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11.07.2026 à 02:30

Au sommaire du n°254 (en kiosque)

Depuis plusieurs années, le New Age s'est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s'inscrivent sans aucun mal dans l'économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d'un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. (…)

- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / ,
Texte intégral (2506 mots)

Depuis plusieurs années, le New Age s'est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s'inscrivent sans aucun mal dans l'économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d'un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L'une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d'Alliances célestes, tandis qu'une autre s'est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n'a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !

Hors dossier, CQFD s'est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d'Albanie, Edi Rama.

Quelques articles seront mis en ligne au cours du mois. Les autres seront archivés sur notre site progressivement, après la parution du prochain numéro. Ce qui vous laisse tout le temps d'aller saluer votre marchand de journaux ou de vous abonner...

En couverture : « Les Nouveaux marchands d'âme » par Léo Gillet

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Les Nouveaux marchands d'âmes

Intro du dossier : Les nouveaux crédos de la foi - Difficile d'ignorer le marketing agressif des « croyances alternatives ». Dans les quartiers gentrifiés des centres-villes, des studios couleur pastel remplacent les snacks : yoga, reiki, naturopathie, autant de pratiques de « médecines douces » mâtinées de spiritualité qui promettent paix et santé. Sur les réseaux sociaux, des publicités vantent des master class pour décrypter les énergies masculines et féminines.

« Le New Age c'est la religion de notre temps » - Du yoga kundalini au néochamanisme, le New Age a quitté les marges pour devenir le creuset religieux du capitalisme contemporain. Le philosophe Raphaël Liogier décrypte cette religion aux Églises multiples, capable d'habiller aussi bien l'émancipation que la réaction.

Au nom du Père, du Klan et du Français de souche - On a trouvé plus intégristes que les cathos de Civitas, plus fachos que Génération identitaire, plus écolos que Brigitte Bardot. Derrière l'image d'un inoffensif groupe de folk appelé Les Brigandes et d'une communauté néorurale peuplée d'artistes, un clan sectaire prépare la guerre idéologique. Et plus si affinités.

« Un magnétiseur est tout aussi moderne qu'un médecin » -Longtemps tenu pour un vestige archaïque que la science devait dissiper, le magnétisme suscite aujourd'hui une curiosité renouvelée. Et si, face à l'inflammation généralisée du monde moderne, on avait besoin de coupeurs de feu ? Dans Le Retour du monde magique, la sociologue Fanny Charrasse explore cette pratique de soin moins anachronique qu'elle n'y paraît.

Néochamanisme, mauvais délire ? - Quand les Blancs sont en quête de sens, ils sont un petit nombre à aller piocher dans les savoirs des anciennes colonies... Si les touristes européens et nord-américains s'envolent jusqu'au Pérou pour prendre de l'ayahuasca, désormais, les chamanes se déplacent eux aussi en Occident. Une reconfiguration de ces rituels traditionnels teintée d'appropriation culturelle.

Le tarot : un gros mot pour les gauchos ? - Antifasciste, féministe, tendance « écoterroriste » aux yeux des forces de l'ordre, Fanny est aussi tombée dans la marmite de l'ésotérisme : elle s'adonne au tirage de tarot. Un « accompagnement thérapeutique » qu'elle pratique à l'abri du regard de ses camarades, critiques à l'égard de la spiritualité. Mais pourquoi laisser ce champ-là aux prédicateurs et autres idéologues réacs ? La jeune femme assume ses contradictions et nous raconte comment elle les surmonte.

Quel·le illuminé e sommeille en toi ?

OVNI Gate en Provence - On nous ment : les aliens sont parmi nous et des héros vont le révéler au monde entier. Le scénario du dernier Spielberg est pris au pied de la lettre par les membres d'Alliances célestes. Une ONG qui ratisse depuis 2021 dans les milieux complotistes et ésotériques pour capter son audience. Le directeur serait un extraterrestre incarné sur Terre pour sauver l'humanité. Il prêche et recrute depuis le Var.

CQFD fait pénitence - Le quartier de la Plaine, à Marseille, est connu pour ses drôles d'oiseaux, ses punks et sa jeunesse délurée. Mais on a découvert qu'il abrite une autre espèce d'illuminés : ils répondent au nom de Pèlerins d'Arès et leur prophète connaît Dieu.

Le jour où j'ai monté une secte - Appâtée par l'envie de se mettre dans la peau d'un gourou, l'une de nos journalistes s'est lancée. Dans le jeu vidéo Culte of the lamb, elle a incarné un adorable mouton devenant bouc mystique, aux manettes d'un culte sataniste. Récit d'une repentance.

Masculin sacré : l'opium des « mecs bien » - En France, la montée en puissance des mouvements masculinistes inquiète jusqu'au Sénat. Misogynes, transphobes, suprématistes : ces courants ne convainquent pourtant pas tous les hommes qui se sentent menacés par le féminisme. Le « masculin sacré » ouvre une voie alternative pour trouver la meilleure façon d'être un homme sain, mais sans avoir à déconstruire ses privilèges.

Astro-marketing : satellisez votre quête de sens - Face à la perte de sens et à l'hyper individualisation de nos sociétés, des marques surfent sur nos croyances et utilisent des techniques de marketing intrusives pour nous vendre des trucs farfelus et ainsi faire perdurer un système économique mortifère.

L'astrologie, c'est toujours aussi sexy - Des siècles déjà que l'on regarde vers le ciel pour tenter d'y décrypter des présages. Mais d'où vient ce frétillement délicieux que l'on ressent dès qu'on se mêle d'astrologie ?

L'horoscope de l'été 2026 - par le professeur Xanax de la Muerte

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Actualités d'ici & d'ailleurs

Données personnelles : la grande évasion - En ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte.

Les lendemains ne chanteront pas tout seuls - Si le monde de la chorale militante a une bible, c'est bien Tue-tête – Petit kilo de chansons belles & rebelles. Un recueil de centaines de chansons, allant de « 1er mai » à « Zog nit keyn'mol » (« Chanson du ghetto de Varsovie »), méticuleusement classées, commentées, étiquetées, et traduites le cas échéant. Diffusé hors commerce1, c'est le fruit de plus de quinze ans de boulot effectué par un collecteur passionné, qui préfère rester anonyme mais a accepté de raconter l'histoire de ce recueil. Verbatim.

Plante la tente - Une aura rustique colle à la peau du camping. Mais détrompez-vous ! Ces aires de vacances a priori « populaires » atteignent jusqu'aux cinq étoiles sous l'impulsion de promoteurs privés. Piscines chauffées, chalets, mini-golfs : les campings publics se font grand remplacés par les privés, les vacanciers des classes populaires par les cols blancs. Un business en plein boom malgré les crises.

« Seule dans la montagne avec ma chatte et mon couteau » - En 2014, Abigaël Lordon décide d'arpenter seule le GR2013, un sentier de 365 kilomètres serpentant autour de Marseille, entre nature et zones industrielles. De ce périple de trois semaines à deux pas de chez elle, elle tire un carnet de voyage graphique et poétique qui retrace son éveil féministe.

Albanie : flamants roses, colère noire - En Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais.

« Des cris et des machines » - Dans le roman graphique L'Usine du pire, les autrices Pia Shazar et Fanny Vaucher nous font participer à une action nocturne illégale visant à documenter la violence organisée d'un élevage industriel de porcs. Une immersion efficace qui questionne, par les sens, le cœur et l'éthique, notre rapport au vivant et à son exploitation.

« Sans sucre, qui sommes-nous ? » - Yailín Laffita von den Hove est anthropologue. Dans sa thèse, elle étudie l'impact du démantèlement de l'industrie sucrière de Cuba au début des années 2000 sur ses ancien·nes travailleur·euses. Plongée dans les mémoires collectives et les quotidiens en crise d'une île qui tente de se maintenir debout.

Joga pas très bonito - Cet été, c'est la grande messe du football : la Coupe du monde masculine. À CQFD, on voulait en être. Alors on a décidé de vous faire un commentaire endiablé des exploits du duo le plus scandaleux de l'histoire de cette compétition : Trump-Infantino.

Portrait d'un vieux poseur (de bombe) - Jour de mai, à la rédac : on reçoit une lettre d'un mystérieux abonné. Il est fait prisonnier à Riom pour avoir tenté d'incendier un McDonald, en signe de protestation contre le génocide à Gaza. Il s'appelle Ghislain Bellorget et il a 85 ans.

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Côté chroniques

Lu dans... | Abelardo De la Espriella pour les nuls - Ça y est le continent américain compte dans ses rangs un nouveau président surfant sur le spectre du fascisme : le Colombien Abelardo Gabriel de la Espriella Otero. Juste avant son élection, le média féministe Volcánicas dressait le portrait de cet adorateur de Trump à travers tous ses scandales. Extraits.

« On n'en saura jamais rien » - En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.

Échec scolaire | Pas de CAP, pas de papiers - Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?

Peine perdue | À qui profite le crime ? - Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages, du point de vue de celui qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, une chronique rallongée pour tenter de répondre à cette brûlante question : puisque la prison ne sert à rien, à quoi sert-elle réellement ?

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Côté culture

La révolution, c'était demain - La série radiophonique « Ils dévoraient la ville avec imagination » retrace l'histoire de Souffles, revue marocaine de poésie d'avant-garde née en 1966. Jusqu'à l'arrestation de plusieurs de ses membres en 1972, elle a participé à un large mouvement culturel révolutionnaire. Six beaux épisodes signés Ella Bellone.

Comme vous êtes, vous venez - Dans Laissez-nous les clés, Yacine Helali raconte comment un ancien McDonald des quartiers Nord de Marseille est devenu, en pleine crise sanitaire, un laboratoire joyeux de solidarité, de lutte et d'espoir collectif.

Digital winter is coming - Dans Le Refroidissement technologique, le Grenoblois Vincent Peyret ausculte au thermomètre un monde qui perd des degrés à mesure que les écrans et autres innovations prennent le pas sur les vraies relations. Nous plongeons en pleine ère glaciaire, estime-t-il. Difficile de lui donner tort.

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Et aussi...

- L'édito – La justice qu'on enterre

Ça brûle ! – En retard, nous ?

L'animal du mois – Le supporter de foot

Abonnement - (par ici)

11.07.2026 à 02:30

Données personnelles : la grande évasion

Sonia Condesse

En ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte. Mais que se passe-t-il sur le grand internet français ? Ces derniers mois, plusieurs services publics en ligne ont laissé échapper des données personnelles concernant, dans certains cas, plusieurs millions de personnes. En février dernier, France 2 révélait que la Cégedim, (…)

- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / ,
Texte intégral (2079 mots)

En ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte.

Mais que se passe-t-il sur le grand internet français ? Ces derniers mois, plusieurs services publics en ligne ont laissé échapper des données personnelles concernant, dans certains cas, plusieurs millions de personnes. En février dernier, France 2 révélait que la Cégedim, éditeur de logiciels pour professionnel·les de santé, a été victime d'un vol de données. Dans le même temps, le Fichier national des comptes bancaires et assimilés (Ficoba) était aussi piraté. En avril, c'est l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) qui signale à son tour une intrusion informatique. On pourrait encore citer d'autres exemples, mais la liste, qui implique à la fois des portails administratifs et des services en ligne privés, est bien longue.

Sur le dark web, nos données se vendent à prix d'or

La plupart du temps, les personnes concernées par ces fuites reçoivent un communiqué de la part de l'organisme victime, contenant quelques excuses, d'éventuelles mises en garde, et des promesses de renforcer la sécurité. En parallèle, sur le dark web, nos données – numéro de téléphone, adresse mail, nom et informations personnelles diverses – se vendent à prix d'or.

Capitalisme de la donnée

Inscrire son 06 – que l'on ne donnerait pas en pleine rue – dans un formulaire en ligne est loin d'être anodin. Si cette information venait à fuiter, elle serait très utile aux « grossistes de la donnée », comme les appelle Nono, salarié de la Quadrature du net, l'association qui lutte contre la censure et la surveillance. Il explique qu'un simple numéro de téléphone permet de recouper beaucoup d'informations personnelles, et facilite ainsi la création du profil détaillé d'une personne, lequel intéressera les publicitaires avides de ciblages toujours plus précis. Nono est catégorique : « Il existe un marché de la donnée personnelle », dont sont exclues les personnes à qui appartient cette matière première – nous.

Une fuite de données à la Fédération française de tir et quelques mois plus tard des propriétaires d'armes à feu figurant sur les fichiers étaient cambriolés

Et s'il y a cybermarchandises, il ne manque plus que le cybermagasin ! Récemment, le média Next alertait sur la création d'un moteur de recherches de données personnelles1 accessible au tout-venant. Quelques mois plus tôt, une émission de « Cash Investigation »2 mentionnait déjà des sites permettant d'acheter des données personnelles irrégulièrement récupérées.

Cette hémorragie de données personnelles est provoquée par des piratages et des intrusions dans des brèches informatiques toujours plus nombreux. En 2025, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a été notifiée de 6 167 fuites de données, ce qui représente une augmentation de 9,5 % par rapport à l'année précédente – 2024 atteignant elle-même des records en la matière3.

Allô la CNIL, on a un problème

Ce marché n'intéresse pas seulement les publicitaires. Une fois rendues accessibles à tous·tes, les données piratées sont aussi achetées avec des intentions clairement nuisibles. Ne pas prendre ce phénomène au sérieux équivaut à une « mise en danger de la vie d'autrui », selon Nono. Les risques de phishing – qui consiste à utiliser des informations privées pour obtenir la confiance d'une personne et lui soutirer de l'argent par exemple – sont connus. Pour toute personnalité plus ou moins publique, le doxing – exposer une personne cible en dévoilant des informations personnelles au grand jour – constitue aussi une menace sérieuse. Les cas d'usurpation d'identité les plus poussés peuvent aussi pourrir une vie pendant plusieurs mois, voire années. Des personnes ont ainsi été mises en demeure pour des paiements de factures ou d'amendes qui leur étaient étrangères.

La récolte et le stockage des données ne sont pas uniquement le fait des gros groupes privés dont les intérêts financiers sont évidents, c'est aussi un enjeu pour les services de l'État

Aux yeux de la loi, c'est à elles de démontrer n'être pas autrices des actes commis en leur nom. Et pendant ce temps, les dettes s'accumulent. Plus inquiétant encore, en octobre 2025, une fuite de données détenues par la Fédération française de tir a eu lieu, et quelques mois plus tard des propriétaires d'armes à feu figurant sur ces fichiers ont été cambriolés.

Que faire pour endiguer l'évasion des données ? La CNIL et Cybermalveillance.gouv.fr nous encouragent à changer fréquemment de mots de passe, à en choisir des plus robustes, à ne fournir que des informations nécessaires et à ne pas enregistrer sur nos appareils celles qui sont sensibles. Comme si la solution, c'était le petit geste individuel et que le problème venait des usager·es, et pas des organismes qui demandent toujours plus d'informations, toujours plus actualisées – y compris les services publics, dont la numérisation nous oblige à cracher nos informations sensibles sur le web. D'autant plus que la directrice de la CNIL en personne, Marie-Laure Denis, a admis qu'il y a « un problème de moyens alloués à la sécurisation des systèmes d'information ». Son rapport annuel pour 2025 souligne que le budget public pour la commission ne progresse pas au rythme des missions qui lui sont confiées.

Au niveau de l'Union européenne, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) tient bon – pour le moment. Signé en 2018, ce gros pavé législatif consacre des droits fondamentaux numériques aux usager·es du net : savoir quelles données personnelles sont collectées et détenues, pouvoir les récupérer… Le strict minimum, selon les défenseur·euses de la vie privée sur le web4. Pourtant, un projet de réforme est envisagé. La course à l'intelligence artificielle, avide de toujours plus de data, et les ouins ouins des autorités étasuniennes, n'y sont pas étrangers. En novembre dernier, le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio encourageait ses troupes à faire pression contre ce texte, qu'il juge porteur de « restrictions inutiles et contraignantes ».

État passoire

On dit souvent que « le meilleur déchet, c'est celui qu'on ne produit pas ». De la même façon, en matière de confidentialité, la meilleure donnée c'est celle qu'on ne collecte pas. Un mantra qui ne semble pas être celui de nos décideurs. Partout, des data centers sortent de terre, malgré les dangers écologiques, environnementaux et sociétaux qu'ils engendrent sur un territoire5. Or, la récolte et le stockage des données ne sont pas uniquement le fait des gros groupes privés dont les intérêts financiers sont évidents, c'est aussi un enjeu pour les services de l'État. En tête de liste : le Fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ), commun à la police et à la gendarmerie nationale. Celui-ci contient les données de toutes personnes ayant eu à faire à la justice, que ce soit en tant que plaignant ou en tant que mis en cause : photos, nom, prénom, adresse, etc.

Il y a quelque chose d'alarmant dans le fait qu'un adolescent soit capable d'entrer dans des systèmes contenant les informations personnelles de près de 70 millions de personnes

Autant d'informations détenues par les services de police qui peuvent contenir au passage des détails intimes, comme une orientation sexuelle, ou une confession, quand la plainte concerne une agression homophobe, islamophobe ou antisémite, etc. On s'attendrait donc à ce qu'un tel fichier soit strictement surveillé et protégé. Or, selon le média en ligne Disclose, chaque policier a accès au TAJ via… son téléphone de fonction !

Pour ne rien gâcher, il semblerait que ce soit un jeu d'enfant de déjouer les systèmes informatiques de l'État. Le pirate de l'ANTS, dont dépend la gestion en ligne de nos documents d'identité, avait seulement 15 ans. Interrogé, il a raconté avec quelle facilité il avait exploité les brèches. Peut-être qu'il se la pète un peu (qui ne le ferait pas à sa place ?) ou peut-être qu'il y a quelque chose d'effectivement alarmant dans le fait qu'un adolescent soit capable d'entrer dans des systèmes contenant les informations personnelles de près de 70 millions de personnes. Un système informatique, ça a des failles ; un marchand de données, ça les exploite. Puisque l'offre suit la demande, plus le marché grandit, plus les failles sont exploitées. Ce grand racket semble réaliser le rêve libertarien : presque aucun contrôle de l'État, une législation fantoche, un marché en pleine expansion. Ne pas mettre les moyens pour protéger nos données, y compris celles qu'il nous a extorquées, rend l'État complice, si ce n'est fournisseur officiel.

Sonia Condesse

1 Lire « Moteur de recherches de données personnelles : “le recel de datas volées est un crime” », Next (13/06/2026)

2 Voir « Nos données personnelles valent de l'or », France TV (29/05/2026).

3 Lire « La CNIL confirme un record de fuites de données en 2025 et promet plus de contrôles », Next (19/05/2026).

4 Associations et institutions telles que RSF, l'UFC-Que-Choisir, la CNIL ou la Quadrature du net.

5 Lire « Data centers : plus simple, plus vite » et « Sous le nuage, les mines », CQFD n°252 (mai 2026).

11.07.2026 à 02:30

Albanie : flamants roses, colère noire

Eliott Dognon

En Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais. « L'Albanie n'est pas à vendre ! » Chaque jour, des centaines de milliers de personnes venues d'horizons politiques très divers descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la (…)

- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / ,
Texte intégral (1930 mots)

En Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais.

« L'Albanie n'est pas à vendre ! » Chaque jour, des centaines de milliers de personnes venues d'horizons politiques très divers descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la privatisation de leur pays par des oligarques locaux et étrangers proches du Premier ministre socialiste Edi Rama. À l'origine du mouvement de contestation, le plus massif du pays depuis la fin du communisme en 1991, deux projets touristiques de luxe soutenus par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, et sa fille Ivanka Trump. Annoncés en 2024 sur les réseaux sociaux de la société de Jared Kushner, Affinity Partners, les deux projets sont liés et soutenus par Ivanka Trump, qui en a fait la promotion chez le podcasteur américain David Senra. Le premier prévoit la construction d'un complexe hôtelier de 45 hectares sur l'île de Sazan, ancienne base militaire interdite au public, pour la coquette somme de 1,4 milliard d'euros.

Parmi les 33 espèces d'oiseaux en danger, le flamant rose, devenu symbole de la contestation

Le deuxième, porté par des hommes d'affaires douteux, prévoit plusieurs milliers de chambres d'hôtel, des villas, des centres commerciaux, des piscines, des marinas pour yachts en face de l'île de Sazan, à Zvërnec, collée à la lagune protégée de Narta. Si ces projets sont la goutte d'eau qui fait déborder la lagune, c'est bien le système nécrosé d'Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, que la « révolution des flamants roses » entend faire tomber.

Développement côtier fixation béton

L'espace naturel menacé par le projet de Zvërnec, fait de marais salants, de dunes et d'une forêt côtière de pins, offre un corridor de repos à plus de 200 espèces d'oiseaux migrateurs entre leurs zones d'hivernage en Afrique et leurs zones de reproduction en Europe. Parmi celles-ci, 33 sont en danger, dont le flamant rose, devenu symbole de la contestation. « C'est l'un des derniers espaces naturels d'Albanie », s'inquiète Aleksendër Trajçe, directeur exécutif de l'ONG Protection and Preservation of Natural Environment in Albania (PPNEA). « Si l'Albanie entrait dans l'Union européenne, le site ferait partie des aires protégées par le réseau de protection européen de la biodiversité Natura 2000. » En théorie, le delta du Vjosa est déjà protégé par les lois albanaises, mais dès 2015, une loi sur les « investissements stratégiques » est adoptée. Elle entraîne la privatisation de nombreux espaces côtiers, bétonnés à marche forcée, bien souvent sans permis de construire ni études d'impact environnemental. Les modifications de lois sur les « aires protégées » pour y intégrer des clauses d'exception « d'intérêt économique » viennent compléter ce sombre tableau. Résultat : de nombreux espaces sauvages sont détruits et confisqués aux Albanais·es.

L'opacité règne en maître

Même si le slogan « Ivanka rentre chez toi ! » est déjà le tube de l'été en Albanie, aucun document ne prouve véritablement que la société Affinity Partners du couple Kushner-Trump est à l'origine des projets touristiques de Sazan et Zvërnec. Officiellement, il est porté par Zvërnec South Adriatic Development (ZSAD) via une structure enregistrée aux Pays-Bas, dont les bénéficiaires réels demeurent largement opaques.

« Les citoyens albanais ne voient pas l'argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu'ils utilisent au quotidien »

Selon plusieurs enquêtes, les frères syriens Mohamad et Ramez Al-Khayyat, basés au Qatar et proches de Kushner, contrôlent le projet. Sur place, ils peuvent compter sur des oligarques locaux aux activités fumeuses comme Artur Shehu, qui fait dans le foncier, ou l'avocat Pëllumb Petritaj, très performant quand il s'agit de falsification de documents. Le groupe Kastrati, conglomérat le plus puissant du pays, est également de la partie. Dans cette affaire, Jared Kushner semble donc n'être qu'un intermédiaire et laisse volontiers le devant de la scène aux proches du Premier ministre : « Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, Edi Rama et les membres du Parti socialiste se sont construits tout un réseau d'investisseurs locaux qui contrôlent tous les secteurs de l'économie albanaise », explique Alba Brojka, analyste spécialiste des politiques publiques en Albanie.

Pour Zvërnec comme pour d'autres projets avant lui, oligarques et hommes d'affaires ont profité des errements et de la complicité de l'État pour s'accaparer des terres sur lesquelles il y a des conflits judiciaires de propriété. À l'époque communiste tout le territoire appartenait à l'État mais à la chute du régime, la transition ratée vers l'économie de marché entraîne un « retour à la propriété privée [qui] n'a pas été transparent. La loi 7501 a établi le droit à la propriété foncière en fonction du lieu de résidence ou de travail. D'autres lois ont ensuite permis d'indemniser les propriétaires initiaux mais tous ces changements ont entraîné de la confusion et certaines procédures ont été contestées. Aujourd'hui, plusieurs personnes revendiquent un même terrain et certaines contestent les décisions de l'État devant la Cour européenne des droits de l'homme », explique Alba Brojka.

Faire front face au tourisme

L'économie albanaise repose principalement sur le secteur des services et la plupart des investissements sont liés à l'industrie du tourisme qui représenterait 26 % du PIB du pays. Le but pour le Premier ministre albanais est de s'attirer les grâces des investisseurs locaux et étrangers pour séduire l'Union européenne et les États-Unis avec qui il fayote déjà pour prouver qu'il est vecteur de stabilité. Écarté·es de tous ces projets, les Albanais·es « sont en train de changer leur regard sur le tourisme qu'iels voient comme une fuite en avant sans fin qui a des conséquences sur l'environnement et sur leur propre vie. Les prix des produits de première nécessité augmentent, ceux des locations d'appartements aussi... » explique Aleksendër Trajçe. Et l'opacité est telle que « les citoyens albanais ne voient pas l'argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu'ils utilisent au quotidien », complète Alba Brojka. Par conséquent, de moins en moins d'Albanais·es peuvent partir en vacances dans leur propre pays, suivant ainsi les dynamiques déjà visibles en Grèce ou en Croatie.

Cette fois-ci, c'est peut-être le Parquet spécial contre la corruption et le crime organisé (SPAK) qui aura raison des projets de Sazan et Zvërnec. L'organisation judiciaire a d'ores et déjà émis vingt mandats d'arrêt à l'encontre d'hommes d'affaires soupçonnés de trafic de drogue et de blanchiment d'argent.

« Derrière la défense d'une lagune, d'une plage ou d'une île, c'est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue »

Parmi eux, ce diable d'Artur Shehu a été placé en détention provisoire et 128 millions d'euros issus de la vente de biens immobiliers à Zvërnec ont été saisis sur son compte. « Le SPAK réussit à faire changer la croyance selon laquelle les gens au pouvoir sont intouchables en Albanie », affirme Alba Brojka.

Cela pourrait être un sérieux revers pour Edi Rama dont le peuple réclame la démission. D'autant plus que la diaspora manifeste partout dans le monde et se rend même en Albanie ces dernières semaines pour être aux côtés de leurs camarades. « Derrière la défense d'une lagune, d'une plage ou d'une île, c'est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue. L'enjeu réside désormais dans la matérialisation politique de cette lutte : dans un pays sans réel front de gauche radicale face au Parti socialiste de Rama, comment diriger ces revendications populaires vers une réelle politique anticapitaliste et anti-impérialiste ? » conclut le Collectif anticapitaliste albanais (KASh)1.

Si ces projets échouent, ce serait aussi un revers pour Jared Kushner, pas vraiment apprécié dans les Balkans. En décembre dernier, il a déjà été contraint d'annuler son projet de transformation de l'ancien quartier général de l'état-major de l'armée yougoslave, en hôtel de luxe à Belgrade face aux allégations de corruption et à la contestation populaire2. Les déboires de ce dernier ne semblent pourtant pas entamer les appétits impérialistes américains dans la région. En mai dernier, les États-Unis ont poussé le Haut-Représentant pour la Bosnie-Herzégovine (qui a le pouvoir de promulguer et d'annuler des lois dans le pays), Christian Schmidt, à la démission. Celui-ci était défavorable à un nouveau projet de gazoduc qui permettrait d'importer du GNL américain jusqu'en Bosnie-Herzégovine en passant par le terminal de Krk en Croatie3.

Eliott Dognon

1 « Une bataille pour le territoire albanais : ce que révèle la « Révolution des flamants roses », Le Courrier des Balkans (17/06/2026).

2 « Trump Tower Belgrade : Kushner scraps Serbia hotel plan », DW (16/12/2025).

3 « Entre les États-Unis et l'Europe, la guerre de l'énergie passe par la Bosnie-Herzégovine », Le Courrier des Balkans (26/05/2026).

11.07.2026 à 02:30

« Le New Age c'est la religion de notre temps »

Gaëlle Desnos

Du yoga kundalini au néochamanisme, le New Age a quitté les marges pour devenir le creuset religieux du capitalisme contemporain. Le philosophe Raphaël Liogier décrypte cette religion aux Églises multiples, capable d'habiller aussi bien l'émancipation que la réaction. Au début du siècle dernier, Émile Durkheim écrivait : « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d'autres ne sont pas nés. » Au XXIe siècle, tout porte à croire que les nouveaux sont arrivés ! Ils viennent de partout : (…)

- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / ,
Texte intégral (3516 mots)

Du yoga kundalini au néochamanisme, le New Age a quitté les marges pour devenir le creuset religieux du capitalisme contemporain. Le philosophe Raphaël Liogier décrypte cette religion aux Églises multiples, capable d'habiller aussi bien l'émancipation que la réaction.

Au début du siècle dernier, Émile Durkheim écrivait : « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d'autres ne sont pas nés. »1 Au XXIe siècle, tout porte à croire que les nouveaux sont arrivés ! Ils viennent de partout : d'Inde, du Japon, d'Amazonie, du Gabon, du Tibet… Et se mêlent joyeusement dans un grand melting pot religieux : le New Age. Cette culture hippie que l'on croyait coincée dans le vortex psychédélique des années 1970 semble avoir quitté les communautés alternatives et les chemins initiatiques de l'Orient pour intégrer notre quotidien. Elle se retrouve désormais sur ce paquet de riz ou cette bouteille de jus de fruits que vous croisez dans les rayons des supermarchés et dont l'étiquette promet « de vous purifier de l'intérieur, presque de vous laver de vos souillures morales, d'entrer en contact avec la nature, si ce n'est même de sauver la planète ». C'est le constat dressé par le sociologue et philosophe des religions Raphaël Liogier dans Souci de soi, conscience du monde (Armand Colin, 2012). Est-ce à dire que les nouveaux dieux ont balayé les anciens ? Le packaging est nouveau mais le produit reste le même, nous a répondu le philosophe. On l'a rencontré un jour de juin brûlant, aux abords de la plage des Catalans. Il nous a expliqué comment le New Age a imprégné l'ordre néolibéral, et comment il est devenu la religiosité de notre temps. Entretien.

Quelle différence faites-vous entre spiritualité et religion ?

« La spiritualité est souvent comprise comme un rejet des institutions prétendant encadrer le rapport au sacré. Ceux qui s'en réclament puisent généralement dans des traditions lointaines, supposément plus authentiques. Le bouddhisme, par exemple, séduit par son image de sagesse sans dogme et sa pratique tournée vers l'expérience directe.

« Je considère que la distinction entre religion instituée et spiritualité libre est piégeuse »

Même si toutes les enquêtes que j'ai pu mener sur les monastères tibétains montrent que ces principes cohabitent très bien avec des formes d'autorité, parfois même fortes.

Pour ma part, je considère que cette distinction entre religion instituée et spiritualité libre est piégeuse. D'abord parce que les courants qui se disent spirituels ont aussi leurs institutions ! Le mouvement de Maharishi Mahesh Yogi2, par exemple, s'est fait connaître pour ses séances de “méditation transcendantale”. Aujourd'hui, la marque est déposée à l'INPI et elle s'est constituée en un vaste réseau de centres de médecine ayurvédique3 et d'écoles.

Par ailleurs, les grandes narrations religieuses ne restent jamais confinées aux institutions qui les portent officiellement. Une Église qui n'aurait aucun écho dans son époque risquerait de se marginaliser. Aussi, les religions travaillent toujours l'imaginaire collectif bien au-delà des communautés de fidèles, des lieux de culte et des textes sacrés. Elles se marchandisent, se psychologisent… On ne manque pas d'exemples de produits culturels inspirés des thèmes spirituels ! Et depuis les années 1990, on a même vu se multiplier les salons consacrés au bien-être et à la spiritualité en Europe et en Amérique du Nord [voir encadré]. Ces vastes foires promeuvent toute une camelote du bonheur, allant du simple gri-gri au stage de bien-être. »

Toutefois, dans les grands monothéismes, les fidèles s'engagent dans un culte unique et leur foi est exclusive. À l'inverse, les pratiques spirituelles sont multiples et chacun semble pouvoir y faire son marché. N'est-ce pas là une véritable incompatibilité ?

« On parle effectivement de religion “à la carte” pour désigner cette manière contemporaine de composer librement son univers de croyances et de pratiques. Un nomadisme religieux, spirituel, culturel qui est l'un des traits caractéristiques du New Age. Ce mouvement repose sur l'idée qu'une vérité universelle traverserait l'ensemble des sociétés humaines et que chaque culture, chaque religion, chaque sagesse historique en aurait conservé une trace. Dans cette vision, il n'y a donc pas d'oppositions irréductibles entre les différentes traditions, puisqu'aucune d'entre elles ne détient, à elle seule, la totalité de la vérité.

« En réalité, le religieux se transforme, se reformule dans une langue nouvelle. »

Ainsi défini, on sent bien le fond commun entre le New Age et les religions monothéistes. Il s'agit toujours de postuler l'existence d'une vérité supérieure qui donnerait sens au monde et à l'existence humaine. Mais là où les monothéismes prétendent entretenir un rapport privilégié avec cette vérité, le New Age, lui, affirme que celle-ci se trouve dans chaque tradition humaine.

On présente parfois les croyances New Age comme le dernier soubresaut du religieux avant son effondrement définitif. Ou au contraire, comme la marque de son retour triomphal. Mais à mon sens, ce qui se joue-là relève moins d'une extinction ou d'une résurgence que d'une recomposition : en réalité, le religieux se transforme, se reformule dans une langue nouvelle. »

En ce sens vous affirmez que le New Age est particulièrement en phase avec notre époque. Qu'est-ce qui, en lui, répond si précisément aux sensibilités et aux attentes d'aujourd'hui ?

« Le New Age était initialement porté par des communautés marginales qui prônaient un retour à la nature contre la société industrielle et consumériste. Mais cette marginalité tenait davantage à un mode de vie qu'à une position sociale : beaucoup de ceux qui la composaient étaient issus des classes favorisées du Nord et étaient passés par les meilleures universités. Dans les années 1980-1990, cette génération est arrivée à maturité professionnelle et a donc réintégré le monde social. Elle est naturellement allée vers les milieux culturels et politiques, mais aussi au cœur de la machine économique, dans la nouvelle économie créative – informatique, internet, médias, publicité. La Silicon Valley est devenue un des foyers majeurs du passage de la spiritualité visant la “création de soi”, propre à la contre-culture bohémienne de la baie de San Francisco, à la “créativité entrepreneuriale”.

En épousant toutes les aspirations fondamentales de la modernité – la figure du soi voyageur, toujours en mouvement, en quête d'expériences nouvelles, d'autonomie, de créativité, de performance et d'épanouissement personnel –, le New Age est ainsi devenu la religion de notre temps. »

Concrètement, sur quels types de croyances repose-t-il ?

« On peut faire remonter la première matrice à l'Europe des Lumières, au XVIIIe siècle. C'est là que l'on commence à concevoir l'autonomie du sujet et l'universalité de l'humanité. Puis, le mouvement romantique du XIXe siècle a fait émerger trois grands motifs : une nature magnifiée, investie d'une profondeur presque sacrée ; une science exaltée, porteuse de promesses illimitées ; et, une tradition idéalisée, conçue comme la dépositaire d'une sagesse ancienne, oubliée de la modernité.

Ces thèmes forment le décor intellectuel et symbolique dans lequel s'est développé le New Age des années 1970 à aujourd'hui. On peut par exemple citer le mouvement raëlien, pour qui le progrès scientifique représente l'une des voies principales du salut de l'humanité en permettant, grâce au clonage, d'accéder à la vie éternelle.

« Le spiritualisme est le décor symbolique dans lequel peuvent se déployer des projets aussi bien émancipateurs que réactionnaires »

Les traditions anciennes sont, quant à elles, réinterprétées à travers des catégories comme celle de “néochamanisme”, un concept si vaste qu'il englobe aujourd'hui toutes formes de religiosité perçues comme “premières”. Enfin, la nature occupe une place centrale dans certaines pratiques alimentaires ou médicinales. Le reiki, méthode de soin d'origine japonaise, prétend ainsi soulager les souffrances et favoriser l'apaisement mental en agissant sur le “souffle vital” qui circulerait dans la nature, mais aussi dans nos corps.

L'influence de ces trois thèmes imprègne toute la culture des sociétés industrielles avancées. Il suffit d'observer la manière dont les publicités mettent en scène des produits à la croisée de la science, qui garantit son efficacité ; de la nature, qui rassure sur son innocuité ; et de la tradition, qui lui confère l'autorité d'un savoir éprouvé par le temps. »

On remarque un attrait particulier pour les sagesses orientales. Comment l'expliquez-vous ?

« L'éloignement constitue sans doute l'un des ressorts essentiels de la fascination exercée par les sagesses orientales. Les traditions les plus proches de nous, celles dans lesquelles nous avons grandi, on ne les supporte plus. À l'inverse, plus une tradition paraît lointaine, plus elle semble extraordinaire. Cette distance favorise également une grande liberté d'interprétation ! Lorsqu'une tradition demeure mal connue, chacun peut plus aisément y projeter ses propres attentes et ses représentations.

Mais la popularité de ces sagesses repose aussi sur le fait qu'on les suppose enfouies dans un passé immémorial. Les religions dites “premières” sont ainsi perçues comme plus proches des origines de l'humanité. C'est ce qui explique la fascination contemporaine pour le chamanisme, auquel est associée l'image d'une religion plus authentique, opposée à la rigidité des grands monothéismes. On prête à cette tradition un caractère polythéiste en raison de la multiplicité des esprits ; une dimension écologique, liée aux animaux, aux éléments et aux forces naturelles ; une conception immanente du sacré, enracinée dans la terre et le vivant ; enfin, une forte dimension corporelle, puisque l'expérience spirituelle passe par la transe et l'extase. Ainsi, le chamanisme cesse d'être rapporté à des contextes culturels précis – la Sibérie et la Mongolie en l'occurrence –, et devient une catégorie appliquée à des traditions extrêmement diverses. On parle de chamanisme aborigène, sioux, navajo ou encore celte. »

Une fascination qui vire souvent à l'exotisation…

« Tout à fait. Je parle d'ailleurs d'une “hypertrophie” de l'autre, le préfixe “hyper” signifiant en grec “plus que”. L'autre n'est plus perçu pour ce qu'il est, mais pour davantage que ce qu'il est : il est une figure idéale, chargée de tous les mystères ou les vertus que l'on souhaite lui attribuer.

« Pour bénéficier des revenus liés au tourisme, les communautés en viennent à s'auto-exotiser, à produire elles-mêmes l'image folklorisée que l'on se fait d'elles »

On le contraint, de ce fait, à excéder sa propre identité pour correspondre à l'image que l'on projette sur lui. Et s'il ne se conforme pas, on le soupçonne d'être inauthentique, de ne pas être suffisamment fidèle à sa culture.

Cette hypertrophie de l'autre n'est pas sans conséquences ! Dans la mesure où les voyageurs détiennent les ressources économiques, ils disposent aussi d'un pouvoir considérable sur les populations qu'ils rencontrent. Pour bénéficier des revenus liés au tourisme, les communautés en viennent à s'auto-exotiser, c'est-à-dire à produire elles-mêmes l'image folklorisée que l'on se fait d'elles. »

Donc le New Age, c'est un truc de riches blancs ?

« Je dirais qu'il y a une division mondiale du travail religieux. D'abord, il y a le spiritualisme, qui est le système de croyances hégémonique. Il concerne surtout les individus fortement dotés en capital économique et symbolique, qui privilégient des pratiques individualisées de bien-être et de transformation de soi : régimes alimentaires, yoga, méditation, développement personnel, etc. Ce modèle se rencontre principalement dans les sociétés du Nord, mais aussi parmi les classes aisées du Sud. Dans les pays musulmans, par exemple, il peut prendre la forme d'un néosoufisme4.

Deux autres polarités se définissent par rapport au spiritualisme. La première, que l'on peut qualifier de “charismatique”, regroupe les mouvements pentecôtiste ou évangélique, particulièrement présents au sein des populations modestes du Nord et dans les pays du Sud. Faute de pouvoir accéder pleinement au modèle individualisé du bien-être, les fidèles trouvent dans l'intensité émotionnelle de la communion avec le groupe une autre forme d'accomplissement. La seconde polarité se développe parmi des groupes qui se sentent dépossédés, insuffisamment reconnus ou marqués par des traumatismes historiques, comme la colonisation. Typiquement, le fondamentalisme constitue une réponse identitaire à un ordre dominant auquel on ne parvient pas à s'intégrer.

Mais ces deux polarités tendent elles aussi à se “New Agiser” ! Puisque le spiritualisme est largement porté par des Blancs occidentaux, qui occupent une position dominante dans l'ordre économique et symbolique mondial, il finit par “travailler” toutes les autres croyances. Le mouvement charismatique, par exemple, accorde une importance aux guérisons, aux émotions et à l'expérience mystique. Même certains groupes fondamentalistes comme Daech reprennent des motifs New Age : valorisation d'une alimentation pure, critique de la société industrielle et consumériste, exaltation d'un mode de vie supposément authentique, etc. »

Vous l'avez dit, dans les années 1970, le New Age sonne d'abord comme une promesse de rupture avec l'ordre établi. Pourtant, il a depuis été largement absorbé par le capitalisme et, plus troublant encore, certains de ses courants semblent être franchement réactionnaires. Comment l'expliquez-vous ?

« Le spiritualisme est le décor symbolique dans lequel peuvent se déployer des projets aussi bien émancipateurs que réactionnaires. Le “féminin sacré”, par exemple : en associant les femmes à l'intuition, au soin, au lien au corps, à la nature et aux cycles, ce courant semble vouloir réhabiliter des qualités longtemps dévalorisées. Mais c'est en réalité une vision essentialiste des rôles de genre dans laquelle les femmes sont moins libérées qu'assignées, reconduites à une nature supposée éternelle. De même, la célébration de la nature peut nourrir des projets émancipateurs comme des idéologies autoritaires.

« Le New Age n'est pas un programme politique, c'est un décor »

Déjà dans l'Allemagne nazie, le slogan “Blut und Boden” (“sang et sol”) rattachait le peuple allemand supposé “aryen” à une terre, à la paysannerie et à un ordre naturel présenté comme sain. La société était alors pensée comme un organisme qu'il fallait protéger contre des éléments jugés étrangers ou “dégénérés”.

Cela peut paraître surprenant qu'une culture valorisant la nature, l'écologie ou le bien-être, puisse glisser à ce point à droite. Mais c'est là tout l'enjeu : le New Age n'est pas un programme politique, c'est un décor, un répertoire de thèmes spirituels, esthétiques et culturels, une scène. Et sur cette scène peuvent se jouer des scénarios très différents : émancipateurs ou réactionnaires. »

Propos recueillis par Gaëlle Desnos

Marché aux miracles

Au printemps dernier, les murs de Marseille se sont recouverts d'affiches annonçant l'organisation d'un Salon du bien-être et des arts divinatoires. Avec un dossier sur le New Age dans les tuyaux, CQFD ne pouvait décemment pas laisser passer une occasion aussi providentielle ! Aller zou : on pose ce livre de Bakounine, on ouvre grand ses chakras et on part, le cœur pur, découvrir ce que la prometteuse expression « arts divinatoires » peut bien signifier.

Sur place, le bric-à-brac insolite qui s'entasse sur les étals des exposants nous tourne un peu la tête. Sans grande conviction, on s'approche d'un stand de talismans protecteurs et tripote quelques pierres sacrées. Comme dans n'importe quel marché, les exposants harponnent les passants et proposent des démonstrations gratuites. Les pendules partent à 15 euros l'unité et les jeux de tarot à 25 euros. Dans l'allée des médiums, on se laisse tirer les cartes comme on goûterait à une tapenade d'olive verte : « Votre journal coulera, augure une diseuse de bonaventure à qui on a demandé de lire l'avenir de CQFD. Mais pas avant cinq ou six ans ! » Foutue Cassandre…

On dévie vers un espace aménagé pour accueillir des mini conférences. Au programme, des ateliers aux intitulés baroques : « Bob Lazar et les soucoupes volantes », « La vie après la vie : séance contact défunts », « Booster sa vie personnelle ou professionnelle par les cinq éléments de la médecine traditionnelle chinoise »… Un homme tente d'expliquer à un auditoire distrait comment débarrasser son habitat des mauvaises ondes : « On ne vous dira pas ça ici, mais la sauge, ça ne sert à rien ! » assure-t-il, expert. On lui demande s'il intervient chez les professionnels. « Tout à fait, j'ai déjà fait une boucherie par exemple. Le plus incroyable, c'est qu'ensuite, elle a doublé son chiffre d'affaires ! » Exactement ce qu'il faut à CQFD ! L'enthousiasme retombe toutefois lorsqu'il annonce 500 euros pour « nettoyer » nos locaux « sur photo ». Les énergies voyageraient-elles en pièce jointe ? On est moyennement convaincus. D'autant que quand on se confie sur la santé économique du journal, il nous gratifie d'un conseil douteux : « Vous avez pensé à mettre de la pub ? »

On commence à saturer, mais la conférence suivante vient de démarrer. Un homme enturbanné débite à vitesse grand V : « Ne pas avoir peur, ne pas se mentir, croire en soi et avoir la foi ! Demandez à l'univers et vous recevrez ! Débarrassez-vous de vos blocages ! » On hésite : c'est peut-être une parodie ? « Vous, madame, que voulez-vous ? » lance-t-il en pointant du doigt une spectatrice intimidée. Elle bredouille qu'elle essaie d'avoir un enfant depuis quatre ans. Le prophète se redresse, triomphant : « Elle veut des enfants, mais ça fait quatre ans qu'elle n'y arrive pas ? Elle nous ment, on ne met pas quatre ans à avoir des enfants si on demande assez fort à l'univers ! » Aller, c'en est trop pour nous. L'univers comprendra qu'on a eu quelques blocages. Dans le métro du retour, on reprend notre lecture anarchiste : « Si Dieu existait, il faudrait l'abolir. » Bakounine est notre prophète.


1 Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912.

2 Gourou indien.

3 Médecine traditionnelle originaire d'Inde.

4 Le soufisme est un courant mystique de l'Islam. Le néosoufisme détache certaines pratiques de leur contexte islamique pour les associer à d'autres traditions spirituelles.

11.07.2026 à 02:30

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- CQFD n°254 (juillet-août 2026) /
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Un dessin de Karl Grux

01.07.2026 à 02:30

Contre le business du patrimoine sacré, le peuple maya se mobilise

Thelma Susbielle

Sur l'un des sites archéologiques les plus rentables du monde, la colère gronde. Dimanche 26 avril 2026, au pied de la célèbre pyramide de Kukulcán au Mexique, les descendants mayas de ceux qui ont bâti ce chef-d'œuvre ont brisé le décor de carte postale pour dénoncer la dépossession économique et culturelle programmée. Reportage sous 37 degrés à l'ombre. Par une chaude matinée d'avril, ils sont des dizaines à faire la queue pour obtenir leur billet d'entrée pour Chichén Itzá (Mexique). (…)

- CQFD n°253 (juin 2026)
Texte intégral (644 mots)

Sur l'un des sites archéologiques les plus rentables du monde, la colère gronde. Dimanche 26 avril 2026, au pied de la célèbre pyramide de Kukulcán au Mexique, les descendants mayas de ceux qui ont bâti ce chef-d'œuvre ont brisé le décor de carte postale pour dénoncer la dépossession économique et culturelle programmée. Reportage sous 37 degrés à l'ombre.

Par une chaude matinée d'avril, ils sont des dizaines à faire la queue pour obtenir leur billet d'entrée pour Chichén Itzá (Mexique). Comme chaque jour de l'année, ce site d'archéologie maya s'apprête à accueillir plusieurs milliers de visiteurs. Par an, plus de deux millions de touristes le visitent, faisant de Chichén Itzà l'un des monuments les plus visités du pays. Et au vu du prix d'accès (697 pesos, environ 34 euros), c'est une vraie machine à cash. Tous les bénéfices reviennent à l'Institut National d'Anthropologie et d'Histoire (INAH), une instance fédérale. Mais ce dimanche 26 avril 2026, les vacanciers sont accueillis par un comité inhabituel. Sur les marches menant au site, une centaine de personnes brandissent des pancartes : « Non au CATVI, non à la cage où est enfermée la renaissance maya », « Moins de béton, plus de respect », « Où sont passés les pauvres ? »

Nettoyage social pour l'image

La raison de cette manifestation ? Une décision administrative brutale vise à limiter drastiquement la présence des artisans et vendeurs mayas qui exercent à l'intérieur du site depuis plus de 30 ans. Sous prétexte de « moderniser » l'accueil et de fluidifier le flux de visiteurs, les autorités mexicaines ont ouvert le CATVI, un nouveau Centre d'accueil touristique. L'entrée historique a été détournée au profit de ce nouveau complexe extérieur, reléguant les vendeurs locaux dans de petits stands de type marché. L'argument de l'INAH est d'un cynisme absolu : la présence de ces artisans donnerait une « mauvaise image » du site. Pour les 2 000 familles des communautés de Pisté et de Xcalacop, cette mise à l'écart est un arrêt de mort économique. Alors que les millions de pesos des billets d'entrée s'envolent directement vers les caisses de l'État fédéral, l'artisanat reste le seul moyen pour les locaux de capter quelques miettes de cette manne touristique.

« Plus jamais un Mexique sans nous »

Dans un communiqué cinglant adressé à la présidente Claudia Sheinbaum et aux barons du tourisme, la communauté maya dénonce des manœuvres de division, des promesses de prêts opaques et des pressions sur les voyagistes, sommés de contourner les circuits traditionnels. Les pertes économiques atteignent déjà 50 %. « Ni la conception ni l'exploitation du CATVI n'ont fait l'objet d'une consultation, au mépris de la convention 169 de l'Organisation internationale du travail », dénoncent les manifestants.

Le paradoxe politique est total : l'État privilégie les infrastructures de luxe tout en limitant les droits des autochtones de mener leurs propres commerces. Le Maya préhispanique, mort et muséifié, est glorifié pour attirer les gros sous tandis que le Maya contemporain, vivant et précaire, est méprisé et chassé de sa propre terre sacrée.

Face au mur institutionnel, la communauté a durci le ton en bloquant temporairement les accès au site depuis le 20 mai. Elle exige l'arrêt immédiat des expulsions et une table ronde de négociations. En écho aux luttes néo-zapatistes, le peuple maya tente de faire entendre sa voix : « Plus jamais un Mexique sans nous. »

Thelma Susbielle

01.07.2026 à 02:30

Vieille école

Lluno

Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, il laisse la parole à Pierrot. « Faut vraiment que tu rencontres mon pote Pierrot. » J'entends ça depuis des mois quand le Pierrot se pointe par hasard dans le même bistrot que nous. Il a la tronche que j'aurais voulu lui peindre : la peau tannée d'un éternel vacancier, les yeux qui n'en finissent pas de sourire et, dans la bouche, une (…)

- CQFD n°253 (juin 2026) /
Texte intégral (641 mots)

Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, il laisse la parole à Pierrot.

« Faut vraiment que tu rencontres mon pote Pierrot. » J'entends ça depuis des mois quand le Pierrot se pointe par hasard dans le même bistrot que nous. Il a la tronche que j'aurais voulu lui peindre : la peau tannée d'un éternel vacancier, les yeux qui n'en finissent pas de sourire et, dans la bouche, une gouaille de bandit à l'ancienne.

Pierrot a fait une quinzaine d'années de zonz – « dont cinq ans et demi à l'isolement », précise-t-il. Ses histoires sont plus grandes que les miennes. Elles parlent d'une époque révolue qui court de la fin des années 1980 à l'aube des années 2000, après les QHS1, après les grandes bagarres collectives, avant la prison high-tech. Elles sont peuplées de braqueurs qui se politisent à l'ombre, de rebelles qui parlent encore de lutte des classes et bloquent des promenades de 300 personnes pour bousculer – même quelques heures – l'ordinaire du rapport de force.

« Ces mecs-là, ils se faisaient fouiller à poil deux fois, trois fois par jour. Au bout d'un moment, ils en ont eu marre. Tu sais ce qu'ils ont fait ? Ils se sont recouverts avec leur propre merde et quand les matons de la centrale sont venus ouvrir la porte, ils les ont trouvés comme ça, nus avec de la merde tartinée sur le corps et les gars leur ont dit : “Allez-y, fouillez-nous maintenant, pas de problème !” »

Pierrot tire sur une tige et marmonne quelque chose qui dit son respect pour ces figures tutélaires de la taule, ces détenus sans concession. Lui non plus n'a pas dû cirer souvent les rangeots de l'administration pénitentiaire pour moisir aussi longtemps à l'isolement, mais il ne s'en vante pas. Tout juste raconte-t-il avoir rembarré un gradé qui croyait pouvoir faire ami-ami tout en tenant les clefs : « Je disais “bonjour” et rien de plus. Le gars comprenait pas pourquoi. J'ai fini par lui dire : “Je vais pas être copain avec toi vu ce que vous me faites subir. Si demain la loi disait qu'il fallait me torturer, tu le ferais sans hésiter, alors à partir de là, on a rien à se dire.” »

Et les surveillants honnêtes alors, ces gens qui restent dignes malgré l'uniforme et la matraque : légende urbaine ? De ma courte expérience de la prison, ça change tout si la personne en face de moi fait son boulot tranquillement ou si elle est butée comme une porte de tu-sais-quoi. Pierrot me regarde, il débute une phrase, s'arrête, reprend : « Allez, c'est loin maintenant, je peux bien te raconter... À l'isolement à Saint-Maur, il y avait un maton très correct. Il avait fait sa carrière, il s'en foutait de tout et on s'entendait bien. Il nous ouvrait les portes pour qu'on aille boire des cafés dans les cellules d'à côté, qu'on puisse causer un peu. Les jours où il bossait pas, je peux te dire qu'on les sentait passer. À un moment, les gars du quartier ont monté un plan pour se tirer de là qui impliquait de prendre un agent en otage et de le menacer avec son arme. Moi j'avais rien contre l'idée de me barrer, mais j'ai dit : “Si c'est lui qui bosse, j'en suis pas.” Le plan ne s'est pas fait... Pour moi, on pouvait pas s'en prendre au seul type qui était humain avec nous. »

Luno

01.07.2026 à 02:30

« Un échec judiciaire patent »

La Sellette

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, mai 2026 Les deux prévenus comparaissent pour avoir cassé la fenêtre d'une voiture et pris une enceinte bluetooth, de l'argent et un boîtier à lunettes. Quand ils sont (…)

- CQFD n°253 (juin 2026) /
Texte intégral (697 mots)

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, mai 2026

Les deux prévenus comparaissent pour avoir cassé la fenêtre d'une voiture et pris une enceinte bluetooth, de l'argent et un boîtier à lunettes. Quand ils sont interpellés, les forces de l'ordre réalisent que l'un des deux est un évadé : en mars 2025, Mathieu O. n'est pas rentré à la prison de Seysses après une permission de sortie pour aller voir le dentiste.

Mathieu O. comparait aussi pour huit cambriolages qu'il a ensuite commis, seul, dans des garages et des cabanes de jardin. Le président lit soigneusement la liste des objets volés – taille-haie, perceuse, meuleuse, gants de jardinage, arrosoir, trottinette, vélo, visseuse, sécateur, caméra – avant de l'interroger : « Vous êtes né en 1990 à la Réunion, vous êtes sans domicile fixe, sans profession et sans ressources, c'est bien ça ? »

Mathieu O. confirme. Comme en garde à vue, il reconnaît la totalité des faits.

Dans deux des cas, il y a des vidéos à l'appui. Dans un troisième, il a été identifié par son profil génétique : « Vous avez mangé un fruit pris sur un arbre et vous l'avez laissé. C'est le fruit du péché ! Ça commence par Adam et Ève et ça finit par Monsieur ! [Dans le public, deux personnes s'esclaffent bruyamment.] Et tout ça pour quoi ?

— Je suis à la rue, j'ai faim, j'ai froid. J'ai demandé de l'aide mais je ne l'ai pas eue.

— Le problème c'est que vous consommez de la cocaïne. Vous avez aussi déclaré que vous entendiez des voix. Vous avez déjà suivi un traitement ? Non ? Vous avez 36 ans et déjà 24 mentions sur votre casier. Il va falloir que ça s'arrête. Il y a là encore un échec judiciaire patent ! »

L'interrogatoire du second prévenu, Hamza D., est plus sommaire : né en 1989 en Algérie, il est SDF lui aussi, et n'a qu'une seule mention sur son casier pour vente frauduleuse de cigarettes en 2024. « Pourquoi est-ce que vous avez volé ?

— J'avais faim.

— Bah oui, mais si tout le monde fait ça on va pas y arriver ! »

La procureure demande 24 mois pour Mathieu O. et six pour Hamza D., avec incarcération immédiate dans les deux cas.

L'avocate de Hamza D. ne s'embête pas et charge le premier prévenu : « C'est l'autre qui a brisé la vitre et qui lui a donné l'enceinte. Compte tenu du butin modique qui lui a été donné, je demande la clémence. »

L'avocat de Mathieu O. regrette que son client n'ait pas évoqué sa situation familiale : « Après être passé chez le dentiste lors de sa permission, il est allé voir la mère de sa fille. Et celle-ci est quasiment décédée dans ses bras ! Ce fait pourrait expliquer sa désertion. »

Surpris par cette déclaration, le président se tourne vers Mathieu O. : « Vous avez entendu la supplique de votre conseil concernant votre refus de réintégrer la maison d'arrêt. Vous n'avez pas parlé de cet événement en garde à vue. Vous avez simplement dit que vous étiez persécuté à Seysses…

— Elle est morte dans mes bras. Elle est morte dans mes bras. J'ai pété un câble. Je suis parti. »

Sans plus de commentaires, le président lève l'audience pour délibérer. Mathieu O. est condamné à 18 mois de prison, et Hamza D. à quatre, tous les deux avec mandat de dépôt.

Par la Sellette

01.07.2026 à 02:30

Le voleur libertaire et sa mère

Bruno Le Dantec

Un homme seul en scène raconte l'histoire de Marius Jacob, cambrioleur anarchiste qui inspira le personnage romanesque d'Arsène Lupin. Mais Marius n'est pas seul. Lorsqu'il montre son œil gauche grimé, la voix de sa mère se fait entendre, complice et moqueuse à la fois. « Té, il vous a dit qu'il a eu son certificat d'études à 11 ans ? C'était quelque chose à l'époque, ce qui ne l'a pas empêché d'être d'un naïf, mais d'un naïf ! » Dans l'auditoire de l'Alcazar, ancien temple marseillais (…)

- CQFD n°253 (juin 2026) /
Texte intégral (729 mots)

Un homme seul en scène raconte l'histoire de Marius Jacob, cambrioleur anarchiste qui inspira le personnage romanesque d'Arsène Lupin. Mais Marius n'est pas seul. Lorsqu'il montre son œil gauche grimé, la voix de sa mère se fait entendre, complice et moqueuse à la fois.

« Té, il vous a dit qu'il a eu son certificat d'études à 11 ans ? C'était quelque chose à l'époque, ce qui ne l'a pas empêché d'être d'un naïf, mais d'un naïf ! » Dans l'auditoire de l'Alcazar, ancien temple marseillais des spectacles populaires devenu bibliothèque publique, défile la vie d'Alexandre Marius Jacob1, la voix irrévérencieuse de sa mère guidant le récit. Franck Vrahidès, qui interprète le brigand libertaire, et le metteur en scène Jérémy Beschon2, de la compagnie Manifeste Rien, complices dans l'écriture de la pièce, font le choix de démarrer l'histoire par la fin. Devenu forain dans l'Indre à son retour du bagne, Jacob, vieux et malade, s'injecte une dose mortelle de morphine en 1954, après avoir offert un repas aux enfants pauvres du coin et en prenant soin de léguer deux bouteilles de rosés à ses amis.

D'abord engagé comme mousse, le petit prolo marseillais revient de ses périples en haute mer à la fois épris de liberté et révolté par les injustices. À 18 ans, il fonde L'Agitateur, une feuille de chou dont le titre annonce la couleur de sa vie à venir. La presse libre étant en butte aux tracasseries policières (l'époque est aux attentats et aux magnicides), il monte un audacieux fric-frac au Mont-de-piété. Avec son père et deux autres complices, il se fait passer pour un inspecteur enquêtant sur une affaire de recel et dépouille les lieux sans coup férir. Puis il s'attaque au casino de Monte-Carlo. Après quelques cuisantes trahisons, dont celle de son propre père, Jacob fonde la bande des Travailleurs de la nuit, qui écume le territoire en cambriolant les riches – aristos, clergé, bourgeois ; jamais les professions socialement utiles, comme les médecins ou les artistes. Après Ravachol et avant la bande à Bonnot, Jacob prône « l'illégalisme contre l'illégitime propriété », mais sans violence, avec une organisation clandestine et des techniques de monte-en-l'air minutieuses, pourvue d'un strict code de conduite. Sinon, on ne vaut pas mieux que les capitalistes. 10 % du butin est reversé aux journaux libertaires. Arrêté en 1905, puis jugé, il déclare aux jurés : « Malfaiteur peut-être, mais toujours du travail bien fait. » Jurés qui, peu sensibles à sa verve, l'envoient pourrir à Cayenne.

Complice de son fils du début à la fin, la voix de la mère ponctue le récit de commentaires empreints de bon sens populaire qui font le pont avec l'oralité contemporaine. Celle de son fils est, quant à elle, présente à travers des extraits de ses écrits, au style plus littéraire, republiées par les éditions L'insomniaque. « Anarchiste révolutionnaire, écrivait-il. J'ai fait ma révolution, vienne l'anarchie. » Et que vive l'idée.

Par Bruno Le Dantec

1 « Marius Jacob, travailleur de la nuit », par Jérémy Beschon, a été présentée le 5 mai 2026 à l'Alcazar, Marseille.

2 Jérémy Beschon présente son dernier ouvrage, publié aux Éditions Quiero, L'Éclat des fracas, le 11 juin à 19 heures à la librairie l'Odeur du temps de Marseille.

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