11.07.2026 à 02:30
Au sommaire du n°254 (en kiosque)
Depuis plusieurs années, le New Age s'est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s'inscrivent sans aucun mal dans l'économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d'un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. (…)
- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / Léo Gillet, SommaireTexte intégral (2506 mots)
Depuis plusieurs années, le New Age s'est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s'inscrivent sans aucun mal dans l'économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d'un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L'une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d'Alliances célestes, tandis qu'une autre s'est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n'a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !
Hors dossier, CQFD s'est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d'Albanie, Edi Rama.
Quelques articles seront mis en ligne au cours du mois. Les autres seront archivés sur notre site progressivement, après la parution du prochain numéro. Ce qui vous laisse tout le temps d'aller saluer votre marchand de journaux ou de vous abonner...
En couverture : « Les Nouveaux marchands d'âme » par Léo Gillet
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Les Nouveaux marchands d'âmes
– Intro du dossier : Les nouveaux crédos de la foi - Difficile d'ignorer le marketing agressif des « croyances alternatives ». Dans les quartiers gentrifiés des centres-villes, des studios couleur pastel remplacent les snacks : yoga, reiki, naturopathie, autant de pratiques de « médecines douces » mâtinées de spiritualité qui promettent paix et santé. Sur les réseaux sociaux, des publicités vantent des master class pour décrypter les énergies masculines et féminines.
– « Le New Age c'est la religion de notre temps » - Du yoga kundalini au néochamanisme, le New Age a quitté les marges pour devenir le creuset religieux du capitalisme contemporain. Le philosophe Raphaël Liogier décrypte cette religion aux Églises multiples, capable d'habiller aussi bien l'émancipation que la réaction.
– Au nom du Père, du Klan et du Français de souche - On a trouvé plus intégristes que les cathos de Civitas, plus fachos que Génération identitaire, plus écolos que Brigitte Bardot. Derrière l'image d'un inoffensif groupe de folk appelé Les Brigandes et d'une communauté néorurale peuplée d'artistes, un clan sectaire prépare la guerre idéologique. Et plus si affinités.
– « Un magnétiseur est tout aussi moderne qu'un médecin » -Longtemps tenu pour un vestige archaïque que la science devait dissiper, le magnétisme suscite aujourd'hui une curiosité renouvelée. Et si, face à l'inflammation généralisée du monde moderne, on avait besoin de coupeurs de feu ? Dans Le Retour du monde magique, la sociologue Fanny Charrasse explore cette pratique de soin moins anachronique qu'elle n'y paraît.
– Néochamanisme, mauvais délire ? - Quand les Blancs sont en quête de sens, ils sont un petit nombre à aller piocher dans les savoirs des anciennes colonies... Si les touristes européens et nord-américains s'envolent jusqu'au Pérou pour prendre de l'ayahuasca, désormais, les chamanes se déplacent eux aussi en Occident. Une reconfiguration de ces rituels traditionnels teintée d'appropriation culturelle.
– Le tarot : un gros mot pour les gauchos ? - Antifasciste, féministe, tendance « écoterroriste » aux yeux des forces de l'ordre, Fanny est aussi tombée dans la marmite de l'ésotérisme : elle s'adonne au tirage de tarot. Un « accompagnement thérapeutique » qu'elle pratique à l'abri du regard de ses camarades, critiques à l'égard de la spiritualité. Mais pourquoi laisser ce champ-là aux prédicateurs et autres idéologues réacs ? La jeune femme assume ses contradictions et nous raconte comment elle les surmonte.
– Quel·le illuminé e sommeille en toi ?
– OVNI Gate en Provence - On nous ment : les aliens sont parmi nous et des héros vont le révéler au monde entier. Le scénario du dernier Spielberg est pris au pied de la lettre par les membres d'Alliances célestes. Une ONG qui ratisse depuis 2021 dans les milieux complotistes et ésotériques pour capter son audience. Le directeur serait un extraterrestre incarné sur Terre pour sauver l'humanité. Il prêche et recrute depuis le Var.
– CQFD fait pénitence - Le quartier de la Plaine, à Marseille, est connu pour ses drôles d'oiseaux, ses punks et sa jeunesse délurée. Mais on a découvert qu'il abrite une autre espèce d'illuminés : ils répondent au nom de Pèlerins d'Arès et leur prophète connaît Dieu.
– Le jour où j'ai monté une secte - Appâtée par l'envie de se mettre dans la peau d'un gourou, l'une de nos journalistes s'est lancée. Dans le jeu vidéo Culte of the lamb, elle a incarné un adorable mouton devenant bouc mystique, aux manettes d'un culte sataniste. Récit d'une repentance.
– Masculin sacré : l'opium des « mecs bien » - En France, la montée en puissance des mouvements masculinistes inquiète jusqu'au Sénat. Misogynes, transphobes, suprématistes : ces courants ne convainquent pourtant pas tous les hommes qui se sentent menacés par le féminisme. Le « masculin sacré » ouvre une voie alternative pour trouver la meilleure façon d'être un homme sain, mais sans avoir à déconstruire ses privilèges.
– Astro-marketing : satellisez votre quête de sens - Face à la perte de sens et à l'hyper individualisation de nos sociétés, des marques surfent sur nos croyances et utilisent des techniques de marketing intrusives pour nous vendre des trucs farfelus et ainsi faire perdurer un système économique mortifère.
– L'astrologie, c'est toujours aussi sexy - Des siècles déjà que l'on regarde vers le ciel pour tenter d'y décrypter des présages. Mais d'où vient ce frétillement délicieux que l'on ressent dès qu'on se mêle d'astrologie ?
– L'horoscope de l'été 2026 - par le professeur Xanax de la Muerte
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Actualités d'ici & d'ailleurs
– Données personnelles : la grande évasion - En ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte.
– Les lendemains ne chanteront pas tout seuls - Si le monde de la chorale militante a une bible, c'est bien Tue-tête – Petit kilo de chansons belles & rebelles. Un recueil de centaines de chansons, allant de « 1er mai » à « Zog nit keyn'mol » (« Chanson du ghetto de Varsovie »), méticuleusement classées, commentées, étiquetées, et traduites le cas échéant. Diffusé hors commerce1, c'est le fruit de plus de quinze ans de boulot effectué par un collecteur passionné, qui préfère rester anonyme mais a accepté de raconter l'histoire de ce recueil. Verbatim.
– Plante la tente - Une aura rustique colle à la peau du camping. Mais détrompez-vous ! Ces aires de vacances a priori « populaires » atteignent jusqu'aux cinq étoiles sous l'impulsion de promoteurs privés. Piscines chauffées, chalets, mini-golfs : les campings publics se font grand remplacés par les privés, les vacanciers des classes populaires par les cols blancs. Un business en plein boom malgré les crises.
– « Seule dans la montagne avec ma chatte et mon couteau » - En 2014, Abigaël Lordon décide d'arpenter seule le GR2013, un sentier de 365 kilomètres serpentant autour de Marseille, entre nature et zones industrielles. De ce périple de trois semaines à deux pas de chez elle, elle tire un carnet de voyage graphique et poétique qui retrace son éveil féministe.
– Albanie : flamants roses, colère noire - En Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais.
– « Des cris et des machines » - Dans le roman graphique L'Usine du pire, les autrices Pia Shazar et Fanny Vaucher nous font participer à une action nocturne illégale visant à documenter la violence organisée d'un élevage industriel de porcs. Une immersion efficace qui questionne, par les sens, le cœur et l'éthique, notre rapport au vivant et à son exploitation.
– « Sans sucre, qui sommes-nous ? » - Yailín Laffita von den Hove est anthropologue. Dans sa thèse, elle étudie l'impact du démantèlement de l'industrie sucrière de Cuba au début des années 2000 sur ses ancien·nes travailleur·euses. Plongée dans les mémoires collectives et les quotidiens en crise d'une île qui tente de se maintenir debout.
– Joga pas très bonito - Cet été, c'est la grande messe du football : la Coupe du monde masculine. À CQFD, on voulait en être. Alors on a décidé de vous faire un commentaire endiablé des exploits du duo le plus scandaleux de l'histoire de cette compétition : Trump-Infantino.
– Portrait d'un vieux poseur (de bombe) - Jour de mai, à la rédac : on reçoit une lettre d'un mystérieux abonné. Il est fait prisonnier à Riom pour avoir tenté d'incendier un McDonald, en signe de protestation contre le génocide à Gaza. Il s'appelle Ghislain Bellorget et il a 85 ans.
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Côté chroniques
– Lu dans... | Abelardo De la Espriella pour les nuls - Ça y est le continent américain compte dans ses rangs un nouveau président surfant sur le spectre du fascisme : le Colombien Abelardo Gabriel de la Espriella Otero. Juste avant son élection, le média féministe Volcánicas dressait le portrait de cet adorateur de Trump à travers tous ses scandales. Extraits.
– « On n'en saura jamais rien » - En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
– Échec scolaire | Pas de CAP, pas de papiers - Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
– Peine perdue | À qui profite le crime ? - Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages, du point de vue de celui qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, une chronique rallongée pour tenter de répondre à cette brûlante question : puisque la prison ne sert à rien, à quoi sert-elle réellement ?
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Côté culture
– La révolution, c'était demain - La série radiophonique « Ils dévoraient la ville avec imagination » retrace l'histoire de Souffles, revue marocaine de poésie d'avant-garde née en 1966. Jusqu'à l'arrestation de plusieurs de ses membres en 1972, elle a participé à un large mouvement culturel révolutionnaire. Six beaux épisodes signés Ella Bellone.
– Comme vous êtes, vous venez - Dans Laissez-nous les clés, Yacine Helali raconte comment un ancien McDonald des quartiers Nord de Marseille est devenu, en pleine crise sanitaire, un laboratoire joyeux de solidarité, de lutte et d'espoir collectif.
– Digital winter is coming - Dans Le Refroidissement technologique, le Grenoblois Vincent Peyret ausculte au thermomètre un monde qui perd des degrés à mesure que les écrans et autres innovations prennent le pas sur les vraies relations. Nous plongeons en pleine ère glaciaire, estime-t-il. Difficile de lui donner tort.
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Et aussi...
- L'édito – La justice qu'on enterre
– Ça brûle ! – En retard, nous ?
– L'animal du mois – Le supporter de foot
– Abonnement - (par ici)
11.07.2026 à 02:30
Données personnelles : la grande évasion
En ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte. Mais que se passe-t-il sur le grand internet français ? Ces derniers mois, plusieurs services publics en ligne ont laissé échapper des données personnelles concernant, dans certains cas, plusieurs millions de personnes. En février dernier, France 2 révélait que la Cégedim, (…)
- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / Maïda Chavak, Aïe TechTexte intégral (2079 mots)
En ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte.
Mais que se passe-t-il sur le grand internet français ? Ces derniers mois, plusieurs services publics en ligne ont laissé échapper des données personnelles concernant, dans certains cas, plusieurs millions de personnes. En février dernier, France 2 révélait que la Cégedim, éditeur de logiciels pour professionnel·les de santé, a été victime d'un vol de données. Dans le même temps, le Fichier national des comptes bancaires et assimilés (Ficoba) était aussi piraté. En avril, c'est l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) qui signale à son tour une intrusion informatique. On pourrait encore citer d'autres exemples, mais la liste, qui implique à la fois des portails administratifs et des services en ligne privés, est bien longue.
Sur le dark web, nos données se vendent à prix d'or
La plupart du temps, les personnes concernées par ces fuites reçoivent un communiqué de la part de l'organisme victime, contenant quelques excuses, d'éventuelles mises en garde, et des promesses de renforcer la sécurité. En parallèle, sur le dark web, nos données – numéro de téléphone, adresse mail, nom et informations personnelles diverses – se vendent à prix d'or.
Inscrire son 06 – que l'on ne donnerait pas en pleine rue – dans un formulaire en ligne est loin d'être anodin. Si cette information venait à fuiter, elle serait très utile aux « grossistes de la donnée », comme les appelle Nono, salarié de la Quadrature du net, l'association qui lutte contre la censure et la surveillance. Il explique qu'un simple numéro de téléphone permet de recouper beaucoup d'informations personnelles, et facilite ainsi la création du profil détaillé d'une personne, lequel intéressera les publicitaires avides de ciblages toujours plus précis. Nono est catégorique : « Il existe un marché de la donnée personnelle », dont sont exclues les personnes à qui appartient cette matière première – nous.
Une fuite de données à la Fédération française de tir et quelques mois plus tard des propriétaires d'armes à feu figurant sur les fichiers étaient cambriolés
Et s'il y a cybermarchandises, il ne manque plus que le cybermagasin ! Récemment, le média Next alertait sur la création d'un moteur de recherches de données personnelles1 accessible au tout-venant. Quelques mois plus tôt, une émission de « Cash Investigation »2 mentionnait déjà des sites permettant d'acheter des données personnelles irrégulièrement récupérées.
Cette hémorragie de données personnelles est provoquée par des piratages et des intrusions dans des brèches informatiques toujours plus nombreux. En 2025, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a été notifiée de 6 167 fuites de données, ce qui représente une augmentation de 9,5 % par rapport à l'année précédente – 2024 atteignant elle-même des records en la matière3.
Ce marché n'intéresse pas seulement les publicitaires. Une fois rendues accessibles à tous·tes, les données piratées sont aussi achetées avec des intentions clairement nuisibles. Ne pas prendre ce phénomène au sérieux équivaut à une « mise en danger de la vie d'autrui », selon Nono. Les risques de phishing – qui consiste à utiliser des informations privées pour obtenir la confiance d'une personne et lui soutirer de l'argent par exemple – sont connus. Pour toute personnalité plus ou moins publique, le doxing – exposer une personne cible en dévoilant des informations personnelles au grand jour – constitue aussi une menace sérieuse. Les cas d'usurpation d'identité les plus poussés peuvent aussi pourrir une vie pendant plusieurs mois, voire années. Des personnes ont ainsi été mises en demeure pour des paiements de factures ou d'amendes qui leur étaient étrangères.
La récolte et le stockage des données ne sont pas uniquement le fait des gros groupes privés dont les intérêts financiers sont évidents, c'est aussi un enjeu pour les services de l'État
Aux yeux de la loi, c'est à elles de démontrer n'être pas autrices des actes commis en leur nom. Et pendant ce temps, les dettes s'accumulent. Plus inquiétant encore, en octobre 2025, une fuite de données détenues par la Fédération française de tir a eu lieu, et quelques mois plus tard des propriétaires d'armes à feu figurant sur ces fichiers ont été cambriolés.
Que faire pour endiguer l'évasion des données ? La CNIL et Cybermalveillance.gouv.fr nous encouragent à changer fréquemment de mots de passe, à en choisir des plus robustes, à ne fournir que des informations nécessaires et à ne pas enregistrer sur nos appareils celles qui sont sensibles. Comme si la solution, c'était le petit geste individuel et que le problème venait des usager·es, et pas des organismes qui demandent toujours plus d'informations, toujours plus actualisées – y compris les services publics, dont la numérisation nous oblige à cracher nos informations sensibles sur le web. D'autant plus que la directrice de la CNIL en personne, Marie-Laure Denis, a admis qu'il y a « un problème de moyens alloués à la sécurisation des systèmes d'information ». Son rapport annuel pour 2025 souligne que le budget public pour la commission ne progresse pas au rythme des missions qui lui sont confiées.
Au niveau de l'Union européenne, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) tient bon – pour le moment. Signé en 2018, ce gros pavé législatif consacre des droits fondamentaux numériques aux usager·es du net : savoir quelles données personnelles sont collectées et détenues, pouvoir les récupérer… Le strict minimum, selon les défenseur·euses de la vie privée sur le web4. Pourtant, un projet de réforme est envisagé. La course à l'intelligence artificielle, avide de toujours plus de data, et les ouins ouins des autorités étasuniennes, n'y sont pas étrangers. En novembre dernier, le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio encourageait ses troupes à faire pression contre ce texte, qu'il juge porteur de « restrictions inutiles et contraignantes ».
On dit souvent que « le meilleur déchet, c'est celui qu'on ne produit pas ». De la même façon, en matière de confidentialité, la meilleure donnée c'est celle qu'on ne collecte pas. Un mantra qui ne semble pas être celui de nos décideurs. Partout, des data centers sortent de terre, malgré les dangers écologiques, environnementaux et sociétaux qu'ils engendrent sur un territoire5. Or, la récolte et le stockage des données ne sont pas uniquement le fait des gros groupes privés dont les intérêts financiers sont évidents, c'est aussi un enjeu pour les services de l'État. En tête de liste : le Fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ), commun à la police et à la gendarmerie nationale. Celui-ci contient les données de toutes personnes ayant eu à faire à la justice, que ce soit en tant que plaignant ou en tant que mis en cause : photos, nom, prénom, adresse, etc.
Il y a quelque chose d'alarmant dans le fait qu'un adolescent soit capable d'entrer dans des systèmes contenant les informations personnelles de près de 70 millions de personnes
Autant d'informations détenues par les services de police qui peuvent contenir au passage des détails intimes, comme une orientation sexuelle, ou une confession, quand la plainte concerne une agression homophobe, islamophobe ou antisémite, etc. On s'attendrait donc à ce qu'un tel fichier soit strictement surveillé et protégé. Or, selon le média en ligne Disclose, chaque policier a accès au TAJ via… son téléphone de fonction !
Pour ne rien gâcher, il semblerait que ce soit un jeu d'enfant de déjouer les systèmes informatiques de l'État. Le pirate de l'ANTS, dont dépend la gestion en ligne de nos documents d'identité, avait seulement 15 ans. Interrogé, il a raconté avec quelle facilité il avait exploité les brèches. Peut-être qu'il se la pète un peu (qui ne le ferait pas à sa place ?) ou peut-être qu'il y a quelque chose d'effectivement alarmant dans le fait qu'un adolescent soit capable d'entrer dans des systèmes contenant les informations personnelles de près de 70 millions de personnes. Un système informatique, ça a des failles ; un marchand de données, ça les exploite. Puisque l'offre suit la demande, plus le marché grandit, plus les failles sont exploitées. Ce grand racket semble réaliser le rêve libertarien : presque aucun contrôle de l'État, une législation fantoche, un marché en pleine expansion. Ne pas mettre les moyens pour protéger nos données, y compris celles qu'il nous a extorquées, rend l'État complice, si ce n'est fournisseur officiel.
1 Lire « Moteur de recherches de données personnelles : “le recel de datas volées est un crime” », Next (13/06/2026)
2 Voir « Nos données personnelles valent de l'or », France TV (29/05/2026).
3 Lire « La CNIL confirme un record de fuites de données en 2025 et promet plus de contrôles », Next (19/05/2026).
4 Associations et institutions telles que RSF, l'UFC-Que-Choisir, la CNIL ou la Quadrature du net.
5 Lire « Data centers : plus simple, plus vite » et « Sous le nuage, les mines », CQFD n°252 (mai 2026).
11.07.2026 à 02:30
Albanie : flamants roses, colère noire
En Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais. « L'Albanie n'est pas à vendre ! » Chaque jour, des centaines de milliers de personnes venues d'horizons politiques très divers descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la (…)
- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / Odeth, ActualitésTexte intégral (1930 mots)
En Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais.
« L'Albanie n'est pas à vendre ! » Chaque jour, des centaines de milliers de personnes venues d'horizons politiques très divers descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la privatisation de leur pays par des oligarques locaux et étrangers proches du Premier ministre socialiste Edi Rama. À l'origine du mouvement de contestation, le plus massif du pays depuis la fin du communisme en 1991, deux projets touristiques de luxe soutenus par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, et sa fille Ivanka Trump. Annoncés en 2024 sur les réseaux sociaux de la société de Jared Kushner, Affinity Partners, les deux projets sont liés et soutenus par Ivanka Trump, qui en a fait la promotion chez le podcasteur américain David Senra. Le premier prévoit la construction d'un complexe hôtelier de 45 hectares sur l'île de Sazan, ancienne base militaire interdite au public, pour la coquette somme de 1,4 milliard d'euros.
Parmi les 33 espèces d'oiseaux en danger, le flamant rose, devenu symbole de la contestation
Le deuxième, porté par des hommes d'affaires douteux, prévoit plusieurs milliers de chambres d'hôtel, des villas, des centres commerciaux, des piscines, des marinas pour yachts en face de l'île de Sazan, à Zvërnec, collée à la lagune protégée de Narta. Si ces projets sont la goutte d'eau qui fait déborder la lagune, c'est bien le système nécrosé d'Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, que la « révolution des flamants roses » entend faire tomber.
L'espace naturel menacé par le projet de Zvërnec, fait de marais salants, de dunes et d'une forêt côtière de pins, offre un corridor de repos à plus de 200 espèces d'oiseaux migrateurs entre leurs zones d'hivernage en Afrique et leurs zones de reproduction en Europe. Parmi celles-ci, 33 sont en danger, dont le flamant rose, devenu symbole de la contestation. « C'est l'un des derniers espaces naturels d'Albanie », s'inquiète Aleksendër Trajçe, directeur exécutif de l'ONG Protection and Preservation of Natural Environment in Albania (PPNEA). « Si l'Albanie entrait dans l'Union européenne, le site ferait partie des aires protégées par le réseau de protection européen de la biodiversité Natura 2000. » En théorie, le delta du Vjosa est déjà protégé par les lois albanaises, mais dès 2015, une loi sur les « investissements stratégiques » est adoptée. Elle entraîne la privatisation de nombreux espaces côtiers, bétonnés à marche forcée, bien souvent sans permis de construire ni études d'impact environnemental. Les modifications de lois sur les « aires protégées » pour y intégrer des clauses d'exception « d'intérêt économique » viennent compléter ce sombre tableau. Résultat : de nombreux espaces sauvages sont détruits et confisqués aux Albanais·es.
Même si le slogan « Ivanka rentre chez toi ! » est déjà le tube de l'été en Albanie, aucun document ne prouve véritablement que la société Affinity Partners du couple Kushner-Trump est à l'origine des projets touristiques de Sazan et Zvërnec. Officiellement, il est porté par Zvërnec South Adriatic Development (ZSAD) via une structure enregistrée aux Pays-Bas, dont les bénéficiaires réels demeurent largement opaques.
« Les citoyens albanais ne voient pas l'argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu'ils utilisent au quotidien »
Selon plusieurs enquêtes, les frères syriens Mohamad et Ramez Al-Khayyat, basés au Qatar et proches de Kushner, contrôlent le projet. Sur place, ils peuvent compter sur des oligarques locaux aux activités fumeuses comme Artur Shehu, qui fait dans le foncier, ou l'avocat Pëllumb Petritaj, très performant quand il s'agit de falsification de documents. Le groupe Kastrati, conglomérat le plus puissant du pays, est également de la partie. Dans cette affaire, Jared Kushner semble donc n'être qu'un intermédiaire et laisse volontiers le devant de la scène aux proches du Premier ministre : « Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, Edi Rama et les membres du Parti socialiste se sont construits tout un réseau d'investisseurs locaux qui contrôlent tous les secteurs de l'économie albanaise », explique Alba Brojka, analyste spécialiste des politiques publiques en Albanie.
Pour Zvërnec comme pour d'autres projets avant lui, oligarques et hommes d'affaires ont profité des errements et de la complicité de l'État pour s'accaparer des terres sur lesquelles il y a des conflits judiciaires de propriété. À l'époque communiste tout le territoire appartenait à l'État mais à la chute du régime, la transition ratée vers l'économie de marché entraîne un « retour à la propriété privée [qui] n'a pas été transparent. La loi 7501 a établi le droit à la propriété foncière en fonction du lieu de résidence ou de travail. D'autres lois ont ensuite permis d'indemniser les propriétaires initiaux mais tous ces changements ont entraîné de la confusion et certaines procédures ont été contestées. Aujourd'hui, plusieurs personnes revendiquent un même terrain et certaines contestent les décisions de l'État devant la Cour européenne des droits de l'homme », explique Alba Brojka.
L'économie albanaise repose principalement sur le secteur des services et la plupart des investissements sont liés à l'industrie du tourisme qui représenterait 26 % du PIB du pays. Le but pour le Premier ministre albanais est de s'attirer les grâces des investisseurs locaux et étrangers pour séduire l'Union européenne et les États-Unis avec qui il fayote déjà pour prouver qu'il est vecteur de stabilité. Écarté·es de tous ces projets, les Albanais·es « sont en train de changer leur regard sur le tourisme qu'iels voient comme une fuite en avant sans fin qui a des conséquences sur l'environnement et sur leur propre vie. Les prix des produits de première nécessité augmentent, ceux des locations d'appartements aussi... » explique Aleksendër Trajçe. Et l'opacité est telle que « les citoyens albanais ne voient pas l'argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu'ils utilisent au quotidien », complète Alba Brojka. Par conséquent, de moins en moins d'Albanais·es peuvent partir en vacances dans leur propre pays, suivant ainsi les dynamiques déjà visibles en Grèce ou en Croatie.
Cette fois-ci, c'est peut-être le Parquet spécial contre la corruption et le crime organisé (SPAK) qui aura raison des projets de Sazan et Zvërnec. L'organisation judiciaire a d'ores et déjà émis vingt mandats d'arrêt à l'encontre d'hommes d'affaires soupçonnés de trafic de drogue et de blanchiment d'argent.
« Derrière la défense d'une lagune, d'une plage ou d'une île, c'est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue »
Parmi eux, ce diable d'Artur Shehu a été placé en détention provisoire et 128 millions d'euros issus de la vente de biens immobiliers à Zvërnec ont été saisis sur son compte. « Le SPAK réussit à faire changer la croyance selon laquelle les gens au pouvoir sont intouchables en Albanie », affirme Alba Brojka.
Cela pourrait être un sérieux revers pour Edi Rama dont le peuple réclame la démission. D'autant plus que la diaspora manifeste partout dans le monde et se rend même en Albanie ces dernières semaines pour être aux côtés de leurs camarades. « Derrière la défense d'une lagune, d'une plage ou d'une île, c'est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue. L'enjeu réside désormais dans la matérialisation politique de cette lutte : dans un pays sans réel front de gauche radicale face au Parti socialiste de Rama, comment diriger ces revendications populaires vers une réelle politique anticapitaliste et anti-impérialiste ? » conclut le Collectif anticapitaliste albanais (KASh)1.
Si ces projets échouent, ce serait aussi un revers pour Jared Kushner, pas vraiment apprécié dans les Balkans. En décembre dernier, il a déjà été contraint d'annuler son projet de transformation de l'ancien quartier général de l'état-major de l'armée yougoslave, en hôtel de luxe à Belgrade face aux allégations de corruption et à la contestation populaire2. Les déboires de ce dernier ne semblent pourtant pas entamer les appétits impérialistes américains dans la région. En mai dernier, les États-Unis ont poussé le Haut-Représentant pour la Bosnie-Herzégovine (qui a le pouvoir de promulguer et d'annuler des lois dans le pays), Christian Schmidt, à la démission. Celui-ci était défavorable à un nouveau projet de gazoduc qui permettrait d'importer du GNL américain jusqu'en Bosnie-Herzégovine en passant par le terminal de Krk en Croatie3.
1 « Une bataille pour le territoire albanais : ce que révèle la « Révolution des flamants roses », Le Courrier des Balkans (17/06/2026).
2 « Trump Tower Belgrade : Kushner scraps Serbia hotel plan », DW (16/12/2025).
3 « Entre les États-Unis et l'Europe, la guerre de l'énergie passe par la Bosnie-Herzégovine », Le Courrier des Balkans (26/05/2026).



