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21.09.2026 à 07:20

L’Europe peut se défendre seule

Louis Puel

L’ancien Major général des armées sort de son silence pour poser un diagnostic et une feuille de route

L’article L’Europe peut se défendre seule est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (9655 mots)

Avec le CEPR  90 nous lançons un nouveau projet structurant : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050. Pour suivre cette initiative et soutenir notre revue indépendante, abonnez-vous à la revue

Le premier problème de la défense européenne n’est pas un problème d’argent mais de cohérence. Or la cohérence, contrairement à un budget, ne peut pas être votée tous les ans. Les lignes qui suivent visent à montrer que si l’Europe veut être capable de se défendre en 2050, elle ne doit pas uniquement y consacrer un budget hors norme, mais aussi aligner sa recherche, son équipement, ses ressources humaines, sa doctrine et sa volonté stratégique de façon à former un tout cohérent et crédible.

L’Europe a vécu une parenthèse historique de vingt-cinq ans, le temps d’une génération. La fin de la Guerre froide semblait confirmer la thèse de Francis Fukuyama annonçant la fin de l’histoire 91 : la démocratie libérale et le marché s’étaient imposés, nous étions à l’aube d’un monde où l’économie supplanterait la géopolitique et la politique, l’interdépendance aurait raison des conflits, et les rapports de force qui dominaient les États depuis des siècles disparaîtraient. L’Europe, plus que ses pairs, était l’incarnation flamboyante de cette promesse puisqu’à l’origine c’était une puissance civile et un marché commun, un projet pacifique fondé sur l’idée d’intégration, abrité sous le parapluie américain, mais ignorant largement le fardeau de sa défense.

La parenthèse est en train de se refermer. L’histoire se rappelle à nous suivant ce que Robert Kagan appelle « le retour de l’histoire et la fin des rêves » 92, autrement dit, le retour des rapports de force que cette parenthèse promettait d’abolir : les guerres de haute intensité qui se déroulent sur le continent européen, la coercition due aux dépendances, la conditionnalité des alliances que l’on croyait permanentes, la concurrence ouverte visant à dominer l’ordre international. Trente ans plus tard, il ne s’agit pas de dire que Fukuyama avait tort, la démocratie libérale n’a rien perdu de son pouvoir de séduction, mais que ce qui, d’après lui, était un état défini n’était qu’un moment. 

La trêve de la politique de puissance a été une exception qui ne pouvait pas durer. Or l’Europe s’est organisée en vue de cette exception, si bien qu’elle n’est pas préparée à ce retour à la règle. Dans son essai, Le labyrinthe des égarés : L’Occident et ses adversaires Amin Maalouf 93 commence par un avertissement emprunté à Faulkner : « The past is never dead. It’s not even past », « Le passé ne meurt jamais, il ne faut même pas le croire passé ». C’est exactement ce que la défense européenne doit avoir en tête.

On interprète souvent ce retour comme une succession de coups de semonce. C’est une image pertinente, mais qui a tendance à les comprendre comme des crises distinctes, surmontables, dont chacune serait suivie par un retour à la normale. C’est oublier que le terrain a lui-même changé. La « normale » que sous-entend ce retour n’existe pas. En 1887, Albert Robida imaginait déjà un siècle où la guerre ne serait plus un événement exceptionnel mais un état permanent, une condition à partir de laquelle la vie collective se réorganiserait tranquillement 94. Cette satire paraît un diagnostic aujourd’hui. Pour la défense, les conséquences sont dramatiques. L’Europe, conçue comme une parenthèse civile, post-stratégique et dépendante, doit réapprendre ce que signifie le pouvoir.

Il serait tentant d’évaluer cet effort à l’aune du volume des ressources engagées, mais ce serait une erreur. Les budgets de la défense européenne ont beau augmenter dans tous les pays, ils ne donneront lieu qu’à des capacités fragmentées et des chaînes de production qui feront double emploi, le tout sans vision politique coordonnée.

La dépendance numérique et la fragmentation stratégique

Commençons par l’état des lieux qui, honnêtement, fait réfléchir. L’Europe ne peut pas se défendre si elle n’a pas le soutien ni les moyens des États-Unis. Nous savons comment se traduit cette dépendance : facilitation stratégique, renseignement, surveillance et reconnaissance, transport, parapluie nucléaire. Pourtant dans les milieux de la défense la dépendance la plus structurelle, et la moins évoquée, est de nature numérique.

La puissance militaire moderne est de plus en plus liée à l’informatique. Le commandement et le contrôle, le ciblage, la fusion du renseignement, la guerre électronique, la logistique et la connectivité du champ de bataille reposent sur une infrastructure désormais essentiellement digitalisée ainsi que sur les personnes ou les programmes qui la configurent et l’entretiennent. C’est là que le bât blesse. Une défense qui ne contrôle pas son code ne contrôle pas ses forces. Si l’Europe ne maîtrise pas sa propre infrastructure numérique et ne garantit pas les compétences dont dépend sa souveraineté, elle se condamne à une vassalisation pure et simple. Notons la dimension humaine de cette nécessité. On peut toujours se procurer du matériel, en revanche on ne peut pas se procurer une génération d’ingénieurs du jour au lendemain. 

Nous parlons ici d’une dépendance concrète qui devient de plus en plus visible. Les forces armées européennes et les États qui les soutiennent s’appuient sur l’infrastructure numérique américaine : le cloud et les services numériques sont fournis par les hyperscalers américains, ainsi que la majorité des logiciels de bureautique et de travail collaboratif. Cette fragilité n’a rien de théorique. En Ukraine, la connectivité par satellite commercial d’une zone de combat a déjà fait les frais du bon vouloir d’un fournisseur. Une étude datée de 2026 a évalué la hausse du prix des logiciels cloud à 140 milliards d’euros par an pour l’Europe entre 2026 et 2030, dont 93 milliards qui n’auront pas le moindre bénéfice pour l’économie européenne. Une défense qui sous-traite son réseau numérique s’expose à des coupures imposées par un tiers. Deux exemples récents le montrent. En août 2021, Google a suspendu les services en ligne du gouvernement afghan dans la minute qui a suivi la prise de Kaboul par les talibans, ce qui revient à appuyer sur le bouton d’un État entier au motif que le pouvoir a basculé. Le 20 août 2025, le Trésor américain a sanctionné Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, en lui coupant l’accès aux services numériques américains, avec le même effet à l’échelle individuelle. Ce type d’ingérence est donc possible et envisageable, la seule inconnue est l’échelle à laquelle il sera mis en œuvre 95.

À cette dépendance s’ajoute une seconde faiblesse : la fragmentation. D’un côté, nous avons une puissance qui n’utilise qu’un seul système, de l’autre, une Europe où prolifèrent des systèmes incompatibles entre eux. Les chiffres, désormais avérés, sont accablants : l’Union européenne exploite environ 178 systèmes d’armes distincts dont une douzaine de familles de chars de combat et autant de modèles de frégates, alors que les États-Unis en exploitent une trentaine 96. 18 % à peine des dépenses européennes en équipements sont liées à des programmes de coopération, et environ 1 euro sur 2 revient à des fournisseurs situés hors d’Europe, dont un tiers aux États-Unis. 

Samuel Faure parle d’« archipélisation » de la défense européenne pour désigner cette multiplicité de pôles nationaux qui ont les mêmes objectifs mais agissent sans se concerter, à tel point que plutôt que de faire des économies d’échelle, leurs budgets peuvent augmenter et se retourner contre l’Europe 97. Chaque doublon correspond à une chaîne de production distincte, une logistique distincte et un parcours de formation distinct, si bien qu’à chaque fois, les économies d’échelle et l’interopérabilité sont sacrifiées. Dépenser plus, sans remédier à cette fragmentation, c’est multiplier ce type de télescopage. S’il y a une leçon à tirer de la guerre en Ukraine, c’est que la masse, la pérennité et la capacité à produire des munitions valent plus que l’élégance d’une plate-forme isolée, or ce sont exactement ces trois atouts que la fragmentation met à mal. Ce qui implique un changement plus profond du rythme de la guerre. 

Comme l’a fait remarquer Olivier Schmitt 98, les conflits actuels sont à la fois plus rapides et plus lents : du point de vue tactique, ils accélèrent – les drones, les capteurs et les frappes de précision réduisent le temps de décision –, mais du point de vue opérationnel et stratégique, ils ralentissent parce que c’est la logistique, la capacité industrielle et l’endurance qui déterminent l’issue des conflits. La conclusion est sans appel. L’Europe doit apprendre à combattre plus vite, mais elle doit aussi apprendre à tenir. Une défense optimisée, qui vise la rapidité tactique mais manque d’endurance stratégique, d’industrie, de munitions, de logistique, de réserves et d’une cohésion d’alliance à long terme, est une défense qui gagne des batailles mais perd des guerres.

Au dernier sommet d’Ankara, le 8 juillet 2026, l’Alliance s’est engagée à consacrer 50 milliards de dollars supplémentaires à de nouveaux achats en tablant sur l’augmentation de 139 milliards de dollars de 2025. Plus révélateur encore, elle s’est engagée à créer un « cloud de combat » interopérable à l’échelle transatlantique, et à adopter de puissants modèles d’intelligence artificielle, le tout conçu comme une capacité commune 99. Les architectures centrées sur les données et le zero-trust que requièrent le quantique et l’IA agentique permettent de concevoir des clouds et des modèles d’IA parfaitement souverains et interopérables, connectés là où l’Europe choisit de les connecter, et fermés là où ils doivent le rester. Ankara s’est donc contenté d’énoncer ce qui est requis, mais sans dire qui devait le mettre en œuvre, ni à partir de quelle infrastructure. Plutôt que de s’en remettre une fois de plus aux hyperscalers américains, il est essentiel de tirer parti de cette ouverture et d’en saisir les opportunités

Les quatre axes à adopter d’ici 2050

On ne peut bâtir la défense de 2050 sans la mettre en perspective avec les menaces identifiées en 2026. D’ici vingt-cinq ans, les plus grands défis auxquels nous serons confrontés se présenteront sous forme de ruptures stratégiques et de discontinuités qui ne seront pas seulement des risques existants augmentés, mais des bascules qui modifieront la nature même de ces risques, souvent à cause de réactions en cascade impossibles à prévoir jusqu’à ce qu’elles aient lieu. Quatre domaines sont identifiés – technologique, sociétal, géopolitique et environnemental – qui ne constituent pas un inventaire des menaces, mais une carte d’incertitudes sur laquelle l’Europe doit apprendre à naviguer. Chacun des domaines doit permettre de tester l’aptitude de l’Europe à faire évoluer ses organisations, ses compétences et sa doctrine ensemble, plutôt que séparément. Car il n’y a pas mieux que les ruptures pour tester la cohérence.

La technologie est le domaine le plus évident. L’intelligence artificielle agentique n’est pas un nouvel outil qu’il faudrait greffer sur des forces déjà existantes, c’est une rupture qui entraîne une évolution des organisations, des compétences et de la doctrine. Une armée qui se procure un système d’aide à la décision autonome, sans repenser ses structures de commandement, ni proposer de formation, ni revoir sa doctrine, n’acquiert aucune capacité supplémentaire. L’informatique quantique correspond à une seconde rupture puisqu’elle bouleverse les architectures numériques existantes et impose de mettre en place le concept de zero trust, ainsi qu’une sécurité centrée sur les données. Par ailleurs, ses effets ne se répercutent pas seulement sur la cryptographie, mais sur la détection, la navigation et le calcul. La rupture technologique est avant tout un défi numérique que l’Europe ne peut surmonter que si elle a la main sur son infrastructure informatique et les experts humains qui l’entretiennent. Cela dit, l’histoire nous invite à faire preuve d’humilité : la promesse suivant laquelle les données et les algorithmes « optimiseraient » la prise de décision militaire, largement mise en œuvre par les États-Unis dans les années 2000, n’a pas été tenue. En réalité, elle n’était pas tenable, même si les programmes ont longtemps été maintenus 100. Non pas que la technologie soit vouée à l’échec mais se concentrer sur le matériel et les logiciels, en oubliant l’organisation, la doctrine et la formation, c’est développer une capacité de façade, et non une capacité réelle.

L’automatisation et la robotisation sont au carrefour du champ technologique et du champ sociétal. Elles soulèvent à la fois des questions éthiques et des problèmes d’emploi de la force militaire (doctrine). Elles font également valoir, sous une forme particulièrement aiguë, le dilemme « intégration ou coordination » : par exemple, les nations européennes ont-elles intérêt à intégrer, ou simplement à coordonner, la doctrine régissant l’usage des systèmes autonomes et robotiques ? On ne peut improviser une réponse chaque fois qu’une crise se profile.

La dimension sociétale est aussi stratégique dans la mesure où une armée puise sa force dans la société dont elle émane. Trois ruptures se distinguent. La lutte pour l’information et la confiance, la désinformation, la défiance des citoyens et la moindre légitimité des institutions ont transformé la cohésion de chaque population en ligne de front. Le relâchement du lien entre les forces armées et la nation, le recrutement sous tension, la diminution des réserves et l’érosion de la culture de résistance nationale affaiblissent l’assise humaine sur laquelle repose la défense. Enfin, le déclin démographique réduit le réservoir de talents au moment même où la capacité en exige davantage. Quel que soit son budget, une société divisée, méfiante ou indifférente ne peut pas avoir de défense crédible.

La ligne géopolitique fait valoir le rééquilibrage des grandes puissances mondiales. L’alliance américaine, désormais conditionnelle, est une rupture qui crée une situation d’urgence. S’y ajoute la militarisation de l’interdépendance, qui transforme les chaînes d’approvisionnement, les minerais les plus indispensables et l’accès aux technologies en instruments de coercition, comme la Chine s’est montrée prête à le faire, ainsi que l’instrumentalisation des flux énergétiques et migratoires pour faire pression sur les sociétés européennes. La lutte pour le contrôle des goulots d’étranglement stratégiques, de la mer Rouge au détroit d’Ormuz, prouve que des bouleversements lointains peuvent exposer brusquement l’Europe du jour au lendemain. L’Europe est vouée à évoluer dans un monde où c’est l’unité même des Occidentaux qui n’ira pas de soi.

La question environnementale nous oblige à repenser les missions confiées aux forces armées, ainsi que les conditions dans lesquelles elles pourraient opérer. La pression climatique subie par la périphérie de l’Europe, le Sahel, le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient, alimente l’instabilité et les flux migratoires que les forces armées sont de plus en plus souvent amenées à contrôler. L’accès aux ressources, eau ou minéraux essentiels, est devenu une source de conflit. Enfin, l’ouverture de nouveaux espaces, notamment l’Arctique, les fonds marins et l’espace extra-atmosphérique, crée des arènes convoitées, absentes de la carte opérationnelle il y a peu.

Aucun de ces quatre axes ne peut être abordé séparément. Leur interaction forme la matrice de l’environnement stratégique de 2050, et ils ne convergent pas vers une menace prévisible à laquelle la défense européenne pourrait se préparer. Tout l’enjeu est là. L’environnement de 2050 sera dominé par l’incertitude, par l’interaction de points de bascule qu’aucun modèle ne peut anticiper et par des scénarios qui semblent improbables jusqu’au jour où ils se produisent. La défense européenne doit puiser sa force dans son aptitude à absorber les chocs, à gagner du temps et à se concerter pour s’adapter, davantage que dans sa capacité à les prédire. Cela exige, au-delà du matériel et de la doctrine, un état d’esprit fait de la volonté de s’organiser pour la discontinuité plutôt que pour la continuité, de s’entraîner aux surprises stratégiques, de veiller à la solidité des institutions et d’entretenir des réflexes de commandement capables de parer au premier coup. Une Europe qui se prépare exclusivement aux menaces qu’elle a anticipées ne prépare pas sa défense à l’incertitude du monde.

Si la conduite de la guerre est bouleversée, de quoi héritons-nous ?

Les ruptures évoquées ne se limitent pas aux nouveaux outils, elles modifient la conduite même de la guerre. D’où trois questions.

Premièrement, dans quelle mesure la structure des forces dont nous avons hérité est-elle encore pertinente ? Le champ de bataille ukrainien étant transparent et saturé de drones, il offre une visibilité très risquée sur les concentrations de blindés et les grandes formations statiques. D’un autre côté, la précision, qui revient moins cher, fragilise les vieilles plateformes sophistiquées en termes de capacité de survie. Il ne s’agit pas de se débarrasser du haut de gamme, mais de le rééquilibrer en associant les « armes de décision » et les « armes d’usure », abordables et plus faciles à développer.

Deuxièmement, la guerre est-elle moins coûteuse ? Du point de vue tactique, oui. Un drone FPV, qui vaut quelques centaines d’euros, peut détruire un véhicule de plusieurs millions d’euros. Du point de vue stratégique, non : on ne peut pas l’emporter sans avoir une défense aérienne de masse comprenant plusieurs niveaux (les intercepteurs étant souvent plus chers que les menaces qu’ils neutralisent), sans maîtriser les espaces maritimes (de la surface aux grands fonds marins), et sans protéger ses arrières sur la durée. Les coûts se sont déplacés de la plateforme au système, puis à la production, aux stocks et à la résilience.

Troisièmement, la Russie et l’Ukraine, qui progressent peu sur le front, cherchent davantage à l’emporter sur l’arrière-front en menant des frappes de longue portée visant les infrastructures énergétiques, les nœuds de transport et le moral de la population, bien au-delà de la ligne de contact. La guerre est en train de devenir un concours de profondeur et d’endurance, pas seulement de manœuvres frontales. Une Europe qui n’envisage que la ligne de front est une Europe qui se trompe de guerre : il faut défendre la profondeur, les réseaux énergétiques, les nœuds logistiques, l’infrastructure numérique et le moral des civils aussi sérieusement que les frontières. Ce que les pays européens ont vécu en 2026 sans le moindre coup de feu sur leur sol en est un exemple. Il a suffi d’une vague de drones au-dessus des territoires alliés, sans doute issue des navires d’une « flotte fantôme » opérant dans les eaux internationales, pour révéler toutes les lacunes de la défense aérienne, de l’autorité juridique et de la cohésion politique, mais aussi pour comprendre que le seuil de la réponse collective est plus élevé que ce que recommande la dissuasion européenne 101. La défense de l’arrière-pays est aussi une question de discipline logistique, ce que résume l’adage repris par les planificateurs européens : « L’infanterie gagne les batailles, la logistique gagne les guerres ». Les axes de projection doivent être protégés contre les drones et le sabotage, dispersés et récurrents, plus qu’hypothétiques 102. Une logique de frappe en profondeur qui nous oblige à reformuler les termes de la défense européenne : l’arrière-pays est devenu un front auquel il faut se préparer.

Pour une Europe capable de se défendre

Si l’on suit la méthode de cet exposé, qui n’est autre que la « méthode de Singapour », il ne faut pas partir de ce qui est politiquement possible aujourd’hui, mais de 2050, et raisonner à rebours. C’est d’autant plus important que les initiatives de défense européenne, s’appuyant sur les plans « ReArm Europe » puis « Readiness 2030 » sont placées sous le signe de l’urgence, notamment la reconstitution des stocks de munitions. Or sans objectif de long terme, l’urgence vous incite à accumuler des moyens sans avoir de direction précise. D’où l’intérêt d’avoir aussi un horizon de vingt-cinq ans.

D’ici 2050, le noyau dur de l’Europe peut se défendre. Il n’a pas besoin de s’accorder ni d’avoir une armée européenne. En revanche, à terme, il a besoin de quelque chose de plus spécifique : une Europe qui possède des capacités cohérentes et coordonnées, ainsi qu’une volonté politique commune de dissuader et, si nécessaire, d’agir sur la totalité du spectre, de la défense conventionnelle aux attaques cybernétiques, économiques et informationnelles. La sécurité de l’Europe ne doit plus être « externalisée ». Nous parlons d’une souveraineté de fond, pas d’une souveraineté symbolique et déclaratoire.

Très concrètement, l’horizon 2050 permet de s’affranchir des contraintes d’aujourd’hui pour transformer états d’esprit et organisations. Il sous-entend d’abord une souveraineté numérique, c’est-à-dire le contrôle des infrastructures et des experts qui permettent de mener une guerre définie par le logiciel, soutenue par le métal. Il est cohérent et précis et permet de traduire une volonté stratégique commune en action coordonnée, sans qu’il y ait paralysie. L’échéance est suffisamment lointaine pour que l’effort de guerre puisse compter sur une vraie puissance industrielle, des stocks, des réserves, une logistique résiliente, ainsi qu’une alliance politiquement ferme, sachant que les guerres qu’il est conçu pour dissuader seront autant une question d’endurance que de réactivité. Il demeure ancré et pleinement intégré à l’alliance transatlantique, en tant que partenaire assumant pleinement ses responsabilités. Enfin, il est flexible, car structuré et conçu pour réagir aux surprises stratégiques et à l’incertitude, et pour garantir une action cohérente face à un large éventail de scénarios impossibles à prévoir. Chacune des questions qui suivent est une étape de la méthode consistant à partir de ce point d’arrivée pour revenir aux décisions à prendre dès maintenant.

Du budget à la cohérence

Quel niveau d’effort de défense l’Europe doit-elle viser ? C’est la première question qui se pose. Il serait logique de répondre en termes de part de PIB : 2 %, 3 %, voire 5 %, mais ce serait un peu simpliste. Une part de PIB correspond à un apport, pas à une capacité. Cela dit très peu de choses sur le potentiel de défense d’un pays.

Ce qui fait la force d’une armée et la résistance d’un pays, c’est la cohérence et la simultanéité de plusieurs dimensions : recherche et développement, équipement, ressources humaines et conditions de vie des soldats, doctrine et formation. Une armée qui se procure du matériel sans équipe ad hoc, s’approprie une doctrine pour laquelle elle n’a pas été formée, ou des plateformes que son industrie ne peut pas entretenir, n’est pas une armée forte, quel que soit son niveau de dépenses. À l’inverse, une armée au sein de laquelle ces éléments se renforcent génère une puissance largement supérieure à celle induite par sa ligne budgétaire. L’objectif que doit viser l’Europe n’est donc pas un chiffre, mais une norme, un niveau d’effort tenable à l’horizon 2050, évalué en fonction de la cohérence et des résultats qu’il produit plutôt que de la part de la richesse nationale qu’il absorbe.

Ce recadrage a une conséquence très pratique. Plutôt que d’obliger les pays européens à délibérer tous les ans pour fixer des pourcentages que les cycles politiques propres à chacun mettront à mal, il les incite à réfléchir à la manière dont ils construisent un système de défense cohérent et résilient. La première option revient simplement à une routine. La seconde, à se plier à la discipline qu’exige la bascule que nous vivons.

Coordonner ou intégrer 

L’interopérabilité et la coordination suffisent-elles, ou l’Europe a-t-elle besoin d’une réelle intégration ? C’est le nerf de la guerre, mais on ne peut pas répondre à la question en suivant une logique binaire. L’Europe a besoin de coordination à certains niveaux, et d’intégration à d’autres. Il s’agit de tracer la ligne de démarcation au bon endroit.

Les forces doivent elles-mêmes être coordonnées, pas fusionnées. Les forces armées d’une nation doivent rester ancrées dans la société et la tradition de commandement de cette nation, et la responsabilité qui incombe à celle-ci. L’ancrage est une source de puissance et de légitimité, ce n’est pas un obstacle qu’il faudrait s’ingénier à supprimer. Ce qu’il faut viser, c’est l’interopérabilité entre des forces coordonnées, des normes communes, des exercices, une doctrine et l’aptitude à s’accorder entre elles.

Un soldat lors de l’exercice de l’OTAN Eagle Spearhead, dirigé par la France, en Roumanie, en août 2026.

En revanche, quand il s’agit de décisions stratégiques, l’Europe doit viser l’« intégration » de la décision politique, au sens d’une vision partagée de ses intérêts vitaux. La principale faiblesse du Vieux Continent n’est pas le manque de concertation entre ses forces armées, mais l’absence de vision stratégique commune permettant d’agir en conséquence. D’où l’urgence d’une intention politique partagée, laquelle implique une même interprétation des menaces et une même définition des objectifs qui préside à leur mise en œuvre. Il vaut mieux une intention stratégique commune, dont l’exécution est coordonnée, que je ne sais combien d’unités interopérables qui dépendent de vingt-sept décisions distinctes. L’écart à combler tient moins aux capacités qu’à ce que Samuel Faure appelle la distance entre la décision et la mise en œuvre, l’« intimité stratégique » entre États qui permet de traduire une même interprétation en action et en engagements datés et contraignants, plutôt qu’abandonnés à l’état de déclarations.

Le dilemme ne date pas d’hier. L’objectif n’est pas, et ne doit pas être, de mettre sur pied une armée européenne intégrée. Ce n’est ni souhaitable ni nécessaire. C’est ce que la Communauté européenne de défense a essayé de faire de 1950 à 1954 : intégrer les troupes jusqu’à l’échelle du bataillon. Faute de communauté politique préalable appuyant la décision, ce fut un échec. À l’époque, les militaires français n’étaient d’accord sur rien ou presque, si ce n’est sur l’ordre des priorités : une armée commune, si elle devait voir le jour, ne devait naître qu’à l’issue d’un processus politique, « pour couronner l’édifice », sûrement pas pour lui servir de fondations 103. La leçon s’applique directement, mais à l’inverse du sens habituel : ce n’est pas l’armée qu’il faut intégrer, c’est la décision politique qui consiste à défendre, ensemble, les valeurs et les espaces territoriaux, numériques, spatiaux et maritimes que les Européens partagent. Les forces doivent rester coordonnées, non pas fusionnées. En revanche, la décision d’agir pour défendre ces valeurs et ces espaces ne peut pas être morcelée en vingt-sept sous-décisions.

C’est également là qu’interviennent la logique de l’intégration différenciée et la « coalition de volontaires ». Exiger l’unanimité de tous les membres chaque fois qu’il faut employer la force est le meilleur moyen de tout paralyser. Le réalisme veut qu’il y ait un noyau dur qui s’accorde sur une intention stratégique et agit en conséquence tout en restant ouvert aux autres, plutôt qu’un traité qui dépend de la levée d’un ultime veto.

Il est essentiel que ce noyau dur ait le pouvoir, politique et militaire, de décider d’engager des forces et, s’il le faut, sans l’accord des États-Unis ni d’un quelconque allié. Telle qu’elle est, la structure de commandement de l’OTAN ne le garantit pas : la règle du consensus signifie qu’un allié, quel qu’il soit, peut refuser son autorisation, peu importe à quel point la chaîne de commandement a été européanisée. L’autonomie ne peut donc pas venir de la structure intégrée de l’OTAN, mais de la « capacité de planification et de conduite militaires » de l’Union et de sa « capacité de déploiement rapide », ou encore de coalitions ad hoc placées sous commandement national ou multinational. Il ne s’agit pas d’une rupture avec l’Alliance, mais de la possibilité d’agir au cas où celle-ci ne le ferait pas, c’est-à-dire d’une autonomie stratégique au sens opérationnel.

Dissuasion nucléaire : plutôt que partagée, avancée

La gouvernance de la dissuasion nucléaire est la question la plus épineuse et appelle une réponse précise. L’option la plus réaliste et la plus responsable consiste à ne pas partager la force de dissuasion. Celle-ci repose sur l’unité et la crédibilité de la décision d’une nation. La diluer dans un mécanisme collectif l’affaiblirait et réduirait une garantie concrète à un geste symbolique.

La posture à la fois lucide et significative est celle de la « dissuasion avancée », ou étendue, définie par le président de la République à l’Île Longue en mars 2026 104. La force de dissuasion française a, par définition, une dimension européenne, puisqu’elle protège des intérêts vitaux difficiles à dissocier de ceux de ses voisins les plus proches. La « dissuasion avancée » a donc une portée parfaitement tangible. Elle associe les partenaires européens par des mesures d’accompagnement, le déploiement d’avions français à double capacité, des exercices nucléaires conjoints, des consultations structurées et un soutien conventionnel en matière de renseignement et d’alerte précoce, tout en réservant au seul Président la décision d’employer la force. Elle fonctionne d’État à État, indépendamment de l’Union, et consolide la position européenne sans transférer la décision à un autre, sans « partager » l’arme ni entamer le noyau souverain dont dépend toute dissuasion crédible.

Cette distinction, une posture partagée plutôt qu’un doigt partagé sur la détente, correspond à une logique dont l’objectif collectif est ambitieux tout en restant honnête sur l’irréductibilité de ce qui fait une Nation. Une logique qui complète, mais ne remplace pas, le parapluie américain, lequel, en outre, constitue une contribution majeure que seule la France, parmi les puissances européennes, est en mesure d’apporter.

Fondement humain et moral, cohésion et singularité militaire

Outre les capacités, les budgets et les structures de commandement, le socle de la défense est la cohésion et la singularité de l’outil militaire. Ces caractéristiques sont des intangibles, sûrement pas des abstractions puisque ce sont elles qui justifient qu’une nation entretienne une armée, fasse la guerre et sache ce qu’elle est prête à la défendre. On ne peut pas imaginer bâtir une architecture de défense européenne sans ces deux éléments, trop souvent négligés.

La cohésion opère à deux niveaux distincts, qui exigent des actions différentes et ne doivent pas être confondus. Le premier est la cohésion nationale, c’est-à-dire le lien, dans chaque pays, entre la population, les institutions et les forces armées, la volonté de se défendre, la résilience de la société, l’idée que la force est légitime. De ce point de vue, l’action est exclusivement nationale. Le second niveau est celui de la cohésion européenne, c’est-à-dire le lien entre les nations européennes, la compréhension de ce qu’elles ont en commun et leur volonté de le défendre ensemble. Cette fois-ci, il s’agit d’actions visant à établir un socle de valeurs et d’intérêts vitaux communs, et à s’accorder sur le degré de solidarité qui unit ces nations. L’une ne peut se substituer à l’autre. La cohésion européenne ne peut être imposée par décret si le socle national est fragile, pas plus qu’une forte cohésion nationale ne s’agrège automatiquement à un tout européen. Qu’est-ce qui fédère les nations européennes ? La question n’est pas hors sujet, or la réponse est plus culturelle qu’institutionnelle. Comme l’écrivait Milan Kundera, l’Europe est une valeur, pas une géographie 105 ; être européen, c’est avoir le sentiment d’appartenir à une culture commune, que l’Est a jadis « kidnappée » d’une Europe centrale qui n’avait jamais cessé d’être occidentale. La défense européenne repose avant tout sur ce qui «  fédère », quels que soient les moyens mis en commun.

Au cœur même de cette défense, se trouve ce que l’on pourrait appeler la « singularité militaire », l’idée que seules les forces armées ont le droit de tuer sur ordre (fondement du statut militaire). Aucune institution publique n’a ce pouvoir. Au-delà du statut, cette singularité a des conséquences structurelles que toute architecture européenne doit respecter. Elle influe sur la gouvernance dans la mesure où la chaîne de légitimité qui autorise le recours à une force létale ne peut être diluée ni souffrir d’ambiguïté ; c’est pourquoi les décisions stratégiques peuvent être prises, alors que l’usage de la force et la dissuasion reposent sur un noyau national irréductible. Elle influe sur l’organisation des forces armées, fondée sur la discipline, la hiérarchie et le sacrifice, plutôt que sur des logiques propres aux institutions civiles. Elle influe sur la disponibilité des hommes, fondée sur un engagement sans réserve, impossible à comparer à un contrat de travail ordinaire. Enfin, elle bouleverse le rapport civil/militaire au moment où le lien historique « armée-nation » souffre de la pression sociétale évoquée plus haut. Il est temps de renouveler le rapport civil/militaire et de remplacer l’ancien par un rattachement délibéré entre les forces armées et la société qu’elles servent, plutôt que de faire comme si c’était un lien organique et acquis d’emblée.

Cette singularité impose également de limiter l’automatisation de la force. Dès lors qu’un ciblage est délégué à la signature d’un algorithme, la responsabilité morale et juridique se dilue au sein de la chaîne homme-machine 106. On ne peut pas confier le droit de tuer à une machine. Ce droit doit être exercé par des personnes appartenant à une chaîne de commandement susceptible d’être appelée à rendre des comptes. C’est pourquoi intégrer une décision stratégique ne signifie pas la transformer en un acte automatisé. 

C’est le versant humain de la cohérence. Une Europe qui aligne ses budgets, son industrie et sa doctrine, mais néglige la cohésion et la singularité militaire est un corps sans âme, une force qui n’a aucun effet dissuasif ni la capacité de s’adapter.

Industrie, l’acquisition du matériel et le « pourquoi » commun

À présent, venons-en à la question de l’achat du matériel militaire : comment passer outre les intérêts de chaque pays, faire des économies d’échelle et réduire la dépendance à la technologie américaine ? Là encore, le cadrage auquel nous sommes habitués est insatisfaisant.

On ne peut pas, et on ne doit pas, négliger les intérêts nationaux lorsqu’il s’agit de l’industrie de la défense. Ces intérêts doivent être préservés, car l’intégration industrielle vient après la cohésion, comme nous venons de le montrer, et elle ne peut tenir que si les Européens savent ce qu’ils sont prêts à défendre ensemble. La priorité est de fixer ce « pour quoi » commun. La mutualisation industrielle, les économies d’échelle, le cadrage collectif du marché de la défense, le « 28e régime » de la défense – pour reprendre la formule du manifeste – viennent après, une fois que chaque pays a compris pour « quoi » il doit accorder sa souveraineté à celle des autres. Si l’on fait l’inverse, la moindre économie d’échelle sera accusée de vouloir brader des intérêts vitaux.

Une doctrine industrielle cohérente doit concilier deux types de capacités dont l’Ukraine a montré qu’elles étaient plus complémentaires que rivales : les « armes de décision », des systèmes haut de gamme déterminants, et les « armes d’usure », habiles, abordables et produites en masse. Le bas de gamme sature, se répare et se renouvelle rapidement ; le haut de gamme produit l’effet recherché au bon moment. L’Europe a besoin des deux et doit les concevoir en fonction d’un coût cible.

Pour ce faire, il convient de concilier deux régimes industriels. D’un côté, les fournisseurs établis, qui maîtrisent l’intégration des systèmes, la certification, la souveraineté et les économies d’échelle ; de l’autre, les nouveaux venus des technologies de défense, dont l’avantage réside dans la rapidité et l’itération pilotée par logiciel. Il s’agit d’associer explicitement des partenaires historiques et des start-ups, sans protéger les uns ni encenser les autres, suivant des architectures ouvertes de type plug-and-fight (se brancher pour se battre) plutôt que verrouillées, à partir de données considérées comme un actif commun et souverain, et grâce à un capital également souverain finançant la recherche, l’industrialisation et le passage à l’échelle supérieure. On viendra à bout de la fragmentation en construisant un écosystème parfaitement interopérable plutôt qu’en adoubant un champion unique.

La dépendance technologique relève de la même logique de cohérence. L’objectif est une hiérarchie délibérée des dépendances plutôt que l’autarcie. Le numérique et les logiciels constituent la dépendance la plus risquée, celle que les investissements de long terme doivent viser en priorité.

L’OTAN : rééquilibrer les centres de gravité

Articuler la défense européenne et l’OTAN revient à répartir les tâches plutôt que de mettre en concurrence plusieurs cadres d’action. L’OTAN reste le cadre de la défense collective, de la planification militaire intégrée et du commandement de haut niveau. L’Union européenne est le cadre où l’industrie, la mobilité militaire, le financement et la résilience sociétale prennent corps. Son rôle consiste à servir de médiateur de souveraineté et à garantir le cofinancement de programmes de coopération tenant compte de la préférence européenne, en recourant aux marchés publics pour stimuler l’innovation et en veillant à ce que les États membres respectent leurs engagements au regard d’indicateurs communs 107. Il faut éviter deux processus en doublon : un projet de défense de l’Union qui ignorerait les objectifs de l’OTAN, ou l’inverse. Le but est un ensemble de forces unique au service des deux, avec un pilier européen suffisamment solide pour planifier, commander et accomplir les missions les plus proches, même si l’attention américaine se concentre ailleurs.

La solution consiste à rééquilibrer les centres de gravité de l’OTAN plutôt qu’à en « sortir », grâce à trois leviers, une planification plus européenne des capacités, un commandement des missions plus européen là où c’est possible, et une mutualisation industrielle et logistique accrue entre Alliés européens. Ensemble, ils réduisent la dépendance de l’Europe sans nuire à son interopérabilité, qui demeure un atout.

Des propositions concrètes existent. Le président tchèque Petr Pavel, ancien président du Comité militaire de l’OTAN, recommande d’institutionnaliser le versant européen de l’Alliance en l’intégrant à la planification, aux budgets et aux procédures de déploiement des forces, et en ajoutant un officier européen à chaque poste de commandement supérieur occupé par un officier américain, afin que des opérations spécifiquement européennes soient possibles sans participation active des États-Unis. Tel devrait être, en pratique, le rééquilibrage : un pilier suffisamment robuste pour survivre à un désengagement américain, sans structure parallèle.

Il s’agit de se protéger contre l’éloignement, sans renoncer à l’autonomie. Le doublement des postes ne modifie en rien la règle du consensus de l’OTAN ; aucune redistribution des postes de commandement ne modifie la possibilité de bloquer un mandat au sein du Conseil. La proposition ne concerne que le niveau stratégique, à savoir le QG du Commandement allié des opérations. Il n’est pas question de doubler l’ensemble de la structure de commandement de l’OTAN, ce que les officiers supérieurs européens n’admettraient pas, ni que leurs budgets de défense le permettraient. De ce point de vue, la proposition de Petr Pavel permet de maintenir la continuité si une mission a été autorisée, mais que, pour une raison ou une autre, les Américains se concentrent sur d’autres théâtres d’opérations ou retirent des officiers ; l’officier européen en place peut prendre le relais sans avoir besoin d’un nouveau mandat. La proposition contribue également à renforcer, plus qu’à miner la solidarité transatlantique, et à acquérir ce dont l’Europe manque cruellement : un vivier de généraux de haut rang, aguerris et habitués à commander des opérations multinationales. C’est une expérience qu’on n’acquiert qu’en étant réellement aux commandes, pas en participant à la planification, et une expérience dont toute capacité autonome à venir aura besoin. Cela ne résout pas la question de la meilleure façon de répartir ces postes entre les États membres : selon leur contribution, leur spécialisation ou selon un système de rotation ? Un rééquilibrage sérieux doit y répondre explicitement plutôt que par défaut.

L’essentiel est de distinguer, en connaissance de cause, les dépendances admissibles des dépendances critiques. L’Europe peut rester intégrée aux structures de l’OTAN tout en obtenant davantage de parts dans la génération de forces, la défense aérienne, la logistique, les munitions, le renseignement tactique et sa propre capacité de commandement et de contrôle. C’est là que l’obtention de nouvelles parts est la plus réalisable et que la dépendance est la plus forte et la moins admissible. Les incursions de drones de 2026 rappellent que la défense aérienne, ainsi que sa gouvernance juridique et politique, en font partie. Last but not least, il y a des membres de l’OTAN qui ne font pas partie de l’Union (le Royaume-Uni, la Norvège, la Turquie), et l’inverse, des membres de l’Union qui ne font pas partie de l’OTAN (l’Autriche, l’Irlande, Chypre, Malte), ce qui signifie que le pilier européen dont nous parlons ne correspond pas exactement à l’UE. Il s’agit d’une coalition de volontaires, ouverte à tous ceux qui partagent la même intention stratégique, indépendamment de leur appartenance officielle.

Cela suppose un réel changement d’état d’esprit. L’OTAN est européenne et américaine. Ce n’est pas une institution américaine à laquelle appartiendraient les Européens, c’est ce que ses membres choisissent d’en faire. Au fond, c’est davantage une contrainte psychologique qu’institutionnelle. Les Européens sont parfaitement en droit de pallier l’absence de vision et de leadership européens au sein de l’OTAN. Ce serait l’étape la plus décisive que l’Europe pourrait franchir, étape qui, en plus, ne coûte rien en matière d’interopérabilité.

Agir dès maintenant pour l’autonomie : trois décisions à prendre

Une vision ne contribue à la réflexion que si elle se traduit par des décisions datées et soumises à l’obligation de rendre des comptes. Avoir des échéances précises – par exemple, la suppression du moteur à combustion interne d’ici 2035 – contribue à structurer les attentes et les investissements. Nous distinguerons trois décisions majeures qui permettraient à l’Europe de procéder ainsi dans le domaine de la défense.

  • Première décision. D’ici 2030, l’Europe crée un programme de souveraineté en matière de logiciels de défense, contrôle ses infrastructures numériques critiques et dispose d’une flotte d’ingénieurs européens en logiciel et en intelligence artificielle, considérée comme une capacité stratégique. La puissance militaire moderne étant définie par les logiciels, ceux-ci sont à la fois la dépendance la plus dangereuse pour l’Europe et le socle de la cohérence.
  • Deuxième décision. D’ici 2028, l’Europe met en place un mécanisme d’intention stratégique commune, un groupe restreint ou une coalition de volontaires capable d’interpréter les menaces, de décider et d’agir sans unanimité. Cette coalition s’appuie davantage sur les capacités de planification et de direction de l’Union que sur le commandement intégré de l’OTAN, chaque fois que la situation exige un mandat spécifiquement européen. L’intégration de la prise de décision, plutôt que celle des forces, transforme des unités interopérables en puissance opérationnelle.
  • Troisième décision. D’ici 2030, l’Europe met en œuvre la dimension européenne, ou avancée, de sa dissuasion, la « dissuasion avancée » définie par le Président à l’Île Longue, sous la forme d’un dialogue stratégique structuré entre partenaires volontaires plutôt que d’un partage décisionnel.

Ces trois étapes doivent être contraignantes, liées à des échéances précises et à un indicateur actualisé, tel qu’un « 1 % européen » minimum, soit au moins 1 % du PIB consacré à des équipements militaires de fabrication européenne, vérifié lors d’un bilan annuel.

Sans discipline, une ambition reste lettre morte et les crises reproduisent les pratiques qu’elles sont censées éliminer. Aucune de ces décisions n’exige que l’Europe quitte l’OTAN, signe un nouveau traité ou impose une uniformité entre les membres.

Elles n’exigent que ce qui fait défaut, la cohérence et la volonté de la garantir. Elles révèlent aussi une vérité qui dérange. La réussite du projet européen n’est pas garantie, et une Europe incapable de se défendre a peu de chances de rester autonome. Le choix porte sur la cohérence ou le déclin, davantage que sur l’ambition ou le réalisme.

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16.09.2026 à 06:00

L’armée américaine ne sait plus faire la guerre

Louis Puel

Comprendre la longue érosion de la première puissance militaire mondiale

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Texte intégral (5500 mots)

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Tout a commencé avec la stratégie du « shock and awe », choc et effroi, qui a accompagné presque toutes les guerres majeures menées par les États-Unis au cours du dernier demi-siècle, et qui a récemment été illustrée par le conflit contre l’Iran. 

La démonstration écrasante de force lors de l’attaque initiale menée conjointement par les États-Unis et Israël contre des cibles iraniennes, marquée par les images familières de frappes de précision, de forces ennemies paralysées et de civils sous le choc, a été amplifiée par l’élimination d’une grande partie de l’élite dirigeante, dont le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. Même si cette attaque a été menée par l’armée de l’air israélienne, l’assaut implacable des forces américaines contre des cibles militaires et des positions de la Garde révolutionnaire a semblé confirmer la position hégémonique incontestée des États-Unis sur le plan militaire.

Six mois plus tard, la situation est bien différente. La guerre que le président Donald Trump espérait voir durer quelques jours, quelques semaines seulement est toujours en cours, sans qu’une issue politique claire se profile. L’Iran a démontré sa capacité à perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et à menacer les bases américaines et leurs alliés dans la région. Les stocks de défense aérienne et antimissile sont sous pression et les navires et avions sont mobilisés depuis bien plus longtemps que prévu. Des dizaines de milliers de soldats américains restent déployés et les missions sont prolongées jusqu’en 2027, malgré les avertissements des hauts gradés concernant les conséquences sur les autres théâtres d’opérations. L’escale de l’USS Abraham Lincoln à Pattaya, en Thaïlande, après 286 jours de présence en mer, avec un équipage épuisé et une coque rouillée, offre une métaphore inconfortable pour un establishment militaire qui reste immensément puissant, mais à qui l’on demande d’en faire plus que ne le permettent ses fondements institutionnels.

Il est tentant d’attribuer les causes de cette crise aux décisions erratiques de la deuxième administration Trump et aux perturbations infligées au corps des officiers par le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth. Pourtant, l’état de plus en plus précaire de l’armée américaine ne saurait se réduire aux événements des deux dernières années. Ses origines remontent au « dividende de la paix » du début des années 1990, en passant par les dysfonctionnements causés par la guerre contre le terrorisme après 2001, jusqu’à la réticence, durant les années 2010, à remettre en question les hypothèses fondamentales concernant les acquisitions, la logistique, la doctrine, le rôle des alliés et la nature même de la puissance militaire.

Trump et Hegseth sont donc autant des symptômes que des causes d’une crise qui s’est accumulée au fil des trente dernières années. L’érosion institutionnelle des forces armées les a rendues de plus en plus vulnérables à la subversion politique exercée par une présidence réactionnaire et imprévisible, qui a, au fond, accentué des faiblesses déjà profondément enracinées.

Ces insuffisances se manifestent différemment dans chacune des branches de l’armée. Au sein de la marine, les dysfonctionnements organisationnels ont sapé les fondements matériels de la puissance maritime. Dans l’armée de l’air, la sophistication technologique coexiste avec une rigidité doctrinale quant aux capacités réelles de la puissance aérienne. Enfin, dans l’armée de terre et le Corps des Marines, la mise en avant d’une certaine conception du combattant – renforcée par le prestige acquis par les forces spéciales au cours de vingt années de lutte contre le terrorisme – a favorisé des formes de « prétorianisme » de plus en plus difficiles à concilier avec le professionnalisme militaire démocratique et les exigences pratiques d’une victoire décisive. 

Prises ensemble, ces trois crises posent une question qui a de profondes implications pour les alliés de Washington. Alors que les débats sur la fiabilité des États-Unis en tant que partenaire s’intensifient face au leadership erratique de Trump et à son obsession d’imposer des droits de douane, la question centrale concernant la position des États-Unis en tant que puissance mondiale ne se limite plus uniquement à la volonté de Washington d’exercer un leadership mondial. Il s’agit désormais de savoir si, après des décennies d’érosion institutionnelle, le pays continuera à disposer de la capacité militaire nécessaire pour le faire.

L’échec organisationnel : le déclin matériel de la marine américaine

Vu de l’extérieur, la marine américaine reste redoutable. Ses onze porte-avions, sa flotte de sous-marins nucléaires, ses forces opérationnelles interarmées avec le Corps des Marines ainsi que son réseau de bases lui confèrent une présence mondiale sans égale, lui permettant de relier l’océan Atlantique, l’océan Pacifique, la mer Méditerranée, l’océan Indien et le golfe Persique. La marine chinoise, qui connaît actuellement une expansion accélérée, ne dispose pas encore d’une infrastructure mondiale similaire.

Ces capacités impressionnantes masquent toutefois l’état de plus en plus précaire de l’infrastructure maritime américaine. Pour un pays continental dont les intérêts économiques et stratégiques s’étendent à travers le monde, la puissance maritime est la condition préalable à presque toutes les autres capacités. Les avions, l’infanterie, les missiles et les forces d’opérations spéciales ne peuvent mener à bien des opérations militaires qu’avec des navires, des réseaux logistiques et des stocks prépositionnés.

Cette réalité a souvent été occultée par l’admiration portée aux forces d’opérations spéciales et à leurs capacités d’attaque de pointe, la destruction spectaculaire d’une cible étant considérée comme l’essence même de la puissance militaire.

Mais un avion F-35 ou un membre des forces spéciales dépendent en réalité d’un dispositif logistique colossal. Sans une infrastructure d’approvisionnement et de maintenance capable d’assurer le contrôle des voies maritimes mondiales et de garantir la capacité opérationnelle des navires de guerre, une grande partie de ce qui confère aux États-Unis leur supériorité militaire devient rapidement inutilisable.

La crise structurelle qui menace ce système trouve son origine au début des années 1990 après l’effondrement de l’Union soviétique, lorsque la recherche du « dividende de la paix » a conduit à des coupes budgétaires qui ont réduit la flotte de la marine américaine de moitié en vingt ans. Parallèlement, après les attentats terroristes perpétrés par Al-Qaïda en septembre 2001, les principales ressources et l’attention politique ont été orientées vers les guerres terrestres et la lutte contre le terrorisme au Moyen-Orient. En raison de ces pressions financières supplémentaires, les fonctions de maintenance et d’approvisionnement, qui relevaient auparavant de la supervision gouvernementale, ont été externalisées, les capacités de construction navale ont été réduites et la flotte restante a dû maintenir une présence mondiale avec moins de navires et des équipages diminués. Confrontés à cette contradiction, les responsables de la marine ont cherché des solutions technologiques pour pallier les problèmes organisationnels. Le résultat le plus connu a été le programme Littoral Combat Ship 108, qui, au lieu de fournir des navires modulaires et peu coûteux nécessitant de petits équipages, a cumulé défaillances techniques et dérives de coûts.

Les problèmes liés à la modernisation de la flotte, notamment dans le cadre des programmes de porte-avions de classe Ford et de sous-marins de classe Columbia, ont été moins spectaculaires, mais révèlent des difficultés similaires et malgré des augmentations plus récentes des budgets consacrés à la construction navale, la marine n’est toujours pas parvenue à stabiliser la taille de sa flotte. 

Cela s’explique notamment par une pénurie de main-d’œuvre qualifiée et par des processus d’acquisition qui prennent régulièrement des risques technologiques avant que les conceptions ne soient au point, ce qui a entraîné des retards dans de nombreux programmes. La crise croissante de la maintenance, qui suscitait déjà des inquiétudes parmi les hauts responsables au début des années 2010, est encore plus préoccupante pour les responsables de la planification navale américaine. En août 2026, le Government Accountability Office a indiqué que les sous-marins nucléaires d’attaque avaient perdu plus de 15 000 jours opérationnels en raison de retards de maintenance et de temps d’immobilisation au cours de la décennie précédente.

Dès lors, il y a un écart croissant entre la puissance théorique et la puissance effective en mer. Un navire immobilisé des mois en attente d’entretien reste inscrit au registre sans être déployable, et les crédits votés ne reconstituent pas au même rythme un vivier de soudeurs et d’ingénieurs ni un parc de cales sèches que des décennies de sous-investissement ont laissé se réduire. Ces dysfonctionnements organisationnels sont tels que la marine américaine peine à pallier les pénuries de pièces de rechange et de personnel de maintenance qualifié, même lorsque le Congrès alloue les fonds nécessaires.

Depuis janvier 2025, la deuxième administration Trump a soumis ce système à des tensions supplémentaires. Le limogeage d’officiers expérimentés, comme l’ancienne cheffe des opérations navales, l’amiral Lisa Franchetti, et l’ancien chef du Commandement Sud, l’amiral Alvin Holsey, a été suivi d’une vague de départs plus large. De plus, des luttes de factions et l’incertitude politique ont entraîné une nouvelle perte de personnel au sein des institutions navales, et la guerre contre l’Iran a davantage exacerbé ces difficultés. 

Au cours des années 2010, la pression exercée sur les équipages en sous-effectif pour respecter de longs calendriers de déploiement contribuait déjà à l’épuisement du personnel et à une série d’accidents. Les déploiements de porte-avions, qui durent désormais la majeure partie de l’année, témoignent de la façon dont des engagements politiques dépassant la capacité organisationnelle à les honorer peuvent briser n’importe quelle institution d’État.

L’échec doctrinal : la stagnation intellectuelle de l’armée de l’air américaine

L’armée de l’air est confrontée à un problème plus difficile à cerner. Les États-Unis disposent toujours, et de loin, de la flotte la plus sophistiquée au monde en matière d’avions de combat, de capteurs, d’avions ravitailleurs, de bombardiers et de systèmes de soutien. Sa maîtrise de la frappe de cibles situées à des milliers de kilomètres avec des armes de précision reste unique. Cependant, au cœur de la crise que traverse l’armée de l’air se trouve une tendance persistante à confondre capacité de destruction et capacité à obtenir des victoires stratégiques durables.

Depuis l’émergence de la théorie du bombardement stratégique, la force aérienne américaine s’est systématiquement appuyée sur l’idée que la supériorité technologique permettrait de contourner la réalité complexe et coûteuse de la guerre. Différentes générations ont formulé cette hypothèse de diverses manières, allant du bombardement stratégique et du blocus aérien aux frappes de précision, en passant par les opérations basées sur les effets et la stratégie de « shock and awe ». La priorité institutionnelle est toujours restée centrée sur les éléments vitaux dont dépend l’adversaire, dans le but de les détruire rapidement tout en limitant le recours à des opérations terrestres à grande échelle.

L’expérience en Irak, en Afghanistan et, aujourd’hui, en Iran, illustre les limites d’une conception doctrinale qui avait déjà fait l’objet de critiques virulentes de la part de chercheurs tels que Robert Pape dans les années 1990. Certes, la puissance aérienne peut détruire les centres de commandement et le matériel, mais elle ne permet pas de déterminer de manière fiable comment le régime politique de l’ennemi réagira après la disparition de ces cibles. En effet, un adversaire peut se fragmenter plutôt que de se rendre, ou simplement subir des niveaux de destruction que les planificateurs américains jugent stratégiquement insensés.

Il en résulte un écart flagrant entre l’excellence tactique et la déception stratégique qui caractérise la stratégie américaine. Comme les avions américains démontrent sans cesse leur capacité à dominer des adversaires conventionnels, l’échec peut toujours être imputé aux dirigeants politiques ou à une utilisation insuffisante de la force, et non aux principes fondamentaux de la doctrine elle-même. La supériorité technologique a également contribué à mettre l’accent sur des systèmes sophistiqués, dont le coût et la complexité rendent difficile leur déploiement rapide ou en quantité suffisante. Nous constatons déjà comment la prolifération des drones et des systèmes de missiles bon marché remet en cause un modèle dans lequel la maîtrise de l’espace aérien repose principalement sur un nombre restreint de plates-formes aux performances exceptionnelles, dont l’acquisition et la maintenance peuvent coûter des centaines de millions de dollars.

Il faut également noter que certaines composantes de l’armée de l’air américaine reconnaissent désormais à quel point leur modèle risque de devenir obsolète. Le programme Doctrine 2035 109 identifie explicitement la nécessité d’éviter une « stagnation doctrinale », alors que l’intelligence artificielle, la miniaturisation et les difficultés logistiques transforment l’espace de combat. Les simulations de guerre pour 2026 ont précisément mis l’accent sur les vulnérabilités liées à la logistique et aux communications, que les anciennes conceptions de la suprématie technologique avaient tendance à reléguer au second plan.

« Des engagements politiques dépassant la capacité organisationnelle à les honorer peuvent briser n’importe quelle institution d’État. » Photo : AP/Sakchai Lalit

Le problème tient donc au fait que l’adaptation institutionnelle doit surmonter des décennies d’investissements, de structures de carrière et d’identités organisationnelles construites autour d’une conception bien établie de la suprématie aérienne. Malgré les efforts considérables de ses réformateurs, le chaos organisationnel et le limogeage arbitraire de dirigeants clefs sous l’administration Trump ont accru le risque que les nouvelles technologies soient intégrées à l’ancien cadre conceptuel plutôt que de forcer son évolution.

L’échec stratégique en Iran est donc le symptôme de ce manque d’adaptation intellectuelle. Si la puissance aérienne américaine a détruit de nombreuses cibles, elle n’a pas réussi à obtenir rapidement des résultats décisifs face à des adversaires capables d’infliger des pertes aux réseaux logistiques et d’épuiser les stocks de missiles américains. Une doctrine militaire centrée sur la capacité de frapper n’importe où perd considérablement de son efficacité lorsque le problème est de pouvoir poursuivre la campagne alors que la millième frappe n’a toujours pas mis fin à la guerre.

L’échec moral : la « prétorianisation » culturelle de l’armée de terre et du Corps des Marines des États-Unis

La crise à laquelle sont confrontées les forces terrestres américaines est différente. L’armée de terre et le Corps des Marines conservent des capacités de combat redoutables et ont jusqu’à présent échappé à certaines des pressions matérielles auxquelles la marine est confrontée. Pourtant, derrière les questions d’approvisionnement et de préparation opérationnelle se cache une transformation potentiellement plus corrosive, qui a permis un glissement de l’idéal culturel à travers lequel certaines branches de l’armée américaine conçoivent la raison d’être d’un soldat.

Ces changements fondamentaux dans la culture institutionnelle découlent de la manière dont vingt ans de « guerre contre le terrorisme » ont considérablement rehaussé le statut social des forces d’opérations spéciales. Les unités chargées de missions extrêmement spécialisées sont devenues un élément central de la force militaire. Plus important encore, dans la culture populaire et dans certaines franges de l’armée elle-même, elles sont considérées comme l’expression la plus pure de l’armée. Depuis 2001, le combattant d’élite a remplacé le « soldat-citoyen » comme idéal de l’identité militaire américaine.

Il en résulte ce que l’on pourrait appeler un « culte des forces spéciales », sous la forme d’un récit semi-mythologique mettant en scène de petits groupes d’hommes dotés d’une puissance destructrice hors du commun, dont l’agressivité et les compétences leur permettent de surmonter les lourdes contraintes des institutions conventionnelles. Ces dynamiques ont été encore renforcées par les médias et les réseaux sociaux, qui présentent ces opérations spéciales de manière spectaculaire. Alors qu’un raid mené par une unité des SEAL offre des images impressionnantes à la télévision, le système d’approvisionnement qui garantit qu’un hélicoptère essentiel à l’accomplissement des missions recevra les pièces nécessaires à son fonctionnement n’a pas le même impact.

Pourtant, l’efficacité militaire a toujours dépendu de ce système, bien plus que ne veulent l’admettre nos sociétés, fascinées par les images de soldats d’élite. L’effondrement de la stratégie militaire américaine en Afghanistan en 2021 a mis en évidence de manière flagrante des leçons stratégiques de longue date. Aucune quantité d’équipements sophistiqués ni aucune unité de commandos bien entraînée n’aurait pu protéger un pays dont les forces armées dépendaient de systèmes logistiques et de maintenance qu’elles ne pouvaient pas assurer elles-mêmes.

La logique morale qui peut accompagner le culte du combattant est encore plus dangereuse. Si la létalité exceptionnelle devient la qualité militaire suprême, alors la retenue juridique, le contrôle civil et le respect des civils non combattants risquent d’être progressivement perçus comme des obstacles bureaucratiques imposés par des personnes qui ne comprennent rien à la guerre. Les militaires peuvent commencer alors à se percevoir comme des professionnels dotés de compétences uniques, appartenant à une caste morale supérieure, dont l’expérience de la violence leur confère une autorité décisive que les civils ne peuvent détenir.

La polémique autour d’Eddie Gallagher 110, membre des Navy SEAL, au milieu des années 2010, illustre bien l’évolution de ces tendances culturelles. L’intervention publique de Hegseth en sa faveur, alors qu’il était encore commentateur chez Fox News en 2019, reflétait une dynamique politique plus large : les accusations de comportement inapproprié sur le champ de bataille pouvaient être perçues comme une preuve de l’authenticité du combattant, tandis que les juristes militaires et les commandants qui tentaient de faire respecter les normes professionnelles étaient présentés comme les ennemis de la létalité. Une fois ce raisonnement établi, la distinction entre une action militaire ciblée et une violence sauvage et aveugle a tendance à s’estomper.

Hegseth a été profondément influencé par cette culture. L’accent qu’il met sur la restauration de l’« éthique guerrière » (warrior ethos), ses attaques contre les initiatives en faveur de la diversité et sa définition de la réforme militaire à travers un langage agressif et masculiniste axé sur la létalité confèrent une légitimité politique à des courants qui se sont développés depuis des décennies au sein des sous-cultures militaires américaines.

Les implications dépassent le cadre des relations entre civils et militaires. Une armée qui glorifie les combattants risque en effet de mépriser les personnes sur lesquelles repose de plus en plus la guerre moderne : ingénieurs, logisticiens, analystes du renseignement, experts en drones, techniciens de maintenance, spécialistes en logiciels et officiers capables de tirer des enseignements des armées étrangères. L’anti-intellectualisme, souvent associé à une culture de combat axée sur la performance, a donc un impact sur le plan opérationnel, notamment parce qu’il encourage la croyance selon laquelle l’agressivité, la détermination et la volonté peuvent se substituer aux compétences institutionnelles.

Pourtant, la guerre entre l’Ukraine et la Russie depuis 2022 enseigne la leçon inverse. La résilience ukrainienne repose en effet sur une capacité d’improvisation exceptionnelle pour mettre en place des réseaux d’approvisionnement, adapter les technologies de drones et intégrer des innovations sur le champ de bataille. Soixante ans plus tôt, les forces vietnamiennes avaient démontré de la même manière qu’aucun acte d’héroïsme sur le champ de bataille, aussi grand soit-il, ne pouvait résister à la puissance américaine sans le soutien de systèmes logistiques sophistiqués.

Ce « prétorianisme » menace donc la puissance militaire américaine sur deux plans simultanément : sur le plan constitutionnel, il encourage les officiers et les soldats à se considérer comme les gardiens d’une certaine conception de la nation plutôt que comme les serviteurs des autorités civiles légitimement élues dans le cadre de l’ordre constitutionnel ; sur le plan opérationnel, il privilégie une conception de la virilité militaire de plus en plus dépassée, précisément à une époque où la guerre exige davantage de sophistication institutionnelle et de curiosité intellectuelle.

Les dilemmes de l’Europe face au déclin des États-Unis

Les États-Unis ne cesseront pas d’être une grande puissance du jour au lendemain. Le pays dispose de ressources économiques considérables, d’une infrastructure militaire sans égale, de réserves exceptionnelles d’expertise technologique, et aucun des processus décrits n’est irréversible.

Les leçons à en tirer pour les Européens et les autres alliés se situent ailleurs : pour inverser cette tendance et éviter le dysfonctionnement stratégique des États-Unis, il faut reconnaître la nature systémique du déclin militaire américain. Les ressources financières ne suffiront pas à elles seules à redonner vie à des chantiers navals dont la main-d’œuvre qualifiée a disparu. De même, des avions plus performants ne peuvent pas pallier une doctrine qui confond destruction et succès stratégique. De plus, la réflexion de Pete Hegseth sur l’« éthique guerrière » ne peut compenser l’érosion des normes professionnelles, des compétences logistiques et de l’ouverture d’esprit.

L’Europe est désormais confrontée à trois dilemmes qui se recoupent. À court terme, elle doit combler le fossé entre la crédibilité américaine et le temps nécessaire à son réarmement, et ce, non seulement face à la Russie, mais aussi dans la région atlantique et en Méditerranée. À moyen terme, les Européens doivent déterminer quels éléments du système de défense américain sont réellement essentiels, lesquels imposeraient une charge financière intenable, et dans quels domaines des partenariats avec le Canada, le Japon et d’autres grandes puissances démocratiques pourraient garantir la résilience mondiale. À plus long terme, ils pourraient être contraints de renégocier les bases d’une relation transatlantique dans une dynamique complètement différente, avec des capacités militaires accrues d’un côté, et des États-Unis affaiblis, mais toujours puissants de l’autre.

Depuis 1945, les Européens ont relevé d’importants défis en matière de sécurité, avec le soutien militaire des États-Unis. La confiance dans cette relation, profondément ancrée, apparaît désormais comme dangereuse et complaisante. La question stratégique à laquelle l’Union européenne et le Royaume-Uni sont confrontés est donc l’inverse de la boutade d’Henry Kissinger qui disait que Washington ne savait pas qui appeler lorsqu’il voulait joindre l’Europe.

Des décennies plus tard, les Européens sont désormais confrontés à la possibilité que, lorsqu’ils feront appel aux États-Unis, il n’y ait peut-être plus d’Amérique capable de répondre à leur appel.

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09.09.2026 à 09:12

La guerre contre Trump sur les murs de Téhéran

Louis Puel

Pour tenir la capitale, le régime des ayatollah a intensifié sa propagande

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Texte intégral (6927 mots)

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Depuis la Révolution de 1979, l’espace urbain iranien est un lieu spectaculaire de déploiement de la propagande d’État, dont l’un des thèmes les plus récurrents est l’hostilité à l’égard des États-Unis. 

Celle-ci se manifeste sous différentes formes le long des principaux axes de la ville et se renouvelle régulièrement. Il peut s’agir de grandes affiches, de peintures murales, d’expositions temporaires de caricatures dans les grandes stations de métro, ou encore du « Musée de l’arrogance occidentale », l’ancienne ambassade des États-Unis à Téhéran, surnommée le « nid d’espions » (lâneh-ye jâsûsî) dans la terminologie révolutionnaire, et reconvertie en lieu d’explication des « méfaits » causés par les États-Unis au monde et à l’Iran.

La guerre qui a commencé en 2025 et qui s’est intensifiée depuis le 28 février 2026 est le prétexte d’un redéploiement de cet appareil de propagande. 

En effet, pour la première fois depuis l’instauration de la République islamique, les États-Unis mènent une guerre directe contre le pays. Pour le régime, qui n’a cessé de présenter ce conflit comme inévitable, cette confrontation valide sa ligne dure, un fait que l’appareil de propagande ne manque pas de souligner.

Désigner l’ennemi

Le premier élément de ces campagnes de propagande est la centralité de Donald Trump. 

De nombreuses affiches n’incitent pas à la guerre, mais à l’assassinat pur et simple du président américain.

Ce thème est souvent développé avec une écriture volontairement simple et non calligraphiée, donnant l’impression qu’un individu aurait pu taguer un mur vierge. Le style d’écriture des graffitis rappelle aussi le mur recouvert d’un tableau noir sur lequel les personnes en deuil pouvaient écrire des messages à la craie lors des funérailles d’Ali Khamenei, qui se sont déroulées du 4 au 9 juillet. La foule a alors scandé à plusieurs reprises « Mort à l’Amérique » et appelé à la vengeance.

Plusieurs hypothèses peuvent expliquer pourquoi le régime iranien prend directement pour cible le président américain : la personnalisation permet certes de désigner un coupable, mais elle fait surtout écho à la logique de vendetta ouverte par l’assassinat de Soleimani en 2020, logique qui a été renforcée par l’assassinat du Guide suprême et d’une grande partie de sa famille en février 2026. On peut également lire sur le panneau « À la mémoire des enfants de Minab », en référence à la ville du sud de l’Iran où une frappe a touché une école primaire le 28 février. Le mélange constant des registres — religieux (le martyre, Muharram), nationaliste (Ferdowsi, Delvari) et populaire (typographie de marque, hashtags, usage de l’anglais, références à la musique ou aux mèmes) — indique qu’il s’agit d’une propagande conçue autant pour les rues de Téhéran que pour l’écran et la circulation internationale. 

Depuis une quinzaine d’années, le panneau géant de la place Vali-e Asr, le plus photographié du pays, sert en effet de moyen de communication au régime. Chacun fait l’objet d’un dévoilement (ronamayi) annoncé et immédiatement relayé par les agences liées aux Gardiens de la révolution, puis repris par les chaînes anglophones et les relais arabophones, avant d’être capté par les photographes des agences occidentales. 

Une affiche à Téhéran devient ainsi, en quelques heures, une image qui circule partout dans le monde, et c’est précisément pour cela qu’elle est conçue : un cadrage horizontal calibré pour la photographie depuis le carrefour, un slogan bilingue, une typographie lisible en vignette et l’absence de détails qui ne seraient pas perceptibles en miniature sur un smartphone. 

La plupart de ces panneaux et fresques sont produits par l’organisation artistique et médiatique Owj, une ONG fondée en 2011 et affiliée aux Gardiens de la révolution, en partenariat avec l’organisation d’embellissement urbain de la municipalité de Téhéran. Mais désormais, la génération d’images à l’aide de l’intelligence artificielle fait aussi partie des instruments de propagande du régime. 

Le recours à l’anglais sur ces affiches procède de la même logique. Le détroit d’Ormuz, principal levier dont dispose le régime dans le conflit qui l’oppose aux États-Unis, y revient comme un motif central, figuré tour à tour par l’eau ou par une représentation cartographique. L’image de Donald Trump sombrant avec le dollar dans les eaux du détroit illustre ainsi l’idée d’une puissance financière américaine en voie d’érosion, tout en détournant la célèbre image de couverture de Nevermind, l’album du groupe Nirvana. Sa position centrale dans le système financier international serait compromise par la fermeture de cette voie maritime essentielle au commerce mondial.

« Who is D nexT one ? #lindseygraham », place Enghelab, Téhéran, 22 juillet 2026.

Cette affiche, à nouveau destinée à un public international, laisse entendre que « le prochain » après Lindsey Graham, décédé subitement cet été, pourrait être « DT », soit Donald Trump.

L’assassinat ciblé constitue une dimension importante du conflit qui oppose les États-Unis et l’Iran, et les deux camps l’ont intégré à leur doctrine. Quatre jours après les frappes du 28 février, Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre, a déclaré, lors d’une réunion au Pentagone : « L’Iran a tenté d’assassiner le président Trump, mais c’est le président Trump qui a eu le dernier mot. » 

Alors que Washington et Israël ont procédé depuis février à l’élimination physique d’une part considérable de la haute hiérarchie iranienne, la menace iranienne semble pour l’instant surtout verbale. Elle produit toutefois des effets profonds sur l’appareil sécuritaire américain. 

Il suffit de se rappeler du changement d’avion de Donald Trump depuis Ankara, où il participait au sommet de l’OTAN, pour comprendre le sérieux avec lequel la Maison-Blanche prend ces menaces. Les mêmes dynamiques se produisent du côté israélien : le mois dernier, Benjamin Netanyahou a affirmé que l’Iran avait tenté de faire assassiner l’un de ses fils. Le mois dernier, une vidéo intitulée « Où tuer Barron Trump » promettait dix millions de dollars à quiconque assassinerait le fils du président américain, et les médias iraniens ont diffusé un contenu comparable visant Melania Trump ainsi qu’une liste de cibles comprenant plusieurs membres du cabinet américain.

Le croisement des rues Jomhouri (République) et Vali-Asr (Maître du temps, en référence à l’Imam caché du chiisme duodécimain), la plus longue et la plus emblématique rue de la ville, est l’un des carrefours les plus centraux et les plus fréquentés de Téhéran. 

Cette affiche est destinée à la propagande intérieure. On voit l’ancien Guide, Ali Khamenei, le poing levé, derrière ce qui semble être une lune de sang, référence à la fois à son « martyre » et à la lune de l’Islam, avec le slogan calligraphié « باید برخاست », « Il faut décoller », le mot désignant aussi le décollage d’un avion. 

Le slogan fait référence à la chanson du même titre de Mohsen Mohammadi Panah, interprétée en l’honneur et en hommage à Ali Khamenei lors de ses funérailles nationales.

Cette affiche de Beyrouth met en avant les liens entre l’Iran et le Liban, comme en témoigne le mélange des drapeaux et l’inscription « Merci, Iran » en arabe (l’expression est d’ailleurs transparente en persan). On y voit une foule célébrant Ali Khamenei et son fils Mojtaba Khamenei, tandis qu’en bas à gauche, le décollage de missiles balistiques est représenté.

Le chef des Houthis, Abdul Malik al-Houthi, illustré avec le message : « L’inaction et la capitulation n’offrent aucune protection à la nation. » le 18 août 2026 à Sanaa, au Yémen.
L’ayatollah Ali Khamenei est illustré en train de remettre un drapeau iranien à son fils Mojtaba Khamenei le 5 avril à Téhéran. On peut lire : « La main de Dieu est sur nous » et « Khamenei est notre Guide ». Les deux phrases riment en persan. © Francisco Seco.
Illustration d’un destroyer américain visé par des missiles, placée au centre-ville de Téhéran le 8 juin 2026.

Une représentation nationaliste plus traditionnelle basée sur le poète médiéval Ferdowsi (940-1020), dont l’épopée du Shâhnâmeh (« Le Livre des rois ») est l’un des ouvrages majeurs de la littérature iranienne. Cet affichage a été mis en place lors des répressions massives des manifestations de janvier 2026.

La propagande des fresques murales en Iran s’accompagne également de suggestions complotistes, comme sur la photo de gauche qui détourne le sceau des États-Unis en y ajoutant une étoile de David, des armes, des vaccins, des dollars et même du LSD.

Une illustration du joueur de football Hamid Estili qui a marqué contre les États-Unis lors de la Coupe du monde de 1998. Qualifiée pour le Mondial de cette année, qui s’est déroulé aux États-Unis, au Mexique et au Canada, l’équipe nationale iranienne n’a pas pu entrer sur le territoire américain pour disputer ses matchs. Elle a ainsi dû établir son quartier général au Mexique

Peinture murale moquant les négociations de paix américaines, le samedi 25 avril 2026.

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