23.05.2026 à 00:30
Le phoque épicurien
« Il dit que rien dans le règlement de la maison ne lui interdit de travailler couché… » Ainsi s'énerve le gâche-plaisir Fantasio, évoquant un Gaston Lagaffe qui a tout compris à la vie et au travail salarié dans le premier tome éponyme de ses aventures dessinées. Travailler couché, pourtant, quelle trouvaille ! Si bien que Gaston a fait des émules, jusqu'aux créatures marines. Ainsi de ce phoque altier qui, début avril, a proclamé son droit à la paresse et au zbeul en s'endormant, entre (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Georges Debanne, Nos amis les animauxLire plus (352 mots)
« Il dit que rien dans le règlement de la maison ne lui interdit de travailler couché… » Ainsi s'énerve le gâche-plaisir Fantasio, évoquant un Gaston Lagaffe qui a tout compris à la vie et au travail salarié dans le premier tome éponyme de ses aventures dessinées. Travailler couché, pourtant, quelle trouvaille ! Si bien que Gaston a fait des émules, jusqu'aux créatures marines. Ainsi de ce phoque altier qui, début avril, a proclamé son droit à la paresse et au zbeul en s'endormant, entre deux chasses aux poiscailles, sur l'artère routière qui dessert la ville de Dromana, Australie. Résultat des non-courses : une route bloquée et des revendications fièrement proclamées à la face d'un monde vérolé par l'obsession productive. Une lutte pour le roupillon perpétuel qui se double chez certains de ses confrères par la revendication du droit à l'apéro. Le pinnipède assoiffé qui s'est pointé dans un bar néo-zélandais en décembre dernier était clairement là pour se pinter le museau après une épuisante journée de glandouille. Note d'espoir niveau bipède : des ressortissants de ce grand sac à vomi qu'est l'humanité ont mis en place il y a peu des « îlots de tranquillité » à destination des nombreux phoques veaux-marins et phoques gris qui roupillent sur la plage Fort-Mahon, station balnéaire de la côte picarde. S'y introduire, c'est risquer la morsure, voire pire : le ronflement dans ta gueule. Comme le chantait Mylène Farmer : « Phoque them all » !
23.05.2026 à 00:30
Mégacanal Seine-Nord Europe : 107 kilomètres d' aberrations
De Compiègne à Aubencheul-au-Bac, un mégacanal de 107 kilomètres veut faire se rejoindre la Seine et l'Escaut. Derrière des promesses d'écologie et de dynamisation du territoire, une démesure financière et environnementale qui inquiète associations environnementales, syndicats et habitant·es. Le chantier du siècle , paraît-il. Oui mais de quel siècle ? Depuis 1984, un projet de canal grand gabarit est inscrit au schéma directeur national des voies navigables de France, pour connecter (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Gwen TomahawkTexte intégral (1844 mots)
De Compiègne à Aubencheul-au-Bac, un mégacanal de 107 kilomètres veut faire se rejoindre la Seine et l'Escaut. Derrière des promesses d'écologie et de dynamisation du territoire, une démesure financière et environnementale qui inquiète associations environnementales, syndicats et habitant·es.
Le chantier du siècle , paraît-il. Oui mais de quel siècle ? Depuis 1984, un projet de canal grand gabarit est inscrit au schéma directeur national des voies navigables de France, pour connecter encore plus la Seine au reste de l'Europe. Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts, mais toujours pas dans le canal Seine-Nord Europe (CSNE), dont les chantiers n'ont commencé qu'en 2022. Le but : accueillir des mégabarges, pour transporter des mégaquantités de marchandises, sur des mégadistances. Le mégacanal, long de 107 kilomètres, exige des mégatravaux.
La facture s'élèverait à 7,3 milliards d'euros publics
Entre autres, 62 ponts routiers et ferroviaires, trois ponts-canaux, sept écluses, une mégabassine de 14 millions de mètres cubes d'eau, etc. Et tout ça coûte très cher : la Cour des comptes elle-même pointe une « dérive des coûts » dans un rapport du 10 avril dernier. La facture s'élèverait à 7,3 milliards d'euros publics : ceux de l'Union européenne, ceux de l'État, ceux des collectivités locales. En 2017, lors de la création de la société du CSNE, elle était de 4,5 milliards. Et il faut encore y ajouter « le coût financier de l'emprunt de bouclage et la réalisation d'ouvrages connexes » : des ports, la mise au niveau des ponts, une mise au gabarit européen de l'Oise en aval… Autrement dit, il va nous coûter un bras, ce canal, et pas seulement celui de l'Oise.
La société du CSNE nous assure que son projet est déterminant pour le climat, puisqu'il permettrait d'alléger le transport routier d'au moins un million de poids lourds en France. Moins de vroum vroum et plus de flic floc égal moins de degrés Celsius. C'est mathématique, et pour le coup c'est vrai. Mais l'argument est aussi fallacieux. Car ces deux modes de transport sont complémentaires par leur nature et celle des marchandises de leur cargaison. Ainsi, selon un rapport d'inspection en date de 2013, les bateaux feraient davantage concurrence aux trains qu'aux camions. « La cohérence du projet avec l'action publique en faveur du fret ferroviaire est donc discutable » conclut le rapport.
Et puisque le fluvial c'est si bien, pourquoi ne pas promouvoir celui qui existe déjà dans les Hauts-de-France ? Non loin du futur mégacaniveau, le canal du Nord est déjà qualifié par la société du CSNE de « véritable goulet d'étranglement ». Pourtant dès sa construction en 1965, on avait déjà tout prévu pour pouvoir doubler ses capacités, en réalisant des travaux minimes sur les écluses. Les barques de 900 tonnes qui s'y baladent actuellement pourraient ainsi devenir des chaloupes de 1 800 tonnes. Mais on préfère son petit frère gargantuesque et ses mégabarges de 4 400 tonnes, celles au gabarit européen. En dépit des réels besoins du territoire des Hauts-de-France, dont rien ne montre les capacités de production pour suivre un tel trafic.
Dans une tribune publiée par Reporterre en octobre dernier, une vingtaine d'enseignant·es-chercheur·ses exprime leur opposition à « cette logique de croissance des flux marchands qui s'effectue au mépris des populations et des écosystèmes ». Iels appellent à un moratoire en expliquant que non seulement le projet n'est écologiquement pas bénéfique, mais qu'il est même dangereux. En cause notamment les 3 000 hectares de terres impactées, les 78 millions de mètres cubes de déblais et la mégabassine de quatorze millions de mètres cubes nécessaires pour répondre aux besoins aqueux du canal. Cette dernière pomperait dans l'Oise l'équivalent de 22 fois plus d'eau que celle de Sainte-Soline. Et ce dans un contexte de réchauffement climatique, alors que la région est déjà touchée par le stress hydrique. Dans un avis rendu en 2022, l'Autorité environnementale reprochait d'ailleurs à la société du CSNE d'avoir insuffisamment pris en compte cet enjeu.
Mais attention, les concepteurs du CSNE ont tout prévu, y compris des zones de « compensations écologiques ». Ces espaces répondent à une réglementation qui impose d'éviter les dégâts environnementaux, ou au moins de les réduire, et à défaut de les compenser. Or selon Chloé, des Naturalistes des terres11 à Lille, « les zones de compensation arrivent souvent après la destruction » des environnements qu'elles prétendent remplacer.
« Vous ne pouvez pas détruire l'Oise, en disant que ça va devenir votre zone de compensation ! »
Elle cite l'exemple des arbres gîtes à chauves-souris protégées de Pont-l'Évêque (Oise), abattus en 2025 : « Ils ont replanté des arbres, en disant “on a mis des espèces à croissance rapide, et dans 30 ans, ils pourront sans doute accueillir des chauves-souris”. Mais elles vont faire quoi entre aujourd'hui et dans 30 ans ? » D'ailleurs, une plainte au pénal a été déposée en raison du manque de délicatesse lors des arbricides, mettant en danger l'écosystème protégé.
Un peu plus loin, près de Longueil-Annel, l'Oise doit être partiellement comblée et devenir un marais pour accueillir la faune et la flore chassée ailleurs, au détriment de la biodiversité qui s'y épanouit. « Vous ne pouvez pas détruire l'Oise, en disant que ça va devenir votre zone de compensation ! » se scandalise Chloé. Une aberration déplorée aussi par Hélène, habitante de l'une des péniches flottant sur un bras « mort » de la vieille Oise. Celui-ci doit être amputé pour devenir un marais de compensation. « Mes filles ont grandi sur l'eau ! Elles ont appris à faire du paddle, à nager dans la rivière. » Elle décrit une vie faite de biodiversité et d'eau fraîche : des martins-pêcheurs, des canards, et même dernièrement, une vingtaine de cormorans venus s'y réfugier. Pendant trois ans, Hélène s'est opposée de toutes ses forces au mégacanal en contactant associations et collectifs et en tentant de négocier avec la société du CSNE. Mais fin décembre 2025, le verdict tombe : départ obligatoire avant avril 2026. Certes, elle pourra retrouver son emplacement une fois les travaux finis, mais dans un marais plutôt que dans une eau courante. Il n'aura donc plus rien à voir avec celui qu'elle connaît : « Ce ne sera pas la même faune, la même flore, l'eau sera stagnante... » Elle n'y retournera probablement pas. Et pour les différentes espèces animales et végétales que l'on voudrait y reloger, on verra.
Pour soutenir Hélène lors de son expulsion, quelques centaines de personnes ont accompagné le triste départ de la péniche le 29 mars dernier. Si la résidente a perdu espoir pour son bras de la vieille Oise, elle rappelle que ce n'est pas la seule zone à protéger des travaux : « 107 kilomètres d'aberrations, donc il y a encore du boulot ! » Mais les opposant·es et les promoteur·ses du CSNE ne se battent pas à armes égales : « Eux ils sont payés, c'est une boîte. Ils ont des arguments, ils ont des sous et ils ont les pouvoirs publics avec eux », remarque Chloé.
« Le canal Seine-Nord Europe, c'est toujours plus de mondialisation, toujours plus de flux, de milliards investis dans des infrastructures »
Elle constate « très peu de soutien dans le monde agricole » à la mobilisation contre le CNSE. La collaboration de la FNSEA avec la Safer (Société d'aménagement foncier et d'établissement rural) a permis de constituer des réserves foncières en amont du chantier. Ce travail d'anticipation a minimisé les expropriations et, par la même occasion, l'opposition des agriculteur·ices.
Pour Milo, habitant de Compiègne, l'un des enjeux est donc de faire connaître le projet « et de toucher les locaux qui, pour beaucoup, ne sont pas tout à fait au courant ou n'ont pas du tout les arguments ». Sur le site internet Canalternatif, une petite équipe documente les problématiques du mégacanal, en proposant des alternatives plus pertinentes pour le territoire. Une fiche informe sur les conséquences négatives du CSNE sur l'emploi, tandis qu'une autre propose la création d'une université de la batellerie pour promouvoir l'artisanat fluvial. « Le canal Seine-Nord Europe, c'est toujours plus de mondialisation, toujours plus de flux, de milliards investis dans des infrastructures et moins dans des outils de service public. » Alors pour ne pas perdre la main sur son propre territoire, Milo se mobilise, notamment lors des rassemblements des Soulèvements de la Seine, déclinaison des Soulèvements de la terre, qui auront lieu du 9 au 12 juillet. « Je ne peux pas savoir si le canal Seine-Nord Europe sera arrêté, par contre je sais que si je mobilise des gens, si on fait ça dans la bonne humeur, si on donne du sens et du pouvoir d'agir aux habitant·es, ça ne sera pas perdu. »
1 Le collectif Naturalistes des terres rassemble des naturalistes, professionnel·les ou amateur·ices, qui font un travail d'inventaire et de vigilance sur les espèces protégées.
23.05.2026 à 00:30
Friture avec les huiles
Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci : enfumage en règle. « C'est pas un hôtel ici ! » Je crois entendre mon père durant mes premières années de fac, quand mes retours au foyer familial se faisaient de plus en plus brefs et espacés. Mon père en gradé de l'administration pénitentiaire : cauchemar ultime. « Si demain le tribunal m'envoie quarante gars d'un coup, je peux pas (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Mona Lobert, Chronique carcéraleTexte intégral (730 mots)
Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci : enfumage en règle.
« C'est pas un hôtel ici ! » Je crois entendre mon père durant mes premières années de fac, quand mes retours au foyer familial se faisaient de plus en plus brefs et espacés. Mon père en gradé de l'administration pénitentiaire : cauchemar ultime.
« Si demain le tribunal m'envoie quarante gars d'un coup, je peux pas afficher “complet” sur la porte et m'en laver les mains ! Je devrais me démerder tout seul pour trouver où les mettre. » C'est l'une des premières réunions à laquelle j'assiste. En tant que structure extérieure à la taule, nous faisons un bilan de notre action avec le chef de détention himself. Après le directeur, c'est a priori le personnage le plus influent entre ces murs. Il est notamment chargé d'organiser la vie quotidienne dans l'établissement. Ce matin pourtant, il aimerait qu'on le prenne un peu en pitié. Face aux dysfonctionnements que nous pointons, il tente de nous convaincre que sa tâche est insoluble, que toute sa bonne volonté n'y suffit pas.
Il y a deux étages dans la maison d'arrêt, explique l'officier, l'un pour les prévenus (non encore jugés), l'autre pour les personnes condamnées. Le rez-de-chaussée, lui, accueille trois types de « clients » (mais ce n'est toujours pas un hôtel) : les travailleurs, les vulnérables et les arrivants.
Dans les plus grosses « boutiques », il existe des quartiers spécifiques pour chacun de ces groupes qui ne sont pas censés se croiser mais, ici, le bâtiment hors d'âge ne permet pas de telles largesses. Et à 160 % d'occupation, la marge de manœuvre est plutôt limitée.
« Ça demande pas mal de psychologie, vous savez. On met des gens ensemble mais c'est un peu la roulette russe : quand on rouvre le lendemain matin, on se demande ce qu'on va trouver derrière la porte. » Il se balance sur sa chaise et son trousseau de clés frotte sur l'assise en bois. « J'essaie de toujours garder une cellule vide et si un gars va trop mal, je le laisse seul. Pourquoi ? Pardon d'être aussi cru mais je préfère avoir à gérer un suicide plutôt qu'un meurtre. » Silence. Ce type est tellement à l'aise que j'ai l'impression qu'il va bientôt mettre les pieds sur la table. Son talkie grésille, il donne un ordre puis reprend : « Des questions ? »
Une collègue explique que nos activités sont de plus en plus souvent annulées faute de participants. Il y a des inscrits mais, le jour même, le surveillant nous assure que tous ont refusé de venir.
« On pourrait croire que personne ne va réellement les chercher, avance-t-elle avec diplomatie.
– Ça ne m'étonne pas !
– Ah ?
– Il circule parmi mes équipes l'idée qu'il ne devrait plus y avoir d'activités car c'est une perte de temps et une charge de travail en plus.
– Il circule… ? Mais c'est une conviction répandue ?
– Je dirais qu'actuellement elle est très largement partagée, oui. »
Le gradé nous offre alors son air le plus déconfit ; malgré sa carrure, ses barrettes dorées et tout son aplomb, il n'y peut rien du tout. Le pauvre n'a aucun pouvoir sur ses équipes qui semblent soudain s'être autonomisées de leur hiérarchie. « Ici c'est le syndicat qui commande. Vous voulez quoi ? Qu'ils écrivent encore un tract sur moi pour me dézinguer ? »



