07.04.2026 à 06:00
Le blocage d’Ormuz peut-il provoquer une famine ? Anatomie d’un choc systémique
Après plus d'un mois de blocage du détroit, l'Afrique bientôt à cours d'engrais se prépare à affronter une crise alimentaire massive.
Face au choc d’Ormuz, cette faille structurelle pourrait devenir un risque global.
Dans une étude fouillée, Augustin Grandgeorge esquisse trois scénarios pour sortir de l'impasse.
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Texte intégral (4087 mots)
La fermeture presque complète du détroit d’Ormuz a déclenché une crise violente au sein des chaînes d’approvisionnement agricoles mondiales. Le choc logistique initial s’est transformé en un problème structurel plus inquiétant : non pas un blocage temporaire, mais une réorganisation des droits d’accès maritimes — avec des implications potentiellement permanentes pour la sécurité alimentaire mondiale 8.
Les conséquences pour les récoltes africaines de 2026 sont en grande partie déjà irréversibles. Face à cette situation, une réponse internationale coordonnée s’impose d’urgence.
La dislocation des chaînes d’approvisionnement mondiales
Le blocus d’Ormuz a provoqué l’arrêt de l’une des artères maritimes les plus stratégiques de la planète.
Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, le transit quotidien moyen dans le détroit est passé de 129 navires en février à seulement 4 le 7 mars 9 — soit une baisse de plus de 96 % par rapport au flux normal. Fin mars, le volume de trafic en tonnage avait reculé de 85 %.
Le détroit semble surtout avoir changé de propriétaire.
L’Iran l’utilise désormais comme un corridor à péage sélectif, avec un droit de veto, facturant 2 millions de dollars par navire, payables en yuans. La conséquence pratique est une hiérarchisation délibérée des marchandises autorisées. Le pétrole transite et génère des revenus pour les Gardiens de la révolution, mais non les engrais. Aucun navire transportant ces derniers n’a en effet reçu d’autorisation. Cette différence de traitement est stratégiquement importante, car elle signifie qu’une désescalade militaire partielle ne restaurera pas automatiquement les flux d’engrais.
Ainsi, au 26 mars, environ 400 navires attendaient l’autorisation des Gardiens de la Révolution pour entrer dans le golfe Persique. Le port de Jebel Ali, hub mondial de transbordement des Émirats arabes unis, n’est plus opérationnel. Au-delà de la question de l’accès, les dommages logistiques sont aggravés par l’action des mécanismes de marché : la capacité de fret est réallouée de manière active vers le pétrole et le GNL, qui sont bien plus rémunérateurs, évinçant systématiquement les produits agricoles 10 ; les primes d’assurance contre le risque de guerre se sont stabilisées à dix fois leur niveau d’avant la crise ; Maersk et CMA-CGM maintiennent la suspension de leurs réservations dans le Golfe ; surtout, contrairement à la crise de la mer Rouge en 2024, il n’existe pas d’option de réacheminement comparable pour les cargaisons en provenance du Golfe, car le détroit en verrouille sa sortie.
La déstabilisation du marché des engrais
Dans le secteur agricole, la conséquence la plus importante de la crise touche le marché des engrais, pour lequel le détroit d’Ormuz constitue un point de passage irremplaçable. Environ 30 à 35 % du commerce mondial d’engrais par voie maritime transitent par ce détroit, dont environ un tiers de l’urée mondiale.
Au 11 mars, 23 navires chargés d’engrais étaient bloqués dans le Golfe, immobilisant ainsi environ 1,1 million de tonnes de stock 11.
La réaction des prix a été rapide et sévère. Le prix de l’urée est passé d’environ 490 dollars la tonne avant la crise à 750 dollars le 24 mars. Cette hausse est directement alimentée par l’arrêt des exportations de GNL qatari, car le gaz naturel représente jusqu’à 80 % des coûts de production de l’ammoniac. Selon Rabobank, 44 % des exportations mondiales d’urée et 47 % du soufre (essentiel pour les engrais phosphatés) seraient désormais menacées.
Le blocage des engrais à Ormuz risque de provoquer une crise alimentaire mondiale.
Le Brésil, immense puissance agricole, achète un cinquième de ses engrais dans le Golfe ; les modélisations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estiment que les producteurs céréaliers latino-américains pourraient voir leurs revenus baisser de plus de 7 % en 2026, ce qui aurait des conséquences directes sur les prix alimentaires mondiaux 12.
Si le blocus empêche la commercialisation des engrais en provenance des pays du Golfe, la production de ces engrais dans d’autres pays est également touchée par la crise. La hausse des coûts du gaz a ainsi provoqué des fermetures partielles ou des réductions de production dans des usines d’engrais en Inde, en Malaisie et au Bangladesh. Dans ce dernier pays, ces fermetures et réductions surviennent alors que commence la saison du riz Boro — qui représente plus de la moitié de la production céréalière annuelle du pays. Les producteurs européens d’engrais sont également confrontés à une compression de leurs marges.
Les effets se répercutent sur les engrais phosphatés, qui ne dépendent pas du gaz comme matière première mais sont exposés à l’explosion des coûts de l’énergie et des transports. Le groupe marocain OCP, premier exportateur de phosphates au monde, dépend des importations de soufre et d’ammoniac en provenance du Golfe pour transformer son phosphate brut en engrais. Cet exemple illustre le fait que le blocus contraint non seulement l’approvisionnement extérieur de l’Afrique, mais aussi sa capacité de production propre.
Aucun mécanisme international coordonné n’a été conçu pour répondre aux chocs d’approvisionnement en intrants agricoles.
Augustin Grandgeorge
La vulnérabilité des différents pays du monde est d’autant plus grande qu’il n’existe pas de réserves stratégiques d’engrais azotés — contrairement au pétrole pour lequel des stocks sont constitués par l’AIE et les différents États. Il n’existe pas non plus d’architecture de réponse internationale coordonnée équivalente à celle qui existe pour l’énergie.
Le choc se transmet donc immédiatement et sans amortissement aux décisions agricoles sur le terrain. Ce risque n’a jamais pu être pallié par la communauté internationale.
L’Afrique est l’épicentre de la crise
Le continent africain se trouve à la confluence d’un choc des prix et d’un calendrier agricole critique 13. Les conséquences pour 2026 sont déjà en grande partie irréversibles.
L’Afrique subsaharienne importe en moyenne 19 % de ses engrais du Moyen-Orient, certains États étant bien plus exposés que d’autres : le Soudan en importe 54 %, la Tanzanie 31 %, la Somalie 30 % et le Kenya 26 %. La crise a précisément frappé pendant la période d’achat des intrants pour les principales saisons agricoles de la région, c’est-à-dire les semis de juin-juillet en Afrique de l’Ouest (Nigeria, Sahel) et la saison Meher 14 de juin-août dans la Corne de l’Afrique. Au Kenya et en Tanzanie, les grandes pluies ont déjà commencé et le maïs doit être semé dès maintenant.
Le préjudice économique subi par les agriculteurs opère donc par un double mécanisme. D’une part, le coût de l’urée par rapport au prix du maïs a plus que doublé, ce qui dissuade les agriculteurs d’utiliser des engrais, effet aggravé par une baisse préexistante de 25 % de la consommation d’engrais à la suite des crises ukrainienne et du Covid. Dans le même temps, les agriculteurs du Kenya et de Tanzanie sont confrontés à un second choc : la perturbation logistique a réduit leur capacité d’exportation, abaissant les revenus ruraux au moment même où les coûts des intrants augmentent de beaucoup. Cette double pression — hausse des coûts, baisse des revenus — érode simultanément la capacité productive et la résilience des ménages.
En combinant ces différents effets, les projections prévoient un effondrement potentiel des rendements céréaliers pouvant atteindre 50 % dans les principales régions africaines pour la saison qui s’ouvre. Selon La FAO, l’absence d’engrais azotés réduira les rendements du maïs de plus de 40 %. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), la conséquence humanitaire la plus directe de cette crise est l’exposition de 45 millions de personnes supplémentaires à une insécurité alimentaire aiguë 15.
La fenêtre d’action est courte. Au Sahel et dans la Corne de l’Afrique, les semis débutent en juin. Compte tenu des délais incompressibles d’acheminement maritime, portuaire et terrestre — soit cinq à six semaines entre le départ d’un port alternatif et l’arrivée dans les exploitations de l’intérieur —, le 15 mai est la dernière date à laquelle des engrais peuvent être chargés sur un bateau pour espérer arriver à temps. Au-delà, la saison 2026 est perdue, quels que soient les moyens mobilisés.
Une attention particulière doit être portée aux pays enclavés. En effet, pour le Sahel, la République centrafricaine ou le Malawi, la flambée des prix du diesel rend déjà le coût du transport de la nourriture et des intrants prohibitif. Les chaînes d’approvisionnement agroalimentaires desservant ces pays doivent donc être traitées comme un corridor prioritaire.
La démonstration politique est simple : il est moins coûteux et plus rapide d’agir maintenant que de gérer une famine.
Augustin Grandgeorge
« Sans engrais aujourd’hui, nous aurons la faim demain 16 »
Après un mois de fermeture du détroit d’Ormuz, la communauté internationale a commencé à réagir.
Le 26 mars dernier, le secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres a nommé un envoyé spécial chargé de négocier la reprise des flux d’engrais à travers le détroit — sur le modèle de l’accord céréalier de la mer Noire conclu en 2022. Dans un communiqué signé par plusieurs figures internationales 17, l’International Crisis Group a soutenu l’initiative et souligné qu’elle servirait à la fois les intérêts états-uniens et iraniens, ce qui pourrait être un premier pas vers la paix. Le plan prévoit l’établissement d’un centre de coordination à Oman pour vérifier les cargaisons et prévenir les attaques contre les navires commerciaux 18.
L’Iran a accepté d’entamer des négociations, mais de nombreux obstacles demeurent : les sanctions contre le pays compliquent toute transaction commerciale entre celui-ci et les entreprises occidentales ; la vérification des cargaisons à grande échelle sera lente ; enfin, la question de l’escorte navale des navires reste en suspens. Sur ce dernier sujet, si une proposition de résolution a été faite par Bahreïn au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie et la Chine pourraient y opposer leur veto.
Le mécanisme existe en théorie, mais il n’est pas certain qu’il fonctionne en pratique. Pour l’instant, le détroit reste fermé et le temps presse.
En tout état de cause, la communauté internationale est confrontée à un choix immédiat et binaire, défini par une échéance impérative : comme évoqué précédemment, la date du 15 mai est la dernière à laquelle des engrais peuvent être chargés à bord d’un navire à temps.
Les Nations unies estiment qu’un programme d’urgence de subvention des engrais — incluant approvisionnement, transport et distribution aux agriculteurs africains en 60 jours — coûterait plusieurs milliards de dollars. La seconde option serait une opération d’aide alimentaire à grande échelle qui débuterait fin 2026, au fur et à mesure que les récoltes sous-fertilisées échoueraient. Les coûts humain, financier et politique de ce programme dépasseraient de loin ceux de l’action préventive, et ses effets en termes de malnutrition, de déplacements et de mortalité seraient profonds et durables.
Sortir de la crise : trois scénarios
On peut d’ores et déjà commencer à imaginer quelques scénarios, qui peuvent servir d’aide à la décision.
Scénario 1 — Une désescalade avant mi-avril
Si le conflit se calme rapidement, les prix mondiaux des engrais devraient se stabiliser et les retards logistiques commencer à se résorber.
Les décisions de renoncer aux engrais ont déjà été prises dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest et de la Corne de l’Afrique. Si le plan du secrétaire général des Nations unies est couronné de succès, une réouverture rapide accélérerait la reprise pour la saison 2027. Cependant, les dommages causés aux cultures ne seraient pas réversibles pour le cycle en cours : des millions d’agriculteurs connaîtront des pertes de rendement, un effondrement des revenus et des revers nutritionnels pour l’année 2026.
Scénario 2 — Un blocus prolongé et une réponse internationale coordonnée avant mi-avril
Si le conflit persiste au-delà des prochaines semaines, la communauté internationale devrait financer d’urgence un programme d’approvisionnement en engrais ciblant les agriculteurs africains. Il nécessiterait de mobiliser des fournisseurs alternatifs — Nigeria et Algérie pour l’urée, Maroc pour les phosphates, ainsi que des producteurs nord-américains et est-européens —, de sécuriser des corridors logistiques de substitution, et de coordonner la FAO, le PAM, les donateurs et les gouvernements. Ces efforts devront être menés à une vitesse que le système multilatéral a rarement atteinte.
Les efforts du PAM pour réacheminer les engrais via les corridors de la Turquie et du Pakistan offrent un soulagement partiel mais ne peuvent se substituer aux circuits traditionnels. L’économiste en chef de la FAO, Maximo Torero, a appelé le FMI à rouvrir d’urgence son soutien aux pays vulnérables pour les importations d’engrais.
Il convient également de signaler un risque aggravant : la tentation, pour les pays producteurs d’engrais, de restreindre leurs exportations pour protéger leur propre marché intérieur.
Ce réflexe protectionniste qui semble défensif serait en réalité dévastateur : en 2022, des restrictions similaires sur les exportations de céréales avaient transformé une pénurie régionale en crise alimentaire mondiale. Appliquer la même logique aux engrais aujourd’hui produirait les mêmes effets. L’économiste en chef de la FAO Maximo Torero a explicitement mis en garde contre ce scénario et a appelé le G20 à le prévenir par une coordination préalable.
Il faut également garder à l’esprit une condition politique : tout programme d’urgence devra être conçu avec les gouvernements africains et les institutions régionales, et non simplement pour eux. Les pays africains n’ont sans doute pas été suffisamment associés à la Food and Agriculture Resilience Mission (FARM) de 2022. Cette fois, un pays africain pourrait prendre la tête de l’initiative à venir. Le continent a déjà démontré sa capacité d’action en la matière par le passé : lorsque les prix des engrais et des denrées alimentaires ont flambé après l’invasion russe de l’Ukraine, les institutions africaines ont mobilisé d’importantes ressources financières et institutionnelles — notamment via la Banque africaine de développement — pour soutenir leurs agriculteurs.
Cette capacité existe toujours. Ce que les gouvernements africains — qui devront faire preuve de solidarité budgétaire interne — demanderont à la communauté internationale ; ce n’est pas qu’elle se substitue à leurs propres actions, mais qu’elle les soutienne.
La démonstration politique est simple : il est moins coûteux et plus rapide d’agir maintenant que de gérer une famine.
Les conséquences du blocage d’Ormuz pour les récoltes africaines de 2026 sont en grande partie déjà irréversibles.
Augustin Grandgeorge
Scénario 3 — Un blocus prolongé et une réponse tardive ou insuffisante
Ce scénario est celui par défaut si les choses continuent au rythme actuel.
Les récoltes céréalières en Afrique de l’Ouest et dans la Corne de l’Afrique pour le second semestre 2026 seraient alors gravement compromises, avec des conséquences en cascade : insécurité alimentaire aiguë pour des dizaines de millions de personnes, famine localisée dans des zones déjà fragiles (Sahel, Somalie, Soudan), et déstabilisation politique accélérée dans des États déjà sous pression. Le coût dépasserait de loin celui d’une intervention rapide.
Les leçons d’Ormuz : réduire la dépendance agroalimentaire
Quelle que soit l’issue militaire immédiate du conflit, le blocus d’Ormuz a mis en évidence une lacune fondamentale dans l’architecture de la sécurité alimentaire mondiale.
Si l’Agence internationale de l’énergie tente de maîtriser les crises énergétiques, aucune institution similaire n’existe pour les engrais, pour lesquels aucune réserve stratégique n’est constituée. Plus généralement, aucun mécanisme international coordonné n’a été mis en place pour répondre aux chocs d’approvisionnement en intrants agricoles.
Remédier à ces vulnérabilités structurelles devrait désormais figurer à l’agenda diplomatique. L’invasion de l’Ukraine, à titre d’exemple, avait contribué à en porter d’autres à l’attention de la communauté internationale.
La crise plaide également avec force pour une accélération de la production d’engrais en Afrique et, plus largement, pour une véritable autonomie agroalimentaire africaine. Il ne s’agit pas d’atteindre l’autarcie, mais de se doter de la capacité à gérer ses dépendances et à absorber les chocs externes sans les subir.
En 2050, la population africaine devrait atteindre les 2,5 milliards. Le continent dispose des atouts nécessaires pour devenir l’une des grandes puissances agricoles durables du XXIe siècle : outre ses terres et ses ressources considérables pour l’agriculture, les grandes entreprises d’engrais OCP et Dangote y sont implantées. Pour y parvenir, il faudra néanmoins réaliser des investissements durables, intégrer les marchés de manière régionale et faire preuve d’une volonté politique que cette crise devrait enfin contribuer à cristalliser.
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04.04.2026 à 06:00
Arabie Saoudite : le dernier problème d’Israël ? Géopolitique d’un face-à-face régional
Au-delà de la disruption de la guerre en Iran, l'incompatibilité de deux stratégies pourrait faire basculer la région.
Dans une étude fouillée, Laure Foucher et Camille Lons documentent une double impasse au Moyen-Orient.
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Texte intégral (7465 mots)
La plupart des scénarios discutés aujourd’hui se penchent avant tout sur l’avenir du régime iranien. Mais le futur de la région se jouera aussi sur les choix stratégiques opérés par les deux autres piliers régionaux : Israël et l’Arabie saoudite.
Ces deux États ont développé deux approches opposées pour garantir leurs intérêts. Si Israël mise sur une hégémonie militaire et tente d’imposer une vision binaire des alliances régionales, l’Arabie saoudite parie sur l’influence géoéconomique et la diplomatie, des partenariats plus souples et un certain respect du statu quo. Quel que soit l’avenir du régime iranien, ces deux pays risquent de voir leur trajectoire respective les entraîner de plus en plus dans un face-à-face régional.
L’escalade militaire incontrôlée avec l’Iran met en évidence les limites de leur stratégie respective et les place à un tournant crucial de leur positionnement régional.
Israël, qui se trouve en position de force en apparence et bénéficie d’un soutien états-unien sans faille, tire profit de la politique post-libérale de Donald Trump mais fait l’impasse sur les défis que sa politique court-termiste posera inévitablement sur le temps long.
L’Arabie saoudite, quant à elle, est confrontée à la nécessité d’une révision de sa stratégie dans l’immédiat et fait face à des dilemmes qui ne sont pas sans rappeler ceux qui déchirent les Européens dans leur défense collective face à l’effondrement de l’ordre mondial. L’un comme l’autre semblent se retrouver piégés par la dépendance militaire à leur partenaire états-unien, toujours plus imprévisible et transactionnel, et restent divisés et hésitants sur la voie de leur autonomie.
Les transformations à l’œuvre au Moyen-Orient sont ainsi le reflet d’un ordre mondial en pleine mutation : la domination de la force brute sur la diplomatie, la primauté des rapports bilatéraux sur l’approche collective, et la réactivation inévitable de la compétition entre les principaux acteurs qui en découle. Si, dans l’immédiat, l’avantage semble être du côté de la force militaire brute, celle-ci commence déjà à montrer l’ampleur de ses limites et ne fait qu’accélérer la reconfiguration profonde de la région.
Israël et la tentative de vassalisation du Golfe
L’offensive militaire menée conjointement par Israël et les États-Unis contre l’Iran, ainsi que l’opération israélienne en cours au Liban, illustrent aussi bien la logique de la nouvelle doctrine de sécurité nationale de Tel-Aviv qu’elle en montre ses limites et ses failles.
La « défense avancée » : doctrine d’une superpuissance régionale
Les attaques du 7 octobre 2023 ne remettent pas en cause les objectifs stratégiques du leadership israélien — l’anéantissement du projet national palestinien et l’élimination de toutes menaces en provenance de Téhéran —, mais entraînent une évolution majeure de sa doctrine de sécurité, désormais centrée sur l’offensive et la projection de puissance 19. Israël écarte les outils diplomatiques jugés sources de vulnérabilité, car impliquant nécessairement des compromis entre les parties, pour adopter une politique du « tout sécuritaire ». Il fait ainsi de la force militaire l’unique instrument pour reconfigurer la région en sa faveur — avec le soutien militaire et politique des États-Unis.
Adoptant une stratégie de « défense avancée », Tel-Aviv s’inscrit désormais dans une logique coercitive d’assujettissement et, parfois, de conquête territoriale : ainsi au Liban et en Syrie, comme dans les Territoires palestiniens. Face aux succès opérationnels de ces deux dernières années, Israël cherche à pousser son avantage au maximum et à imposer un nouveau rapport de force à l’ensemble de ses voisins, du Liban à l’Iran, en passant par le Golfe, dans lequel son hégémonie militaire ne saurait être contestée. Il ne s’agit pas d’une simple inflexion de politique étrangère qui serait simplement le résultat de choix politiques de Netanyahou et de sa coalition, mais plutôt d’une mutation profonde de l’appareil décisionnel — politique et sécuritaire — qui pourrait se révéler durable 20.
Le recours à la force brute par Israël pour obliger l’adversaire à se plier à ses propres intérêts n’est pas sans rappeler la politique de Trump. Il ne s’agit plus de négocier, mais d’imposer par la force militaire et en dehors de tout cadre juridique les conditions de la reddition de la partie adverse.
Alors que les États-Unis sont souvent qualifiés « d’empire prédateur », l’objectif pour Israël est sécuritaire, mais aussi politique et stratégique. La guerre contre l’Iran ne répond pas uniquement à des menaces identifiées — nucléaire, balistique, réseaux de groupes armés — dont il conviendrait de se débarrasser de manière préventive : l’objectif d’Israël est de s’imposer comme la superpuissance régionale, qui serait seule en mesure de dicter les règles du jeu. Autrement dit, Tel-Aviv doit s’assurer que tout futur arrangement dans la région passe nécessairement par lui, et soit subordonné à ses intérêts sécuritaires, comme à ses intérêts politiques dans le cas des Territoires palestiniens. Enfin, ce projet de superpuissance régionale — bien distinct d’un leadership régional — ne saurait être dissocié de celui de liquider le projet national palestinien : tout autant que ses ennemis capitalisent sur la question palestinienne, Israël entend user de sa domination régionale pour y mettre un terme.
Pour les dirigeants israéliens, il s’agit de mettre en œuvre, par la seule force, une politique de puissance qui ne saurait être soumise à aucune contrainte ni responsabilité : le droit international n’est plus un point de référence, ni d’ailleurs les dynamiques partenariales ayant constituées jusqu’à présent un cadre collectif d’action, comme le projet d’architecture régional qui aurait dû à terme intégrer l’Arabie saoudite.
Cette situation rappelle l’attitude des États-Unis vis-à-vis de l’OTAN : de la même manière que Trump fait le tri entre les bons et mauvais Européens, ou entre ceux qui acceptent de se soumettre à ses exigences et les autres, Tel-Aviv tente d’imposer un schéma similaire aux États arabes du Golfe : être pour ou contre la politique d’Israël. À l’image du trumpisme, le projet de « vassalisation » pour Israël n’est donc pas seulement imposable à ses ennemis — ou à « l’axe iranien » —, mais à tout acteur qui serait susceptible de contraindre ses marges de manœuvre. Israël comme les États-Unis ne font non seulement que peu de cas des intérêts des Européens et des Golfiques, mais semblent miser sur leurs divisions pour faire avancer leurs propres intérêts.
Israël ne gagne pas les guerres — mais risque de perdre son parrain américain
Toutefois, le leadership israélien semble ne pas parvenir à sortir du cycle des guerres sans fin.
Les guerres menées par Israël depuis le 7 octobre ont certes rétabli la dissuasion, modifié les rapports de force dans la région en sa faveur et affaibli les menaces à son encontre. Mais elles n’ont été en mesure ni de transformer les réalités politiques des États ou territoires contre lesquels l’armée israélienne s’est engagée, ni de résoudre les défis stratégiques auxquels fait face Israël. L’arsenal balistique et le programme nucléaire de l’Iran pourraient être à terme reconstitués ; les 440 kilogrammes d’uranium hautement enrichi n’ont pas encore été neutralisés ; surtout, au lieu d’affaiblir le régime iranien, la guerre pourrait le voir se renforcer et se radicaliser.
Malgré la supériorité opérationnelle des États-Unis et d’Israël, l’Iran fait montre jusqu’à présent de sa capacité à imposer des coûts pour le monde entier. Au Liban, l’offensive en cours visant à imposer dans le sud du pays une large « zone de sécurité », selon les termes israéliens, au risque d’affaiblir davantage un gouvernement libanais qui n’a pourtant jamais été autant favorable à une résolution durable du conflit avec Tel-Aviv et à la mise en œuvre d’un processus visant in fine le désarmement du Hezbollah 21. Le conflit risque d’entraîner Israël dans une occupation prolongée qui, à l’image de la période 1982-2000, pourrait s’avérer coûteuse sans pour autant éliminer durablement la menace du Hezbollah. Celui-ci pourrait même en sortir renforcé 22.
Israël ferme durablement la porte à la résolution des conflits et se condamne à une succession de guerres sans fin
Laure Foucher et Camille Lons
Enfin, si la guerre d’anéantissement menée par Israël contre la bande de Gaza a certes affaibli le Hamas, celui-ci est toujours aux commandes du territoire et se maintient comme un acteur incontournable pour la définition du futur de la question palestinienne. Le refus par l’actuel leadership israélien — rejoint par l’ensemble des partis politiques juifs israéliens — d’envisager une autre option que celle, au mieux, de gérer le conflit et, au pire, de vider définitivement les Territoires occupés des Palestiniens, bloque tout horizon de résolution politique du conflit 23.
En définitive, Israël se retrouve en quelque sorte coincé par la logique même de sa nouvelle doctrine de sécurité : en refusant tout compromis qui ne serait pas jugé infaillible sur le plan sécuritaire, Tel-Aviv est incapable de revenir à une diplomatie réaliste. Israël ferme dès lors durablement la porte à la résolution des conflits et se condamne, ainsi que la région, à une succession de guerres sans fin, ponctuées de cessez-le-feu illusoires. Dans ce cadre, il rejette toute idée d’accord institutionnalisé avec Téhéran comme issue de la guerre en cours 24. Un tel accord légitimerait à ses yeux le régime iranien et rendrait plus difficile la justification de futures frappes contre le pays.
Pourtant, sur le temps long, ce cycle de guerres sans fin dans lequel Israël semble s’enferrer deviendra inévitablement de moins en moins viable — en particulier en raison de la fragilité croissante de son partenariat avec les États-Unis.
La politique de Washington, qui bouscule le concept d’alliance, impacte également Israël et rend très incertain un futur soutien. La guerre en Iran — même si l’issue reste incertaine aujourd’hui — ne fait probablement qu’accélérer cette dynamique.
L’offensive menée contre l’Iran a exacerbé à Washington le débat sur les fondements du soutien apporté à Israël, y compris le programme d’assistance militaire, accélérant potentiellement l’érosion du soutien bipartite dont le pays bénéficiait jusqu’à présent au sein du Congrès 25. Au sein des Républicains, une partie du courant MAGA, notamment les « nationalistes chrétiens », remet désormais également en question le statut d’exception d’Israël, pour lui appliquer la grille de lecture « America First ». La Heritage Foundation préconise par exemple dans un document de mars 2025 de « saisir l’opportunité » de l’expiration en 2028 de l’accord de financement militaire actuel avec Israël pour transformer ce partenariat sur un pied « égalitaire » au cours des deux prochaines décennies 26. D’autres figures plus radicales, telles que Tucker Carlson, font même de cette transformation leur cheval de bataille, estimant que les ambitions israéliennes entraînent les États-Unis dans des guerres interminables au Moyen-Orient, au détriment de leurs propres intérêts 27.
Conscients de ces risques, les décideurs israéliens tentent de renforcer leur autonomie capacitaire et de positionner Tel-Aviv auprès de Washington comme partenaire exemplaire — capable de se passer à terme de son aide tout en étant le seul en mesure de défendre ses intérêts dans la région 28. Mais cette évolution de fond du côté des États-Unis risque de confronter tôt ou tard Israël aux limites de sa logique militariste dans la région.
L’Arabie saoudite et les limites du soft power
Face à Israël, l’Arabie saoudite, autre partenaire clef des États-Unis au Moyen-Orient, a fait le pari d’une stratégie diamétralement opposée.
Celle-ci se heurte tout autant à ses propres limites dans le cadre du conflit actuel.
À la logique du hard power israélien et américain, les pays du Golfe, et notamment l’Arabie saoudite, ont opposé ces dernières années un modèle de leadership régional centré sur l’engagement diplomatique et l’influence géoéconomique. Étant donné la faiblesse de leurs capacités militaires, les pays du Golfe ont longtemps misé sur leurs leviers financiers pour acheter le soutien des puissances extérieures et influencer les développements politiques dans leur voisinage immédiat 29.
Le doute croissant dans la fiabilité du parapluie sécuritaire américain et la perspective d’un monde post-fossile n’ont fait que renforcer l’urgence de promouvoir un nouvel ordre régional plus propice à leurs transitions économiques.
À partir de 2020, Riyad s’est engagé dans une entreprise progressive de désescalade régionale, apaisant ses relations diplomatiques avec la Turquie et le Qatar, normalisant ses relations avec l’Iran en 2023 et ouvrant progressivement la porte à une possible normalisation avec Israël. L’idée était alors de promouvoir l’intégration économique régionale, cruciale pour le succès de son agenda de transformation économique post-pétrole — la « Vision 2030 » — mais aussi d’utiliser ces leviers économiques pour asseoir une nouvelle forme de soft power et d’influence auprès de ses voisins. La connectivité et l’interdépendance devaient aboutir d’elles-mêmes à une stabilisation de long-terme de la région, tout en garantissant à l’Arabie saoudite une place centrale dans ce nouvel ordre moyen-oriental.
Contrairement au partenariat exclusif recherché par Israël avec les États-Unis, la stratégie géoéconomique des pays du Golfe, et notamment de l’Arabie saoudite avait, durant la dernière décennie, ouvert la porte à une plus grande diversification des partenariats. La relative désescalade au Moyen-Orient entre 2018 et 2023 avait laissé la possibilité aux États arabes du Golfe d’en explorer de nouveaux, notamment avec les puissances asiatiques, y compris la Chine 30 dont le poids dans l’économie mondiale se serait révélé sur le long terme tout aussi avantageux pour ces pays, voire davantage, que le soutien sécuritaire des États-Unis. La région a ainsi évolué vers des formes plus souples d’alliances, fondées sur le multi-alignement. Cette dynamique reflète une tendance plus large des relations internationales : l’érosion relative de l’hégémonie des États-Unis et l’affirmation des « puissances moyennes » ont encouragé les États du Moyen-Orient à renforcer leur autonomie stratégique, à multiplier leurs canaux de coopération et à sortir des logiques de blocs. Riyad cherchait ainsi à maintenir une forme d’équilibre entre l’Iran et Israël, entre les États-Unis et la Chine, ou encore entre le Pakistan et l’Inde.
Le retour de l’escalade militaire au Moyen-Orient après le 7 octobre 2023 a cependant profondément remis en question cette vision saoudienne. Le retour de la guerre compromet le développement économique et les investissements de long-terme, tandis que la violence des représailles iraniennes ces dernières semaines a fait voler en éclats le fragile rapprochement opéré par Riyad avec Téhéran. Elle expose les failles d’une stratégie saoudienne qui a voulu croire que l’engagement diplomatique a minima la protégerait de l’impact des tensions régionales, et que les investissements suffiraient à régler les problèmes structurels de la région — en envisageant notamment d’éluder la question palestinienne, avant que celle-ci ne se rappelle brutalement au monde. Ce projet reposait en somme sur un déni fondamental : l’occultation des crises non-résolues et de leur interconnexion.
Pour Tel-Aviv, le conflit actuel constitue une opportunité en or pour tordre le bras aux Saoudiens et obtenir un alignement qui jusqu’ici n’avait pu être réalisé.
Laure Foucher et Camille Lons
MBS dans le piège du pari Trump
De manière plus fondamentale encore, le conflit actuel confronte surtout l’ensemble des pays arabes du Golfe à leur dépendance continue au parapluie de sécurité des États-Unis, les ramenant à nouveau à une logique d’alliance et d’alignement contraignante dont ils cherchaient à se défaire.
Le conflit, depuis 2023, a souligné l’absence d’ambition chinoise de s’impliquer militairement dans le bourbier moyen-oriental, voire une certaine ambivalence de Pékin dans son soutien à l’Iran et son refus d’intervenir, alors même que la Chine avait parrainé le rapprochement irano-saoudien en 2023. Les autres puissances asiatiques restent tout aussi timides tandis que les Européens peinent à apparaître comme des acteurs crédibles. La stratégie saoudienne du multi-alignement et des partenariats plus flexibles montre ainsi toute ses limites dans le cadre d’une guerre de haute intensité.
Dans ce contexte, les pays du Golfe se retrouvent pris au piège de leur partenariat avec les États-Unis, qui les entraînent malgré eux dans un conflit qu’ils cherchaient à éviter, mais qui restent en dépit de ce fait leur seule source crédible de protection immédiate face aux représailles iraniennes. Pour les leaders du Golfe, cette deuxième intervention militaire des États-Unis contre l’Iran — après les bombardements de juin 2025 —, faite malgré leurs efforts répétés d’empêcher l’escalade, confirme leur incapacité à faire entendre leurs intérêts à Washington, face à une influence israélienne bien plus efficace. La frustration est d’autant plus grande que le président Trump multiplie les déclarations maladroites, voire humiliantes, envers ses partenaires du Golfe. Le 23 mars, celui a déclaré que le détroit d’Ormuz pourrait être un jour contrôlé conjointement par les États-Unis et l’Iran 31, omettant complètement de mentionner les intérêts des pays du Conseil de coopération du Golfe dans le contrôle de ce passage stratégique. Quelques jours plus tard, l’Arabie saoudite s’est retenue de réagir aux propos particulièrement insultants de Trump à l’égard du prince héritier Mohammed ben Salmane 32 — mais ils risquent de laisser une trace profonde dans la relation bilatérale.
La remise en cause du partenariat sécuritaire avec les États-Unis est d’autant plus forte dans le Golfe que le dispositif militaire de Washington dans la région apparaît mal adapté aux types de menaces asymétriques posées par l’Iran dans le cadre de ce conflit. Si les systèmes de défense anti-aériens états-uniens ont pour l’instant efficacement intercepté la plupart des frappes iraniennes vers les pays du Golfe, ceux-ci restent extrêmement coûteux, longs à reconstituer et peu adaptés à des frappes de drones iraniens ou à un blocage du détroit d’Ormuz 33.
La stratégie saoudienne face au projet hégémonique de Tel Aviv
Pour Riyad — comme pour la plupart des pays du Golfe —, la guerre actuelle constitue un tournant majeur qui n’est pas sans rappeler la Zeitenwende qu’a vécue l’Allemagne à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
La marge de manœuvre des États arabes du Golfe pour redéfinir une stratégie est d’autant plus réduite que Riyad, comme les Européens, est soumis à une pression croissante de la part des États-Unis et d’Israël pour s’aligner plus ouvertement sur leur campagne militaire contre l’Iran. Pour Tel-Aviv, le conflit actuel constitue une opportunité en or pour tordre le bras aux Saoudiens et obtenir un alignement qui jusqu’ici n’avait pu être réalisé.
Le leadership israélien a toujours vu d’un mauvais œil l’affirmation croissante de l’autonomie stratégique saoudienne. Depuis la visite du prince héritier saoudien à Washington, Tel-Aviv s’est en outre fortement inquiété de ce rapprochement qui risquait de la priver non seulement des dividendes escomptés d’une normalisation avec Riyad, mais aussi de ses leviers d’influence sur l’Arabie saoudite — lesquels restent très limités sans l’intermédiaire états-unien.
Dans le contexte de son projet de reconfiguration régionale, Israël n’hésite pas à assumer de plus en plus un rapport de force direct avec l’Arabie saoudite.
Dans ce face-à-face, il mise sur le fait que sa supériorité militaire suffira — avec le soutien des États-Unis — à reconfigurer le Moyen-Orient en sa faveur, et que le leadership saoudien finira tôt ou tard par s’aligner 34.
Il ne s’agit pas pour Israël de rivaliser pour le statut de leader régional, auquel il ne pourra jamais réellement prétendre face à l’Arabie saoudite ou sans celle-ci — et ce malgré la puissance militaire de l’État hébreu 35. Tel-Aviv cherche plutôt à se rendre en mesure de contraindre Riyad dans un contexte où, alors que la normalisation était considérée comme quasi imminente en septembre 2023, l’Arabie saoudite échappe à Israël et conteste ouvertement sa montée en puissance dans la région. L’intention est donc d’en contenir l’influence stratégique dans la recomposition régionale en cours avec, en arrière-plan, l’ambition de la ramener à une posture plus alignée sur les intérêts d’Israël, de l’inclure dans sa « sphère d’influence » ou de la forcer à normaliser les relations.
Israël et l’Arabie saoudite risquent de voir leur trajectoire respective les positionner de plus en plus dans un face-à-face régional.
Laure Foucher et Camille Lons
Pour les dirigeants israéliens, l’absence de normalisation avec Riyad n’est pas perçue comme un obstacle à court ou moyen terme, surtout dans un contexte où la politique étrangère d’Israël est axée sur la sécurité. Ce dernier a d’ores et déjà établi une coopération sécuritaire avec l’Arabie saoudite et d’autres pays de la région, notamment via l’United States Central Command (CENTCOM).
Pour autant, la non-normalisation des relations prive Tel-Aviv d’une légitimité qui pourrait favoriser une intégration régionale et de futurs rapprochements arabes ou musulmans, un objectif clef à long terme pour la consolidation de sa posture stratégique 36.
Les responsables israéliens expliquent les tensions croissantes avec Riyad comme l’expression de divergences sur la manière dont se confronter à des menaces communes — par exemple, l’Iran et les Houthis —, sans hésiter néanmoins à se montrer très critiques d’une stratégie saoudienne qui serait hésitante et inopérante. Le narratif dominant au sein des cercles décisionnaires est que l’Arabie saoudite ne devrait pas être un compétiteur mais plutôt un partenaire potentiel, qui aurait tout à gagner de permettre à Israël d’assumer une fonction de stabilisation régionale 37.
Riyad dans la guerre informationnelle
Pour Israël, le défi posé par l’Arabie saoudite se pose surtout en termes de puissance narrative au Moyen-Orient et de capacités d’influence auprès de Washington.
À cet égard, Tel-Aviv tente d’imposer une vision binaire — « modérés contre radicaux » — à l’ensemble des acteurs de la région, et de convaincre les cercles décisionnaires états-uniens de son bien-fondé. Cette ligne de fracture recouperait celle séparant les partisans des opposants aux accords d’Abraham, assimilant les premiers à un camp porteur de la paix et proche des intérêts occidentaux, et les deuxièmes aux tenants d’un islamisme radical, complaisants à l’égard de l’Iran et opposés à Israël et à ses alliés 38. En reprenant un vocabulaire « civilisationnel », le leadership israélien s’adresse directement aux nationalistes chrétiens et évangéliques de la mouvance MAGA. Pour beaucoup d’entre eux, cet engagement des États-Unis auprès d’Israël s’inscrit en effet dans une vision opposant l’Occident d’héritage judéo-chrétien à l’islam radical, Israël étant perçu comme un rempart avancé qu’il convient, à ce titre, de soutenir pleinement 39.
Dans cette optique, le rapprochement de l’Arabie saoudite avec le Qatar et la Turquie est présenté comme indiquant son basculement idéologique vers un camp proche de l’islamisme et des Frères musulmans : Riyad aurait ainsi quitté le camp des « sunnites modérés », ou le « camp de la paix ».
Ce narratif s’est d’ailleurs trouvé renforcé ces derniers mois par l’entremise des Émirats arabes unis — second rival de Riyad. L’éclatement en plein jour des tensions entre l’Arabie saoudite et les Émirats fin 2025 a ainsi donné lieu à Washington à une campagne féroce de lobbying anti-saoudienne, conduite conjointement par d’Abu Dhabi et Tel-Aviv 40.
Cette guerre informationnelle est très visible dans le contexte actuel. Les médias israéliens et états-uniens présentent par exemple Riyad comme officieusement alignée sur leur campagne militaire contre l’Iran, malgré les dénégations répétées du leadership saoudien et ses appels à la désescalade. La promotion de cette vision des enjeux, trop simplificatrice pour Riyad, vise à la contraindre à choisir son camp en l’exposant davantage aux représailles iraniennes et en portant un coup fatal à ses relations diplomatiques avec Téhéran, dont le maintien sera précieux une fois les États-Unis partis de la région.
Face aux pressions états-uniennes et israéliennes, Riyad hésite aujourd’hui à s’impliquer plus directement dans la campagne militaire contre l’Iran. Une telle implication risquerait de l’exposer encore davantage aux représailles et de compromettre les derniers canaux diplomatiques avec Téhéran. Cependant, bien que l’Arabie saoudite se soit opposée à l’offensive, elle s’inquiète désormais de voir les États-Unis se retirer précipitamment de la région, après un cessez-le-feu mal négocié avec les Iraniens : celui-ci les laisserait seuls face à Téhéran, mais aussi face à Tel-Aviv 41.
Les Saoudiens considèrent qu’un engagement militaire de leur part pourrait contribuer à maintenir la présence des États-Unis dans la région et démontrer leur fiabilité en tant que partenaires de ceux-ci. Inquiets de voir les stocks de défense anti-aérienne états-uniens alloués en priorité à Israël, les Saoudiens pourraient ainsi se retrouver contraints à négocier la continuité de la protection de Washington en échange d’une implication plus ouverte dans le conflit 42.
Par ailleurs, l’Arabie saoudite ne veut pas abandonner la primeur du partenariat avec les États-Unis aux Émirats arabes unis, qui depuis le début du conflit affichent au sein du Golfe la position la plus ouvertement alignée avec l’offensive. Si la rivalité émiro-saoudienne, qui avait éclaté au grand jour fin 2025, a été mise entre parenthèse le temps du conflit, celle-ci risque de continuer à structurer une partie des dynamiques intra-Golfe dans le futur 43. Le partenariat émiro-israélien, issu des accords d’Abraham, a certes exposé les Émirats à des représailles iraniennes particulièrement virulentes : ceux-ci concentrent à eux seuls plus de la moitié des frappes sur l’ensemble des pays du Golfe. Cependant, Abu Dhabi semble continuer à miser sur celui-ci, espérant, à terme, qu’il s’agira d’un pari gagnant, aussi bien pour ses relations avec Washington que pour son positionnement au cœur d’un nouvel ordre moyen-oriental où Israël impose désormais sa domination militaire.
À la logique du hard power israélien et américain, les pays du Golfe ont opposé un modèle de leadership régional centré sur l’engagement diplomatique et l’influence géoéconomique.
Laure Foucher et Camille Lons
Au total, le manque d’option alternative au partenariat sécuritaire états-unien ne laisse pas d’autre choix à Riyad que de ménager Washington, mais un alignement avec Israël demeure improbable. L’activisme militaire de Tel-Aviv de ces dernières années a alimenté à Riyad la perception d’Israël comme une puissance révisionniste et déstabilisatrice, susceptible de menacer leurs intérêts sécuritaires.
Les frappes contre des responsables du Hamas à Doha en septembre 2025, combinées aux discours messianiques de certains membres du gouvernement israélien sur le « Grand Israël » — qui incluent dans leurs cartes des portions du territoire saoudien actuel — n’ont fait que renforcer la méfiance des leaders saoudiens à l’égard Israël.
Le long problème saoudien d’Israël
D’une manière plus profonde, les facteurs qui avaient poussé l’Arabie saoudite à diversifier ses partenariats et réseaux d’alliance ces dernières années restent en réalité inchangés, voire renforcés.
Dans ce contexte, le pari israélien de contraindre l’Arabie saoudite dans une logique binaire des alliances régionales découle d’une lecture erronée des dynamiques régionales et de leurs tendances de fond, qui perdurent et se confirment malgré la crise actuelle.
Malgré les faiblesses de la stratégie saoudienne, qui éclate au grand jour aujourd’hui, Riyad a tout intérêt à ne pas se soumettre à un acteur qui, non seulement n’agit qu’en fonction de ses propres intérêts, mais n’a d’autre projet régional que son hégémonie. Il est donc probable que l’Arabie saoudite continue sur la même trajectoire duale qui consiste à maximiser les garanties de sécurité pouvant être obtenues de Washington tout en continuant à explorer plus activement les pistes de partenariats intra ou extrarégionaux. Riyad pourrait ainsi se différencier d’Abu Dhabi — qui choisit de miser sur son partenariat avec Israël et Washington — en se positionnant au cœur de nouvelles alliances sécuritaires régionales, complémentaires de celle avec les États-Unis.
Ces alliances pourraient être faites entre pays du Conseil de coopération du Golfe, avec l’Europe ou des pays comme la Turquie, l’Égypte, le Pakistan ou la Corée du Sud.
Quel que soit l’avenir du régime iranien, Israël et l’Arabie saoudite risquent donc de voir leur trajectoire respective les positionner de plus en plus dans un face-à-face régional, dont la dynamique pourrait modeler le futur du Moyen-Orient pour les années à venir.
Alors qu’Israël semble vouloir poursuivre sa fuite en avant dans un projet d’hégémonie militaire régionale et tirer profit de l’effondrement de l’ordre mondial, les États arabes du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, cherchent au contraire à s’adapter à un nouvel ordre régional. Ces derniers semblent se retrouver face à une impasse stratégique, qui rappelle la position des Européens face à l’évolution de l’ordre international : leur capacité de puissance est mise en échec quand, dans un monde où la loi du plus fort prime, la diplomatie devient l’arme du faible.
Ce serait cependant une erreur d’analyse que de conclure de cet échec que, sur le long terme, Israël renforcera sa position stratégique.
Le projet de remodelage de la région qu’entretient Tel-Aviv devient en effet beaucoup plus complexe que ses décideurs ont bien voulu l’imaginer. Si la politique poursuivie par Israël semble peser à ce stade avec force dans la redéfinition des dynamiques actuelles, elle fait montre d’une incapacité à se projeter dans le temps long et passe à côté des transformations plus profondes en cours dans la région — que la guerre ne remettra pas fondamentalement en cause. Elle pourrait à terme consacrer son isolement stratégique.
Dans une région où la politique du multi-alignement est engagée depuis plusieurs années — et assurément renforcée à l’ère Trump — la rhétorique israélienne visant à imposer aux acteurs régionaux une vision binaire d’une région divisée entre deux camps a fait long feu.
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03.04.2026 à 18:00
« Les djihadistes sont prêts à une guerre longue » : la stratégie cachée du Hezbollah
Le Hezbollah s’est préparé à un combat sacrificiel.
Selon le chercheur Dominique Thomas, spécialiste des mouvements djihadistes, la logique engagée est claire : si les États-Unis et Israël décident d’accélérer les choses en Iran, la riposte terroriste pourrait s'étendre — et s'intensifier.
Entretien.
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Texte intégral (3816 mots)
Depuis le début de la guerre, un certain nombre de mouvements islamistes extrémistes au Proche-Orient, qu’ils soient chiites ou sunnites, islamistes radicaux ou djihadistes, se sont réveillés. Quel est aujourd’hui l’état de la menace ?
Ces groupes violents non étatiques — tels que le Hezbollah — ne considèrent pas l’Occident comme neutre : ils considèrent que nous serions pleinement engagés dans un conflit de civilisation.
Le fait que cet Occident soit allié — ou intervienne directement et militairement — aux côtés d’États autoritaires qui les répriment en fait du reste une cible légitime.
On se situe dans l’exacte lignée de la rhétorique qui avait cours dans les années 1990 et 2000. Al-Qaïda s’en prenait alors à un double ennemi : l’ennemi proche d’un côté et l’ennemi lointain de l’autre. L’Occident est, pour certains aujourd’hui, considéré de nouveau comme cet ennemi lointain parce qu’il est associé de manière directe ou indirecte à des conflits au Moyen-Orient.
Selon cette logique, si les Américains et, a fortiori les Israéliens, parvenaient à changer l’ordre des choses par la force dans la région, cela constituerait un facteur de déstabilisation suffisamment important pour justifier des actions encore plus violentes de ces groupes.
C’est-à-dire ?
On peut craindre que le franchissement de plusieurs lignes rouges, comme la mise à bas définitive de la République islamique d’Iran — jusqu’à présent l’allié le plus puissant du Hezbollah — ne constitue un élément perturbateur d’envergure.
Si la République islamique devait s’effondrer, ou s’il y avait un changement de régime brutal en Iran et la perte de tous ses alliés, le Hezbollah se retrouverait acculé dans ses derniers retranchements et donc prêt à un combat sacrificiel.
Les actions de grande échelle ou les attaques suicides sont des instruments qui, pour l’instant, ne sont pas actionnés.
Dominique Thomas
Qu’entendez-vous par « sacrificiel » ?
Dans une guerre existentielle, on doit s’attendre à ce que le Hezbollah soit prêt à des destructions supplémentaires.
Il y a donc un risque non négligeable pour les pays occidentaux s’ils s’engagent dans une fuite en avant et s’impliquent à large échelle dans ce conflit, notamment via un déploiement militaire. Il y aurait forcément des répercussions.
Autrement dit, vous considérez que des attentats seraient appelés à se multiplier en cas de recours à la force par des pays occidentaux ou leurs alliés ?
En effet. Les actions de grande échelle ou les attaques suicides sont des instruments qui, pour l’instant, ne sont pas actionnés.
Mais dans la guerre existentielle du Hezbollah, elles restent des options crédibles à condition que des forces militaires occidentales soient présentes au sol. Pour l’instant, les attaques commises contre des camps de base américains en Irak et dans le Golfe par des milices irakiennes n’ont pas causé de dégâts humains importants.
On basculerait alors dans un conflit hybride ou une guerre asymétrique qui toucherait d’autres territoires.
Le Hezbollah pourrait dès lors compter sur une partie de la diaspora chiite libanaise dans la mesure où les réseaux du Hezbollah s’étendent de l’Afrique de l’Ouest à l’Amérique latine, en passant par l’Europe.
Certes, il s’agit surtout de structures de financement — mais elles pourraient se transformer en supports de projection.
Des actions violentes à travers le monde contre leurs principaux adversaires, par exemple contre des emprises diplomatiques étrangères de pays ennemis, est donc tout à fait possible.
Doit-on voir l’engagement du Hezbollah dans la guerre, quelques jours à peine après le lancement de l’opération israélo-américaine, comme une illustration de cette logique sacrificielle que vous décrivez ?
Il faut bien comprendre une chose : la stratégie de la confrontation brutale n’est pas un obstacle pour le Hezbollah. Il ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement. Il cherche autre chose : mener un combat vu comme une action de résistance qui soit conforme à ses principes idéologiques et politiques.
Que voulez-vous dire par là ?
Quand l’État islamique a créé son califat entre la Syrie et l’Irak, ses membres savaient pertinemment qu’ils allaient déclencher une coalition contre eux — une coalition puissante et avantagée militairement.
Ces groupes sont profondément marqués par l’exaltation, le messianisme, le millénarisme, et ils s’inscrivent dans un rapport au temps qui n’a rien à voir avec celui que l’on partage communément en Occident.
Des conflits longs, au départ franchement défavorables, ne constituent pas pour les groupes djihadistes des obstacles en soi.
Au contraire, en l’occurrence, ne pas intervenir pour soutenir l’Iran aurait été considéré comme une trahison et comme un aveu de faiblesse. Aller à la guerre est une source d’exaltation et de noblesse supplémentaire, commune aux factions chiites et sunnites, au Hezbollah et aux milices irakiennes, engagées actuellement dans le conflit contre l’Iran.
Face à l’Occident, les djihadistes sont prêts à une guerre longue.
La stratégie de la confrontation brutale n’est pas un obstacle pour le Hezbollah. Il ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement.
Dominique Thomas
Les mouvements islamistes extrémistes ont un autre dénominateur commun : ils s’inscrivent dans un paysage politique particulièrement instable. Comment comprenez-vous le contexte de leur remontée en puissance dans la région ?
Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont des terreaux particulièrement fertiles pour ces mouvements. Trois grandes causes expliquent cette prolifération, à la fois concomitantes et indissociables les unes des autres.
La première, c’est la permanence des conflits sur différents théâtres, que ce soit au Proche et au Moyen-Orient, et même dans le monde arabe en général. Il y a des conflits de libération, à l’image de la lutte palestinienne ; des guerres civiles, comme au Yémen et au Soudan ; des guerres liées à une fragmentation confessionnelle ou ethnique. Il faut également compter les conflits où sont engagés des pays occidentaux, qui les entretiennent plus qu’ils ne les résolvent.
La deuxième cause, qui découle de la première, ce sont les fragmentations multiples qui sont apparues au sein des sociétés elles-mêmes. Elles ont pour effet de marginaliser de plus en plus certains groupes ethniques et confessionnels — qu’ils soient sunnites ou chiites. Les modèles étatiques de la région sont aujourd’hui quasiment tous à bout de souffle.
La troisième cause qui permet à ces groupes de prospérer, c’est précisément cette perte de légitimité des États, qui sont de plus en plus contestés, et dont la corruption est de plus en plus visible. Cette compromission se ressent notamment à travers des alliances ou des accords quelquefois perçus comme des trahisons, à l’image des accords d’Abraham, et qui génèrent de la contestation. Les dynamiques qui ont pris souche à la fin des années 1970 dans le monde arabo-musulman ne se sont pas terminées avec les séquences des révoltes arabes, qui n’ont pas permis de renverser une partie de ces régimes. Les frustrations n’en ont été que plus fortes.
Ces trois éléments ont permis à certaines causes et à certains groupes de s’affirmer avec efficacité.
Leur projet contestataire, voire révolutionnaire, s’en est trouvé d’autant plus visible. C’est ainsi qu’ils mobilisent encore une partie de la population de la région, lasse de leur marginalisation et de ces frustrations accumulées.
En quoi consiste ce projet politique contestataire que vous évoquez ?
L’élément commun à ces mouvements, c’est une volonté de gouvernance islamique, c’est-à-dire l’application de la charia.
Un exemple historique, au moins pour les chiites, a été la création de la République islamique d’Iran en 1979 ; des exemples plus récents sont la prise de pouvoir des Talibans à Kaboul et des ex-djihadistes de HTS en Syrie fin 2024. Même si les mises en œuvre politiques de la charia sont différentes selon les groupes, on retrouve cette idée d’une « étatisation islamique ».
Cela passe par une normalisation et certains compromis — non sans pragmatisme dans certains cas.
Le Hezbollah ne craint pas l’affaiblissement — ni même d’être défait militairement. Il cherche autre chose.
Dominique Thomas
Vous pensez à l’Afghanistan ?
Absolument, dans ce pays où se côtoient des minorités ethniques, les talibans ont parfaitement compris leur dynamique. On a donc assisté à la mise en place de gouverneurs tadjiks, de gouverneurs hazaras, de gouverneurs ouzbeks. Ils ont parfaitement compris que la gouvernance ne pouvait pas uniquement être d’obédience pachtoune, avec une seule ethnie qui bénéficierait de tous les avantages.
Autre exemple : le gouvernement syrien actuel, qui cherche à élargir le modèle de gouvernance appliqué auparavant à Idlib, qui était une sorte de laboratoire islamique, mais en prenant en compte les minorités confessionnelles du pays.
Mais tous ces mouvements ne sont pas en mesure de renverser des gouvernements et d’imposer leur modèle.
Les Frères musulmans en Égypte est un groupe qui a été largement affaibli après l’arrivée d’al-Sissi au pouvoir. Leur contestation reste en grande partie clandestine, mais rien ne dit qu’ils ne gagneront pas en visibilité en cas de choc économique ou politique dans l’avenir.
Ces groupes prospèrent et évoluent dans des contextes chaotiques et se nourrissent des frustrations populaires.
Dans quelle mesure un mouvement comme le Hezbollah est-il ancré dans la société libanaise ?
Le Hezbollah s’est construit à l’époque de la guerre civile libanaise.
Avec l’appui de la République islamique iranienne, sa principale fonction dans la société était de défendre et de faire entendre la voix de la communauté chiite libanaise.
Il s’est construit dans la durée, y compris sur le plan politique, en participant à des élections et en parvenant à faire élire des députés. Par ailleurs, c’est également un mouvement social qui dispose d’un réseau associatif extrêmement varié, impliqué dans l’économie et bénéficiant d’un soutien financier diversifié, notamment via la diaspora chiite libanaise.
On a donc affaire à un mouvement pleinement enraciné dans la sociologie libanaise, voire même au-delà, qui dispose de réseaux internationaux financiers et opérationnels.
Il s’appuyait également jusque-là sur un acteur étatique important qui était la République islamique d’Iran, même si le régime de Téhéran est depuis longtemps affaibli.
Ces facteurs combinés lui donnent une certaine légitimité auprès d’une partie de la population : pour beaucoup, le Liban de demain pourrait difficilement se concevoir sans cet acteur incontournable.
On pourrait voir revenir le spectre des assassinats politiques.
Dominique Thomas
D’un point de vue extérieur, un autre acteur a joué un rôle clef dans cette légitimation du Hezbollah : Israël. Pouvez-vous retracer l’historique de cet antagonisme fondateur ?
Absolument. Une autre fonction du Hezbollah lors de son émergence était la mise en œuvre d’une souveraineté nationale libanaise contre l’occupation par Israël du sud du Liban. Alors qu’Israël vient d’annoncer une nouvelle occupation de ces mêmes territoires, ce projet est plus actuel que jamais et fait écho aux préoccupations des Libanais.
De manière tactique, le Hezbollah a toujours expliqué que son intégration éventuelle dans l’armée libanaise et son désarmement progressif se feraient le jour où Israël ne représenterait plus une menace pour la sécurité du Liban. Or nous en sommes loin.
Vu du Liban, la menace israélienne explique en grande partie qu’un certain nombre de groupes armés sunnites, comme en Syrie, pourraient se satisfaire d’un affaiblissement du Hezbollah auquel ils se sont opposés durant la guerre civile en Syrie. Mais dans le contexte actuel, les groupes sunnites se retrouvent dans un certain embarras : à l’heure où ils prennent conscience de l’agressivité croissante d’Israël dans la région, ils sont prêts à s’engager dans un affrontement contre Israël, mais de manière distincte — sans s’allier aux chiites.
Cette présentation des choses n’occulte-t-elle pas le fait que beaucoup au Liban considèrent aussi le Hezbollah comme un danger, un représentant usurpé — un État dans l’État ?
Il ne s’agit bien sûr pas de faire l’apologie du Hezbollah, mais d’essayer de penser la logique qui est la sienne.
Or il me semble vain, par exemple, d’essayer de faire pression sur ce seul acteur sans chercher à obtenir des garanties de sécurité au Sud Liban : dans un processus de négociations, on ne peut pas réclamer d’une partie qu’elle se désarme en acquiesçant, sans qu’elle ait de son côté des garanties équivalentes. Or aujourd’hui, ces garanties sont loin d’être sur la table.
Certes, mais le Hezbollah n’est-il pas trop affaibli pour les atteindre ?
Les accords de cessez-le-feu signés par le Hezbollah l’année dernière prévoient que l’armée nationale libanaise récupère les armes et exerce un contrôle du Sud Liban jusqu’à la frontière.
Le problème, c’est que l’armée libanaise est perçue comme en incapacité de pouvoir garantir la souveraineté de son propre territoire face à Israël : d’où le fait que le Hezbollah se considère comme un acteur légitime pour le faire.
Le groupe est encore suffisamment puissant pour s’engager dans un combat régulier, y compris contre l’armée libanaise si celle-ci devait s’ériger comme une force d’interposition. Cette dernière aurait d’ailleurs beaucoup à perdre. Et même si je conviens que beaucoup de partis au Liban — que ce soient les sunnites ou les chrétiens et même les druzes — voient dans l’affaiblissement du Hezbollah un événement plutôt positif, ils ne sont pas pour autant liés par une vision politique commune qui pourrait le déstabiliser.
Pourrait-on voir émerger un conflit de nature à faire éclater une nouvelle guerre civile au Liban ?
Les années 1980 nous ont démontré que les conflictualités libanaises peuvent conduire à des guerres sanglantes et durables. La première guerre civile du Liban, qui a duré plus d’une décennie, aggravée par des interventions extérieures syriennes et israéliennes et nourrie par des retournements d’alliances, a conduit à des destructions massives dans l’ensemble du pays.
On peut craindre, en effet, une guerre milicienne entre le Hezbollah et ceux qui voudraient obtenir son désarmement et qui, dans ce but, iraient jusqu’à s’allier aux Occidentaux — voire aux Israéliens — que ce soient des forces libanaises ou d’anciens phalangistes par exemple. Toute collaboration avec une force occidentale ou israélienne pourrait être considérée par certains éléments radicaux comme une trahison.
À partir de là, on pourrait voir revenir le spectre des assassinats politiques visant les plus hautes personnalités de l’État comme ce fut le cas par le passé.
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