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28.04.2026 à 17:39

Japon, la loi des pères

Sophia Marchesin
* Le prénom a été modifié. Depuis le vote au Parlement de la loi sur l’autorité parentale conjointe le 17 mai 2024, Keiko*, quadragénaire originaire de la banlieue d’Osaka, retourne son […]
Texte intégral (2950 mots)

* Le prénom a été modifié.

Depuis le vote au Parlement de la loi sur l’autorité parentale conjointe le 17 mai 2024, Keiko*, quadragénaire originaire de la banlieue d’Osaka, retourne son histoire dans tous les sens. Oui, elle a bien quitté le domicile familial avec son fils de 5 ans.

« J’étais femme au foyer, mon ex-conjoint m’empêchait de travailler et j’ai élevé seule notre enfant. J’incarnais le stéréotype de la Japonaise souriante et soumise à son mari, ce n’était plus possible. » Sans surprise, elle a conservé la garde intégrale de son enfant. Ce qui correspond à la situation de loin la plus courante après une séparation : c’est le parent le plus présent dans l’éducation des enfants qui continue de s’en occuper, comme elle ou il le faisait déjà. Mais cette règle a été modifiée. « Est-ce que mon mari va récupérer ses droits parentaux, est-ce qu’il va reprendre le contrôle sur notre vie ? J’ai très peur des conséquences de la coparentalité. »

Les inquiétudes de Keiko reflètent l’importance des changements liés à la loi proposée par le gouvernement conservateur du Parti libéral-démocrate (PLD), adoptée en mai 2024 mais entrée en vigueur le 1er avril 2026 : désormais, les parents séparé·es bénéficient du partage de l’autorité parentale. Une évolution que les autorités justifient par une participation accrue des hommes aux tâches domestiques.

Cette révolution du droit de la famille suscite néanmoins une forte opposition de la part des féministes mobilisées sur ce sujet (lire l’encadré ci-dessous). « Si les pères sont déjà absents avant une séparation, je ne vois pas en quoi cette loi changera les choses ! », ironise l’avocate Harumi Okamura, figure de proue de l’opposition à la réforme. Dans une société profondément patriarcale, les Japonaises, qu’elles exercent ou non une activité rémunérée, exécutent 80 % des tâches domestiques. La plupart d’entre elles se méfient donc des hommes qui souhaiteraient obtenir l’autorité parentale après un divorce sans renoncer à leur position privilégiée. La défenseuse des victimes de violences s’insurge : « Avec cette réforme, ne risque-t-on pas surtout de créer un système qui oblige des couples très conflictuels à maintenir leurs relations après un divorce ? », s’interroge-t-elle.

Des féministes japonaises sous pression

Dans le débat public, les militantes féministes japonaises sont restées relativement silencieuses sur l’introduction de la coparentalité. La réaction aux discussions parlementaires de 2024 a révélé des dissensions entre celles qui voyaient dans la réforme l’occasion de promouvoir l’égalité femmes-hommes sur le modèle occidental, et celles qui défendaient les droits des victimes de violences intrafamiliales. « Nous avons échoué à créer un mouvement global réunissant toutes les féministes », regrette Chieko Akaishi, présidente d’une organisation nationale qui soutient les mères célibataires. Elle rappelle, nostalgique, qu’en 2019, à la faveur du mouvement MeToo, les féministes s’étaient mobilisées massivement à l’appel de personnalités comme l’écrivaine Minori Kitahara. Des manifestations contre les violences sexuelles baptisées « Flower Demo » avaient eu lieu chaque mois dans tout le pays, avec pour résultat une réforme inédite : l’introduction en 2023 de la notion de consentement dans le Code pénal.
Depuis trois ans, alors que les luttes pour les droits des femmes semblent perdre en intensité, celles qui se disent ouvertement féministes s’exposent de plus en plus à des réactions négatives, voire à du harcèlement. En 2024, au plus fort des débats sur l’autorité parentale conjointe, Chieko Akaishi a reçu des centaines de messages de haine de la part des partisan·es de la réforme. Une mise en garde adressée à celles qui, comme elle, osent briser l’image de la femme japonaise discrète et soumise.

Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les pères de l’archipel ont commencé à partager l’autorité parentale avec leurs épouses. Jusque-là, ils étaient considérés dans la loi comme des chefs de clan tout-puissants, et leurs épouses comme des subordonnées chargées de l’entretien du foyer et des enfants. Aujourd’hui, lorsqu’une séparation intervient, neuf couples sur dix règlent leurs litiges en dehors des tribunaux pour éviter d’exposer publiquement leur situation familiale : ils décident à l’amiable des modalités de garde, du montant de la pension alimentaire ou du partage des biens.

« Avec cette réforme, ne risque-t-on pas surtout de créer un système qui oblige des couples très conflictuels à maintenir leurs relations après un divorce ? »
Harumi Okamura, avocate

Certaines mères coupent les ponts, mais beaucoup d’hommes prennent d’eux-mêmes leur distance avec leurs enfants ou disparaissent dans la nature sans même demander un droit de visite. La garde alternée, quant à elle, est inexistante. Selon les statistiques du ministère de la Justice, la moitié des enfants seulement continuent de voir leur second parent, une fois par mois ou plus, généralement dans un lieu neutre. Dans les rares cas où les couples ont recours aux tribunaux, les mères obtiennent la garde des enfants dans plus de 90 % des cas. Et si des tensions entre les parents persistent, la rupture de la relation père-enfant est souvent considérée comme la meilleure solution. Car, dans la société japonaise, « le fait de laisser un enfant assister à des disputes est déjà considéré comme une maltraitance », explicite Hisako Watanabe, une pédopsychiatre très connue dans l’archipel, fervente opposante à la réforme. « En cas de divorce conflictuel, il faut donner la priorité à la stabilité psychologique du parent vivant avec l’enfant, élément essentiel pour la sécurisation de ce dernier. » Quitte à éloigner les pères. « C’est leur responsabilité de privilégier le bonheur de l’enfant à leurs propres intérêts », conclut-elle.

Le divorce par la fuite

Sur la question de la rupture du lien père-enfant, le pays a longtemps fait l’objet de critiques venues de l’étranger en vertu de la Convention de La Haye, qui prévoit qu’un enfant a le droit d’entretenir des « contacts directs avec ses deux parents ». Et ce n’est donc pas un hasard si la proposition du gouvernement libéral-démocrate (PLD) de réviser le Code civil s’est faite sous la pression de pères occidentaux (lire l’encadré ci-dessous), empêtrés dans des divorces avec des Japonaises, comme Vincent Fichot. L’ancien trader, qui a vécu à Tokyo entre 2005 et 2022, n’a pas revu ses enfants depuis 2018, après le départ précipité de son épouse. Si lui l’accuse de violences sur leur fille, elle, de son côté, relate des faits de violences conjugales. L’épouse de Vincent Fichot a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris à deux ans de prison ferme pour enlèvement après que ce dernier a recouvré l’autorité parentale exclusive devant les tribunaux japonais, en juillet 2025. Tout au long de son parcours judiciaire, l’homme a bénéficié d’une attention médiatique importante. Les partisan·es de la réforme sur la coparentalité ont ainsi trouvé de puissants alliés auprès des pères occidentaux et des médias qui ont relayé leur parole. « Nous ne pouvons que remercier [les médias occidentaux] », souligne Yosuke Sumi, représentant de Kodomo Ombudsman Nihon, une influente organisation proche de l’extrême droite, qui a porté la voix des pères désespérés jusqu’aux Nations unies. C’est finalement à la suite des pressions exercées par le Parlement européen et plusieurs ambassades occidentales que le gouvernement japonais convoque un comité spécial pour proposer un projet de loi en 2021.

L’affaire Vincent Fichot au centre de l’attention médiatique

Marié à Maiko, une femme japonaise avec qui il vivait à Tokyo, le Français Vincent Fichot n’a pas revu ses enfants depuis le jour de 2018 où cette dernière a brutalement quitté leur domicile. Une manière pour elle, comme pour beaucoup de Japonaises, de faire cesser les violences dans un contexte où la loi ne les protège pas.

« Nos disputes étaient violentes, explique l’intéressée dans une interview réalisée pour Le Monde diplomatique en 2024 mais jamais publiée, il menaçait de divorcer, je n’avais pas d’autre choix que de fuir.   L’ancien trader se lance alors dans une lourde bataille judiciaire qui fascine les médias français et européens. « Avec quelle neutralité avez-vous traité cette affaire ? », nous demande-t-elle en colère, s’adressant à l’ensemble des journalistes occidentaux que nous sommes censé·es représenter. Des dizaines d’articles de presse, plusieurs documentaires, des podcasts et même un film (Une part manquante, Guillaume Senez, 2024 ; Romain Duris y incarne le personnage d’un père inspiré par Vincent Fichot) racontent son « combat », sans jamais solliciter le point de vue de son ex-compagne ou de ses avocat·es.

« Nous sommes restés très complaisants et paresseux », confesse Karyn Nishimura, correspondante de Radio France à Tokyo. La journaliste reconnaît qu’elle aussi s’est « laissé entraîner dans une caricature, mettant en avant la figure de parents étrangers, complètement spoliés, jamais fautifs, et qui, à cause de la justice japonaise, se retrouvent dépossédés de leurs enfants ».

Aujourd’hui, Norihisa Takeda, président d’Oyako Net, l’autre grande organisation de parents du pays qui a organisé des manifestations pour soutenir la réforme, affiche une légère déception : « Aucune sanction pénale n’est prévue si un parent ne respecte pas le droit de visite de l’autre parent. Mais j’espère au moins que cette loi empêchera d’autres cas d’enlèvement. » Dans ce collectif de tendance conservatrice, les 700 membres – dont un tiers de femmes – se disent tous·tes victimes du kodomo no tsuresari, « l’enlèvement parental ». Pour les opposant·es à la réforme se joue ici une guerre sémantique. « Les hommes brandissent la notion d’enlèvement à tout va, mais les femmes qui partent brutalement ne le font pas par gaieté de cœur ! », s’étrangle l’avocate Harumi Okamura. Selon des statistiques gouvernementales, 23 % des femmes japonaises arrêtent de travailler après leur mariage et la naissance de leur premier enfant. À la suite d’une rupture, une mère séparée sur deux vit sous le seuil de pauvreté, tandis que la majorité des pères ne paie pas la pension alimentaire. « Au Japon, la pression sociale est telle que les couples font le maximum pour éviter le divorce, explique l’avocate. Souvent les femmes encaissent les violences et craquent quand ce n’est plus possible, quitte à tomber dans une grande précarité. C’est ça la réalité de ce qu’ils appellent les enlèvements ! », tonne-t-elle.

De fait, le divorce par la fuite est une pratique institutionnalisée au Japon : « Je n’ai pas enlevé mon fils, rappelle Keiko, je suis sortie de la mainmise de mon ex-conjoint. Le repas ne lui plaisait pas ? Il hurlait. Je lui demandais de l’aide pour nettoyer la maison ? Il partait dans une énorme colère. J’avais de plus en plus peur. » Comme le confirment les autres témoignages que nous avons recueillis, les femmes japonaises – encouragées par des associations, certains services publics ou des avocat·es bien en peine de leur suggérer d’autres stratégies – sont nombreuses à quitter sans préavis des mariages conflictuels ou des relations violentes. « Il n’existe pas de mesures pour éloigner les agresseurs du foyer, les tribunaux des affaires familiales sont sous-dotés, et le nombre de juges est extrêmement faible au regard des standards européens », explique Noriko Mizuno, universitaire spécialiste du droit de la famille, comptant parmi les rares féministes à avoir soutenu la réforme de l’autorité parentale. Elle espère qu’à la faveur de cette loi, les pouvoirs publics interviendront davantage dans les conflits familiaux afin d’éviter les arrangements à l’amiable qui, selon elle, pénalisent tout le monde.

Des manifestantes japonaises brandissent une banderole et des pancarte en japonais pour protester contre la nouvelle loi sur la coparentalité.
Le 29 mars 2024, à Tokyo, des manifestantes brandissent une banderole sur laquelle il est écrit « Protégez les enfants de la garde alternée après un divorce » pendant un rassemblement pour protester contre la nouvelle loi sur la coparentalité. Dans un pays où les violences patriarcales sont très rarement condamnées, cette réforme fait craindre aux mères japonaises séparées une augmentation du harcèlement et des phénomènes d’emprise après le divorce.
Crédit : Yuichi YAMAZAKI / AFP

Dans ce contexte, la parentalité exclusive en cas de séparation est considérée par beaucoup de mères comme la réponse à une carence institutionnelle. « Je n’ai jamais été frappée, mais j’ai beaucoup souffert. Si je dois négocier la garde avec mon ancien mari, quel juge va m’écouter si je parle de violences psychologiques ? », interroge Mai*, 42 ans, institutrice à Okinawa. Dans son pays, seul·es les auteur·ices de violences physiques et sexuelles sont susceptibles de poursuites pénales. Elle non plus n’a pas porté plainte, par peur des pressions, mais également pour ne pas entacher la réputation de son ex-conjoint.

« On doit cesser de faire l’amalgame entre le divorce et les violences conjugales », clament de leur côté les militant·es pro-coparentalité. « Sinon, même avec la nouvelle loi, à la moindre dispute, on va perdre l’autorité parentale », s’indigne Norihisa Takeda. Le quinquagénaire est accusé de violences conjugales par son ex-femme. « À tort », prend-il la peine de préciser, avant de trancher : « C’est même une stratégie courante des avocats pour justifier les enlèvements. » Des propos à prendre avec des pincettes : 90 % des membres de son collectif font l’objet d’accusations de violences conjugales. Détermination identique chez Yosuke Sumi de l’organisation Komodo, dont la posture s’inscrit dans le mouvement masculiniste. Le sexagénaire, qui a porté plainte une trentaine de fois contre son ex-femme depuis son départ du domicile conjugal il y a dix ans, se justifie : « En tant que mari et père, j’ai la responsabilité morale de corriger les comportements criminels de ma femme et d’éduquer ma fille pour qu’elle ne fasse pas la même chose que sa mère. » Les avocat·es spécialisé·es dans la défense des victimes de violences conjugales s’inquiètent : « Avec la nouvelle loi, le harcèlement judiciaire des ex-maris sur leur ex-femme va s’accroître. C’est l’ultime moyen de garder une emprise sur celles qui leur échappent. »

« Je n’ai pas enlevé mon fils, je suis sortie de la mainmise de mon ex-conjoint. Le repas ne lui plaisait pas ? Il hurlait. Je lui demandais de l’aide pour nettoyer la maison ? Il partait dans une énorme colère. »
Keiko, quadragénaire divorcée

De son côté, le gouvernement, dirigé par le PLD presque sans discontinuité depuis soixante-dix ans, tente de calmer le jeu, au prix d’étranges circonvolutions. « La coparentalité n’est ni obligatoire ni facultative, commente Akiko Ota, conseillère au ministère de la Justice. Les juges prendront leur décision au cas par cas. » Elle précise : « Dans nos campagnes de communication, nous continuerons à inciter les victimes à quitter le foyer avec leurs enfants. » Cette position alambiquée semble contredire l’esprit de la loi, qui ambitionne de donner plus de droits aux deux parents. Mais, soucieux de son image et sensible aux pressions des conservateur·ices comme des observateur·ices étranger·es, le gouvernement japonais a tenté in fine une réforme pour rassurer tout le monde, en ne satisfaisant personne.

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