19.10.2026 à 06:25
L’eugénisme, notre ennemi principal
Texte intégral (1339 mots)
« Mon sexe assigné à la naissance était une marchandise qui a été achetée et payée. » Ce sont les mots de Vivian Musk, fille d’Elon, quand elle révèle sur Threads en 2025 que son père aurait eu recours à la sélection sexuelle des embryons pour ses enfants.
Il y a un lien entre l’obsession d’Elon Musk à produire un maximum d’enfants mâles, à propager ses gènes (qu’il imagine supérieurs), et une autre dimension de sa pensée : l’eugénisme.
À la source du fascisme
On nous a enseigné que cette idéologie aurait disparu après la Seconde Guerre mondiale car associée aux horreurs nazies. Elle connaît pourtant un regain de popularité chez les élites financières internationales et leurs admirateurices, et constitue le trait d’union entre le capitalisme prédateur d’Elon Musk et son soutien aux extrêmes droites racistes partout dans le monde.
C’est l’eugénisme qui explique son enthousiasme à rejoindre l’administration Trump pour supprimer les financements de l’Usaid – ce qui pourrait causer jusqu’à 14 millions de morts, principalement en Afrique, selon une étude du Barcelona Institute for Global Health. C’est l’eugénisme qui pousse le mouvement anti-science Make America Healthy Again, lancé en 2024 par Robert Francis Kennedy Jr., aujourd’hui membre de l’administration Trump, à s’opposer aux antidépresseurs, aux vaccins ou aux antibiotiques en argumentant que les plus forts survivront.
L’Europe a besoin de bébés, de corps pour travailler dans ses usines et gonfler ses armées, mais elle veut des corps blancs.
Les ramifications de cette pensée, au cœur du technofascisme, sont détaillées par l’historien Quinn Slobodian dans ses livres Hayek’s Bastards (non traduit, Zone Books, 2025) et Muskism (coécrit avec Ben Tarnoff, non traduit, Allen Lane, 2026). Pour les technofascistes, la fortune des milliardaires des start-up n’est pas le résultat de leurs privilèges mais simplement le produit de leurs gènes supérieurs. Des gènes, cela va sans dire, d’hommes blancs. Slobodian montre la filiation entre le néolibéralisme et la supposée nouvelle extrême droite incarnée par Trump ou Milei. Le racisme était là depuis le début, expliquant l’origine des inégalités sociales par de prétendues différences génétiques entre les races.
De notre côté de l’Atlantique, considérons l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex), agence meurtrière qui délègue le renvoi des migrant·es vers des pays dangereux et dont l’Europe élargit le mandat et les effectifs d’année en année : au moment même où Emmanuel Macron appelle au « réarmement démographique » (terme piqué à Viktor Orbán, ex-président hongrois d’extrême droite) pour compenser un supposé problème de population, on fait tout pour empêcher que l’immigration en soit la solution. La seule acceptable : que les Françaises fassent des bébés. Mais pas n’importe lesquelles puisque le gouvernement encourage en parallèle les stérilisations à Mayotte. L’Europe a besoin de bébés, de corps pour travailler dans ses usines et gonfler ses armées, mais elle veut des corps blancs.
Produire des corps valides
Si la plupart des critiques du technofascisme ou du néo-eugénisme notent que ces mouvements sont misogynes, ils pensent rarement l’articulation des deux. L’eugénisme contemporain et l’antiféminisme ont pourtant tout à voir. Au-delà du fait que la moitié des personnes handicapées et racisées concernées par ces nécropolitiques sont des femmes, il faut aussi voir le rôle qu’on réserve à ces dernières : les hommes sont faits pour se tuer au travail ou à la guerre, les femmes pour pondre un maximum de bébés. Blancs et en bonne santé. Et, pour bien faire, elles doivent retourner à la maison et se soumettre au chef de famille.
Le projet eugéniste impose aux femmes le travail reproductif, qui comprend le travail de gestation mais aussi de care, d’éducation ou d’entretien ; il reste très largement féminisé et effectué gratuitement au sein de la famille. C’est une des raisons pour lesquelles certaines féministes veulent abolir cette dernière. Non pour priver les enfants d’amour parental mais pour toustes nous libérer de l’usine à fabriquer des corps productifs pour un système d’exploitation capitaliste, fasciste et eugéniste.
Et si les patrons de cette usine ont identifié les féministes, les lesbiennes, les personnes trans, les handi·es, les mamans solos ou les nullipares comme leurs ennemies, c’est parce que nous sommes des débrayeuses, des grévistes, des saboteuses. Soyons-en fières !
Le combat contre l’eugénisme serait sans doute plus facile si ses idées étaient plus clairement revendiquées.
En France, on compte peu de figures publiques ouvertement eugénistes, à part Laurent Alexandre, entrepreneur et essayiste qui a l’oreille des droites et des patrons. Mais les logiques eugénistes qui ne disent pas leur nom se retrouvent aussi du côté des progressistes. Quand l’ensemble des partis de gauche vote la loi dite « fin de vie » sans écouter les critiques antivalidistes, considérant comme seule opposition la droite chrétienne, ils font le jeu de l’eugénisme.
Est-il si difficile d’admettre qu’il existe une critique de gauche d’un système politique de plus en plus dur avec les personnes handicapées, malades ou dépendantes, qui dérembourse les soins, conditionne les aides sociales ou ferme des lits d’hôpital tout en se félicitant de proposer le suicide assisté ?
On a déjà vu ce manque de soutien de la gauche durant la crise du Covid : beaucoup de celleux qui parlent encore de privations de libertés subies au pic de la pandémie oublient la façon dont on a trié les malades, dont on a refusé de mettre en place des solutions de soin communautaire, dont on a méprisé l’inclusion des plus vulnérables dans nos sociétés.
Après tout, dans l’imaginaire collectif bien davantage que dans la réalité des faits, celles et ceux qui mourraient du Covid, c’étaient les faibles, les dépendant·es, les vieilles et les vieux, les personnes improductives…
Alors, comment débusquer ces logiques eugénistes jusque dans notre camp ? En écoutant les revendications antivalidistes. En mettant le care au centre de nos réflexions. En revalorisant la vulnérabilité, l’improductivité et la dépendance. Ainsi nous construirons un féminisme anti-eugéniste. •
19.10.2026 à 06:16
Vents contraires
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Découvrez la bande dessinnée de Colin Atthar, intitulée « Vents contraires ».











16.10.2026 à 21:37
Inès, 17 ans : « C’était la première manifestation de ma vie »
Texte intégral (910 mots)
Le 5 mai 2026 au matin, j’étais en cours, et une copine m’a dit qu’une liste de prénoms de filles, accompagnés de leurs photos, circulait sur WhatsApp. C’est comme ça qu’on a découvert qu’on faisait partie d’un classement sexiste établi par des garçons du lycée.
Quand j’ai vu cette liste, j’étais sous le choc, je me suis sentie humiliée. Jusque-là, je n’avais pas spécialement été victime de comportements sexistes. À la pause, des filles sont allées demander des comptes à des garçons du lycée pour savoir qui avait fait ce classement et qui l’avait diffusé. Elles ont appris qu’il avait été lancé sur Discord par une dizaine d’entre eux, dont certains étaient dans ma classe.
Une heure plus tard, pendant la récréation, on a été une trentaine de filles à aller voir le proviseur pour l’alerter. Il nous a écoutées, puis nous a dit que si on ne se sentait pas de rester en cours, on pouvait rentrer chez nous. Il a aussi fait en sorte d’identifier les garçons concernés et les a renvoyés chez eux. Ensuite, le lycée a porté plainte, et nous a incitées à faire pareil. L’équipe de direction a aussi mis en place une cellule d’écoute.
Tout de suite, on s’est senties un peu plus en sécurité. On a aussi reçu beaucoup de messages de soutien d’élèves et de profs. Plusieurs professeur·es sont venu·es nous voir et l’un d’elleux nous a suggéré de nous rassembler le lendemain devant le lycée, pour marquer le coup. Mais il nous a dit que c’était à nous de gérer. Du coup, on a créé un groupe de conversation avec plein d’élèves du lycée, pour les prévenir et leur proposer de faire une manifestation le lendemain matin. Toustes étaient d’accord. Certain·es ont imprimé des pancartes [avec des slogans comme “Ton classement ne détermine pas ma valeur”, “Stop au sexisme”], d’autres ont apporté des feutres, des feuilles. Et on s’est donné rendez-vous à côté du lycée, à 6 h 45, juste avant l’ouverture.
Nombreuses et puissantes
Au moment de la première sonnerie, on s’est mises devant l’entrée pour bloquer. On était environ une centaine, dont 95 % de filles. À ce moment, on a vraiment ressenti la solidarité, la force du collectif. On se sentait plus puissantes d’être aussi nombreuses. Pour nous soutenir, une dizaine de professeur·es, le proviseur et son adjointe nous ont rejointes. Il y avait aussi des journalistes parce que l’appel à la manifestation de la veille avait été relayé sur les réseaux sociaux et par bouche-à-oreille.
Plusieurs jours d’affilée, après la manifestation, les profs ont commencé leurs cours par un temps d’échange sur cette affaire. Le 22 mai, le lycée a organisé une journée de sensibilisation avec des ateliers sur les questions de sexisme, de respect femmes-hommes, de harcèlement. On a eu énormément de conversations à ce sujet entre nous, avec les profs et les responsables d’éducation. En fait, cet épisode a changé l’ambiance du lycée, mais en bien : il y a plus de vigilance sur ces questions.
« On était environ une centaine. On a vraiment ressenti la solidarité, la force du collectif. »
Entre filles, on s’est dit qu’il fallait qu’on soit un maximum à porter plainte, pour qu’il y ait des conséquences pour les auteurs. On a été une dizaine à le faire. Pour moi, ça s’est bien passé. Mais une policière a dit à une autre fille que ce qui était arrivé, c’était aussi parce que les filles postaient des images d’elles sur les réseaux.
On s’est senties vraiment prises en compte par les adultes, mais pas par les auteurs des violences. Quand ils sont revenus en cours, ils ne se sont pas excusés. Certains sont même allés narguer des filles ou leur faire des remarques. Mais je n’ai pas peur, parce que je sais que tout le monde est de notre côté.
Avant cette histoire, le sexisme et les inégalités me révoltaient déjà. Mes parents sont féministes et m’ont transmis certaines valeurs, mais c’était la toute première manifestation de ma vie. Je me sens encore plus concernée maintenant.
Ce qui a changé aussi, c’est que je suis devenue très proche de certaines filles du lycée que je ne connaissais pas, ou que je ne fréquentais pas. Ensemble, on a créé un groupe très soudé. Ces nouvelles amitiés et la sororité, c’est surtout ça qui reste maintenant. » •
* Elle n’a pas souhaité donner son nom de famille.