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17.10.2026 à 02:30

Et si… Fabien Roussel remportait l'élection présidentielle ?

L'équipe de CQFD

La rédaction de CQFD du futur a glissé à notre insu une chronique dans ces pages. Et que ne nous apprend-elle pas ? En 2027, la gauche a raflé la présidentielle ! La gauche, oui, mais quelle gauche ? Pendant la campagne, nos doubles post-élections font durer le suspense et déroulent chaque mois les horizons possibles. Scénario un : 365 jours après avoir élu celui qui se prenait pour un camarade. Ça avait pourtant démarré en fanfare. D'abord, Fabien Roussel s'était qualifié au deuxième (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) /
Texte intégral (1015 mots)

La rédaction de CQFD du futur a glissé à notre insu une chronique dans ces pages. Et que ne nous apprend-elle pas ? En 2027, la gauche a raflé la présidentielle ! La gauche, oui, mais quelle gauche ? Pendant la campagne, nos doubles post-élections font durer le suspense et déroulent chaque mois les horizons possibles. Scénario un : 365 jours après avoir élu celui qui se prenait pour un camarade.

Mathilde Meignan

Ça avait pourtant démarré en fanfare. D'abord, Fabien Roussel s'était qualifié au deuxième tour, face à Macron, ressorti de derrière les fagots après avoir bricolé la Constitution pour s'offrir un tour de manège supplémentaire. Puis, le soir du résultat final, stupeur générale : le communiste déjoue tous les pronos. Les éditorialistes, jamais à court d'analyses, avaient expliqué « ce casse du siècle » par l'incroyable dynamique née de l'appel du candidat à « organiser des barbecues géants devant les préfectures et les ministères ! ! ! » Les babtou·es périphériques s'étaient mobilisé·es en masse, nous inclus·es, formant d'immenses chenilles humaines au son de « On va gagner ! On va gagner ! » Faut dire que la perspective d'un gouvernement Macron acte III terrifiait à peu près tout le monde. Alors le jour de l'élection de Fabien Roussel, on a tous·tes poussé des grands ouuuufs de soulagement dans une ambiance 1981… Autre temps, même social-traîtrise.

Les premières mesures du Président-camarade nous avaient pourtant plutôt mis·es en confiance. Passé par 49-3, il était parvenu à indexer nos salaires sur l'inflation. Pour la première fois depuis longtemps, on pouvait goûter au luxe de ne plus être seulement des pauvres qui s'appauvrissent, mais des pauvres dont la pauvreté suit le cours du paquet de pâtes. Pour les plus démuni·es, le gouvernement avait même lancé une grande convention citoyenne pour la solidarité nationale. À l'issue des trois mois de débats, Fabien Roussel avait finalement retenu une mesure que personne n'avait proposée : la création d'un service public de la saucisse au porc, avec distributions quotidiennes au bureau de poste. Les Insoumis·es étaient évidemment tout de suite monté·es au créneau, exigeant une déclinaison hallal, kasher et vegan. Fabien avait fini par céder sur les deux premières revendications, mais avait bloqué sur la dernière. « Les bouffeurs de tofu n'auront qu'à manger la merde des vaches directement à l'abattoir ! » aurait-il éructé en conseil des ministres.

Quand est-ce qu'on a vraiment réalisé qu'un truc clochait ? Sans doute au moment du vote de la loi programmatique « Tous au travail ! » par le Parlement. L'Assemblée, très majoritairement à droite, était sortie des débats, ravie des propositions faites par le gouvernement. Il s'agissait d'obliger les chômeur·euses à pointer à France travail, rebaptisé « France travail heureux » pour l'occasion. Fini l'obscène farniente affalé·es dans le canap' tout en recomptant ses centimes sur la table basse du salon ! Fini les 300 bornes d'auto-stop pour aller voir ses parents à Noël ! Chaque matin, les chômeur·euses devaient s'entasser dans le hall d'entrée de l'institution, où on leur distribuait un badge avec l'inscription : « Aujourd'hui, je choisis l'emploi ! » Les plus chanceux·ses décrochaient un poste de « contrôleur de travailleurs », nouveau métier consistant à se positionner sept heures par jour derrière quelqu'un·e qui bossait pour de vrai, afin de s'assurer qu'iel ne bosse pas pour de faux. Est-ce que c'était un vrai ou un faux boulot ? Personne ne savait vraiment le dire. Mais dans les médias, des éditorialistes s'alarmaient déjà des failles du dispositif : qui contrôlait les contrôleur·euses ? Pendant ce temps, nous, on se passait discrètement sous le manteau le Manifeste des chômeurs heureux, livre interdit depuis.

Le problème, c'est que toutes ces mesures de plein emploi coûtaient un pognon de dingue. Le camarade Roussel avait beau avoir rétabli l'impôt sur la fortune et secouer quelques poches d'actionnaires, le trou dans les caisses était profond. Et pour ne rien arranger, l'Hôpital-du-peuple et l'École-des-petits-travailleurs continuaient de creuser le déficit public. D'un côté, le prolétariat appelait à trancher une bonne fois pour toutes la tête de la classe bourgeoise vorace et indigne. De l'autre, les propriétaires des moyens de production criaient : « L'État nous asphyxie ! », « Stop à l'État obèse ! » Coincé dans la quadrature du cercle, secoué de toute part, le camarade Roussel vacillait. C'est alors que les voix du Grand Capital lui sifflèrent à l'oreille des paroles familières : « Rembourse la dette Fabien… Aide-nous à investir Fabien… Baisse le coup du travail Fabien… La croissance te remerciera Fabien ! »

La suite ne se raconte pas, ce n'est qu'un bis repetita des 40 dernières années… Naïf·ves certain·es espèrent encore qu'en 2032, on fera mieux. Mais la majorité du peuple de gauche respecte le strict héritage communiste de la révolution permanente. Car depuis un an, les syndicats sont dans la rue et les gens ne sont toujours pas content·es.

Par la rédaction du futur

17.10.2026 à 02:30

Magistrature : « Je n'avais pas signé pour ça »

Lucile Carillo

Vice-présidente du tribunal de grande instance de Nîmes jusqu'en 2024, Lucile Laurier retrace ici une quarantaine d'années de carrière dans la magistrature. Un parcours plombé par la charge de travail et le déferlement de lois et de décrets, la plupart de plus en plus répressifs. « J'ai poursuivi mes études de droit sans idée précise de la profession que je voulais faire, ni d'a priori particulier sur la justice. Une figure m'avait cependant marquée : Robert Badinter, qui a toujours milité (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) / ,
Texte intégral (1143 mots)

Vice-présidente du tribunal de grande instance de Nîmes jusqu'en 2024, Lucile Laurier retrace ici une quarantaine d'années de carrière dans la magistrature. Un parcours plombé par la charge de travail et le déferlement de lois et de décrets, la plupart de plus en plus répressifs.

Céleste Maurel

« J'ai poursuivi mes études de droit sans idée précise de la profession que je voulais faire, ni d'a priori particulier sur la justice. Une figure m'avait cependant marquée : Robert Badinter, qui a toujours milité contre la peine de mort et réussi à la faire abolir. Je ne comprenais pas comment l'acte de tuer autrui pouvait être institutionnalisé : le fait que ça soit légal n'enlève rien à sa barbarie. J'avais été très choquée par les exécutions de Buffet et Bontems [le premier condamné à mort pour meurtre et le second pour complicité en 1971 – ndlr] et par les dernières exécutions par étranglement en Espagne, sous le régime de Franco.

« Si la peine capitale n'avait pas été abolie, je ne serais jamais entrée dans la magistrature »

Je ne comprenais pas non plus comment on peut prononcer une peine capitale, irreversible, quel que soit le crime compte tenu du risque d'erreur judiciaire - certains étaient contre la peine de mort sauf en cas de meurtre d'enfants.

Ce qui est certain, c'est que si la peine capitale n'avait pas été abolie, je ne serais jamais entrée dans la magistrature. C'est donc par ce prisme que j'ai commencé à me faire une idée de la justice et du risque d'injustice. Cela m'a amenée à une réflexion sur la justesse des décisions de culpabilité et d'appréciation des peines. En définitive, pour moi, la justice impliquait d'une part, de manière un peu caricaturale sûrement, “défendre la veuve et l'orphelin” et d'autre part, de manière plus pragmatique, apporter des réponses justes et proportionnées à des situations induites par des réalités sociétales. »

Prière de bien vouloir obéir

« Le gouvernement intervient auprès des magistrats par voie de circulaires, qui commentent et explicitent les décrets, et qui présentent des objectifs que les magistrats sont priés de bien vouloir prendre en compte. Pour autant, les circulaires, n'ayant pas force légale, ne m'ont jamais empêchée de faire mon travail en mon âme et conscience.

La plus grande difficulté dans l'exercice de mes fonctions reste incontestablement la masse de travail en parallèle, avec les complexités propres à chaque dossier et la nécessité de motiver les décisions de manière la plus complète possible afin que celles-ci puissent être comprises par le justiciable. Des audiences qui ne devaient pas dépasser six heures d'affilée duraient la plupart du temps huit heures, voire plus en correctionnelle. À ces audiences, il faut ajouter la rédaction des jugements dont une grande partie en dehors des horaires normaux de travail. Je ne me couchais pas tant que la dernière décision sur les affaires à trancher dans la journée n'était pas terminée, ce qui m'amenait souvent jusqu'au petit matin. Je motivais beaucoup mes décisions, car je tenais à répondre à chacun des arguments, sans me contenter d'aller à l'essentiel.

L'autre grande difficulté est venue du déferlement constant de textes, décrets et circulaires, auxquels s'ajoutaient les constantes évolutions de la jurisprudence de la Cour de cassation et des principales cours d'appel, ainsi que des normes européennes et de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'Homme. À ce niveau, les changements de gouvernement ont eu un impact important : tous ont voulu mettre en œuvre une nouvelle politique, chaque ministre semblait vouloir laisser son empreinte. »

Les années de plomb

« Le moment “politique” le plus difficile de ma carrière a été au niveau du durcissement des textes répressifs. L'arrivée des peines plancher [une peine incompressible imposée en cas de récidive, ndlr] pour les récidivistes sous la présidence de Nicolas Sarkozy a constitué une difficulté majeure [elles ont été supprimées en 2014 sous la présidence de François Hollande, nldr]. En théorie, cette règle allait à l'encontre du principe de l'individualisation des peines. Même si cette mesure pouvait quand même être atténuée par le fait qu'il était possible de prononcer une peine inférieure si un certain nombre de critères étaient réunis, notamment au niveau des garanties de réinsertion. Motiver le choix d'une peine inférieure était alors encore plus compliqué et chronophage. Parfois, les critères pour fixer une peine inférieure n'étaient pas réunis alors qu'il s'agissait d'une infraction dénuée de réelle gravité et que la peine plancher était disproportionnée par rapport à l'acte commis.

Enfin, la législation concernant les étrangers a été un véritable tsunami : le contrôle de la régularité des prolongations en centre de détention est progressivement passé d'un mois à trois mois, jusqu'à six mois dans certains cas. C'était évidemment une immense charge de travail supplémentaire : dans des juridictions de la taille de Nîmes, cela a fini par occuper un temps plein de magistrat. Mais c'est surtout moralement que ça a été extrêmement difficile. Lorsque je suis entrée dans la magistrature, je n'avais pas prévu de priver de liberté des personnes qui n'avaient commis aucun délit et dont le seul tort était d'entrer en France sans avoir de titre de séjour. Je n'avais pas signé pour cela. Cet aspect a beaucoup contribué à la dégradation de mon état de santé : j'étais en arrêt maladie au moment où j'ai pris ma retraite. »

Propos recueillis par Ana Carillo

17.10.2026 à 02:30

Crise grecque : « Pigasse n'a absolument pas de quoi se vanter »

Gaëlle Desnos, Clément Amézieux

Cet été, le gentil Matthieu Pigasse a conté aux Insoumis comment il avait généreusement sauvé la Grèce. Les Grecs, eux, ne lui disent pas merci. On a refait les comptes avec l'économiste Éric Toussaint et spoiler alert : ils ne sont pas bons du tout. Fin août, aux Amfis de La France insoumise, un échange était particulièrement attendu : celui de Matthieu Pigasse et Manuel Bompard. Comment le plus gros cerveau de l'Assemblée nationale allait-il se débrouiller pour pousser le banquier (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) /
Texte intégral (1807 mots)

Cet été, le gentil Matthieu Pigasse a conté aux Insoumis comment il avait généreusement sauvé la Grèce. Les Grecs, eux, ne lui disent pas merci. On a refait les comptes avec l'économiste Éric Toussaint et spoiler alert : ils ne sont pas bons du tout.

Colloghan

Fin août, aux Amfis de La France insoumise, un échange était particulièrement attendu : celui de Matthieu Pigasse et Manuel Bompard. Comment le plus gros cerveau de l'Assemblée nationale allait-il se débrouiller pour pousser le banquier d'affaires autoproclamé « de gauche » dans ses derniers retranchements ? On s'attendait à un choc. Mais sitôt entrés en scène, les deux hommes surprennent par leur connivence. Les questions inoffensives du député laissent le millionnaire enfiler des perles pendant une heure devant une salle étonnamment bienveillante. Et si le public proteste quand ce dernier affirme s'être « fait tout seul », on a quand même l'impression d'assister à un meeting de Matthieu Pigasse plutôt qu'à un débat entre la gauche de rupture et le monde de la finance.

L'homme d'affaires est notamment revenu sur son rôle dans la crise grecque. Sans sourciller, il assure avoir « annulé 80 % de la dette », le tout « sans aucun dommage » et « pour le peuple ». Autant vous dire qu'on a sérieusement grincé. Alors on est allés en parler avec Éric Toussaint, économiste, porte-parole du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, qui fut également coordinateur de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque en 2015.

Dans une intervention que tu fais au Parlement grec en 2015, tu dis que l'endettement de la Grèce est davantage privé que public. Peux-tu revenir là-dessus dans un premier temps ?

« Tout à fait. À l'origine, il y a d'abord une crise des banques privées grecques qui a éclaté en 2009-2010 et qui est le résultat d'années de crédits faciles accordés au secteur privé, favorisés par les grandes banques allemandes et françaises principalement – BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE, Dexia… En quelques années, l'accumulation de défauts de paiement fragilise fortement le système bancaire grec et place plusieurs établissements au bord de la faillite.

En 2010, l'État grec est sommé d'intervenir pour sauver les banques. Pour ce faire, on met en place la Troïka : un trio formé par le Fonds monétaire international (FMI), la Banque centrale européenne (BCE) et la Commission européenne. Officiellement, il s'agit de “sauver” la Grèce, en réalité, la Troïka veut surtout protéger les banques françaises et allemandes des pertes qu'elles subiraient si les banques grecques étaient incapables de les rembourser.

« Les statistiques de la dette publique grecque ont été falsifiées à la hausse pour justifier un plan de sauvetage »

Il existait bien sûr une dette publique grecque, mais elle était de l'ordre de 100 % du PIB en 2007 avant l'éclatement de la crise financière qui a touché les États-Unis et l'Europe. En 2009, suite à la crise financière internationale, elle avait grimpé à 113 %, c'était sérieux mais pas très différent d'autres pays. Il a donc fallu dramatiser : le périmètre de calcul de la dette a été élargi à des éléments qui n'étaient pas comptabilisés jusque-là, faisant bondir le chiffre officiel à 127 %. Les statistiques de la dette publique grecque ont été falsifiées à la hausse pour justifier un plan de sauvetage. L'audit de la dette grecque l'a démontré. D'ailleurs, le responsable de l'institut de statistique a été condamné par la justice grecque pour falsification à la hausse. »

C'est à ce moment-là que Matthieu Pigasse entre en scène. Quel a été son rôle ?

« Il était banquier d'affaires pour le compte de la banque états-unienne Lazard. En 2010, le gouvernement socialiste de Geórgios Papandréou fait appel à lui pour le conseiller dans les négociations avec les créanciers.

C'est là que se met en place le premier mémorandum, conclu en mai 2010. La Grèce obtient une aide de 110 milliards d'euros, mais aucune restructuration de sa dette n'est engagée. L'idée est de donner aux grandes banques françaises et allemandes un délai pour qu'elles revendent leurs titres sur le marché secondaire avant que la situation ne dégénère. Car plus la situation se dégrade, plus les titres perdent de leur valeur. La restructuration n'intervient qu'en mars 2012, soit près de deux ans après le premier plan d'aide. Or, s'il fallait vraiment “sauver la Grèce”, une restructuration avec réduction de la dette était nécessaire dès 2010. Le FMI a reconnu d'ailleurs plus tard qu'il s'agissait de donner une fenêtre de tir aux banques privées françaises et allemandes pour qu'elles puissent se débarrasser des titres grecs en les revendant à d'autres. Et Lazard, par le conseil de Matthieu Pigasse, a accompagné ce processus. »

Lui se targue d'avoir annulé 80 % de la dette grecque. D'où sort-il ce chiffre ?

« Littéralement de son chapeau. Le chiffre officiel, déjà discutable, est de 53,5 %. Concrètement, en 2012, environ 200 milliards d'euros de dette détenue par des créanciers privés ont officiellement été restructurés, avec une réduction de 107 milliards.

Mais comprenez-moi bien, l'opération a été favorable au milieu d'affaires ! La plupart des grandes banques s'étaient déjà retirées, et les fonds spéculatifs ont pris le relais. Au moment de la restructuration, une obligation grecque d'une valeur de 100 euros s'échangeait sur le marché secondaire pour à peine 22 euros. Lorsque la restructuration a abouti à une décote de 53,5 %, cette créance de 100 euros s'échangeait contre une nouvelle valant 46,5 euros, plus un bonus de 22 euros. Les banques, les fonds d'investissement et les fonds vautours qui avaient acheté des titres au plus bas ont réalisé une belle plus-value ! »

Cette opération a-t-elle été, comme l'assure Matthieu Pigasse, « sans aucune conséquence » ?

« Bien sûr que non. Prenons le système public de retraite grec : dans le cadre du mémorandum de 2010, il avait été contraint d'acheter des titres de dette grecque plein pot, c'est-à-dire à 100 % de leur valeur. Mais au moment de la restructuration, ces obligations ont subi une forte décote de 53,5 %. Résultat : des pertes désastreuses pour les caisses de retraite s'élevant à 8,3 milliards d'euros.

Autre cas particulièrement scandaleux : celui des travailleurs de la compagnie aérienne d'Olympic Airways. Après la privatisation puis la fermeture de l'entreprise, une partie de leurs indemnités de licenciement avait été versée sous forme de titres de dette grecque. La réduction de 53,5 % les a affectés durement.

De manière générale, une restructuration de dette avec participation du FMI signifie toujours des réductions de salaire, des baisses de dépenses sociales, des privatisations et une diminution du financement des services publics. En Grèce, le salaire minimum légal a été amputé de 25 %, et de 30 % pour les moins de 25 ans. Le montant des retraites, de 30 %, avec suppression des treizième et quatorzième mois.

« Pour ses désastreux conseils, Pigasse a fait empocher 25 millions d'euros à sa banque ! »

Dans le même temps, les moyens de l'hôpital public ont été réduits et de nombreux actifs de l'État grec ont été mis en vente. À cette cure d'austérité s'est ajoutée une récession d'une violence exceptionnelle : en quelques années, l'économie grecque a perdu un quart de sa richesse.

Pigasse n'a absolument pas de quoi se vanter. D'autant que pour ses désastreux conseils, Lazard a empoché 25 millions d'euros ! »

En 2015, Alexis Tsipras arrive au pouvoir avec la promesse de rompre avec les politiques jusque-là imposées à la Grèce. À ce moment-là, tu défends cette ligne. Pourtant, le gouvernement finit par plier devant les créanciers. Qu'est-ce qui t'as fait perdre la bataille des idées selon toi ?

« En 2015, lorsque Syriza arrive au pouvoir, le ministre des Finances Yánis Varoufákis a fait appel à Matthieu Pigasse. Cette fois, celui-ci n'a pas été rémunéré. Mais il faut bien comprendre comment fonctionne ce milieu : avant de décrocher un contrat, il y a souvent une phase d'approche et de pro bono.

« J'ai été approché par un fonds détenant deux milliards d'euros de dette grecque qui voulait m'acheter des informations »

Finalement, aucune nouvelle restructuration n'a lieu et Pigasse n'obtient pas de contrat. Mais il aura eu le temps de distiller ses conseils qui ont contribué à la capitulation de Tsipras et de Varoufákis.

De mon côté, à la demande de la présidente du Parlement grec, j'ai agi bénévolement pour défendre une autre voie. L'objectif était de fournir au gouvernement, aux parlementaires, aux syndicats et plus largement à la société grecque des arguments permettant d'éviter la capitulation devant les créanciers.

Le rapport de force était profondément déséquilibré. Face à nous se trouvaient de grandes institutions financières, la BCE, des créanciers et leurs conseillers (comme Pigasse). J'ai même été approché par un fonds détenant deux milliards d'euros de dette grecque qui voulait m'acheter des informations. Voilà le niveau de pression auquel on était confrontés !

Finalement, le gouvernement n'a pas eu le courage de suspendre le paiement de cette dette illégitime et a capitulé. »

Propos recueillis par Clément Amézieux et Gaëlle Desnos

10.10.2026 à 02:30

La relève !

L'équipe de CQFD

Si le mois de septembre refuse toujours obstinément de ressembler à un début d'automne – avec des températures qui donnent davantage envie de boire un pastis à l'ombre que de sortir les pull-overs de Noël –, CQFD a bel et bien fait sa rentrée. Pour tout vous dire, le pavillon du Chien rouge, qui prend toujours un peu l'eau, a dû voguer avec un équipage très réduit cet été. Les dernier·es survivant·es des précédentes tempêtes ont vu leurs semblables être happé·es par un phénomène (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) /
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Si le mois de septembre refuse toujours obstinément de ressembler à un début d'automne – avec des températures qui donnent davantage envie de boire un pastis à l'ombre que de sortir les pull-overs de Noël –, CQFD a bel et bien fait sa rentrée. Pour tout vous dire, le pavillon du Chien rouge, qui prend toujours un peu l'eau, a dû voguer avec un équipage très réduit cet été. Les dernier·es survivant·es des précédentes tempêtes ont vu leurs semblables être happé·es par un phénomène météorologique épouvantable, bien connu sous le nom de France travail : gigantesque dépression administrative poussant les individus vers le salariat, le grand Capital ou la caisse de l'épicerie paysanne du coin (courage Orianne). Mais alors qu'on croyait chavirer pour de bon, le Chien rouge a aboyé dans cette chronique et sur le monde numérique à la recherche de nouveaux copains et nouvelles copines de galère. Et quelle ne fut pas notre surprise d'entendre toquer à la porte de la rédac à plusieurs reprises ! Samy, Angèle, Pierre-Marie, Clément ou encore Orion ont répondu présent·es pour prendre leur quart. Vous tombez à pic moussaillon·nes ! Ces nouveaux bras ne sont pas de trop ! Souquez les artimuses maintenant ! Car le courant qui veut nous emmener à droite ne s'épuise jamais. Quant à vous, chers lecteurs, lectrices, rassurez-vous : le pavillon du Chien rouge n'a pas dit son dernier « ouaf ». Et sans vouloir faire dans le teasing, restez branché·es : ça arrive fort les frères (et les sœurs) !

On en profite pour remercier tous·tes celles et ceux qui nous ont fait des dons défiscalisés sur donorbox.org. Vé, notre vigie vigilante, a rarement été si peu alarmiste face à la situation financière du journal. Mais chaque euro compte, et ce n'est pas une raison pour cesser de nous soutenir. Faites acte de piraterie : défendez la presse libre et continuez de nous couvrir d'or !

10.10.2026 à 02:30

Bertolt Brecht : « On ne peut plus mener les affaires du capitalisme sans brutalité »

Thelma Susbielle

Il y a 90 ans, Bertolt Brecht fuyait l'Allemagne nazie. Lors de son exil, l'auteur de théâtre ne cesse d'écrire sur le rôle des écrivains face aux systèmes réactionnaires. Dans Écrire contre le fascisme, Irène Bonnaud réunit des fragments de textes (poèmes, essais, discours…) dont le sujet principal est la lutte contre le fascisme et le capitalisme. Bien que presque centenaires, les mots de Bertolt Brecht résonnent aujourd'hui avec une triste justesse. Né en 1898 en Allemagne, cet artiste (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) / ,
Texte intégral (1929 mots)

Il y a 90 ans, Bertolt Brecht fuyait l'Allemagne nazie. Lors de son exil, l'auteur de théâtre ne cesse d'écrire sur le rôle des écrivains face aux systèmes réactionnaires. Dans Écrire contre le fascisme, Irène Bonnaud réunit des fragments de textes (poèmes, essais, discours…) dont le sujet principal est la lutte contre le fascisme et le capitalisme.

Bien que presque centenaires, les mots de Bertolt Brecht résonnent aujourd'hui avec une triste justesse. Né en 1898 en Allemagne, cet artiste a dédié sa vie à transformer le théâtre en outil de réflexion politique. Banni par les nazis qui brûlent ses livres en place publique le 10 mai 1933, l'écrivain passe quinze ans en exil et continue de se battre contre le fascisme, le capitalisme et la guerre. Si le public retient surtout ses pièces, il est aussi l'auteur de nombreux poèmes, nouvelles et essais théoriques.

Écrire contre le fascisme (Divergences, 2026), un recueil de textes rédigés par Brecht entre 1933 et 1939, traduits et préfacés par Irène Bonnaud, éclaire la responsabilité des écrivains. Pour le dramaturge, avant même de combattre le fascisme, il faut s'attaquer au capitalisme et à l'ordre bourgeois, seuls systèmes capables de l'engendrer. Marqué par la Première Guerre mondiale, il dénonce un conflit conçu comme une entreprise économique où les pauvres servent de chair à canon.

Alors, face au fascisme, que doit-on écrire ? Et surtout, comment ? Celui qui n'a jamais eu de diplôme universitaire s'interroge sur la langue tandis que les nazis réinventent la vérité à travers leurs discours. « Brecht inspecte les mots avec une méfiance renouvelée », écrit Irène Bonnaud. Sa méthode est radicalement critique : « Supprimer toute formulation suspecte, ou, a minima, désinfecter les mots avant usage, une sorte d'asepsie nécessaire pour éviter de contaminer l'antifascisme avec les mots du fascisme. »

Face à la volonté de réduire le peuple à une masse homogène et indifférenciée, l'écrivain doit au contraire diviser, d'après Brecht. « L'étonnement déclenche une activité critique, qui est la condition de l'art et d'une politique émancipatrice », indique la chercheuse. Plutôt que l'empathie passive et l'identification, le metteur en scène privilégie la distanciation. En brisant l'illusion théâtrale, il invite le spectateur à analyser activement ce qu'il voit dans une attitude résolument critique. Extraits.

Thelma Susbielle
Dans de nombreux pays
Archive – date incertaine

« Dans de nombreux pays (leur nombre s'accroît), on ne peut plus mener les affaires du capitalisme sans brutalité. Quelques-uns croient encore que ça va aller ; mais jetant un œil sur leur compte en banque, ils se persuaderont tôt ou tard du contraire. Ce n'est qu'une question de temps.

Un appel contre le fascisme ne peut être sincère ni honnête si on n'y mentionne pas les rapports sociaux qui l'engendrent comme par nécessité naturelle. Qui ne veut pas abandonner la propriété privée des moyens de production ne se débarrassera pas du fascisme ; au contraire, il en aura besoin. Bien sûr, je sais que des formulations comme propriété privée des moyens de production sont laides, peu romantiques, nullement poétiques. Mais personne ne songe à employer ces mots à cause de leur beauté. Ils sont simplement utiles, c'est-à-dire : dire ce qu'ils disent est utile. Et s'il faut choisir entre user de mots laids, secs, doctrinaires, parler de choses aussi basses que gagner sa vie, manger à sa faim, ou laisser vaincre le fascisme, on devrait se décider pour ces mots. »

Enterrement du fouteur de merde dans un cercueil de zinc1
Poème – 1933

Ici, dans ce zinc

Est couché un homme mort

Ou ses jambes et sa tête

Ou moins encore

Ou rien du tout, vu que c'était

Un fouteur de merde.

Il a été repéré comme coupable.

Enterrez-le. Mieux vaut

Que sa femme l'accompagne seule à la fosse.

Qui l'accompagne

Sera repéré aussi.

Ça là dans le zinc

Vous a poussé à toutes sortes de choses

À vouloir manger à votre faim

Habiter au sec

Faire bouffer les gosses

Insister pour être payé

Et à la solidarité avec tous

Vos semblables et

À penser.

Ça là dans le zinc a dit

Que la production avait besoin d'être organisée autrement

Et que vous, les millions qui travaillez,

Deviez reprendre la direction.

Pour vous, rien n'ira mieux avant.

Et vu que ça là dans le zinc a dit ça

Il a fini dans le zinc et il faut l'enterrer

Comme un fouteur de merde qui vous a tourné la tête

Et celui d'entre vous qui parlera de manger à sa faim

Et d'habiter au sec

Et celui qui insistera pour être payé

Et faire bouffer ses gosses

Celui qui pensera et se déclarera solidaire

De tous les opprimés

Celui-là

À partir de maintenant et à jamais

Doit finir dans le zinc comme lui

Le fouteur de merde qu'on va enterrer.

Les écrivains doivent écrire la vérité
Texte publié dans un numéro du quotidien Pariser Tageblatt – décembre 1934

« Pour nous autres qui écrivons, il est important de savoir à qui nous disons la vérité et qui nous la dit. La grande vérité de notre temps [...] est que notre continent s'enfonce dans la barbarie parce qu'on veut maintenir tel qu'ils sont les rapports de propriété des moyens de production. Il est difficile d'écrire cette vérité, difficile de la reconnaître, difficile de faire en sorte qu'on puisse en faire quelque chose. À quoi sert d'écrire quelque chose dont il ressort que l'état dans lequel nous sombrons est barbare (ce qui est vrai), s'il n'est pas clairement dit pourquoi nous en sommes arrivés là ? Il nous faut dire qu'on torture parce que les rapports de propriété doivent demeurer. [...] En outre, il nous faut dire cela à ceux qui souffrent le plus de ces rapports de propriété, qui ont donc le plus grand intérêt à leur transformation : aux ouvriers et à ceux que nous pouvons convaincre de se faire leurs alliés, parce qu'eux-mêmes ne possèdent pas de moyens de production au sens strict, même s'ils touchent une part des profits. Quand on demande à l'écrivain d'écrire la vérité, on lui demande beaucoup. »

Notes sur Courage d'Heinrich Mann
Article jamais publié, écrit pour la revue Das Wort – mars 1939

« Le fascisme n'est pas un épisode, il est la dernière phase. Il n'est pas le quatrième acte du grand spectacle Ascension et règne de la bourgeoisie, mais le cinquième. Et le spectacle n'aura pas de happy end. C'est justement la dépravation, la monstruosité et l'incompétence du régime qui empêchent beaucoup d'entre nous de reconnaître le malheur dans toute son étendue, de comprendre sa signification profonde. La prise de pouvoir est survenue comme quelque chose de tout à fait soudain, comme un choc, quelque chose qu'on ne pouvait pas prévoir. Étrangement, nous ne soumettons pas à la critique notre incapacité à prévoir, mais conférons à ce terrible événement quelque chose, pour ainsi dire, d'anhistorique, d'extérieur, d'étranger à l'évolution organique, quelque chose de momentané, comme s'il n'appartenait pas à la ligne normale des événements, nous représentant une ligne qui contiendrait une discontinuité plus ou moins imprévisible et qui pourrait ensuite reprendre son cours normal. On dénie aux fascistes leur caractère bourgeois [...]. En argumentant ainsi, on ne voit pas qu'il s'agit d'une bourgeoisie dépravée, devenue monstrueuse, incapable de remplir son rôle en tant que classe, et on ne comprend rien. [...] En réalité, ce qu'on a sous les yeux, c'est le passage d'une oppression et d'une exploitation non sanglante à une oppression et à une exploitation sanglante. La somme des années de vie arrachée en temps normal au peuple, piétiné, écrasé, pressuré est plus grande que la somme des années de vie qui lui est retirée à présent, et même plus grande que celle qui pourra lui être arrachée dans les guerres qui viendront. […]

Ainsi, comme le capitalisme a besoin de crises cycliques de surproduction dont il ne peut se débarrasser d'autre manière [...] qu'en détruisant cette surproduction, il a aussi besoin de ses guerres : c'est un ordre économique qui ne fonctionne qu'avec des crises et des guerres. On peut dire que le capitalisme n'est vraiment devenu insupportable que dans sa dernière phase, sa phase fasciste, mais il est devenu fasciste en tant que capitalisme. [...]

Ce que nous avons dans le mode de production bourgeois, c'est un mode de production sanglant et guerrier, aussi sanglant et guerrier qu'il doit (et peut) être pour que les forces productives puissent continuer à voguer sous le fouet du profit. »


1 . Les militants de gauche torturés et tués par les nazis étaient rendus à leur famille dans des cercueils de zinc hermétiquement fermés.

10.10.2026 à 02:30

Le marteau de l'État

La Sellette

Quand la colère descend dans la rue, la justice accélère. Déjà redoutable en temps normal (surtout pour les plus précaires), la comparution immédiate devient alors l'instrument d'une justice politique et répressive. Depuis cinq ans, La Sellette observe la justice rendue dans les audiences de comparutions immédiates (CI), une procédure brutale dans laquelle les prévenu·es passent directement du commissariat au palais de justice, et finissent le plus souvent en prison. Habituellement, leur (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) / ,
Texte intégral (1940 mots)

Quand la colère descend dans la rue, la justice accélère. Déjà redoutable en temps normal (surtout pour les plus précaires), la comparution immédiate devient alors l'instrument d'une justice politique et répressive.

Gautier Ducatez

Depuis cinq ans, La Sellette1 observe la justice rendue dans les audiences de comparutions immédiates (CI), une procédure brutale dans laquelle les prévenu·es passent directement du commissariat au palais de justice, et finissent le plus souvent en prison. Habituellement, leur profil est déterminant : le parquet – c'est-à-dire les services du procureur de la République – décide d'envoyer en CI les personnes qui ont un casier judiciaire, ou qui n'ont pas de travail, pas de foyer, ou pas de titre de séjour.

La comparution immédiate est l'un des moyens utilisés par le gouvernement pour réprimer les mouvements sociaux

En l'absence de ces « garanties de représentation », la justice estime que celles-ci risqueraient de disparaître dans la nature si elles étaient convoquées plusieurs mois plus tard.

Outre cet usage habituel, la CI est aussi l'un des moyens utilisés par le gouvernement pour réprimer les mouvements sociaux. Soulèvement dans les quartiers populaires en 2005 après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, luttes contre le Contrat première embauche (CPE) en 2006 ou la loi Travail en 2016, mouvement d'occupation des places Nuit debout la même année, Gilets jaunes en 2018 et 2019, autant de moments où le ministre de la Justice a fait passer à tous les parquets – ses subordonnés hiérarchiques – des instructions par voie de circulaires, leur demandant de privilégier la CI aux procédures ordinaires. Plus récemment l'année 2023 a connu deux mouvements qui ont été l'occasion d'un recours massif à la CI.

Au nom de la liberté

Le 16 mars 2023, après deux mois d'importantes mobilisations et en l'absence de majorité au Parlement, le gouvernement recourt à l'article 49.3 de la Constitution pour passer en force sa réforme des retraites. Face aux manifestations de colère que cette décision suscite, le ministre de la Justice adresse deux jours plus tard une dépêche à ses procureur·es, les appelant à recourir à la CI pour « les faits les plus graves, en particulier les violences commises à l'encontre des élus ou des membres des forces de l'ordre ». Ces consignes sont cependant rarement évoquées en audience par les parquets, qui préfèrent se peindre en défenseurs des libertés constitutionnelles plutôt qu'en simples exécutants des volontés ministérielles.

Samir D. est jugé pour avoir jeté des projectiles sur les forces de l'ordre et avoir résisté pendant son interpellation. Face à une salle remplie de militant·es venu·es soutenir le prévenu, la procureure se lève et commence très fort : « Il faut protéger les forces de l'ordre, seules garantes de la liberté constitutionnelle de manifester ! » Prise dans son élan, elle va jusqu'à affirmer que « les forces de l'ordre sont là pour assurer la sécurité des manifestants ». La moitié de la salle éclate de rire2. Si les procureur·es se défendent habituellement d'instrumentaliser la justice au profit du gouvernement, certain·es utilisent explicitement la procédure de CI pour envoyer un message à tous·tes les manifestant·es.

Juges comme procureur·es reprochent volontiers aux prévenu·es l'ensemble des dégâts commis pendant les manifestations

Jonathan T. est jugé pour avoir jeté des cailloux en direction des policiers à la fin de la manifestation contre la réforme des retraites qui s'est déroulée deux jours plus tôt. Au début de ses réquisitions, la procureure tient à expliquer pourquoi le parquet a envoyé en CI un prévenu sans casier judiciaire, qui a reconnu les faits, pour des violences qui n'ont pas occasionné d'incapacité totale de travail : « Il ne faut pas oublier que les faits se déroulent dans un contexte de graves troubles à l'ordre public qui provoquent des dégâts importants, que nous allons devoir toutes et tous payer. Il y a des personnes qui ne sont là que pour saccager, elles s'en prennent aux habitants de la ville qui ne peuvent plus sortir de chez eux parce qu'ils ont peur. Alors oui, le parquet fait passer cette affaire en comparution immédiate ! Le passage dans cette procédure et la peine ont vocation à être exemplaires. »

Les juges, contrairement aux procureur·es, ne sont pas soumis·es hiérarchiquement au ministre de la Justice. Cette indépendance n'est toutefois pas toujours perceptible en audience. Juges comme procureur·es reprochent volontiers aux prévenu·es l'ensemble des dégâts commis pendant les manifestations.

Enzo, à peine 18 ans, comparaît pour avoir tenté de mettre le feu à une poubelle pendant une manifestation. Avant de résumer l'affaire, la présidente a une remarque : « Nous sommes là pour juger les faits qui se sont déroulés pendant la manifestation, pas pour juger les opinions politiques. Il ne s'agit pas de sanctionner le droit constitutionnel de manifester et la liberté d'expression. Ce n'est pas le tribunal de la pensée. » Elle cite le procès-verbal de contexte fourni par la police. Celui-ci donne, selon elle, les informations objectives sur la manifestation : « Les policiers ont noté très précisément l'heure où la manifestation commence à dégénérer : 16 heures 01. C'est là qu'il y a eu des dégradations filmées que les citoyens ont pu regarder depuis leur télévision. Les manifestants qui ne veulent pas cautionner ce qui se passe après se dispersent. Les premières interpellations ont eu lieu à 17 heures 30. Ce qui veut dire que les policiers ont laissé aux gens une heure et demie pour s'en aller tranquillement. » La présidente évoque longuement et avec émotion le saccage d'un abribus – que pourtant le prévenu n'est pas accusé d'avoir cassé : « Le citoyen qui n'a pas envie de prendre son véhicule ou même celui qui n'a pas les moyens d'avoir un véhicule ne peut plus prendre les transports ! La personne qui veut juste se mettre à l'abri du mauvais temps ne peut plus le faire. »

Les manifestant·es toulousain·es contre la réforme des retraites ont été pour la plupart condamné·es à des peines avec sursis ou du travail d'intérêt général, souvent accompagnées d'interdictions de manifester et de dommages et intérêts à payer aux policiers. C'est une réponse judiciaire lourde, inscrite au casier judiciaire, et qui fait suite à une arrestation parfois brutale, une ou deux nuits au commissariat, voire de la détention provisoire. De quoi dissuader de continuer à participer au mouvement social, comme on l'entend dans la déclaration finale de l'un des prévenu·es : « Je suis vraiment désolé, vous ne me reverrez jamais dans cette situation. Je ne manifesterai plus jamais. »

Pas des vrai·es manifestant·Es

Les peines avec sursis et les alternatives à la détention auxquelles ont été condamné·es les manifestant·es contre la réforme des retraites tranchent toutefois avec le traitement subi par les prévenu·es arrêté·es pendant les soulèvements qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk, 17 ans, tué par la police le 27 juin 2023 au cours d'un contrôle routier. Trois jours plus tard, Éric Dupond-Moretti, ministre de la Justice, diffuse une circulaire aux services du parquet leur demandant de privilégier le recours à la CI et d'ouvrir quand c'est possible de nouvelles salles d'audience pour pouvoir juger les personnes arrêtées.

Le message est passé. À Grenoble, par exemple, deux audiences de CI sont ouvertes le dimanche 2 juillet pour juger une trentaine de personnes jusqu'après minuit. Devant l'Assemblée nationale, Dupond-Moretti loue l'obéissance des procureur·es : « Je dois dire que l'encre de la circulaire était à peine sèche que déjà les procureurs la mettaient en œuvre. » Les juges aussi ont suivi. Et il tient à les féliciter : « De la même façon, je veux rendre hommage aux magistrats du siège et aux greffiers qui pendant des heures et des heures ont répondu à ces exactions insupportables. Naturellement, la justice a été au rendez-vous de la fermeté que j'appelais de mes vœux. » De fait, le 5 juillet, le ministère de la Justice annonce avoir incarcéré 448 personnes sur les 585 passées en CI.

La plupart des personnes jugées après la mort de Nahel Merzouk ont un casier vierge, des « garanties de représentations » et comparaissent souvent pour des jets de projectiles en direction des forces de l'ordre.

Il ne viendrait pas à l'esprit des magistrat·es de trouver une dimension politique aux manifestations de ces jeunes racisé·es issu·es des quartiers populaires

Leur « profil judiciaire » n'est donc pas si éloigné de celui des manifestant·es contre la réforme des retraites. Mais la distance sociale qui les sépare des gens de justice est bien plus grande. Par ailleurs, là où les magistrat·es reconnaissent au moins aux personnes luttant contre une réforme le mérite de participer à un vrai mouvement social – quoique d'une mauvaise manière –, il ne leur viendrait pas à l'esprit de trouver une dimension politique aux manifestations de ces jeunes racisé·es issu·es des quartiers populaires. La comparution immédiate redevient alors ce qu'elle est par essence : une machine à emprisonner.

La Sellette

1 . à travers des chroniques d'audiences à retrouver sur leur blog lasellette.org et aussi chaque mois dans CQFD

2 . Les extraits sont tous issus de chroniques d'audiences qui se sont tenues à la chambre des comparutions immédiates de Toulouse en mars 2023.

10.10.2026 à 02:30

Écologie en eaux tièdes

Samuel Tudeh

Le film Glaciers d'Arctique, état des lieux montre un monde polaire qui fond à vue d'œil. Le diagnostic est connu, l'angoisse bien installée. Mais pour les quelques dizaines de têtes blanches venues en débattre par une chaude soirée d'été lyonnaise, changer la donne se résume encore à faire un effort de pédagogie. Plongée dans une écologie très informée, mais politiquement désarmée. Histoire de sortir des 32 degrés de mon appartement, je me suis rendu au cinéma indépendant art et essai et (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) /
Texte intégral (1130 mots)

Le film Glaciers d'Arctique, état des lieux montre un monde polaire qui fond à vue d'œil. Le diagnostic est connu, l'angoisse bien installée. Mais pour les quelques dizaines de têtes blanches venues en débattre par une chaude soirée d'été lyonnaise, changer la donne se résume encore à faire un effort de pédagogie. Plongée dans une écologie très informée, mais politiquement désarmée.

Martin Viot

Histoire de sortir des 32 degrés de mon appartement, je me suis rendu au cinéma indépendant art et essai et climatisation de mon quartier, à Lyon, pour assister à la projection d'un film documentaire intitulé Glaciers d'Arctique, état des lieux, en présence du réal, Pierre Dugowson, et du spéléo-glaciologue Léo Decaux. Les planètes semblaient donc alignées pour savourer une soirée entre solides camarades écoterroristes ; quelle ne fut pas ma déception.

Le film, pourtant, recèle bien des qualités. Il s'articule principalement autour de la célèbre glaciologue Heïdi Sevestre qui présente son travail au Svalbard, petit archipel septentrional norvégien qui se réchauffe sept fois plus vite que le reste du globe. Les plans sont longs et permettent une impeccable immersion dans cet extraordinaire environnement. La parole est offerte aux universitaires installés sur place, dont le constat est unanime : chaque année déjoue leurs projections les plus inquiétantes. Quelques instants saisissants clôturent en beauté le film : un plan fixe sur la banquise qui donne à entendre son souffle, un indescriptible craquement sourd. On y découvre des militants contre l'exploitation minière en eaux profondes qui constitue une pratique extractiviste dévastatrice de grande échelle. On sympathise avec les pingos, genre de petits volcans qui s'affaissent par le milieu et laissent s'échapper une eau couleur rouille. On nous rappelle que la fonte du permafrost va libérer des virus qui se sont endurcis sans lumière ni oxygène, ainsi qu'une quantité astronomique (équivalente aux émissions annuelles de l'Union européenne) de gaz à effet de serre que les gros bourgeois du capitalisme d'hier ont émis et qui ont été enfermés dans ce sol gelé. Heïdi Sevestre, entre deux visites du glacier Longyearbyen, exprime sa crainte face à l'explosion techno-solutionniste hallucinatoire qui fait florès aujourd'hui dans les grands groupes industriels.

La critique de la géo-ingénierie par la glaciologue est claire, mais on aurait pu souhaiter qu'elle soit un peu plus offensive politiquement

Une mauvaise idée, ce gigantesque rideau polaire sous-marin imaginé pour bloquer les méchants courants chauds qui attaquent les glaciers ? Pas top, ces pompes alimentées au pétrole qui arrosent le glacier afin de l'épaissir ? La critique de la géo-ingénierie par la glaciologue est claire, mais on aurait pu souhaiter qu'elle soit un peu plus offensive politiquement. Le techno-solutionnisme n'est-il pas simplement l'un des prétextes pour continuer le business as usual et légitimer, au nom de la prétendue transition énergétique, une nouvelle étape dans la ruée extractiviste qui nous précipite dans le chaos ?

Les bons élèves

La déception survient surtout lors de l'échange avec la salle. Ce qui frappe est l'unanimité autour de certains topoï dépolitisants. Le capitalisme est sans cesse naturalisé, et ce sont les affects qui sont pointés du doigt : les « décideurs » seraient mal informés, alors organisons une projection à l'Assemblée ! Les « gens » ne sont pas « au courant », alors parlons-en ! Cette vision individualisante rend le dépassement du capitalisme impossible, comme si les sociétés humaines ne s'étaient organisées de tout temps qu'avec ce mode de production. Lorsque le mot est enfin lâché – dernière intervention ! – il est entendu comme un synonyme de cupidité. Mais enfin, si même des profs blancs retraités qui se déplacent pour voir des films documentaires écolos un soir de semaine ne voient pas de lutte des classes et d'exploitation dans « la société », ne serait-ce pas le signe de quelque chose ?

La bourse ou la vie ?

Ma hot take, la voici : la classe moyenne blanche éduquée de gauche croit que « les choses » changeront lorsque « les gens » seront informés des conséquences de leur « mode de vie ». Eux, informés, ils le sont. Ainsi, en dépolitisant la relation qu'entretiennent productions scientifiques et diffusion auprès du grand public par le biais des industries culturelles, ils aboutissent à une aporie teintée de mépris de classe et d'autosatisfaction. Ils restent aveugles à l'évidence : il n'existe pas de solution au désastre écologique à l'intérieur du capitalisme puisque l'accumulation du capital consiste nécessairement en la destruction des conditions d'habitabilité de la planète dans l'intérêt de la bourgeoisie industrielle extractiviste.

J'aurais pu deviner l'odeur de la soirée plus tôt. En effet, avant le film étaient diffusés trois courts spots à l'initiative d'une organisation lyonnaise nommée Odysseus 3.1, dont le but est de sensibiliser aux enjeux écologiques, mais dans une ambiance team building. L'un d'eux mettait en scène une équipe souriante, dynamique et motivée sur fond de musique épique et d'inscription de phrases comme : « Tout seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin ! » On les voit s'échiner à sortir les « vélo'v » (vélos mis en libre service par la métropole de Lyon) jetés dans le Rhône par d'impolis concitoyens. N'est-on pas en droit de se demander si la priorité est de porter un discours – certes nécessaire mais totalement insuffisant – sur l'incivilité des autres, quand l'entreprise qui commercialise ces vélos n'est autre que JCDecaux, leader mondial de la communication extérieure, c'est-à-dire du mobilier urbain publicitaire ? Mieux vaut sortir les vélos de l'eau ou brûler les panneaux de pub à LED ?

Samuel Tudeh

03.10.2026 à 02:30

Jury populaire ou révolutionnaire ?

Orianne Hidalgo-Laurier

La disparition programmée du jury populaire relève d'une attaque sévère contre les principes démocratiques de l'État. Censés incarner le peuple dans le jugement des crimes les plus graves, ces citoyens tirés au sort apparaissent comme le dernier rempart contre une justice classiste et expéditive. La justice serait trop lente, trop chère, trop laxiste. Darmanin sort la tronçonneuse : sous prétexte de désengorger les cours d'assises, le garde des Sceaux ambitionne de sonner le glas du jury (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) / ,
Texte intégral (1846 mots)

La disparition programmée du jury populaire relève d'une attaque sévère contre les principes démocratiques de l'État. Censés incarner le peuple dans le jugement des crimes les plus graves, ces citoyens tirés au sort apparaissent comme le dernier rempart contre une justice classiste et expéditive.

La justice serait trop lente, trop chère, trop laxiste. Darmanin sort la tronçonneuse : sous prétexte de désengorger les cours d'assises, le garde des Sceaux ambitionne de sonner le glas du jury populaire qui permet à des citoyens tirés au sort de participer à la justice de leur pays, en déléguant les procès à des cours professionnelles. Les magistrats – qui n'ont théoriquement pas le droit de grève – sont même descendus dans la rue aux côtés des avocats pour contester la nouvelle loi, ironiquement appelée « sur le respect des victimes ». Il faut dire que les « assises », ces juridictions spécialisées pour les crimes les plus graves, où les procès durent plusieurs jours, voire des semaines, où toutes les parties ont droit à la parole, et où les prévenus sont jugés par leurs semblables, sont considérées comme celles qui s'approchent le plus de l'idéal démocratique hérité de la Révolution française. À force de réformes, cette « justice de luxe », rendue par le peuple et pas seulement au nom de celui-ci, est remplacée par une justice « low cost », vendue par l'État comme plus efficace. Derrière l'argument platement gestionnaire, voire fallacieux du gain de temps et d'argent, s'acharner contre le jury populaire, c'est aussi faire disparaître la seule forme de démocratie directe en France.

Délits de non-initiés

Appel de la gendarmerie nationale : ton véhément, menaces d'emprisonnement et d'amende exorbitante pour rappeler à Valentin son devoir citoyen. Le trentenaire a été tiré au sort pour être juré fin 2024. En principe, on ne peut pas s'y soustraire.

« On juge des faits qui sont affreux, mais cela ne veut pas dire que l'on juge des humains horribles »

L'affaire pour laquelle il est convoqué sera jugée en cour d'assises dans un mois. Valentin ne sait pas encore qu'il s'agit d'un meurtre, avec un prévenu de 19 ans, mineur au moment des faits. Avec cinq autres citoyens de fortune, il bénéficie d'une matinée de formation aux principes fondamentaux de la justice française et, surtout, au concept de l'intime conviction : il faut savoir départager une opinion, d'une émotion et d'une preuve. L'exercice est quasi philosophique. « Pour moi qui suis intimement convaincu de rien et qui déteste juger quoi que ce soit, ça m'a un peu déstabilisé », ironise Valentin. Dans certaines juridictions, les jurés sont même amenés à visiter une prison, histoire de se rendre compte qu'ils n'envoient pas un individu à l'hôtel. « Le président de la cour a insisté : on juge des faits qui sont affreux, mais cela ne veut pas dire que l'on juge des humains horribles. Il nous a expliqué en quoi c'est important d'essayer de donner une peine qui soit la plus juste possible autant pour la famille des victimes que pour la vie des accusés. » Des bases auxquelles l'immense majorité de la population n'est pas initiée. Ce rappeur aka animateur auprès des jeunes en difficultés aka livreur à vélo est parfaitement conscient de la violence systémique et classiste qui ronge le pays et ses institutions. « J'avais la sensation d'être la personne la plus proche des accusés. Parmi les jurés, je devais être le seul à avoir déjà mis les pieds dans une cité, qui connaissait les histoires de deals et de règlements de compte. C'est un monde qu'il m'arrive de fréquenter, même si ce n'est pas le mien. »

Ni juge ni maître

Aussi politisé que soit le jeune homme, tout au long du procès, il n'y a pas d'idéologie qui tienne : « Tu prends très au sérieux ce qu'il se passe pendant les débats. Tu te concentres sur l'affaire factuelle, les gens que tu vois et entends. Finalement, tes opinions, c'est pas ça qui est important sur le moment. »

« Être juré, c'est d'abord un poids et une responsabilité, pas un pouvoir »

Instituée dès la Révolution, car la majeure partie de la population étaient alors analphabète, l'oralité des débats participe à la dimension spécifiquement humaine de ce genre de procés. Pendant le délibéré, qui dure aussi longtemps qu'un consensus n'a pas été trouvé, citoyens lambdas et professionnels du droit se retrouvent sur un pied d'égalité. « On était tous bouleversés et aussi très à l'écoute les uns des autres. Être juré, c'est d'abord un poids et une responsabilité, pas un pouvoir. On pouvait dire tout ce que l'on pensait même si ça paraissait bête. On sentait les magistrats un peu moins touchés, mais j'ai réalisé qu'ils ne croient pas non plus en la prison. Or, c'est la seule chose proposée à l'heure actuelle. Eux doivent rendre une peine. » Certains juges prennent soin de s'exprimer en dernier lieu pour ne pas influencer le jury ou d'enlever leur robe pour désamorcer la charge symbolique. Une horizontalité qui a le don de procurer un sentiment de légitimité à chacun. « Cette expérience m'a donné un peu d'espoir : tu te retrouves à faire et à réussir quelque chose de concret avec des inconnus. Malgré des opinions, des âges et des parcours différents, on arrive à communiquer et à s'entendre. »

Empowerment populaire

Faire partie d'un jury populaire, ce serait vivre « une conversion démocratique », via le tirage au sort, on ne peut plus égalitaire, en premier lieu.

« Le jury pose des questions que les juges ne se posent plus, ou qui leur paraissent être des évidences »

Docteure en sciences de l'information et de la communication, Célia Bosse a interrogé une cinquantaine d'anciens jurés pour sa thèse. Les témoignages, tous positifs suite à cette expérience, sont unanimes. Conclusion : « Tout le monde devrait le faire. » Les magistrats y gagneraient aussi : « Le jury pose des questions que les juges ne se posent plus, ou qui leur paraissent être des évidences. Ça permet à ceux-ci de garder une réflexivité vis-à-vis de leur métier et de rester en lien avec la société. » Malgré le fond d'air réactionnaire qui plane en France, le jury populaire s'avère plus clément que les professionnels : les assises comptent environ 6 % d'acquittements là où la correctionnelle avoisine les 3-4 %. Les témoignages recueillis par la chercheuse dérogent aux représentations dominantes qui brossent le peuple en pouvoir de juger comme une masse barbare et manipulable. « Notre société a un a priori négatif sur l'aptitude du citoyen, qui serait forcément pris par ses émotions et aurait l'esprit de vengeance. Or, dans le cadre du débat contradictoire, il va juger de manière beaucoup plus spécifique et individualisée qu'un magistrat. » Résultat : le jury populaire a des vertus formatrices mais aussi émancipatrices. La plupart des anciens jurés interrogés ne gobent plus CNews et les louvoiements des politiques en matière de justice, certains sont devenus visiteurs de prison bénévoles, d'autres confient avoir changé leur façon de voter.

Le jury nique l'État

On comprend mieux pourquoi les représentants de la République ont le jury dans le nez : faudrait pas que les citoyens prennent la confiance en leur pouvoir d'action. Professeur de droit à l'université Paris 8, Benjamin Fiorini est catégorique : « Les périodes où le jury a progressé dans notre pays correspondent toujours à des moments de grande ferveur démocratique : la Révolution française, la deuxième République, la Commune de Paris. En revanche, lorsqu'advient un régime plus autoritaire, autocratique ou répressif, le jury recule. Cette institution est un baromètre démocratique. Vu l'ambiance politique du moment, c'est pas une surprise qu'il soit attaqué. » Sur le podium des pourfendeurs, on trouve Napoléon Bonaparte en tête, suivi de Nicolas Sarkozy. L'ancien président et actuel délinquant en col blanc, a porté le coup le plus lourd de la Ve avec la suppression de quatre jurés sur neuf en première instance. En 2019, la création des cours criminelles départementales, composées de cinq magistrats professionnels pour juger des crimes punis de quinze et vingt ans de réclusion, fait passer la collégialité citoyenne comme superflue. Surfant sur le scandale de l'affaire Lyhanna, Darmanin prend le relais en renforçant ces « cours du viol », comme il les surnomme. Hop hop hop, on économise du temps et de l'argent, on fait du quantitatif, soyons productifs et jugeons les violences sexuelles au rabais. Benjamin Fiorini entrevoit le jour où les juges seront remplacés par une intelligence artificielle. « On est à la croisée des chemins. Il est temps de se dire qu'en tant que citoyens, on peut décider du visage qu'on donne à la justice. C'est un choix politique. » On n'aurait pas cru que la forme de procès la plus théâtralisée s'avère la plus gênante pour un pouvoir politique dont la légitimité reste à prouver. « Pour moi, le vote, c'est la dictature de la majorité, conclut Valentin. Mais j'ai toujours pensé que la démocratie directe, c'était compliqué à mettre en place. Or, même si cette expérience est à huis clos, le jury populaire prouve que quand tout le monde est impliqué et se sent concerné, c'est applicable. Ce à toutes les échelles, j'en suis sûr. » Un ange nommé Bakounine passe.

Orianne Hidalgo-Laurier

03.10.2026 à 02:30

Siamo tutti Autistici

Pierre-Marie You, Samy Hage

Géant parmi les fournisseurs de services numériques à destination des luttes, le collectif Autistici/Inventati a choisi de rendre les armes face aux pressions de Washington, après un quart de siècle de résistance à la censure. Pour les organisations militantes, la présence en ligne va devoir être repensée. 6 septembre, le collectif italien Autistici/Inventati (A/I), qui fournit une infrastructure internet gratuite et indépendante destinée à des militants, collectifs et projets associatifs, (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) /
Texte intégral (1687 mots)

Géant parmi les fournisseurs de services numériques à destination des luttes, le collectif Autistici/Inventati a choisi de rendre les armes face aux pressions de Washington, après un quart de siècle de résistance à la censure. Pour les organisations militantes, la présence en ligne va devoir être repensée.

Chaussette

6 septembre, le collectif italien Autistici/Inventati (A/I), qui fournit une infrastructure internet gratuite et indépendante destinée à des militants, collectifs et projets associatifs, annonce brutalement l'arrêt de ses activités : « Dans le contexte actuel, le fait de continuer à proposer nos services met en danger nos utilisateur·ices et toutes les personnes qui font partie de nos communautés. » Le contexte, c'est la décision du 26 août de la Maison-Blanche de placer A/I sur la liste des organisations terroristes, activant contre lui le plus puissant levier d'exclusion économique au monde. Depuis le 25 septembre, toute personne physique ou morale entretenant des liens financiers, matériels ou technologiques avec le collectif est devenu passible de sanctions pénales ou financières, sur simple décision de l'administration états-unienne. Le collectif hébergeait 16 000 adresses mail, 10 000 blogs (les fameux noblogs.org), 5 500 listes de diffusion et 1 500 sites internet, ainsi que des services d'audio et de visioconférences pour des organisations militantes.

Pour justifier sa décision, la Maison-Blanche dresse la liste d'organisations qu'elle considère déjà comme terroristes, ayant utilisé les services d'A/I pour planifier ou revendiquer des actions.

« Ils font partie des meilleurs informaticiens de la gauche, mais ils savent garder le sens des priorités »

On y trouve, par exemple, les Britanniques de Palestine Action, le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), ou encore Rose City Antifa, un collectif antifasciste nord-américain. Pourtant, A/I n'était que fournisseur de services. Le gouvernement états-unien « ne montre pas qu'A/I a planifié les actions citées, choisi des cibles, dirigé ses utilisateurs et utilisatrices ou créé le contenu hébergé », souligne la Quadrature du Net dans un communiqué de soutien. « Sur ce motif, on pourrait également censurer Signal ou WhatsApp », remarque Félix Tréguer, chercheur au CNRS et spécialiste des questions de surveillance numérique. L'orientation politique d'A/I, publiquement « antifasciste, antimilitariste, anticapitaliste », suffit à Washington. Pas étonnant lorsqu'on sait que les États-Unis ont accueilli au mois de juillet un grand sommet contre « le terrorisme d'extrême gauche », auquel se sont empressé de se rendre des émissaires du ministère français des Affaires étrangères.

Un quart de siècle de résistance balayé en dix jours

Il faut dire que l'histoire d'A/I est indissociable des luttes. Son premier coup d'éclat a lieu à Gênes, à l'été 2001, alors qu'un contre-sommet du G8 est violemment réprimé. Le collectif participe au Media Center, un squat ouvert pour permettre aux manifestants de diffuser, de l'intérieur, la sauvagerie policière dont ils sont victimes. Le collectif gagne la confiance du mouvement. Moins de deux ans après la mise en service de son premier serveur, baptisé « Paranoia », A/I héberge déjà plus de 2 000 adresses mail, 205 sites web et plus de 250 listes de discussion.

La répression ne tarde pas. En 2005, le collectif découvre que la police a pénétré dans les locaux de l'entreprise Aruba qui abrite physiquement ses serveurs, pour en copier les données.

« L'infrastructure mise en place par A/I est absolument dingue »

A/I peut mettre au point l'infrastructure informatique la plus sécurisée possible, tant que la machine physique restera hébergée dans les locaux d'un fournisseur commercial, ses données ne seront pas vraiment sécurisées.

A/I met alors en place le « plan R* ». Concrètement, plutôt que de concentrer le stockage de ses données et fonctionnalités en un lieu, il les répartit dans un large réseau étalé sur plusieurs pays. Les machines deviennent remplaçables, les services peuvent déménager quand du matériel est saisi ou quand un hébergeur devient hostile. Une solution particulièrement robuste face aux attaques policières. Chaque tentative ultérieure de mettre à l'arrêt ses serveurs sera soldée par un échec. « L'infrastructure mise en place par A/I est absolument dingue. Il est quasiment impossible de la censurer techniquement », explique Léa*, une « geek anarchiste » proche du collectif.

« Restez humain·e »

Difficile en revanche de résister à la censure administrative. Si A/I est basé en Italie, les sites qu'il héberge ont un nom de domaine – sorte d'adresse numérique – géré par une association états-unienne (Public Interest Registry). C'est le fameux « .org » utilisé par bon nombre d'organisations à but non lucratif.

Les États-Unis n'hésitent pas à proférer des menaces à ceux qui continueraient d'entretenir des liens avec A/I, y compris au-delà de leurs frontières

À partir du moment où les États-Unis classent A/I comme organisation terroriste, débrancher ses milliers de sites est un jeu d'enfant, il suffit de mettre en demeure Public Interest Registry de le faire.

Il aurait cependant été possible de migrer les sites sur un nom de domaine hébergé dans un autre pays, comme le « .it » italien par exemple. Mais, les États-Unis n'hésitent pas à proférer des menaces à ceux qui continueraient d'entretenir des liens avec A/I, y compris au-delà de leurs frontières : « La violation des sanctions états-uniennes peut entraîner des sanctions à l'encontre de personnes américaines et étrangères », menace le communiqué de l'administration Trump. C'est contraire au principe de souveraineté territoriale reconnu par le droit international, mais ça n'a jamais vraiment dérangé les États-Unis. Et ce n'est pas le silence humilié des chancelleries européennes, en plein débat sur leur « souveraineté numérique » qui risque de leur donner tort...

Ainsi abandonné à la merci du président autocrate des États-Unis, A/I prend ses responsabilités : « La possibilité que notre travail puisse provoquer des conséquences légales et financières à celles et ceux qui nous sont proches ne nous laisse pas le choix. » Mieux vaut protéger des personnes que des services informatiques. « Ça démontre toute la sagesse, l'éthique et la finesse politique des membres du collectif, admire Léa. Ils font partie des meilleurs informaticiens de la gauche, mais ils savent garder le sens des priorités. Perdre des sites, des blogs, des adresses mail, c'est chiant. Mais c'est beaucoup moins grave que de laisser les gens être arrêtés, violentés ou tués par des fachos. »

Nouvelle « cryptowar »

D'après Félix Tréguer, cette décision s'inscrit dans un contexte plus ancien de « cryptowar », cette guerre menée par les États contre le chiffrement des données numériques depuis le début des années 1990. Il devient criminalisant de vouloir sécuriser ses communications en ligne. En France, l'affaire du 8 décembre 2020 illustrait déjà cette logique.

À l'heure de l'intelligence artificielle et de la surveillance algorithmique de masse, il devient désormais suspect de simplement vouloir protéger sa vie privée

Jugées pour « associations de malfaiteurs terroristes », sept personnes se sont vues reprocher leur utilisation de technologies cryptées. « La DGSI s'est ainsi affairée à démontrer que l'utilisation d'outils comme Signal, Tor, Proton, etc., serait une preuve de la volonté de dissimuler des éléments compromettants », détaille La Quadrature du Net. À l'heure de l'intelligence artificielle et de la surveillance algorithmique de masse, il est désormais suspect de vouloir simplement protéger sa vie privée.

Face à cette fuite en avant de la censure fasciste, la lutte est plus que jamais nécessaire. Au cours des quatre dernières semaines, un travail colossal d'archivage des sites voués à disparaître a été accompli par des militants du numérique. L'intégralité des noblogs, aujourd'hui disparus, est par exemple, accessible en lecture seule sur nublogs.org. Un flyer en ligne détaille, sur « squ.at/ai-flyer-en-ligne », de nombreuses manières d'agir numériquement face aux censures technofascistes. Reste qu'aucun acteur militant n'a aujourd'hui la capacité de remplacer A/I. « Ça a des avantages et des inconvénients. Un maillage de plein de petits fournisseurs militants serait moins facilement attaquable, mais on perdrait la maîtrise technique d'A/I face aux censures qui était vraiment impressionnante », détaille Léa. La militante insiste aussi sur la nécessité pour ceux qui luttent de réduire leur dépendance à l'outil numérique, dont la maîtrise est désormais passée du côté des adversaires politiques. Comme le souligne A/I dans son communiqué : « Maintenant, éteignez vos ordinateurs, sortez de chez vous, luttez, embrassez-vous, continuez de sourire ! »

*Prénom modifié.

Samy Hage et Pierre-Marie You

03.10.2026 à 02:30

Spleentember

Loïc

Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? Fin août. Dépité, j'ouvre ma messagerie académique. Il paraît qu'ils ont envoyé les emplois du temps. Pour les profs, c'est un peu le moment de la dernière prière où on croit (…)

- CQFD n°256 (octobre 2026) / ,
Texte intégral (735 mots)

Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?

Mona Lobert

Fin août. Dépité, j'ouvre ma messagerie académique. Il paraît qu'ils ont envoyé les emplois du temps. Pour les profs, c'est un peu le moment de la dernière prière où on croit soudainement à un genre de Dieu protecteur capable d'alléger notre planning, et nos épaules avec. Pas de chance cette fois-ci – à croire que j'ai pêché – je commence à 8 heures du lundi au vendredi. « C'est mort, j'y retourne pas ! » Pendant, les quelques jours qui suivent, je grogne ma mauvaise humeur à tous ceux qui me demandent comment j'envisage cette rentrée. J'ai le spleen de septembre, celui qu'on trimballait déjà enfant, et je n'ai rien trouvé de mieux qu'être prof, histoire de ne jamais briser le cercle.

Je ne voulais pas y retourner parce que, comme enfant, je déteste la hiérarchie. Je déteste les horaires qui m'accablent depuis petit et ces satanés murs blancs qui n'inspirent rien, coupent les horizons. Je ne voulais pas y retourner parce que je sais qu'enseigner dans la France de Macron relève d'une bagarre de chaque instant et que nos mobilisations sont rudes et souvent isolées. Je ne voulais pas y retourner parce que c'est de plus en plus insupportable de lire dans les yeux des élèves la détresse et la colère que je ressentais adolescent, assigné à une chaise, 8 heures par jour. Mais j'avais honte de ne pas vouloir y retourner, parce que je sais qu'il y en a qui se lèvent pour plus difficile que moi et pour beaucoup moins que mes 1 900 euros par mois. J'ai intériorisé quelque part la vision dominante selon laquelle mon métier relèverait du privilège plutôt que de la souffrance. Alors, j'ai arrêté de broncher et j'y suis retourné.

Les premiers jours passés, la messe républicaine de la proviseure suivit de réunions de rentrées interminables où chacun s'accroche à ses souvenirs de vacances avant de se faire rouler dessus par le travail, je retrouve mes nouvelles classes. Dans ma posture soulée et détachée, je retrouve finalement quelque chose d'agréable à enseigner. Ils sont sympas, drôles et touchants. Mince, me voilà pris au jeu et reparti pour un an. Alors qu'on travaille sur l'autobiographie, et que je demande aux élèves de choisir un objet qui les définit, l'un d'eux choisit une cage. Je lui demande pourquoi : « J'ai l'impression d'être enfermé entre l'école et chez moi, toute la journée, alors que le seul endroit où je me sens bien, c'est dehors, en nature. » S'en suit un débat, sur l'école et la liberté. Les langues se délient sur la souffrance d'être ici. « C'est une prison ! L'inverse de la liberté ! » J'en rajoute : « Au bout de cinq ou six heures enfermés, on se sent nerveux et se concentrer relève de l'exploit, moi aussi je ne supporte pas. » Dans le couloir, je croise un collègue AESH. Ils vont supprimer deux postes dans le lycée. Les mobilisations vont reprendre. Et j'espère qu'un jour, on arrivera à la briser, cette cage.

Par Loïc
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