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18.10.2026 à 13:42

La rencontre oubliée de Foucault et la géopolitique

Louis Puel

Le témoignage inédit sur ce jour de 1975 où Yves Lacoste amena l’auteur des Mots et les Choses à repenser les liens entre espace et pouvoir

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Texte intégral (3086 mots)

L’année 2026 marque le centième anniversaire de la naissance de Michel Foucault, mais aussi les cinquante ans de la création de la revue Hérodote, dont le premier numéro s’ouvrait sur un long entretien accordé par le philosophe au géographe Yves Lacoste. Alors élève de ce dernier, la géographe Béatrice Giblin, actuelle rédactrice en chef d’Hérodote, a assisté à l’unique rencontre de ces deux intellectuels marquants du XXe siècle. À l’occasion de la journée d’étude sur Michel Foucault et la géopolitique, organisée le 13 octobre 2026 par l’Institut géopolitique d’études avancées, elle est revenue sur cet épisode marquant dans un témoignage dont nous publions la retranscription.

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N’étant nullement philosophe et n’ayant des œuvres de Foucault qu’une connaissance très relative pour avoir lu en leur temps Les Mots et les choses, L’Archéologie du savoir et Surveiller et punir, je ne peux que donner le témoignage personnel de la rencontre entre ces deux personnalités, Michel Foucault et Yves Lacoste, auquel le second m’avait demandé de l’accompagner. Cette rencontre a pris la forme d’un entretien, qui s’est tenu en novembre 1975 et a été publié en 1976 dans le premier numéro de la revue Hérodote. 

Je voudrais d’abord revenir sur le contexte qui a conduit à cette rencontre.

Il faut tout d’abord rappeler l’existence du Centre expérimental de Vincennes, créé à la suite de Mai 68 et où enseignaient Lacoste et Foucault. Ce dernier était le fondateur du département de philosophie pour lequel il avait recruté Gilles Deleuze, Alain Badiou, Étienne Balibar, Jacques Rancière et François Châtelet.

Michel Foucault n’a enseigné à Vincennes qu’une seule année, puisqu’il a rejoint dès 1970 le Collège de France, établissement autrement plus prestigieux et qui plus est situé au centre de Paris. Yves Lacoste, lui, a choisi de rester à Vincennes jusqu’à la fin de sa carrière universitaire, y compris après le déménagement de l’université à Saint-Denis en 1980.

En vérité, Lacoste et Foucault ne se sont jamais rencontrés à Vincennes, même si le département de philosophie était voisin de celui de la géographie et que l’organisation des études, pensée sur le modèle des universités américaines, favorisait les échanges entre disciplines. Les contacts avec le département de philosophie étaient donc faciles. De plus, Lacoste portait un grand intérêt aux questions philosophiques en particulier à l’épistémologie des savoirs, au premier rang desquels, bien sûr, la géographie.

C’est en fait avec François Châtelet qu’il a établi une relation intellectuelle et amicale. Il a d’ailleurs écrit le chapitre sur la géographie dans l’ouvrage sur La Philosophie des sciences sociales  : de 1860 à nos jours dirigé par François Châtelet et publié en 1973 1.

Intéressé par l’épistémologie, Lacoste avait lu L’archéologie du savoir publié en 1969 et c’est sans doute ce livre, plus que Surveiller et Punir, qui est à l’origine de son souhait de rencontrer Foucault. En effet, je pense que Lacoste avait été très intéressé par son analyse des discours vus comme un ensemble de règles qui déterminent ce qui peut être dit à un moment donné. Or étudier l’histoire de la géographie avec cette approche se révélait fécond. Les discours de la géographie universitaire mise en place à la fin du XIXème siècle, étaient bien un ensemble de règles qui déterminaient ce qui pouvait être dit à un moment donné. Ainsi, parmi les règles de la géographie universitaire, il y avait l’exclusion du champ politique. Il s’agissait donc bien d’une rupture avec la géographie qui l’avait précédée, et qui, dès son origine, s’était montrée utile et même indispensable aux acteurs politiques et économiques.

Autre élément de contexte qui explique cette demande d’entretien : la place du marxisme dans les analyses des sciences humaines. Lacoste était intéressé par le regard de Foucault sur la faiblesse des références à l’espace dans les textes de Marx comparées aux multiples références au temps. Non pas que Lacoste ait été un marxiste forcené mais pour avoir réfléchi au sous-développement, qui était selon lui loin de pouvoir n’être expliqué que par une analyse marxiste comme le faisait la majorité des économistes, il souhaitait avoir l’avis d’un philosophe tel que Foucault sur les raisons de la faible place de l’espace dans les textes marxistes qui pourrait expliquer les limites des analyses des économistes.

Dans mon souvenir, c’est par l’intermédiaire de François Châtelet que Lacoste obtient un rendez-vous avec Michel Foucault. Il a lieu au domicile du philosophe, rue de Vaugirard. Je l’ai accompagnée, impressionnée d’assister à cette rencontre entre deux grands intellectuels.

Je revois la pièce très allongée, étroite et longue, lumineuse, assez froide.

Les débuts de l’entretien furent plutôt difficiles, visiblement Foucault se demandait ce que Lacoste lui voulait, la géographie n’ayant jamais été clairement dans ses préoccupations. Sans doute, comme tout un chacun, avait-il l’image classique d’une discipline scolaire sans grand intérêt. Cependant, en homme courtois, Foucault écoutait aimablement, avec une pointe d’ennui. Face à lui Lacoste, assuré de la pertinence de ses questions, ne se laissait pas démonter par l’intérêt distant du philosophe. D’entrée de jeu il lui demande pourquoi dans ses travaux il ne s’intéresse pas à la géographie, au point même quand il lui arrive très rarement d’y faire référence, de la classer dans les sciences naturelles et ainsi de séparer ce qui fait le fondement même de la géographie, à savoir l’association dans un raisonnement des sciences de la nature et des sciences humaines. Et il lui demande : quelle place pourrait avoir la géographie dans son archéologie du savoir ?

Foucault répond que cette question posée de cette façon ne l’intéresse pas. Il n’a nullement le projet de faire l’archéologie de toutes les sciences, mais il veut « faire une histoire qui ait un sens, une utilisation, une efficacité politique » et qu’« on ne peut la faire correctement qu’à condition qu’on soit lié d’une manière ou d’une autre, aux combats qui se déroulent dans ce domaine ».

Un peu plus loin dans l’entretien il dit aussi : « On peut très bien ne pas parler de quelque chose simplement parce qu’on ne le connaît pas », preuve de sa méconnaissance de la géographie ou de son désintérêt pour elle.

Lacoste revient à la charge en lui disant que le désintérêt des philosophes pour la géographie tient peut-être au fait qu’on n’y perçoit pas de lignes de force, de tensions, de points d’affrontements, à la différence de ce que Foucault avait perçu en psychiatrie ce qui l’avait conduit à en faire la généalogie. Réponse vive de Foucault : « ne me demandez pas de faire votre travail sur l’archéologie de la géographie. (…) C’est à vous qui êtes liés directement à ce qui se passe en géographie, qui êtes confrontés à tous ces affrontements de pouvoir qui passent par la géographie, c’est à vous de les affronter, de vous donner les instruments qui vous permettraient de combattre là. Si un ou deux “trucs” (approche ou méthode) que j’ai pu utiliser dans la psychiatrie, dans la pénalité, dans l’histoire naturelle peuvent vous servir, j’en suis ravi. » 

Mais Lacoste ne lâche et revient sur l’importance du facteur temps dans ses travaux et sur son souci rigoureux de périodisation tandis que dans les localisations il en va tout autrement, c’est le flou, les espaces cités ne sont pas justifiés ou précisés. Lacoste parle d’une spatialisation incertaine chez Foucault. En fait, Lacoste est très intéressé par la méthode foucaldienne de la périodisation qu’il pense pouvoir être utilisée à propos de l’espace.

« Chaque périodisation découpe dans l’histoire un certain niveau d’évènements, et inversement, chaque couche d’événements appelle sa propre périodisation, puisque selon le niveau qu’on choisit, on devra délimiter des périodisations différentes, et que selon la périodisation qu’on se donne, on atteindra des niveaux différents. On accède ainsi à la méthodologie complexe de la discontinuité ». Lacoste explique alors à Foucault qu’il faut concevoir et construire une méthodologie de la discontinuité à propos de l’espace et des échelles spatiales et être aussi rigoureux que pour la périodisation.

Foucault se justifie sur cette spatialisation incertaine en disant qu’elle s’explique par le fait que c’est le travail d’un homme seul et que pour une spatialisation plus précise ce serait un travail à faire à plusieurs, mais, je perçois, que ce n’est pas ce qui l’intéresse.

Lacoste continue sur la question de la spatialisation, cette fois en signalant la profusion des métaphores spatiales : position, déplacement, lieu, champ et même celle des métaphores géographiques : territoire, domaine, sol, horizon, archipel, géopolitique (cité pour la première fois dans Hérodote), région, paysage.

À ce moment-là, du moins dans mon souvenir, Foucault s’anime.

« Eh bien reprenons-les un peu ces métaphores géographiques », et il les passe en revue pour dire qu’elles ne sont pas précisément géographiques, si ce n’est archipel carcéral qui fait référence à l’archipel du Goulag de Soljénitsyne ;

Et il interpelle Lacoste : « Êtes-vous bien sûr que j’emprunte ces notions à la géographie et pas ce à quoi la géographie précisément les a empruntées ? »

Lacoste précise que ces métaphores spatiales sont autant géographiques que stratégiques, car la géographie s’est développée à l’ombre de l’armée. Et l’entretien classique avec question et réponse change alors de nature et devient un réel échange.

Foucault remarque : « On m’a assez reproché ces obsessions spatiales, et elles m’ont en effet obsédé. Mais, à travers elles, je crois avoir découvert ce qu’au fond je cherchais : les rapports qu’il peut y avoir entre pouvoir et savoir. »

« Déchiffrer les transformations du discours à travers des métaphores spatiales, stratégiques, permet de saisir précisément les points sur lesquels les discours se transforment, dans, à travers et à partir des rapports de pouvoir. »

Le rapprochement entre la pensée de Foucault et celle de Lacoste s’amorce.

C’est en effet alors que la réflexion sur Surveiller et Punir s’engage sur l’appareil d’État et la dissémination des micropouvoirs, réseau d’appareils dispersés, le pouvoir n’étant pas exclusivement localisé dans l’appareil d’État, le pouvoir dans son exercice allant beaucoup plus loin, passant par des canaux plus fins et il est aussi « beaucoup plus ambigu, car chacun est au fond, titulaire d’un certain pouvoir », ce que Elisée Reclus avait défini comme la hiérarchie des pouvoirs qui s’exerce et ruisselle du plus dominant jusqu’aux plus dominés et Lacoste de citer alors la conclusion de Surveiller et Punir dans laquelle Foucault parle de la « géopolitique imaginaire » de la ville carcérale.

Pour le dire franchement, je ne suis pas certaine que tant Lacoste que Foucault aient eu alors une idée précise de ce qu’ils mettaient derrière le terme de géopolitique.

Puis, par analogie avec les exemples du savoir psychiatrique qui portait en lui la clôture de l’asile, du savoir disciplinaire qui portait en lui le modèle de la prison, de la médecine de Bichat, porteuse de l’enceinte de l’hôpital et de l’économie politique porteuse de l’enceinte de l’usine, Lacoste se demande, autant comme une boutade qu’à titre d’hypothèse, si le savoir géographique ne porte pas en lui le cercle de la frontière qu’elle soit nationale, départementale, cantonale : « aux figures d’enfermement du fou, du délinquant, du malade, du prolétaire, ne faut-il pas ajouter celle du citoyen-soldat ? L’espace de l’enfermement serait alors infiniment plus vaste et moins étanche. »

« C’est fort séduisant, dit alors Foucault », ajoutant : « et selon vous, ce serait l’homme des nationalités ? Car ce discours géographique qui justifie les frontières, c’est le discours du nationalisme. »

Puis l’échange s’oriente sur les trois techniques distinguées par Foucault, la mesure chez les Grecs, l’enquête au Moyen-Âge, l’examen au XVIIIe siècle et comment ces trois techniques se sont influencées les unes les autres, et surtout, comment enquête et examen se sont croisés, ont interféré, les sciences de la nature et les sciences de l’homme ont donc entrecroisé leurs concepts, leurs méthodes, leurs résultats pour en arriver à cette conclusion de Foucault : « Je crois que dans la géographie, on aurait un bel exemple d’une discipline qui utilise systématiquement enquête, mesure et examen ».

Ils se rejoignent sur l’importance des informations collectées par les voyageurs, les marchands, les explorateurs, les géographes, les stratèges, véritables agents de renseignement au service des appareils de pouvoir.

Lacoste à la fin de l’entretien revient sur l’absence de polémique en géographie qu’il impute à la faible influence de Marx sur les géographes, affirmant qu’il n’y a pas de géographie marxiste, car les géographes qui se réclament du marxisme bifurquent en fait vers l’économie ou la sociologie et privilégient les échelles planétaire et moyenne. En privilégiant le facteur temps dans les écrits économiques, comme Le Capital, la spatialisation a sans doute été négligée. Tous deux s’accordent à dire qu’il y a pourtant des pans entiers de l’œuvre de Marx qui dénotent une sensibilité spatiale.

Pour clore ce témoignage, je citerai la fin de cet échange, dans laquelle Michel Foucault dit tout le profit qu’il a tiré de cet échange avec Yves Lacoste : « J’ai bien aimé cet entretien avec vous, parce que j’ai changé d’avis entre le début et la fin. Il est vrai qu’au début je croyais que vous revendiquiez la place de la géographie comme les professeurs qui protestent quand on leur propose une réforme de l’enseignement : « Vous avez diminué l’horaire de sciences naturelles ou de la musique… » Alors je me suis dit : « Ils sont gentils de vouloir qu’on leur fasse leur archéologie, mais après tout, qu’ils la fassent eux-mêmes. » Je n’avais pas du tout perçu le sens de votre objection. Je me rends compte que les problèmes que vous posez à propos de la géographie sont essentiels pour moi. Entre un certain nombre de choses que j’ai mises en rapport, il y avait la géographie, qui était le support, la condition de possibilité du passage de l’un à l’autre. J’ai laissé des choses en suspens ou j’ai fait des rapports arbitraires. 

Plus je vais, plus il me semble que la formation des discours et la généalogie du savoir ont à être analysées à partir non des types de conscience, des modalités de perception ou des formes d’idéologies, mais des tactiques et stratégies de pouvoir. Tactiques et stratégies qui se déploient à travers des implantations, des distributions, des découpages, des contrôles de territoires, des organisations de domaines qui pourraient bien constituer une sorte de géopolitique, par où mes préoccupations rejoindraient vos méthodes. Il y a un thème que je voudrais étudier dans les années qui viennent : l’armée comme matrice d’organisation et de savoir — la nécessité d’étudier la forteresse, la « campagne », le « mouvement », la colonie, le territoire. La géographie doit bien être au cœur de ce dont je m’occupe ».

Foucault dit bien la géographie et non la géopolitique, il est utile de s’en souvenir quand on raisonne sur une situation géopolitique.

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17.10.2026 à 07:28

Portraits de la génération sacrifiée du Donbass

Louis Puel

Quand la photographie garde trace d’une jeunesse traversée par la guerre

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Texte intégral (5648 mots)

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En Occident, l’invasion russe de 2022 a eu un effet que ni Maïdan, ni la guerre du Donbass n’avaient suffi à produire : faire connaître l’Ukraine et la placer au centre de l’attention internationale. À cette date, les régions de l’Est du pays sortaient pourtant de huit ans d’un conflit de basse intensité qui a bouleversé l’existence de ses habitants, à commencer par ceux des territoires occupés.

Depuis février 2016, la photojournaliste Marion Péhée travaille sur les conséquences de ce conflit sur les populations civiles à travers un angle inédit : la trajectoire d’un groupe d’adolescents de Chtchastia suivis pendant dix ans de part et d’autre des frontières politiques, sociales et culturelles. Depuis l’occupation de cette ville du Donbass par l’armée russe, la bande autrefois soudée s’est dispersée entre l’Ukraine, les territoires occupés, la Russie et l’étranger  : certains sont devenus soldats dans l’armée ukrainienne, d’autres dans l’armée russe ; plusieurs ont trouvé la mort.

Après avoir reçu le prix de l’Union des Photographes Professionnels en 2022 et été nominée la même année pour le prix « Courage in Journalism » de The Economist, ce travail sur le Donbass a valu à Marion Péhée de remporter la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste en 2025. Nous revenons avec elle sur les drames et les paradoxes de cette génération façonnée par la guerre.

Comment vous est venue, à l’origine, l’idée de ce premier projet en terre ukrainiennne ? S’inscrivait-elle dans une recherche ou un questionnement plus large ?

Marion PéhéeMon arrivée à Chtchastia en avril 2016 s’est faite un peu par hasard. Il se trouve que j’étais en Ukraine pour rendre visite à une amie qui travaillait à l’Institut français de Kiev. Et c’est dans ce cadre que j’ai commencé à m’intéresser à une organisation, l’association Vostok SOS, qui venait en aide aux déplacés internes. Ses membres réalisaient des missions dans le Donbass et m’ont proposé de les accompagner. C’est un souci de logistique sur la route qui nous a contraints à nous arrêter dans l’oblast de Louhansk, précisément à Chtchastia – une ville dont le nom signifie ironiquement « bonheur » en ukrainien et en russe. 

On m’a déposée chez un professeur d’histoire, qui enseignait justement au lycée de la ville, un endroit dans lequel j’allais bientôt passer de longues heures dans le cadre de mes entretiens. En discutant avec moi, il a rapidement évoqué des jeunes de la ville qui s’étaient engagés dans un bataillon de volontaires deux ans plus tôt, alors qu’ils n’avaient que quatorze ans. Cette histoire m’a semblé incroyable, j’ai aussitôt voulu en savoir davantage. Peu à peu, l’idée de raconter leur histoire à travers la photographie s’est imposée à moi. Toutefois, je crois avoir débuté assez maladroitement. À l’époque, je sortais d’un master de photographie et d’art contemporain et travaillais au musée Jacquemart-André. Je n’avais donc aucun rapport avec le photojournalisme. J’étais arrivée sur le terrain sans projet déterminé, et encore moins avec l’idée d’y travailler pendant les dix prochaines années de ma vie.

Dans le cadre de cette entrée sur le terrain improvisée, comment se sont opérées vos premières rencontres avec les jeunes ? 

Finalement, je suis restée plus longtemps que prévu, hébergée par le professeur d’histoire en question. Il m’a raconté l’histoire de la ville, mais aussi sa propre arrestation par les séparatistes pro-russes en 2014, avec un passage en prison durant plusieurs mois. Il m’a également parlé de ses deux filles qui prêtaient main-forte dans l’armée, en tant que volontaires dans le bataillon Aidar. Sur le coup, je ne saisissais pas exactement ce qui les avait amenées à s’engager. 

Plus tard, des jeunes de Chtchastia m’ont expliqué que l’armée était très présente dans cette ville qui avait fait l’objet d’intenses combats en 2014. À leurs yeux, il y avait quelque chose d’excitant, et même de « cool », à fréquenter les militaires, à se montrer à leurs côtés. Ces adolescents n’étaient guère mus par des sentiments patriotiques. Pour eux, l’essentiel était surtout de se donner un statut, en « traînant » avec les figures les plus populaires de la ville. L’un d’eux se vantait même d’être monté sur un char lorsqu’il était âgé de quatorze ans et d’avoir reçu des bonbons ainsi que des douilles vides. 

Intriguée par ces rencontres et ces découvertes, j’ai décidé de revenir plus longuement à Chtchastia quelques mois plus tard, au milieu de l’été, pour tâcher de mieux comprendre les dynamiques locales. Que signifiait le fait d’avoir quinze ou vingt ans dans cette ville  ? Quelle vie y menait-on, quels désirs d’avenir pouvait-on s’autoriser ?

Kharkiv, Ukraine, mars 2026

Sveta marche dans les rues de Kharkiv. Derrière elle, se dresse le bâtiment de l’administration régionale, situé sur la place de la Liberté et lourdement bombardé en mars 2022. Toutes les fenêtres ont été soufflées et les plafonds gravement endommagés, voire entièrement détruits par endroit. « En 2014, j’avais 13 ans, j’ai commencé à comprendre qu’il se passait quelque chose quand l’armée ukrainienne est arrivée dans la ville pour libérer Chtchastia. Les bombardements étaient très intenses, le bruit était tellement surprenant pour moi, j’ai eu très peur. Je me souviens de deux frappes : la première, j’ai saigné du nez de peur ; et la seconde, j’étais sous des couvertures, les vitres ont explosé. Et le lendemain, l’armée ukrainienne est rentrée dans la ville. »

Sveta vit seule à Kharkiv et cumule deux emplois : elle travaille comme vendeuse dans une bijouterie et gère une boutique en ligne d’électronique. Elle a fait ses études supérieures pour être assistante sociale à Kharkiv. « Je me sens bien ici, je suis tranquille. J’aime énormément cette ville : elle est agréable et propre, les gens sont super, il n’y a pas de discrimination et il y a beaucoup de déplacés internes ».

Je ne parlais ni russe, ni ukrainien. Les adolescents de la ville ne parlaient eux-mêmes ni anglais, ni français. Par un nouveau hasard, j’ai été aidée par l’un d’eux, sorti de nulle part, qui parlait espagnol. Je bricolais comme je le pouvais. J’errais dans la ville en lançant des regards et des sourires à tous les jeunes pour tâcher de créer du lien. Valya a été l’une des premières à s’amuser de ma présence. Elle m’a embarquée dans son groupe d’amis où j’ai fait la rencontre de Vova, puis d’une série d’autres jeunes. Ils ne comprenaient pas bien ce qui m’avait amenée à Chtchastia – et j’avais moi-même du mal à le formuler –, mais ils prenaient plaisir à se faire photographier. C’est ainsi que j’ai réalisé plusieurs voyages en 2016 et 2017, pour revenir périodiquement leur rendre visite.

Comment percevaient-ils les enjeux brûlants du moment, les questions liées à la défense du territoire et au contrôle économique et politique de la région ? 

Difficile à dire  : ils n’évoquaient ni Maïdan, ni la Crimée. Ils avaient alors entre 16 et 18 ans. Toutes ces questions n’étaient pas immédiatement présentes pour eux. Beaucoup me disaient même qu’ils se sentaient davantage « à côté de la guerre » qu’au milieu de celle-ci. Il y avait presque quelque chose de ludique dans tous ces événements : une jeune fille m’a raconté que les jeunes de la ville s’amusaient à crier tantôt « Gloire à l’Ukraine », tantôt « Gloire aux séparatistes ». L’un d’eux a même essayé d’arracher un drapeau de l’Ukraine. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Valya, Vova, Sergueï, Dasha, Kostia et Nina (de gauche à droite) discutent sur un banc. Après l’invasion à grande échelle, les jeunes de Chtchastia se souviennent : « Aucun d’entre nous n’avait vraiment de parents, aucun n’avait d’argent. On était avec les grands-parents, qui ne voulaient pas quitter leur maison et n’avaient nulle part où aller. Eux survivaient dans la peur. Nous on vivait ! […] On jouait à choisir son camp ! On buvait en criant “Gloire à l’Ukraine”, “Gloire aux séparatistes”, et on riait. L’un d’entre nous a voulu arracher le drapeau ukrainien et hisser le drapeau de Louhansk en plein jour. C’étaient des jeux que l’on croyait sans conséquences. »

En somme, ils s’amusaient, faisaient les quatre cents coups, sans percevoir tout à fait la portée de la guerre à leurs portes. En 2014, certains écoutaient des chansons qui glorifiaient la Novorossija, les Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk. Pour eux, c’était tout simplement les tubes du moment. Tout cela leur semblait très loin ; ils vivaient ce quotidien de manière légère, comme une sorte de jeu sans conséquences, à la manière de n’importe quelle personne de leur âge en Europe de l’Ouest – à cela près qu’ils étaient en Ukraine. Depuis, les choses ont bien changé, cette insouciance a disparu. À l’époque, certains jeunes avaient été payés une poignée de hryvnia par les séparatistes pour désamorcer des pièges posés par l’armée ukrainienne  ; aujourd’hui, l’un d’entre eux sert dans cette même armée. Il faut dire que beaucoup de ces adolescents étaient livrés à eux-mêmes, parfois sans parents, souvent déscolarisés.

Existait-il, à l’inverse, un encadrement institutionnel qui les rattachait plus étroitement à l’Ukraine ?

Tout ce qui précède ne retire rien à leur attachement au territoire. La plupart manifestaient leur intention de rester dans cette ville, qui n’offrait pourtant pas de réelles perspectives. Vivre à Chtchastia, cela signifiait, soit travailler à la centrale électrique, soit entrer dans l’armée. J’avais le sentiment que certains habitaient la ville un peu comme un devoir, du fait de la présence russe à quelques kilomètres de distance. Il y avait donc une forme d’ambiguïté, qui se retrouvait aussi dans leurs tatouages aux armoiries de l’Ukraine ou dans leurs bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien. Si la politisation ne ressortait pas clairement, puisqu’elle se mâtinait de jeux et d’insouciance, elle transparaissait tout de même dans certains signaux. 

En passant du temps dans leur lycée, j’ai découvert un cours intitulé « Défense de la Mère Patrie », qui consistait essentiellement à monter et démonter des kalachnikovs le plus vite possible. Sur les murs du lycée, on trouvait aussi des affiches avec le visage de Poutine au milieu d’une cible. Mais, à nouveau, il y avait un décalage entre le discours qu’on attendait d’eux et leur rapport personnel à toutes ces réalités. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, novembre 2016

Portrait de Viktor dans sa chambre d’internat du lycée Taras Chevtchenko. À l’époque, cet élève souhaitait quitter la ville pour aller vivre à Kharkiv. Aujourd’hui marié, il vit à Odessa où il reste cloîtré chez lui, craignant d’être recruté par l’armée ukrainienne. « C’est difficile d’être un homme de 26 ans aujourd’hui en Ukraine ».

Dix ans plus tard, qu’est-ce qui vous a amené à reprendre cette enquête ? Dans quelles conditions s’est fait ce retour sur le terrain ? 

La situation n’avait plus rien à voir. Naturellement, je ne pouvais plus me rendre à Chtchastia, désormais occupée par l’armée russe. Les enjeux de sécurité étaient sans commune mesure. Il faut dire qu’en 2016-2017, j’étais, moi aussi, habitée par une forme d’insouciance. Aujourd’hui, au-delà même de l’intégrité physique dans un pays en guerre, la diffusion de mes photos d’archives, celles d’avant 2022, est devenue une source de risque pour certains jeunes qui résident encore dans les territoires occupés ou qui y ont de la famille et des amis. Il m’est devenu impossible de raconter certaines histoires, de montrer certaines personnes. Jusqu’à l’invasion à grande échelle, les choses étaient beaucoup plus fluides.

Plus largement, lorsque j’ai rouvert ce dossier il y a plus de quatre ans, début 2022, mon travail a d’emblée pris la forme d’une véritable enquête. Sur ce terrain que j’avais inauguré de manière assez improvisée, il fallait cette fois-ci que je procède avec méthode pour retrouver la trace de mes contacts. Le point de départ a été une jeune fille, à l’époque la seule à figurer parmi mes contacts Instagram. Elle m’a appris que son amie Valya avait été arrêtée par l’armée russe. Les soldats étaient arrivés à Chtchastia avec des listes d’activistes et d’anciens militaires de la ville. Valya, qui avait fait partie de l’armée ukrainienne, avait été arrêtée dans les premières heures de l’invasion. J’ai su par la suite qu’elle avait passé dix jours en prison avant d’être relâchée, mais que sa libération avait été suivie d’une série de nouvelles arrestations. J’ai commencé à regrouper des contacts grâce à cette personne, puis sur les réseaux sociaux, par téléphone, pendant des mois et des mois, jusqu’à ce que ma recherche se retrouve dans une impasse. Tous mes contacts m’avaient livré les informations dont ils disposaient, je faisais du surplace. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec une personne spécialisée dans l’OSINT, qui m’a aidée à collecter de nombreux renseignements précieux. Bientôt, j’ai appris que Valya avait été tuée par l’armée russe. On avait retrouvé son corps torturé dans une forêt de Chtchastia. C’est aussi ce qui a motivé mon travail : la volonté de savoir, de documenter ces crimes de guerre, mais aussi de transmettre l’histoire et la mémoire de celles et ceux que j’ai photographiés.

Ukraine, mai 2026

Une photo de Valya faite prisonnière sur un groupe Telegram intitulé : « Tu reconnais les Ukrainiens à leur coiffure ». Ce groupe de discussion diffuse quotidiennement des images de soldats ukrainiens faits prisonniers, accompagnées de contenus à caractère humiliant. La légende de la photo indique : « Il est réjouissant de constater que ce ne sont pas seulement les militaires ukrainiens masculins qui ont fait le choix conscient de se rendre, mais aussi les femmes. La question reste ouverte : pourquoi sont-elles allées là-bas ? Néanmoins, certaines d’entre elles déposent les armes à temps et lèvent les mains. L’instinct de vie l’emporte sur l’instinct de mort. N°1748 Valentina Konstantinovna Davronova, 22 ans. »

Après dix jours de captivité, Valya est relâchée mais fréquemment contrôlée. Elle fréquente de temps en temps les soldats de Chtchastia. C’est ainsi qu’elle passe la soirée du 13 janvier 2023 avec eux au café Raduga (arc-en-ciel, en russe). Cette nuit-là, elle disparaît. Le 22 février 2023, sa mère reçoit un appel d’un enquêteur de la fédération de Russie qui lui annonce que Valya a été retrouvée dans la forêt. « Il m’a dit de faire sa reconnaissance par photo sinon je n’allais pas y survivre. Elle avait le corps déchiqueté au couteau et la tête explosée par une grenade. Elle était seulement en culotte. »

Le 7 mars 2025, le tribunal militaire de Rostov reconnaît deux hommes coupables de son meurtre et les condamne à 12 et 18 ans de prison. Ils ont fait appel. L’enquête a établi qu’au moins neuf autres militaires avaient entendu et vu Valya se faire torturer, sans intervenir.

Quelles trajectoires avaient suivi les autres jeunes que vous aviez rencontrés quelques années plus tôt ? 

J’ai d’abord retrouvé Vova, l’un de mes premiers contacts parmi la bande de Valya. Nos retrouvailles ont été particulièrement touchantes. Pour eux, j’étais quelqu’un de familier, mais aussi une personne dépositaire de leurs photographies d’enfance et de jeunesse, donc d’un matériau d’autant plus précieux désormais qu’il n’existe plus rien – ni cette ville, ni cette vie. 

La dernière fois que j’avais photographié Vova, c’était à l’occasion de la fête de ses dix-huit ans avec ses amis. La même année, il s’est engagé dans l’armée ukrainienne, et a passé huit ans dans les tranchées.

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Vova fête ses 18 ans avec ses amis. «  C’était la belle vie, à boire, fumer, faire la fête. La vie libre. Ma belle vie s’est terminée l’année de mes dix-huit ans ». Ce soir-là, ils sont une dizaine d’amis à boire, rire, fumer, s’enlacer, se chercher et s’embrasser. Quinze jours plus tard, Vova s’est engagé dans l’armée, il est parti au combat dans la région de Donetsk après un mois de formation. En 2025, il dit sa frustration d’être mobilisé dans cette région, plutôt que de défendre sa ville et sa région.

 En 2023, après une blessure qui lui a fait perdre deux doigts, il est devenu formateur à Zaporijjia. En le retrouvant en 2022, j’ai bien sûr rencontré quelqu’un de très changé. À l’époque, il était marié et j’ai profité d’une permission pour le prendre en photo avec sa femme, à leur domicile. Le lendemain matin, je l’ai accompagné jusqu’au bus qui le ramenait dans le Donbass. Je ne l’ai revu qu’un an plus tard, à l’hôpital militaire de Dnipro, blessé et détruit – sa femme l’avait quitté entre-temps. Il me disait : « La guerre m’a même pris cela. » Il était très seul, et a tâché de revenir à la vie civile. Mais ce tournant était difficile pour quelqu’un qui avait grandi et qui s’était construit dans les tranchées. Il était devenu incapable de trouver le sommeil dans le silence, après des années passées à s’endormir sous les frappes.

Dnipro, Ukraine, février 2024

Lors d’une consultation avec un médecin pour le changement de son pansement. « Personne ne faisait attention à mon âge. On me lançait : “Tu es du Donbass ? En avant !” »

Vova regarde sa main blessée. Après huit années passées dans l’armée, il se retrouve seul et désorienté à Dnipro. Il a grandi dans les tranchées – une vie de guerre qui, aujourd’hui encore, reste son seul repère. Pour la préserver, pour ne pas l’inquiéter, Vova n’a jamais avoué à sa mère qu’il avait rejoint l’armée – ni qu’il est désormais invalide. « Moins on sait, mieux on dort. Une mère n’a pas envie d’imaginer son fils à la guerre ».

Plus largement, chez ceux que j’ai retrouvés en Ukraine, on peut distinguer deux profils  : ceux qui ont intégré l’armée ukrainienne, comme Vova, et ceux qui craignent d’être mobilisés, vivent terrés chez eux, et passent leurs journées sur Telegram à scruter les mouvements des recruteurs. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait donc d’une réalité dure, très dure. J’ai aussi contacté certaines personnes dans les territoires occupés, notamment à Chtchastia. Pour ces derniers, la communication était rendue particulièrement difficile par les blocages numériques : même Telegram était coupé. Lors de nos premières rencontres, les choses étaient beaucoup moins cloisonnées. Désormais, tous sont très prudents sur les informations qu’ils me transmettent. Certaines personnes m’ont littéralement raccroché au nez parce que je touchais à des questions sensibles : je pouvais moi-même représenter un danger pour elles. 

Malgré tout, certains osent aujourd’hui encore s’exprimer, dire à quel point la vie est devenue compliquée, combien la liberté dont ils jouissaient en Ukraine leur manque, à commencer par la liberté d’expression, depuis qu’ils vivent dans ce climat de peur. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Tatouage des armoiries de l’Ukraine dans le cou, bracelet aux couleurs du drapeau ukrainien, Valya se baigne avec ses amis dans un étang. La jeune fille souhaitait rester vivre dans sa ville, elle a été assassinée par l’armée russe en janvier 2023. Sa mère Tetyana qui vit toujours à Chtchastia raconte : « Lorsque l’on vit très modestement, il faut entretenir de bonnes relations avec ceux qui vous dirigent. J’ai eu de bonnes relations avec les Russes, puis de bonnes relations avec l’armée ukrainienne qui a repris Chtchastia, et enfin de bonnes relations avec les Russes qui sont revenus en 2022. »

Une amie de Valya raconte : « Il n y a plus de liberté d’expression là-bas, ça me paraît être un des motifs pour lequel Valya a été tuée, elle ne tenait pas sa langue dans sa poche, elle pouvait dire les choses franchement et elle a sans doute dit des choses qu’il ne fallait pas. »

J’ai également retrouvé quelques personnes qui vivent maintenant en Russie, par exemple une jeune fille dont le petit ami originaire de Donetsk, a trouvé du travail là-bas. Elle a décidé de le suivre, mais elle-même ne travaille pas ; elle passe son temps chez elle et supporte mal le climat ambiant. Le point commun est que tous reviennent avec nostalgie sur l’époque où je les ai photographiés. Une époque qui, rétrospectivement, à l’aune de tout ce qui est arrivé depuis, leur paraît d’autant plus heureuse – même s’ils habitaient alors à vingt kilomètres de la ligne de front.

Ces trajectoires sont donc plus imbriquées culturellement, voire militairement, qu’on pourrait le penser en observant simplement une ligne de front séparant deux aplats de couleur ? 

L’ambition de ce projet était précisément de montrer la complexité de ces trajectoires, qui peuvent parfois sembler irréelles. 

Il y a une expression que je ne comprenais pas au début de mes recherches : comme je ne parle pas russe, je faisais des traductions automatiques sur mon téléphone, et, à chaque fois, revenait l’expression « changer de chaussures », ce qui signifie « changer radicalement d’opinion ou de comportement ». On dirait en français «  retourner sa veste ». J’ai rapidement compris que beaucoup avaient dû «  changer de chaussures  » pour s’adapter, pour survivre.

Je pense par exemple à un adolescent très pro-ukrainien, Evguéni, qui passait son temps en compagnie des soldats, et portait une petite enseigne aux couleurs de l’Ukraine. Quelqu’un de très fier, qui bénéficiait en même temps d’une sorte d’aura, avec d’autres jeunes gens qui gravitaient en permanence autour de lui. Or, j’ai appris au cours de mes recherches qu’il avait intégré l’armée russe. Je n’en revenais pas que quelqu’un d’aussi patriote puisse être rentré dans l’armée russe. Puis, j’ai eu sa mère au téléphone. Elle ne vivait pas à Chtchastia, mais en Géorgie, elle était persuadée que son fils avait été enrôlé de force dans l’armée russe, qu’il ne l’aurait jamais intégrée délibérément. Pourtant, en poursuivant mes recherches, j’ai trouvé son compte TikTok et découvert des vidéos à la gloire de la Russie, de ses « frères et sœurs d’armes ». Bref, un compte totalement pro-russe. J’ai fini par comprendre que cette mère avait dû elle-même se construire une histoire, parce qu’il lui était trop difficile d’affronter la réalité brute. Lorsque j’ai contacté la petite amie de ce soldat à Chtchastia, elle m’a carrément affirmé qu’ils avaient toujours été Russes, qu’Evguéni était russe, et que rien de tout cela n’était surprenant. C’est ce type de trajectoires non linéaires, qui racontent la guerre de façon inattendue, que j’avais l’intention de raconter.

À l’inverse, certaines attaches culturelles ont été durcies par la guerre. On sait que la question de la langue a acquis une signification particulière depuis que la propagande russe assure vouloir « libérer » les russophones que le « régime de Kiev » aurait privés de leur langue. À ce propos, je me suis longuement entretenue avec un jeune que je suis parvenue à retrouver. Il m’a alors fait le récit suivant  : « J’ai toujours parlé russe à Chtchastia, sans que cela pose le moindre problème. J’avais tout : un travail, une petite amie, ma famille. J’aimais cette ville plus que tout, je parlais russe, et ça n’était pas une question. Un jour, les Russes sont arrivés, et ils m’ont tout pris. Ils sont entrés dans ma maison, et ils m’ont tout pris. Aujourd’hui, je ne peux plus parler russe. C’est devenu impossible pour moi de prononcer un mot dans cette langue. » De fait, beaucoup de jeunes que j’ai rencontrés se sont réapproprié la langue ukrainienne, même sur le tard. Certains préfèrent parler mal ukrainien que parler russe, même si cette maîtrise incomplète leur inspire de la gêne, voire de la honte.

C’est donc la complexité de ces biographies et de ces manières d’être en guerre que je voulais montrer. Au début de l’invasion, mon retour sur le terrain avait été suscité par un sentiment d’alerte : cette guerre me semblait tout simplement inconcevable. Par la suite, le projet s’est précisé. Au-delà des cartes, des chiffres, des décisions politiques et militaires, je voulais raconter ces parcours individuels, ces souvenirs et ces attentes déçues, je voulais montrer l’état du Donbass, l’expérience vécue et le ressenti de ces jeunes, dans toute leur complexité. Proposer une sorte de portrait collectif, en somme. Celui d’une génération sacrifiée.

Bila Tserkva, oblast de Kiev, Ukraine, février 2026

Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, tué en mission à Bakhmout en septembre 2022. Elle vient ici deux à trois fois par semaine, dépose quelques gâteaux sur la sépulture, et allume une cigarette pour lui. « C’est tellement calme ici – c’est le moment où je viens, je m’assoie je pleure un peu. » Serhiy s’engage dans l’armée ukrainienne en 2014, à la suite de la révolution Maïdan, à laquelle il a participé. Au moment de l’invasion à grande échelle, il rejoint une brigade de défense territoriale, et passe plusieurs mois dans sa ville natale de Bila Tserkva. Il est ensuite envoyé dans l’Est du pays, près de Bakhmout, le 14 septembre 2022. Serhiy est tué huit jours plus tard lors d’une frappe d’artillerie, qui coûte également la vie aux sept soldats présents avec lui.

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08.10.2026 à 13:00

La défense européenne face au complexe bureaucratique-industriel national

Louis Puel

Le réarmement du continent bute sur un verrou qui nous empêche de transformer nos dépenses en puissance

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Texte intégral (6509 mots)

Le Grand Continent et le CEPR 2 lancent un nouveau projet : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050.

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Depuis 2020, l’Europe a été affectée à maintes reprises : d’abord par une pandémie qui a fermé les frontières du jour au lendemain, puis par la perturbation des chaînes d’approvisionnement, ensuite par une crise énergétique qui a mis en évidence le coût de la dépendance stratégique, et enfin par le retour de la guerre sur le continent. 

Ces vulnérabilités se manifestent désormais dans un contexte international qui est ouvertement hostile. Les nouvelles relations internationales se caractérisent par l’affirmation de puissances oligarchiques, autoritaires et illibérales, constituées autour des orbites américaine, chinoise et russe, et qui convergent dans l’attaque contre ce que l’Union incarne 3. Celle-ci subit, en dehors de la menace russe, une stratégie américaine qui consiste aujourd’hui tantôt à remettre en cause l’OTAN, tantôt à s’en servir comme d’un levier dans une forme de chantage sécuritaire. Récemment, les États-Unis ont ainsi érigé en critère la « loyauté idéologique » des membres de l’OTAN envers les politiques de Trump, dans le cadre de la réévaluation en cours du dispositif des troupes américaines stationnées en Europe. En réalité, il ne s’agit pas simplement d’un « test de loyauté », mais de ce qu’il convient d’appeler un « test de souveraineté ». La situation critique de vulnérabilité et d’isolement dans laquelle se trouve l’Union amène cependant une clarification des objectifs, qui s’observe dans le langage, avec une convergence du discours des élites : le terme « indépendance » a récemment été utilisé par des personnalités aussi différentes que le chancelier allemand Friedrich Merz et la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde. C’est dans le domaine de la défense que ce glissement s’opère le plus concrètement. 

Ainsi, depuis 2022, les États européens ont augmenté leurs dépenses militaires de plus de 45 %, l’industrie de la défense a fortement accru ses capacités de production, et l’Union s’est vue conférer un rôle de « facilitateur stratégique ». La Commission européenne a créé plusieurs instruments budgétaires — ASAP, EDIRPA, SAFE, EDIP, AGILE — pour soutenir les acquisitions et l’industrie de défense. Les chefs d’État et de gouvernement sont parvenus, malgré leurs différences politiques, à maintenir une unité au sein du Conseil, à travers leur soutien à l’Ukraine et les sanctions imposées à la Russie.

Mais le verrou bureaucratico-industriel national freine et affaiblit cet agenda. Une décision politique peut être prise au niveau européen, mais elle doit ensuite être traduite en budgets nationaux, en procédures administratives, en contrats d’armement, en choix industriels, et c’est à ce moment-là que les réflexes nationaux ressurgissent. Cette situation tient à un paradoxe : l’agenda politique du réarmement européen et les moyens mobilisés pour répondre aux questions géoéconomiques actuelles s’inscrivent dans un temps de guerre, mais leur mise en œuvre à l’échelle nationale n’a pas été adaptée et continue de fonctionner selon des pratiques largement héritées du temps de paix. Or, c’est bien de la mise en œuvre de cet agenda que dépend l’avenir stratégique du continent. Si les acteurs politiques ne parviennent pas à faire sauter ce verrou administratif national, il est peu probable que les États européens parviennent à « être prêts » dès 2030, c’est-à-dire à disposer de capacités militaro-industrielles suffisantes pour dissuader la Russie d’agir.

L’ « archipélisation » politique et industrielle du réarmement européen

La guerre en Ukraine a transformé les priorités stratégiques des États européens : elle a européanisé la menace russe et fait basculer l’investissement budgétaire — donc politique — vers la défense. Mais l’ampleur des évolutions en matière d’agenda, de décisions et d’instruments ne s’est pas accompagnée d’un changement équivalent dans leur mise en œuvre à l’échelle nationale. Trois caractéristiques institutionnelles pré-2022 continuent de structurer le réarmement de l’Europe.

Une dépendance transatlantique persistante

Malgré l’objectif de renforcer le rôle stratégique de l’Europe au sein de l’Alliance atlantique, près d’un euro sur deux consacré aux acquisitions de défense bénéficie encore à des fournisseurs extra-européens, dont environ un tiers sont américains 4.

Dans les faits, pour de nombreux États, la garantie de sécurité offerte par l’OTAN continue de se traduire par un accès aux capacités et aux équipements américains, qu’il s’agisse de systèmes de haute intensité ou de fonctions de soutien critiques. Cette dépendance transatlantique a été renforcée par l’initiative PURL (liste des besoins priorisés de l’Ukraine) conclue entre l’OTAN et les États-Unis en juillet 2025 5.

Cette situation crée une tension structurelle : l’Europe cherche à affirmer sa crédibilité stratégique vis-à-vis des États-Unis, tout en externalisant une part significative de son effort de défense auprès de l’industrie de défense américaine.

La prééminence des logiques nationales

Le réarmement — entendu ici comme l’augmentation des budgets de défense — reste largement conduit à l’échelle nationale, selon des priorités domestiques encore faiblement coordonnées.

On assiste ainsi à un réarmement des États européens en Europe, mais en partie au détriment de la coopération européenne, en somme à un « réarmement des États contre l’Europe » 6. Cela se traduit par une intensification de la concurrence entre industries nationales, une duplication des programmes et des lacunes persistantes en matière d’interopérabilité. Les exemples ne manquent pas, y compris ces derniers mois, après plus de quatre ans de guerre à grande échelle. Les divergences industrielles entre Dassault Aviation et Airbus sur le segment avion du programme d’armement SCAF sont préoccupantes. En outre, le programme d’Eurodrone n’est pas parvenu à l’étape où il serait possible d’affirmer qu’il est too big to fail. De plus, l’Allemagne a annoncé, en mars 2026, son retrait du projet européen de réseau de satellites Iris².

Ces dynamiques sont renforcées par une tendance structurelle à privilégier les retours industriels nationaux au détriment de l’efficacité collective, qui pourrait encore s’accentuer dans un contexte politique plus fragmenté, avec la tenue d’élections en Espagne, en France, en Italie et en Pologne d’ici fin 2027.

Une coopération européenne structurellement limitée

Dans ce contexte, l’échelle européenne demeure secondaire en pratique 7. Moins de 20 % des équipements de défense en Europe sont acquis dans le cadre de coopérations entre États, une proportion qui n’a pas significativement évolué depuis le début de la guerre en Ukraine. Ainsi, alors que la coopération est largement reconnue comme nécessaire pour atteindre des objectifs tels que la préparation opérationnelle, la crédibilité stratégique ou une plus grande autonomie, elle reste marginale.

Pris ensemble, ces éléments conduisent à un constat clair : l’Europe dispose d’une base industrielle de défense en croissance, mais elle n’est pas encore organisée pour produire une efficacité collective à l’échelle requise. 

Cette situation peut être analysée comme une forme d’« archipélisation » du réarmement en Europe : un ensemble d’acteurs partageant des intérêts et des objectifs communs, mais évoluant de manière largement autonome, sans coordination suffisante pour produire des effets collectifs à l’échelle requise. Il ne s’agit donc pas seulement d’accroître les capacités, mais de recréer des formes d’interdépendance organisées entre ces différents pôles nationaux.

Dès lors, la question clef tient à l’exécution : pourquoi l’échelon national continue-t-il de l’emporter, alors même que l’intérêt collectif commande l’inverse ?

L’interventionnisme politique européen bloqué par le verrou bureaucratico-industriel national

Au niveau des mécanismes budgétaires, de marché, administratifs et humains, c’est à chaque fois le mauvais échelon qui l’emporte.

Le budget reste national

Le premier mécanisme est budgétaire et agit comme un frein plutôt que comme une incitation à la coopération : sans correction, les dépenses de défense sont susceptibles de rester organisées à l’échelle nationale plutôt que de manière collective, avec toute l’inefficacité stratégique, opérationnelle et économique que cela implique 8. À mesure que les budgets nationaux de défense augmentent, chaque État se persuade davantage qu’il peut agir, acquérir et produire seul, et qu’il peut améliorer sa position en affaiblissant les autres plutôt qu’en les renforçant : une logique à somme nulle dans laquelle la hausse des dépenses nationales évince, plutôt qu’elle n’encourage, la coordination européenne.

Or, même le budget de défense de l’Allemagne, qui dépasse désormais 100 milliards d’euros par an, ne suffit pas à lui seul à soutenir une production et des acquisitions couvrant l’ensemble du spectre de l’armement, un constat que la littérature établit explicitement 9. On peut résumer cette conséquence dans la formule suivante : dépenser plus est nécessaire mais non suffisant ; dépenser mieux et ensemble constitue la condition déterminante.

Le chancelier Friedrich Merz sur la base aérienne de la Lapland Air Wing avec Andris Kulbergs et Nicusor Dan le 14 septembre 2026, à Rovaniemi, en Finlande.

La logique économique sous-jacente est claire : le coût de l’autarcie stratégique ne se limite pas au développement et à la production, mais se répète à chaque étape ultérieure — l’acquisition, le déploiement opérationnel (où les pertes d’interopérabilité sont les plus élevées, une leçon apprise par l’Europe à ses dépens dès le Conseil supérieur de guerre interallié de 1917 10), et le maintien en condition sur toute la durée de vie des équipements —, ce qui signifie que les pertes d’efficacité liées à la fragmentation nationale des acquisitions s’accumulent au lieu de se résorber avec le temps. Cette même fragmentation entraîne un coût macroéconomique qu’une comptabilité purement militaire ignore : des dépenses dispersées entre de petits programmes nationaux non coordonnés génèrent un multiplicateur budgétaire plus faible, et un effet correspondant plus faible sur la productivité et la croissance potentielle, que le même euro dépensé au travers de programmes européens intégrés. Cette fragmentation restreint en outre la marge de manœuvre budgétaire disponible pour soutenir l’effort de réarmement dans la durée. 

Le marché reste fragmenté

Le deuxième mécanisme est une défaillance de marché que la politique européenne a diagnostiquée sans la corriger. Le marché européen de la défense fonctionne de plus en plus, dans les faits, comme « un marché de guerre » dont les logiques d’auto-renforcement poussent vers l’échelle nationale plutôt qu’européenne 11, alors même que les réseaux de production deviennent plus authentiquement transnationaux au niveau des composants et des chaînes d’approvisionnement 12. L’ambition affichée par l’Union d’une « préférence européenne » dans les acquisitions de défense est structurellement incompatible avec la persistance de marchés nationaux fragmentés : sans défragmentation pas de masse critique ; sans masse critique, les entreprises restent dépendantes des marchés étrangères et sous-investies sur leur propre marché — une trajectoire que le virage géopolitique plus large de la politique industrielle européenne n’est, à ce jour, pas parvenu à inverser 13.

Les grands industriels n’ont qu’un intérêt limité à se consolider volontairement, la fragmentation nationale protégeant actuellement les rentes des acteurs en place. Le parallèle historique pertinent n’est pas européen mais américain : la consolidation du socle industriel de défense dans les années 1990 (la « Dernière Cène ») a été imposée par le gouvernement fédéral, non initiée par l’industrie. Une politique industrielle de défense européenne crédible suppose donc une capacité publique à imposer une consolidation — un rôle que les États européens ont déjà exercé avec succès dans l’aéronautique civile, à travers Airbus.

Les administrations restent déconnectées

Le troisième mécanisme est un déficit de confiance interétatique que la pratique administrative reproduit activement. Le président Macron a eu raison de diagnostiquer le besoin, pour l’Europe, d’une « intimité stratégique » comme fondement d’une culture stratégique commune — mais les instruments permettant de la construire ont fait défaut 14. L’erreur à éviter est de supposer que la mise en œuvre suivra mécaniquement l’accord politique : les administrations nationales conservent une large marge d’appréciation et peuvent s’approprier le processus décisionnel, si bien que les négociations sont vécues comme un jeu à somme nulle — « on a toujours le sentiment d’être perdants », disent souvent les représentants des États membres — précisément parce que les repères et les pratiques administratives restent nationaux 15. 

Ce n’est pas une affirmation abstraite. Le bilan diplomatique français depuis 2019 en fournit des illustrations concrètes : l’OTAN dite « en état de mort cérébrale » ; les mises en garde contre « l’humiliation de la Russie » ; un appel à une « Europe unie » lancé en novembre 2024, en français uniquement, sans mentionner ni la Pologne, ni l’Italie, ni l’Union, ni l’OTAN. Le même réflexe national se retrouve dans la formation des élites : les dirigeants industriels français sont formés très majoritairement à Polytechnique, à Sciences Po et à l’INSP, leurs homologues britanniques à Oxford et Cambridge ; seuls 5 % d’une classe d’âge européenne effectuent un séjour Erasmus.

Les intérêts restent divergents

Le quatrième mécanisme n’est pas institutionnel mais humain : c’est une affaire d’intérêts. Il explique pourquoi les trois précédents persistent malgré des discours qui, eux, convergent. Trois types d’acteurs s’affrontent 16 17. Les « gardiens de la souveraineté » — dirigeants politiques, élites militaires, industriels en place — ont tout intérêt à protéger les bases industrielles nationales, quelle que soit la logique économique. Les « clients de l’hégémon » parient que la loyauté affichée à Washington reste, pour leur sécurité, le choix le plus sûr. Seuls les « promoteurs de l’Europe », disséminés dans les administrations, la diplomatie et l’industrie, ont intérêt au changement que ce texte recommande.

L’enjeu dépasse l’économie : une Union dont l’ambition fondatrice était de rendre la guerre entre ses membres « matériellement impossible » 18 ne peut rester indifférente à un réarmement qui demeure national et non intégré — donc réversible, si des coalitions nationalistes gagnaient du terrain dans un ou plusieurs États membres.

Cinq leviers pour faire sauter le verrou

Cinq leviers, mobilisables dès aujourd’hui, permettent d’agir précisément aux points où les quatre mécanismes qui précèdent produisent leurs effets — le budget, le marché, les administrations, les coalitions d’intérêts.

Les cinq recommandations qui suivent s’organisent autour d’un principe unique. Parce que ce verrou opère avant tout au niveau des administrations nationales et des cycles budgétaires nationaux, plutôt qu’à celui de l’architecture institutionnelle de l’Union, les interventions les plus efficaces sont celles qui rendent l’échelon européen payant pour les États et les entreprises qui, aujourd’hui, se replient par défaut sur le niveau national — plutôt que celles qui créent avant tout de nouveaux organismes européens. Deux sont budgétaires, une est politique, une est administrative, et une est industrielle. Chacune est réalisable dans le cadre de l’actuel cycle de négociation du cadre financier pluriannuel (CFP, 2028-2034), que nous considérons comme le test de crédibilité politique le plus déterminant à court terme. Ensemble, elles combinent la logique de la « carotte et du bâton » qui structure de plus en plus la posture géoéconomique de l’Union 19 : des mesures qui rendent la coopération plus attractive, et des mesures qui rendent la fragmentation persistante plus visible et plus coûteuse.

R1 — Plus d’argent européen : faire du CFP le test de crédibilité budgétaire

La proposition de la Commission de juillet 2025 alloue 131 milliards d’euros au portefeuille défense et espace, dont environ 60 à 70 milliards d’euros spécifiquement fléchés vers la défense — soit un quintuplement par rapport au CFP 2021-2027 20. Cette ambition est déjà sous pression : le chancelier Merz a réagi de façon critique dès les semaines suivant sa publication, et la France et l’Italie, entre autres, devraient faire pression pour des réductions, inquiètes de la tension sur les finances publiques nationales et des fonds susceptibles d’échapper à leurs propres industries de défense. Le problème n’est pas que l’Union manque d’instruments pertinents pour la défense — l’EDIP, le FED et AGILE sont raisonnablement bien conçus —, mais que chacun demeure sous-financé au regard de son mandat : le budget du FED a été réduit de 13 à 8 milliards d’euros lors de la dernière négociation du CFP, un précédent qui ne devrait pas se répéter.

Ce niveau d’ambition devrait être défendu, a minima, tout au long des négociations du CFP. Il ne s’agit pas simplement de dépenser plus, mais de dépenser européen : des financements partagés, mis en commun, pluriannuels, sur lesquels les entreprises peuvent fonder leur planification de production.

R2 — Acheter européen : flécher les budgets nationaux vers la coopération européenne

L’argent reste très majoritairement national. Les lignes budgétaires de l’Union consacrées à la défense s’élèvent à environ 2 milliards d’euros par an ; la France et l’Allemagne, à elles seules, dépensent plus de 150 milliards d’euros, soit près de 40 % des dépenses militaires totales de l’Union. Le seul budget du programme 146 « Équipement des forces » français dépasse 20 milliards d’euros par an, soit dix fois le budget annuel total de la Commission pour ce secteur. Un objectif d’acquisitions coopératives de 35 %, relevé à 40 % dans le cadre de la Stratégie industrielle européenne de défense, existe depuis 2014 ; le niveau réel n’est passé que de 18 à 24 % entre 2024 et 2025. Une seule mesure est recommandée : flécher une part nettement plus importante des budgets nationaux d’acquisition de défense vers des équipements produits par coopération européenne ou par achats croisés entre États membres. Ce n’est pas une hypothèse d’école — l’achat par la France, en décembre 2025, du GlobalEye de Saab, et celui, par la Suède en mai 2026, des frégates FDI de Naval Group montrent déjà ce que cela représente à grande échelle. Ce levier avait été proposé début 2025 21 et a depuis été repris, sous une forme voisine, par le Haut-Commissariat au Plan. Le « 1 % européen » va ainsi dans la bonne direction, mais reste trop lent pour atteindre l’objectif d’acquisitions coopératives de 2030 ainsi que l’objectif de 5 % de l’OTAN d’ici 2035 22.

R3 — Des rencontres « Arsenal Europe » : institutionnaliser un pilotage politique de haut niveau des programmes phares

Les grands programmes d’armement continuent de s’enliser, non pour des raisons de faisabilité technique 23 mais faute d’une attention politique soutenue. Ce sont les États membres, non l’Union, qui investissent, qui acquièrent, et qui restent en dernier ressort responsables devant leurs citoyens ; c’est leur direction politique, non celle de la Commission, qui doit maintenir ces programmes en mouvement. Le nombre de crises imprévues qui se disputent cette attention ne cessant de croître, cela ne peut être laissé à la seule bonne volonté.

Le basculement d’une approche essentiellement nationale vers une stratégie véritablement commune exige une forte impulsion politique. L’histoire des avancées de l’intégration européenne suggère qu’un petit nombre d’États — en particulier la France et l’Allemagne — doivent d’abord pouvoir s’accorder sur les grandes lignes d’une ambition partagée, tout en laissant aux autres États la possibilité d’en discuter et d’y participer. L’impulsion politique de cette initiative doit venir du plus haut niveau, c’est-à-dire des chefs d’État et de gouvernement.

Friedrich Merz inspecte un avion de chasse F/A-18 Hornet à Rovaniemi en Finlande.

Des rencontres trimestrielles « Arsenal Europe » sont recommandées : un point d’étape politique récurrent sur les négociations des programmes phares, tenu au plus haut niveau que permet le format, avec un plancher ministériel. Les dirigeants politiques doivent traiter les résultats comme relevant de leur propre responsabilité, plutôt que de supposer, comme cela arrive trop souvent, que « l’intendance suivra ». Pour éviter de surcharger les agendas ministériels, ces rencontres pourraient se tenir en marge des Conseils des ministres existants, sous des formats différenciés adaptés aux programmes en négociation — franco-allemand, triangle de Weimar, ou autres selon les besoins.

Parallèlement à ces rencontres ministérielles, un processus de type « Track 1.5 » est recommandé : un petit groupe permanent de personnalités respectées dans l’ensemble des États membres, agissant à titre personnel, mais quasi officiel, conduit par une figure de premier plan, doté de sa propre structure de décision, de moyens administratifs et d’un mandat clair pour éclairer les délibérations ministérielles. Un processus « Track 2 » réunissant chercheurs et think tanks en dehors de tout mandat officiel, devrait se déployer en parallèle pour construire la convergence technique et d’expertise sur laquelle les négociateurs formels pourront ensuite s’appuyer.

R4 — Mettre en œuvre l’intimité stratégique : européaniser les administrations qui exécutent, pas seulement les budgets qui financent

Ce verrou est, au fond, administratif : la volonté politique se négocie au sein du Conseil, mais elle est exécutée — ou diluée — par des fonctionnaires nationaux dont les carrières, la formation et les réflexes professionnels demeurent presque entièrement nationaux. Faire passer l’Europe du « par défaut » au « par dessein » relève moins de la création de nouvelles institutions que du changement du mode opératoire des agents qui font fonctionner celles qui existent déjà. L’« intimité stratégique » doit être construite délibérément, en adaptant les administrations nationales appelées à la porter dans la durée.

Trois mesures sont recommandées. Premièrement, créer nettement plus de postes d’échange entre capitales nationales, concentrés là où se joue la mise en œuvre : les ministères de la Défense et leurs agences d’acquisition — la DGA en France, le BAAINBw en Allemagne — ainsi que les ministères des Affaires étrangères et des Affaires européennes. Deuxièmement, européaniser les filières de formation les plus prestigieuses du continent, en augmentant le nombre de places réservées à d’autres Européens dans des institutions comme l’Institut des hautes études de défense nationale en France. Troisièmement, mettre en commun des fonctions, puis à terme des services, en suivant le même chemin d’intégration progressive qui a permis de bâtir l’unique champion industriel européen incontesté : Airbus. L’Ukraine devrait être intégrée à cette circulation à mesure qu’elle s’approfondit.

R5 — Défragmenter l’industrie par le bas : en faire une priorité politique, non un résultat spontané du marché

Une consolidation du socle industriel de défense européen à la manière de la « Dernière Cène », comme celle imposée par les États-Unis à leur propre industrie dans les années 1990, est peu probable à court ou moyen terme : Washington disposait d’une autorité fédérale unique capable de l’imposer ; l’Union n’en a aucune. La défragmentation de l’offre n’en demeure pas moins indispensable — c’est le moyen le plus réaliste de faire baisser les coûts de production et d’accélérer la production industrielle. Or, les efforts d’intégration du marché menés par la Commission, même soutenus par le Parlement européen, continuent de se heurter aux résistances des États membres soucieux de protéger leurs bases industrielles nationales.

Le levier le plus réaliste, à court terme, consiste à créer les conditions d’une défragmentation par le bas : des conditions favorables aux biens duaux, aux entreprises de la « nouvelle défense », aux PME et aux start-up, afin que des pôles transnationaux innovants et compétitifs se forment autour d’elles plutôt qu’autour de grands maîtres d’œuvre ancrés nationalement, qui ont le moins d’intérêt à se consolider volontairement. Ces incitations devraient s’étendre à l’Ukraine : approfondir la proximité industrielle qui se développe déjà entre entreprises de défense ukrainiennes et européennes est en soi une forme de défragmentation, qu’il faut encourager plutôt que de traiter comme un simple effet secondaire de la guerre 24.

Du déclaratoire à l’exécution

Ces cinq recommandations sont délibérément ciblées dans ce qu’elles demandent aux institutions de l’Union comme aux États membres : aucune ne nécessite un nouveau traité, une nouvelle configuration du Conseil, ou un niveau de consensus politique allant au-delà de celui qui existe déjà — plus de 80 % des citoyens européens soutiennent déjà une défense européenne renforcée selon l’Eurobaromètre. Ce qu’elles exigent, en revanche, c’est une exécution soutenue au niveau où, comme ce texte l’a montré tout au long de son propos, la mise en œuvre échoue aujourd’hui : les lignes budgétaires nationales, les administrations nationales, et l’attention politique des États membres dans l’intervalle entre les sommets du Conseil. C’est là que réside, en réalité, le verrou — et le lever est la condition préalable à tout ce que l’horizon 2050 de cette initiative pourrait exiger de plus ambitieux.

Un CFP crédible donnerait à l’Europe les ressources ; des budgets nationaux européanisés mettraient ces ressources au travail ; les rencontres Arsenal Europe maintiendraient l’engagement politique entre les sommets ; des administrations européanisées transformeraient la volonté politique en pratique opérationnelle ; et une politique industrielle « par le bas », ancrée dans les nouvelles entreprises de défense et en Ukraine, produirait la défragmentation qu’une consolidation « par le haut » ne peut pas encore obtenir.

Sans progrès sur ces cinq fronts pris ensemble, la volonté politique de l’Europe risque de demeurer largement déclaratoire. La clef du verrou est donc entre des mains européennes.

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