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23.02.2026 à 20:09

Réparations palestiniennes

dev

Lisez les Palestinian Repairs !

- 23 février / , ,
Texte intégral (3863 mots)

Il y a quelques semaines, j'ai découvert l'article de Samir Harb et Emilio Distretti, « The Exhausted [1] » (« L'Épuisé » ou « Les Épuisés »), publié en décembre 2025 dans la série Palestinian Repairs (Réparations palestiniennes) de la revue e-flux Architecture [2]. La force et la troublante beauté de ce texte m'ont d'abord laissé sans voix. Dans la foulée, j'ai lu et relu les autres articles de la série. Abordant la question de la réparation en Palestine par le biais de l'architecture et de l'histoire environnementale, ces textes écrits depuis la Palestine et l'exil esquissent une pensée collective puissante de ce qui a lieu à Gaza et en Cisjordanie. Pour inviter et introduire à leur lecture, je propose d'en expliciter ici quelques enjeux, en partant de l'article de Harb & Distretti.

­« Or, c'est un geste très dialectique de recourir à cette forme archaïque du commentaire, qui est en même temps une forme autoritaire, pour rendre hommage à une poésie qui, non seulement n'a rien d'archaïque, mais encore tient tête à ce qui aujourd'hui fait autorité. »
Walter Benjamin, Commentaire de quelques poèmes de Brecht

La formule qui donne son titre au texte de Harb & Distretti , « The Exhausted », est aussi celle qui a été choisie pour la traduction anglaise d'un des derniers textes de Deleuze, L'Épuisé (1992), consacré à l'œuvre tardive de Beckett. Deleuze y distingue la catégorie de l'épuisé de celle du fatigué. La singularité de l'épuisé tient à une condition où ce n'est plus seulement le réel qui fait défaut, ou est conduit à une forme de tarissement, mais le possible : « Le fatigué ne peut plus réaliser, mais l'épuisé ne peut plus possibiliser [3]. » Le motif d'un tarissement, d'une destruction ou d'un effritement du possible traverse l'article de Harb & Distretti comme les autres articles de la série [4]. Il permet de situer exactement le lieu depuis lequel ces textes s'écrivent – ce lieu qu'Emilio Distretti indique par la formule : « (im)possibilité de la réparation [5] ».

Pour les autrices et auteurs des Palestinian Repairs, il s'agit de déployer une pensée et une pratique qui naviguent entre la possibilité et l'impossibilité de la réparation, ou plutôt qui les tiennent ensemble, en un même geste. Ce positionnement consiste d'abord à maintenir ouvert un regard autre que celui de la vue aérienne du gris sans fin des décombres. Une telle vue aérienne prolonge le regard colonisateur et prépare la vision de l'IA, qui compose à partir d'une page blanche les master plans pour la reconstruction d'un espace sans lieu – d'une utopie au sens littéral du terme. C'est contre cette reconstruction-là qu'il est essentiel de tenir la possibilité de la réparation [6].

S'ils pointent les gestes et les initiatives qui s'efforcent, envers et contre tout, de reconstituer localement du possible ou de faire obstacle à son érosion et à sa destruction, les textes des Palestinian Repairs refusent d'un même mouvement, parce qu'elle serait ici obscène, toute célébration d'une résilience inébranlable ou d'une possibilité de vie dans les ruines [7]. C'est contre cette obscénité-là qu'il importe de maintenir l'impossibilité de la réparation. Bien que tous traversés par le motif de la résistance à l'effacement, les articles s'interdisent de romantiser ou d'héroïser cette résistance au ras de la subsistance – résistance épuisée, résistance des épuisés.

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Ce qui frappe dès l'abord du texte de Harb & Distretti, qui s'ouvre par l'évocation de Gaza et d'une poussière dont on se demande quand elle finira de retomber, c'est son iconographie. L'article est ponctué de vues d'une vallée façonnée par une agriculture en terrasses, où dominent des teintes calmes d'ocre et de vert. Même balafrée par le béton d'un mur de séparation et d'une route uniquement réservée aux colons, cette vallée d'Al Makhrour, que son récent classement au patrimoine mondial de l'UNESCO ne suffit pas à protéger des déprédations des colons, est porteuse d'un autre tempo que celui de Gaza.

Au temps long du paysage répond ici la chronique de la violence coloniale en Cisjordanie, que l'article déroule au fil des promenades et des déambulations, au ras du sol et des infrastructures. On y croise l'histoire d'un homme, travailleur dans le secteur de la construction de l'autre côté du mur, qui consacre son temps libre et ses économies à rebâtir pierre à pierre sa maison sans cesse démolie ; on y aperçoit les décombres d'une route asphaltée clandestinement en une seule nuit par les habitants du lieu, puis excavée un mois durant par l'Administration civile israélienne (ICA) ; on y rencontre des chalets touristiques démontables, que les propriétaires font puis défont juste avant l'arrivée des bulldozers et des ordres de démolition.

Faire, défaire (ou : voir défaire), refaire : ce travail de Pénélope, qui constitue la trame de l'habiter en Cisjordanie, constitue aussi la source de l'épuisement des Palestiniens. L'un des enjeux de l'article de Harb & Distretti est d'établir un lien entre la violence accélérée de l'anéantissement de Gaza et la violence, plus lente mais inlassablement répétée, du colonialisme de peuplement en Cisjordanie – de montrer que la première constitue l'aboutissement ou le passage à la limite de la seconde, et que leur matrice commune réside dans la tentative d'effacer la présence d'un peuple.

Ce que la perspective offerte par l'architecture et l'histoire environnementale permet de saisir, c'est à quel point la vie de ce peuple s'est lentement incorporée à des lieux et des paysages qu'elle a façonnés au fil du temps. On comprend dès lors que son effacement n'est pas possible sans l'effacement des lieux et des paysages eux-mêmes. Ce dernier prend des formes diverses, du gris des constructions des nouvelles colonies au gris des décombres de Gaza, en passant par le vert des forêts (parfois « plantées à la mémoire des victimes du nazisme [8] ») qui recouvrent les villages palestiniens détruits et expropriés. C'est avant tout comme pratiques de résistance à cette tentative d'effacement que les réparations palestiniennes importent.

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Si l'entrée par l'architecture et l'histoire environnementale permet de saisir l'articulation entre la violence lente de la colonisation de peuplement en Cisjordanie et la violence accélérée de la destruction de Gaza, elle permet également de mettre en lumière des pratiques qui relèvent d'une façon anticoloniale de faire monde. Ces pratiques de résistance, qui sont aussi des pratiques de réparation, gravitent autour du préfixe « ré- » : réparer, réhabiliter, réhabiter. Ce préfixe fait à la fois signe vers la modalité particulière de cette résistance (qui réside dans la subsistance et la persistance d'une forme de vie) et vers ce qui, dans cette résistance même, participe de la dynamique d'usure qui cause l'épuisement.

Comment cerner les pratiques palestiniennes de réparation ? Les Maintenance and Repair Studies nous ont appris à établir un contraste entre une œuvre de réparation rare, discontinue et faisant date, et un travail de maintenance banalement quotidien, continué et inapparent [9]. Ces déterminations semblent pourtant s'inverser en Palestine. C'est que la fréquence de la violence et des destructions donne à la réparation elle-même le tempo et les caractères de la maintenance. On le pressent dans l'histoire de l'homme qui reconstruit sans cesse sa maison ; on l'aperçoit également dans un article qui documente les tentatives pour réapprendre à construire et à utiliser des khawabi, ces silos à grains traditionnels en terre crue : l'interruption des ateliers d'auto-construction par les raids des colons oblige les participants à recycler les débris de leur propre création, avant même qu'elle ait pu connaître un premier achèvement [10].

Cette fréquence de la destruction et cette fusion tendancielle de la réparation dans la maintenance sont, en Palestine, l'occasion d'une nouvelle pensée et pratique du fragment. Celui-ci n'est pas d'abord conçu comme ce qui fait signe vers un passé perdu ou à récupérer, mais comme l'occasion et le moyen d'un « retour à ce qui persiste [11] » – de la continuation d'une présence. Habiter, envers et contre tout, ce flux de la persistance constitue l'enjeu de la résistance des épuisés.

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Plusieurs textes des Palestinian Repairs interrogent le motif de la ruine et la diversité de ses modes d'existence. L'un d'eux met en évidence l'indistinction, à Gaza, de la ruine, du décombre et du matériau [12]. L'urgence de la situation est telle que les Palestiniens n'ont souvent pas le luxe de contempler des ruines : les décombres y sont presque immédiatement reconvertis en matériaux pour réparer ou reconstruire.

Un autre article explore la notion d'anti-ruine, qui cristallise le refus en acte de laisser les ruines exister comme des ruines [13]. Ce refus s'actualise dans la pratique de la ré-habitation, qui constitue un autre motif insistant dans la série. Réhabiter ce qui se donne de prime abord comme des ruines est indissociablement une pratique de subsistance et un acte de résistance. Si les Palestiniens réparent et réhabitent les décombres de leurs propres maisons ou des bâtiments publics dévastés, c'est d'abord, et à nouveau, parce qu'ils n'ont pas le luxe de faire autrement, mais c'est aussi parce que cette façon d'habiter modifie le mode d'existence de la ruine.

Faire exister sur le mode de l'anti-ruine ne consiste pas à effacer la dégradation matérielle, qui est d'autant plus criante que les procédés de réparation apparaissent quelquefois dérisoires – comme cette façade réparée à l'aide de tissus ou de vieilles couvertures. L'anti-ruine reste en ce sens une ruine. Mais la ré-habitation permet de faire de la ruine, du fragment de ce qui fut, un point de départ pour le « retour à ce qui persiste » – pour la continuation d'une forme de vie. Elle est une façon de convoquer sans attendre ce fragment du passé, de le citer presque immédiatement à l'ordre du jour, en lui offrant l'occasion d'épauler la résistance des épuisés.

Cet octroi d'agentivité permet à l'anti-ruine d'être aussi autre chose qu'une ruine. Réhabiter l'anti-ruine, c'est, en acte, refuser de lui donner le sens visé par les colons : celui de l'anéantissement définitif de ce qui constituait un lieu – celui d'un espace désormais vide, d'une page blanche pour une future reconstruction. L'anti-ruine résiste à l'effacement du lieu.

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Les Palestinian Repairs sont hantées par la figure du corps blessé, amputé, démembré. Cette figure concerne autant les corps des individus que le rapport d'un collectif à une terre et à des choses. Le début de l'article de Harb & Distretti qualifie en ce sens la Nakba de projet visant à séparer (sever) le corps palestinien de sa terre. Le terme employé pour nommer cette séparation évoque la lésion corporelle ou l'amputation d'un membre. L'effort, en apparence dérisoire, qui est à l'œuvre dans les réparations palestiniennes l'est tout autant, et tout aussi peu, que l'effort pour rassembler les parties d'un corps démembré [14]. Il est résistance aux tentatives de réduction à la vie nue.

Le refus de la vie nue constitue un autre motif récurrent de la série. Pour l'entendre dans toutes ses harmoniques, il convient de saisir l'environnement, les lieux et les choses comme part constitutive d'une humanité située. À la lecture des Palestinian Repairs, il devient patent que l'identité, la mémoire, l'espoir lui-même n'existent que de manière distribuée, à mi-chemin entre le soi et le monde – ou plutôt à même ce tissage sans cesse repris du soi et des choses, dans lequel réside selon Tim Ingold l'esprit ou la culture [15]. Une vallée en terrasses, un mur de pierre, le vitrail d'une mosquée, un silo de terre crue ne sont jamais seulement des choses ou des lieux. Ils sont aussi des parties de ce qui constitue une humanité – une vie qui n'est jamais nue, mais toujours-déjà qualifiée, située, mise en forme-de-vie et revêtue de ce tissage continué qu'est l'habiter.

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Dans un court récit graphique intitulé « Your silence is loud », Samir Harb raconte son expérience du génocide à Gaza, en direct mais à distance, dans le silence de l'université allemande [16]. À ce silence assourdissant, Harb répond en cultivant sur son appui de fenêtre des semis de plantes caractéristiques du monde palestinien : okra, mloukhyieh, zaatar, faqous, elsan.

Si ces plants rattachent l'auteur aux lieux et aux temps de son enfance, ce n'est pas simplement comme occasion d'une réminiscence. Ce que révèle en creux le spectacle ininterrompu de la destruction du peuple et du paysage palestiniens, c'est que, tout comme les lieux et les choses, les arbres et les plantes sont le souvenir et la mémoire, l'identité et l'espoir. Dans le récit de Harb, les plants deviennent des pièces de cette mémoire et de cette identité distribuées, environnementales, qu'il sent menacées par l'ampleur des destructions en Palestine et tente à sa façon de maintenir fragmentairement depuis l'exil.

Il est désormais évident que le génocide en cours à Gaza ne vise pas seulement la destruction des corps physiques des individus mais consiste aussi à anéantir tout ce qui, de leur humanité ou de leur vie, se distribue ou se drape dans les paysages, les lieux et les choses. C'est à cette dimension-là du génocide que les réparations palestiniennes, jusque dans leurs formes en apparence les plus dérisoires, résistent. Pratique de subsistance, le soin des choses y est aussi une façon de maintenir et d'affirmer la dignité de vies humaines situées et qualifiées.

Julien Pieron


[2] Je dois la découverte des Palestinian Repairs (et du récit graphique de Samir Harb qui sera évoqué plus loin) à l'anthropologue Hilal Alkan, à l'occasion d'un séminaire au Centre Käte Hamburger pour l'étude des pratiques culturelles de réparation (KHK CURE) de Sarrebruck.

[3] Samuel Beckett, Quad et autres textes pour la télévision, suivi de L'Épuisé par Gilles Deleuze, Minuit, 1992, p. 57.

[4] Ce motif insiste également dans d'autres analyses contemporaines de la situation en Palestine. Catherine Hass fait l'hypothèse que « la guerre anéantit aujourd'hui toute possibilité qu'il en soit autrement en détruisant toute politique » (Terres enchaînées. Israël-Palestine aujourd'hui, éd. Nous, 2025, p. 29 ; https://lundi.am/Faire-date-autrement). Stéphanie Latte Abdallah (Le Monde, 8 octobre 2024) qualifie les agissements de l'armée israélienne à Gaza de « futuricide », soit une destruction planifiée et systématique des germes de possibilité qui permettent d'envisager un avenir.

[9] Voir sur ce point Jérôme Denis & David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, La découverte, 2022.

[15] Cf. sur ce point Tim Ingold, Marcher avec les dragons (Zones sensibles, 2013) et Une brève histoire des lignes (Zones sensibles, 2011).

23.02.2026 à 19:57

Penser l'espoir en des temps désesperés

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de John Holloway
[Note de lecture]

- 23 février / , ,
Texte intégral (3758 mots)

Le train qui nous conduit de plus en plus vite vers la destination « extinction », est hors de notre contrôle, conduit par l'argent et sa « tendance irrésistible à l'auto-expansion », au profit. Walter Benjamin suggérait de tirer le frein d'urgence ; le sociologue et philosophe irlandais John Holloway propose plutôt de le faire dérailler. Parce que, dans notre monde, la richesse n'existe que comme argent, nous nous dirigeons vers la destruction de la planète, à force d'exploitation accrue, de misère, de violence et de guerre. Mais son règne aussi est fragile. Il lui oppose la « richesse contre l'argent », source d'espoir pour alimenter une digne rage contre le capitalisme.

Chaque jour, dans le journal, nous découvrons des « manifestations terribles de ce qui peut et doit être compris comme les éléments d'un système horrible », « d'un système social fondé sur le règne de l'argent », que nous ne pouvons accepter. « Et déjà notre rage nous guide vers la grammaire de l'espoir. » Mais celui-ci risque d'être asphyxié en se transformant en sentiment de culpabilité, plus ou moins apaisé par des dons à des organisations caritatives ou par un haussement d'épaule face à la conscience des forces systémiques à l'œuvre. Cette douleur-rage-frustration peut aussi devenir amertume, haine, racisme, sexisme, nationalisme et peur.

Après avoir démontré le « besoin urgent de dépasser “l'illusion de l'État” » dans Changer le monde sans prendre le pouvoir, et la nécessité de penser la révolution par la multiplication et la convergence des brèches dans CRACK CAPITALISM - 33 thèses contre le capital, Holloway s'intéresse à l'espoir qui libère, qui transforme la douleur en force créatrice. Il cite les premiers communiqués zapatistes (« Nous avons compris que tout ce qu'il nous restait était la dignité. Nous avons compris que grande était la honte de l'oublier et que la dignité rendait son humanité à l'humanité. ») et un passage des Grundrisse de Marx qui « reviendra comme un refrain dans ce livre » : « Mais, en fait, une fois que la forme bourgeoise bornée a disparu, qu'est-ce que la richesse, sinon l'universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives des individus, l'universalité engendrée dans l'échange universel ? »

Il explique que si « notre richesse est contenue et piégée, elle n'arrête pas de déborder. C'est « une richesse en lutte », « notre mouvement absolu du devenir, notre envie d'avenir ». Il propose de partir de l'antagonisme entre cette richesse et l'argent, « entre la vie et le capital qui détruit la vie et la réduirait à néant si nous n'étions pas là pour nous y opposer », et revient sur son concept de « brèche » : « Ces trente dernières années ont vu se développer et foisonner des mouvements politiques, souvent qualifiés d'autonomes. Ils s'appuient sur l'idée que la manière de changer le monde est de créer, ici et maintenant, des espaces alternatifs et d'altérité, des espaces dans lesquelles nos activités ne sont pas déterminées et motivées par le profit et l'argent mais par les décisions collectives de ce qui semble nécessaire et désirable. »
Il précise que l'espoir doit être pensé « à la façon de Janus », avec une tête qui regarde vers l'avant et une autre vers l'arrière. Il n'est pas de l'optimisme mais « un espoir-contre-espoir ». Il affirme que « clairement, la seule manière de penser la révolution aujourd'hui est de se situer à contre-courant de toute perspective de prise du pouvoir d'État. Et bien sûr, la seule manière de lui donner corps est de reconnaître, créer, étendre, multiplier et faire converger les brèche anticapitalistes. »

Dans les trois volumes du Principe espérance, Ernst Bloch à montré que l'espoir se situe au centre de toutes les activités humaines. Il nomme docta spes, « un espoir raisonné, éclairé ou renseigné », qui est le contraire des vœux pieux et nous oblige à affronter les illusions.
Holloway explique aussi que le monde dans lequel nous vivons est modelé par l'antagonisme enfermement contre débordement. L'espoir est, au contraire, le débordement contre l'enfermement, contre « la canalisation ». « L'identification, c'est l'imposition de limites à ce que nous faisons, ce que nous pensons et comment nous voyons le monde. L'identité enferme et canalise. L'anti-identité, le non-identique, déborde. » Si les idéologies identitaires (nationalisme, racisme, sexisme) sont au cœur du développement capitaliste actuel, l'identitarisme envahit également la pensée de ceux qui luttent, lorsque certains groupes définissent la manière dont certaines doivent se comporter. Il défend, au contraire, une approche anti-identitaire reposant sur le débordement plutôt que sur des « assignations de rôles », qui sont « la reproduction de la société qui nous détruit ». Aussi l'antagonisme ne doit pas diviser le monde de façon identitaire, mais être situé à l'intérieur de nous.

À l'espoir vers le progrès, comme dépassement de l'absence, il oppose l'espoir-contre, l'espoir-comme-cri qui est « une force pleine de rage contre la destruction » et s'inscrit dans la tradition de la pensée négative évoquée par Marcuse dans L'Homme unidimensionnel, Adorno, Eagleton. Il s'agit de ne pas accepter qu'il n'y ait pas d'issue, sans certitude de pouvoir nous débarrasser du capitalisme mais d'être sûr de la dynamique de cet espoir. Il est illusoire d'essentialiser ou de romantiser un sujet (la classe laborieuse, les indigènes ou le peuple noir). Il faut plutôt rechercher « une négation immanente », « une négativité qui déborde la subjectivité abîmée et se transforme en cri ».
Cet espoir doit être en même temps contre et au-delà : « dans-contre-et-au-delà ». Si la pensée utopique est importante, elle est toujours une lutte-contre. Pourtant, « le pas-encore existe déjà dans le présent, pas seulement sous forme de rêves mais comme une lutte actuelle contre ce qui existe déjà et réellement. » À la tradition des partis, il oppose celle de la Commune de Paris, des soviets, des conseils, des assemblées villageoises zapatistes, des communes du mouvement kurde et des millions de failles et de débordements dans lesquelles les gens tentent de s'organiser de manière antihiérarchique et sur la base de la reconnaissance mutuelle.

Il explique aussi comment l'organisation de la société actuelle paraît immuable, notamment l'existence de l'argent et de l'État, bien que ceux-ci n'aient pas toujours existé. Le capitalisme réifie ou chosifie les relations sociales, en niant leur historicité. Par exemple, l'achat d'un nouvel ordinateur rend invisible les activités de fabrication : « la subjectivité disparaît, les sujets sont remplacés par des objets ». « Une des forces de la fétichisation ou de la réification réside dans la dé-subjectivisation du sujet et convertit l'espoir actif dans une pensée passive qui relève du vœux pieux. » « Espérer c'est donc dé-fétichiser », c'est « dissoudre ces coagulations ».
Le matérialisme historique est lié à la notion de progrès et implique une succession de phases historiques inévitables. Dans le sillage des mouvements indigènes, depuis la chute de l'Union soviétique, une dynamique antiprogressiste s'oppose au progrès formaté par la recherche du profit, mais pas au déploiement de la créativité humaine pour autant.

L'auteur montre ensuite comment le capitalisme nous victimise, faisant de nous « les victimes d'un système que nous ne contrôlons pas », « les objets de l'histoire ». « L'espoir des victimes est celui des martyrs, c'est une espérance religieuse. » « Une analyse du monde qui part de la domination ne fait que s'emprisonner elle-même dans la domination qu'elle critique. » Il rappelle qu'en Italie, dans les années 1960 et 1970, le mouvement opéraïste (ou autonomiste) et notamment Tronti dans son article « Lénine en Angleterre » en 1963, propose de renverser la perception marxiste orthodoxe, en instituant la classe laborieuse comme moteur de l'histoire, tandis que le capital ne se développerait qu'en réponse à l'attaque des travailleurs. Toutefois, il met en garde contre le danger d'une dérive vers une « subjectivité du héros », « subjectivité constitutive » qui s'affranchit des structures existantes. Pour pouvoir penser la possibilité du changement social radical le sujet doit être quelque chose d'endigué, de contraint, mais qui déborde et s'échappe : dans-contre-et-au-delà.
La « richesse », qu'il définit comme « universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives des individus », comme « mouvement absolu du devenir », transformée en marchandise par le capitalisme, est au cœur de ses réflexions : « Nous sommes à la recherche de la richesse enterrée sous la fortune. »
La création de survaleur n'est jamais acquise car existe la possibilité que nous refusions, illustrant la fragilité de la domination exprimée par La Boétie. Par sa nature, le capital « pousse toute activité vers la forme logique du travail abstrait », tout en provoquant une résistance. Nous ne sommes pas unidimensionnels comme le pensait Marcuse, car l'attaque capitaliste nous contraint « à une bi-dimensionnalité auto-antagoniste ».

Il explique pourquoi il préfère parler de l'argent plutôt que du capital, qui suggère un groupe et une relation externe, et pourquoi la critique de la dynamique totalisante créée par l'échange de marchandises, élaborée par Marx, contribue à pouvoir rompre avec elle. Il montre que chez celui-ci, la critique de l'identité est une thématique essentielle, au même titre que la critique de la marchandise, du travail, de la valeur et de l'argent. S'il n'avait pas réussi à intégrer la question de l'État dans Le Capital, Evgeny Pashukanis s'y essaie le premier au début des années 1920, en expliquant que le capital a besoin d'une entité distincte pour exercer la coercition physique, séparée du processus concret d'exploitation, afin de mettre en place règles et mesures qui régulent les échanges, et faire respecter le contrat déterminant la vente et l'achat de la force du travail. Toutefois, sous une apparente neutralité, « l'État existe sous une forme particulière de la relation capitaliste et son existence dépend de la reproduction de cette relation. Son existence en tant qu'instance séparée du processus immédiat d'exploitation signifie que ses revenus dépendent de l'exploitation réalisée par les capitalistes. Pour se reproduire, il doit donc faire tout son possible pour favoriser l'accumulation du capital. Sa neutralité à cet égard est fictive. » Cette contrainte structurelle explique « les échecs successifs et l'impossibilité pour les gouvernements de gauche à tenir leurs promesses ».
Il insiste également sur l'unité entre les différentes formes d'oppression, y compris celles fondées sur la discrimination de identité particulière et met en garde contre l'utilisation du langage de l'identité pour contester une identification. Si nos luttes sont, à juste titre, dirigées contre des processus d'identification, elles doivent déborder et s'attaquer au processus qui génère les identités. Pour autant « il ne s'agit pas de laisser entendre qu'il faut hiérarchiser les luttes, que la lutte contre le capital est prioritaire ou antérieure à celle contre le sexisme ou le racisme ».

Si certaines législation peuvent affecter la logique d'optimisation du profit, parvenir à un certain niveau de redistribution de revenus et dissuader certaines pratiques capitalistes, « le réformisme cherche à nier la force de la logique du capital ou son existence même. C'est ainsi qu'il engendre autant de désillusions et reproduit finalement la dynamique mortifère. » Il rappelle l'importance de la première phrase du Capital, laquelle affirme que « la richesse n'est pas identique à la marchandise, qu'elle ne fait que se présenter sous cette forme ». La négligence des implications théoriques et politiques qui en découlent a séparé la théorie marxiste des luttes anticapitalistes. D'autant que la seconde phrase, selon lui, suppose que la richesse n'existe que sous sa forme marchande.

Pour l'auteur, le travail est « la mise en attelage de l'activité humaine au service du capital ». Toutefois il préconise que la lutte ne soit pas celle du travail contre le capital mais celle du « faire humain contre le travail–capital, une lutte pour émanciper notre activité du travail ». À côté de la lutte de classes traditionnelle, classe ouvrière contre classe capitaliste, travail contre capital, il en décèle une autre : « la lutte contre la classification ».

Contrairement aux autres théories anticapitalistes radicales, le marxisme est une théorie de la crise. « Le défi consiste donc plutôt à penser la crise non seulement comme un désastre social, ce qu'elle est effectivement, mais aussi comme la potentielle accoucheuse d'un monde différent », même si la vieille idée selon laquelle la révolution viendra avec celle-ci est aujourd'hui loin d'être évidente. Au contraire du féodalisme et de l'esclavagisme, le capitalisme est contraint d'intensifier l'exploitation du travail, par exemple en remplaçant les travailleurs par des machines ou en baissant les salaires, afin d'éviter la baisse tendancielle du taux de profit, ce qui génère une instabilité, une fragilité. Le capital cherche à se restructurer et à se libérer de sa principal source de richesse : le travail, comme avec le capitalisme financier.

La croyance dans l'effondrement inévitable du capitalisme est dangereuse parce qu'elle propose « une vision déterministe qui sépare le futur et l'actualité de la lutte ». « L'effondrement du système qui ne serait pas une conséquence de nos luttes éclipse tout espoir et fait de nous des victimes. Ce qui nous intéresse, ce n'est donc pas la théorie de l'effondrement mais de comprendre que le système est vulnérable à cause de nous. »
« Les législations qui réduisent les droits et protections des travailleuses et travailleurs ; les réductions de dépenses publiques pour rendre davantage de survaleur disponible à être redistribué sous forme de bénéfices ; le renforcement de la coercition policière et militaire pour contrôler le mécontentement ; la promotion de l'autoritarisme – et éventuellement du fascisme – pour renforcer ce contrôle ; l'agressivité accrue envers d'autres États pouvant aller jusqu'à la guerre. Derrière l'abréviation innocente “BTTP“ (baisse tendancielle du taux de profit) se cache toute une partie de l'histoire mondiale. » Et la dernière crise d'ampleur, celle des années 1930, s'est conclue « par une restructuration majeure du capital et un rétablissement de la rentabilité réalisé grâce au massacre de près de 70 millions de personnes ».
Notre lutte ne vise pas à émanciper les forces matérielles de production pour pouvoir produire plus de richesses, mais à refuser que nous soient imposer des façons de vivre déterminées.

L'argent est « le maître du monde » et la capacité du capital à s'adapter est extraordinaire. Pourtant, depuis la fin du système de Bretton Woods au début des années 1970 (abandon du lien entre l'or et la monnaie), la part du « capital fictif », le décalage entre l'accumulation réelle de valeur et sa représentation monétaire, ne cesse de croitre.

Selon Georg Mann, le keynésianisme de Hegel, Keynes et Piketty est un projet rendu indispensable pour rendre les conséquences du capitalisme moins intolérables et le sauvegarder. L'État éclairé doit intervenir pour le protéger de ceux qui n'accepteront pas le chômage. Alors que Negri associe cette crainte à la classe ouvrière, à un mouvement de masse qui a découvert son identité politique et la possibilité de l'insurrection après la Révolution russe, Mann, en 2017 lui substitue la foule plébéienne. Holloway reconnait dans cette dernière la digna rabia, la digne rage qui de l'Argentine en 2001 et 2002, à Oaxaca en 2006, à la Grèce en 2008 et aux mois d'émeutes en Colombie en 2021 contribuent à l'avènement d'un monde meilleur. Pour la distinguer de la rage qui va dans la direction opposée, qui fonce tête baissée vers les horreurs du fascisme, il cite Barbara Brzezickca qui insiste sur « la pluralité indéterminée de la plèbe » sur son caractère anti-identitaire : « la plèbe est “queer“ puisqu'elle désidentifie ses membres et échappe à toute identification de groupe stable ». « Ainsi, la peur hégélienne-keynésienne de la plèbe n'est pas tant une crainte de la classe ouvrière organisée qu'une angoisse face à l'effondrement de la logique de gouvernement que nous connaissons. C'est la peur d'un monde sans nom, non identifiable, qui ne rentre pas dans la logique identificatrice du capital. » les défaites de la classe ouvrière organisée dans les années 1980 n'ont pas mis fin à la lutte de classe ; le capital lutte toujours pour classer les gens, pour enfermer la vie humaine dans les paramètres de sa logique. Cependant la réponse est devenu moins prévisible et plus volcanique. Comme l'a expliqué Keynes, la fonction principale de l'économie politique est toujours de « retarder le désastre », de « gagner du temps ». L'assouplissement des conditions de crédit et l'augmentation des dépenses sociales de l'État ont servi à retarder l'affrontement. Détacher la valeur de la monnaie à l'or, l'argent de la production de valeurs, c'était « relâcher les liens qui retenaient Ulysse à son mât ». Désormais, l'expansion continue de la dette est devenue la condition à la reproduction du capitalisme, par le report de la crise. Ainsi, nous ne sommes pas des victimes, mais la plèbe, « la canaille à craindre », « la foule qui a envahi l'argent » . Andrew Mellon, secrétaire au trésor des États-Unis du président Hoover, proposait de « liquider la main-d'œuvre, liquider les stocks, liquider les agriculteurs, liquider l'immobilier. Voilà qui purgera la pourriture du système. Les standards et les coûts de vie diminueront et la vie sera davantage normale. » À cette « destruction créatrice », c'est toujours l'argument keynésien qui a été retenu : l'intervention de l'État pour développer le crédit et tenter d'éviter l'élimination des capitaux et des travailleurs inefficaces. Toutefois, selon Simon Clarke, le soi-disant « État-providence keynésien », les « Trentes glorieuses », avec son plein emploi, ont été rendu possible par la guerre et « le massacre de plus de 50 millions de personnes ». Holloway revient sur l'évolution des politiques monétaires, en un limpide, passionnant et édifiant chapitre. La peur consciente de la colère de la plèbe a été remplacée dans l'esprit des économistes par la crainte de l'effondrement financier. Après la tentative de restauration d'une monnaie saine et solide menée par Paul Volker de 1980 à 1982, il est admis que la reproduction du capital nécessite une augmentation constante de l'endettement, sans possibilité de faire machine arrière.

Finalement, la crise a surgit d'une façon inattendue : le coronavirus, une catastrophe écologique directement motivée par la recherche du profit. Les Banques centrales ont accru la masse monétaire à une échelle bien plus grande que lors de la crise financière de 2008 et sans souci de garanties, augmentant la fortune des plus riches de façon spectaculaire. L'argent est mis entre les mains de ceux qui peuvent acheter des titres financiers. Mais la contrepartie du report de la crise est la stagnation à long terme du développement du capitalisme, « la stagnation séculaire », et l'aggravation de la fragilité, « un état de vulnérabilité globale ». Holloway souligne que cette fragilité, justement « brise le tabou de l'impossibilité », lequel « opère comme une barrière entre l'idée assez répandue selon laquelle le système ne fonctionne pas et la conclusion selon laquelle il faut créer un monde dans lequel l'argent ne règne pas ».

Souvent, bien que nous ne l'ayons pas encore signalé, l'auteur s'autorise des envolées lyriques bienvenues : « Face à la catastrophe capitaliste, il est grand temps que nos cœurs se mettent à danser. L'argent nous met en marche vers le désastre. Il nous faut rompre le pas et danser. Danser pour briser leur grammaire, leur logique. […] Nous sommes des verbes qui s'opposent à des noms. Nous sommes la danse des cœurs. » « Nous sommes la richesse frustrée. Nous sommes la foule, la plèbe, la canaille. Nous sommes la population enragée. Et c'est effrayant. » Et de conclure : « Mais comment atteindre le cœur sans cœur de l'hydre ? Comment tuer l'argent ? En brisant sa logique, en détruisant sa grammaire. En débordant, en allant dans-contre-et-au-delà. La meilleure façon d'atteindre le cœur du monstre est peut-être de passer par ses différentes têtes ? En effet, il est difficile d'imaginer, du moins pour le moment, une rébellion qui irait droit au cœur de l'hydre avec comme slogan “Abolissons l'argent !“. »

Impossible, encore une fois, de rapporter ici l'intégralité de la démonstration de l'auteur. Il procède pas à pas, répétant (un peu) son propos pour le développer, en ajoutant un nouveau concept. Nous avons d'ailleurs choisi de ne pas mentionner ses discussions sur certains (la dialectique par exemple) pour ne pas rendre ce long compte rendu trop indigeste.

Toujours aussi inspirant, John Holloway propose une petite histoire de l'économie associée à une analyse du système capitaliste, qui permet d'en mettre en lumière la fragilité structurelle et intrinsèque. Il nous convainc que « l'espoir est révolutionnaire. Nous espérons créer une société qui n'est pas déterminée par la course à l'expansion de valeur, mais par l'autodétermination communisante qui s'efforce de parvenir à la reconnaissance mutuelle de dignités. »
Lecture absolument indispensable en ces « temps désespérés ».

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

23.02.2026 à 19:37

Plutôt que les réseaux sociaux, inter-disons le smartphone !

dev

Une enquête en mauvais termes sur l'interdiction des téléphones aux moins de 15 ans

- 23 février / , ,
Texte intégral (10909 mots)

Cet article (qui est tout autant une enquête), à la longueur abusive et au maniement de registres difficilement conciliables, se veut une contribution au débat, imposé dans les (mauvais) termes suivants : faut-il, oui ou non, interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ?

1. Quelques données pour comprendre le phénomène

Que se passe-t-il dans notre smartphone ?

Afin d'essayer de comprendre pourquoi certains veulent limiter l'usage des réseaux sociaux, nous proposons d'abord d'examiner des indicateurs chiffrés révélant les pratiques d'utilisation du smartphone. Deux sources principales seront utilisées.

La première est le rapport State of Mobile 2026 de Sensortower [1], une entreprise spécialisée dans le suivi des données d'utilisation des smartphones et de leurs applications, et ayant pour but assumé d'aider les entreprises conceptrices des ces applications à augmenter leur rentabilité. Ce rapport concerne les données des smartphones tournant sous iOS et Android de 24 pays « marchés » (comprendre « pays »), répartis sur tous les continents à l'exception notable de l'Afrique. Pour la Chine, seules les données iOS (iPhones) sont renseignées, ce qui rend la prise en compte des données pour ce pays trop incertaines [2].

La deuxième est le Digital 2026 Global Overview Report [3] de DataReportal et ses parties consacrées aux téléphones mobiles et aux applications. DataReportal est un site proposant des rapports sur l'utilisation d'internet et du téléphone mobiles, agrégeant plusieurs jeux de données dont celles de Sensortower, ce à l'échelle globale mais aussi de manière détaillée pour l'ensemble des pays de la planète. Sauf mention contraire, les données mentionnées valent pour l'année écoulée (2025) et à l'échelle mondiale.

Utiliser un smartphone = dépenser de la thune

Ce qui intéresse Sensortower est l'in-app purchase (« achat intégré »), un indicateur qui quantifie l'argent dépensé par l'usager d'une application une fois celle-ci ouverte. Par exemple, quand on s'abonne à ChatGPT pour bénéficier de davantage de fonctionnalités, qu'on achète quelque chose directement sur TikTok (TikTok Shop) ou qu'on paye dans un jeu pour déverrouiller des univers ou acheter de la monnaie virtuelle. Les revenus liés à cette pratique ont augmenté de 10,6 % en 2025, pour atteindre 167 milliards de dollars dans le monde. Ce sont les applis d'IA qui portent en grande partie cette croissance, du fait de l'augmentation constante de leur usage. Mais c'est bien par le biais des réseaux sociaux que les gens dépensent le plus d'argent de cette manière : 12,9 milliards de dollars en 2025 à l'échelle mondiale, et 378 millions rien qu'en France (image 1). Il faut rappeler cependant que la principale source de profit des réseaux sociaux restent les emplacements publicitaires qu'ils vendent aux entreprises, publicité ciblée du fait de la connaissance fine du profil des utilisateurs. En 2025, Meta (Facebook + Instagram) a généré 60 milliards de dollars de revenus (après impôt) [4], et TikTok 50 milliards de dollars [5], sommes tirées quasi exclusivement de la pub pour la première, et en grande majorité également pour la seconde.

(Sensortower) : argent dépensé (en millions de dollars) en 2025 par type d'application, pour la France.

Utiliser un smartphone = dépenser du temps

Le temps total passé sur les smartphones a également augmenté en 2025 : il est en moyenne de 644 heures (+3,8%) par humain (nos calculs) et par an. Chaque humain n'étant pas doté de smartphone, ce temps d'utilisation rapporté au nombre d'usagers équivaut à 3h36 par jour en moyenne pour chaque utilisateur dans le monde. Cette durée est proche de celle donnée par DataReportal pour 2024, qui l'évaluait à 3h46 par usager. Bien-sûr, il y a de grandes disparités d'utilisation selon les pays, qu'une carte permet de mieux appréhender (image 2 ; données pour 2024). Il faut remarquer que ces durées sont des moyennes : le temps passé sur le smartphone varie énormément avec les usagers, selon leur nationalité, leur âge, leur genre (voir plus bas) ou leur niveau de revenu par exemple.

Converties en durée sur une vie, cela donne effectivement le vertige (on vous laisse faire le calcul), mais pour comprendre à quelles occupations est dévolu ce temps passé sur le smartphone, il faut s'intéresser aux applications les plus téléchargées et utilisées.

Nombre d'heures passé sur le smartphone par usager et par pays [6] (gris : absence de données) (DataReportal)

Quoi de neuf en 2025 dans la répartition de ce temps passé ?

Parmi les types d'applications les plus téléchargées en 2025, les réseaux sociaux restent à la première place, suivis par les applis d'intelligence artificielle (IA) générative et les applis dites « utilitaires ». Les applis les plus téléchargées au sein de ces trois catégories sont respectivement TikTok, ChatGPT et Tiktok Wallpaper. Cette dernière est une application qui permet de faire défiler des vidéos TikTok sur l'écran de veille du smartphone.

Les types d'applis ayant enregistré les plus fortes croissances sont les applis d'IA et les applis de ShortDrama. Sur Wikipédia, on apprend que le shortdrama est un format originaire de Chine (appelé Duanju là-bas) « de fiction sérielle courte conçu pour un visionnage vertical sur smartphone (…). Ce genre se caractérise par des épisodes très courts, souvent d'une à trois minutes et une narration rythmée destinée à capter rapidement l'attention du spectateur. » D'autres applications permettant d'éditer des photos et vidéos avec de l'IA sont également massivement téléchargées, en lien avec l'utilisation des réseaux sociaux et notamment la consommation de vidéos courtes : CapCut, Hypic, Picsart Ai, filmora, Remini, mAst, Meitu. Le nombre de vidéos générées par IA et présentes sur TikTok a été estimé à 1,3 milliards par un porte-parole de TikTok [7]. Avec un rythme de 16 000 vidéos publiée par minute (chiffres de décembre 2024 [8]), les vidéos générées par IA représenteraient 15 % des vidéos publiées en une année sur TikTok.

Sont aussi notables les hausses importantes des téléchargements d'applis relevant de la catégorie « loi et gouvernement » (+17% à l'échelle mondiale), qui sont des applis conçues par les États afin d'identifier les citoyens, que ce soit en ligne ou dans la rue. Si on regarde dans le détail, on découvre que presque chaque pays recensé possède son appli en la matière : France Identité, myGov (Australie), Mi Argentina, DigiLocker (Inde), CielID (Italie), NAFATH (Arabie Saoudite), UAE Pass (Emirats Arabes Unis), VneID (Vietnam), etc. Dans de plus en plus de pays, ces applis deviennent obligatoires pour effectuer certaines démarches (création d'entreprise, signature d'un contrat de travail, mariage), ce qui explique la hausse de leur téléchargement. Dans les pays où ce n'est pas obligatoire (comme la France), les démarches en question sont rendues beaucoup plus difficiles (quand ce n'est pas impossible [9]) sans les applis. Mais bon on s'éloigne de notre sujet.

A quoi ce temps est-il consacré ?

Les réseaux sociaux sont les plus applications les plus utilisées en temps total : ils représentent 45 % du temps total passé sur le smartphone dans le monde (en moyenne plus d'1h30 par utilisateur et par jour). Viennent ensuite les applis de messagerie (17 %) et les navigateurs. Il faut noter qu'à une catégorie d'application peut correspondre de multiples usages : par exemple on peut aussi regarder des shortdramas et échanger des messages sur TikTok, comme on peut réaliser un paiement ou regarder des vidéos avec WhatsApp. Par rapport à l'année précédente, le temps passé sur les réseaux sociaux a augmenté de 5 %, tandis que celui passé sur les IA génératives a été multiplié par plus de 4 (monde). La dynamique est sensiblement la même en France.

La consommation de vidéos courtes sur les réseaux sociaux (shorts, reels) est loin de se faire uniquement sur TikTok. Les entreprises possédées par l'apprenti fascisto-mascu Zuckerberg (Instagram et Facebook) ont bien flairé l'intérêt des vidéos courtes pour capter plus d'audience, comme le montre l'essor du temps passé à en visionner sur ces plateformes (image 3).

(Sensortower) : Proportion de temps passé à regarder des vidéos courtes pour plusieurs plateformes (évolution 2024-2025)

La différence entre TikTok et Instagram/Facebook tient vraisemblablement aux performances de l'algorithme du premier, plus efficace que les deux autres pour conserver ses usagers une fois qu'ils ont ouvert la plateforme : une session moyenne sur TikTok dure en moyenne 9min 42s, contre respectivement 7min 17s et 5min 52s pour les 2 autres réseaux (image 4).

(DataReportal) : temps moyen d'une session pour différents réseaux sociaux en 2025 dans le monde. Données valant seulement pour Android (environ 7 smartphones sur 10).

En moyenne, un usager de TikTok passe 1h37 par jour sur l'application (monde), ce qui correspond à la durée la plus élevée parmi toutes les autres applis de réseaux sociaux (image 5). YouTube concentre la majorité du temps passé sur les réseaux sociaux (appelés « médias sociaux' dans l'infographie), mais en moyenne ses usagers y passent moins de temps que TikTok.

(DataReportal) : temps moyen passé sur les réseaux sociaux en 2025 dans le monde. Données valant seulement pour Android (environ 7 smartphones sur 10).

Bien-sûr, tous ces chiffres ne nous éclairent pas sur le contenu des heures passées à consulter ces applis (qualité et intensité des échanges par exemple). On peut en revanche avoir une idée du type de contenu le plus consommé par les usagers, en s'intéressant, par exemple pour TikTok, aux comptes les plus suivis (image 6). On peut remarquer que les comptes les plus populaires révèlent un contenu majoritairement orienté vers le divertissement et le loisir. Mais tous les réseaux sociaux ne sont pas utilisés aux mêmes fins, et ne remplissent donc pas tous des fonctions identiques. C'est ce qu'indiquent par exemple des sondages cherchant à quantifier les raisons pour lesquelles les gens utilisent les réseaux sociaux : la raison principale est de rester en contact avec amis et la famille [10], tout un tas d'autres raisons arrivant juste après (« remplir son temps libre », « chercher de nouveaux contenus », etc).

(DataReportal) : comptes TikTok les plus suivis dans le monde en 2025.

Les plateformes de vidéo à la demande étant le deuxième type d'appli sur lequel le plus de temps est passé, regardons quels sont les séries et films qui y sont les plus visionnés (image 6). Difficile de proposer une interprétation à ce classement, où se bousculent des survivants d'un futur post-apocalyptique, des agents secrets, des génies, des tueurs en série ou des participants d'un jeu de survie, la mort n'étant à chaque fois jamais loin.

(DataReportal) : séries en langue anglaise les plus regardées (tous temps).

Influence de l'âge dans l'utilisation du smartphone et des réseaux sociaux

Mais qui se cache derrière toutes ces moyennes ? Ce n'est pas un scoop, les plus jeunes passent plus du temps sur leur smartphone que les plus âgés : 4h30 par jour pour les 16-24 ans contre 1h24 pour les plus de 65 ans. Mais la catégorie d'âge correspondant à celle des adultes dans la fleur de l'âge, parfois parents (35-44 et 45-54 ans) n'est pas en reste : elle passe plus de 3h par jour sur le smartphone (image 8). Ce déséquilibre s'amoindrit lorsqu'on considère le temps passé à utiliser internet sur tous types d'écrans : en moyenne 4h04 pour les plus de 65 ans contre 7h23 pour les 16-24 ans (Rapport 2024 DataReportal). Ces données ne décomptant que les personnes connectées à internet, on se doute que pour les adeptes de la télévision (particulièrement le cas des populations les plus âgées) non connectée à internet (TNT), la durée totale passée derrière les écrans est supérieure.

(DataReportal) : temps moyen passé à utiliser internet sur les mobiles en 2025 dans le monde.

Le top 10 des applis ayant les meilleures audiences au sein des différentes tranches d'âge est fourni par la base de données Sensortower, pour les États-Unis seulement (ce qui est bien dommage) (image 9). YouTube remporte la palme dans toutes les tranches d'âge. TikTok fait bien partie des applis préférées des plus jeunes (18-24 ans), figurant à la 9e place. Mais elle fait un meilleur score dans la catégorie des … plus de 55 ans, arrivant à la 8e place du classement.

(Sensortower) : top 10 des applications ayant les meilleures audiences par tranche d'âge aux États-Unis en 2025.

En temps total, les jeunes utilisent TikTok largement plus que les vieux, même si son usage est loin d'être négligeable. Le visionnage de vidéos courtes n'est cependant pas l'apanage des jeunes, puisque les plus âgés utilisent davantage Instagram et Facebook, où le visionnage de vidéos courtes est en plein essor. Les données DataReportal indiquent ainsi que la tranche d'âge 16-24 ans consomme entre 17h et 19h30 de vidéos courtes par semaine, quand la tranche 55-64 ans en consomme entre 9h30 et 10h20 (moyenne par personne dans le monde).

Influence du genre dans l'utilisation du smartphone et des réseaux sociaux

L'image 8 montre que les filles, dans toutes les tranches d'âge, utilisent davantage leur smartphone que les garçons. L'écart est de 28 minutes dans la tranche 16-24 ans, et d'une quinzaine de minutes dans les autres tranches d'âge. Les garçons (du moins dans les tranches d'âge les plus jeunes) compenseraient cet écart avec les jeux-vidéos [11] (surtout sur console).

Pour ce qui est des réseaux sociaux, TikTok est plus utilisé par les filles que par les garçons (image 10) dans les tranches d'âge 16-24 ans et 25-34 ans. Cet écart se réduit dans les tranches d'âge supérieures, et est inexistant chez les plus de 65 ans. Les autres écarts d'usage importants observés entre les genres, pour les réseaux sociaux, concernent Pinterest (surtout utilisé par les filles) et Reddit (surtout utilisé par les garçons).

(DataReportal) : proportion de filles et de garçons utilisant Tiktok en 2025 dans le monde.

Toutes ces données ont l'inconvénient principal d'être de simples moyennes, et donc de mettre dans le même sac des usagers ayant des pratiques très différentes. Peut-être que la majorité d'utilisateurs de TikTok y passe une faible durée, et une minorité y passe des heures, faisant exploser la moyenne. Autre exemple : utiliser Spotify (qui figure en bonne place dans tous les classements) est comptabilisé comme du temps d'écran alors qu'il s'agit à proprement parler d'un temps d'écoute n'impliquant pas nécessairement de regarder l'écran du smartphone. C'est pourquoi il serait intéressant de dépasser la seule approche quantitative, ce que ne permettent que partiellement ces données.

Mais de telles préoccupations ne doivent pas invisibiliser que l'essentiel du temps passé sur le smartphone dans le monde est consacré à l'utilisation de réseaux sociaux, et qu'une part substantielle de ce temps passé sur les réseaux sociaux consiste à regarder des vidéos courtes (ou des vidéos et podcasts sur YouTube), format relevant largement du divertissement et d'un mode de consommation compulsif plutôt que d'un choix rationnel. Le fait que les plateformes de vidéo à la demande comptabilisent un si faible temps total tient probablement au fait qu'elles sont essentiellement utilisées sur des ordinateurs et des télévisions. Cela légitimerait de se pencher aussi sur les chiffres du « temps d'écran » total, qui inclut ces supports ainsi que l'usage de l'ordinateur, dont il n'y a pas de raison qu'il ne soit pas aussi l'objet d'un attention critique.

Nous retiendrons donc, sous forme de litotes, que l'essentiel de l'usage majoritaire du smartphone ne consiste pas à « simplifier » la vie des gens, ni à donner accès à des informations auparavant séquestrées dans des bibliothèques élitistes, ni à rencontrer un « Autre » riche de ses différences, ni [insérer élément marketing en faveur du numérique].

2. Ceux qui défendent les enfants...

Le problème ? Juste les jeunes, juste les réseaux sociaux

Avec ces données en tête, on comprend sans trop de problème ce qui motiverait les tenants d'une limitation drastique du temps passé sur les réseaux sociaux. La proposition de loi litigieuse prévoit d'interdire ces derniers aux moins de 15 ans dès la rentrée scolaire 2026. Plus précisément, elle interdit de se créer des comptes sur ces réseaux sociaux, et donc d'être profilé par les algorithmes des plateformes, comme le fait remarquer judicieusement Jean-Lou Fourquet [12] (article favorable à l'interdiction, et aux arguments duquel nous souscrivons en grande partie). Certaines plateformes restent donc totalement (YouTube) ou partiellement (TikTok) accessibles, mais sans contenu suggéré en fonction du profil des utilisateurs (enfin si, sur la base des cookies de navigation quand même). Sont pêle-mêle invoquées la protection des enfants et adolescents contre le harcèlement, l'incitation au suicide, l'exposition à des contenus inappropriés. On peut s'interroger sur la sincérité de ces propositions, venant d'un camp (droite macroniste) pour le moins techno-optimiste, qui a largement œuvré depuis 10 ans à l'informatisation des services publics (Éducation Nationale, France Identité, l'Identité numérique La Poste, SNCF), investi dans l'IA et la 5G et multiplié les propos méprisants à l'égard des sceptiques (les fameux « Amish »).

Mais surtout, la restriction de la mesure aux moins de 15 ans et la focalisation sur les seuls réseaux sociaux témoignent de l'absence de toute volonté réelle de ses promoteurs de combattre l'aliénation numérique, ce qui ne doit étonner personne. D'une part, un tel seuil sous-entend que les personnes de plus de 15 ans seraient en mesure de se raisonner toutes seules, ce qui revient à nier la nature intrinsèquement addictive (tenant à leur conception) de ces applications. D'autre part, la focalisation sur les réseaux sociaux agite une indéniable panique morale, rejouant le match vieux (responsables) contre jeunes (manipulés, addicts, violents, abêtis). Or si on devait effectivement jouer le match, pas sûr que ces mêmes vieux seraient exempts de reproches :

  • Ils sont eux aussi concernés par une fréquentation incontrôlée des réseaux sociaux, et sont moins conscients d'être concernés par ce problème [13].
  • On l'a déjà évoqué mais ce sont ces mêmes vieux qui, par leurs choix politiques et leur position dans la pyramide démographique, ont permis la numérisation (en un temps record) de notre société. Les dirigeants ont mené ce processus à marche forcée, imposant des applications comme ProNote aux écoliers et profs, des mécanismes de double-authentification bancaire (par le biais de l'Union européenne ; directive DSP2) rendant quasiment impossible pour les non détenteurs d'un smartphone de réaliser un vulgaire achat en ligne, offrent des tablettes numériques aux collégiens et lycéens, etc.
  • Ces chantres du tout-numérique, en bons gestionnaires du désastre (écologique, cognitif, affectif, relationnel) souhaiteraient « réguler » certains usages du smartphone et du numérique qui échappent à leur contrôle (en coupant par exemple TikTok lors des révoltes en Kanaky), tout en continuant de déployer ceux qui complètent leurs dispositifs de contrôle des populations : porte-feuilles d'identité numérique, restriction des paiements en liquide, numérisation et désanonymisation des transports en commun, etc.
  • Ce déploiement à tout va contraste avec leurs tentatives de correction de l'usage des smartphones dans les institutions que sont l'école et le monde du travail [14]. Ces corrections à l'usage du smartphone sont apportées afin que la société puisse continuer de fonctionner à peu près comme sur des roulettes. Il faut que les jeunes continuent d'être dociles à l'école et les salariés productifs aux travail. Quant à l'épidémie de solitude et de mal-être qui touche bon nombre de personnes, qui apparemment sont de plus en plus enfermées chez elles à manger UberEats et discuter avec leur compagnon IA, il est possible que prochainement, l'État s'emploiera aussi à la corriger, afin de garantir le minimum d'interactions sociales que requiert le fonctionnement du capitalisme – à moins qu'un remplacement, au travail, des corps de chair par des corps d'aciers et de circuits imprimés permette à cette mutation d'avoir lieu sans encombre.
  • Enfin, il faut se rappeler qu'il n'y a pas que l'usage des réseaux qui est préoccupant : la consommation (par nature compulsive) de séries courtes ou longues, l'usage d'outils d'IA pour à peu près tout (y compris remplacer un psy, une relation affective voire un compagnon sexuel), l'essor continu des applis de pari en ligne, l'essor du flicage de ses proches (à commencer par ses enfants [15]) permis par les accessoires de traçage (montres connectées, AirTag, contrôle parental), ou les messageries instantanées exigeant de rendre des comptes à toute heure de la journée.

La liste pourrait encore être longue, mais on l'aura compris c'est bien de smartphone et pas seulement de réseaux sociaux donc il doit être question. Or le débat ne fait que tourner autour des applications de réseaux sociaux, laissant le smartphone et les autres écrans connectés vierges de tout reproche.

3. Et ceux qui défendent la vie privée

Contrôle d'âge = contrôle d'identité

Outre le mauvais ciblage de cette loi, elle nécessite pour pouvoir être appliquée un mécanisme de vérification de l'âge pour le moins critiquable, cible des opposants à la loi. Là aussi on ne s'attardera pas sur les intentions (réelles, cachées ou tout ce qu'on veut) des promoteurs de l'interdiction, mais bien sur les conséquences qu'aura(it) l'instauration de cette interdiction. Le respect de la limite d'âge de la personne peut se faire de deux manières différentes, nous apprend Franceinfo [16] : en estimant son âge (avec un logiciel de reconnaissance faciale), ou en vérifiant son âge (avec une preuve d'identité). Qu'il s'agisse de l'estimation ou de la vérification, les moyens requis pour espérer faire respecter cette interdiction s'apparentent à un … contrôle d'identité d'une bonne partie de la population française ! Car ce sont tous les usagers des réseaux sociaux (titulaires d'un compte) qui devront s'acquitter de ce contrôle, et pas seulement les plus jeunes. Or, qui dit inflation des contrôles d'identité en ligne dit inflation des bases de données associant nos identités à un contexte : connexion à tel réseau social, à tel compte, à telle heure, avant la publication de tel contenu, etc. Administrer un compte militant ou leaker des informations de manière (relativement) anonyme sur les réseaux sociaux (ou en tout cas sans que des services associés directement à l'état soient au courant) étaient déjà des tâches difficiles ; elles deviendront proprement impossibles avec une telle mesure.

Quid des données d'identification ?

La méthode adoptée pour la vérification de l'âge n'est pas encore arrêtée, mais les pistes les plus sérieuses s'orientent vers les « solutions » développées par la France (France Identité) ou par l'Union Européenne [17]. Ces applications respectent théoriquement des supers standards de sécurité, et notamment le principe du double aveugle ou double anonymat, qui dispose (i) que le site sur lequel on se connecte n'a pas accès aux données personnelles qu'il exige (âge, identité), et (ii) que l'entité chargée de certifier qu'on respecte bien les conditions ne sait pas sur quel site on se connecte. Formulé autrement (de la bouche d'un expert), ce standard permet « non seulement que le site ne sache pas à qui il 'parle', mais que le vérificateur d'âge ne sache pas non plus pour quel site, ni quel âge il valide » (Franceinfo). Mais faut-il faire confiance à toutes ces déclarations de bonnes intentions ? Les plus experts des experts nous disent que non, et notamment que France Identité peut techniquement avoir accès aux deux informations [18]

Le sort d'autres bases de données d'identité a montré que ce type d'informations (identité, biométrie), qui ne doivent normalement pas (interdiction inscrite dans la loi !) être partagées ni utilisées à d'autres fins que ce pour quoi elles ont été collectées … l'étaient quand même, que ce soit par l'État, des entreprises ou des hackers. Plusieurs exemples tirés de l'actualité récente permettent de s'en convaincre :

  • détournement par la police du fichier des « titres électroniques sécurisés » (photo du visage, empreintes digitales), pour identifier des suspects dans des procédures judiciaires [19]. Il s'agit de données qu'on confie innocemment à des fonctionnaires de l'État lorsqu'on fait la demande d'un titre d'identité.
  • ré-identification des données publicitaires (celles collectées par notre smartphone) censément anonymes, revente de ces données à des industriels de la surveillance à des fins de pistage des individus [20].
  • vol de données de vérification d'identi (comme des copies de cartes d'identité) de 70 000 usagers de la messagerie Discord, à une entreprise sous-traitante [21].

Outre ces quelques réjouissances transgressives, l'arrivée au sommet de l'État d'un personnel politique (RN et LR) aux pratiques encore plus droitières qu'actuellement, lors de prochaines élections présidentielles, pourrait finir de faire sauter les quelques garde-fous législatifs existants, déjà bien peu efficaces.

Pour ce qui est des bases de données biométriques (photo du visage associée à une identité) constituées avec l'usage de la reconnaissance faciale, il faut savoir qu'elles servent déjà à entraîner les logiciels d'entreprises qui rêvent que cette technologie soit aussi autorisée dans l'espace public [22]. Plus on se fait scanner la gueule, plus leur technologie de reconnaissance faciale devient efficace. Si leur « projet » n'était pas encore assez clair, voici ce que propose un gus de l'entreprise Thales, à propos de la reconnaissance faciale : « On pourrait imaginer que la vérification d'identité s'étende à d'autres lieux comme les gares ferroviaires, routières ou maritimes, où il existe aussi un enjeu de sécurité publique » (Le Monde).

Malheureusement, faire un lien entre l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et l'adoption de la reconnaissance faciale dans l'espace public ne relève donc pas d'une théorie du complot.

Quelle efficacité réelle de la mesure pour les moins de 15 ans ?

Dans les faits, les deux dispositifs dont il est question sont de nos jours assez faciles à déjouer. Pour la vérification, on peut prendre une autre carte d'identité ou modifier la sienne avec un logiciel d'IA. Pour l'estimation, on peut utiliser la tronche (photo quelconque ou complice) d'une personne plus âgée, voire celle d'un avatar de jeux vidéos, pour tromper le logiciel de reconnaissance faciale. Les jeunes Australiens et Australiennes ont ainsi fait preuve d'une créativité certaine en la matière, concernés qu'ils sont par une mesure semblable depuis le 1er janvier 2026 [23]. Mais après tout, certains défendent à raison que ce n'est pas parce qu'une loi risque d'être contournée (comme le sont beaucoup de lois) qu'elle sera forcément mauvaise, sa fonction étant plutôt de « vise[r] la réduction des dommages et la transformation des normes collectives » [24]. Enfin, notons l'étonnante stupidité qu'il y a à croire qu'un logiciel de reconnaissance faciale saura faire la différence entre une personne de 14 ans et 11 mois et ... la même personne un mois plus tard. Il est donc d'autant plus probable que la solution retenue sera la vérification d'identité, avec les risques décrits plus hauts.

Si cette mesure sera sûrement inefficace quant à l'objectif affiché (empêcher les moins de 15 d'avoir accès aux réseaux sociaux), elle aura d'autres effets bien réels. Rajoutons que cette inefficacité est souhaitable si on souhaite que persiste la possibilité (fragile) de naviguer anonymement sur internet.

Les illusions du progressisme : éduquer au numérique et réformer les GAFAM

Cette position qui pointe les risques pour la vie privée et l'absence d'efficacité est (on peut s'en réjouir) défendue par des organisations historiques du secteur comme la Quadrature du Net, et également par le parti la France Insoumise.

Ce dernier parti (qui reconnaît les problèmes causés par les réseaux sociaux) s'appuie en outre sur un autre argument : « s'il y a des problèmes, il faut demander aux plateformes de mettre en place les mesures de modération, les mesures de lutte contre le harcèlement et pas faire reposer cette responsabilité sur les jeunes ou les parents. » (Manuel Bompart). D'autres tenants de cette position (des psychiatres comme Serge Tisseron, des journalistes comme Hubert Guillaud, et des scientifiques comme Olivier Ertzscheid, Anne Cordier, Grégoire Borst – ce dernier étant largement discrédité par des soupçons de conflits d'intérêt [25]) ajoutent qu'il faut forcer ces entreprises à changer les algorithmes pour qu'ils ne nuisent plus aux enfants, qu'il faut « éduquer » ces derniers à « l'usage du numérique » plutôt que l'interdire, ou bien donner un statut d'éditeur de contenus (et non plus d'hébergeur) aux plateformes, afin qu'elles puissent être poursuivies en justice lors de la publication de certains contenus. De tels arguments semblent pour le moins naïfs : notamment, croire que des entreprises ayant bâti leur modèle économique sur la captation de l'attention et la collecte massive de données (le fameux « quand c'est gratuit c'est toi le produit ») vont se plier à ces exigences, est à peu de choses près comme exiger de Total qu'elle arrête d'exploiter le pétrole et se mette à installer des panneaux solaires bios (stratégie dont les militants de l'écologie politique ont constaté les limites).

Qu'est-ce qui motive des prises de position si inconséquentes ? Pour les psychiatres, scientifiques et journalistes se positionnant sur le sujet, on pourrait attribuer cette position réformiste à un manque de sens politique, mais aussi à un réflexe servile de toujours s'en remettre à l'autorité, plutôt que d'imaginer de participer à un mouvement (déjà amorcé) de critique, en paroles et en actes, des réseaux sociaux et de leurs smartphones. Mais chez LFI, il est probable que personne ne place sérieusement d'espoir dans la bonne volonté des GAFAM ni le volontarisme de l'UE. On pourrait plutôt voir, là aussi, de l'électoralisme : ne surtout pas paraître technophobe, conserver son audience indéniable sur les réseaux sociaux auprès du jeune public de gauche, ne pas paraître « vieux con » auprès de leur électorat, etc. Pour ce dernier point c'est assez naïf car il semble que les plus jeunes sont davantage prêts que les plus vieux à réduire leur consommation d'écrans, du fait d'un recul critique plus prononcé sur les usages du numérique [26].

4. Inter-disons le smartphone

Le statu quo n'est plus tenable

Au fond l'intention réelle de LFI importe peu, ce sont les conséquences de leur positionnement qu'il faut investiguer. Il est bien possible que les deux positions (promoteurs ou opposants à cette loi) aboutissent, à peu de chose près, au même résultat : le statu quo en matière de dépendance au smartphone et aux réseaux sociaux.

Pour les tenants de l'interdiction, la prévisible absence d'efficacité la loi, son mauvais ciblage, la surveillance des populations qu'elle permettra et le rôle actif de ses promoteurs dans la numérisation de la société suffisent à comprendre en quoi ils défendent dans les faits un statu quo.

Quant à l'argumentaire de LFI (la mesure est inefficace et en plus elle met en danger la vie privée), il fait l'impasse sur des faits bien établis. Le smartphone est déjà un outil de flicage (plus ou moins sophistiqué selon les pays et les publics), comme l'ont montré les quelques exemples développé plus haut. La mise en place d'une limite d'âge et des moyens nécessaires à son respect ne constituent donc pas le début de ce flicage de masse de la population, mais simplement un pas de plus dans ce processus. Ainsi, leur engagement sans lendemain pour l'anonymat en ligne et la réforme des GAFAM cache mal que leur position aboutit au même résultat que celle des tenants de l'interdiction : le statu quo.

Mais il ne suffit pas de distribuer les bons et mauvais points, il faut trouver des prises sur cette situation aux premiers abords inextricable.

Individualisation du smartphone

Le smartphone est un objet qui a été conçu pour être personnalisé à l'extrême : déverrouillage avec sa tronche ou son empreinte digitale, personnalisation poussée de l'interface, postulat que la localisation du smartphone indique aussi celle de son propriétaire (par la police dans ses enquêtes ou les entreprises commercialisant les données de profilage), utilisation comme pièce d'identité, applications exigeant un utilisateur unique, stockage de sextos, nudes ou notes compromettantes… Une vie privée confiée à un objet pourtant à la portée de nombreuses autres paires d'yeux (contrôle parental, moyens d'enquête de la police, logiciels espions de l'État, concepteurs d'applis et GAFAM). Avec une telle configuration, une confusion troublante entre l'objet et la personne s'installe, qui rend très difficile de critiquer l'objet, car cela revient à critiquer son propriétaire. C'est sûrement pourquoi le sujet du smartphone est trop souvent renvoyé à une affaire individuelle et culpabilisante (tu n'as qu'à te fixer des limites de temps, apprends à te gérer, etc), alors qu'il a des répercussions sur la société (et les individus qui la constituent) dans son ensemble. Ou que toute critique est vite renvoyée à une « panique morale » (car le saviez-vous, il y avait aussi des gens pour s'opposer aux livres quand Gutenberg a inventé l'imprimerie).

Mais confusion n'étant pas fusion, il ne faut pas se résoudre à cet amalgame entre l'objet et son propriétaire. D'abord parce que ce lien au smartphone constitue une vulnérabilité indéniable : comme assurer toutes les tâches qu'on a confié à l'objet en cas de perte, vol, coupure d'internet ou black-out énergétique ? Ce genre d'épisode est souvent vécu de manière ambivalente par l'usager : impression de légèreté, d'être débarrassé de sa laisse, d'être libre ; et en même temps nécessité de se procurer un nouveau smartphone ou de se reconnecter, qui s'impose immédiatement. Par pragmatisme (assurer le déroulement du train train quotidien) autant que par dépendance affective (comment vivre sans lui ?).

En outre, il y a indéniablement une conscience répandue et sans cesse grandissante de tout ce que le smartphone (et les réseaux sociaux) abîme chez les individus, mais aussi dans leurs relations et le fonctionnement de la société dans son ensemble. La multiplication des initiatives sans (n'émanant pas de l'État mais des gens) en est un indice : sans smartphone (10 jours sans écran [27], The Offline Club [28], Semaine sans smartphone à Nancy [29]) et sans réseaux sociaux (Off February [30]). En parallèle, paraissent des livres, fleurissent des applications, pullulent des astuces [31] qui relèvent parfois plus de l'aménagement de son propre asservissement (image 11) que de l'émancipation. Et puis bien-sûr, tout un tas de sales petits business [32] sans lesquels le capitalisme ne serait pas ce qu'il est. Vivre sans smartphone reste pour l'instant surtout le fait de quelques groupes sociaux : les plus âgés, les plus déterminés, les plus techno-critiques, les plus paranoïaques et les plus bourgeois (qui ont un secrétaire pour répondre à leur place et prennent le taxi). Pour ces derniers, ils commencent même à se monter en collectif entre parents pour interdire le smartphone à leurs enfants [33]. Ne leur laissons pas le privilège de la bonne intuition, et faisons en sorte que de telles initiatives ne soient pas un énième privilège de riche.

Planning proposé par The Offline Club pour « rompre » avec son smartphone.

Socialisation du smartphone

L'objet smartphone est omniprésent dans nos vies, et pourtant incroyablement absent de nos sujets de conversation. Il faut que ce soient les usagers qui s'en saisissent, depuis le bas. Perspective autrement plus réjouissante que celle (vouée à l'échec), de confier notre avenir aux États, commission européenne, GAFAM ou autres experts. L'étymologie du verbe interdire (« dire entre ») invite, dans ce sens, à faire du smartphone (et pas seulement des réseaux sociaux) un objet de préoccupation entre amis, en famille, entre collègues, entre badauds et entre camarades. Pour sortir de son emprise, il faut donc l'appréhender collectivement, en quelques sortes le dés-individualiser. Cette appréhension collective du smartphone peut concerner différents aspects, par exemple :

  • discussions en petits groupes sur nos rapports au smartphone, les émotions que nous procure son usage, les applications auxquelles on se sent le plus dépendant, la place qu'il occupe dans nos vies matérielles, affectives, cognitives, politiques.
  • organisation d'événements publics et gratuits sans smartphone (balades dans la nature, sport, conférence/débat, ateliers de lecture, apéro/soirée).
  • collectivisation d'un smartphone à l'échelle d'une habitation, d'un groupe d'amis, d'un collectif politique. Concrètement, le smartphone n'appartient plus à un individu mais reste disponible à tout moment pour remplir des fonctions que lui seul peut remplir (appel à l'étranger via une appli de messagerie instantanée, réception d'un code de double-authentification pour une démarche administrative, administration d'un compte de réseau social ou participation à une discussion Signal – pour les collectifs).
  • il n'est pas exclu que ces petits moments collectifs et le temps retrouvés débouchent sur des velléités de déstabilisation du statu quo, ce qui ne serait pas un luxe.

Mis sur le devant de la scène, disséqué et surtout collectivisé (ou utilisé pour une durée et une fonction déterminée), l'objet est pris à contre-pied (il n'a pas été conçu pour être utilisé à plusieurs), et perd une bonne partie de son potentiel addictif. Dans cette perspective, nous proposerons sous peu d'autres articles pour approfondir les réflexions esquissées ci-dessus :

  • Investigation des effets potentiellement néfastes du smartphone et de ses réseaux sociaux sur de nombreux aspects de nos vies, incluant le fonctionnement des groupes militants extra-parlementaires.
  • Nature des dépendance qui nous lient au smartphone.
  • Guide Comment vivre sans smartphone, soit un recueil de conseils et de méthodes pour se passer de smartphone au quotidien.

Brice Costa (brice.costa at proton.me)


[2] Il faut noter l'existence d'un écosystème d'applications tout à fait spécifique à la Chine, qui possède des applications « maisons » remplaçant celles habituellement utilisés dans tous les autres pays. Par exemple, l'application WeChat permet d'envoyer des messages à ses amis comme à son notaire, de payer ses factures, de payer dans les magasins, de prouver son identité, d'administrer son propre profil ou celui de son entreprise à la manière d'un réseau social. Autre fait notable : TikTok s'appelle DouYin en Chine.

[10] Ce motif a cependant chuté de plus d'un quart depuis 2014, ce qui montre que les réseaux sociaux ont de moins en moins une fonction sociale – entretenir des liens avec ses proches (https://hubtr.bonjour.cafeia.org/mirror201/2426/7474?k=013482d57e3abf738dd339e7904c73ef)

[26] Par exemple, dans le Baromètre numérique 2026 du CREDOC (https://www.credoc.fr/publications/barometre-du-numerique-2026-rapport), on lit que « Les plus prompts à considérer le numérique comme facilitateur sont les cadres (75 %) et les diplômés du supérieur (73 %) tandis que les profils plus critiques sont davantage des bas revenus (16 %), des ouvriers (17 %) mais aussi une partie de la jeunesse (27 % des 18-24 ans) ».

[31] Il suffit de taper « astuce pour diminuer temps smartphone » dans un moteur de recherche. Ironiquement, même les entreprises vendant des smartphones proposent leurs « astuces ».

[32] On peut citer avec délice et écœurement The Offline Club, qui organise des moments sans smartphone dans différentes capitales occidentales. Pour ouvrir un « chapitre » dans sa ville, il faut payer un abonnement mensuel et verser un pourcentage des bénéfices engrangés lors de chaque événement aux fondateurs. Car oui, pour accéder à un brunch déconnecté de 2h, il faut payer : comptez une dizaine d'euros (sans les consommations). Pour un séjour « Offline » de 6 jours à Saint-Jean-de-Duras, comptez entre 795 et 1095 euros. Que de tels rapaces aient autant de succès en dit long sur le besoin de déconnexion de leurs victimes.

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