’Afrique du Nord, il a désapprouvé l’armistice, mais n’a pas condamné explicitement le régime de Vichy ni n’a cherché à prendre contact avec De Gaulle. Ceci rend d’autant plus remarquable l’hommage que ce dernier lui a rendu en 1959.
Après 1945, la bombe atomique a bouleversé la pensée de la dissuasion. Comment Castex l’a-t-il intégré à sa réflexion ?
Il lui a consacré un article dans la Revue Défense nationale dès octobre 1945 5, soit environ deux mois après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. Il y notait en particulier que la bombe ne conduirait pas à l’hégémonie planétaire des États-Unis, parce que toutes les puissances développées s’en doteraient rapidement ; qu’elle jouerait le rôle d’égalisateur de puissance entre les grandes puissances et les puissances moyennes ; mais que son emploi effectif serait soumis à des restrictions d’ordre géographique (en raison du risque de dommages collatéraux sur des neutres, par exemple), stratégique (par mise en place d’une dissuasion réciproque) et éthico-médiatique (l’utilisateur risquant de se discréditer aux yeux de l’opinion publique mondiale).
Cette justesse d’analyse tenait au fait que Castex avait été amené à réfléchir sur l’idée de dissuasion bien avant l’invention de la bombe.
Dans un livre de 1920 intitulé Synthèse de la guerre sous-marine 6, en particulier, il avait montré que la nette supériorité des escadres alliées sur celles des Puissances centrales avait dissuadé ces dernières de s’aventurer au large entre 1914 et 1918. La bataille décisive était restée virtuelle, mais ses effets avaient été bien réels, comme aurait dit Clausewitz.
Par la suite, Castex avait étudié la façon dont une dissuasion réciproque s’était établie entre puissances dotées de gaz de combat. Bref, si l’arme atomique était radicalement nouvelle par son potentiel de destruction, elle n’était pas pour autant déconnectée d’une grammaire stratégique que Castex possédait sur le bout des doigts.
La pensée de Castex a-t-elle influencé la stratégie française de son temps ?
Le fait que Castex ait été nommé premier directeur du CHEDN en 1936 puis soit devenu numéro trois de la Marine en 1938 prouve que ses idées ont joui d’une notoriété certaine dans l’entre-deux guerres.
Sur fond de renaissance des tensions coloniales franco-britanniques liées au partage de l’Empire ottoman, il avait tenté de promouvoir le concept de « guerre des communications » associant étroitement les navires de surface, les sous-marins et les avions grâce à la coordination en temps réel permise par la radio. La flotte équilibrée dont se dota la France des années 1920 et 1930 se serait assez bien prêtée à l’exercice sans la catastrophe de 1940, mais il serait abusif d’y voir l’aboutissement linéaire de la pensée castexienne : celle-ci me semble avoir tout au plus accompagné des orientations qui étaient dans l’air du temps.
Quant au rôle de Castex au CHEDN, il a été trop tardif pour pouvoir influencer la stratégie française avant la catastrophe de 1940. C’est plutôt dans l’après-guerre, et spécialement à travers la stratégie gaullienne, qu’il faut en chercher l’influence différée.
Les théories de Castex envisagent aussi bien la stratégie navale que la stratégie maritime.
Martin Motte
Et à l’étranger ?
Castex a été lu à l’étranger : les Théories stratégiques ont été intégralement traduites en Argentine et partiellement en Grèce, en Yougoslavie et au Japon. Elles ont fait l’objet de synthèses élogieuses au Royaume-Uni et en Allemagne.
Castex a notamment été étudié par Herbert Rosinski, un des esprits les plus brillants de la marine allemande, qui a dû s’exiler en 1936 en raison de son ascendance juive, pour se réfugier au Royaume-Uni puis aux États-Unis.
La stratégie poursuivie par la Kriegsmarine en 1940-1941 illustra bien le concept de « guerre des communications », mais là encore, il serait hasardeux de parler d’une influence castexienne directe et unilatérale.
Enfin, aux dires de l’amiral Lepotier, l’amiral King, chef de l’US Navy pendant la Seconde Guerre mondiale, se référait à Castex ; il semble toutefois qu’il s’agisse d’un cas isolé.
Faut-il lire Castex pour penser les problèmes stratégiques du XXIe siècle ?
Oui, incontestablement. On a d’ailleurs assisté à une redécouverte de Castex dès la fin du siècle dernier, dans les conditions que voici : en 1990, l’US Naval War College avait célébré le centenaire du maître-ouvrage de Mahan sur fond de victoire américaine dans la Guerre froide ; mais en 1992, dans un colloque significativement intitulé Mahan is not enough, la même institution a admis que la théorie mahanienne n’était pas la plus adaptée au contexte de l’après-Guerre froide : trop centrée sur la bataille décisive, elle n’insistait pas assez sur le rôle des marines en temps de paix ou de crise, sur les servitudes économiques, juridiques, médiatiques conditionnant l’action navale, etc.
Or toutes ces données avaient été prises en compte par Castex, comme Hervé Coutau-Bégarie l’a fait redécouvrir à ses interlocuteurs à l’occasion de ce colloque. Le message a si bien porté que deux ans plus tard, le Naval Institute Press publiait une anthologie des Théories stratégiques ! Mieux encore, cette anthologie a été rééditée en 2017, dans un contexte stratégique pourtant très différent de celui de 1994, puisqu’on était passé de la gestion de crises au retour des menaces de haute intensité.
Cet épisode éclaire l’une des raisons pour lesquelles les théories de Castex restent très actuelles : elles envisagent aussi bien la stratégie navale que la stratégie maritime, pour reprendre une distinction corbettienne. La première concerne l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille, la seconde son utilisation dans le cadre de ce que Castex appelait la stratégie générale, qui coordonne les stratégies particulières (terrestre, maritime, aérienne, diplomatique, économique). Ce cadre très large permet de penser l’action des marines sur tout le spectre allant de l’intimidation au choc frontal : il suffit de lui ajouter des domaines contemporains, comme l’espace ou le cyber, pour en faire un outil pleinement adapté aux problèmes de notre temps. C’est ce qu’a fait en 2015 Lars Wedin, un officier de marine suédois passé par l’École de Guerre française et disciple de Coutau-Bégarie, dans un livre intitulé Stratégies maritimes au XXIe siècle. L’apport de l’amiral Castex 7.
Mais il y a bien d’autres raisons à l’actualité de Castex ; je n’en évoquerai que deux.
Sur le plan de la théorie stratégique tout d’abord, ses réflexions sur la dialectique des principes et des matériels conservent une valeur permanente. Avec les drones, qui évoquent les torpilleurs par leur faible coût et leur usage en essaims visant à saturer les défenses adverses, nous assistons aujourd’hui à un emballement technologique rappelant celui qui avait caractérisé la Jeune École. Les risques sont les mêmes qu’alors : trop accorder au facteur matériel sans voir comment il s’articule à la grammaire de la stratégie, ou au contraire le marginaliser au nom de principes pérennes qui suffiraient à assurer la victoire. Castex permet d’échapper à ce dilemme, qui ne se pose pas qu’aux marins mais caractérise tous les milieux.
D’autre part, Castex est un géopoliticien et un géostratège de grande classe dont les réflexions sur la Russie, en particulier, redeviennent très actuelles dans le contexte de la nouvelle Guerre froide que nous connaissons aujourd’hui. Ce qu’il a appelé la « théorie du perturbateur », c’est-à-dire la succession dans l’Histoire de grandes puissances continentales défiant la thalassocratie dominante, s’applique bien aux ambitions poutiniennes. Castex avait également souligné combien la Russie, en tant qu’État-continent riche en ressources de toutes sortes et pourvu d’immenses frontières — actuellement plus de 20 000 kilomètres, avec 14 voisins différents —, serait relativement peu vulnérable au blocus — un point qui a été sous-estimé par les dirigeants occidentaux depuis 2022.
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09.04.2026 à 12:00
Le nouveau régime des Gardiens : comment l’État iranien s’est renforcé dans la guerre
Pourquoi l’élimination ciblée des maîtres de Téhéran et de leurs alliés n’a-t-elle pas permis de tuer le régime ?
Pour la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian, on assiste en Iran à une profonde mutation : la République islamique s’est transformée en un « Régime des Gardiens » — un État militariste qui s’est renforcé en resserrant son contrôle de la société civile.
Entretien.
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Texte intégral (3352 mots)
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La guerre a été présentée par Donald Trump comme une guerre de changement de régime. De nombreux dirigeants iraniens ont été tués, dont le Guide suprême. Pourtant, la République islamique est toujours en place. Est-ce que le régime iranien sort renforcé de ces quarante jours de guerre ?
Malgré l’assassinat d’un certain nombre de ses dirigeants, le régime a en effet montré sa résilience face à deux des armées les plus puissantes au monde, l’armée américaine et l’armée israélienne. Dans ce contexte, le régime a pu survivre, voire se renforcer puisqu’ils ont montré qu’ils avaient prévu pour chaque poste décisionnaire des substituts, parfois jusqu’à trois ou quatre personnes.
Par conséquent, l’élimination de tel commandant en chef des Gardiens de la Révolution n’a pas abouti à la neutralisation des Gardiens comme corps puisqu’il se trouvait toujours un remplaçant.
Il en va de même pour les personnalités politiques, comme Ali Larijani, remplacé par Mohammad Bagher Zolghadr au poste de secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, qui détermine la stratégie du pays en interne et à l’international.
Or à la faveur de ces remplacements, ce sont les plus durs des Gardiens de la Révolution qui renforcent leur autorité et leur contrôle du pays.
Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.
Azadeh Kian
En quoi consiste ce contrôle ?
Les Gardiens et leurs alliés en Iran ont encore accru leur rôle au cours de la guerre.
Prenons l’exemple de Mohammed Qalibaf, qui joue un rôle central aujourd’hui en tant qu’ancien commandant des Gardiens. Il avait certes déjà un rôle politique auparavant, mais il est désormais considéré comme celui qui pourrait discuter avec J. D. Vance au Pakistan — si les négociations se poursuivent…
Le discours des Gardiens consiste à dire : « nous avons protégé l’Iran pendant cette guerre imposée ». Ils utilisent cet argument comme outil de justification d’un contrôle encore accru sur la société civile iranienne, qui a été très largement affaiblie du fait des massacres de janvier 2026. En plus des milliers de morts, 50 000 personnes ont été arrêtées au cours de ces manifestations. Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.
Par conséquent, cette guerre a renforcé le régime islamique et en particulier les militaires en son sein, a affaibli davantage la société civile iranienne et a augmenté la misère économique du pays.
Il est difficile de comprendre qui contrôle l’Iran désormais. Quelles sont les personnes qui vous semblent les plus importantes aujourd’hui ?
Mohammed Qalibaf est intéressant à observer, non pas en tant que président du Parlement, parce que le Parlement ne joue pas un rôle central, mais en tant que personnalité politique qui a des relations avec les Gardiens de la Révolution et avec les forces de police qu’il a dirigées par le passé. Il a toujours eu l’ambition de diriger le pays et s’est présenté trois fois aux élections présidentielles, sans succès. Pour lui, cette guerre est sa dernière chance d’émerger comme une figure de dirigeant, dans la mesure où il a également été adoubé par les États-Unis qui disaient pouvoir discuter avec lui.
Mohammad Bagher Zolghadr est également central, même s’il ne semble pas proche de Qalibaf. S’ils ont tous les deux été sur le front pendant la guerre Iran-Irak en tant que Gardiens de la Révolution, leurs chemins ont divergé par la suite, Zolghadr faisant carrière dans le système judiciaire et Qalibaf dans la politique locale et municipale, comme maire de Téhéran.
Enfin, la troisième personne clef me semble être Ahmad Vahidi, qui a été le chef des très redoutables services de renseignement des Gardiens de la Révolution et qui dirige désormais l’ensemble des Gardiens. Il représente aussi une forme de radicalisation à la tête des Gardiens. Après la mort de Hossein Salami, lors de la guerre de juin 2025, puis celle de Mohammad Pakpour le 1er mars 2026, Ahmad Vahidi a pris la tête des Gardiens, sur une ligne encore plus radicale que ses prédécesseurs.
Ces personnes sont les réels dirigeants du pays. Le président de la République, Massoud Pezechkian, ne semble pas avoir d’influence réelle : ce qu’il disait pendant la guerre avait très peu d’écho.
Que penser du rôle de Mojtaba Khamenei, qu’on n’a toujours pas vu en public ?
Il faut bien insister sur un point : Mojtaba Khamenei a été élu sous la pression des Gardiens de la Révolution. Au sein de l’Assemblée des Experts, sur quatre-vingt-huit membres, près de vingt-cinq se sont opposés à son élection, ce qui est sans précédent pour une Assemblée qui prend plutôt ses décisions à l’unanimité.
C’est à la fois sans précédent et attendu, puisque Mojtaba Khamenei n’a aucune assise au sein de l’institution cléricale, ni autorité religieuse. Il a donc dû être élu sous la pression.
Pour moi, Mojtaba Khamenei ne représente donc pas l’institution cléricale, mais seulement les Gardiens. C’est pourquoi il me semble qu’il serait plus correct de dire « Régime des Gardiens » que « Régime des Mollahs ».
On a vu circuler une photo de ses blessures, qui a été rapidement retirée. Peu importe qu’il soit en vie, blessé grièvement ou non. À mon sens, nous avons largement dépassé le régime de wilayat al-faqih, ou le gouvernement de jurisconsulte. Aujourd’hui, l’Iran s’est transformé en un régime militariste, où les Gardiens de la Révolution et d’autres forces armées jouent un rôle prépondérant, bien plus que les mollahs.
La guerre a renforcé le pouvoir militaire, affaibli la société civile et augmenté la misère économique de l’Iran.
Azadeh Kian
Vous avez mentionné les massacres qui ont eu lieu après la répression de janvier. À quel point cette guerre a-t-elle permis de rallier une partie de la population au régime et quel est l’avenir de ce désir de changement radical qui s’était exprimé et dont les causes restent inchangées ?
L’un des éléments les plus remarquables de cette guerre est que les rues, autrefois occupées par les protestataires — que ce soit lors du mouvement Femme, vie, Liberté en 2022 ou des soulèvements de décembre 2025 et janvier 2026 —, sont désormais aux mains des partisans du régime, qui ont organisé, tout au long de la guerre, de jour ou de nuit, des manifestations de soutien très visibles dans l’espace public.
C’est un changement radical dans l’occupation de l’espace public. Il reflète un basculement des rapports de force entre contestataires et soutiens du pouvoir. Le régime a réussi à réoccuper les rues des villes, en mobilisant ses partisans.
Il a également recruté des volontaires au sein des milices Bassidji, parfois des enfants de 12 ans seulement, à qui ils confiaient des armes pour « assurer la sécurité » des rues.
Pendant ce temps, la répression se poursuit sans relâche. Cette semaine encore, un jeune homme arrêté en janvier a été exécuté. Nasrin Sotoudeh, avocate et militante des droits des femmes, lauréate du prix Sakharov en 2012, a de nouveau été arrêtée alors qu’elle était déjà en résidence surveillée.
Qu’en est-il des difficultés économiques et sociales que connaît la société iranienne ?
La guerre a malheureusement aggravé les problèmes sociaux de manière dramatique.
Les destructions matérielles sont colossales : selon le dernier rapport du Croissant-Rouge iranien, 93 000 immeubles — résidentiels et commerciaux — ont été détruits. Cela représente 3 millions de personnes déplacées ou privées de logement.
Le chômage a explosé, le coût de la vie s’est envolé, et l’inflation atteint 83 %.
Les femmes sont parmi les premières victimes de cette guerre. Beaucoup travaillaient dans le secteur informel — dans les bazars ou les petits commerces, aujourd’hui fermés. Elles ont perdu leurs revenus, tout en devant prendre en charge les enfants et les rassurer au quotidien.
Les traumatismes psychologiques, souvent ignorés, sont dévastateurs : vivre sous la menace permanente des bombardements, même indirects, crée une angoisse insupportable, tant pour les enfants que pour les adultes. Les femmes sont en première ligne face à cette détresse familiale.
Je sais ce que cela signifie. J’ai vécu une année de la guerre Iran-Irak, et je me souviens de l’impuissance ressentie. Quand les avions irakiens bombardaient Téhéran, il n’y avait aucun abri. Donc on restait chez soi, résigné, en se disant : « Si c’est notre tour, on mourra. » J’ai retrouvé cette même résignation chez mes amis et ma famille qui se trouvent en Iran. Les gens se sont résignés à mourir.
La situation est même encore pire qu’à l’époque, car la guerre Iran-Irak touchait surtout l’Ouest et le Sud du pays. Aujourd’hui, les bombardements touchent toutes les plus grandes villes de l’Iran : Téhéran, Ispahan, Mashhad. Des dizaines de millions de personnes sont directement touchées.
Il serait désormais plus correct de parler du « Régime des Gardiens » que du « Régime des Mollahs ».
Azadeh Kian
Après l’annonce d’un cessez-le-feu, comment imaginer l’avenir des relations entre l’État et la société iranienne ?
Cela impliquerait déjà que le cessez-le-feu se maintienne, et qu’il faille ensuite construire une paix durable. Mais, dans l’immédiat, mon hypothèse est que le régime sortira renforcé de cette guerre. Il devrait rester au pouvoir, faute d’une opposition structurée capable de le remplacer.
Dans un premier temps, le régime va chercher à maintenir son contrôle sur la société, en réprimant toute velléité de révolte — qu’il s’agisse de manifestations ou de mécontentements diffus.
Toutefois, il devra aussi affronter une difficulté : la reconstruction. Je mentionnais les 93 000 bâtiments détruits. Pour reconstruire, les militaires et le régime n’auront d’autre choix que de s’appuyer sur la société civile iranienne, sur les entreprises. Il ne pourra pas reconstruire le pays seul.
Faire appel à la société civile iranienne impliquera-t-il une forme d’ouverture ?
Cette évolution pourrait survenir, mais pas immédiatement.
On peut penser à l’hypothèse pakistanaise — non pas pour comparer les deux pays, car les contextes sont très différents, mais pour donner un exemple d’un système où l’armée détient l’essentiel du pouvoir, tandis que les civils occupent des fonctions symboliques ou administratives.
Un tel modèle permettrait d’assurer une certaine responsabilité civile, tout en adoptant un discours moins militariste pour apaiser une société civile contestataire. C’est envisageable, mais les conditions sont très nombreuses : d’abord, un cessez-le-feu durable, ensuite, un accord de paix et, enfin, les moyens financiers nécessaires à la reconstruction.
Pour l’instant, je ne vois pas les militaires renoncer spontanément à leurs privilèges ou à leur pouvoir, encore moins dans le contexte actuel.
Au cours de la guerre, les risques de velléités séparatistes ont souvent été évoqués, notamment à propos des Kurdes. Peut-on parler d’un risque pour la stabilité de l’Iran ?
Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont publiquement évoqué l’idée de mobiliser des forces kurdes depuis le Kurdistan irakien pour envahir l’Iran. Mais cette stratégie se heurte à plusieurs difficultés. D’abord, les responsables du Kurdistan irakien, comme les Barzani, ont rejeté cette proposition. Malgré les tensions avec Téhéran — notamment les frappes de missiles iraniens sur leur territoire —, ils ont préféré éviter de s’aliéner l’Iran, avec lequel ils entretiennent des relations relativement stables. Ensuite, les partis kurdes iraniens — qu’ils soient autonomistes ou indépendantistes — ont également refusé de servir de proxys à Israël ou de s’engager dans ce conflit. Plusieurs organisations kurdes ont déclaré qu’elles ne participeraient pas à une telle offensive.
Quant aux Baloutches, leur situation est différente. Certains groupuscules armés existent depuis longtemps dans la région, et les affrontements sporadiques avec les forces iraniennes persistent. Mais il n’y a pas de mouvement séparatiste massif parmi les Baloutches. Les figures religieuses, comme Abdolhamid Ismaeelzahi — très respecté dans la communauté — ne soutiennent pas une telle démarche.
En résumé, les tentatives d’instrumentaliser les minorités ethniques contre le régime iranien ont échoué — du moins pour l’instant. La question qui demeure en suspens est : comment les Gardiens de la Révolution traiteront-ils ces minorités à l’avenir ? Leur attitude déterminera en grande partie les dynamiques futures.
La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs.
Azadeh Kian
Qu’en est-il des oppositions iraniennes à la République islamique ?
C’est une question difficile mais on peut partir de l’exemple du fils du Shah d’Iran. Son positionnement pendant cette guerre a aliéné une grande partie de ses soutiens en Iran. Il a soutenu les frappes israéliennes et américaines sans jamais exprimer la moindre compassion pour les victimes iraniennes. Quand des enfants ont été tués dans une école au début du conflit, il n’a pas dit un mot. En revanche, dès que des soldats américains ont été tués, il a envoyé des messages de condoléances. Il a par conséquent perdu une partie de sa base.
Par ailleurs, les républicains iraniens laïcs et démocrates se sont réunis pendant la guerre, en Iran même, avec des personnalités à la fois en prison et en liberté. Mais ce groupe émerge à peine et ne représente pas, pour l’instant, une opposition crédible.
La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs : reconstruire le pays, reloger les déplacés, recréer des emplois pour les chômeurs, réparer les infrastructures détruites. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer que les Iraniens descendent massivement dans la rue pour réclamer liberté et démocratie.
Cela dit, on ne peut pas exclure des manifestations de colère. Mais ces mouvements ne constitueront probablement pas une menace existentielle pour le régime. Ils seront avant tout l’expression d’une détresse sociale, pas d’une révolution politique.
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08.04.2026 à 11:22
Cessez-le feu : 8 des 10 points proposés par Téhéran donneraient à l’Iran une position plus favorable qu’avant la guerre
Hier soir, l’Iran et les États-Unis ont accepté un cessez-le-feu et l’ouverture de négociations sur la base d’une liste d’exigences hautement défavorables à Washington — et que la Maison-Blanche a contesté un jour après leur publication.
Si elles étaient effectivement mises en œuvre, elles placeraient Téhéran dans une position bien plus forte que celle qu’il avait à la veille de l’attaque du 28 février.
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Texte intégral (1956 mots)
Donald Trump a accepté comme « base » de la négociation 10 points communiqués par la partie iranienne par l’entremise du Pakistan avec la médiation indirecte de la Chine.
Dans un communiqué sur Truth Social, le président des États-Unis en effet annoncé qu’il avait « retenu » hier soir les forces dévastatrices qu’il s’était promis de déployer contre l’Iran et que le régime avait accepté un cessez-le-feu de deux semaines au cours desquelles les deux parties allaient travailler à rouvrir le détroit d’Ormuz.
Parallèlement, Téhéran étudierait toujours la proposition américaine en 15 points, qui inclurait notamment un engagement de l’Iran à ne pas se doter de l’arme nucléaire, la remise de ses stocks d’uranium hautement enrichi, des limitations de ses capacités balistiques, la fin de son soutien aux groupes alliés dans la région et la réouverture du détroit d’Ormuz.
Dans la région, la nouvelle est accueillie avec soulagement et circonspection. Si Benjamin Netanyahou a officiellement soutenu cette trêve, Israël a précisé qu’elle ne s’appliquait pas à ses actions au Liban contre le Hezbollah. Dans le Golfe, cette décision a été saluée mais les pays membres du Conseil de coopération du Golfe ont adopté une position de retenue.
La liste que nous traduisons ci-dessous est celle communiquée par l’agence de presse iranienne Fars News Agency. À la suite de l’annonce de Trump mentionnant le plan en 10 points, le ministre des Affaires étrangères iranien a à son tour confirmé qu’ils étaient pour l’Iran la condition du cessez-le-feu et la base de toute négociation. Ces dix points, les communications de la partie iranienne et les premiers éléments de mise en œuvre du cessez-le-feu — notamment l’annonce selon laquelle, aux termes de l’arrangement, l’Iran et Oman percevraient une taxe sur les navires transitant par le détroit d’Ormuz — laissent en effet planer de sérieux doutes sur sa viabilité. Ces demandes restent dans la droite ligne des volontés maximalistes de la République islamique et constitueraient, dans l’hypothèse peu probable où ils étaient tous mis en œuvre, une victoire stratégique massive pour l’Iran.
Si l’on compare en effet la liste des exigences iraniennes avec la situation d’avant-guerre, 80 % de ces demandes, si elles étaient acceptées, mettraient Téhéran dans une meilleure situation géopolitique qu’avant le 28 février 2026.
À titre de comparaison, les points de la médiation pakistano-chinoise en faveur d’un cessez-le-feu « élargi » ne se retrouvent quasiment pas dans les demandes de Téhéran, qui, pour son plan de cessez-le-feu, ne mentionne d’ailleurs nullement la perspective d’une paix future mais seulement des engagements de non-agression — étendus, même, à Israël (point 9).
Après la menace de Trump de « rayer de la carte toute la civilisation iranienne », il y avait trois scénarios possibles : l’Iran reculerait ; l’Iran ne reculerait pas, mais Trump ferait marche arrière ; ou l’Iran ne reculerait pas et Trump mettrait sa menace à exécution. Le cessez-le-feu semble se situer entre les scénarios 1 et 2, et chaque partie le présente désormais comme une concession de l’autre.
Mais le risque d’une future escalade n’est pas pour autant écarté : l’Iran pourrait en effet conclure que la menace proférée hier par Trump n’avait pas de base matérielle réelle. Le fait que les États-Unis acceptent de discuter à partir des demandes maximalistes de Téhéran, ainsi que l’intention de l’Iran d’imposer une taxe pour le passage dans le détroit d’Ormuz, pourraient rendre la position du régime plus intransigeante encore — ce qui augmenterait le risque d’une reprise de la guerre.
Un haut responsable israélien a déclaré hier soir que le cessez-le-feu avait été coordonné à l’avance avec Israël et que Téhéran avait accepté de rouvrir le détroit d’Ormuz sans que ses exigences ne soient acceptées au préalable : « L’Iran a reculé sur ses exigences et a cédé à la demande d’ouvrir le détroit. » Il a ajouté que l’administration Trump avait assuré qu’elle insisterait lors des négociations sur des points d’intérêt commun : le retrait de l’uranium enrichi à 60 % du territoire iranien, la fin de l’enrichissement d’uranium par Téhéran et l’élimination de la menace que représentent les programmes balistiques.
1 — Cessation complète de toute agression contre l’Iran et les groupes de résistance alliés.
Avant la guerre ouverte le 28 février, l’Iran avait déjà été attaqué directement par les États-Unis en juin 2025. Israël, avec l’appui des États-Unis, continuait à cibler les proxies iraniens dans la région. À la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu par Trump, le Premier ministre israélien a d’ailleurs précisé que celui-ci ne s’appliquait pas aux actions menées par Israël sur le territoire libanais contre le Hezbollah, affaibli par la campagne israélienne mais toujours directement soutenu et commandé par Téhéran.
2 — Retrait des forces de combat américaines de la région, interdiction de toute attaque contre l’Iran depuis des bases, et refus d’adopter des postures de combat.
La présence militaire américaine dans le Golfe est l’une des plus importantes au monde. Ce point est cohérent avec la position de la République islamique vis-à-vis des pays du Golfe depuis le début de la guerre — c’était l’objet du premier message public diffusé par le nouveau Guide Suprême Mojtaba Khamenei. Un retrait total des États-Unis de la région n’a cependant jamais été réellement évoqué auparavant et constituerait une victoire stratégique nette pour Téhéran.
3 — Limitation du passage quotidien des navires à travers le détroit d’Ormuz pendant deux semaines, dans le cadre du protocole de passage sécurisé, sous la supervision et selon les règles spécifiques de ce pays.
Aux termes de ces demandes, le détroit d’Ormuz ne serait donc pas ouvert mais directement contrôlé par Téhéran, ce qui constituerait, là encore, une situation nouvelle par rapport à l’avant-guerre. Dans sa publication sur Truth Social a pourtant conditionné le cessez-le-feu à l’« OUVERTURE TOTALE, IMMÉDIATE ET SÉCURISÉE » du détroit d’Ormuz.
Quelques heures après l’annonce, l’agence iranienne Tasnim déclarait que les passages dans le détroit seraient même conditionnés au paiement d’une taxe aux pays riverains du cours d’eau : l’Iran et Oman.
4 — Levée de toutes les sanctions primaires, secondaires et onusiennes.
Le régime iranien est sous sanction des États-Unis — à des degrés plus ou moins importants — depuis sa création en 1979.
5 — Compensation des pertes iraniennes par la création d’un fonds d’investissement et financier.
Il s’agirait d’un élément nouveau, consécutif aux destructions causées par les frappes israélo-américaines contre l’Iran, clairement à l’avantage de Téhéran puisqu’aucune réciprocité n’est mentionnée — même si, en comparaison, les pertes matérielles américaines sont très faibles. Fait notable, les 10 points iraniens ne mentionnent nulle part une garantie et des réparations spécifiques contre les infrastructures, notamment énergétiques.
6 — Engagement de l’Iran à ne pas fabriquer d’armes nucléaires.
Il s’agit d’un point qui serait également présent dans les 15 points américains. Toutefois, il ne constituerait pas une avancée nouvelle : le régime joue sur l’ambiguïté en s’interdisant déjà formellement, par le biais d’une fatwa du Guide Suprême de construire des armes nucléaires.
7 — Reconnaissance par les États-Unis du droit de l’Iran à enrichir l’uranium et négociation sur le niveau d’enrichissement.
La question de l’enrichissement de l’uranium est particulièrement délicate : lors des négociations à Genève qui ont eu lieu avant le 28 février, les États-Unis ont demandé à Téhéran de renoncer à tout enrichissement, en échange de quoi Washington a promis de fournir gratuitement du combustible nucléaire pour toute la durée de vie de leur programme nucléaire civil. Cette offre a été refusée par les négociateurs iraniens.
8 — Accord de l’Iran pour négocier des traités de paix bilatéraux et multilatéraux avec les pays de la région, conformément à ses intérêts.
L’une des demandes américaines avant le début de la guerre, le 28 février, était que l’Iran cesse de soutenir ses proxies dans la région. À Genève, Téhéran avait refusé de discuter de limitations de son programme de missiles balistiques ou de mettre fin à son soutien à ses alliés dans la région, notamment le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les milices en Irak et les Houthis au Yémen.
9 — Extension d’un engagement de non-agression à tous les agresseurs vis-à-vis de l’ensemble des groupes de résistance.
Il s’agit d’un point en partie redondant avec le premier. Mais — parce qu’il vise implicitement et sans le nommer Israël — c’est aussi l’un de ceux qui rend en pratique inacceptable ces demandes : en pratique, cela impliquerait que Washington se porte garant qu’Israël n’attaque aucun groupe menaçant sa sécurité. Formulé de manière détournée, Téhéran demande en fait un renversement d’alliances.
10 — Abrogation de toutes les résolutions du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique et du Conseil de sécurité des Nations unies, et ratification de l’ensemble des engagements dans une résolution officielle des Nations unies.
Là encore, un engagement rétroactif et total des agences onusiennes constituerait pour Téhéran une victoire stratégique — et lui laisserait de facto les mains libres pour poursuivre ses activités de recherche et de développement de technologies nucléaires.
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07.04.2026 à 18:44
La nouvelle architecture de sécurité du Golfe : une perspective irano-émiratie pour l’après-guerre
« Une civilisation entière va mourir ce soir » : Donald Trump ne menace pas seulement l’Iran — il tend un piège aux pays du Golfe pour les forcer à sortir de la diplomatie.
Mais il pourrait en être autrement.
Nous publions la première proposition conjointe portée par un Iranien et un Émirati pour penser le cadre de l’après-guerre.
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Texte intégral (1932 mots)
Au-delà de la tragédie humaine, les attaques américano-israéliennes contre l’Iran et les frappes iraniennes visant les États du Golfe qui se poursuivent sans relâche depuis le 28 février 2026 ont mis brutalement en évidence une absence : le Golfe n’avait, fondamentalement, aucune architecture de sécurité.
Le semblant d’ordre qui existait avant le déclenchement de cette guerre reposait sur une polarisation de la perception de la sécurité et des menaces par les différents États de la région. D’un côté la menace iranienne contre le Conseil de coopération du Golfe et de l’autre la menace états-unienne découlant de la présence de Washington dans la région dictaient un équilibre fragile qui reposait sur la dissuasion, la protection extérieure et une diplomatie ponctuelle et discrète entre l’Iran et les États arabes.
Cet équilibre a fait long feu.
La menace n’est plus seulement perçue : toutes les rives du Golfe sont désormais en feu.
La question n’est plus de savoir si un nouveau cadre de sécurité régionale est nécessaire, mais qui en seront les acteurs, comment ils interagiront entre eux, et si cette nouvelle architecture pourrait être purement régionale — ou si elle devrait s’étendre.
Rétablir la confiance — et la dissuasion
Les attaques iraniennes ont provoqué une rupture profonde dans les relations de Téhéran avec les États arabes de l’autre côté du Golfe et ont sapé la confiance prudente qui avait commencé à s’instaurer grâce à la diplomatie régionale au cours des cinq dernières années. Reconstruire cette confiance sera difficile et prendra du temps. Quelle que soit la configuration politique qui émergera à Téhéran après la guerre, le rétablissement des relations avec les États du Golfe deviendra nécessairement l’une des priorités les plus importantes de la politique étrangère de tout futur gouvernement iranien — même si c’est une considération que les nouveaux dirigeants de la République islamique ont pour l’instant mis de côté.
Avant guerre, les discussions d’experts sur l’avenir de l’architecture de sécurité régionale dans le Golfe — auxquelles nous prenions part — se concentraient pour l’essentiel sur la nouvelle matrice de sécurité nationale englobant les domaines de l’énergie, de l’alimentation, de la santé et de la sécurité environnementale.
Toutes les rives du Golfe sont désormais en feu. La question n’est plus de savoir si un nouveau cadre de sécurité régionale est nécessaire, mais qui en seront les acteurs.
Mehran Haghirian et Mohammed Baharoon
La guerre qui a commencé le 28 février imposera un réexamen encore plus large des dispositifs de sécurité du Golfe. Et ce nouveau cadre d’analyse ne portera pas seulement sur la capacité à repousser les attaques : il devra également aborder la question de la dissuasion elle-même.
L’une des conséquences possibles de ce nouveau paradigme serait d’obliger le Golfe à devenir une région hautement sécurisée.
Le Conseil de coopération du Golfe s’engagera ainsi inévitablement dans une coordination de la sécurité collective à court terme, ce qui pourrait inclure la mise en commun des stocks d’intercepteurs, l’investissement dans des systèmes de défense aérienne de nouvelle génération, le renforcement des mécanismes de communication de crise ou la mise en place d’arrangements de sécurité calqués sur le modèle des mécanismes de l’OTAN.
Ces efforts deviendront probablement un élément central de la trajectoire de la région dans un avenir proche, notamment dans le cadre de l’élargissement des liens militaires avec un ensemble de pays qui ont prouvé qu’ils étaient des partenaires fiables.
Au-delà du Golfe : géopolitique des grandes coalitions
Cependant, contrairement à ce à quoi l’on aurait pu s’attendre, la reprise des discussions sur une alliance stratégique au Moyen-Orient réunissant les États du Golfe, Israël et les États-Unis pourrait ne pas être une conséquence automatique de la guerre.
Si les attaques iraniennes auraient pu accélérer un tel rapprochement. Mais c’est une option que les pays du Golfe ont pour l’instant repoussée et qu’ils pourraient continuer d’éviter dans la mesure où elle les placerait dans un état de guerre permanent avec un voisin régional. Les États du CCG sont tout aussi préoccupés par la République islamique que par Israël leurs ambitions régionales respectives — car les deux puissances ont montré que l’action militaire brutale était leur moyen privilégié de résolution des différends. À l’inverse, la tradition de patience et de retenue stratégique du Conseil de coopération du Golfe fait qu’il ne considère pas que la puissance militaire seule mène à la stabilité.
Au Moyen-Orient, un nouvel ordre, même après cette guerre, ne signifierait pas non plus un retrait total des États-Unis. Cela ne signifierait pas non plus, pour ceux qui entretiennent des liens avec Israël, un renversement complet de cette relation.
Il s’agira plutôt d’un ajustement minutieux visant à mettre en place une architecture de sécurité qui non seulement renforce l’autonomie de chaque État mais qui tienne également compte de leur réseau complexe de liens et d’intérêts géopolitiques.
Dans le même temps, la guerre a mis en évidence à quel point la sécurité et la stabilité du Golfe sont étroitement liées aux intérêts stratégiques mondiaux : tout futur cadre régional impliquera très certainement des acteurs extérieurs dont la présence économique et militaire dans la région est déjà profondément ancrée.
Le rôle de la Chine en tant que grand importateur d’énergie du Golfe, acteur clef des réseaux commerciaux mondiaux et garant de la détente négociée entre l’Iran et l’Arabie saoudite, garantit que Pékin a un intérêt direct à préserver les voies maritimes, les infrastructures énergétiques et la stabilité politique dans la région. L’Union européenne et le Royaume-Uni ont également renforcé leur engagement stratégique et économique dans la région. La Russie, qui a déjà présenté des propositions en faveur d’un cadre de sécurité collective au Conseil de sécurité des Nations unies, pourrait chercher à s’impliquer à nouveau à mesure que les débats sur la sécurité régionale évoluent. L’Inde, le Japon, la Corée du Sud, le Brésil et d’autres pays ont également des intérêts croissants dans la stabilité du Golfe.
Un nouvel ordre au Moyen-Orient, même après cette guerre, ne signifierait pas un retrait total des États-Unis.
Mehran Haghirian et Mohammed Baharoon
La réponse diplomatique à l’attaque de l’Iran contre les États membres du Conseil de coopération du Golfe a été mondiale — notamment avec la résolution 2817 du Conseil de sécurité des Nations unies exigeant que l’Iran mette fin à ses attaques, qui a été coparrainée par 135 pays. Cette résolution ouvre la voie à une réaction mondiale qui commence déjà à se manifester dans les discussions visant à former une alliance ou un consortium pour maintenir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz.
De tels cadres pourraient s’apparenter à des initiatives similaires à la coalition mondiale de la guerre contre le terrorisme — ce qui aggravera la polarisation militaire dans la région et enfermera les deux rives du Golfe dans une animosité à long terme qui conduira très certainement à davantage d’instabilité, de chaos et de répercussions mondiales.
Ce que la guerre a mis en évidence, ce n’est pas seulement la vulnérabilité militaire : elle a révélé les limites de la dissuasion et de la diplomatie, ainsi que la fragilité de l’approvisionnement alimentaire, des systèmes de dessalement de l’eau, de l’espace aérien, du transport maritime, de la logistique, des infrastructures numériques, de la fiabilité bancaire et du tourisme. Une résolution diplomatique du conflit pourrait aboutir à la création des fondements d’un cadre de sécurité inclusif, réaliste et ancré dans la coopération régionale. La première étape consiste toutefois à mieux comprendre les objectifs, et non les moyens.
Les fins plutôt que les moyens
Les propositions antérieures en matière de dialogue, de coopération et de sécurité régionale ont toutes été écartées car jugées insuffisantes.
L’Iran avait proposé l’« Initiative de paix d’Ormuz ». La Russie a réitéré à plusieurs reprises son idée de sécurité collective. La Chine a avancé l’idée de transformer la région en une « oasis de sécurité ». Le Conseil de coopération du Golfe lui-même avait présenté la « Vision du CCG pour la sécurité régionale en 2024 » qui demeure à ce jour l’articulation la plus complète pour une coopération dans la région. Si aucune de ces propositions n’a suscité suffisamment d’intérêt à l’époque, toutes reflétaient la reconnaissance du caractère inadéquat de l’ordre existant. Il n’y a jamais eu d’effort collectif sérieux pour le remplacer. La guerre impose désormais un changement de cap.
Avant qu’une désescalade significative puisse avoir lieu, une nouvelle base de référence devra être établie.
Les lignes rouges d’hier ont désormais été franchies.
La région a besoin d’une vision collective de la sécurité qui ne repose pas sur un consensus politique, mais sur des intérêts nationaux qui se recoupent.
Sans cela, toute désescalade ou résolution diplomatique du conflit ne fera que retarder la résurgence des tensions ou de la guerre, sans résoudre les problèmes qui sont désormais remontés à la surface.
La dissuasion ne sera pas uniquement d’ordre militaire. Elle devra reposer sur un réseau d’intérêts qui constituent des lignes de survie pour la région et sur la prise de conscience que celles-ci — à l’instar du détroit d’Ormuz — sont également des artères vitales pour le monde entier.
Sous le feu des missiles et des drones, il est difficile de voir ces discussions avancer aujourd’hui.
Mais les moyens ont finalement peu d’importance : seuls les fins doivent guider notre chemin vers l’avenir.
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07.04.2026 à 06:00
Le blocage d’Ormuz peut-il provoquer une famine ? Anatomie d’un choc systémique
Après plus d'un mois de blocage du détroit, l'Afrique bientôt à cours d'engrais se prépare à affronter une crise alimentaire massive.
Face au choc d’Ormuz, cette faille structurelle pourrait devenir un risque global.
Dans une étude fouillée, Augustin Grandgeorge esquisse trois scénarios pour sortir de l'impasse.
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Texte intégral (4087 mots)
La fermeture presque complète du détroit d’Ormuz a déclenché une crise violente au sein des chaînes d’approvisionnement agricoles mondiales. Le choc logistique initial s’est transformé en un problème structurel plus inquiétant : non pas un blocage temporaire, mais une réorganisation des droits d’accès maritimes — avec des implications potentiellement permanentes pour la sécurité alimentaire mondiale 8.
Les conséquences pour les récoltes africaines de 2026 sont en grande partie déjà irréversibles. Face à cette situation, une réponse internationale coordonnée s’impose d’urgence.
La dislocation des chaînes d’approvisionnement mondiales
Le blocus d’Ormuz a provoqué l’arrêt de l’une des artères maritimes les plus stratégiques de la planète.
Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, le transit quotidien moyen dans le détroit est passé de 129 navires en février à seulement 4 le 7 mars 9 — soit une baisse de plus de 96 % par rapport au flux normal. Fin mars, le volume de trafic en tonnage avait reculé de 85 %.
Le détroit semble surtout avoir changé de propriétaire.
L’Iran l’utilise désormais comme un corridor à péage sélectif, avec un droit de veto, facturant 2 millions de dollars par navire, payables en yuans. La conséquence pratique est une hiérarchisation délibérée des marchandises autorisées. Le pétrole transite et génère des revenus pour les Gardiens de la révolution, mais non les engrais. Aucun navire transportant ces derniers n’a en effet reçu d’autorisation. Cette différence de traitement est stratégiquement importante, car elle signifie qu’une désescalade militaire partielle ne restaurera pas automatiquement les flux d’engrais.
Ainsi, au 26 mars, environ 400 navires attendaient l’autorisation des Gardiens de la Révolution pour entrer dans le golfe Persique. Le port de Jebel Ali, hub mondial de transbordement des Émirats arabes unis, n’est plus opérationnel. Au-delà de la question de l’accès, les dommages logistiques sont aggravés par l’action des mécanismes de marché : la capacité de fret est réallouée de manière active vers le pétrole et le GNL, qui sont bien plus rémunérateurs, évinçant systématiquement les produits agricoles 10 ; les primes d’assurance contre le risque de guerre se sont stabilisées à dix fois leur niveau d’avant la crise ; Maersk et CMA-CGM maintiennent la suspension de leurs réservations dans le Golfe ; surtout, contrairement à la crise de la mer Rouge en 2024, il n’existe pas d’option de réacheminement comparable pour les cargaisons en provenance du Golfe, car le détroit en verrouille sa sortie.
La déstabilisation du marché des engrais
Dans le secteur agricole, la conséquence la plus importante de la crise touche le marché des engrais, pour lequel le détroit d’Ormuz constitue un point de passage irremplaçable. Environ 30 à 35 % du commerce mondial d’engrais par voie maritime transitent par ce détroit, dont environ un tiers de l’urée mondiale.
Au 11 mars, 23 navires chargés d’engrais étaient bloqués dans le Golfe, immobilisant ainsi environ 1,1 million de tonnes de stock 11.
La réaction des prix a été rapide et sévère. Le prix de l’urée est passé d’environ 490 dollars la tonne avant la crise à 750 dollars le 24 mars. Cette hausse est directement alimentée par l’arrêt des exportations de GNL qatari, car le gaz naturel représente jusqu’à 80 % des coûts de production de l’ammoniac. Selon Rabobank, 44 % des exportations mondiales d’urée et 47 % du soufre (essentiel pour les engrais phosphatés) seraient désormais menacées.
Le blocage des engrais à Ormuz risque de provoquer une crise alimentaire mondiale.
Le Brésil, immense puissance agricole, achète un cinquième de ses engrais dans le Golfe ; les modélisations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estiment que les producteurs céréaliers latino-américains pourraient voir leurs revenus baisser de plus de 7 % en 2026, ce qui aurait des conséquences directes sur les prix alimentaires mondiaux 12.
Si le blocus empêche la commercialisation des engrais en provenance des pays du Golfe, la production de ces engrais dans d’autres pays est également touchée par la crise. La hausse des coûts du gaz a ainsi provoqué des fermetures partielles ou des réductions de production dans des usines d’engrais en Inde, en Malaisie et au Bangladesh. Dans ce dernier pays, ces fermetures et réductions surviennent alors que commence la saison du riz Boro — qui représente plus de la moitié de la production céréalière annuelle du pays. Les producteurs européens d’engrais sont également confrontés à une compression de leurs marges.
Les effets se répercutent sur les engrais phosphatés, qui ne dépendent pas du gaz comme matière première mais sont exposés à l’explosion des coûts de l’énergie et des transports. Le groupe marocain OCP, premier exportateur de phosphates au monde, dépend des importations de soufre et d’ammoniac en provenance du Golfe pour transformer son phosphate brut en engrais. Cet exemple illustre le fait que le blocus contraint non seulement l’approvisionnement extérieur de l’Afrique, mais aussi sa capacité de production propre.
Aucun mécanisme international coordonné n’a été conçu pour répondre aux chocs d’approvisionnement en intrants agricoles.
Augustin Grandgeorge
La vulnérabilité des différents pays du monde est d’autant plus grande qu’il n’existe pas de réserves stratégiques d’engrais azotés — contrairement au pétrole pour lequel des stocks sont constitués par l’AIE et les différents États. Il n’existe pas non plus d’architecture de réponse internationale coordonnée équivalente à celle qui existe pour l’énergie.
Le choc se transmet donc immédiatement et sans amortissement aux décisions agricoles sur le terrain. Ce risque n’a jamais pu être pallié par la communauté internationale.
L’Afrique est l’épicentre de la crise
Le continent africain se trouve à la confluence d’un choc des prix et d’un calendrier agricole critique 13. Les conséquences pour 2026 sont déjà en grande partie irréversibles.
L’Afrique subsaharienne importe en moyenne 19 % de ses engrais du Moyen-Orient, certains États étant bien plus exposés que d’autres : le Soudan en importe 54 %, la Tanzanie 31 %, la Somalie 30 % et le Kenya 26 %. La crise a précisément frappé pendant la période d’achat des intrants pour les principales saisons agricoles de la région, c’est-à-dire les semis de juin-juillet en Afrique de l’Ouest (Nigeria, Sahel) et la saison Meher 14 de juin-août dans la Corne de l’Afrique. Au Kenya et en Tanzanie, les grandes pluies ont déjà commencé et le maïs doit être semé dès maintenant.
Le préjudice économique subi par les agriculteurs opère donc par un double mécanisme. D’une part, le coût de l’urée par rapport au prix du maïs a plus que doublé, ce qui dissuade les agriculteurs d’utiliser des engrais, effet aggravé par une baisse préexistante de 25 % de la consommation d’engrais à la suite des crises ukrainienne et du Covid. Dans le même temps, les agriculteurs du Kenya et de Tanzanie sont confrontés à un second choc : la perturbation logistique a réduit leur capacité d’exportation, abaissant les revenus ruraux au moment même où les coûts des intrants augmentent de beaucoup. Cette double pression — hausse des coûts, baisse des revenus — érode simultanément la capacité productive et la résilience des ménages.
En combinant ces différents effets, les projections prévoient un effondrement potentiel des rendements céréaliers pouvant atteindre 50 % dans les principales régions africaines pour la saison qui s’ouvre. Selon La FAO, l’absence d’engrais azotés réduira les rendements du maïs de plus de 40 %. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), la conséquence humanitaire la plus directe de cette crise est l’exposition de 45 millions de personnes supplémentaires à une insécurité alimentaire aiguë 15.
La fenêtre d’action est courte. Au Sahel et dans la Corne de l’Afrique, les semis débutent en juin. Compte tenu des délais incompressibles d’acheminement maritime, portuaire et terrestre — soit cinq à six semaines entre le départ d’un port alternatif et l’arrivée dans les exploitations de l’intérieur —, le 15 mai est la dernière date à laquelle des engrais peuvent être chargés sur un bateau pour espérer arriver à temps. Au-delà, la saison 2026 est perdue, quels que soient les moyens mobilisés.
Une attention particulière doit être portée aux pays enclavés. En effet, pour le Sahel, la République centrafricaine ou le Malawi, la flambée des prix du diesel rend déjà le coût du transport de la nourriture et des intrants prohibitif. Les chaînes d’approvisionnement agroalimentaires desservant ces pays doivent donc être traitées comme un corridor prioritaire.
La démonstration politique est simple : il est moins coûteux et plus rapide d’agir maintenant que de gérer une famine.
Augustin Grandgeorge
« Sans engrais aujourd’hui, nous aurons la faim demain 16 »
Après un mois de fermeture du détroit d’Ormuz, la communauté internationale a commencé à réagir.
Le 26 mars dernier, le secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres a nommé un envoyé spécial chargé de négocier la reprise des flux d’engrais à travers le détroit — sur le modèle de l’accord céréalier de la mer Noire conclu en 2022. Dans un communiqué signé par plusieurs figures internationales 17, l’International Crisis Group a soutenu l’initiative et souligné qu’elle servirait à la fois les intérêts états-uniens et iraniens, ce qui pourrait être un premier pas vers la paix. Le plan prévoit l’établissement d’un centre de coordination à Oman pour vérifier les cargaisons et prévenir les attaques contre les navires commerciaux 18.
L’Iran a accepté d’entamer des négociations, mais de nombreux obstacles demeurent : les sanctions contre le pays compliquent toute transaction commerciale entre celui-ci et les entreprises occidentales ; la vérification des cargaisons à grande échelle sera lente ; enfin, la question de l’escorte navale des navires reste en suspens. Sur ce dernier sujet, si une proposition de résolution a été faite par Bahreïn au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie et la Chine pourraient y opposer leur veto.
Le mécanisme existe en théorie, mais il n’est pas certain qu’il fonctionne en pratique. Pour l’instant, le détroit reste fermé et le temps presse.
En tout état de cause, la communauté internationale est confrontée à un choix immédiat et binaire, défini par une échéance impérative : comme évoqué précédemment, la date du 15 mai est la dernière à laquelle des engrais peuvent être chargés à bord d’un navire à temps.
Les Nations unies estiment qu’un programme d’urgence de subvention des engrais — incluant approvisionnement, transport et distribution aux agriculteurs africains en 60 jours — coûterait plusieurs milliards de dollars. La seconde option serait une opération d’aide alimentaire à grande échelle qui débuterait fin 2026, au fur et à mesure que les récoltes sous-fertilisées échoueraient. Les coûts humain, financier et politique de ce programme dépasseraient de loin ceux de l’action préventive, et ses effets en termes de malnutrition, de déplacements et de mortalité seraient profonds et durables.
Sortir de la crise : trois scénarios
On peut d’ores et déjà commencer à imaginer quelques scénarios, qui peuvent servir d’aide à la décision.
Scénario 1 — Une désescalade avant mi-avril
Si le conflit se calme rapidement, les prix mondiaux des engrais devraient se stabiliser et les retards logistiques commencer à se résorber.
Les décisions de renoncer aux engrais ont déjà été prises dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest et de la Corne de l’Afrique. Si le plan du secrétaire général des Nations unies est couronné de succès, une réouverture rapide accélérerait la reprise pour la saison 2027. Cependant, les dommages causés aux cultures ne seraient pas réversibles pour le cycle en cours : des millions d’agriculteurs connaîtront des pertes de rendement, un effondrement des revenus et des revers nutritionnels pour l’année 2026.
Scénario 2 — Un blocus prolongé et une réponse internationale coordonnée avant mi-avril
Si le conflit persiste au-delà des prochaines semaines, la communauté internationale devrait financer d’urgence un programme d’approvisionnement en engrais ciblant les agriculteurs africains. Il nécessiterait de mobiliser des fournisseurs alternatifs — Nigeria et Algérie pour l’urée, Maroc pour les phosphates, ainsi que des producteurs nord-américains et est-européens —, de sécuriser des corridors logistiques de substitution, et de coordonner la FAO, le PAM, les donateurs et les gouvernements. Ces efforts devront être menés à une vitesse que le système multilatéral a rarement atteinte.
Les efforts du PAM pour réacheminer les engrais via les corridors de la Turquie et du Pakistan offrent un soulagement partiel mais ne peuvent se substituer aux circuits traditionnels. L’économiste en chef de la FAO, Maximo Torero, a appelé le FMI à rouvrir d’urgence son soutien aux pays vulnérables pour les importations d’engrais.
Il convient également de signaler un risque aggravant : la tentation, pour les pays producteurs d’engrais, de restreindre leurs exportations pour protéger leur propre marché intérieur.
Ce réflexe protectionniste qui semble défensif serait en réalité dévastateur : en 2022, des restrictions similaires sur les exportations de céréales avaient transformé une pénurie régionale en crise alimentaire mondiale. Appliquer la même logique aux engrais aujourd’hui produirait les mêmes effets. L’économiste en chef de la FAO Maximo Torero a explicitement mis en garde contre ce scénario et a appelé le G20 à le prévenir par une coordination préalable.
Il faut également garder à l’esprit une condition politique : tout programme d’urgence devra être conçu avec les gouvernements africains et les institutions régionales, et non simplement pour eux. Les pays africains n’ont sans doute pas été suffisamment associés à la Food and Agriculture Resilience Mission (FARM) de 2022. Cette fois, un pays africain pourrait prendre la tête de l’initiative à venir. Le continent a déjà démontré sa capacité d’action en la matière par le passé : lorsque les prix des engrais et des denrées alimentaires ont flambé après l’invasion russe de l’Ukraine, les institutions africaines ont mobilisé d’importantes ressources financières et institutionnelles — notamment via la Banque africaine de développement — pour soutenir leurs agriculteurs.
Cette capacité existe toujours. Ce que les gouvernements africains — qui devront faire preuve de solidarité budgétaire interne — demanderont à la communauté internationale ; ce n’est pas qu’elle se substitue à leurs propres actions, mais qu’elle les soutienne.
La démonstration politique est simple : il est moins coûteux et plus rapide d’agir maintenant que de gérer une famine.
Les conséquences du blocage d’Ormuz pour les récoltes africaines de 2026 sont en grande partie déjà irréversibles.
Augustin Grandgeorge
Scénario 3 — Un blocus prolongé et une réponse tardive ou insuffisante
Ce scénario est celui par défaut si les choses continuent au rythme actuel.
Les récoltes céréalières en Afrique de l’Ouest et dans la Corne de l’Afrique pour le second semestre 2026 seraient alors gravement compromises, avec des conséquences en cascade : insécurité alimentaire aiguë pour des dizaines de millions de personnes, famine localisée dans des zones déjà fragiles (Sahel, Somalie, Soudan), et déstabilisation politique accélérée dans des États déjà sous pression. Le coût dépasserait de loin celui d’une intervention rapide.
Les leçons d’Ormuz : réduire la dépendance agroalimentaire
Quelle que soit l’issue militaire immédiate du conflit, le blocus d’Ormuz a mis en évidence une lacune fondamentale dans l’architecture de la sécurité alimentaire mondiale.
Si l’Agence internationale de l’énergie tente de maîtriser les crises énergétiques, aucune institution similaire n’existe pour les engrais, pour lesquels aucune réserve stratégique n’est constituée. Plus généralement, aucun mécanisme international coordonné n’a été mis en place pour répondre aux chocs d’approvisionnement en intrants agricoles.
Remédier à ces vulnérabilités structurelles devrait désormais figurer à l’agenda diplomatique. L’invasion de l’Ukraine, à titre d’exemple, avait contribué à en porter d’autres à l’attention de la communauté internationale.
La crise plaide également avec force pour une accélération de la production d’engrais en Afrique et, plus largement, pour une véritable autonomie agroalimentaire africaine. Il ne s’agit pas d’atteindre l’autarcie, mais de se doter de la capacité à gérer ses dépendances et à absorber les chocs externes sans les subir.
En 2050, la population africaine devrait atteindre les 2,5 milliards. Le continent dispose des atouts nécessaires pour devenir l’une des grandes puissances agricoles durables du XXIe siècle : outre ses terres et ses ressources considérables pour l’agriculture, les grandes entreprises d’engrais OCP et Dangote y sont implantées. Pour y parvenir, il faudra néanmoins réaliser des investissements durables, intégrer les marchés de manière régionale et faire preuve d’une volonté politique que cette crise devrait enfin contribuer à cristalliser.
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04.04.2026 à 06:00
Arabie Saoudite : le dernier problème d’Israël ? Géopolitique d’un face-à-face régional
Au-delà de la disruption de la guerre en Iran, l'incompatibilité de deux stratégies pourrait faire basculer la région.
Dans une étude fouillée, Laure Foucher et Camille Lons documentent une double impasse au Moyen-Orient.
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Texte intégral (7465 mots)
La plupart des scénarios discutés aujourd’hui se penchent avant tout sur l’avenir du régime iranien. Mais le futur de la région se jouera aussi sur les choix stratégiques opérés par les deux autres piliers régionaux : Israël et l’Arabie saoudite.
Ces deux États ont développé deux approches opposées pour garantir leurs intérêts. Si Israël mise sur une hégémonie militaire et tente d’imposer une vision binaire des alliances régionales, l’Arabie saoudite parie sur l’influence géoéconomique et la diplomatie, des partenariats plus souples et un certain respect du statu quo. Quel que soit l’avenir du régime iranien, ces deux pays risquent de voir leur trajectoire respective les entraîner de plus en plus dans un face-à-face régional.
L’escalade militaire incontrôlée avec l’Iran met en évidence les limites de leur stratégie respective et les place à un tournant crucial de leur positionnement régional.
Israël, qui se trouve en position de force en apparence et bénéficie d’un soutien états-unien sans faille, tire profit de la politique post-libérale de Donald Trump mais fait l’impasse sur les défis que sa politique court-termiste posera inévitablement sur le temps long.
L’Arabie saoudite, quant à elle, est confrontée à la nécessité d’une révision de sa stratégie dans l’immédiat et fait face à des dilemmes qui ne sont pas sans rappeler ceux qui déchirent les Européens dans leur défense collective face à l’effondrement de l’ordre mondial. L’un comme l’autre semblent se retrouver piégés par la dépendance militaire à leur partenaire états-unien, toujours plus imprévisible et transactionnel, et restent divisés et hésitants sur la voie de leur autonomie.
Les transformations à l’œuvre au Moyen-Orient sont ainsi le reflet d’un ordre mondial en pleine mutation : la domination de la force brute sur la diplomatie, la primauté des rapports bilatéraux sur l’approche collective, et la réactivation inévitable de la compétition entre les principaux acteurs qui en découle. Si, dans l’immédiat, l’avantage semble être du côté de la force militaire brute, celle-ci commence déjà à montrer l’ampleur de ses limites et ne fait qu’accélérer la reconfiguration profonde de la région.
Israël et la tentative de vassalisation du Golfe
L’offensive militaire menée conjointement par Israël et les États-Unis contre l’Iran, ainsi que l’opération israélienne en cours au Liban, illustrent aussi bien la logique de la nouvelle doctrine de sécurité nationale de Tel-Aviv qu’elle en montre ses limites et ses failles.
La « défense avancée » : doctrine d’une superpuissance régionale
Les attaques du 7 octobre 2023 ne remettent pas en cause les objectifs stratégiques du leadership israélien — l’anéantissement du projet national palestinien et l’élimination de toutes menaces en provenance de Téhéran —, mais entraînent une évolution majeure de sa doctrine de sécurité, désormais centrée sur l’offensive et la projection de puissance 19. Israël écarte les outils diplomatiques jugés sources de vulnérabilité, car impliquant nécessairement des compromis entre les parties, pour adopter une politique du « tout sécuritaire ». Il fait ainsi de la force militaire l’unique instrument pour reconfigurer la région en sa faveur — avec le soutien militaire et politique des États-Unis.
Adoptant une stratégie de « défense avancée », Tel-Aviv s’inscrit désormais dans une logique coercitive d’assujettissement et, parfois, de conquête territoriale : ainsi au Liban et en Syrie, comme dans les Territoires palestiniens. Face aux succès opérationnels de ces deux dernières années, Israël cherche à pousser son avantage au maximum et à imposer un nouveau rapport de force à l’ensemble de ses voisins, du Liban à l’Iran, en passant par le Golfe, dans lequel son hégémonie militaire ne saurait être contestée. Il ne s’agit pas d’une simple inflexion de politique étrangère qui serait simplement le résultat de choix politiques de Netanyahou et de sa coalition, mais plutôt d’une mutation profonde de l’appareil décisionnel — politique et sécuritaire — qui pourrait se révéler durable 20.
Le recours à la force brute par Israël pour obliger l’adversaire à se plier à ses propres intérêts n’est pas sans rappeler la politique de Trump. Il ne s’agit plus de négocier, mais d’imposer par la force militaire et en dehors de tout cadre juridique les conditions de la reddition de la partie adverse.
Alors que les États-Unis sont souvent qualifiés « d’empire prédateur », l’objectif pour Israël est sécuritaire, mais aussi politique et stratégique. La guerre contre l’Iran ne répond pas uniquement à des menaces identifiées — nucléaire, balistique, réseaux de groupes armés — dont il conviendrait de se débarrasser de manière préventive : l’objectif d’Israël est de s’imposer comme la superpuissance régionale, qui serait seule en mesure de dicter les règles du jeu. Autrement dit, Tel-Aviv doit s’assurer que tout futur arrangement dans la région passe nécessairement par lui, et soit subordonné à ses intérêts sécuritaires, comme à ses intérêts politiques dans le cas des Territoires palestiniens. Enfin, ce projet de superpuissance régionale — bien distinct d’un leadership régional — ne saurait être dissocié de celui de liquider le projet national palestinien : tout autant que ses ennemis capitalisent sur la question palestinienne, Israël entend user de sa domination régionale pour y mettre un terme.
Pour les dirigeants israéliens, il s’agit de mettre en œuvre, par la seule force, une politique de puissance qui ne saurait être soumise à aucune contrainte ni responsabilité : le droit international n’est plus un point de référence, ni d’ailleurs les dynamiques partenariales ayant constituées jusqu’à présent un cadre collectif d’action, comme le projet d’architecture régional qui aurait dû à terme intégrer l’Arabie saoudite.
Cette situation rappelle l’attitude des États-Unis vis-à-vis de l’OTAN : de la même manière que Trump fait le tri entre les bons et mauvais Européens, ou entre ceux qui acceptent de se soumettre à ses exigences et les autres, Tel-Aviv tente d’imposer un schéma similaire aux États arabes du Golfe : être pour ou contre la politique d’Israël. À l’image du trumpisme, le projet de « vassalisation » pour Israël n’est donc pas seulement imposable à ses ennemis — ou à « l’axe iranien » —, mais à tout acteur qui serait susceptible de contraindre ses marges de manœuvre. Israël comme les États-Unis ne font non seulement que peu de cas des intérêts des Européens et des Golfiques, mais semblent miser sur leurs divisions pour faire avancer leurs propres intérêts.
Israël ne gagne pas les guerres — mais risque de perdre son parrain américain
Toutefois, le leadership israélien semble ne pas parvenir à sortir du cycle des guerres sans fin.
Les guerres menées par Israël depuis le 7 octobre ont certes rétabli la dissuasion, modifié les rapports de force dans la région en sa faveur et affaibli les menaces à son encontre. Mais elles n’ont été en mesure ni de transformer les réalités politiques des États ou territoires contre lesquels l’armée israélienne s’est engagée, ni de résoudre les défis stratégiques auxquels fait face Israël. L’arsenal balistique et le programme nucléaire de l’Iran pourraient être à terme reconstitués ; les 440 kilogrammes d’uranium hautement enrichi n’ont pas encore été neutralisés ; surtout, au lieu d’affaiblir le régime iranien, la guerre pourrait le voir se renforcer et se radicaliser.
Malgré la supériorité opérationnelle des États-Unis et d’Israël, l’Iran fait montre jusqu’à présent de sa capacité à imposer des coûts pour le monde entier. Au Liban, l’offensive en cours visant à imposer dans le sud du pays une large « zone de sécurité », selon les termes israéliens, au risque d’affaiblir davantage un gouvernement libanais qui n’a pourtant jamais été autant favorable à une résolution durable du conflit avec Tel-Aviv et à la mise en œuvre d’un processus visant in fine le désarmement du Hezbollah 21. Le conflit risque d’entraîner Israël dans une occupation prolongée qui, à l’image de la période 1982-2000, pourrait s’avérer coûteuse sans pour autant éliminer durablement la menace du Hezbollah. Celui-ci pourrait même en sortir renforcé 22.
Israël ferme durablement la porte à la résolution des conflits et se condamne à une succession de guerres sans fin
Laure Foucher et Camille Lons
Enfin, si la guerre d’anéantissement menée par Israël contre la bande de Gaza a certes affaibli le Hamas, celui-ci est toujours aux commandes du territoire et se maintient comme un acteur incontournable pour la définition du futur de la question palestinienne. Le refus par l’actuel leadership israélien — rejoint par l’ensemble des partis politiques juifs israéliens — d’envisager une autre option que celle, au mieux, de gérer le conflit et, au pire, de vider définitivement les Territoires occupés des Palestiniens, bloque tout horizon de résolution politique du conflit 23.
En définitive, Israël se retrouve en quelque sorte coincé par la logique même de sa nouvelle doctrine de sécurité : en refusant tout compromis qui ne serait pas jugé infaillible sur le plan sécuritaire, Tel-Aviv est incapable de revenir à une diplomatie réaliste. Israël ferme dès lors durablement la porte à la résolution des conflits et se condamne, ainsi que la région, à une succession de guerres sans fin, ponctuées de cessez-le-feu illusoires. Dans ce cadre, il rejette toute idée d’accord institutionnalisé avec Téhéran comme issue de la guerre en cours 24. Un tel accord légitimerait à ses yeux le régime iranien et rendrait plus difficile la justification de futures frappes contre le pays.
Pourtant, sur le temps long, ce cycle de guerres sans fin dans lequel Israël semble s’enferrer deviendra inévitablement de moins en moins viable — en particulier en raison de la fragilité croissante de son partenariat avec les États-Unis.
La politique de Washington, qui bouscule le concept d’alliance, impacte également Israël et rend très incertain un futur soutien. La guerre en Iran — même si l’issue reste incertaine aujourd’hui — ne fait probablement qu’accélérer cette dynamique.
L’offensive menée contre l’Iran a exacerbé à Washington le débat sur les fondements du soutien apporté à Israël, y compris le programme d’assistance militaire, accélérant potentiellement l’érosion du soutien bipartite dont le pays bénéficiait jusqu’à présent au sein du Congrès 25. Au sein des Républicains, une partie du courant MAGA, notamment les « nationalistes chrétiens », remet désormais également en question le statut d’exception d’Israël, pour lui appliquer la grille de lecture « America First ». La Heritage Foundation préconise par exemple dans un document de mars 2025 de « saisir l’opportunité » de l’expiration en 2028 de l’accord de financement militaire actuel avec Israël pour transformer ce partenariat sur un pied « égalitaire » au cours des deux prochaines décennies 26. D’autres figures plus radicales, telles que Tucker Carlson, font même de cette transformation leur cheval de bataille, estimant que les ambitions israéliennes entraînent les États-Unis dans des guerres interminables au Moyen-Orient, au détriment de leurs propres intérêts 27.
Conscients de ces risques, les décideurs israéliens tentent de renforcer leur autonomie capacitaire et de positionner Tel-Aviv auprès de Washington comme partenaire exemplaire — capable de se passer à terme de son aide tout en étant le seul en mesure de défendre ses intérêts dans la région 28. Mais cette évolution de fond du côté des États-Unis risque de confronter tôt ou tard Israël aux limites de sa logique militariste dans la région.
L’Arabie saoudite et les limites du soft power
Face à Israël, l’Arabie saoudite, autre partenaire clef des États-Unis au Moyen-Orient, a fait le pari d’une stratégie diamétralement opposée.
Celle-ci se heurte tout autant à ses propres limites dans le cadre du conflit actuel.
À la logique du hard power israélien et américain, les pays du Golfe, et notamment l’Arabie saoudite, ont opposé ces dernières années un modèle de leadership régional centré sur l’engagement diplomatique et l’influence géoéconomique. Étant donné la faiblesse de leurs capacités militaires, les pays du Golfe ont longtemps misé sur leurs leviers financiers pour acheter le soutien des puissances extérieures et influencer les développements politiques dans leur voisinage immédiat 29.
Le doute croissant dans la fiabilité du parapluie sécuritaire américain et la perspective d’un monde post-fossile n’ont fait que renforcer l’urgence de promouvoir un nouvel ordre régional plus propice à leurs transitions économiques.
À partir de 2020, Riyad s’est engagé dans une entreprise progressive de désescalade régionale, apaisant ses relations diplomatiques avec la Turquie et le Qatar, normalisant ses relations avec l’Iran en 2023 et ouvrant progressivement la porte à une possible normalisation avec Israël. L’idée était alors de promouvoir l’intégration économique régionale, cruciale pour le succès de son agenda de transformation économique post-pétrole — la « Vision 2030 » — mais aussi d’utiliser ces leviers économiques pour asseoir une nouvelle forme de soft power et d’influence auprès de ses voisins. La connectivité et l’interdépendance devaient aboutir d’elles-mêmes à une stabilisation de long-terme de la région, tout en garantissant à l’Arabie saoudite une place centrale dans ce nouvel ordre moyen-oriental.
Contrairement au partenariat exclusif recherché par Israël avec les États-Unis, la stratégie géoéconomique des pays du Golfe, et notamment de l’Arabie saoudite avait, durant la dernière décennie, ouvert la porte à une plus grande diversification des partenariats. La relative désescalade au Moyen-Orient entre 2018 et 2023 avait laissé la possibilité aux États arabes du Golfe d’en explorer de nouveaux, notamment avec les puissances asiatiques, y compris la Chine 30 dont le poids dans l’économie mondiale se serait révélé sur le long terme tout aussi avantageux pour ces pays, voire davantage, que le soutien sécuritaire des États-Unis. La région a ainsi évolué vers des formes plus souples d’alliances, fondées sur le multi-alignement. Cette dynamique reflète une tendance plus large des relations internationales : l’érosion relative de l’hégémonie des États-Unis et l’affirmation des « puissances moyennes » ont encouragé les États du Moyen-Orient à renforcer leur autonomie stratégique, à multiplier leurs canaux de coopération et à sortir des logiques de blocs. Riyad cherchait ainsi à maintenir une forme d’équilibre entre l’Iran et Israël, entre les États-Unis et la Chine, ou encore entre le Pakistan et l’Inde.
Le retour de l’escalade militaire au Moyen-Orient après le 7 octobre 2023 a cependant profondément remis en question cette vision saoudienne. Le retour de la guerre compromet le développement économique et les investissements de long-terme, tandis que la violence des représailles iraniennes ces dernières semaines a fait voler en éclats le fragile rapprochement opéré par Riyad avec Téhéran. Elle expose les failles d’une stratégie saoudienne qui a voulu croire que l’engagement diplomatique a minima la protégerait de l’impact des tensions régionales, et que les investissements suffiraient à régler les problèmes structurels de la région — en envisageant notamment d’éluder la question palestinienne, avant que celle-ci ne se rappelle brutalement au monde. Ce projet reposait en somme sur un déni fondamental : l’occultation des crises non-résolues et de leur interconnexion.
Pour Tel-Aviv, le conflit actuel constitue une opportunité en or pour tordre le bras aux Saoudiens et obtenir un alignement qui jusqu’ici n’avait pu être réalisé.
Laure Foucher et Camille Lons
MBS dans le piège du pari Trump
De manière plus fondamentale encore, le conflit actuel confronte surtout l’ensemble des pays arabes du Golfe à leur dépendance continue au parapluie de sécurité des États-Unis, les ramenant à nouveau à une logique d’alliance et d’alignement contraignante dont ils cherchaient à se défaire.
Le conflit, depuis 2023, a souligné l’absence d’ambition chinoise de s’impliquer militairement dans le bourbier moyen-oriental, voire une certaine ambivalence de Pékin dans son soutien à l’Iran et son refus d’intervenir, alors même que la Chine avait parrainé le rapprochement irano-saoudien en 2023. Les autres puissances asiatiques restent tout aussi timides tandis que les Européens peinent à apparaître comme des acteurs crédibles. La stratégie saoudienne du multi-alignement et des partenariats plus flexibles montre ainsi toute ses limites dans le cadre d’une guerre de haute intensité.
Dans ce contexte, les pays du Golfe se retrouvent pris au piège de leur partenariat avec les États-Unis, qui les entraînent malgré eux dans un conflit qu’ils cherchaient à éviter, mais qui restent en dépit de ce fait leur seule source crédible de protection immédiate face aux représailles iraniennes. Pour les leaders du Golfe, cette deuxième intervention militaire des États-Unis contre l’Iran — après les bombardements de juin 2025 —, faite malgré leurs efforts répétés d’empêcher l’escalade, confirme leur incapacité à faire entendre leurs intérêts à Washington, face à une influence israélienne bien plus efficace. La frustration est d’autant plus grande que le président Trump multiplie les déclarations maladroites, voire humiliantes, envers ses partenaires du Golfe. Le 23 mars, celui a déclaré que le détroit d’Ormuz pourrait être un jour contrôlé conjointement par les États-Unis et l’Iran 31, omettant complètement de mentionner les intérêts des pays du Conseil de coopération du Golfe dans le contrôle de ce passage stratégique. Quelques jours plus tard, l’Arabie saoudite s’est retenue de réagir aux propos particulièrement insultants de Trump à l’égard du prince héritier Mohammed ben Salmane 32 — mais ils risquent de laisser une trace profonde dans la relation bilatérale.
La remise en cause du partenariat sécuritaire avec les États-Unis est d’autant plus forte dans le Golfe que le dispositif militaire de Washington dans la région apparaît mal adapté aux types de menaces asymétriques posées par l’Iran dans le cadre de ce conflit. Si les systèmes de défense anti-aériens états-uniens ont pour l’instant efficacement intercepté la plupart des frappes iraniennes vers les pays du Golfe, ceux-ci restent extrêmement coûteux, longs à reconstituer et peu adaptés à des frappes de drones iraniens ou à un blocage du détroit d’Ormuz 33.
La stratégie saoudienne face au projet hégémonique de Tel Aviv
Pour Riyad — comme pour la plupart des pays du Golfe —, la guerre actuelle constitue un tournant majeur qui n’est pas sans rappeler la Zeitenwende qu’a vécue l’Allemagne à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
La marge de manœuvre des États arabes du Golfe pour redéfinir une stratégie est d’autant plus réduite que Riyad, comme les Européens, est soumis à une pression croissante de la part des États-Unis et d’Israël pour s’aligner plus ouvertement sur leur campagne militaire contre l’Iran. Pour Tel-Aviv, le conflit actuel constitue une opportunité en or pour tordre le bras aux Saoudiens et obtenir un alignement qui jusqu’ici n’avait pu être réalisé.
Le leadership israélien a toujours vu d’un mauvais œil l’affirmation croissante de l’autonomie stratégique saoudienne. Depuis la visite du prince héritier saoudien à Washington, Tel-Aviv s’est en outre fortement inquiété de ce rapprochement qui risquait de la priver non seulement des dividendes escomptés d’une normalisation avec Riyad, mais aussi de ses leviers d’influence sur l’Arabie saoudite — lesquels restent très limités sans l’intermédiaire états-unien.
Dans le contexte de son projet de reconfiguration régionale, Israël n’hésite pas à assumer de plus en plus un rapport de force direct avec l’Arabie saoudite.
Dans ce face-à-face, il mise sur le fait que sa supériorité militaire suffira — avec le soutien des États-Unis — à reconfigurer le Moyen-Orient en sa faveur, et que le leadership saoudien finira tôt ou tard par s’aligner 34.
Il ne s’agit pas pour Israël de rivaliser pour le statut de leader régional, auquel il ne pourra jamais réellement prétendre face à l’Arabie saoudite ou sans celle-ci — et ce malgré la puissance militaire de l’État hébreu 35. Tel-Aviv cherche plutôt à se rendre en mesure de contraindre Riyad dans un contexte où, alors que la normalisation était considérée comme quasi imminente en septembre 2023, l’Arabie saoudite échappe à Israël et conteste ouvertement sa montée en puissance dans la région. L’intention est donc d’en contenir l’influence stratégique dans la recomposition régionale en cours avec, en arrière-plan, l’ambition de la ramener à une posture plus alignée sur les intérêts d’Israël, de l’inclure dans sa « sphère d’influence » ou de la forcer à normaliser les relations.
Israël et l’Arabie saoudite risquent de voir leur trajectoire respective les positionner de plus en plus dans un face-à-face régional.
Laure Foucher et Camille Lons
Pour les dirigeants israéliens, l’absence de normalisation avec Riyad n’est pas perçue comme un obstacle à court ou moyen terme, surtout dans un contexte où la politique étrangère d’Israël est axée sur la sécurité. Ce dernier a d’ores et déjà établi une coopération sécuritaire avec l’Arabie saoudite et d’autres pays de la région, notamment via l’United States Central Command (CENTCOM).
Pour autant, la non-normalisation des relations prive Tel-Aviv d’une légitimité qui pourrait favoriser une intégration régionale et de futurs rapprochements arabes ou musulmans, un objectif clef à long terme pour la consolidation de sa posture stratégique 36.
Les responsables israéliens expliquent les tensions croissantes avec Riyad comme l’expression de divergences sur la manière dont se confronter à des menaces communes — par exemple, l’Iran et les Houthis —, sans hésiter néanmoins à se montrer très critiques d’une stratégie saoudienne qui serait hésitante et inopérante. Le narratif dominant au sein des cercles décisionnaires est que l’Arabie saoudite ne devrait pas être un compétiteur mais plutôt un partenaire potentiel, qui aurait tout à gagner de permettre à Israël d’assumer une fonction de stabilisation régionale 37.
Riyad dans la guerre informationnelle
Pour Israël, le défi posé par l’Arabie saoudite se pose surtout en termes de puissance narrative au Moyen-Orient et de capacités d’influence auprès de Washington.
À cet égard, Tel-Aviv tente d’imposer une vision binaire — « modérés contre radicaux » — à l’ensemble des acteurs de la région, et de convaincre les cercles décisionnaires états-uniens de son bien-fondé. Cette ligne de fracture recouperait celle séparant les partisans des opposants aux accords d’Abraham, assimilant les premiers à un camp porteur de la paix et proche des intérêts occidentaux, et les deuxièmes aux tenants d’un islamisme radical, complaisants à l’égard de l’Iran et opposés à Israël et à ses alliés 38. En reprenant un vocabulaire « civilisationnel », le leadership israélien s’adresse directement aux nationalistes chrétiens et évangéliques de la mouvance MAGA. Pour beaucoup d’entre eux, cet engagement des États-Unis auprès d’Israël s’inscrit en effet dans une vision opposant l’Occident d’héritage judéo-chrétien à l’islam radical, Israël étant perçu comme un rempart avancé qu’il convient, à ce titre, de soutenir pleinement 39.
Dans cette optique, le rapprochement de l’Arabie saoudite avec le Qatar et la Turquie est présenté comme indiquant son basculement idéologique vers un camp proche de l’islamisme et des Frères musulmans : Riyad aurait ainsi quitté le camp des « sunnites modérés », ou le « camp de la paix ».
Ce narratif s’est d’ailleurs trouvé renforcé ces derniers mois par l’entremise des Émirats arabes unis — second rival de Riyad. L’éclatement en plein jour des tensions entre l’Arabie saoudite et les Émirats fin 2025 a ainsi donné lieu à Washington à une campagne féroce de lobbying anti-saoudienne, conduite conjointement par d’Abu Dhabi et Tel-Aviv 40.
Cette guerre informationnelle est très visible dans le contexte actuel. Les médias israéliens et états-uniens présentent par exemple Riyad comme officieusement alignée sur leur campagne militaire contre l’Iran, malgré les dénégations répétées du leadership saoudien et ses appels à la désescalade. La promotion de cette vision des enjeux, trop simplificatrice pour Riyad, vise à la contraindre à choisir son camp en l’exposant davantage aux représailles iraniennes et en portant un coup fatal à ses relations diplomatiques avec Téhéran, dont le maintien sera précieux une fois les États-Unis partis de la région.
Face aux pressions états-uniennes et israéliennes, Riyad hésite aujourd’hui à s’impliquer plus directement dans la campagne militaire contre l’Iran. Une telle implication risquerait de l’exposer encore davantage aux représailles et de compromettre les derniers canaux diplomatiques avec Téhéran. Cependant, bien que l’Arabie saoudite se soit opposée à l’offensive, elle s’inquiète désormais de voir les États-Unis se retirer précipitamment de la région, après un cessez-le-feu mal négocié avec les Iraniens : celui-ci les laisserait seuls face à Téhéran, mais aussi face à Tel-Aviv 41.
Les Saoudiens considèrent qu’un engagement militaire de leur part pourrait contribuer à maintenir la présence des États-Unis dans la région et démontrer leur fiabilité en tant que partenaires de ceux-ci. Inquiets de voir les stocks de défense anti-aérienne états-uniens alloués en priorité à Israël, les Saoudiens pourraient ainsi se retrouver contraints à négocier la continuité de la protection de Washington en échange d’une implication plus ouverte dans le conflit 42.
Par ailleurs, l’Arabie saoudite ne veut pas abandonner la primeur du partenariat avec les États-Unis aux Émirats arabes unis, qui depuis le début du conflit affichent au sein du Golfe la position la plus ouvertement alignée avec l’offensive. Si la rivalité émiro-saoudienne, qui avait éclaté au grand jour fin 2025, a été mise entre parenthèse le temps du conflit, celle-ci risque de continuer à structurer une partie des dynamiques intra-Golfe dans le futur 43. Le partenariat émiro-israélien, issu des accords d’Abraham, a certes exposé les Émirats à des représailles iraniennes particulièrement virulentes : ceux-ci concentrent à eux seuls plus de la moitié des frappes sur l’ensemble des pays du Golfe. Cependant, Abu Dhabi semble continuer à miser sur celui-ci, espérant, à terme, qu’il s’agira d’un pari gagnant, aussi bien pour ses relations avec Washington que pour son positionnement au cœur d’un nouvel ordre moyen-oriental où Israël impose désormais sa domination militaire.
À la logique du hard power israélien et américain, les pays du Golfe ont opposé un modèle de leadership régional centré sur l’engagement diplomatique et l’influence géoéconomique.
Laure Foucher et Camille Lons
Au total, le manque d’option alternative au partenariat sécuritaire états-unien ne laisse pas d’autre choix à Riyad que de ménager Washington, mais un alignement avec Israël demeure improbable. L’activisme militaire de Tel-Aviv de ces dernières années a alimenté à Riyad la perception d’Israël comme une puissance révisionniste et déstabilisatrice, susceptible de menacer leurs intérêts sécuritaires.
Les frappes contre des responsables du Hamas à Doha en septembre 2025, combinées aux discours messianiques de certains membres du gouvernement israélien sur le « Grand Israël » — qui incluent dans leurs cartes des portions du territoire saoudien actuel — n’ont fait que renforcer la méfiance des leaders saoudiens à l’égard Israël.
Le long problème saoudien d’Israël
D’une manière plus profonde, les facteurs qui avaient poussé l’Arabie saoudite à diversifier ses partenariats et réseaux d’alliance ces dernières années restent en réalité inchangés, voire renforcés.
Dans ce contexte, le pari israélien de contraindre l’Arabie saoudite dans une logique binaire des alliances régionales découle d’une lecture erronée des dynamiques régionales et de leurs tendances de fond, qui perdurent et se confirment malgré la crise actuelle.
Malgré les faiblesses de la stratégie saoudienne, qui éclate au grand jour aujourd’hui, Riyad a tout intérêt à ne pas se soumettre à un acteur qui, non seulement n’agit qu’en fonction de ses propres intérêts, mais n’a d’autre projet régional que son hégémonie. Il est donc probable que l’Arabie saoudite continue sur la même trajectoire duale qui consiste à maximiser les garanties de sécurité pouvant être obtenues de Washington tout en continuant à explorer plus activement les pistes de partenariats intra ou extrarégionaux. Riyad pourrait ainsi se différencier d’Abu Dhabi — qui choisit de miser sur son partenariat avec Israël et Washington — en se positionnant au cœur de nouvelles alliances sécuritaires régionales, complémentaires de celle avec les États-Unis.
Ces alliances pourraient être faites entre pays du Conseil de coopération du Golfe, avec l’Europe ou des pays comme la Turquie, l’Égypte, le Pakistan ou la Corée du Sud.
Quel que soit l’avenir du régime iranien, Israël et l’Arabie saoudite risquent donc de voir leur trajectoire respective les positionner de plus en plus dans un face-à-face régional, dont la dynamique pourrait modeler le futur du Moyen-Orient pour les années à venir.
Alors qu’Israël semble vouloir poursuivre sa fuite en avant dans un projet d’hégémonie militaire régionale et tirer profit de l’effondrement de l’ordre mondial, les États arabes du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, cherchent au contraire à s’adapter à un nouvel ordre régional. Ces derniers semblent se retrouver face à une impasse stratégique, qui rappelle la position des Européens face à l’évolution de l’ordre international : leur capacité de puissance est mise en échec quand, dans un monde où la loi du plus fort prime, la diplomatie devient l’arme du faible.
Ce serait cependant une erreur d’analyse que de conclure de cet échec que, sur le long terme, Israël renforcera sa position stratégique.
Le projet de remodelage de la région qu’entretient Tel-Aviv devient en effet beaucoup plus complexe que ses décideurs ont bien voulu l’imaginer. Si la politique poursuivie par Israël semble peser à ce stade avec force dans la redéfinition des dynamiques actuelles, elle fait montre d’une incapacité à se projeter dans le temps long et passe à côté des transformations plus profondes en cours dans la région — que la guerre ne remettra pas fondamentalement en cause. Elle pourrait à terme consacrer son isolement stratégique.
Dans une région où la politique du multi-alignement est engagée depuis plusieurs années — et assurément renforcée à l’ère Trump — la rhétorique israélienne visant à imposer aux acteurs régionaux une vision binaire d’une région divisée entre deux camps a fait long feu.
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03.04.2026 à 18:00
« Les djihadistes sont prêts à une guerre longue » : la stratégie cachée du Hezbollah
Le Hezbollah s’est préparé à un combat sacrificiel.
Selon le chercheur Dominique Thomas, spécialiste des mouvements djihadistes, la logique engagée est claire : si les États-Unis et Israël décident d’accélérer les choses en Iran, la riposte terroriste pourrait s'étendre — et s'intensifier.
Entretien.
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Texte intégral (3816 mots)
Depuis le début de la guerre, un certain nombre de mouvements islamistes extrémistes au Proche-Orient, qu’ils soient chiites ou sunnites, islamistes radicaux ou djihadistes, se sont réveillés. Quel est aujourd’hui l’état de la menace ?
Ces groupes violents non étatiques — tels que le Hezbollah — ne considèrent pas l’Occident comme neutre : ils considèrent que nous serions pleinement engagés dans un conflit de civilisation.
Le fait que cet Occident soit allié — ou intervienne directement et militairement — aux côtés d’États autoritaires qui les répriment en fait du reste une cible légitime.
On se situe dans l’exacte lignée de la rhétorique qui avait cours dans les années 1990 et 2000. Al-Qaïda s’en prenait alors à un double ennemi : l’ennemi proche d’un côté et l’ennemi lointain de l’autre. L’Occident est, pour certains aujourd’hui, considéré de nouveau comme cet ennemi lointain parce qu’il est associé de manière directe ou indirecte à des conflits au Moyen-Orient.
Selon cette logique, si les Américains et, a fortiori les Israéliens, parvenaient à changer l’ordre des choses par la force dans la région, cela constituerait un facteur de déstabilisation suffisamment important pour justifier des actions encore plus violentes de ces groupes.
C’est-à-dire ?
On peut craindre que le franchissement de plusieurs lignes rouges, comme la mise à bas définitive de la République islamique d’Iran — jusqu’à présent l’allié le plus puissant du Hezbollah — ne constitue un élément perturbateur d’envergure.
Si la République islamique devait s’effondrer, ou s’il y avait un changement de régime brutal en Iran et la perte de tous ses alliés, le Hezbollah se retrouverait acculé dans ses derniers retranchements et donc prêt à un combat sacrificiel.
Les actions de grande échelle ou les attaques suicides sont des instruments qui, pour l’instant, ne sont pas actionnés.
Dominique Thomas
Qu’entendez-vous par « sacrificiel » ?
Dans une guerre existentielle, on doit s’attendre à ce que le Hezbollah soit prêt à des destructions supplémentaires.
Il y a donc un risque non négligeable pour les pays occidentaux s’ils s’engagent dans une fuite en avant et s’impliquent à large échelle dans ce conflit, notamment via un déploiement militaire. Il y aurait forcément des répercussions.
Autrement dit, vous considérez que des attentats seraient appelés à se multiplier en cas de recours à la force par des pays occidentaux ou leurs alliés ?
En effet. Les actions de grande échelle ou les attaques suicides sont des instruments qui, pour l’instant, ne sont pas actionnés.
Mais dans la guerre existentielle du Hezbollah, elles restent des options crédibles à condition que des forces militaires occidentales soient présentes au sol. Pour l’instant, les attaques commises contre des camps de base américains en Irak et dans le Golfe par des milices irakiennes n’ont pas causé de dégâts humains importants.
On basculerait alors dans un conflit hybride ou une guerre asymétrique qui toucherait d’autres territoires.
Le Hezbollah pourrait dès lors compter sur une partie de la diaspora chiite libanaise dans la mesure où les réseaux du Hezbollah s’étendent de l’Afrique de l’Ouest à l’Amérique latine, en passant par l’Europe.
Certes, il s’agit surtout de structures de financement — mais elles pourraient se transformer en supports de projection.
Des actions violentes à travers le monde contre leurs principaux adversaires, par exemple contre des emprises diplomatiques étrangères de pays ennemis, est donc tout à fait possible.
Doit-on voir l’engagement du Hezbollah dans la guerre, quelques jours à peine après le lancement de l’opération israélo-américaine, comme une illustration de cette logique sacrificielle que vous décrivez ?
Il faut bien comprendre une chose : la stratégie de la confrontation brutale n’est pas un obstacle pour le Hezbollah. Il ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement. Il cherche autre chose : mener un combat vu comme une action de résistance qui soit conforme à ses principes idéologiques et politiques.
Que voulez-vous dire par là ?
Quand l’État islamique a créé son califat entre la Syrie et l’Irak, ses membres savaient pertinemment qu’ils allaient déclencher une coalition contre eux — une coalition puissante et avantagée militairement.
Ces groupes sont profondément marqués par l’exaltation, le messianisme, le millénarisme, et ils s’inscrivent dans un rapport au temps qui n’a rien à voir avec celui que l’on partage communément en Occident.
Des conflits longs, au départ franchement défavorables, ne constituent pas pour les groupes djihadistes des obstacles en soi.
Au contraire, en l’occurrence, ne pas intervenir pour soutenir l’Iran aurait été considéré comme une trahison et comme un aveu de faiblesse. Aller à la guerre est une source d’exaltation et de noblesse supplémentaire, commune aux factions chiites et sunnites, au Hezbollah et aux milices irakiennes, engagées actuellement dans le conflit contre l’Iran.
Face à l’Occident, les djihadistes sont prêts à une guerre longue.
La stratégie de la confrontation brutale n’est pas un obstacle pour le Hezbollah. Il ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement.
Dominique Thomas
Les mouvements islamistes extrémistes ont un autre dénominateur commun : ils s’inscrivent dans un paysage politique particulièrement instable. Comment comprenez-vous le contexte de leur remontée en puissance dans la région ?
Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont des terreaux particulièrement fertiles pour ces mouvements. Trois grandes causes expliquent cette prolifération, à la fois concomitantes et indissociables les unes des autres.
La première, c’est la permanence des conflits sur différents théâtres, que ce soit au Proche et au Moyen-Orient, et même dans le monde arabe en général. Il y a des conflits de libération, à l’image de la lutte palestinienne ; des guerres civiles, comme au Yémen et au Soudan ; des guerres liées à une fragmentation confessionnelle ou ethnique. Il faut également compter les conflits où sont engagés des pays occidentaux, qui les entretiennent plus qu’ils ne les résolvent.
La deuxième cause, qui découle de la première, ce sont les fragmentations multiples qui sont apparues au sein des sociétés elles-mêmes. Elles ont pour effet de marginaliser de plus en plus certains groupes ethniques et confessionnels — qu’ils soient sunnites ou chiites. Les modèles étatiques de la région sont aujourd’hui quasiment tous à bout de souffle.
La troisième cause qui permet à ces groupes de prospérer, c’est précisément cette perte de légitimité des États, qui sont de plus en plus contestés, et dont la corruption est de plus en plus visible. Cette compromission se ressent notamment à travers des alliances ou des accords quelquefois perçus comme des trahisons, à l’image des accords d’Abraham, et qui génèrent de la contestation. Les dynamiques qui ont pris souche à la fin des années 1970 dans le monde arabo-musulman ne se sont pas terminées avec les séquences des révoltes arabes, qui n’ont pas permis de renverser une partie de ces régimes. Les frustrations n’en ont été que plus fortes.
Ces trois éléments ont permis à certaines causes et à certains groupes de s’affirmer avec efficacité.
Leur projet contestataire, voire révolutionnaire, s’en est trouvé d’autant plus visible. C’est ainsi qu’ils mobilisent encore une partie de la population de la région, lasse de leur marginalisation et de ces frustrations accumulées.
En quoi consiste ce projet politique contestataire que vous évoquez ?
L’élément commun à ces mouvements, c’est une volonté de gouvernance islamique, c’est-à-dire l’application de la charia.
Un exemple historique, au moins pour les chiites, a été la création de la République islamique d’Iran en 1979 ; des exemples plus récents sont la prise de pouvoir des Talibans à Kaboul et des ex-djihadistes de HTS en Syrie fin 2024. Même si les mises en œuvre politiques de la charia sont différentes selon les groupes, on retrouve cette idée d’une « étatisation islamique ».
Cela passe par une normalisation et certains compromis — non sans pragmatisme dans certains cas.
Le Hezbollah ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement. Il cherche autre chose.
Dominique Thomas
Vous pensez à l’Afghanistan ?
Absolument, dans ce pays où se côtoient des minorités ethniques, les talibans ont parfaitement compris leur dynamique. On a donc assisté à la mise en place de gouverneurs tadjiks, de gouverneurs hazaras, de gouverneurs ouzbeks. Ils ont parfaitement compris que la gouvernance ne pouvait pas uniquement être d’obédience pachtoune, avec une seule ethnie qui bénéficierait de tous les avantages.
Autre exemple : le gouvernement syrien actuel, qui cherche à élargir le modèle de gouvernance appliqué auparavant à Idlib, qui était une sorte de laboratoire islamique, mais en prenant en compte les minorités confessionnelles du pays.
Mais tous ces mouvements ne sont pas en mesure de renverser des gouvernements et d’imposer leur modèle.
Les Frères musulmans en Égypte est un groupe qui a été largement affaibli après l’arrivée d’al-Sissi au pouvoir. Leur contestation reste en grande partie clandestine, mais rien ne dit qu’ils ne gagneront pas en visibilité en cas de choc économique ou politique dans l’avenir.
Ces groupes prospèrent et évoluent dans des contextes chaotiques et se nourrissent des frustrations populaires.
Dans quelle mesure un mouvement comme le Hezbollah est-il ancré dans la société libanaise ?
Le Hezbollah s’est construit à l’époque de la guerre civile libanaise.
Avec l’appui de la République islamique iranienne, sa principale fonction dans la société était de défendre et de faire entendre la voix de la communauté chiite libanaise.
Il s’est construit dans la durée, y compris sur le plan politique, en participant à des élections et en parvenant à faire élire des députés. Par ailleurs, c’est également un mouvement social qui dispose d’un réseau associatif extrêmement varié, impliqué dans l’économie et bénéficiant d’un soutien financier diversifié, notamment via la diaspora chiite libanaise.
On a donc affaire à un mouvement pleinement enraciné dans la sociologie libanaise, voire même au-delà, qui dispose de réseaux internationaux financiers et opérationnels.
Il s’appuyait également jusque-là sur un acteur étatique important qui était la République islamique d’Iran, même si le régime de Téhéran est depuis longtemps affaibli.
Ces facteurs combinés lui donnent une certaine légitimité auprès d’une partie de la population : pour beaucoup, le Liban de demain pourrait difficilement se concevoir sans cet acteur incontournable.
On pourrait voir revenir le spectre des assassinats politiques.
Dominique Thomas
D’un point de vue extérieur, un autre acteur a joué un rôle clef dans cette légitimation du Hezbollah : Israël. Pouvez-vous retracer l’historique de cet antagonisme fondateur ?
Absolument. Une autre fonction du Hezbollah lors de son émergence était la mise en œuvre d’une souveraineté nationale libanaise contre l’occupation par Israël du sud du Liban. Alors qu’Israël vient d’annoncer une nouvelle occupation de ces mêmes territoires, ce projet est plus actuel que jamais et fait écho aux préoccupations des Libanais.
De manière tactique, le Hezbollah a toujours expliqué que son intégration éventuelle dans l’armée libanaise et son désarmement progressif se feraient le jour où Israël ne représenterait plus une menace pour la sécurité du Liban. Or nous en sommes loin.
Vu du Liban, la menace israélienne explique en grande partie qu’un certain nombre de groupes armés sunnites, comme en Syrie, pourraient se satisfaire d’un affaiblissement du Hezbollah auquel ils se sont opposés durant la guerre civile en Syrie. Mais dans le contexte actuel, les groupes sunnites se retrouvent dans un certain embarras : à l’heure où ils prennent conscience de l’agressivité croissante d’Israël dans la région, ils sont prêts à s’engager dans un affrontement contre Israël, mais de manière distincte — sans s’allier aux chiites.
Cette présentation des choses n’occulte-t-elle pas le fait que beaucoup au Liban considèrent aussi le Hezbollah comme un danger, un représentant usurpé — un État dans l’État ?
Il ne s’agit bien sûr pas de faire l’apologie du Hezbollah, mais d’essayer de penser la logique qui est la sienne.
Or il me semble vain, par exemple, d’essayer de faire pression sur ce seul acteur sans chercher à obtenir des garanties de sécurité au Sud Liban : dans un processus de négociations, on ne peut pas réclamer d’une partie qu’elle se désarme en acquiesçant, sans qu’elle ait de son côté des garanties équivalentes. Or aujourd’hui, ces garanties sont loin d’être sur la table.
Certes, mais le Hezbollah n’est-il pas trop affaibli pour les atteindre ?
Les accords de cessez-le-feu signés par le Hezbollah l’année dernière prévoient que l’armée nationale libanaise récupère les armes et exerce un contrôle du Sud Liban jusqu’à la frontière.
Le problème, c’est que l’armée libanaise est perçue comme en incapacité de pouvoir garantir la souveraineté de son propre territoire face à Israël : d’où le fait que le Hezbollah se considère comme un acteur légitime pour le faire.
Le groupe est encore suffisamment puissant pour s’engager dans un combat régulier, y compris contre l’armée libanaise si celle-ci devait s’ériger comme une force d’interposition. Cette dernière aurait d’ailleurs beaucoup à perdre. Et même si je conviens que beaucoup de partis au Liban — que ce soient les sunnites ou les chrétiens et même les druzes — voient dans l’affaiblissement du Hezbollah un événement plutôt positif, ils ne sont pas pour autant liés par une vision politique commune qui pourrait le déstabiliser.
Pourrait-on voir émerger un conflit de nature à faire éclater une nouvelle guerre civile au Liban ?
Les années 1980 nous ont démontré que les conflictualités libanaises peuvent conduire à des guerres sanglantes et durables. La première guerre civile du Liban, qui a duré plus d’une décennie, aggravée par des interventions extérieures syriennes et israéliennes et nourrie par des retournements d’alliances, a conduit à des destructions massives dans l’ensemble du pays.
On peut craindre, en effet, une guerre milicienne entre le Hezbollah et ceux qui voudraient obtenir son désarmement et qui, dans ce but, iraient jusqu’à s’allier aux Occidentaux — voire aux Israéliens — que ce soient des forces libanaises ou d’anciens phalangistes par exemple. Toute collaboration avec une force occidentale ou israélienne pourrait être considérée par certains éléments radicaux comme une trahison.
À partir de là, on pourrait voir revenir le spectre des assassinats politiques visant les plus hautes personnalités de l’État comme ce fut le cas par le passé.
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02.04.2026 à 20:16
Pourquoi Donald Trump envoie des missiles sur les marchés ? La logique cachée de la guerre en Iran
Selon Thierry Breton, nous sommes en train de négliger une grille de lecture centrale de la guerre en Iran : sa dimension financière.
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Texte intégral (2299 mots)
On ne comprend pas réellement la guerre en Iran en s’en tenant à ses seules dimensions géographique, militaire ou politique. Une autre grille de lecture, centrale et pourtant encore largement négligée, s’impose : la dimension financière.
Depuis le début du conflit, les prises de parole de Donald Trump exercent sur les marchés un effet comparable à celui d’un banquier central. Ses déclarations et publications sur les réseaux sociaux sont devenues des missiles stratégiques à visée financière qu’il convient d’apprendre à lire comme tels.
Ses mots redessinent les anticipations, déplacent des centaines de milliards en quelques minutes, et finissent parfois par imposer de nouvelles limites à la Maison-Blanche elle-même.
Les mouvements des marchés à grande échelle provoqués par le président ouvrent des potentialités d’enrichissement sans précédent dans l’histoire de la démocratie américaine : c’est ainsi que la guerre en Iran peut devenir un vecteur d’extraction de richesses selon le paradigme néo-royaliste analysé dans ces pages par Goddard et Newman d’un clan ou d’une petite cour.
La guerre aussi comme théâtre d’opérations financières
L’urgence de cette lecture s’impose d’autant plus que les marchés constituent l’un des rares mécanismes exerçant une contrainte réelle sur Trump. Dans un environnement marqué par le brouillard de gestes erratiques, de revirements permanents accompagnés par des politiques réduits à leur rôle de courtisans, ce sont eux — et eux seuls — qui semblent capables de limiter voire infléchir ses décisions.
Comprendre cette grammaire, c’est se donner une boussole minimale dans un trumpisme aux effets mondiaux délétères. Pour les Européens et les Asiatiques, c’est aussi une condition de survie politique.
Depuis le début de la guerre en Iran, Donald Trump répète que ses objectifs seraient « clairs » et « constants ». Dans les faits, son narratif n’a cessé de glisser, d’une justification nucléaire à la promesse d’une victoire éclair, puis à la menace de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre ».
Depuis le début du conflit, les prises de parole de Donald Trump exercent sur les marchés un effet comparable à celui d’un banquier central.
Thierry Breton
Les pressions qui pèsent sur Trump sont multiples.
Sur le plan intérieur, il doit satisfaire une base MAGA qui déteste les guerres interminables mais réclame une démonstration de force contre Téhéran, tout en approchant de nouvelles échéances électorales où l’image de « gagnant » reste centrale. Le prix à la pompe, l’inflation et l’emploi valent davantage que n’importe quel discours stratégique : une explosion durable des prix de l’essence serait politiquement toxique.
Les marchés financiers sont l’autre juge de paix : une correction prolongée de Wall Street fragiliserait son récit de président-businessman, garant de « l’économie la plus dynamique de l’histoire ». S’y ajoutent les intérêts économiques de son entourage dans le Golfe, où les liens d’affaires avec les grandes fortunes et les fonds souverains se sont densifiés ces dernières années, ainsi qu’une interdépendance de fait avec la Chine et les grands importateurs asiatiques, dont la croissance repose sur le pétrole transitant par le détroit d’Ormuz.
Dans ce contexte, chaque prise de parole sur l’Iran est devenue pour Trump un instrument de gestion simultanée de la base électorale et des marchés. Le problème, pour les alliés comme pour les investisseurs, n’est pas seulement le fond de la stratégie américaine, mais la variabilité de l’ordre du discours. Un jour, la guerre serait « presque terminée ». Le lendemain, Trump promet de frapper « extrêmement durement » l’Iran pendant des semaines, évoque la destruction totale de ses capacités militaires et menace de couper ses infrastructures énergétiques. Puis reviennent des formules sibyllines sur un possible deal rapide ou une sortie « dès qu’il le décidera ». Cette géométrie brouille le signal stratégique, tout en produisant un signal financier très lisible.
Les registres du discours
On peut distinguer, depuis le début des hostilités, trois grands registres de discours.
D’abord, la phase de justification stratégique : empêcher l’Iran d’obtenir la bombe, détruire ses missiles, sa marine et ses réseaux de proxies. Ensuite, une phase d’apaisement relatif, marquée par des promesses récurrentes de fin proche : la guerre serait sur le point d’être gagnée, « dans deux ou trois semaines », les forces américaines pourraient « partir rapidement » une fois le travail achevé. Enfin, la phase actuelle, faite de menaces maximalistes — « obliterate », « Stone Age », frappes massives sur des objectifs militaires et énergétiques — et d’invectives contre les alliés qui ne se rangent pas spontanément derrière Washington.
Il serait insuffisant d’interpréter ces mouvements en fonction de leur incohérence diplomatique et politique. Ces oscillations doivent d’abord être lues à travers ce qu’elles traduisent sur les écrans de trading. Lorsque Trump adopte un lexique d’escalade — promesse de frapper « très durement », évocation de destructions massives, menaces explicites sur le détroit d’Ormuz —, le prix du Brent et du WTI bondit en quelques minutes, les futures sur S&P 500, Dow et Nasdaq se replient, et les indices européens comme l’EuroStoxx 50 ou le CAC 40 ouvrent dans le rouge le lendemain. La presse économique a déjà documenté plusieurs épisodes où les titres « stocks sink, oil surges » apparaissent dans l’heure suivant ses allocutions les plus agressives.
Chaque prise de parole sur l’Iran est devenue pour Trump un instrument de gestion simultanée de la base électorale et des marchés.
Thierry Breton
À l’inverse, lorsque le président laisse entendre que la guerre pourrait se terminer « très vite », que les objectifs sont « presque atteints » et que les troupes rentreront bientôt, l’effet miroir s’enclenche aussitôt : repli du pétrole, rebond des actions, détente relative sur les taux longs.
Les marchés asiatiques — par l’exposition de leurs économies à la route maritime du Golfe persique — sont devenus un sismographe particulièrement sensible de ce langage de guerre. Les places de Séoul, Tokyo ou Hong Kong réagissent quasi instantanément aux menaces américaines sur Ormuz et aux scénarios de rupture prolongée des flux pétroliers.
Tendances structurelles : le risque macro-financier des mots de Trump
Ce qui se dégage, si l’on étudie les principaux épisodes du dernier mois, est une structure remarquablement régulière, dont ce tableau propose une première description systématique.
Les mêmes mots produisent les mêmes réflexes. Les expressions d’escalade — « extremely hard », « obliterate », « Stone Age », menaces sur le détroit — déclenchent quasi systématiquement une hausse brusque du pétrole, un repli des indices actions et une montée de la volatilité. Les mots de désescalade — « end quickly », « deal », « two or three weeks » — produisent l’effet inverse.
Les marchés ne croient pas nécessairement Trump sur le long terme, mais ils arbitrent, à très court horizon, sur la base de ce lexique, en recalibrant en temps réel l’anticipation collective du risque. Qu’un président américain puisse traiter l’OTAN et ses partenaires énergétiquement dépendants comme de simples variables d’ajustement — et le dire en termes aussi crus — a instillé un doute structurel sur la prévisibilité de la politique américaine. Ce doute a un prix : il se lit dans les spreads de taux, les primes de risque et la volatilité des marchés.
D’un point de vue analytique, on peut traiter ces prises de parole comme des événements de marché à part entière : date, heure, type de message (escalade / désescalade), tonalité vis‑à‑vis des alliés, et impact sur une série d’actifs (pétrole, taux, indices américains, européens, asiatiques). Même avec un nombre limité de cas, la corrélation entre intensité verbale et amplitude des mouvements est suffisamment nette pour que plus personne ne puisse considérer ces discours comme du simple bruit politique. Ils sont devenus un facteur de risque macro‑financier, au même titre qu’une décision de banque centrale ou une annonce de données d’inflation.
Le paradigme néo-royaliste et la montée aux extrêmes
C’est là que se situe la véritable nouveauté de cette guerre.
Le commandant en chef de la première puissance militaire et financière agit sur les marchés, en temps réel, par la seule modulation de son vocabulaire.
En maintenant délibérément une ambiguïté stratégique quant à l’intensité et à la durée du conflit, Trump crée les conditions d’une volatilité dont son clan est structurellement en mesure de tirer parti, que ce soit par la capacité à placer des paris parfaitement informés à la veille de mouvements massifs des marchés, par les liens d’affaires tissés avec les fonds souverains du Golfe ou par la valorisation d’actifs sensibles aux cycles de risque géopolitique. Le président n’autorise pas seulement le lancement de missiles conventionnels dans le cadre d’une opération militaire ; il devient également le principal émetteur de missiles stratégiques verbaux qui produisent des effets telluriques sur les marchés.
Ses dérapages ou ses calculs verbaux se traduisent par des variations qui affectent l’essence payée par les ménages américains, la facture énergétique des Européens, les conditions de financement des États et la valorisation des portefeuilles mondiaux. Et parce qu’il a montré à plusieurs reprises qu’il connaissait ce levier — en cherchant à rassurer après avoir affolé, puis en repartant dans la surenchère –, il est difficile de considérer ces secousses comme purement accidentelles.
Le commandant en chef de la première puissance militaire et financière agit sur les marchés, en temps réel, par la seule modulation de son vocabulaire.
Thierry Breton
La conclusion, pour les démocraties, est explicitement politique.
Pour les décideurs publics comme pour les investisseurs, il devient indispensable de suivre les discours de Trump avec les mêmes outils que ceux mobilisés pour une décision de la Fed : calendrier, mots‑clefs, scénarios de marché associés. Pour les Européens et les Asiatiques en particulier, la question n’est plus seulement de savoir quelle sera la prochaine frappe en Iran, mais quel sera le prochain « missile verbal » lancé depuis Washington, et comment s’y préparer, en assumant enfin une stratégie de résilience énergétique et financière qui ne dépende pas des humeurs de la Maison‑Blanche.
Reste une interrogation plus fondamentale sur la suite. À mesure que les épisodes de volatilité induite se répètent, les marchés montrent des signes d’accoutumance : la réaction initiale demeure, mais la capacité de Trump à « calmer le jeu » après avoir lui-même créé la panique semble s’émousser.
Si cette lassitude se confirme, l’efficacité de ses mots‑missiles pourrait s’infléchir, au risque de l’inciter à monter encore davantage le ton pour obtenir le même impact. C’est ce cercle vicieux qu’il faut désormais surveiller : non seulement ce qu’il dit, mais la façon dont les marchés commencent à lui répondre, peut‑être bientôt avec une froide indifférence — qui serait à son tour une nouvelle source d’instabilité.
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31.03.2026 à 15:04
« Ormuz pourrait être le Suez du XXIe siècle » : géopolitique de la crise qui vient
La crise de Suez a fait de l'Europe un spectateur de la Guerre froide et consacré le dollar.
Avec Ormuz, l'histoire pourrait se répéter — mais au profit de la Chine.
Federico Fubini prend au sérieux une analogie vertigineuse.
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Texte intégral (3921 mots)
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Un mois plus tard, l’opération militaire spéciale en Iran s’est transformée en une guerre dont l’asymétrie semble pénaliser les États-Unis. Soixante ans après, le spectre d’Anthony Eden et de la crise de Suez hante la Maison-Blanche. Pensez-vous qu’il faille prendre cette analogie au sérieux ?
Oui, à condition de comprendre que l’analogie est sérieuse, non pas parce que le contexte serait identique — les États-Unis ont une supériorité technologique et militaire que la Grande-Bretagne n’avait plus depuis longtemps en 1956, et le régime iranien n’est pas l’Égypte de Nasser —, mais parce que le mécanisme de fond nous y fait réfléchir.
Quel mécanisme ?
Il convient de rappeler le contexte. En novembre 1956, le Premier ministre britannique, Anthony Eden, lance une opération éclair avec la France et Israël pour reprendre le canal de Suez aux mains de Nasser. L’opération est sur le point de réussir sur le plan militaire, mais se solde par un échec cuisant.
La situation est différente aujourd’hui, car ce ne sont pas les Égyptiens, mais la pression financière américaine qui impose un cessez-le-feu à Londres et Paris : Washington refuse de soutenir la livre sterling, qui s’effondre, et la Grande-Bretagne se retire.
C’est ce mécanisme qu’il faut avoir à l’esprit aujourd’hui. La question est de savoir si cette guerre créera une situation dans laquelle la Chine devient, dans une certaine mesure, le garant essentiel pour les pays sunnites du Golfe concernant le comportement futur de l’Iran. Si cela se produit, Pékin pourra implicitement poser ses conditions dans le temps. La Chine va notamment vouloir utiliser sa propre monnaie pour une partie croissante des transactions sur le pétrole du Golfe : celui de l’Iran, bien entendu, mais de plus en plus aussi celui des pays arabes. Ce serait un affaiblissement du pétrodollar, c’est-à-dire un des piliers du dollar, et un renforcement du pétroyuan, qui aujourd’hui n’existe presque que pour les transactions avec l’Iran lui-même et la Russie, bien entendu.
Le spectre d’Éden est précisément là parce que, pour la première fois depuis Suez, on peut sérieusement se poser la question de l’avenir du dollar comme monnaie des transactions internationales après la crise d’Ormuz — pas encore comme monnaie de réserve toutefois.
D’autant plus que c’est la matrice maritime de l’hégémonie américaine qui est remise en cause…
Exactement, et c’est là que le parallèle avec Suez devient vraiment pertinent.
Ce qui a tué la livre sterling n’est pas une défaite militaire, mais la démonstration que la Grande-Bretagne n’était plus en mesure de garantir la liberté de navigation sur les routes qui structuraient son empire commercial.
La livre était liée à la capacité du Royaume-Uni à maintenir ces routes. Lorsque cette capacité a été remise en question, la monnaie a suivi.
Est-ce ce qui se passe en ce moment même à Ormuz ?
La crise de Suez nous y fait penser, comme je le disais. C’est le même type d’épreuve. Près de 38 % du pétrole maritime mondial passe par ce détroit, un tiers des engrais mondiaux, 20 % de l’aluminium brut… Si les États-Unis ne parviennent pas à le rouvrir — ou sont perçus comme incapables de le faire, même incapables sur le plan politique si la société américaine n’acceptait pas le coût humain de la guerre — la question se pose tout simplement : qu’est-ce que la domination du dollar garantit, au juste, si elle ne garantit plus les routes de l’énergie et du commerce ? Notamment, si par le biais du Pakistan, un allié fidèle de la Chine, c’est Xi Jinping qui parvient à mener à bien la négociation qui, tôt ou tard, devra avoir lieu ? Cette tentative de médiation a lieu alors même que, selon le Wall Street Journal, Donald Trump serait tenté d’abandonner le combat dans le Golfe sans avoir pu rouvrir Ormuz…
En d’autres termes, la monnaie de la mondialisation ne pourra pas survivre à la rupture des flux ?
Je parlerais plutôt d’un risque extrêmement réel, imminent, d’érosion de son rôle dans les transactions internationales. Je sais que cette question peut sembler abstraite ou théorique, mais c’est vraiment ce qui structure aujourd’hui la réflexion — mezza voce — des banquiers du Golfe, d’Asie et d’Afrique. Et il y a désormais quelqu’un pour répondre à leur place.
Ce « quelqu’un », c’est la Chine ?
Je pense que nous ne faisons que commencer à mesurer l’ampleur de ce qu’elle est en train de gagner dans cette crise.
Seule la Chine est en mesure de contraindre l’Iran à accepter un accord rouvrant le détroit.
Federico Fubini
Sur quel plan pensez-vous que la Chine est en train de gagner ?
Dans l’immédiat : sur le plan de la crédibilité.
Dans un monde déstabilisé par l’imprévisibilité des États-Unis — qui dépasse le seul Donald Trump : car c’est le système américain en tant que tel désormais qui produit de l’incertitude radicale —, Pékin cultive délibérément une image de puissance fiable et rationnelle.
Elle condamne la violation de la souveraineté iranienne, appelle à un cessez-le-feu et surveille sa propre presse : les réseaux sociaux chinois débordent de critiques contre Washington, mais la censure intervient lorsque le ton devient trop virulent.
Le Parti communiste chinois ne perd pas le sens des proportions. Il se présente comme une entité stable avec laquelle n’importe quel pays peut traiter, quelle que soit sa couleur politique. Le contraste implicite avec Washington n’a pas besoin d’être explicité et l’aventurisme géopolitique de cette Maison-Blanche a accéléré le changement de l’opinion publique mondiale vis-à-vis de la Chine. Vous aviez montré dès mai dernier, que depuis le retour au pouvoir de Trump, la Chine jouit d’une meilleure image que les États-Unis à l’international.
Et il y a une représentation du sud qui paraît logique : comme souvent, les effets des politiques occidentales sur l’économie et la société seront asymétriquement ressentis par le reste du monde. À titre d’exemple : les Philippines ont réduit la semaine de travail des fonctionnaires à quatre jours, tandis qu’un tiers des stations-service du Cambodge ont fermé.
Mais n’y a-t-il pas là un paradoxe ? On sait que la Chine aide l’Iran à maintenir le blocus du détroit d’Ormuz…
C’est précisément là que réside la sophistication de la stratégie chinoise. Plusieurs rapports concordants indiquent que Pékin met à la disposition des Gardiens de la Révolution son système de navigation satellitaire BeiDou 3, ainsi que d’autres outils de reconnaissance permettant des frappes de précision. Elle serait également en train de vendre à Téhéran des missiles hypersoniques qui permettraient de tenir le détroit. Pékin dément, bien sûr. Mais le schéma est exactement le même que celui observé en Ukraine depuis 2022 : il s’agit de fournir des technologies militaires décisives tout en maintenant une neutralité formelle impeccable. Ce qui importe pour la crédibilité internationale, ce sont les apparences — et sur ce terrain, Pékin est très habile. La Chine a des réserves énormes qui peuvent stabiliser les économies pauvres du sud. La Chine peut se positionner comme un fournisseur de dernier recours grâce à ses réserves de combustibles fossiles et de matériaux essentiels à l’industrie. Entretemps, toutefois, elle a été parmi les premiers pays à bloquer l’exportation de produits pétroliers, amplifiant ainsi la crise sur les cours internationaux puisque la Chine est, aussi, le deuxième producteur au monde de carburants.
Au-delà de la dimension diplomatique, il y a une dimension économique directe. Une crise de cette ampleur peut-elle vraiment profiter à l’industrie chinoise ?
Massivement. Chaque semaine de blocus renforce la logique économique de l’indépendance énergétique dans le monde entier. Le Pakistan, la Thaïlande, Singapour, l’Indonésie, la Corée du Sud et le Vietnam accélèrent tous le déploiement des véhicules électriques et de l’énergie solaire, en réaction directe au choc pétrolier — exactement comme les automobiles étaient devenues plus légères et économes après la guerre du Kippour dans les années 1970. L’Éthiopie avait déjà interdit l’importation de véhicules à moteur thermique avant le conflit. Pierre Charbonnier a raison : la leçon d’Ormuz ne peut qu’accélérer cette tendance.
Or la Chine est, de très loin, le champion mondial de ces technologies. Depuis le début de la guerre et jusqu’à vendredi dernier, BYD a gagné 18 % en Bourse, CATL près de 22 %. Dans le même temps, Stellantis a perdu 15,2 %, Volkswagen 14,2 %, et l’indice automobile du S&P 500 a reculé de 10,3 %.
La Chine est tout de même frappée par le choc pétrolier comme les autres. La pénurie de pétrole n’est pas une faiblesse stratégique pour Pékin ?
Cette rareté induite n’est évidemment pas favorable en soi, mais elle impose une logique de gains relatifs. Or la Chine est bien plus solide que n’importe quel autre grand pays non producteur. Ses réserves de brut sont classifiées, mais Xi avait donné l’ordre de les augmenter massivement il y a trois ans ; elles couvrent probablement six mois de consommation, ce qui dépasse vraisemblablement la somme des réserves des 32 démocraties avancées de l’Agence internationale de l’énergie réunies. La Russie compense une partie des livraisons bloquées. C’est d’ailleurs sur ce point que la perte de contrôle du détroit d’Ormuz est la plus humiliante pour les États-Unis : l’Iran a augmenté ses exportations vers la Chine depuis le début du conflit. Le gaz qatari, désormais interrompu, ne représentait que 9 % de la production électrique chinoise, contre plus de 40 % en Italie.
Il y a aussi une conséquence géographique directe : la guerre en Iran aspire des ressources militaires américaines qui étaient déployées face à la Chine en Asie-Pacifique.
C’est l’un des aspects les plus concrets et immédiats. Sous la pression d’une pénurie relative de munitions, le Pentagone déplace depuis des semaines des actifs militaires de l’Extrême-Orient vers le golfe Persique — des forces navales et des intercepteurs, de la Corée du Sud au détroit de Taïwan. La nervosité des alliés américains de la région est palpable à Séoul comme à Tokyo. Li Yihu, directeur du Taiwan Research Institute à l’université de Pékin et député du Congrès du peuple, a été inhabituellement direct : « Tout affaiblissement de la présence américaine dans la région Asie-Pacifique profitera à quelqu’un. Et on peut imaginer à qui. »
Le dollar résiste non pas parce qu’il inspire confiance, mais parce que sortir du dollar coûterait encore plus cher. C’est une position très différente de celle d’une monnaie réellement forte…
Federico Fubini
Comment comprenez-vous la domination chinoise sur les matières premières militaires stratégiques dans ce contexte ?
C’est un levier considérable, souvent sous-estimé. Il suffit de prendre un seul exemple — il y en aurait des centaines — pour s’en rendre compte. La Chine contrôle en effet environ 80 % de la production et du raffinage mondial de tungstène — ce métal presque aussi dur que le diamant, dont le point de fusion est le plus élevé de tous les éléments, et qui est indispensable aux munitions de précision modernes. Tous les missiles avancés américains et européens en dépendent. Depuis l’an dernier, Pékin a imposé des restrictions à l’exportation. On ignore dans quelle mesure les stocks américains ont été entamés après un mois de combats dans le Golfe, mais le Wall Street Journal a rapporté que la situation pourrait être « pire que vous ne le pensez ». Reconstituer des chaînes d’approvisionnement hors de Chine prendrait des années.
Pensez-vous que ces différents aspects donnent à la Chine une position dominante dans un éventuel règlement diplomatique ?
C’est à l’heure actuelle peut-être l’avantage structurel le plus décisif. On le voit dans le voyage même du ministre pakistanais Dar à Pékin aujourd’hui. Seule la Chine est en mesure de contraindre l’Iran à accepter un accord rouvrant le détroit. Elle est la seule à pouvoir garantir la crédibilité de cet accord auprès du régime des Gardiens de la révolution. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, dont les recettes d’exportation dépendent entièrement d’un détroit d’Ormuz ouvert, le savent et s’adressent discrètement à Pékin. Un indice concret existe déjà : dès qu’un canal de négociation entre Washington et Téhéran a brièvement semblé s’ouvrir, le médiateur désigné était justement le Pakistan, puissance asiatique la plus profondément intégrée à la sphère d’influence chinoise. Islamabad n’aurait pas pu accepter ce rôle sans consulter Xi au préalable. Et ces consultations, de toute évidence, continuent d’avoir lieu…
Si la Chine joue ce rôle de garant, qu’est-ce qu’elle demandera en échange ?
C’est là que les routes de Pékin convergent vers Suez. Depuis des années, la Chine cherche à acquérir ce qu’on appelle le « privilège exorbitant » : acheter les matières premières mondiales dans une monnaie qu’elle contrôle elle-même, comme les États-Unis le font avec le dollar depuis Bretton Woods. Le yuan n’étant pas pleinement convertible, peu de pays s’y précipitent spontanément. Mais Pékin impose des contrats en renminbi partout où elle en a le pouvoir : avec la Russie depuis 2022, avec le Brésil et l’Argentine pour certaines matières premières, avec le Pakistan et le Laos. Elle a déjà demandé à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis d’accepter des paiements en yuans pour le pétrole. Si Xi joue un rôle décisif dans le règlement de la crise d’Ormuz, il exigera cette concession. Ce sera le prix de sa médiation.
Vous montrez le risque d’une érosion structurelle de la puissance américaine avec une Chine qui accumule les avantages et un yuan qui s’apprête à faire un grand bond en avant. Pourtant, les marchés financiers semblent à peine s’en émouvoir. Le dollar tient bon et le marché obligataire américain est loin du krach. Comment expliquer cette apparente déconnexion ?
Il y a d’abord un paradoxe propre à Trump. Son imprévisibilité alarme toutes les chancelleries, mais elle n’est pas négative pour le dollar à court terme : l’incertitude pousse les investisseurs vers la liquidité, et l’actif le plus liquide au monde reste le marché obligataire américain. Le chaos qui érode la puissance douce de l’Amérique produit des effets de valeur refuge à court terme. Les deux dynamiques coexistent — ce qui rend la situation particulièrement difficile à lire pour les marchés.
Il y a également une autre dimension, une rationalité à court terme, qui produit une illusion de solidité. Le dollar résiste pour des raisons structurelles très réelles, mais qui ne sont pas des raisons de confiance, car il n’y a pas d’alternative. Le yuan n’est pas convertible. L’euro est une construction politique qui n’a pas le soutien militaire qu’une monnaie de réserve requiert en dernier ressort. L’or refait surface comme couverture — les banques centrales en achètent à des niveaux historiques, ce qui est en soi un signal — mais il ne peut pas servir de monnaie de paiement au quotidien. Le dollar résiste non pas parce qu’il inspire confiance, mais parce que sortir du dollar coûterait encore plus cher. C’est une position très différente de celle d’une monnaie réellement forte…
Pourquoi ?
Cette résistance par défaut d’alternative est une résistance fragile parce qu’elle repose sur le coût de sortie plus que sur la confiance dans la robustesse de l’émetteur. Or ce coût n’est pas fixe. Il diminue à mesure que les alternatives se renforcent, même lentement. Chaque contrat pétrolier signé en yuans, chaque réserve centrale reconstituée partiellement en or, chaque accord bilatéral libellé en renminbi réduit imperceptiblement ce coût. Le processus est lent, invisible dans les marchés au quotidien.
On parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on parlait de Suez au XXe — mais avec un accent chinois.
Federico Fubini
Dans une déclaration à ABC d’hier, le secrétaire d’État américain semble désormais préparer une issue au conflit qui impliquerait la destruction de la marine, de l’aviation, de « l’industrie » (sic) et de la capacité de lancement de missiles iraniens, en excluant par là implicitement que la reprise du contrôle total du détroit d’Ormuz serait un objectif de guerre pour les États-Unis. Selon des sources proches des négociations, les autorités américaines pourraient partir du principe que Donald Trump domine suffisamment les marchés pour absorber ce recul sans que le dollar ne soit impacté. Cette stratégie est-elle tenable ou n’est-ce qu’une illusion dangereuse ?
Si cette position n’est pas provisoire, cela serait préoccupant pour les États-Unis. L’article du Wall Street Journal d’aujourd’hui qui présente l’option d’une sortie de la guerre avant la réouverture du détroit semble le confirmer.
Ce que la crise du canal de Suez nous enseigne, c’est que le basculement ne survient pas lorsque les premiers coups sont tirés, mais lorsque l’issue du pari géopolitique devient prévisible. Mais il est beaucoup tôt pour en tirer des conclusions, nous avons déjà eu un grand nombre de surprises…
Et sans doute — sans s’en rendre compte — Donald Trump a fait un all-in a Ormuz ?
C’est exactement cela. Si Donald Trump parvient à rouvrir le détroit d’Ormuz et à démontrer que la domination américaine sur le Golfe est intacte, le dollar en ressortira renforcé.
En revanche, si les erreurs de calcul se répètent, que l’opération s’enlise ou qu’il finit par être happé par d’autres logiques internes, alors les conversations qui comptent vraiment — celles concernant la monnaie dans laquelle les contrats internationaux sont libellés — commenceront à bifurquer.
Et on parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on parlait de Suez au XXe — mais avec un accent chinois.
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30.03.2026 à 17:11
« On dirait une dystopie, mais l’armée américaine est profondément infiltrée de néonazis »
L’assouplissement des règles de recrutement a transformé l’outil militaire américain en une armée irrégulière.
Dans ses rangs, on trouve aujourd’hui des suprémacistes blancs et des néonazis assumés qui se sentent légitimés par les discours de Pete Hegseth.
Comment en est-on arrivés là ? Le journaliste Matt Kennard a enquêté.
Entretien.
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Texte intégral (4584 mots)
Dans un moment de transformations politiques brutales, alors que la moitié de la population mondiale vit dans un pays en guerre, l’enquête et les sciences sociales sont clefs pour comprendre notre temps. Si vous nous lisez régulièrement, que vous trouvez ce travail important et que vous souhaitez soutenir une rédaction indépendante, pensez à vous abonner à la revue ou à offrir à vos proches un abonnement au Grand Continent
Votre livre Irregular Army vient de reparaître dans une nouvelle édition. Dans la préface, vous établissez un lien direct entre les transformations de l’armée américaine et la montée du mouvement MAGA. Mais vous écrivez que cette histoire ne commence pas avec Trump. Quand commence-t-elle exactement ?
Le 12 septembre 2001.
Ou plutôt : elle commence dans les mois qui suivent, lorsque les États-Unis s’engagent simultanément dans deux guerres qu’ils ne peuvent pas tenir — l’Irak, l’Afghanistan. L’armée américaine n’a tout simplement pas les troupes suffisantes pour occuper ces deux pays sur la durée. Les planificateurs le savent. Les projections d’avant-guerre prévoyaient un retrait en cinq ou six ans — certains documents tablaient sur encore moins. Mais ce délai est vite pulvérisé : les États-Unis resteront en Irak jusqu’en 2011, en Afghanistan jusqu’en 2021.
C’est dans ces vingt années de guerre que tout se joue.
Vous dites que les stratèges américains se seraient retrouvés face à une limite du nombre : l’insuffisance du nombre de troupes par rapport à leurs objectifs de campagne. Comment ont-ils fait pour traiter ce problème ?
Une solution possible aurait été la conscription — mais la mémoire du Vietnam était encore trop vive. La conscription avait alors alimenté un mouvement pacifiste qui avait failli faire imploser le pays. La réintroduire dans des guerres déjà impopulaires aurait été politiquement suicidaire. Les stratèges auraient précipité exactement ce qu’ils voulaient éviter : un retrait forcé sous pression populaire.
Alors ils ont fait autre chose. Quelque chose de beaucoup plus discret — et de beaucoup plus dangereux sur le long terme. Ils ont abaissé les standards de recrutement.
C’est-à-dire ?
Les règles qui existaient pour filtrer les candidats à l’engagement — notamment celles visant explicitement les néonazis et les suprémacistes blancs — ont été assouplies, contournées, ignorées.
Des néonazis ?
On dirait une dystopie, mais l’armée américaine est profondément infiltrée de néonazis — et les cas continuent à se multiplier.
Les politiques concernant les tatouages en sont un bon exemple : les croix gammées, les runes nordiques liées à l’idéologie nazie, les symboles des croisades — tout cela était formellement interdit.
Des vétérans suprémacistes blancs me l’ont dit eux-mêmes : ils ont été recrutés sans que personne ne leur pose la moindre question sur leurs tatouages. Personne ne regardait. Ou plutôt, on ne voulait pas regarder.
Cela ne concernait-il que l’extrême droite ?
Non. Les ex-membres de gangs ont bénéficié des mêmes facilités. Des individus avec des casiers judiciaires ont pu s’engager grâce à des programmes de dérogation élargis.
En l’espace de cinq ou six ans, l’armée américaine est devenue une éponge : parmi les deux millions d’Américains qui ont servi en Irak et en Afghanistan, cette armée a absorbé par dizaines de milliers des extrémistes, des criminels et des membres de gangs.
Qu’étaient-ils venus chercher dans l’armée ?
Pour certains — en particulier les suprémacistes blancs et les néonazis — la réponse est sans ambiguïté : ils venaient se former. L’armée américaine leur offrait, aux frais du contribuable, un entraînement militaire de pointe, des techniques de combat, de la discipline tactique, de l’expérience du terrain qu’ils comptaient bien réutiliser — non pour défendre les États-Unis, mais pour préparer ce qu’ils appellent une « guerre sainte raciale » sur le sol américain.
Dans mon livre, je soutiens que le trumpisme, le mouvement MAGA et la prolifération des milices paramilitaires ne s’expliquent pas seulement par la politique ou l’économie. Il existe une infrastructure humaine derrière. Et cette infrastructure, l’armée américaine l’a en partie construite.
L’armée américaine est devenue une éponge : elle a absorbé des extrémistes, des criminels, des membres de gangs — par dizaines de milliers.
Matt Kennard
Pete Hegseth est une figure centrale dans votre analyse. Pourquoi incarne-t-il si bien ce dont vous parlez ?
Parce qu’il en est la synthèse visible.
Ancien présentateur de Fox News, vétéran d’Irak et d’Afghanistan, Hegseth arbore sur son propre corps une iconographie qui aurait suffi, à une autre époque, à l’écarter de toute fonction publique.
Sur son bras on peut lire le mot kafir, terme arabe péjoratif désignant l’infidèle. Sur sa peau, on retrouve des symboles associés à l’imagerie des croisés, dont la devise Deus Vult — « Dieu le veut ». Ce ne sont pas des tatouages anodins. Ils renvoient à une vision du monde structurée autour d’un conflit civilisationnel et religieux — une confrontation fantasmée entre la chrétienté et l’islam.
Certains soldats déployés à Falloujah ou à Kandahar arboraient déjà ces symboles. Qu’ils se retrouvent aujourd’hui sur le secrétaire à la Guerre des États-Unis constitue une évolution frappante — et profondément révélatrice.
Vous rappelez qu’avant sa nomination, les signes exhibés par Pete Hegseth avaient déjà alerté sur sa radicalité.
Absolument. En 2021, alors qu’il servait dans la Garde nationale, Hegseth avait par exemple été écarté de la cérémonie d’investiture de Joe Biden : un collègue militaire avait exprimé des inquiétudes précisément sur la nature de ses tatouages. Plus récemment, certaines de ses déclarations publiques sur l’Iran mobilisaient un registre emprunté aux guerres de religion.
Pourtant, il est aujourd’hui à la tête du Pentagone. Il a par ailleurs déclaré son intention d’éliminer ce qu’il désigne comme « l’idéologie woke » et les initiatives en matière de diversité, d’équité et d’inclusion au sein de l’armée — une position qui suggère une volonté délibérée de tordre les garde-fous existants contre les affiliations extrémistes.
Ces mêmes garde-fous qui, comme le montre votre enquête, ont aussi été fragilisés ces dernières années.
En effet. Les politiques initiées sous George W. Bush — et en partie poursuivies sous Barack Obama — ont contribué à créer les conditions structurelles qui ont rendu possible l’ascension de Donald Trump. De même que certains historiens relient la montée du fascisme en Europe au début du XXe siècle aux fractures ouvertes par la Première Guerre mondiale, la guerre contre le terrorisme a peut-être joué un rôle comparable dans le façonnement du paysage politique américain actuel : ce qui se normalise au front ou dans les tranchées finit par se normaliser dans les institutions.
Peut-on vraiment comparer l’Europe d’après la Grande Guerre aux transformations politiques aux États-Unis après l’Irak et l’Afghanistan ?
Il me semble que le parallèle s’impose.
Les unités paramilitaires de Mussolini — qui s’en prenaient aux militants de gauche, aux rédactions, aux responsables syndicaux — étaient peuplées de soldats revenus du front. La mentalité forgée dans les tranchées de la Première Guerre mondiale a trouvé à s’exprimer dans les sociétés où ces hommes revenaient.
En Allemagne, c’est l’humiliation du traité de Versailles qui a ouvert la voie à Hitler et à la montée du nazisme. Dans les deux cas, la guerre n’avait pas seulement détruit des corps — elle avait reconfiguré des imaginaires, des identités, des rapports à la violence.
Vous diriez que les vétérans américains d’Irak et d’Afghanistan ont vécu quelque chose de comparable ?
Beaucoup d’entre eux considèrent ces guerres comme un échec et ils n’ont pas tort.
Après deux décennies d’occupation d’une violence extrême, les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan, et l’élite politique irakienne ressemble à celle qui gouvernait vingt ans plus tôt. La guerre civile irakienne a causé d’innombrables morts. Et ces soldats, à leur retour, étaient souvent mal traités — y compris par les organismes censés les prendre en charge. Beaucoup ont commencé à se demander s’ils n’avaient pas tout sacrifié pour rien.
C’est dans ce terreau que la promesse de Donald Trump — « l’Amérique d’abord », plus de guerres étrangères au nom d’une démocratie que personne n’était venu leur demander d’exporter — a trouvé un écho aussi puissant auprès d’une génération marquée par la guerre contre le terrorisme.
Le Vietnam avait déjà produit ce phénomène. Un autre échec long et coûteux — des dizaines de milliers de morts américains, des millions de victimes vietnamiennes — suivi d’un retrait humiliant. Ce qu’on a appelé le « syndrome du Vietnam » est né de cette désillusion : des vétérans revenus bredouilles, le sentiment d’avoir été trahis, sacrifiés pour rien. Dans la foulée, les mouvements paramilitaires suprémacistes blancs se sont rapidement développés aux États-Unis, en exploitant précisément cette communauté de vétérans désabusés.
Pourquoi cela a-t-il été peu discuté à l’époque dans le débat public américain ?
Parce qu’une grande partie de ce qui a suivi le retour des soldats du Moyen-Orient a été délibérément passée sous silence : ces événements étaient en contradiction trop frontale avec le récit dominant sur la guerre contre le terrorisme.
Aux États-Unis, les crimes commis par des militaires ne sont souvent révélés au grand jour que lorsque l’état de droit ne pouvait plus être ignoré — comme dans le cas des meurtres commis par des membres de gangs infiltrés dans l’armée. Pendant la guerre contre le terrorisme et au sein même de l’institution militaire, bon nombre de ces actes sont passés inaperçus. Aujourd’hui encore, on ne peut évaluer l’ampleur réelle des crimes commis au cours de ces vingt années de guerre — y compris par certains de ceux qui participent aujourd’hui aux opérations en Iran.
De nombreux suprémacistes blancs n’ont aucune allégeance envers les États-Unis. Le service militaire est pour eux un entraînement destiné à les préparer à leur propre guerre sainte.
Matt Kennard
Votre enquête établit-elle un lien direct entre l’assouplissement des règles pour les militaires et une recrudescence de la violence ?
Les preuves s’accumulent en effet depuis des années. De nombreux néonazis et suprémacistes blancs ont semé le chaos à leur retour aux États-Unis — et les cas continuent de se multiplier : des extrémistes ayant servi au Moyen-Orient, devenus des meurtriers après leur démobilisation.
L’émeute du 6 janvier au Capitole en est l’illustration la plus visible. Parmi les émeutiers, les vétérans et les militaires d’active étaient surreprésentés : alors qu’ils ne constituent qu’environ 7 % de la population américaine, ils représentaient près de 14 % des personnes présentes ce jour-là.
Avez-vous également étudié des trajectoires individuelles qui vous permettent de corroborer les liens entre règles de recrutement plus souples dans l’armée et augmentation de la violence ?
Absolument et ces exemples révèlent un schéma récurrent.
Steven D. Green — bénéficiaire d’une dérogation morale permettant aux criminels condamnés de s’engager — a perpétré un massacre en Irak.
Kenneth Eastridge — arborant des runes SS tatouées sur le bras —, soldat néonazi, a été condamné pour plusieurs meurtres commis sur le territoire américain après son retour. Lors de son procès, des membres de son peloton ont admis qu’il leur arrivait de tirer au hasard sur des civils à Bagdad.
Ces cas n’étaient pas isolés — ils étaient simplement invisibilisés. Ce que cela révèle est assez évident : armer un militant suprémaciste blanc d’un M16 dans un pays étranger, l’exposer à des années de violence de masse, puis le renvoyer dans la société civile est dangereux.
Quelle est aujourd’hui la gravité de cette menace pour la sécurité intérieure des États-Unis ?
Les effets de cette dérive au sein de l’armée américaine se feront sentir pendant des générations. Et ceux qui ont tenté de tirer la sonnette d’alarme en ont payé le prix.
Daryl Johnson, ancien analyste senior du terrorisme intérieur au département de la Sécurité intérieure, que j’ai interviewé pour ce livre, a publié un rapport établissant que les vétérans étaient particulièrement vulnérables au recrutement par des groupes néonazis et suprémacistes blancs. La polémique déclenchée par ce rapport lui a coûté son poste.
Pourquoi ?
Pour une raison structurelle : aux États-Unis, quiconque aborde ce tabou est immédiatement accusé de dénigrer les vétérans de l’armée américaine. C’est un mécanisme de disqualification redoutablement efficace. Pourtant, le problème s’aggrave d’année en année. Les liens entre les attentats terroristes domestiques et l’armée sont rarement mis en avant ; leur corrélation avec la guerre contre le terrorisme est encore plus rarement établie — et l’occultation est ainsi presque systématique.
L’Histoire, pourtant, ne laisse guère de place au doute.
Timothy McVeigh, auteur de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995 — l’acte terroriste le plus meurtrier commis sur le sol américain avant le 11 septembre — était un vétéran de la première guerre du Golfe.
En 2012, Michael Wade Page, autre vétéran et suprémaciste blanc, a massacré des fidèles dans un temple sikh. Cette menace n’est pas théorique. Elle est réelle, documentée, et persistante.
Vous décrivez des soldats qui ne se considèrent pas comme des défenseurs des États-Unis, mais comme des « ennemis de l’intérieur en formation ». C’est une affirmation extrêmement forte.
Elle est pourtant bien documentée. De nombreux suprémacistes blancs n’ont aucune allégeance envers les États-Unis. Ils adhèrent à des idéologies telles que la théorie du complot antisémite ZOG — Zionist Occupied Government, le « gouvernement occupé par les sionistes » — et considèrent que la guerre en Irak a été menée au profit d’Israël. Le service militaire est à leurs yeux un entraînement financé par le contribuable, destiné à les préparer à leur propre guerre sainte. Pour certains, la politique électorale est sans intérêt : leur objectif est de déclencher une guerre civile raciale aux États-Unis, de renverser le gouvernement actuel et d’imposer un régime suprémaciste blanc.
Cela concerne les recrues mais aussi désormais l’institution militaire.
L’affichage public par le secrétaire à la Guerre de symboles islamophobes ou liés aux croisades témoigne d’une acceptation tacite au sein de la hiérarchie, de même que la suppression progressive des règles interdisant les symboles suprémacistes blancs — leur port étant désormais souvent défendu au nom du Premier Amendement — ne relèvent pas de la négligence. De même que les tatouages de Pete Hegseth ne sont pas décoratifs, tous ces signaux de bienvenue adressés aux extrémistes au sein des forces armées — ces mêmes individus qui pilotent des avions au-dessus de l’Iran ou sont envoyés à Caracas dans le cadre d’opérations ayant fait des centaines de morts — sont parfaitement reçus.
Armer un suprémaciste blanc d’un M16 dans un pays étranger, l’exposer à des années de violence de masse, puis le renvoyer dans la société civile est dangereux.
Matt Kennard
L’armée américaine est-elle la seule à avoir connu un tel assouplissement de ses critères de recrutement ?
Il n’existe aucun parallèle comparable avec une autre armée occidentale ou européenne.
Aucune n’a été soumise à une pression d’une telle intensité — aucune n’a donc été contrainte d’abandonner ses réglementations.
La politique d’assouplissement des règles de recrutement sous Bush, puis sous Obama, n’était pas idéologique. Tous deux manquaient simplement du personnel nécessaire. Pour grossir les rangs, ils ont multiplié les mesures : relèvement des limites d’âge, réengagement de vétérans de l’époque du Vietnam pour les déployer en Irak et en Afghanistan, démarchage direct dans les lycées — des modifications législatives ayant permis aux recruteurs d’entrer en contact avec les élèves pour les encourager à s’engager dès l’obtention de leur diplôme. Dans la situation où ils étaient, toute puissance rationnelle aurait instauré la conscription. Les États-Unis ne l’ont pas fait.
Cela a-t-il eu des conséquences aussi sur les soldats ?
La durée des missions a en effet été prolongée et les intervalles entre les déploiements réduits, entraînant une pression psychologique considérable. Il en a résulté une véritable épidémie de syndrome de stress post-traumatique. Au pic de cette période de guerres, 21 vétérans se suicidaient chaque jour — ce chiffre dit à lui seul l’ampleur du désastre. Les rotations se sont poursuivies malgré des addictions non traitées à la drogue ou à l’alcool. Permettre à des soldats épuisés et traumatisés de servir aux côtés de recrues à risque a créé une situation explosive dont les conséquences perdurent.
Si les rumeurs d’invasion terrestre de l’Iran se confirmaient, le même scénario pourrait-il se reproduire ?
Rien n’indique que les leçons ont été tirées. Le problème n’est même pas reconnu. Ceux qui tentent de le soulever s’exposent immédiatement aux attaques. Kathleen Belew, universitaire américaine de renom, a publié un livre sur le mouvement paramilitaire aux États-Unis ainsi qu’un article dans le New York Times établissant les liens entre vétérans et suprémacistes blancs. Ces travaux lui ont valu d’être accusée d’anti-patriotisme, d’acharnement sur des héros nationaux. Cette mentalité — disqualifier quiconque soulève le sujet en le traitant d’ennemi de l’armée — ne permettra pas de résoudre un problème dont la gravité ne cesse de croître.
Car comme le montre très bien Belew, c’est la population américaine elle-même qui est en première ligne. Ces soldats ne rentreront pas chez eux pour se reconvertir paisiblement à la vie civile. Comme je l’ai dit précédemment, certains veulent lancer leur propre guerre sainte raciale sur le sol américain. Ils disposent désormais, pour ce faire, d’une formation militaire financée par l’État.
Vous dites que sous Obama et Biden, le Pentagone a assoupli ces restrictions par nécessité, faute de troupes suffisantes. Sous Trump, la logique est-elle différente ? Assiste-t-on désormais à une politisation délibérée de l’armée ?
À certains égards, ce qui était tacite a simplement été officialisé. Aujourd’hui, ceux qui sont au pouvoir semblent idéologiquement enclins à permettre aux extrémistes de servir dans l’armée.
Au mois d’août 2017, peu de temps après la manifestation « Unite the Right » à Charlottesville — un rassemblement néonazi et suprémaciste blanc dont les participants s’étaient heurtés à des contre-manifestants — Trump avait déclaré qu’il y avait « des gens bien des deux côtés ».
Pete Hegseth, avec ses tatouages et sa rhétorique de croisé, aurait prôné — avant de devenir secrétaire à la Guerre — le massacre de tous les musulmans.
Lorsque ce sont ces personnes qui façonnent la politique militaire, la levée des restrictions n’est probablement plus le résultat d’un simple laxisme dans leur application — elle est intentionnelle. Les jeunes néonazis portant des croix gammées tatouées peuvent désormais s’engager sans obstacle. Les garde-côtes ont récemment envisagé de supprimer les règles interdisant les croix gammées et autres symboles extrémistes.
La purge de « l’idéologie woke » dans l’armée s’inscrit-elle dans cette même logique ?
Dans la rhétorique d’Hegseth, « l’idéologie woke » semble désigner tout ce qui s’oppose à l’extrême droite. Trump a déclaré que cette dernière ne lui posait aucun problème — elle constitue, de fait, une partie de sa base électorale. C’est pourquoi ces politiques ont pu être formalisées et institutionnalisées aussi rapidement.
La grâce générale accordée par Trump à tous les condamnés du 6 janvier envoie un message clair : la violence paramilitaire est maintenant tolérée, voire encouragée.
Matt Kennard
Depuis le début de la guerre contre l’Iran, des rapports font état de commandants américains déclarant à leurs troupes qu’elles accomplissent l’œuvre de Dieu — certains évoquant explicitement l’Armageddon et le retour imminent de Jésus-Christ. Est-ce le produit d’une rhétorique encouragée depuis le sommet ?
Bush lui-même avait affirmé que Dieu lui avait demandé d’envahir l’Irak — mais la situation est aujourd’hui encore plus préoccupante.
Aux États-Unis, la base politique des sionistes chrétiens constitue une puissante force de motivation. Nombre d’entre eux croient que provoquer la fin des temps déclenchera leur ascension au ciel aux côtés de Jésus-Christ. C’est une croyance à laquelle Pete Hegseth fait montre d’adhérer sincèrement.
L’armée américaine est-elle en train de devenir une garde prétorienne au service de Trump plutôt que de la Constitution ?
Les propos d’Hegseth sur le président des États-Unis le révèlent clairement : sa loyauté va à Donald Trump en tant qu’individu, non à l’institution ni au pays.
L’analogie avec Rome s’impose. À son apogée, l’Empire romain régnait sur près de 20 % de la population mondiale. Sa chute, au Ve siècle, est souvent attribuée à la dégradation de son armée : Rome avait commencé à dépendre de recrues étrangères dont la loyauté allait à leurs provinces d’origine, et avait admis des soldats ne répondant plus aux standards de l’armée traditionnelle.
Un phénomène similaire est en train de se produire aux États-Unis.
La CIA a subi le même processus, perdant une grande partie de l’indépendance dont elle jouissait autrefois. Face à cette centralisation du pouvoir, aucune opposition significative n’a émergé. Le Parti républicain — qui s’était parfois opposé à Trump par le passé — s’est désormais largement rangé derrière lui. Et pendant ce temps, des étudiants sont arrêtés en pleine rue par des agents de l’ICE en civil pour avoir rédigé un article dans une revue universitaire. Un manifestant de Columbia a passé une année entière en détention sans inculpation. Ce qui semblait impensable hier se normalise.
Pensez-vous qu’un coup d’État militaire est envisageable aux États-Unis ?
La question a en tout cas cessé d’être purement hypothétique.
Il a été question de modifier la Constitution pour supprimer la limite des deux mandats présidentiels. Si cette tentative échoue, le risque que Trump cherche à se maintenir au pouvoir avec le soutien de l’armée est réel. Il a montré depuis 2020 qu’il n’a aucun respect pour les résultats électoraux. Pour lui, la démocratie et les règles constitutionnelles passent au second plan.
Les États-Unis sont de fait en train de devenir une « stratocratie » : environ la moitié du budget fédéral est consacrée à l’armée, le Pentagone gère plus de mille milliards de dollars par an, et les entreprises d’armement — étroitement liées à Trump — exercent une influence considérable sur les décideurs politiques.
Le président Eisenhower avait mis en garde contre cette dérive dans les années 1950. Ses avertissements n’ont jamais été aussi actuels.
L’article « On dirait une dystopie, mais l’armée américaine est profondément infiltrée de néonazis » est apparu en premier sur Le Grand Continent.