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11.04.2026 à 00:30

Ovaire ta mère

Thelma Susbielle

25 ans après l'adoption de la loi autorisant l'accès à la contraception définitive, celle-ci continue d'être un vrai parcours de la combattante (pour ne pas déplaire au réarmement démographique). L'histoire de la stérilisation volontaire est intimement liée au contrôle des corps des femmes, comme des minorités. « Vous êtes juste dégoûtées des hommes », « Et si vos enfants mouraient… », « On n'enlève pas un organe sain » : florilège de phrases qu'ont pu entendre des femmes et des minorités (…)

- CQFD n°251 (avril 2026) / ,
Texte intégral (1553 mots)

25 ans après l'adoption de la loi autorisant l'accès à la contraception définitive, celle-ci continue d'être un vrai parcours de la combattante (pour ne pas déplaire au réarmement démographique). L'histoire de la stérilisation volontaire est intimement liée au contrôle des corps des femmes, comme des minorités.

« Vous êtes juste dégoûtées des hommes », « Et si vos enfants mouraient… », « On n'enlève pas un organe sain » : florilège de phrases qu'ont pu entendre des femmes et des minorités au moment de demander une stérilisation à leurs médecins1. Le genre de truc qui donne envie de tout péter quand t'as aucune envie d'enfanter. En France, selon l'Inserm, la stérilisation des personnes assignées femmes à la naissance concernait 20 325 individus en 2022. Moitié moins qu'en 2013 où elle en concernait 45 138. Un recul qui s'explique notamment par la suppression du dispositif Essure en 2017, un implant destiné à boucher les trompes de Fallope retirés de la vente suite à des complications graves. Aujourd'hui, même si les contraceptions définitives sont efficaces à 99,2 %, elles restent marginales en France : moins de 5 % des femmes2 y ont recours. Et ce ne sont pas les médecins qui en favorisent l'accès. Au contraire.

Pour celles qui décident de franchir le pas, la ligature des trompes, consistant à empêcher la rencontre entre l'ovule et les spermatozoïdes, est moins courante que la salpingectomie, qui revient à retirer purement et simplement les trompes de Fallope. Cette dernière, plus efficace avec un taux d'échec inférieur à 0,5 % réduit aussi drastiquement les risques de cancer de l'ovaire. Mais les médecins sont encore une majorité à refuser de pratiquer cette opération, plus lourde et irréversible. Un bel exemple d'un arbitraire patriarcal. Car qu'elles aient des enfants ou non, qu'elles soient jeunes ou pas, les femmes galèrent à trouver une oreille attentive et compréhensive. « Mon envie de stérilisation ne bouge pas depuis 10 ans. Mais le premier médecin à qui j'en ai parlé m'a dit qu'à Toulouse, un médecin qui faisait ça sur les femmes de moins de 30 ans sans enfant, ça n'existait pas », explique Marion. À l'époque où elle entame la démarche, elle a moins de 25 ans. Aujourd'hui, à 29 ans, elle n'a toujours pas trouvé de gynécologue consentant pour l'opérer. Car si l'intervention est légale dès 18 ans, de nombreux·euses praticien·nes imposent toujours leurs propres barrières morales.

Clause de conscience

Avant 1999, la stérilisation n'est autorisée que dans un cadre strictement thérapeutique, c'est-à-dire pour guérir ou réparer une pathologie. Comprenez : l'État ne vous laissait disposer de votre utérus que si celui-ci menaçait de vous tuer. Après 1999, le Code civil permet l'atteinte « à l'intégrité du corps en cas de nécessité médicale » et non plus seulement en cas de nécessité thérapeutique : un terme un peu plus large qui permet d'englober la prévention de risques ainsi que le bien-être physique et mental de la patiente. Pourtant, le cas de Christiane, 59 ans, montre à quel point la situation devait être grave pour la pratiquer. « On me l'a refusé net quand je l'ai demandé lors de ma deuxième césarienne. Pourtant, j'avais déjà quatre enfants et des problèmes de santé très graves (diabète gestationnel et hémorragie des glandes surrénales). On me disait que c'était déconseillé d'avoir un autre enfant, que je risquais de mourir si je poussais lors d'un accouchement... »

Comme pour l'avortement, les gynécologues ont le droit de faire valoir une clause de conscience et de refuser l'acte de stérilisation volontaire

Ce n'est qu'en 2001 que la loi change enfin véritablement et autorise la stérilisation pour toute personne majeure capable, sous deux conditions : une première consultation d'information et un délai de réflexion de quatre mois. « En 2001, j'en ai parlé avec un gynécologue qui a accepté, après m'avoir quand même demandé si j'étais bien sûre de moi. Au cas où je divorçais, je pouvais avoir envie de refaire des enfants... J'ai dû faire signer un formulaire à mon mari pour qu'il autorise l'acte ! » poursuit Christiane. Justement, depuis cette année-là, ô grâce, plus besoin d'avoir une autorisation du partenaire, et les critères de parentalité ou d'âge n'empêchent plus l'accès à la stérilisation. En théorie. « Pour la contraception définitive, les médecins me disaient : “oui, quand vous aurez 40 ans” », assure Ninon, 23 ans, engagée dans cette démarche depuis plusieurs années.

Cette profession, majoritairement blanche, bourgeoise et masculine, continue d'imposer sa morale nataliste sur les corps des femmes. Comme pour l'avortement, iels ont le droit de faire valoir une clause de conscience : les gynécologues peuvent donc purement et simplement refuser de pratiquer ce type d'intervention. Dans ce cas, ils sont tenus d'orienter les patient·es vers un·e confrère·sœur. Mais dans les faits, c'est le grand vide, confirment Marion et Ninon. Pire, ils pratiquent la rétention d'information ou font de l'intox. Un comportement que dénonce Ninon : « Ce n'est même pas de la désinformation, il n'y a juste aucune information. » Finalement, la jeune femme a trouvé un gynécologue qui devrait l'opérer d'ici quelques mois. Mais là encore : « Il m'a parlé de sa femme qui n'en voulait pas et qui avait finalement changé d'avis, mais je m'en fous de sa vie ! » Ce qui l'a le plus choquée pendant son parcours ? « Le médecin qui demande si t'es stable psychologiquement, si t'as subi des violences… Je trouve ça vraiment honteux. »

Organiser la résistance

Face aux refus massifs des chirurgiens gynécologues, certain·es généralistes ont leurs combines. « Une médecin a essayé de me proposer une stratégie : comme je suis atteinte d'un syndrome des ovaires polykystiques qui peut justifier une ablation des ovaires, elle m'a conseillé d'utiliser cet argument, sans mentionner le fait que je ne veux pas d'enfants. Mais cette démarche oblige à congeler ses ovocytes afin de pouvoir procréer plus tard. Tout ça a fini par me décourager », souffle Marion.

Si la résistance des femmes s'est toujours faite en dehors des circuits institutionnels, aujourd'hui, c'est en ligne, et notamment sur Facebook qu'elle se passe. Dans des groupes privés, elles se partagent des informations importantes sur l'opération, racontent leurs expériences, et surtout, s'échangent les noms des chirurgien·nes qui pratiquent la stérilisation féminine volontaire. Ninon confirme : « J'ai appris beaucoup de choses grâce à internet. Je ne savais pas vers où m'orienter, j'ai cherché des forums et j'ai trouvé tous les détails à propos de l'opération dont aucun médecin ne m'avait parlé. » Le collectif permet de pallier le cruel manque de personnel·les de santé réceptif·ves. Le Planning familial peut aussi être un interlocuteur ressource : « Nos docteur·es ne font pas l'intervention, car elle est hospitalière. Beaucoup de médecins ont des résistances, mais nous orientons les demandes vers des soignant·es facilitant·es », confie la permanence du Planning 13. En attendant que le corps médical se décide enfin à respecter le droit des femmes à disposer de leur corps, le combat passe par l'autogestion du savoir. Car non, nos utérus ne sont toujours pas des biens publics, destinés à repeupler une nation impérialiste pour des guerres qu'on vomit.


1 Témoignages anonymes trouvés sur un groupe Facebook.

2 Tout au long de l'article, le terme « femme » intègre toutes les personnes assignées femmes à la naissance et les personnes intersexes.

11.04.2026 à 00:30

J'suis pas ta mère

Jonas Schnyder, Livia Stahl

Pour raisons politiques ou par manque d'envie personnelle, Solène, Rita et Zahra sont nullipares. C'est sans anxiété qu'elles entendent le tic tac de l'horloge biologique. Solène, 38 ans : « J'ai accepté l'idée que l'envie d'avoir un enfant n'arriverait sans doute pas » « Pour moi, ne pas avoir d'enfant n'est pas vraiment un choix politique, je n'ai simplement jamais eu le désir ni d'avoir un enfant ni d'être mère. Je ne sais pas si c'est un choix définitif et il m'arrive encore de (…)

- CQFD n°251 (avril 2026) / ,
Texte intégral (2082 mots)

Pour raisons politiques ou par manque d'envie personnelle, Solène, Rita et Zahra sont nullipares. C'est sans anxiété qu'elles entendent le tic tac de l'horloge biologique.

Solène, 38 ans : « J'ai accepté l'idée que l'envie d'avoir un enfant n'arriverait sans doute pas »

« Pour moi, ne pas avoir d'enfant n'est pas vraiment un choix politique, je n'ai simplement jamais eu le désir ni d'avoir un enfant ni d'être mère. Je ne sais pas si c'est un choix définitif et il m'arrive encore de douter. Depuis mon adolescence on m'a si souvent prédit l'arrivée imminente du tic-tac de “l'horloge biologique” que j'ai longtemps pensé que ça surgirait un jour. Aujourd'hui, à 38 ans, j'ai accepté l'idée que l'envie d'avoir un enfant n'arriverait sans doute pas et je suis plutôt en paix avec cette idée – ça m'a quand même pris du temps et quelques séances de psy. J'ai appris il y a quelques mois que j'avais dépassé l'âge pour pouvoir congeler mes ovocytes. Ça m'a fait un petit pincement quelque part, même si je ressens désormais moins de pression sociale que lorsque j'avais 25 ans et que ma mère me disait : “Moi à ton âge j'avais déjà deux enfants !” Une collègue de travail un jour m'a dit aussi : “Ah ! Mais c'est que tu n'as pas encore rencontré le bon !” Une injonction terrible, non seulement à te reproduire, mais aussi à trouver le bon ou la bonne partenaire, avec l'angoisse de ne jamais le ou la trouver “à temps”.

Dire que j'ai refusé la maternité, comme on l'entend parfois, revient à penser que le fait être mère est une étape obligatoire dans la vie d'une femme, et donc que sans enfant, on n'en devient jamais vraiment une. Cette réflexion a mûri au fil de mes rencontres avec des femmes nullipares ayant des vies extraordinaires, ou juste normales, mais c'était déjà beaucoup pour m'aider à m'extirper de cette projection absurde qui voudrait qu'une femme qui n'a pas d'enfant a forcément un problème. J'ai aussi rencontré des femmes pouvant confier assez facilement qu'elles regrettaient d'avoir fait le choix d'être mère.

Ça ne m'empêche pas de penser que c'est important d'être en contact avec des enfants, que c'est même essentiel que les générations se mélangent. C'est pour ça que j'aime passer du temps avec les enfants de mes ami·es. Un papa m'a dit l'autre jour “tu peux pas comprendre, t'as pas d'enfant”, j'ai trouvé ça injuste et cruel. J'ai même envisagé d'accueillir des enfants placés à l'Aide sociale à l'enfance, des enfants que j'imaginais “de passage”, desquels il faut s'occuper le temps que leur situation familiale s'arrange. J'ai vite compris qu'il s'agissait en fait d'avoir un véritable rôle de parent car c'est rare qu'ils retournent dans leur famille d'origine. On pourrait imaginer d'autres façons un peu plus collectives d'élever les enfants.

Je crois que faire des enfants dans notre société ne nous protège pas de la solitude. Beaucoup vieillissent seul·es dans des Ehpad loin de leurs enfants et petits-enfants. En revanche, les amitiés nous aident. Je connais beaucoup de personnes assez âgées qui ont des vies bien remplies et sont très entourées, pas seulement par leurs enfants, mais par leurs ami·es et camarades de lutte. Je m'imagine très bien vieille, avec mes copines, en manif' le dimanche après-midi ou partant en week-end à l'improviste. La solitude ne me fait pas peur. »

Propos recueillis par Jonas Schnyder

Rita, la soixantaine : « Mon parcours a fait qu'il n'y avait pas trop de place pour des enfants »

« Quand tu vois la lettre que Macron veut envoyer aux jeunes de 29 ans pour les inciter à faire des enfants, tu te dis mais vraiment, l'État se mêle de tout, même du corps des femmes ! Et puis c'est toujours la même natalité qui est encouragée : pas celle de femmes immigrées ou sans-papiers, mais la natalité blanche. Moi je travaille dans le 3e arrondissement de Marseille comme AESH, et je peux te dire que des enfants, il y en a !

Et des enfants sans parents aussi. Je trouve que c'est une bonne alternative de ne pas avoir d'enfant soi-même mais d'adopter. Mais en France, quand on n'a pas un super salaire, qu'on n'est pas un-papa-une-maman, c'est très compliqué. Et puis au-delà, dans la vie, il n'y a pas que ses enfants : il y a aussi les enfants des autres. Par exemple, je suis très attachée au fils d'une amie, c'est un peu mon filleul.

Plus jeune, j'ai avorté deux fois parce que je ne voulais pas de grossesse à ces moments-là. Mais à vrai dire, je n'ai pas vraiment eu de désir d'enfant. Quand j'étais ado, à 16 ou 17 ans, alors que je me faisais chier chez mes parents et que je rêvais à ma vie d'adulte idéale, je me souviens clairement m'être dit : “Peut-être que j'aurai des enfants, mais si ça arrive, je veux les avoir seule.” Tu vois tes parents, tu vois les gens autour, c'est effrayant ! Je pressentais déjà que se marier, fonder une famille, c'était l'aliénation. Ma mère était infirmière à domicile, mon père employé et communiste, puis il est classiquement devenu un peu raciste et Front national. Ils ne m'ont jamais mis la pression pour que j'ai des enfants. J'ai eu des relations avec des hommes, plutôt longues, mais je ne me voyais pas m'attacher à eux en faisant des enfants ; je sentais que c'était pas ce qu'il fallait que je fasse. Mon parcours faisait qu'il n'y avait pas trop de place pour faire un gosse. J'étais engagée dans un groupe qui avait une activité de critique sociale contre la prison entre autres et contre ce monde. Cette période n'était pas trop compatible avec le fait d'avoir un enfant. J'étais à droite à gauche, et c'était mieux comme ça, pour pouvoir continuer. C'est assez rare que les femmes parviennent à concilier leur temps consacré à élever des enfants et celui consacré à d'autres activités. Dans les premiers temps surtout, elles se retrouvent souvent à devoir se couper de la vie sociale, et ce n'était pas mon choix.

Vers 40 ans, j'ai quand même eu un doute, parce que c'est vrai que ça peut être cool d'avoir un gosse. J'y ai un peu réfléchi et je me suis dit : “Ça va être trop tard, et je ne vais pas faire tout d'un coup un enfant parce que c'est le dernier moment. Je ne vais pas me faire des nœuds au cerveau : je sais ce qui m'a amenée là, j'ai mon parcours et je n'ai ni regrets ni questionnements douloureux par rapport à ça. Allez hop ! On évacue.

Par contre, la pression sociale, je l'ai sentie de la part de copines qui, elles, avaient des enfants. J'ai été renvoyée à des “ah mais tu peux pas comprendre”, notamment quand je donnais mon avis ou des conseils sur l'éducation. Encore maintenant, quand je dis que je n'ai pas d'enfant, je sens que certaines femmes sont gênées. Elles ne me demandent d'ailleurs pas si c'est voulu ou subi. Ça reste un petit tabou. Comme si on n'était pas vraiment accomplies en tant que femmes.

J'ai aussi pas mal de copines qui ont 35 ou 40 ans et qui n'auront pas d'enfant. Et à vrai dire… on n'en parle pas tant que ça ! Il y a d'autres choses dans la vie qui sont importantes. »

Propos recueillis par Livia Stahl

Zahra, 38 ans : « Avoir des enfants ou non, notre lutte reste la même contre le patriarcat »

« J'ai 38 ans, je suis célibataire, et ça fait vraiment longtemps que je sais que je ne veux pas avoir d'enfants. Je ne ressens pas le besoin d'être mère et je suis assez sereine par rapport à ça. C'est un choix plutôt définitif vu que mon avis n'a pas changé au fil des années, et qu'actuellement je ne me dis pas non plus : “là c'est le moment ou jamais”. J'ai la chance d'évoluer dans un milieu où les gens s'en foutent que j'aie des enfants ou pas. Il n'y a que ma mère qui y croit encore et me demande toutes les semaines si j'ai trouvé quelqu'un pour me marier et faire des gosses. Mais avec le temps elle finira bien par lâcher l'affaire.

C'est quand j'ai eu la vingtaine que j'ai commencé à me dire que je ne voulais pas avoir d'enfants. C'était en réaction à la manière dont j'ai été éduquée dans ma famille : je ne voulais pas ressembler à ma mère qui tenait la famille à bout de bras et nous gérait, nous, les trois enfants. Elle était infirmière mais elle a arrêté de travailler après une maladie. Quand elle a voulu reprendre, mon père lui a demandé de ne pas le faire, parce que c'était plus simple pour s'occuper de nous. Ça m'a fait dire que je voulais être la mère de personne. Je voulais avoir le temps de me construire toute seule, de vivre les choses à ma façon. À l'époque j'étais aussi dans le rejet du couple et des relations avec les hommes.

Par la suite j'ai rencontré d'autres femmes avec lesquelles j'ai beaucoup discuté. Certaines voulaient des enfants, d'autres non. Ces échanges ont été importants pour ma construction politique et féministe : en avoir ou ne pas en avoir, pour différentes raisons, est un choix qui nous appartient. Mais notre lutte reste la même contre le patriarcat !

Quand j'ai eu la trentaine, mon choix s'est davantage construit que par le passé. Il n'était plus seulement basé sur le rejet. Aujourd'hui, ma situation professionnelle (je travaille dans l'associatif) fait que jamais je n'aurais beaucoup d'argent. Par ailleurs mes engagements politiques m'obligent à donner pas mal de mon temps. Or, être seule dans la dèche, ce n'est pas pareil qu'être seule, dans la dèche, avec un enfant à charge. Et puis, je continue de ne pas adhérer à la conception “traditionnelle” du couple. Je suis plus dans des schémas d'autonomie et d'indépendance. Par exemple, je ne veux pas habiter avec la personne avec laquelle je relationne, encore moins porter la charge mentale d'un foyer. Et c'est plus simple de sortir d'une relation où il n'y a ni enfants ni cohabitation.

À côté de ça, je ne conçois pas le fait de procréer comme un accomplissement. Il y a suffisamment de gosses en quête de famille dans le monde, je n'ai pas besoin de propager mes propres gènes. Je me suis toujours dit que si un jour je venais à ressentir le besoin de transmettre, je pourrais toujours lancer une procédure d'adoption.

J'ai fait le choix de m'investir davantage dans les relations avec mes amies, avec ma famille, surtout avec mes nièces, qui sont un peu comme mes enfants et auxquelles j'essaie de consacrer du temps. Je ne pense pas qu'on devrait faire des gosses en pensant qu'ils vont s'occuper de nous après, on a déjà aucune garantie qu'ils vont nous aimer, alors bon. »

Propos recueillis par Jonas Schnyder

11.04.2026 à 00:30

Argentine : un anniversaire sans cadeaux

C. Roulet

Le 24 mars, les Argentin·es commémoraient les 50 ans du coup d'État militaire de 1976. Un triste anniversaire qui résonne avec l'offensive de Javier Milei contre le mouvement social et le monde du travail. « Tous les ans je vais à la marche du 24 mars, mais cette fois c'était particulier », confie Sol Montero, étudiante de 22 ans à Buenos Aires. En ce jour, la rue appartient au peuple argentin. Dans la capitale, l'avenida de Mayo est noire de monde. Foulards blancs, affiches « Plus jamais (…)

- CQFD n°251 (avril 2026) / ,
Texte intégral (1695 mots)

Le 24 mars, les Argentin·es commémoraient les 50 ans du coup d'État militaire de 1976. Un triste anniversaire qui résonne avec l'offensive de Javier Milei contre le mouvement social et le monde du travail.

« Tous les ans je vais à la marche du 24 mars, mais cette fois c'était particulier », confie Sol Montero, étudiante de 22 ans à Buenos Aires. En ce jour, la rue appartient au peuple argentin. Dans la capitale, l'avenida de Mayo est noire de monde. Foulards blancs, affiches « Plus jamais ça » et slogans « Où sont les 30 000 disparus ? », les Argentin·es commémorent les 50 ans du dernier coup d'État imposant la dictature civilo-militaire. « Mémoire, Vérité et Justice », trois mots d'ordre pour un anniversaire à contre-pied de la politique négationniste du président Javier Milei.

En Argentine, le souvenir du régime instauré le 24 mars 1976 par le général Jorge Rafael Videla est encore douloureux. Sept ans de dictature, l'une des plus meurtrières d'Amérique latine. Au total, plus de 700 centres clandestins de détention, 30 000 disparu·es dont 500 bébés enlevés et des milliers de familles déchirées. Les premières à braver la répression en se mobilisant collectivement : les Mères de la place de Mai. Chaque jeudi, coiffées d'un foulard blanc, symbole de la résistance, ces femmes tournaient autour de l'obélisque avec une seule question : « Où sont nos enfants ? ». Artistes, étudiant·es, journalistes, politicien·nes et syndicalistes de gauche, la majorité des disparu·es avait moins de 30 ans.

Cinquante ans après, les mères sont devenues des grands-mères et elles cherchent toujours désespérément leurs enfants mais aussi leurs petits-enfants. À ce jour, seules 140 personnes enlevées à la naissance ont été retrouvées. « Ni oubli, ni pardon », jure Sol. Surtout avec un gouvernement révisionniste : « Aujourd'hui, il est important de se mobiliser contre le gouvernement qui nie les crimes de la dernière dictature », poursuit l'étudiante. Depuis le retour de la démocratie en 1983, Javier Milei est le premier président à remettre en question le chiffre officiel des 30 000 disparu·es. Un problème majeur car l'avancée des recherches dépend du bon vouloir du gouvernement. Pour effacer cette histoire, Milei démantelait à l'été 2024 l'unité d'enquête chargée de retrouver les bébés volés.

Le libéralisme autoritaire

« À 50 ans du coup d'État, même politique, même lutte. » Sol fait le parallèle entre le gouvernement actuel et la dictature, en particulier sur le plan économique. Elle pointe du doigt l'ultralibéralisme de Javier Milei, mais également son copinage avec les États-Unis de Donald Trump. « La marche porte les revendications actuelles du peuple argentin notamment le rejet du protocole anti-manifestation ou bien la réforme du travail », insiste-t-elle. Depuis son arrivée au pouvoir, Milei mène une offensive brutale contre les travailleur·euses et brise leur capacité de mobilisation. Dès 2023, la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich annonçait la mise en place d'un protocole « anti piquetes »1 restreignant le droit de manifester et renforçant le pouvoir des forces de l'ordre. Pour le photojournaliste Pablo Grillo aussi, la journée du 24 mars est l'occasion de dénoncer cette répression gouvernementale. Il en est une victime directe. Alors qu'il couvre une manifestation de retraité·es en mars 2025, un tir de grenade lacrymogène l'atteint à la tête et le plonge dans le coma.

« À 50 ans du coup d'État, même politique, même lutte »

Son confrère Alejandro Wall explique avoir peur pour sa sécurité quand il couvre les mobilisations sociales : « Maintenant nous ne dépensons plus pour notre matériel journalistique mais pour acheter des protections, comme des masques à gaz, des lunettes antibalistiques et des casques de protection ». Pour lui, comme lors de la dictature, l'État cherche à contrôler l'opposition : « Gaz lacrymogène, balles en caoutchouc, coups, détentions arbitraires et illégales : ce sont les outils d'un État répressif qui cherche à briser la résistance, intimider ceux qui luttent et faire taire ceux qui documentent la vérité. »

Le droit du travail piétiné

Quant à la nouvelle réforme du droit du travail, adoptée par le Sénat le 27 février dernier, elle s'inscrit dans les mesures d'austérité imposées par les accords avec le Fonds monétaire international (FMI). Facilitation des licenciements, réduction des indemnités, extension de la journée de travail : la nouvelle réforme, appelée « modernisation du travail », a tout pour fortement précariser les salarié·es argentin·es. « Avec cette loi, on recule de 100 ans en matière de droit du travail. Par exemple, elle permet de travailler jusqu'à 12 heures par jour. Les heures supplémentaires sont supprimées et remplacées par des systèmes de compensations négociées individuellement, ce qui est injuste car il y a une inégalité de pouvoir entre un employeur et un salarié. » explique Lucia de la Vega, avocate et chercheuse spécialisée dans les politiques du care2 au Centre d'études légales et sociales (Cels), une ONG argentine de défense des droits humains. Tout dépend alors de la bonne volonté du patron : horaires, vacances, télétravail, salaires et même licenciements : « Les indemnités de licenciement peuvent être payées jusqu'en 12 fois. En plus, en cas d'abus discriminatoire, par exemple pour grossesse, il n'y a plus de sanctions claires contre l'employeur. » Dans le même temps, le droit de grève est rendu plus difficile car un nombre croissant d'activités sont déclarées essentielles, ce qui interdit leur arrêt.

« Avec cette loi, on recule de 100 ans en matière de droit du travail »

Pour Lucia, ce sont les personnes les plus précaires qui seront touchées de plein fouet. « La réforme va aussi accentuer les inégalités salariales entre hommes et femmes. Depuis l'arrivée de Milei, l'écart salarial est passé d'environ 24 % à près de 30 %. » Force est de constater que les femmes occupent aussi la plupart des emplois informels et ont davantage recours au pluri-emploi. La chercheuse du CELS l'affirme, ce n'est pas une réforme isolée, elle est symptomatique de la politique de Milei : « L'État se retire, le marché n'est plus régulé, et la responsabilité du soin repose sur les familles, donc en pratique sur les femmes. » Tous les trimestres, Lucia publie un rapport sur l'évolution des politiques du soin à l'échelle nationale : « Sur les 50 politiques publiques qui existaient dans ce domaine avant le gouvernement Milei, il n'en reste aujourd'hui que trois. Aujourd'hui, les personnes âgées doivent parfois choisir entre se nourrir et acheter leurs médicaments. » Et le président argentin ne compte pas s'arrêter là. Pour bien commencer sa troisième année de mandat, il annonçait « neuf mois ininterrompus de réformes » lors de son discours annuel du 1er mars au Congrès argentin.

Une opposition faible

C'est devant ce grand bâtiment que des retraité·es se mobilisent depuis septembre 2024 afin de rehausser leur pension. « En Argentine, il existe une tradition de mobilisation sociale, donc il continue d'y avoir de la résistance, même si elle est aujourd'hui plus difficile », explique Lucia de la Vega. Contre la réforme de février, la puissante Confédération générale du travail de la République argentine n'a appelé à la grève que tardivement, alors que certains secteurs poussaient déjà en ce sens, et les effets des blocages n'ont été que limités. Cette loi travail, « c'est la première grande victoire politique de Milei parce qu'elle n'a pas été adoptée par décret présidentiel mais par le Congrès, avec une majorité à la Chambre des députés et au Sénat », nous fait savoir Lucia. Pour faire passer ses réformes, Javier Milei peut compter sur une droite unie et une opposition péroniste (centre gauche) plus que jamais divisée. Sans frein, la tronçonneuse est donc lancée à toute vitesse.

Chloé Roulet

1 Le terme piquetes désigne des blocages d'axes de communication, un moyen d'action populaire en Argentine depuis les années 1990.

2 Le care, soin en français, désigne l'ensemble des activités, souvent prises en charge par les femmes, d'entretien et de maintien de la vie.

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