12.01.2026 à 16:07
Forêt rouge, ZAD imaginaire
Texte intégral (2835 mots)
Cette semaine sort au cinéma, Forêt rouge, un film de la réalisatrice Laurie Lasalle sur la ZAD de Notre-Dames-des-Landes. Après BoumBoum consacré au soulèvement des Gilets jaunes, Laurie continue de donner une forme cinématographique aux plus grands moments d'insurrection contemporains. Par son travail de documentaire extatique, elle participe à armer l'imaginaire de notre camp.
À la base, il y a simplement ça : une forêt. Quelques hectares de terres humides arrachés à l'État par une lutte acharnée contre la construction d'un aéroport. Il y a une expérience fondatrice, être dans cette forêt, de nuit, sans lumière, se mouvoir dans un territoire habité.
Le film retrace d'abord cette découverte : une forêt, des habitant.e.s, des gestes. Des fils rouges sont tendus entre les arbres et invitent le spectateur à entrer dans cette forêt, habitée de façon inconnue, inconcevable.
Un lieu redevenu magique car libéré des médiations technologiques, capitalistes, étatiques. Un lieu réel où l'on pratique le débardage animal et un lieu fantasmé, celui des cabanes de l'enfance. Le film sublime la réalité – un travelling fait des chevaux laborieux vus à travers les feuilles un poème – et le documentaire donne de la profondeur au fantasme.
Soudain dans la nuit une chouette s'envole. L'acuité des yeux habituées à l'obscurité permet de la voir. Le film passe l'action au ralenti pour nous en faire profiter. Habiter un territoire, faire un film, c'est être fidèle à l'évènement. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes c'est d'abord ça : redécouvrir la densité du monde. Être attentif à ce qui nous entoure, à ce qu'on regarde. Le cinéma aussi.
Forêt rouge est une invitation à vivre, dans la temporalité concentrée d'un film, l'expérience d'être « sur zone », en immersion dans un territoire libéré de l'État et du Capital pendant 10 précieuses années. De cette première expérience fondatrice et de la volonté de la partager vient la grande douceur du film.
La forêt que l'on découvre est est un écosystème. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes c'est aussi ça : La nature qui se défend. Les humains vivent avec les animaux, les arbres et les autres humains. Le film souligne le geste de se lier et de relier. On voit les mains, les charpentes, les ficelles et les rituels. La cohabitation n'est rendue possible que grâce au communisme, c'est une forêt rouge.
A la ZAD, le communisme existe grâce à la composition, un concept clef qui lui donne sa puissance politique. Au cinéma on appelle ça le montage. Forêt rouge est une composition de paroles, de chants, de jets, d'idées, de joies, de pleurs, de visions.
La forêt est un lieu autonome, les zadistes prennent soin des arbres, les abattent à la tronçonneuse et s'en servent pour faire des cabanes. Le film est aussi autonome, il se nourrit de ce qu'il y a sur le territoire. Mais l'autonomie de la ZAD n'est pas une autarcie. Il y a des négociations avec l'ONF, il y a des gens de partout qui viennent construire, penser, défendre et transformer le lieu par leur présence.
Le film est lui-même une présence qui transforme son objet et est transformé en retour par lui. Le cinéma est souvent une création collective, la charpente de forêt rouge est le travail de nombreux camérades, comme ils sont nommés au générique. Le film comme la ZAD est une autonomie tissée de relations avec le dehors.
Le communisme de la forêt n'est pas bavard, il n'est pas un discours. Il est sensations, actes, regards. C'est une zone de désirs à défendre, les corps se mêlent dans la danse ou la bataille. Les corps se dépensent et agissent. La caméra capte les moments de vie et témoigne de relations entre les le film et son sujet, entre les humains et entre les choses. Le communisme de la forêt n'est pas n'importe quel communisme, non pas le scientiste ou le productiviste. Un communisme paysan, mystique, autogestionnaire.
Forêt rouge convoque pour son récit des puissances archaïques, sorcières, occultes. Un monde fait d'obscurité, de fulgurances et d'effervescences. Il convoque des puissances guerrières, artisanales, tribales. La ZAD est une ethnogenèse permanente et le film crée un monde à partir d'elle. Mais la grâce - d'une bâche illuminée soulevée par le vent - est indissociable, comme chez Simone Weil, du feu de la révolte qui crépite.
Le film est un peu en boucle peut-être. Il enchaîne les chutes, ne veut pas se finir. C'est qu'il emprunte le rythme de la reconstruction et de la métamorphose. Une temporalité narrative en forme de cycles de vie et de lutte qui redémarrent sans cesse.
Car la forêt est rouge de menaces. Le calme des bois est troublé par le vrombissement d'un hélicoptère de la gendarmerie. Il rappelle la présence continue du conflit. Malgré l'abandon du projet d'aéroport, l'État déclare la guerre à la forêt rouge, au territoire sauvage qui échappe. La forêt est rouge du sang qui a coulé et des feux de barricades. La forêt est le refuge et le champ de bataille. Le film ne serait pas réussit sans la place accordée aux expulsions militarisées de 2018. La ZAD des des paysan.ne.s et des enfants n'est rien sans la ZAD des guerrières.
Les cabanes sont détruites au tractopelle et il faut se battre pour les défendre. Comme les zadistes, les spectateurs sont entraînés dans une guerre qu'ils n'ont pas voulu. La caméra est du côté des défenseurs, elle filme en zadiste, cachée derrière des souches, alerte à ce qui survole, attentif aux autres, à ne pas filmer les visages de ceux qui agissent. Casques de moto et accolades de branches. Cinéma barricade et cinéma guérilla.
Les fils qui lient, qui invitaient le spectateur à suivre un chemin à travers la forêt, deviennent filets de défense tirés entre les arbres pour ralentir l'avancé des gendarmes, puis deviennent une toile qui relie à nouveau après les blessures et les destructions, les fils du soin et de la réparations.
La ZAD de Notre-Dame-des-Landes à été une insurrection mené jusqu'aux bords de la révolution, une expérience indicible. Qu'est ce que la révolution se demande-t-on ? C'est l'expérience d'une vie autre, si intense, si dense, qu'on ne veut plus revenir en arrière. Il est souvent difficile d'en témoigner. Forêt rouge, via le cinéma, fait vivre quelque chose de ce basculement. Il ne décrit pas la ZAD, ne la raconte pas et surtout ne l'explique pas. Il s'agit pour le spectateur d'habiter le film comme on habite un territoire.
Face à des années de rushs, un choix de montage centre le récit sur la forêt, qui n'est qu'une partie de la ZAD de Notre-Dames-des-Landes. En réalité, Forêt rouge n'est pas un film sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, mais sur une ZAD imaginaire. Il se construit avec des visages et des paroles d'habitant.e.s, des archives d'une vie collective et féroce mais il transcende le réel par les couleurs, le son, le montage.
Le film n'est pas exhaustif mais il n'est pas non plus parcellaire car la forêt devient un symbole. Au cinéma, le faux est un moment du vrai. La forêt rouge n'est pas la ZAD, mais elle est une expression fidèle de l'esprit et de la puissance zadiste.
Forêt rouge a été tourné au crépuscule de la ZAD imaginaire. Après la victoire de l'abandon de l'aéroport, pendant la bataille de 2018 et des conflits internes. Il va au-delà de l'histoire immédiate de Notre-Dame-des-Landes pour ancrer la ZAD dans l'Histoire. Il crée une ZAD mythique. Le mythe d'une terre qui résiste et qui arrache son autonomie par le communisme et la résistance.
Mythification qui n'est pas mystification. Si la création d'un mythe est une réponse aux mensonges des médias et des mythologies de l'ennemi (la zone de non droit) il ne répond pas aux mensonges par un autre mensonge. Forêt rouge est un mythe ouvert fait de récits multiples, troués et d'images ambivalentes. Ce n'est pas un film militant.
Par conséquent, il ne donne raison à aucun camp. Il n'est pas le récit d'une victoire sans tâches, d'une Notre-Dame-des-Landes éternelle, il n'est pas un discours servant la propagande du fond de dotation et des soulèvements de la terre. Il n'est pas non plus une complainte de puristes déçus pour qui toute composition est une compromission et la zad un support de frustrations et de ressentiments.
Le film ne cède à aucun mensonge et en cela est courageux. Il arrache la zad aux zadistes et à leurs revendications légitimes ou paranoïaques pour rendre sa beauté et sa grandeur au mouvement révolutionnaire.
Le cinéma, comme agencement d'images et de sons, de sensations, et en particulier le documentaire de création et le cinéma direct permettent cette dextérité. Ils permettent de construire le mythe d'une zad victorieuse et défaite, réelle et fantasmée, métaphysique et concrète, imaginaire.
Forêt rouge se hisse à la hauteur de l'expérience zadiste et en faisant œuvre, lui donne une forme. Un tel film est une barricade, une tour de vigie dressée dans le ciel des sombres temps. Comme le phare de la Rolandière, on peut qu'espérer qu'il reste dans le temps, illumine l'horizon de sa flamme et nous rappelle notre force.
Prochaines séances :
- 14 janvier au 3 Luxembourg avec l'équipe du film Philippe Monthaye=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] musicien & Paul Pirritano=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] co-monteur et Karine Dusfour de Nousrealdocumentaire
- 15 janvier au Méliès Montreuil avec Alessandro Pignocchi=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R]
- 17 janvier 17h au Luminor Hôtel de Ville=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] avec Collectif 50/50=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] Yasmina Jaafri=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] et Diane Lestage=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] de Sorociné et Frenchmania
- 14 Janvier à Rennes à L'Arvor avec les Soulèvements de la Terre=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-UK-R]
- 17 Janvier à Pau au Méliès avec les Amis du Le Monde diplomatique=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R]
12.01.2026 à 15:51
Trump après Maduro
(de l'hégémonie à la domination)
Un lundisoir avec l'économiste Benjamin Bürbaumer
Texte intégral (5008 mots)
Lorsqu'un événement historique advient, nous avons le curieux réflexe d'en cherche la cause ou la motivation plus ou moins avouée ou dissimulée. On fera ici l'hypothèse inverse : pour que Donald Trump et son gouvernement décident d'aller kidnapper le président d'un État voisin, ce ne peut être seulement pour lui faire les poches en s'appropriant son pétrole. Au reste, la question politique qui nous intéresse est moins de révéler on ne sait quelle vérité cachée mais d'essayer d'analyser ce qu'un tel événement va ouvrir ou fermer, désinhiber ou entraver. Pour aborder le pendant économique de cet enlèvement de Maduro, nous avons donc invité Benjamin Bürbaumer. Économiste spécialiste de la mondialisation et de l'économie politique internationale, nous l'avions reçu l'année dernière autour de son excellent livre Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation(La Découverte), voir l'interview par ici. Il s'agit de comprendre ce que tout cela dit de l'état de la puissance états-unienne et de ce que cela re-configure ou non dans la dynamique capitaliste mondiale.
À voir lundi 12 janvier à partir de 20h :
Version podcast
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Voir les lundisoir précédents :
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
« C'est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l'antipsychiatrie radicale
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
Un film, l'exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel
Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
Mayotte ou l'impossibilité d'une île - Rémi Cramayol
Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
Des kibboutz en Bavière avec Tsedek
Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)
50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022
Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse
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Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes
Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes
Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions
Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde
Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe
Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?
Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage
Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant
Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l'État russe
Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques
Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass
Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]
Jacques Deschamps : Éloge de l'émeute
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Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon
Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo
Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille
Une histoire du sabotage avec Victor Cachard
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Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski
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Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs
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Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth
Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel
Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota
Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]
Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet
La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur
Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier
La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost
Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari
Puissance du féminisme, histoires et transmissions
Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français
Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
12.01.2026 à 14:55
Renée Nicole Good ou le crime de regard : anatomie d'un thanato-eugénisme d'État
(Nécro-souveraineté • Cruauté gouvernementale • Production de l'impunité)
Sylvain George
Texte intégral (5008 mots)
Le 7 janvier 2026, à Minneapolis, une observatrice civile est exécutée par la police des frontières. Cette mort n'est pas un accident. C'est le symptôme d'un seuil historique. Après Nahel Merzouk, Aly Alexandre George et Bilal, le réalisateur Sylvain George traverse l'atlantique pour éclairer cette énième scène de brutalité policière.
Ouverture - Un seuil historique
Le 7 janvier 2026 [1], à Minneapolis, Renée Nicole Good, trente-sept ans, citoyenne américaine, poétesse, est abattue par un agent de la police fédérale de l'immigration (ICE) alors qu'elle se trouve dans son véhicule, à proximité immédiate d'une opération migratoire de grande ampleur.
Présente sur les lieux en tant qu'observatrice civile des raids menés dans la ville depuis le 4 janvier, elle tente de quitter la scène lorsque plusieurs agents encerclent sa voiture. Les images disponibles montrent qu'elle ne représente aucune menace immédiate. Malgré cela, un agent ouvre le feu à bout portant, visant la tête. Le véhicule poursuit sa course sur quelques mètres avant de s'immobiliser.
Renée Nicole Good est grièvement blessée. Un médecin présent sur les lieux s'identifie et demande à intervenir. L'accès lui est refusé. Une ambulance est maintenue à distance. Pendant de longues minutes, toute assistance est empêchée. La victime agonise sous contrôle policier. Elle meurt sur place. Il s'agit de la première mort directement causée par le tir d'un agent de l'ICE depuis la création de cette agence.
Renée Nicole Good n'était pas une figure publique, ni une militante professionnelle, ni une activiste organisée. Originaire de Colorado Springs, elle avait étudié l'écriture créative à l'université Old Dominion, en Virginie. Plusieurs de ses poèmes avaient été publiés dans des revues littéraires indépendantes, et elle avait reçu en 2020 le University & College Poetry Prize de l'Académie américaine des poètes. [2] Veuve depuis 2023, mère de trois enfants dont le dernier âgé de six ans, elle animait avec son mari disparu un podcast culturel. Rien, dans ce parcours, ne la destinait à devenir un nom propre de la violence d'État. C'est précisément ce qui rend sa mort politiquement décisive.
Dans les heures qui suivent, les autorités fédérales qualifient les faits de légitime défense et évoquent un acte de terrorisme intérieur. La victime est accusée d'avoir tenté de renverser un agent. Les vidéos disponibles contredisent cette version. Les autorités locales demandent des explications. L'enquête leur est retirée. Le récit officiel est verrouillé avant même toute instruction indépendante. Rien, dans cette séquence, ne relève de l'improvisation ou de l'emballement. Tout indique au contraire un enchaînement déjà éprouvé, où l'usage de la force, la confiscation de la scène, l'inversion accusatoire et le refus de soin composent une grammaire stabilisée.
C'est pourquoi cette mort ne peut être lue ni comme une bavure de plus, ni même comme un cas exemplaire de violences policières. Ce qu'elle met au jour est une transformation de la rationalité politique. Non seulement contenir, disperser, neutraliser ; mais dissuader, sélectionner, produire des existences structurellement exposées, et rendre d'autres existences progressivement indifférentes à la disparition des premières. La singularité de Renée Nicole Good tient ici à ceci : elle n'est pas tuée pour un acte de violence, ni même pour une désobéissance effective, mais parce qu'elle occupe une position devenue intolérable dans l'économie contemporaine du pouvoir, celle du regard civil posé sur l'action policière, celle d'une présence attentive auprès de personnes ciblées, celle d'un témoignage susceptible de faire trace.
Il faut donc tenir ensemble ce que l'analyse publique tend à dissocier : la scène locale de Minneapolis, le régime discursif qui la recouvre, la décision institutionnelle de retirer l'enquête, la requalification immédiate de la victime en ennemie, la suspension du soin, et, en arrière-plan, une désinhibition plus large du pouvoir, rendue possible par des années de transgressions non sanctionnées. Cette mort vient après. Après l'effondrement du droit comme limite effective, après l'accoutumance à la violence justifiée, après la banalisation des récits de nécessité, après la conversion de l'exception en méthode. Elle doit être lue comme un seuil, non un effondrement soudain, mais l'instant où une continuité devient lisible, où ce qui se répétait de manière dispersée se condense et se montre.
Ce texte ne cherche ni à commémorer ni à dénoncer au sens moral. Il s'efforce de penser, à partir de cette mort située et documentée, ce que devient un État lorsque regarder devient une conduite à risque, lorsque la citoyenneté cesse de protéger sans que cela soit déclaré, et lorsque la catastrophe ne prend plus la forme d'un événement, mais celle d'une continuité administrée.
I. La scène - Exécution, refus de soin, confiscation du témoignage
La scène de Minneapolis ne se donne pas comme un chaos indistinct, mais comme une composition précise dont chaque moment participe d'un ordre déjà connu. Un véhicule arrêté, des agents fédéraux disposés autour, une injonction implicite à l'immobilité, puis la tentative de repartir, lente, sans heurt, immédiatement interprétée comme une menace. Les images disponibles, filmées depuis plusieurs angles par des témoins [3], montrent une séquence sans équivoque : rien n'indique une attaque, rien ne laisse penser à une mise en danger des agents. Et pourtant, les tirs surviennent, à bout portant, visant la tête, sans sommation perceptible. Le corps est atteint, le véhicule poursuit sa course de quelques mètres, puis s'immobilise. La violence ne surgit pas dans l'urgence. Elle s'abat comme une décision.
De plus, les images issues des caméras-piétons portées par les agents fédéraux apportent un élément irréversible. Dans l'un des enregistrements, identifié comme provenant de l'agent Jonathan Ross, auteur du tir, on voit et l'on entend Renée Nicole Good s'adresser à lui d'une voix calme, posée, sans trace d'agitation ni d'hostilité. Elle dit distinctement : « That's fine, dude. I'm not mad at you. » [4] Aucun geste brusque, aucune menace verbale, aucune accélération perceptible ne précède ces mots. Quelques secondes plus tard, l'agent ouvre le feu. [5]
La séquence ne s'interrompt pas avec les tirs. Alors que le véhicule, déjà hors de contrôle, s'éloigne et vient heurter un talus, alors que Renée Nicole Good a été mortellement touchée, l'enregistrement sonore capte encore une parole, une insulte proférée par l'agent : « Fuckin' bitch. » [6] Cette phrase, prononcée après l'acte, sans nécessité opérationnelle, sans contexte de danger immédiat, ne relève ni de la panique ni de la confusion. Elle agit comme un reste, un lapsus brutal de souveraineté, où la violence ne cherche même plus à se justifier.
Ce moment est décisif. Il ne documente pas seulement une absence de menace. Il donne accès, dans sa nudité même, à la structure affective et politique de l'acte. La mise à mort n'est pas suivie d'un silence, d'un retrait, d'un appel à secours. Elle est accompagnée d'un mépris énoncé, qui scelle la transformation du corps abattu en déchet verbal. La scène n'est plus seulement celle d'un tir. Elle est celle d'une dégradation finale, où la parole parachève ce que l'arme a commencé.
Ce premier moment est immédiatement suivi d'un second, tout aussi déterminant, celui de l'après-coup. Renée Nicole Good est grièvement blessée. Un homme s'identifie comme médecin et demande à intervenir. La réponse est nette, sans hésitation, sans justification : il n'y aura pas de soin. L'ambulance arrivée sur les lieux est tenue à distance. La scène est encerclée, soustraite aux gestes, à toute possibilité de secours. La mort ne résulte donc pas seulement du tir, elle se prolonge dans un refus actif de sauver, dans une suspension délibérée de l'assistance, qui transforme l'atteinte initiale en condamnation irréversible. Ce moment n'est pas un détail circonstanciel. Il constitue le cœur de la souveraineté exercée, une souveraineté qui ne se contente pas de décider qui peut être frappé, mais qui décide qui mérite encore d'être maintenu en vie.
La scène ne prend son sens plein qu'à condition de la lire comme une scène regardée, et comme une scène que l'on veut rendre illisible. Renée Nicole Good n'est pas interpellée dans le cadre d'une enquête. Elle n'est pas recherchée. Elle n'est pas ciblée comme suspecte. Elle est là, observatrice civile d'une opération de l'ICE, attentive à ce qui se fait aux marges de la légalité ordinaire. Sa présence ne relève pas d'une obstruction matérielle. Elle relève d'un geste désormais répandu dans les villes soumises aux raids migratoires : filmer, documenter, demeurer là quand d'autres sont arrêtés. C'est ce maintien sur place, ce regard non aligné, qui trouble l'économie générale de l'opacité requise par l'intervention fédérale.
Dès lors, ce qui est visé n'est pas seulement un corps, mais la possibilité même que la scène devienne image au sens fort, c'est-à-dire qu'elle circule, qu'elle se relie à d'autres, qu'elle fasse trace. Le verrouillage immédiat du récit, la qualification en terrorisme intérieur, la disqualification morale de la victime, la confiscation de l'enquête aux autorités locales relèvent d'une même logique, celle d'empêcher que la scène ne se transforme en point de cristallisation, en foyer de lisibilité collective. Le pouvoir ne se contente pas de frapper. Il travaille à neutraliser en amont ce que l'image pourrait faire lorsqu'elle cesse d'être un document et devient un opérateur de liaison, de synchronisation, de mise en commun.
Ainsi comprise, la scène de Minneapolis n'est pas seulement une scène de violence policière. Elle est une scène de souveraineté exercée contre le regard, une scène où être là, voir et ne pas se retirer devient un geste risqué, potentiellement mortel. Elle marque un seuil : celui où la présence civile, autrefois tolérée comme bruit de fond démocratique, est requalifiée en menace, et où le témoin, loin d'être protégé, devient une cible prioritaire.
Pour mesurer la portée de cette souveraineté qui s'attaque au témoin, il faut soustraire la scène à l'isolement de l'instant et la replacer dans la constellation historique qui lui donne son plein sens.
II. Constellation dialectique - Minneapolis / Floyd / Nahel : suspension du régime de sens
La scène de Minneapolis ne se referme pas sur elle-même. Elle appelle d'autres scènes, d'autres images, d'autres morts, qui ne s'ajoutent pas comme des faits comparables, mais se répondent comme les éléments disjoints d'une même constellation historique. Lire la mort de Renée Nicole Good impose de rompre avec l'isolement événementiel, avec la tentation de traiter chaque mort policière comme un cas singulier soumis à ses seules circonstances locales. Ce qui est en jeu ici n'est pas une série statistique, mais une configuration de sens, où des scènes éloignées dans le temps et l'espace deviennent soudain lisibles ensemble.
À Minneapolis même, la mort de George Floyd avait déjà produit une image insoutenable, filmée, partagée, devenue mondiale, qui avait suspendu, pour un temps, le régime ordinaire de justification. [7] Ce qui s'était imposé alors n'était pas une vérité judiciaire immédiate, ni une reconnaissance durable de la violence structurelle, mais un arrêt provisoire de l'évidence, un moment où la parole du pouvoir avait vacillé, contrainte de se justifier face à une image irréductible. En France, la mort de Nahel avait, elle aussi, donné lieu à une scène filmée, immédiatement disqualifiée par le récit officiel, mais suffisamment visible pour fissurer la version policière et rendre perceptible, au-delà du cas, une grammaire de l'inversion accusatoire déjà bien rodée. [8]
Ces scènes ne se répondent pas parce qu'elles seraient identiques. Elles se répondent parce qu'elles activent une même structure de lisibilité. Chacune met en jeu une violence exercée sous couvert de légalité, une tentative immédiate de requalification discursive, et une image qui vient troubler l'économie ordinaire du récit d'État. La constellation ne produit pas une synthèse. Elle ne conduit pas à une conclusion générale sur la police ou sur l'État. Elle opère autrement : elle suspend le régime de sens dans lequel ces morts pourraient être absorbées comme des anomalies regrettables ou des dérapages isolés.
Dans cette perspective, la constellation dialectique ne vise pas à établir une continuité causale entre Minneapolis, Paris ou d'autres lieux. Elle ne cherche pas à démontrer que les mêmes mécanismes seraient mécaniquement à l'œuvre partout. Elle rend visible un autre plan, où la violence cesse d'être un fait localisé pour apparaître comme une possibilité structurelle, toujours disponible, dès lors que certaines conditions sont réunies. Ce plan n'est pas celui de la loi écrite, mais celui de son usage différentiel, de sa suspension pratique, de sa mobilisation sélective.
Ce qui se suspend, dans la constellation, ce n'est pas seulement le récit policier ou institutionnel. C'est l'évidence même du cadre dans lequel ces récits prétendent s'inscrire. L'image, lorsqu'elle devient dialectique, ne prouve rien au sens judiciaire. Elle ne tranche pas. Elle n'innocente ni ne condamne. Elle fait autre chose : elle rend impossible la clôture rapide du sens. Elle empêche que la mort soit immédiatement reclassée comme nécessité, comme erreur regrettable ou comme menace neutralisée. Elle maintient ouverte une béance dans laquelle la violence apparaît non plus comme accident, mais comme forme.
Il n'y a donc pas échec de l'image dialectique lorsque le pouvoir continue d'agir. Il y a malentendu sur ce que l'image est capable de faire. Elle ne renverse pas l'ordre. Elle ne suspend pas l'appareil répressif. Elle suspend l'évidence qui rend cet appareil acceptable. Elle dénaturalise. Elle désajuste. Elle oblige à penser ce qui, sans elle, resterait enfoui sous la répétition des procédures et des justifications.
Mais cette suspension n'est pas sans effet sur le pouvoir lui-même. La constellation révèle un apprentissage : face à la menace politique produite par certaines images - celles qui, comme celle de George Floyd, ont suspendu un instant le régime ordinaire de justification - l'État ne se contente plus de disqualifier après coup. Il anticipe, verrouille en amont, travaille à empêcher que l'image advienne comme image dialectique, c'est-à-dire comme opérateur de liaison, de mise en commun et de crise du sens. La rapidité avec laquelle le meurtre de Renée Nicole Good a été requalifié en terrorisme intérieur, avant toute enquête indépendante, relève de cette stratégie. Le mensonge n'est plus une défense. Il devient une arme préventive.
Ainsi, quelques heures après la mort de Renée Nicole Good, le vice-président J.D. Vance a pris position de façon décisive en faveur de l'agent de l'ICE, identifié comme étant Jonathan Ross, ayant tiré sur elle, défendant non seulement son action mais contestant la description de Good comme « innocente » et attribuant son comportement à des motifs politiques qu'il cataloguait comme liés à des réseaux « d'extrême gauche ». [9] Selon Vance, le tir était justifié et l'agent a agi en légitime défense, tentative par laquelle il légitime explicitement une violence létale. Cette défense a été accompagnée d'une promesse implicite d'immunité absolue : non seulement l'agent n'a pas été suspendu, mais il est assuré d'être couvert par l'appareil exécutif dans sa totalité. Cette déclaration ne relève ni d'une défense circonstanciée ni d'un débat juridique. Elle inscrit l'impunité dans la pratique même du pouvoir : en garantissant une couverture institutionnelle totale à l'exécutant, elle soustrait d'emblée la question de la responsabilité au droit commun, érigeant l'immunité tacite en dogme public adressé à l'ensemble de l'appareil répressif.
Dans le même mouvement, la Secrétaire à la Sécurité Intérieure et cheffe du Department of Homeland Security (DHS), Kristi Noem, qualifie les faits d'acte de terrorisme intérieur, mobilisant une catégorie pénale maximale sans attendre la moindre instruction. [10] Ce choix n'est pas un excès rhétorique. Il constitue une décision stratégique : déplacer instantanément la scène hors du registre de la violence policière, suspendre toute exigence de proportionnalité, et rendre inaudible toute contestation ultérieure. La victime devient la menace. L'agent devient l'objet d'une injustice supposée. Le réel est inversé.
Ce geste est décisif. Il montre que le mensonge n'est plus une réponse tardive aux images, mais une action préventive. Il ne vise pas à corriger une version fragilisée. Il s'impose avant même que la fragilisation ne soit possible. En déclarant l'immunité et en criminalisant la morte, l'exécutif ne cherche pas à convaincre. Il cherche à dissuader, et adresse un message clair à celles et ceux qui regardent, filment ou demeurent présents : il n'y aura ni enquête impartiale, ni protection juridique, ni reconnaissance ultérieure.
Cette stratégie n'est pas improvisée : elle constitue un script récurrent. Human Rights Watch relève que le même récit d'un « véhicule utilisé comme arme » a été invoqué par le DHS dans au moins trois autres fusillades de l'ICE survenues les mois précédents à Glen Burnie et Chicago, chaque fois démenti par les images disponibles. La falsification est une méthode. [11]
La mort de Renée Nicole Good s'inscrit donc pleinement dans cette constellation. Elle réactive, sans les répéter, les images antérieures de corps immobilisés, de récits inversés, de scènes verrouillées. Elle ne s'y ajoute pas comme un cas de plus. Elle en modifie la configuration. Elle introduit un déplacement décisif : ce n'est plus seulement la personne interpellée qui meurt, mais celle qui regarde. Ce n'est plus seulement l'intervention policière qui est filmée, mais le regard lui-même qui devient intolérable. La constellation, ici, ne se contente plus de suspendre le régime de sens. Elle annonce une mutation de la cible.
C'est ce déplacement précis que la constellation permet de rendre lisible, sans encore l'analyser frontalement. Elle prépare le passage vers une autre question, plus inquiétante encore : celle du moment où le témoin cesse d'être un opérateur de visibilité pour devenir un ennemi politique.
III. Le crime de regard - La disqualification souveraine, l'ennemi intérieur
Ce que la constellation dialectique rend perceptible, sans encore l'expliciter, c'est un déplacement décisif dans la cible même de la violence d'État. Avec la mort de Renée Nicole Good, ce n'est plus seulement l'individu interpellé, contrôlé ou suspecté qui se trouve exposé à la mise à mort. C'est la position du regard qui devient elle-même intolérable. Le crime ne réside plus dans un acte, ni même dans une désobéissance effective, mais dans une présence, dans une attention, dans le fait d'être là et de voir.
Renée Nicole Good n'était ni recherchée, ni armée, ni engagée dans une confrontation. Elle n'entravait pas physiquement l'opération en cours. Sa présence relevait d'un geste désormais répandu dans les villes soumises aux raids migratoires, celui de l'observation civile, de la documentation, du maintien sur place lorsque d'autres sont arrêtés. Ce geste n'a rien d'héroïque. Il n'implique ni défi explicite ni revendication spectaculaire. Il consiste simplement à refuser de se retirer, à ne pas détourner le regard, à faire exister une trace possible.
C'est précisément cette banalité qui le rend insupportable. Le regard civil, lorsqu'il persiste, introduit une instabilité dans l'exercice de la souveraineté policière. Il rappelle que l'action ne se déploie pas dans un espace fermé, mais sous une visibilité potentielle. Il n'empêche pas matériellement l'intervention, mais il en fragilise l'opacité. En ce sens, il ne constitue pas une menace immédiate, mais une menace structurelle, car il ouvre la possibilité d'un autre récit, d'une autre mémoire, d'une autre circulation des images.
Le crime de regard ne doit donc pas être compris comme une métaphore. Il désigne une infraction nouvelle, non codifiée comme telle, mais déjà sanctionnée dans les faits. Regarder devient criminel non parce que le regard violerait une loi explicite, mais parce qu'il contrarie l'économie politique de la violence contemporaine, fondée sur la maîtrise des scènes, la confiscation des récits et la neutralisation des traces. Ce que le pouvoir ne tolère plus, ce n'est pas l'opposition déclarée, mais la présence silencieuse qui observe sans se retirer.
Dans ce cadre, la mise à mort de Renée Nicole Good apparaît comme une opération de neutralisation d'une fonction, plus encore que d'un corps. Il s'agit de faire disparaître la position du témoin ordinaire, de signifier que cette place n'est plus disponible, qu'elle expose désormais à un danger létal. Le tir ne vise pas seulement celle qui est dans la voiture. Il vise toutes celles et ceux qui pourraient occuper la même position, demain, ailleurs, dans une autre ville, face à une autre opération.
Ce basculement marque une rupture profonde avec l'horizon démocratique minimal dans lequel le regard civil était encore pensé comme une composante du contrôle public, même fragile, même conflictuel. Jusqu'ici, filmer, observer, témoigner exposait à des violences, à des arrestations, à des intimidations. Désormais, cela expose à la mort. Ce déplacement ne relève pas d'un dérapage ponctuel. Il signale un changement de régime, où la visibilité elle-même devient un terrain de guerre.
La criminalisation du regard opère également un glissement inquiétant dans la définition de l'ennemi. Celui-ci n'est plus identifiable par une appartenance préalable, un statut ou une action déterminée. Il peut être n'importe qui, à partir du moment où il se tient du mauvais côté de l'opacité requise. Le témoin n'est pas un adversaire politique au sens classique. Il est une perturbation. Il incarne une possibilité de dissensus qui n'a pas besoin de s'énoncer pour être efficace. C'est précisément cette efficacité silencieuse que le pouvoir cherche à éradiquer.
Une fois le regard désigné comme perturbateur, il ne suffit plus de l'éliminer physiquement. Il faut encore en délégitimer la figure, en rendre la présence rétrospectivement suspecte et illisible.
Peu après le tir, une campagne de diffamation s'est déclenchée dans les médias mainstream et sur les plateformes numériques visant à disqualifier Renée Nicole Good non seulement comme individu mais comme témoin civique. Des responsables fédéraux et leur porte-parole ont promu des récits où Renée Nicole Good aurait fait preuve d' « extrémisme » ou d'« activité radicale », malgré l'absence de preuves indépendantes. Des montages, des publications de sa vie privée, de ses relations et de ses écrits ont circulé pour invoquer des accusations d'« activisme ou d'agitation », tandis que des réseaux digitaux relayaient des propos visant à la déshumaniser, la traiter de « folle » ou de mauvaise mère, ou à l'assimiler à des discours haineux. À l'ère des technologies d'IA où le vrai et le faux se confondent aisément, cette salissure post mortem fonctionne comme une neutralisation symbolique du témoin : elle vise moins à établir des faits qu'à rendre le regard civique inaudible et suspect.
La mort de Renée Nicole Good indique ainsi que le regard n'est plus seulement un enjeu symbolique ou moral. Il est devenu un enjeu stratégique. Être là, voir et ne pas se retirer constitue désormais un acte politiquement qualifié, même s'il n'est jamais nommé comme tel. Cette qualification implicite prépare la légitimation de violences extrêmes, en les présentant non comme des attaques contre des civils, mais comme des réponses à une menace diffuse, intérieure, insaisissable.
C'est à partir de ce point que l'analyse doit se déplacer vers l'institution qui porte et organise cette nouvelle hostilité à la visibilité. Car le crime de regard n'est pas le produit d'une psychologie individuelle ou d'un excès ponctuel. Il s'inscrit dans un appareil, dans une doctrine d'intervention, dans une manière de concevoir le territoire comme un espace à contrôler, à nettoyer, à pacifier. Ce passage du regard comme gêne au regard comme ennemi appelle désormais une analyse de l'ICE non plus comme simple agence administrative, mais comme force structurée de contre-insurrection intérieure.
IV. ICE - Miliciarisation, contre-insurrection, frontière internalisée
Le crime de regard ne surgit pas dans un vide institutionnel. Il suppose un appareil capable de percevoir la visibilité civile comme une menace, de l'anticiper et de la neutraliser. Cet appareil, dans le contexte américain contemporain, est l'Immigration and Customs Enforcement (ICE). [12] Née en 2003 sous l'administration Bush de la fusion post-11 septembre des services d'immigration et de douanes, l'agence s'est consolidée comme pilier de la « guerre contre la terreur » intérieure. Son mandat et son budget n'ont cessé de croître, y compris sous l'administration Obama qui en fit l'instrument d'une politique de déportations record. Ce qui se joue aujourd'hui, cependant, est une mutation qualitative. L'ICE ne peut plus être comprise comme une simple agence administrative chargée de l'application du droit migratoire. Elle fonctionne désormais comme une milice intérieure, dotée d'une autonomie opérationnelle élargie, d'une culture d'intervention militarisée et d'un rapport dérogatoire au droit commun.
La transformation de l'ICE ne tient pas seulement à l'intensification de ses missions. Elle réside dans la nature même de son déploiement. Les raids migratoires ne se déroulent plus à la périphérie, dans des zones isolées ou des espaces d'exception. Ils investissent le cœur des villes, les quartiers résidentiels, les bibliothèques, les écoles, les centres commerciaux. Cette présence n'a rien de discret. Elle est ostensiblement armée, visuellement marquée, conçue pour produire un effet de sidération. L'intervention ne vise pas seulement l'arrestation. Elle vise la démonstration.
À Minneapolis, cette logique s'est matérialisée au début de janvier 2026 par une opération fédérale d'une ampleur exceptionnelle : le Department of Homeland Security annonce le déploiement d'environ deux mille agents dans les Twin Cities, en la présentant comme la plus vaste opération migratoire conduite sur le sol américain, officiellement au nom d'enquêtes sur des fraudes aux aides sociales visant notamment des réseaux supposés liés à la communauté somalienne. Kristi Noem se rend sur place au moment même où l'offensive se déploie, tandis que des manifestations apparaissent autour du Whipple Federal Building, décrit comme point d'appui logistique des agents.
La mort de Renée Nicole Good n'interrompt pas cette séquence. Elle en marque le basculement létal, c'est-à-dire le moment où la démonstration de force se convertit, sous l'œil des témoins, en permission de tuer et en pouvoir d'empêcher le soin.
La transformation de l'ICE en force quasi militaire ne relève pas seulement d'une évolution doctrinale, mais d'une refonte matérielle et humaine délibérée. Cette politique repose sur deux piliers : une infrastructure financière massive et l'effondrement volontaire des critères de recrutement et de formation. Dotée d'un budget de 170 milliards de dollars, l'ICE a accru ses dépenses d'armement de 600% en 2025. Ses campagnes de recrutement agressives (« Join ICE »), ciblant une base jeune, abaissent l'âge minimum à 18 ans et contournent les filtres judiciaires et psychologiques. Parallèlement, pour déployer des milliers d'agents en un temps record, la durée de formation a été drastiquement réduite, les exigences physiques supprimées, et les tests de compétence ou de vérification de parcours sont souvent reportés, invalidés ou effectués a posteriori. Des responsables ont reconnu que des recrues présentaient des antécédents judiciaires non traités, des affiliations extrémistes visibles, ou échouaient à des tests à livre ouvert. [13]
Ce choix est cohérent avec la fonction assignée à l'ICE dans le dispositif contemporain. Il ne s'agit plus de produire des agents capables de discernement, de retenue ou d'interprétation juridique fine, mais des exécutants disponibles, armés, rapidement déployables, peu entravés par la complexité du droit ou par des scrupules institutionnels. La brutalité n'est pas un accident de ce système. Elle en est la condition de possibilité. Une force ainsi constituée ne peut fonctionner qu'à condition d'être couverte en amont par un régime d'impunité et de justification préventive depuis le sommet de l'État. [14]
Cette logique trouve sa confirmation glaçante dans une sériation rapide des événements. La mort de Renée Nicole Good n'est pas un incident isolé. Dès le lendemain, le 8 janvier à Portland, deux personnes sont grièvement blessées par balle par des agents de l'ICE selon un scénario identique de prétendu « refus d'obtempérer ». Sur les quatre mois précédents, les archives locales et les rapports d'ONG documentent au moins neuf personnes prises pour cible par des tirs d'agents de l'ICE : de Silverio Villegas-Gonzalez, abattu au volant à Chicago après avoir déposé ses enfants à l'école, à Keith Porter, tué à Los Angeles par un agent hors service. Cette violence armée n'est plus l'exception, mais une fonction réitérable du dispositif.
Une telle force n'est plus une police. Elle est une milice administrative, rendue d'autant plus dangereuse qu'elle est idéologiquement chauffée par un discours qui désigne migrants, soutiens et témoins comme ennemis intérieurs. Ce mode opératoire rapproche l'ICE des logiques de contre-insurrection. Il ne s'agit pas seulement d'appréhender des individus en situation administrative irrégulière. Il s'agit de contrôler un territoire perçu comme potentiellement hostile, de dissuader toute forme de solidarité locale, et de fragmenter les liens sociaux qui pourraient entraver l'efficacité de l'appareil. Dans cette perspective, la population environnante n'est jamais neutre. Elle est soit silencieuse et docile, soit suspecte.
La frontière cesse alors d'être une ligne géographique située aux marges de l'État. Elle devient un principe mobile, internalisé, capable de se déplacer à l'intérieur même du territoire national. Chaque intervention de l'ICE reconfigure l'espace urbain en zone frontalière temporaire, où les garanties ordinaires sont suspendues de fait. Dans ces zones, la distinction entre police et armée se brouille, tout comme celle entre application du droit et exercice d'une violence souveraine discrétionnaire.
C'est dans ce cadre que la présence d'une observatrice civile devient une provocation intolérable. Le regard n'est plus seulement un témoin potentiel, mais un élément perturbateur dans une opération conçue sur un modèle quasi militaire, exigeant un contrôle total de la scène. La logique de l'ICE ne tolère pas la coprésence de regards non alignés. Elle exige un espace fermé, un champ d'action purgé de toute visibilité non maîtrisée. La réaction violente à l'égard de Renée Nicole Good ne relève donc pas d'un accident ou d'un excès individuel, mais d'une culture institutionnelle où la menace est définie de manière extensive, et où toute interférence symbolique peut être traitée comme une hostilité. Dans une telle configuration, le passage à l'acte létal n'est pas une rupture de doctrine, mais son aboutissement possible.
Cette militarisation de l'ICE s'accompagne également d'une autonomisation croissante à l'égard des autorités locales. Le refus de laisser les institutions du Minnesota instruire l'affaire après la mort de Renée Nicole Good n'est pas un simple conflit de compétences, mais la manifestation d'une souveraineté fermée, où l'agence se place hors de portée des contre-pouvoirs territoriaux protégée par l'exécutif fédéral. L'ICE n'agit ainsi plus seulement contre des individus, mais contre des municipalités qui revendiquent des politiques d'accueil, de protection ou de sanctuarisation. Chaque raid devient ainsi une épreuve de force, une manière de rappeler que la souveraineté ultime ne réside pas dans les villes, mais dans un État fédéral prêt à imposer sa loi par la violence.
La mort de Renée Nicole Good prend alors un sens supplémentaire. Elle ne résulte pas seulement d'une confrontation entre un agent et une civile, mais s'inscrit dans une logique d'occupation intérieure, où toute présence non contrôlée est potentiellement assimilée à une résistance. Le regard civil devient un obstacle stratégique. La neutralisation de la fonction précède et justifie l'exposabilité du corps qui la porte.
Cette transformation de l'ICE en milice intérieure ne suffit pas à expliquer, à elle seule, la mort de Renée Nicole Good. Pour que cette violence soit possible, tolérable et immédiatement justifiée, il faut une doctrine plus large, un régime de légitimation qui ne se contente pas d'autoriser la brutalité, mais qui la revendique comme méthode de gouvernement. Cette doctrine peut être nommée sans détour : la cruauté gouvernementale.
V. Cruauté gouvernementale - De l'exécution à la méthode
La cruauté, ici, ne relève ni d'un affect individuel ni d'une dérive morale. Elle est une rationalité politique. Elle consiste à gouverner par l'exposition volontaire de certaines vies à la souffrance, à la mort ou à l'abandon, afin de produire un effet dissuasif généralisé. Elle n'est pas ce qui déborde l'État : elle est ce par quoi l'État se rend lisible, redoutable et opérant dans un contexte de conflictualité permanente. Ce qui est visé, ce n'est pas l'excès, mais la continuité, c'est-à-dire la capacité de recommencer, d'absorber, de persister sans coût symbolique majeur.
La scène décisive de Minneapolis n'est pas seulement celle des tirs. Elle est celle qui suit, lorsque le soin est refusé, lorsque l'agonie est prolongée sous contrôle policier, lorsque la mort devient un processus administré. Cette indifférence active ne peut être comprise comme une erreur ou une panique. Elle est l'expression la plus nue d'un pouvoir qui affirme son droit non seulement de frapper, mais de laisser mourir. La cruauté commence précisément là : dans cette décision froide de ne pas intervenir, dans la suspension pratique du devoir de secours.
Ce régime de cruauté trouve un écho explicite dans les paroles politiques qui entourent l'événement. Lorsque Zohran Mamdani parle d'une « année de cruauté » [15] pour qualifier la politique migratoire et sécuritaire fédérale, il ne formule pas une indignation abstraite : il nomme une structure. Il désigne une cohérence entre des décisions apparemment dispersées, mais unifiées par une même logique d'exposition à la mort et d'indifférence à ses conséquences. Dire « cruauté » à ce niveau ne revient pas à moraliser. Cela revient à reconnaître qu'un certain mode de gouvernement est devenu suffisamment visible pour être nommé comme tel, y compris depuis des positions institutionnelles.
À ce point, il devient nécessaire de préciser ce que l'on entend par cruauté, afin d'éviter le double piège de la confusion et de l'affaiblissement. La cruauté n'est ni le sadisme ni la jouissance de faire souffrir. La cruauté n'est pas l'équivalent de la force aveugle. [16] La force peut écraser sans se réfléchir. La cruauté, elle, sait ce qu'elle fait. Elle implique un rapport asymétrique assumé : un pouvoir se reconnaît le droit d'exposer autrui à la blessure, à l'abandon ou à la mort, tout en neutralisant ce qui pourrait interrompre cette exposition - le soin, la compassion, la responsabilité. La cruauté commence lorsque la souffrance de l'autre cesse d'être un problème.
C'est ici que la référence à Antonin Artaud devient utile pour nous, à condition d'être tenue dans sa justesse, sans inversion. Chez Artaud, la cruauté n'est pas le supplice. Elle désigne une « rigueur, une application, une décision implacable, une détermination irréversible, absolue. » [17] Elle vise une exigence de vérité, une violence faite aux illusions, aux formes mortes, aux représentations anesthésiantes, une tentative de réveiller nerfs et cœur contre l'ordre symbolique dominant. Mais c'est précisément cette exigence qui permet de mesurer l'écart. La cruauté artaudienne est une cruauté contre l'ordre établi ; la cruauté gouvernementale est une cruauté de l'ordre établi. Les confondre serait non seulement une erreur théorique, mais une inversion politique. Ce que le pouvoir appelle aujourd'hui « nécessité », Artaud l'aurait nommé falsification. Ce que l'État administre comme cruauté, Artaud l'aurait dénoncé comme simulacre, non parce qu'il nierait la violence, mais parce qu'il verrait dans sa mise en récit sécuritaire une machine à anesthésier l'expérience.
La cruauté gouvernementale n'est donc pas une cruauté de vérité, mais une cruauté de gestion. Elle ne cherche pas à intensifier le réel, mais à le rendre administrable. Elle ne vise pas à faire apparaître l'intolérable, mais à déplacer le seuil de l'intolérable. Elle s'inscrit dans cette continuité de la barbarie au cœur du droit que Walter Benjamin identifiait : non comme accident, mais comme fonction. [18] Cette machine n'est pas extérieure au droit. Elle en est l'une des possibilités internes. La cruauté apparaît lorsque le droit conserve ses formes tout en cessant de protéger la vie, non par abolition spectaculaire, mais par indifférence fonctionnelle à l'anéantissement. La mort de Renée Nicole Good s'inscrit dans cette zone : un espace où rien n'est officiellement suspendu, mais où plus rien n'oblige à sauver.
Cette rationalité suppose un travail préalable de désignation. La cruauté n'atteint pas n'importe quel corps. Elle s'abat sur des vies déjà fragilisées symboliquement, déjà disqualifiées, déjà rendues disponibles pour l'exception. C'est ici qu'intervient la langue du tri, celle qui nomme certains êtres, nous le verrons, aliens. Avant même l'acte, la langue a opéré. Elle a soustrait certaines existences au régime ordinaire de protection. Elle a transformé des corps en chair gouvernable.
C'est ce qui permet de comprendre pourquoi Renée Nicole Good a pu être happée par ce régime. En se tenant aux côtés de celles et ceux que cette langue vise, en observant, en refusant le retrait, elle a franchi une frontière implicite. La cruauté gouvernementale ne s'arrête pas aux statuts. Elle s'étend aux conduites. Elle ne trie pas seulement des populations ; elle trie des regards, des présences, des formes de solidarité. Être témoin devient une transgression.
Elle se prolonge dans une politique du récit qui neutralise par avance ce que Freud décrivait, sans psychologisation possible, comme une protection contre l'effraction : une organisation de l'impossibilité même de recevoir ce qui excède le cadre symbolique admis ; une anesthésie organisée du sensible, où l'horreur, à force d'être recodée comme « ordre » et « sécurité », devient admissible, puis ordinaire. [19] Ce point rejoint ce que Grégoire Chamayou a décrit comme la transformation du pouvoir en pouvoir de chasse. [20] Mais ici, la chasse ne vise plus seulement des corps à neutraliser. Elle vise des positions, des gestes, des regards. La cruauté apparaît alors comme l'affect froid de cette chasse contemporaine : non l'ivresse du combat, mais la certitude que certaines vies, et désormais certaines présences, peuvent être poursuivies, blessées, abandonnées sans conséquence.
C'est à ce niveau que la cruauté s'articule à la langue de l'alien que nous allons analyser plus loin. La cruauté est la forme sensible du tri. Là où la langue opère une disqualification préalable, la cruauté en administre les effets. Elle rend visible, incarnée, exemplaire, la hiérarchisation des vies. Elle prépare ainsi le terrain du thanato-eugénisme : non un programme explicite de mort, mais une organisation méthodique de l'abandon, où certaines existences deviennent supportables à perdre, et où la suspension du soin, ce moment où la violence devient pleinement souveraine, cesse d'être une anomalie pour devenir une option de gouvernement.
Employer le terme de cruauté n'a donc rien d'un excès rhétorique. Il vise à nommer ce que les catégories de bavure, d'abus ou de dysfonctionnement rendent précisément invisible : la rationalité froide et cohérente par laquelle un pouvoir accepte, organise et administre la souffrance et la mort de certaines vies, tout en neutralisant les dispositifs de vérité et de réparation. Refuser ce terme au nom de sa charge morale reviendrait à reconduire ce que la cruauté exige : une anesthésie du langage, une neutralisation conceptuelle qui permet à la violence de se poursuivre sous couvert de normalité.
La cruauté gouvernementale marque ainsi un seuil historique. Celui où la violence d'État cesse d'être un problème à gérer et devient une ressource politique. Le moment où le pouvoir ne cherche plus à masquer ses effets, mais à les rendre exemplaires. Non pour tuer massivement, mais pour montrer ce qui arrive à celles et ceux qui se tiennent du mauvais côté de la ligne.
La mort de Renée Nicole Good ne relève pas d'un dérapage. Elle est une scène. Une scène où la cruauté cesse d'être dissimulée et devient pleinement opératoire. Cette scène n'a cependant pas surgi d'un vide symbolique. Pour que le pouvoir se reconnaisse le droit d'exposer, de blesser et de laisser mourir, un travail préalable est nécessaire : un travail sur la langue elle-même, qui doit avoir déjà opéré un tri fondamental, désignant certaines existences comme éligibles à cet abandon. Avant de pouvoir administrer la mort, il faut avoir appris à nommer des vies superflues. C'est cette opération première, cette grammaire de la séparation ancrée dans le lexique d'État, qu'il faut maintenant analyser : la langue qui, en amont de toute violence, déshumanise déjà et prépare les corps à l'exception.
VI. « Aliens » - Langue du tri, déshumanisation, exception permanente
La cruauté gouvernementale ne s'exerce pas seulement par des gestes, des armes ou des dispositifs policiers. Elle s'enracine plus profondément dans une langue. Une langue qui précède l'acte, qui le rend pensable, qui en prépare l'acceptabilité politique. Dans le cas américain, cette langue trouve l'un de ses noyaux les plus opératoires dans l'usage persistant du terme alien pour désigner les personnes étrangères.
Ce mot ne relève pas d'un archaïsme juridique inoffensif. Il constitue une technologie active de déshumanisation. Dire alien, ce n'est pas simplement signaler une absence de citoyenneté. C'est produire une altérité radicale, situer un corps hors du monde commun, hors de la communauté des semblables, hors du champ de la protection ordinaire. L'alien n'est pas seulement celui qui vient d'ailleurs. Il est celui qui n'appartient pas pleinement à l'espèce politique des humains reconnus.
Or cette puissance du mot ne tient pas seulement à ses connotations contemporaines. Elle tient à ceci, plus décisif : alien est une catégorie d'État, historiquement arrimée à un droit d'exception, et non un simple terme administratif flottant.
Dans l'histoire américaine, alien se stabilise très tôt comme catégorie juridique de mise à distance. Les Alien and Sedition Acts de 1798 [21] instituent une grammaire durable : celle d'un exécutif autorisé à neutraliser préventivement certaines présences au nom de la sécurité nationale, en les soumettant à des régimes de contrôle, d'expulsion, d'enfermement, qui ne relèvent pas du droit ordinaire mais d'un droit de la menace. L'alien n'y est pas un simple non-citoyen. Il est un être dont l'appartenance au commun est réputée réversible, conditionnelle, toujours susceptible d'être suspendue.
La persistance de l'Alien Enemies Act - seule loi de cette séquence encore en vigueur - donne à cette grammaire une profondeur particulière. Elle fixe, au cœur même du droit fédéral, la possibilité d'appréhender et d'expulser des « ennemis étrangers » selon une logique de guerre, où l'identité nationale et l'appartenance deviennent des marqueurs de dangerosité. Ce point éclaire l'efficacité contemporaine du terme : lorsqu'une administration parle d'aliens, elle ne décrit pas seulement un statut. Elle réactive une tradition où l'étranger est gouvernable par dérogation. La protection peut être alors retirée sans être explicitement abolie.
C'est à partir de cette assise historique que la désignation lexicale prend toute sa portée. Elle ne vient pas après l'exception, elle en est l'une des conditions de possibilité, rendue banale par la langue.
Cette désignation opère un premier tri, fondamental. Elle institue une ligne de partage préalable à toute action policière ou administrative. D'un côté, des vies présumées dignes d'être protégées. De l'autre, des existences déjà symboliquement disqualifiées, rendues disponibles pour des traitements d'exception. Arrestations sans mandat effectif, détentions prolongées, séparations familiales, violences physiques, refus de soin…, rien de cela n'apparaît comme scandaleux dès lors que la langue a déjà fait son travail.
La force de cette langue tient à son apparente neutralité. Alien est présenté comme un terme technique, administratif, dépourvu d'intention morale. Mais c'est précisément cette neutralité affichée qui le rend si efficace. Elle permet d'opérer un tri radical sans avoir à l'énoncer explicitement. La violence n'est pas justifiée au nom d'une idéologie raciale déclarée. Elle est rendue acceptable par une opération lexicale qui retire à certains corps leur pleine appartenance au monde commun.
Ce point est décisif pour comprendre la mort de Renée Nicole Good. Elle n'était pas une migrante. Elle n'était pas juridiquement une alien. Et pourtant, en se tenant aux côtés de celles et ceux que ce mot vise, en observant l'action de l'ICE, en refusant de se retirer, elle s'est trouvée aspirée dans le même champ de déshumanisation. La langue du tri ne s'arrête pas aux frontières du statut administratif. Elle déborde. Elle contamine.
En contaminant par extension celles et ceux qui regardent du côté des aliens, cette langue rend presque logique la requalification de l'observatrice en terroriste intérieure : la déshumanisation est un virus lexical sans statut immunitaire.
À partir du moment où l'alien est défini comme une menace structurelle, toute personne qui regarde, documente ou témoigne en sa faveur devient suspecte. La frontière linguistique se déplace. Elle ne sépare plus seulement des catégories de population. Elle trie des conduites, des postures, des formes de présence. Être solidaire devient un facteur d'exposition. Être témoin devient une transgression implicite.
Ce glissement éclaire la rapidité avec laquelle Renée Nicole Good a pu être requalifiée en ennemie intérieure. Le langage du terrorisme, mobilisé contre elle, n'est pas un simple excès rhétorique. Il constitue l'extension logique d'un lexique déjà structuré par la figure de l'alien. Lorsque l'autre est pensé comme fondamentalement étranger à l'ordre humain, la catégorie d'ennemi devient extensible. Elle peut englober celles et ceux qui troublent la partition du monde en refusant de s'y conformer.
Cette langue du tri ne constitue pas une singularité américaine isolée. Elle fonctionne comme un laboratoire avancé de formes discursives appelées à circuler. En Europe, et particulièrement en France, on observe des glissements lexicaux comparables, sous des formes parfois plus euphémisées, mais non moins opératoires : la rhétorique des « flux », des « submersions » [22], des « charges » ou du « seuil de tolérance » ; la catégorie administrative des « dublinés » ou celle, infamante, de « migrant économique » ; la criminalisation du secours à travers le « délit de solidarité » ; ou encore, dans le discours politique et médiatique, l'évocation d'un « ensauvagement » des quartiers ou d'un « grand remplacement » civilisationnel. Autant de formules qui, sans employer le mot alien, opèrent le même travail de disqualification préalable, traçant une frontière symbolique entre les vies à protéger et les existences à gérer, à contenir, voire à abandonner. Ces glissements s'inscrivent dans une généalogie européenne plus large, analysée par des chercheurs tels qu'Étienne Balibar (sur les « frontières intérieures » de l'Europe) [23] ou Didier Fassin (sur la « raison humanitaire » et ses limites) [24], qui montrent comment la « crise migratoire » a servi de creuset à une reconfiguration des catégories du vivant et du jetable. Sous couvert de neutralité administrative, cette langue du tri prépare la suspension différentielle des protections, rend l'exception praticable, et installe une hiérarchisation silencieuse des vies. À chaque fois, la langue prépare le terrain d'une violence accrue, en déplaçant la question de l'humanité vers celle de la gestion.
L'histoire montre que l'eugénisme ne commence jamais par des politiques de mort explicites. Il commence par des mots, par des catégories, par des distinctions apparemment raisonnables, techniques, provisoires. La langue du tri est toujours le premier seuil. Elle institue un monde où certaines vies apparaissent déjà comme de trop, avant même que la violence ne s'exerce.
Ce que révèle ainsi la mort de Renée Nicole Good, c'est que cette langue n'est plus confinée aux marges du droit migratoire. Elle tend à devenir une grammaire générale du pouvoir. Une grammaire capable de redéfinir qui mérite d'être protégé, soigné, entendu, et qui peut être exposé à la mort sans que l'ordre politique n'en soit affecté. C'est à partir de cette grammaire que se déploie pleinement la rationalité plus profonde de l'eugénisme politique contemporain, qu'il faut maintenant analyser.
VII. Eugénisme politique - Le régime de la vie jetable
Parler d'eugénisme politique à propos de la mort de Renée Nicole Good ne relève ni de la métaphore excessive ni de la provocation conceptuelle. Il s'agit au contraire de nommer avec précision une rationalité de gouvernement qui ne se présente jamais comme telle, mais qui organise de manière cohérente la hiérarchisation des vies, l'exposition différentielle à la mort et l'indifférence institutionnelle à certaines disparitions. L'eugénisme dont il est ici question n'est ni biologique ni explicitement racial. Il est politique, administratif, diffus, et d'autant plus opérant qu'il avance masqué.
Les travaux d'Ann Laura Stoler, notamment, permettent de penser cet eugénisme hors de ses formes historiques les plus immédiatement reconnaissables. [25] Loin des programmes déclarés d'amélioration de la population, l'eugénisme contemporain opère par sédimentation de décisions, par politiques fragmentées, par ajustements techniques qui produisent, cumulativement, des effets massifs de tri. Il ne dit jamais quelles vies valent moins. Il agit comme si certaines vies pouvaient être abandonnées sans que cela ne constitue un problème politique.
Cette rationalité repose sur une notion centrale, celle de jetabilité. Certaines existences sont implicitement construites comme remplaçables, sacrifiables, excédentaires. Leur disparition n'interrompt pas le fonctionnement du monde social. Elle ne provoque ni crise durable ni remise en cause structurelle. Elle est absorbée, digérée, neutralisée. L'eugénisme politique ne vise pas à éliminer tout le monde. Il vise à rendre supportable l'idée que certaines morts comptent peu.
Ce régime se distingue d'une simple politique répressive. La répression cherche à corriger, à discipliner, à dissuader. L'eugénisme politique, lui, accepte l'hypothèse de la perte. Il intègre la mort comme un coût acceptable de la gouvernance. Il ne la recherche pas nécessairement, mais il s'en accommode. Il crée les conditions dans lesquelles mourir devient une issue ordinaire pour certaines catégories de population, sans que cette issue ne soit reconnue comme un échec du système.
La scène de Minneapolis doit être lue à partir de ce cadre. Renée Nicole Good n'a pas été tuée parce qu'elle représentait une menace objective. Elle a été tuée parce que sa vie a été, à un moment donné, évaluée comme négligeable au regard de l'objectif politique poursuivi, à savoir le maintien d'une souveraineté policière sans témoin. Le refus de soin, l'indifférence affichée, la rapidité avec laquelle sa mort est recodée en faute individuelle relèvent de cette logique. Sa vie devient jetable dès lors qu'elle trouble l'ordre du tri.
Ce point est fondamental. L'eugénisme politique ne s'applique pas uniquement aux populations déjà précarisées, racialisées ou migrantes, même si celles-ci demeurent ses premières cibles. Il s'étend à toute existence qui occupe une position devenue incompatible avec le régime en place. Regarder, témoigner, être présent sans se soumettre, ces gestes, autrefois protégés par l'horizon démocratique, deviennent des facteurs de vulnérabilité. L'eugénisme politique trie non seulement des corps, mais des postures, des formes de vie.
Cette extension du tri marque une mutation qualitative. La citoyenneté, loin de constituer un rempart, devient conditionnelle. Elle protège tant qu'elle reste silencieuse, alignée, invisible. Elle cesse de produire des effets dès lors qu'elle se fait regardante, critique ou solidaire. La mort de Renée Nicole Good est décisive à cet égard. Elle montre que le seuil a été franchi. Le statut juridique ne garantit plus la survie. Il peut être suspendu de facto par une décision policière couverte par l'exécutif.
L'eugénisme politique fonctionne ainsi par indifférence organisée. Cette indifférence n'est pas un déficit d'empathie. Elle est une posture institutionnelle. Elle permet au pouvoir de se soustraire à toute responsabilité morale en présentant les morts comme regrettables mais inévitables, individuelles mais non structurelles, exceptionnelles mais répétées. Ce double discours, qui nie toute intention tout en assumant les effets, est au cœur du régime contemporain de la violence d'État.
Cette économie politique de la mort n'est pas confinée à une scène singulière. Une fois installée, elle rend possible la répétition rapide de scènes analogues, selon des scripts désormais disponibles. Au-delà des affrontements armés en terrain ouvert, l'ICE exerce en effet sa violence dans les espaces confinés des centres de rétention où des milliers de personnes sont détenues en attente d'expulsion. Au cours de l'année passée, au moins 32 personnes enfermées dans ces installations ont trouvé la mort, souvent dans des conditions liées à l'absence de soins médicaux adéquats, un chiffre constitutif du bilan le plus grave de ces deux dernières décennies. [26] Beaucoup de ces décès concernent des demandeurs d'asile ou des personnes présentes depuis l'enfance aux États-Unis, révélant une indifférence bureaucratique organisée : non pas des accidents isolés, mais des morts dont la multiplication résulte de politiques institutionnelles qui tolèrent la souffrance et l'abandon comme « effets secondaires » normatifs. Cette indifférence n'est pas contingente. Elle est intégrée aux routines de gestion de la vie comme absence de soin.
Ce qui rend cet eugénisme particulièrement dangereux, c'est qu'il ne nécessite pas l'adhésion explicite de la population. Il peut coexister avec des discours humanitaires, des proclamations de valeurs démocratiques, des références abstraites aux droits de l'homme. Il suffit que certaines morts ne fassent plus scandale. Il suffit que l'opinion s'habitue. Il suffit que l'indifférence devienne la norme.
À ce stade, une question devient inévitable. Comment cette rationalité du tri se traduit-elle concrètement dans les pratiques de mise à mort ou d'abandon ? Comment passe-t-on de l'indifférence organisée à la production effective de la mort ? C'est cette articulation précise entre tri politique et gestion létale des corps qu'il faut maintenant examiner, à travers ce que l'on peut nommer le thanato-eugénisme.
VIII. Thanato-eugénisme - Tuer, laisser mourir, refuser le soin
Si l'eugénisme politique désigne la rationalité de tri qui hiérarchise silencieusement les vies, le thanato-eugénisme en constitue la modalité opératoire la plus aboutie. [27] Il ne s'agit pas d'une simple intensification de la violence, mais d'une articulation précise entre mise à mort active, abandon organisé et suspension délibérée du soin. Le thanato-eugénisme ne se réduit ni à l'exécution sommaire ni à la négligence institutionnelle. Il réside dans leur enchaînement cohérent, administré, assumé.
Ce régime se caractérise par une séquence identifiable. D'abord l'atteinte violente, ciblée, rapide, souvent justifiée a posteriori par un récit sécuritaire. Ensuite la confiscation de la scène, qui empêche toute intervention extérieure, tout geste de secours non autorisé, toute requalification immédiate de ce qui s'est produit. Enfin le refus de soin, explicite ou implicite, qui transforme une blessure en condamnation irréversible. La mort n'est pas seulement infligée. Elle est produite.
La scène de Minneapolis en offre une configuration exemplaire. Les tirs atteignent Renée Nicole Good. Mais ce sont les minutes suivantes qui scellent son sort. L'empêchement fait à un médecin d'intervenir, le maintien à distance de l'ambulance, l'agonie prolongée sous contrôle policier ne relèvent ni de la panique ni de l'erreur. Ils constituent un acte politique à part entière. L'État affirme ici son droit non seulement de blesser, mais de décider que la vie atteinte ne mérite plus d'être sauvée.
C'est à ce niveau que le thanato-eugénisme se distingue nettement de la nécropolitique telle qu'elle a été pensée jusqu'ici. Il ne s'agit plus seulement de créer des zones de mort où certaines populations sont exposées à une disparition lente ou probable. Il s'agit d'intégrer la mort au cœur même de la gestion ordinaire des espaces civiques, de la rendre visible, assumée, puis neutralisée par le récit. La mort n'est plus un effet collatéral. Elle devient une variable de gouvernement.
Le refus de soin joue ici un rôle décisif. Il constitue le point où la violence cesse d'être seulement policière pour devenir pleinement souveraine. Tant qu'un soin est possible, la vie demeure reconnue comme telle. En suspendant le soin, le pouvoir retire à la vie blessée son statut de vie à protéger. Il la requalifie en corps déjà perdu, déjà en trop, déjà exclu du commun. Laisser mourir n'est pas une omission. C'est une décision souveraine, immédiatement protégée par un régime d'impunité préconstitué.
Ce geste permet au pouvoir de se dédouaner a posteriori. La mort est présentée comme regrettable, mais inévitable. Le tir devient une réponse proportionnée à une menace supposée. Le refus de soin disparaît du récit ou est justifié par des impératifs de sécurité. La chaîne des décisions est fragmentée, dispersée, rendue illisible. Aucun acteur ne semble porter seul la responsabilité, alors même que l'ensemble forme un dispositif parfaitement cohérent.
Le thanato-eugénisme repose ainsi sur une économie politique de la mort où certaines vies peuvent être perdues sans que cela ne produise de rupture symbolique majeure. La répétition de ces scènes, leur absorption rapide dans le flux médiatique, leur recodage systématique en incidents regrettables mais justifiés, produisent un effet d'accoutumance. La mort cesse d'être un scandale. Elle devient un fait administré.
Cette administration de la mort ne se limite pas à un cas exemplaire. Elle rend possible la répétition rapide de scènes analogues, selon des scripts désormais disponibles.
La mort de Good ne peut être comprise comme un incident isolé. Dans les jours qui ont suivi, d'autres agents fédéraux ont ouvert le feu contre des civils dans le cadre d'opérations similaires, notamment à Portland où deux personnes ont été gravement blessées par des tirs de policiers fédéraux dans des circonstances officielles décrites comme un « refus d'obtempérer ». Ce qui apparaît ici n'est pas un simple accident, mais une reproductibilité des scripts létaux : la logique qui a conduit au tir mortel sur Good se retrouve dans d'autres cadres, avec des récits institutionnels qui mobilisent des catégories similaires pour justifier l'usage de la force. Cette sériation des événements montre que le passage à la violence armée n'est pas une aberration isolée, mais une fonction réitérable du dispositif d'application de la loi fédérale lorsque celle-ci est dotée d'une couverture impunitaire.
Ce régime n'a pas besoin de tuer massivement. Il lui suffit de tuer de manière lisible. Chaque mort visible, documentée, assumée puis niée remplit une fonction dissuasive. Elle avertit celles et ceux qui occupent des positions analogues. Regarder, s'approcher, témoigner, demeurer présent devient une conduite à risque. Le thanato-eugénisme gouverne par l'exemple, non par l'extermination.
Il faut insister sur ce point. Renée Nicole Good n'est pas morte dans un angle mort du pouvoir. Elle est morte sous les caméras, au cœur de l'espace public, dans une scène immédiatement investie par le récit d'État. Cette visibilité n'est pas un échec du dispositif. Elle en est l'un des ressorts. Le pouvoir accepte que la mort soit vue, à condition qu'elle soit immédiatement recodée, justifiée, neutralisée. La visibilité est tolérée tant qu'elle ne devient pas lisibilité.
Le thanato-eugénisme marque ainsi une étape supplémentaire dans la désinhibition du pouvoir. Il articule la violence policière, la langue sécuritaire et l'abandon médical dans une même rationalité. Il rend possible un monde où la frontière entre vivre et mourir n'est plus garantie par le droit, mais soumise à une appréciation discrétionnaire, exercée dans l'instant, sans contre-pouvoir effectif.
C'est à partir de cette logique que la continuité entre la scène de Minneapolis et les violences exercées ailleurs devient pleinement intelligible. Aux frontières, dans les centres de rétention, dans les territoires soumis à la guerre ou à l'occupation, la même séquence est à l'œuvre. Blesser. Isoler. Laisser mourir. Le thanato-eugénisme n'est pas une dérive locale. Il est une forme stabilisée de gouvernement des vies jugées excédentaires dans un monde où la catastrophe n'est plus évitée, mais administrée.
La question devient alors inévitable. Comment ce régime de mort intérieure s'articule-t-il à l'effondrement du droit et de la responsabilité sur la scène internationale ? Comment l'impunité acquise à l'extérieur reconfigure-t-elle les pratiques de violence à l'intérieur ? C'est cette articulation entre intérieur et extérieur, entre guerre lointaine et police domestique, qu'il faut désormais analyser.
IX. Intérieur / extérieur - Impunité cumulative, effondrement du droit, retour impérial
Le thanato-eugénisme qui se manifeste à Minneapolis ne peut être compris comme une pathologie strictement intérieure. Il est l'effet retourné d'un processus plus large, où la violence exercée hors des frontières a progressivement désarmé le droit, vidé les normes de leur force contraignante, et rendu possible une désinhibition croissante du pouvoir à l'égard de ses propres populations. La scène américaine contemporaine est indissociable de ce qui s'est joué, et se joue encore, sur la scène internationale.
Depuis plusieurs années, et plus encore depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, la violation du droit international n'est plus une zone grise, ni un cynisme masqué. Elle est assumée comme méthode. Soutien inconditionnel à des entreprises de destruction massive de populations civiles, justification ouverte de crimes de guerre, négation du statut des civils, menaces explicites contre des États souverains, discours d'annexion formulés comme des options politiques légitimes, remise en cause frontale des cadres juridiques multilatéraux. À chaque étape, l'absence de sanctions effectives, la paralysie des institutions internationales, l'alignement ou le silence calculé des alliés ont produit un apprentissage décisif. Le pouvoir a appris qu'il pouvait transgresser sans payer de prix durable.
C'est ce processus que l'on peut nommer impunité cumulative. Chaque violation tolérée prépare la suivante. Chaque transgression non sanctionnée abaisse le seuil de l'acceptable. Le droit ne disparaît pas formellement. Il demeure comme langage, comme façade, comme rhétorique morale mobilisable à la demande. Mais il cesse d'agir. Il n'oppose plus de résistance. Il devient décoratif.
Dans ce contexte, Gaza n'est pas un cas isolé ou un événement extérieur au raisonnement. Elle constitue un laboratoire extrême de cette impunité. La destruction méthodique d'un territoire, l'anéantissement de populations civiles, l'usage assumé de la famine comme arme, la négation répétée des résolutions internationales, tout cela s'est produit sous les yeux du monde, sans que l'ordre juridique international ne parvienne à produire autre chose que des déclarations impuissantes. Ce qui s'est joué là n'est pas seulement une « tragédie régionale ». C'est une leçon de pouvoir. Une démonstration grandeur nature de ce qui devient possible lorsque le droit cesse de contraindre.
L'intervention militaire américaine au Venezuela au début de 2026, qui a conduit à la capture du président Nicolás Maduro et à des frappes aériennes sur des cibles civiles et militaires, a été largement critiquée comme une violation du droit international. Des juristes spécialisés estiment que l'opération ne repose sur aucune base légale reconnue par la Charte des Nations unies et enfreint le principe de non-recours à la force (Article 2(4) de la Charte). [28] De nombreux États membres du Conseil de sécurité et représentants de l'ONU ont qualifié l'attaque de crime d'agression et ont souligné la nécessité de respecter la souveraineté et l'autodétermination du peuple vénézuélien, tandis que d'autres gouvernements ont condamné l'action comme une violation de la légalité internationale. [29] Ce précédent explicite de l'usage de la force sans mandat multilatéral illustre combien les techniques de contrainte et de neutralisation expérimentées à l'extérieur ne restent pas cantonnées aux marges du politique international. Dans la foulée de cette opération, des menaces directes ont été proférées contre d'autres États souverains, y compris la Colombie et le Groenland, remettant en question les normes de non-intervention et étendant l'horizon d'une violence d'État assumée comme stratégie globale. La falsification et la suspension du droit que l'extérieur tolère deviennent, en retour, disponibles comme répertoire de pouvoir à l'intérieur.
La falsification des faits et des récits, éprouvée à l'extérieur comme instrument diplomatique et militaire, devient à l'intérieur une technique ordinaire de neutralisation politique. L'impunité s'énonce d'abord par le mensonge. La thanato-politique expérimentée à l'extérieur - blesser, assiéger, priver de soin, laisser mourir - n'est plus une technique lointaine. Elle constitue désormais un répertoire disponible pour la police intérieure. L'impunité en est la condition. La cruauté, la substance.
Cette impunité acquise à l'extérieur ne reste jamais cantonnée aux frontières lointaines. Elle revient. Elle migre. Elle se retourne. Les techniques, les récits et les dispositifs forgés pour justifier la violence extraterritoriale sont progressivement importés dans l'espace intérieur. La figure de l'ennemi, autrefois située au dehors, se redéfinit à l'intérieur même du territoire. Migrants, soutiens aux migrants, témoins, journalistes, observateurs civils, tous deviennent susceptibles d'être requalifiés comme menaces.
C'est ici que l'on peut parler d'un impérialisme retourné. [30] Faute de nouveaux espaces extérieurs à conquérir légitimement, la logique impériale se replie sur les villes, les quartiers, les corps présents. La frontière cesse d'être un seuil géographique. Elle devient un dispositif mobile, internalisé, appliqué au cœur même du territoire national. L'ICE apparaît alors non comme une simple agence administrative, mais comme une force d'occupation intérieure, opérant selon une logique de contre-insurrection.
La militarisation des opérations, l'usage de catégories juridiques extensives comme le terrorisme intérieur, la suspension de fait des garanties constitutionnelles, la confiscation des enquêtes aux autorités locales relèvent de cette même grammaire. Ce ne sont pas des excès ponctuels. Ce sont des importations. Le langage de la guerre, longtemps réservé à l'extérieur, est désormais mobilisé pour justifier des morts au cœur des villes.
La mort de Renée Nicole Good s'inscrit exactement dans cette continuité. Qualifier une présence civile de terrorisme intérieur, refuser toute enquête indépendante, disqualifier par avance toute contestation, ce n'est pas seulement protéger une institution. C'est appliquer à l'intérieur les catégories d'un monde déjà gouverné par l'exception permanente. La scène de Minneapolis est une scène de guerre transposée dans l'espace civique.
Ce retournement éclaire également la brutalité décomplexée du pouvoir exécutif. Lorsque le président accuse publiquement la victime avant toute instruction, lorsqu'il inverse les rôles et transforme une morte en coupable, il ne commet pas un dérapage verbal. Il exerce un pouvoir souverain déjà entraîné à nier les faits, à écraser les normes, à substituer le récit à la réalité. Ce geste est cohérent avec un monde où la vérité juridique a cessé d'être une contrainte.
X. Fissures et résistances - L'État contre l'État, les villes contre la milice
L'impunité cumulative produit ainsi un double effet. À l'extérieur, elle autorise la destruction sans limite. À l'intérieur, elle rend possible la violence sans justification durable. La frontière entre guerre et police s'effondre. La distinction entre ennemi extérieur et citoyen disparaît. La logique de l'exception devient la règle.
Ce moment marque, on l'a dit, un seuil historique. Il ne signale pas l'avènement soudain d'un régime inédit, mais l'aboutissement d'un processus lent, où le droit a été progressivement vidé de sa substance, jusqu'à ne plus pouvoir protéger ceux-là mêmes qu'il était censé garantir. La démocratie libérale ne s'effondre pas par un coup spectaculaire. Elle se dissout dans la continuité administrée de la violence.
C'est dans ce cadre qu'il devient nécessaire d'examiner les résistances qui émergent face à cette logique, non comme des solutions toutes faites, mais comme des lignes de fracture réelles, où le pouvoir rencontre encore des limites. Les villes, les autorités locales, les territoires deviennent alors des lieux décisifs de conflictualité. C'est à ces fissures qu'il faut désormais se tourner.
L'impunité cumulative et la désinhibition du pouvoir fédéral ne produisent pas un espace homogène, parfaitement soumis. Elles engendrent au contraire des lignes de fracture internes, des conflits de légitimité ouverts, des résistances institutionnelles partielles mais significatives, qui traversent désormais l'appareil d'État lui-même. La mort de Renée Nicole Good agit ici comme un révélateur actif : non pas un simple choc moral, mais un point de mise en tension de l'appareil d'État, où des autorités locales cessent d'absorber le récit fédéral et entrent en conflit ouvert avec les modalités mêmes de l'action de l'ICE.
À Minneapolis, la parole du maire Jacob Frey constitue à cet égard un moment politique décisif. [31] Lorsqu'il affirme que cette mort n'avait rien de surprenant et qu'elle s'inscrit dans une année marquée par la violence, il ne se livre ni à un commentaire compassionnel ni à une posture partisane. Il nomme une structure. Il désigne un régime de violence devenu anticipable, rendu possible par la stratégie fédérale de confrontation avec les villes, et par la militarisation assumée des opérations migratoires. En soulignant que le message adressé à la population est clair - soutenir ses voisins migrants ou simplement être présent lors de leur arrestation expose désormais à un danger mortel - il met à nu la fonction dissuasive du mensonge d'État. La prise de position du gouverneur du Minnesota, Tim Walz, prolonge et approfondit cette fracture. En déclarant se préparer à mobiliser la Garde nationale face aux conséquences des opérations fédérales, il reconnaît implicitement que l'ICE ne constitue plus un partenaire de sécurité, mais un facteur de désordre et de mise en danger de la population. [32] Cette déclaration marque un seuil inédit. Un État fédéré en vient à considérer que la protection de ses habitants passe par une mise à distance, voire une confrontation, avec une agence fédérale censée agir au nom de la loi. Ce geste n'est pas symbolique. Il atteste d'une crise profonde du fédéralisme américain, où la chaîne de commandement et de légitimité se fissure.
À New York, le maire Zohran Mamdani, on l'a vu précédemment, inscrit lui aussi la mort de Renée Nicole Good dans une séquence nationale de cruauté politique [33], et désigne explicitement la violence migratoire comme une politique structurée, non comme un accident local. À Chicago, le maire Brandon Johnson condamne l'action de l'ICE et affirme que la ville ne tolérera pas des opérations fédérales qui mettent en danger ses habitants. [34] Ces prises de position convergentes dessinent une cartographie politique nouvelle, où les grandes villes deviennent des espaces de résistance institutionnelle face à un pouvoir central perçu comme hostile à leurs populations.
Les lignes de fracture ne se réduisent pas aux seuls différends institutionnels entre autorités municipales et pouvoir fédéral. Aux côtés des maires et des gouverneurs qui contestent l'action de l'ICE et réclament transparence et responsabilité, c'est aussi au niveau social et communautaire que se manifestent des formes de résistance concrètes et solidaires. [35] Dans plusieurs quartiers de Minneapolis, des églises, des écoles, des associations locales et des réseaux de voisinage organisent spontanément des dispositifs d'entraide pour pallier la peur et l'insécurité générées par la présence croissante des agents fédéraux. Des collectifs volontaires se mobilisent pour collecter et distribuer de la nourriture aux familles immigrées trop effrayées pour quitter leur domicile, certains habitants offrant même leur aide aux parents lorsque les écoles modifient leurs horaires par crainte pour la sécurité des enfants. Des voisins se coordonnent pour fournir des gardes bénévoles aux abords des établissements scolaires, distribuent des sifflets d'alerte et des informations pour signaler toute présence de l'ICE, et organisent des formations d'« upstander » visant à soutenir celles et ceux pris à partie par les opérations fédérales. Des commerces locaux adaptent leurs pratiques pour protéger leurs clientes et montrer leur solidarité, et certains ferment même leurs portes en signe de respect pour la mémoire de Renée Nicole Good et de protestation contre les violences d'État. Face à une politique de répression perçue comme massive, ces mobilisations de proximité ne sont pas des réactions ponctuelles ou folkloriques. Face à une politique de répression perçue comme massive, ces mobilisations de proximité ne sont pas des réactions ponctuelles ou folkloriques. Elles constituent des formes de protection collective, de tissage social et de mise en commun des ressources face à la violence institutionnelle. Par leur matérialité même, elles forgent une contre-grammaire pratique qui contredit frontalement l'économie abstraite de l'abandon d'État : là où le pouvoir retire, elles redistribuent ; là où il isole, elles relient ; là où il laisse mourir, elles maintiennent en vie. Cette solidarité active est plus que sociale : elle est l'écho concret et collectif de l'invitation poétique à « faire de la place à l'émerveillement » [36], transformant la défense du voisin en un acte de réinvention du commun. Elle appelle, et parfois force ainsi, une réponse juridique.
À cette cartographie s'ajoute une prise de position d'une portée juridique singulière, formulée à Philadelphie par le procureur de district Larry Krasner. Dans les jours qui suivent le meurtre de Renée Nicole Good, celui-ci déclare publiquement que les agents de l'ICE opérant sur le territoire de sa ville seront poursuivis s'ils enfreignent la loi, indépendamment de toute protection fédérale. [37] Son intervention rompt avec l'ambiguïté prudente des déclarations politiques et s'adresse directement aux forces fédérales. Krasner rappelle un point fondamental du droit américain, devenu politiquement explosif dans le contexte actuel : un président ne peut pas gracier une condamnation prononcée par un tribunal d'État. Autrement dit, l'impunité fédérale a des limites territoriales. En affirmant que tout agent de l'ICE, de la Garde nationale ou des forces militaires qui commettrait des crimes à Philadelphie serait arrêté, inculpé et condamné par son bureau, Krasner ne se contente pas d'une posture symbolique. Il désigne explicitement le cœur du régime d'impunité contemporain : la conviction, largement répandue au sein des forces fédérales, que la violence exercée contre certaines populations sera toujours couverte, excusée ou effacée par le pouvoir exécutif. Sa déclaration vise à briser cette certitude. Elle rappelle que l'État n'est pas un bloc homogène, que la chaîne de l'impunité peut être interrompue, et que le droit, bien que profondément fragilisé, n'est pas encore entièrement désarmé. [38] Cette fracture n'abolit pas le régime de cruauté. Elle n'en inverse pas la logique générale. Mais elle en perturbe la circulation fluide. Elle réintroduit un risque là où le pouvoir s'était habitué à l'absence de conséquences. En ce sens, elle confirme que la guerre intérieure menée au nom de la sécurité ne progresse pas sans résistances, et que certaines villes tentent encore, dans un espace juridique de plus en plus étroit, de faire exister une limite à la violence souveraine.
Cette fissure institutionnelle trouve son point de visibilité au sommet de l'appareil fédéral. Depuis la mort de Renée Nicole Good, un bloc croissant d'élues démocrates engage une procédure de destitution contre la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem. [39] Les articles déposés l'accusent explicitement d'entrave au contrôle parlementaire, de violation des garanties constitutionnelles, de mise en danger délibérée des populations civiles et d'abus de pouvoir. Cette initiative signale un point de rupture institutionnelle : le moment où la chaîne de commandement fédérale cesse d'être perçue comme un cadre de protection du droit pour apparaître comme le vecteur même de son effondrement. La qualification immédiate de la victime en « terroriste intérieure », la défense anticipée de l'agent impliqué, l'absence de toute suspension opérationnelle de l'ICE et la poursuite des raids dans les écoles et les quartiers avoisinants rendent cette crise impossible à contenir par la seule communication exécutive. La tentative de destitution ne garantit aucune sanction effective. Mais elle rend lisible un fait décisif : le crime ne peut plus être absorbé sans coût politique, et l'impunité, jusque-là administrée comme évidence, devient un point de conflit ouvert au cœur même de l'État.
Ce conflit ne relève pas d'un désaccord partisan entre démocrates et républicains. Il oppose deux conceptions antagonistes de l'État et de la souveraineté. D'un côté, un pouvoir fédéral qui gouverne par la peur, la désignation d'ennemis intérieurs et la suspension de fait des garanties juridiques. De l'autre, des autorités locales qui revendiquent une responsabilité concrète envers les corps présents sur leur territoire, indépendamment de leur statut administratif. Cette opposition ne se joue pas au niveau des principes abstraits, mais dans la gestion quotidienne de la vie, de la sécurité, de l'accès aux soins, du logement, de la coexistence urbaine.
Les villes apparaissent ainsi comme des lieux de condensation de la crise démocratique contemporaine. Elles sont à la fois les cibles privilégiées de la politique fédérale autoritaire et les espaces où s'élaborent des formes de résistance pragmatique, souvent contradictoires, mais réelles. Lorsque des maires déclarent à l'ICE de quitter leur ville, ce n'est pas une bravade rhétorique. C'est l'affirmation d'une souveraineté locale opposée à une logique d'occupation et de prédation. Ces villes ne prétendent pas renverser l'ordre fédéral. Elles cherchent à préserver des conditions minimales de vie commune. Cette conflictualité interne révèle une fragilité structurelle du pouvoir central. Contrairement aux régimes autoritaires stabilisés, qui tendent à effacer toute dissension institutionnelle, le trumpisme gouverne par l'affrontement permanent, la provocation et l'escalade. Il accepte, voire recherche, le conflit avec les villes démocrates, car ce conflit lui permet de réactiver la figure de l'ennemi intérieur et de justifier l'extension de ses dispositifs répressifs. Mais ce choix a un coût politique. Il rend la violence visible. Il expose les contradictions. Il empêche la naturalisation complète de l'autoritarisme.
Ces résistances demeurent fragiles, incomplètes, exposées. Elles ne constituent pas une alternative politique stabilisée et restent traversées de compromis, de limites et de contradictions internes. Mais c'est précisément dans cette fragilité qu'elles produisent leur effet. Elles empêchent que la violence se déploie sans reste, maintiennent un espace de conflictualité où le pouvoir doit encore se justifier, se durcir, se dévoiler. Elles ne suspendent pas la catastrophe. Elles en perturbent la gestion silencieuse.
C'est dans cet espace instable, non dans un horizon de résolution, qu'une autre forme d'intervention apparaît, plus diffuse, moins institutionnelle, mais politiquement décisive. Un appel circule à l'échelle nationale sous le mot d'ordre « Stop ICE ! - Nationwide Shutdown » le 20 Janvier 2026. [40] Il ne s'agit ni d'une revendication sectorielle ni d'une mobilisation ordinaire, mais d'une tentative de désorganisation active d'un appareil devenu central dans la gestion autoritaire des populations. L'appel ne vise pas à réformer l'ICE, ni à en corriger les excès, mais à interrompre son fonctionnement, à rendre visible son caractère insoutenable comme institution.
Ce type d'action marque un déplacement important. Là où les autorités locales cherchent encore à encadrer, limiter ou judiciariser l'action fédérale, le mot d'ordre de l'arrêt assume une logique destituante. Il ne demande plus protection, transparence ou responsabilité ; il affirme que certaines institutions ont franchi un seuil au-delà duquel elles ne peuvent plus être amendées sans être d'abord neutralisées. L'ICE n'est plus perçue comme une agence dysfonctionnelle, mais comme une forme de pouvoir incompatible avec toute vie civique soutenable.
Ce qui se joue ici n'est pas seulement une montée de la conflictualité, mais une requalification du problème politique. L'appel à l'arrêt national ne naît pas d'une abstraction idéologique. Il surgit d'une accumulation de scènes - raids, tirs, morts en détention, refus de soin, mensonges officiels - dont la mort de Renée Nicole Good constitue un point de condensation. Il exprime le passage d'une demande de limites à une exigence de cessation, d'un horizon de régulation à une hypothèse de rupture.
Il importe de ne pas réduire cet appel à une radicalité émotionnelle ou à une réaction de colère. Sa portée tient précisément à ce qu'il nomme, implicitement, une vérité que le droit peine encore à formuler : un appareil qui gouverne par la peur, l'abandon et l'impunité ne peut être contenu sans être d'abord arrêté. En ce sens, le mot d'ordre du 20 janvier ne relève pas seulement de la protestation. Il signale l'émergence d'un nouveau seuil de politisation, où la question n'est plus comment contrôler l'ICE, mais comment vivre avec, ou sans, une institution qui rend le regard mortel.
La mort de Renée Nicole Good devient alors un point de cristallisation de cette guerre intérieure. Elle ne révèle pas seulement la brutalité d'une agence fédérale. Elle met au jour une crise de légitimité profonde, où l'État central apparaît de plus en plus incapable de se présenter comme garant de la vie et du droit, tandis que les villes tentent, dans un contexte de plus en plus contraint, de préserver des espaces de protection, de solidarité et de visibilité.
C'est à partir de ces fissures, de ces résistances partielles et de ces conflits territoriaux que peut désormais se poser la question décisive, celle de la signification politique du nom de Renée Nicole Good, non comme simple victime, mais comme point de condensation d'une époque et d'un seuil historique. C'est vers cette question que l'analyse doit maintenant se déplacer.
XI : Le poème - Plan d'immanence et grammaire minimale
« I want back my rocking chairs
solipsist sunsets,
& coastal jungle sounds that are tercets from cicadas and pentameter from the hairy legs of
cockroaches.
i've donated bibles to thrift stores
(mashed them in plastic trash bags with an acidic himalayan salt lamp—
the post-baptism bibles, the ones plucked from street corners from the meaty hands of zealots, the
dumbed-down, easy-to-read, parasitic kind) :
remember more the slick rubber smell of high gloss biology textbook pictures ; they burned the hairs
inside my nostrils,
& salt & ink that rubbed off on my palms.
under clippings of the moon at two forty five AM I study & repeat
ribosome
endoplasmic—
lactic acid
stamen
at the IHOP [41] on the corner of powers and stetson hills—
i repeated & scribbled until it picked its way & stagnated somewhere i can't point to anymore, maybe
my gut—
maybe there in-between my pancreas & large intestine is the piddly brook of my soul.
it's the ruler by which i reduce all things now ; hard-edged & splintering from knowledge that
used to sit, a cloth against fevered forehead.
can i let them both be ? this fickle faith and this college science that heckles from the back of the
classroom
now i can't believe—
that the bible and qur'an and bhagavad gita are sliding long hairs behind my ear like mom
used to & exhaling from their mouths “make room for wonder”—
all my understanding dribbles down the chin onto the chest & is summarized as :
life is merely
to ovum and sperm
and where those two meet
and how often and how well
and what dies there.” [42] »
mes couchers de soleil solipsistes,
& les sons de jungle côtière qui sont tercets de cigales et pentamètres venus des pattes velues des cafards.
j'ai donné des bibles aux boutiques d'occasion
(je les ai bourré dans des sacs-poubelle en plastique avec une lampe de sel acide himalayen —
les bibles post-baptême, celles que l'on cueille aux coins des rues des mains charnues des fanatiques,
les versions abruties, faciles à lire, de type parasitaire) :
elles rappellent plutôt la lisse odeur de caoutchouc des images lustrées des manuels de biologie ;
elles brûlaient les poils à l'intérieur de mes narines,
& le sel & l'encre qui ont déteint sur mes paumes.
sous des fragments de lune à deux heures quarante-cinq du matin j'étudie & répète
ribosome
endoplasmique—
acide lactique
étamine
à l'IHOP à l'angle de Powers et Stetson Hills—
j'ai répété & griffonné jusqu'à ce que ça se fraye un chemin & stagne dans un lieu que je ne peux plus
indiquer, peut-être mon intestin—
peut-être là, entre mon pancréas & mon gros intestin, se trouve le maigre ruisseau de mon âme.
c'est la règle par laquelle je réduis désormais toutes choses ; acérée & éclatante d'un savoir qui autrefois savait s'assoir, un linge contre un front fiévreux.
puis-je les laisser être l'un comme l'autre ? cette foi capricieuse et cette science d'université qui invective du fond de la classe
Maintenant je n'arrive pas à croire—
que la bible et le qoran et la bhagavad gita s'échevèlent derrière mon oreille comme le faisait maman & exhalent de leurs bouches « fais de la place à l'émerveillement »—
toute ma compréhension dégouline le long du menton jusque sur ma poitrine & se résume comme suit :
la vie est simplement
une ovule et un spermatozoïde
l'endroit où ces deux se rencontrent
la fréquence et la manière
et ce qui y meurt. » [43]
À ce point de l'analyse, l'introduction d'un poème pourrait passer pour un geste sans prise, impropre à affronter la rationalité étatique et ses dispositifs de violence. Face à la puissance de l'appareil d'État, à la cohérence froide des dispositifs policiers, à la rationalité du tri et de l'abandon, un texte poétique paraît d'un poids infime. Il ne bloque aucune opération. Il ne suspend aucune décision. Il ne protège aucun corps. Et pourtant, c'est précisément là que se joue quelque chose d'essentiel, non sur le même plan que le pouvoir, mais sur un autre plan, irréductible à ses catégories.
Et pourtant, dans les heures qui ont suivi sa mort, tandis que le récit officiel s'employait à criminaliser son nom, ce poème précisément a commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Traduit, partagé, répété, il est devenu le vecteur d'une réappropriation symbolique silencieuse. Renée Nicole Good n'était plus seulement la « terroriste intérieure » désignée par l'État. Elle redevenait, par fragments, la poète, la mère, la voix qui murmurait « fais de la place à l'émerveillement ». Ce phénomène révèle que quelque chose d'essentiel se joue ici, non sur le même plan que le pouvoir, mais sur un autre plan, irréductible à ses catégories.
Le poème de Renée Nicole Macklin, écrit bien avant sa mort, n'oppose ni une morale à la violence ni une émotion à la politique. Il opère un déplacement plus radical. Il modifie le plan d'immanence à partir duquel la vie est pensée. Là où le pouvoir calcule, classe, trie et expose, le poème ne fonde pas une ontologie, mais expose une grammaire minimale de la vie, irréductible aux catégories de la gestion gouvernementale. La vie n'y apparaît plus comme une valeur à protéger ni comme une ressource à administrer, mais comme une occurrence fragile, contingente, presque dérisoire, et pourtant irréfutable : la rencontre de deux cellules, une fréquence, une manière d'être-là, et ce qui meurt. Rien de plus. Rien de moins.
Ce geste n'est ni consolatoire ni ornemental. Il s'oppose frontalement à la rationalité eugéniste sans jamais la nommer. Là où l'État décide quelles vies méritent d'être prolongées, le poème affirme que la vie ne vaut pas par son utilité, sa conformité ou sa docilité, mais par sa simple apparition, par son caractère absolument non nécessaire. Cette réduction n'appauvrit pas la vie. Elle la soustrait au jugement.
Un poème, pris isolément, ne pèse pas lourd face à la machine étatique. Mais il pèse autrement. Il déplace le plateau sur lequel la violence prétend s'exercer. Il refuse la langue de la gestion, de la sécurité, de la normalisation. Il oppose à l'administration des corps une attention obstinée au minuscule, au non rentable, à ce qui ne se transforme pas en population gouvernable. En ce sens, il ne résiste pas frontalement. Il désobéit au régime même qui prétend définir ce qu'est une vie comptable.
Ce déplacement est décisif, car l'eugénisme politique contemporain ne se présente jamais comme tel. Il opère par abstractions, par catégories, par masses anonymes. Le poème, en ramenant la vie à une matérialité élémentaire, défait cette abstraction. Il ne réhabilite aucune figure héroïque de l'humain. Il rappelle seulement que toute politique qui prétend gérer la vie oublie ce qu'elle est. Non une ressource, non une variable, non un excédent, mais une occurrence fragile, sans justification préalable.
Clôture - Continuer ainsi ?
La mort de Renée Nicole Good ne constitue ni une anomalie, ni une bavure, ni même un simple révélateur. Elle marque un seuil. Elle désigne le point où plusieurs logiques, longtemps dissociées ou maintenues à distance, se rejoignent et deviennent lisibles comme une seule et même rationalité politique. À Minneapolis, ce 7 janvier 2026, se condensent une scène policière devenue létale pour le regard civil, un récit d'État fondé sur l'inversion accusatoire, une cruauté assumée comme méthode de gouvernement, un eugénisme politique opérant par tri et abandon, et une impunité cumulative rendue possible par l'effondrement préalable des normes juridiques internationales. Rien de ce qui s'est produit n'est extérieur à ce faisceau. Rien ne relève de l'exception.
Ce qui se donne à voir ici n'est pas l'instauration soudaine d'un régime inédit, mais l'aboutissement d'un processus. La continuité est la forme même de cette catastrophe. Continuité entre violence extérieure et violence intérieure, continuité entre destruction lointaine et abandon domestique, continuité entre le mépris du droit international et la désactivation progressive des garanties constitutionnelles. [44] Le pouvoir n'a pas changé de nature. Il s'est désinhibé. Il a appris, par répétition, que la transgression pouvait devenir règle, que la violence pouvait être assumée, que l'indifférence pouvait être gouvernée.
Renée Nicole Good est morte dans ce continuum. Elle n'a pas été tuée parce qu'elle aurait représenté une menace réelle, mais parce qu'elle occupait une position devenue intolérable dans l'économie contemporaine du pouvoir. Celle du témoin ordinaire, du regard civil, de la présence non alignée. Sa mort signale que ce qui était autrefois toléré comme bruit démocratique est désormais requalifié en danger politique. Regarder n'est plus un droit fragile. C'est un risque. Être là devient une faute. Ne pas se retirer immédiatement expose à la mort.
Ce seuil engage une transformation plus profonde encore. La citoyenneté cesse d'être un socle protecteur. Elle devient conditionnelle, réversible, indexée à la docilité et au retrait. La vie humaine n'est plus présumée digne d'être sauvée. Elle est évaluée à l'aune de sa compatibilité immédiate avec l'ordre politique. Le refus de soin, l'agonie administrée, l'indifférence souveraine ne sont pas des excès. Ils sont les gestes cohérents d'un régime qui a intégré la catastrophe à son mode ordinaire de fonctionnement.
Pourtant, cette continuité n'est ni totale ni close. Les fissures apparues au sein même des institutions, les prises de position de certaines villes, les refus explicites d'endosser le récit fédéral, indiquent que le pouvoir ne parvient pas à s'imposer sans résistance. Ces résistances sont fragiles, incomplètes, exposées. Elles ne constituent pas une alternative politique stabilisée. Mais elles empêchent que la violence se naturalise entièrement. Elles maintiennent un espace de conflictualité où le pouvoir doit encore se justifier, se durcir, se dévoiler.
C'est dans cet espace étroit que le nom de Renée Nicole Good continue de travailler. Non comme un symbole consolatoire, non comme une figure sacrificielle, mais comme un point de condensation critique. Son nom empêche que cette mort soit absorbée dans la série indistincte des faits divers. Il oblige à penser ce qui se joue lorsque regarder devient mortel, lorsque soigner est interdit, lorsque l'indifférence se donne sans masque, et lorsque la catastrophe ne prend plus la forme d'un effondrement soudain, mais celle d'une continuité administrée.
Walter Benjamin écrivait que la catastrophe n'est pas ce qui arrive, mais le fait « que les choses continuent comme avant. » [45] Penser la mort de Renée Nicole Good, la nommer, la situer, ce n'est pas prétendre interrompre ce cours, mais refuser qu'il se confonde avec le monde lui-même. C'est refuser qu'elle devienne invisible. C'est refuser que la cruauté gouverne sans être reconnue comme telle.
Cette reconnaissance est le premier seuil. Elle impose de voir dans la mort de Minneapolis non un accident, mais l'expression d'un principe politique désormais à l'œuvre : la vie traitée comme un privilège conditionnel, révocable par la souveraineté policière, et la mort administrée comme une punition juste pour toute désobéissance, fût-elle silencieuse. Ce principe ne vise plus seulement les migrants. En s'attaquant à une citoyenne observatrice, l'ICE et le pouvoir qui la couvrent adressent un message à tous : il n'existe plus de statut, de droit ou de présence qui garantisse, de facto, la protection face à la violence d'État lorsque celle-ci estime que l'ordre, son ordre, est troublé.
Ainsi, les enjeux du « regard » qui demeurerait possible dépassent la seule vigilance civique. Il s'agit de reconstruire, dans la brèche ouverte par les fissures institutionnelles et les solidarités de voisinage, une politique qui inverse radicalement le thanato-eugénisme. Une politique qui ne se contenterait pas de limiter les excès de l'ICE, mais qui contesterait son mandat même de milice intérieure ; qui ne négocierait pas les conditions de la cruauté, mais qui en abolirait la rationalité ; qui cesserait de gérer des populations jetables pour fonder à nouveau la communauté sur le principe imprescriptible que la vie n'est un privilège pour personne, mais la condition commune et inconditionnelle de tout droit.
C'est dans cet horizon seulement, non de la commémoration, mais de la refondation politique, que le nom de Renée Nicole Good cesse d'être un point de condensation de la catastrophe pour devenir un opérateur de son dépassement. Nommer ce qui s'est passé à Minneapolis, c'est déjà commencer à le rendre inadmissible. C'est préparer le terrain où la continuité administrée de la violence pourra, non plus être observée avec résignation, mais être interrompue par la volonté collective.
C'est dans cet horizon seulement, non de la commémoration, mais de la refondation politique, que le nom de Renée Nicole Good trouve sa pleine portée. Il ne s'agit pas d'en faire un symbole ou un opérateur, mais d'y reconnaître un point de cristallisation historique : l'instant où le crime de regard est devenu lisible, où la disqualification souveraine a révélé son visage le plus nu. Nommer ce qui s'est passé à Minneapolis, c'est inscrire cette mort dans la constellation qui la rend intelligible, aux côtés de celles de George Floyd, de Nahel et de tant d'autres ; c'est arracher cette scène à la gestion des catastrophes ordinaires pour en faire le lieu d'une scansion politique : l'alternative entre l'assomption de la grammaire de l'abandon et la construction, par le droit, la solidarité et le soin, d'un principe inconditionnel de vie commune.
« Je ne vous en veux pas », auront été les derniers mots de Renée Nicole Good. Ces mots ne clôturent pas l'histoire. Ils déclarent l'inadmissible.
Sylvain George
[1] Richard Luscombe, « Woman in Minnesota fatally shot by ICE agent during raid, video shows », The Guardian, January 7, 2026. https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/07/minneapolis-shooting-immigration-crackdown
[2] Jazmine Ulloa, “Renee Good's Time at Old Dominion Included an Award-Winning Poem”, in The New York Times, January 8, 2026. https://www.nytimes.com/2026/01/08/us/renee-good-ice-minneapolis.html
Jonny Diamond, “Renee Nicole Good, murdered by ICE, was a prize-winning poet”, in Literary Hub, January 7, 2026. https://lithub.com/renee-nicole-good-murdered-by-ice-was-a-prize-winning-poet-heres-that-poem/
[3] https://www.fox9.com/news/video-shows-minneapolis-ice-shooting-woman-dead-jan-7
https://edition.cnn.com/2026/01/08/us/video/minnesota-shooting-ice-video-before-shooting-digvid
[4] Holmes Lybrand, Justin Lear, Sarah Dewberry, “ICE agent's cellphone captures fatal confrontation in Minneapolis”, CNN, January 9, 2026.
https://edition.cnn.com/2026/01/09/us/ice-agent-cellphone-video-minneapolis
[5] Voir aussi une reconstitution 3D réalisée par index investigation : www.index.ngo
[6] Holmes Lybrand, Justin Lear, Sarah Dewberry, “ICE agent's cellphone captures fatal confrontation in Minneapolis”, opus cité.
[7] https://www.leparisien.fr/video/video-mort-de-george-floyd-l-integralite-des-images-embarquees-de-deux-policiers-devoilees-12-08-2020-8366934.php
[9] Henry J. Gomez, “Vance says death of Minnesota woman killed by ICE was 'a tragedy of her own making”, NBC News, January 8, 2026.
[10] Anna Betts, “Kristi Noem doubles down on claim ICE agent killed woman in self-defense”, The Guardian, January 8, 2026. https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/09/kristi-noem-dhs-press-conference-ice
[11] Human Rights Watch, « USA : Une fusillade de l'ICE à Minneapolis injustifiable », 9 janvier 2026 :
[12] Sur ICE, voir : Daniel Kanstroom, Deportation Nation : Outsiders in American History, Boston, Harvard University Press, 2007 ; Tanya Maria Golash-Boza, Immigration Nation : Raids, Detentions, and Deportations in Post-9/11 America, Routledge, 2012 ; AMERICAN IMMIGRATION COUNCIL. The Growth of the U.S. Deportation Machine. Rapport, 2014.
[13] Corine Lesnes, « Les moyens colossaux et les méthodes brutales de l'ICE, la police de l'immigration déployée par Donald Trump », in Le Monde, 09 juillet 2025.https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/09/aux-etats-unis-le-renforcement-historique-des-moyens-de-la-police-de-l-immigration-inquiete-les-defenseurs-des-libertes_6620158_3210.html ; Bastien Bouchaud, « Centres de détention, expulsions : Trump inonde de fonds publics la police de l'immigration », in Les Echos, 10 août 2025. https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/centres-de-detention-expulsions-trump-inonde-de-fonds-publics-la-police-de-limmigration-2180816
[14] Cette impunité est structurellement garantie par le démantèlement des contre-pouvoirs internes. Le Bureau des droits civiques et des libertés civiles (CRCL) du Département de la Sécurité intérieure des États-Unis (DHS), qui aurait pu enquêter sur cette fusillade, a vu ses capacités anéanties par des coupes budgétaires drastiques, le rendant inopérant. L'enquête a ensuite été retirée aux autorités du Minnesota par le FBI, illustrant une souveraineté fermée qui confisque la scène judiciaire elle-même. Voir Human Rights Watch, « USA : Une fusillade de l'ICE à Minneapolis injustifiable », opus cité.
[15] Sydney Topf, “Mamdani says Minnesota shooting is a ‘glimpse' into a year of ‘cruelty' “, Washington Examiner, January 9, 2026. https://www.washingtonexaminer.com/news/4412907/zohran-mamdani-minnesota-shooting-glimpse-into-year-of-cruelty/
[16] Simone Weil, « L'Iliade ou le poème de la force », in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999.
[17] Antonin Artaud, « Lettre sur la cruauté-Première lettre » in Oeuvres, Paris, Ed. Gallimard, coll. Quarto, 2004, p. 566. Voir aussi « Le Théâtre et la cruauté », et le « Le théâtre de la cruauté : premier manifeste » , in Œuvres, opus cité pp 555-565. Voir aussi sur la cruauté : Hannah Arendt, Sur la révolution, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2013 et Les Origines du totalitarisme Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1998 ; Walter Benjamin, « Le caractère destructeur », in Œuvres II, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 2000 ; « Expérience et pauvreté », in Œuvres II, opus cité ; « Sur le concept d'histoire » in, Œuvres III, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000 ; Catherine Clément, La Syncope. Philosophie du ravissement, Paris, Grasset, 1990 ; Jacques Derrida, L'Écriture et la différence, Paris, Seuil, 1967 ; Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975 et Il faut défendre la société. Cours au Collège de France (1975-1976), Paris Gallimard/Seuil, 1997 ; Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 2010 et « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, Payot, 2004 ; Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale (1887). Trad. Patrick Wotling, Paris, Le Livre de Poche, 2000 ; Par-delà bien et mal, Paris, Garnier-Flammarion, 2000 ; ; Clément Rosset, L'Objet singulier, Paris, Éditions de Minuit, 1979 ; Simone Weil, « L'Iliade ou le poème de la force », opus cité.
[18] Walter Benjamin, « Le caractère destructeur », opus cité ; « Expérience et pauvreté », opus cité ; « Sur le concept d'histoire » opus cité.
[19] Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », opus cité.
[20] Grégoire Chamayou, Les chasses à l'homme, Paris, La Fabrique Editions, 2010.
[21] James Morton Smith, Freedom's Fetters : The Alien and Sedition Acts and American Civil Liberties. Ithaca, NY : Cornell University Press, 1966 ; Geoffrey R. Stone, Perilous Times : Free Speech in Wartime from the Sedition Act of 1798 to the War on Terrorism. New York : W. W. Norton & Company, 2004 ; Daniel Kanstroom, Deportation Nation : Outsiders in American History. Cambridge, MA : Harvard University Press, 2007 ; Mae M. Ngai « The Strange Career of the Illegal Alien : Immigration Restriction and Deportation Policy in the United States ». Law and History Review, vol. 21, no 1, 2003, p. 69-107 ; Hiroshi Motomura, Americans In Waiting : The Lost Story of Immigration and Citizenship in the United States. Oxford University Press (2006), Paperback edition, 2007 and “Alienage Classifications in a Nation of Immigrants : Three Models of Permanent Residence”, in Immigration and Citizenship in the 21st Century, 191 (edited by N. Pikus, Rowman & Littlefield, 1998), and “ Whose Immigration Law ? : Citizens, Aliens, and the Constitution”, 97 Columbia Law Review 1567 (1997). Review essay, “Whose Alien Nation ? : Two Models of Constitutional Immigration Law”, 94 Michigan Law Review 1927 (1996). Review essay ; René D. Flores and Ariela Schachter, “Who Are the “Illegals” ? The Social Construction of Illegality in the United States”, in American Sociological Review, Vol. 83, No. 5 (October 2018), pp. 839-868. Voir aussi Sur le droit des étrangers aux Etats Unis : https://www.conseil-constitutionnel.fr/publications/titre-vii/la-cour-supreme-des-etats-unis-et-le-droit-des-etrangers
[22] David Bornstein, « La « submersion migratoire » ne correspond à aucune réalité scientifique », in the Conversation, 2 février 2025. https://theconversation.com/la-submersion-migratoire-ne-correspond-a-aucune-realite-scientifique-248622
[23] Étienne Balibar, « Les frontières intérieures de l'Europe » in Nous, citoyens d'Europe ?, Paris, Ed. La Découverte, 2001.
[24] Didier Fassin, La raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Paris, Ed Gallimard/Seuil, 2010.
[25] Ann Laura Stoler, L'eugénisme politique de Trump : sur les êtres jetables plutôt que L'eugénisme politique de Trump : les êtres jetables , in AOC, vendredi 17 octobre 2025 ; “A Deadly Embrace : Of Colony and Camp,” in Duress : Imperial Durabilities in Our Times, Duke University Press, 2016 ; Ann Laura Stoler, Interior Frontiers : essays on the entrails of inequality, Oxford University Press, 2022.
Voir aussi : Shannon O'Brien, Eugenics in American Political Life, Palgrave, 2024 ; Peter Baker, “From Science to Diversity, Trumps Hits the Reverse Button on Decades of Change,”
https://www.nytimes.com/2025/07/13/us/politics/trump-reversal-better-times ; Tracy Kidder, “A New Era of Hunger Has Begun,” The New York Times, https://www.nytimes.com/2025/07/14/opinion/america ; Bertrand Ogilvie, L'Homme Jetable : essai sur l'exterminisme et la violence extrême, Amsterdam Editions, 2012.
[26] Charlotte Recoquillon, « Renee Nicole Good tuée par l'ICE : au moins 9 victimes de tirs en 4 mois, 32 morts en détention en un an… le bras armé de Trump a de lourds antécédents de violences », in L'Humanité, 9 janvier 2026. https://www.humanite.fr/monde/black-lives-matter/renee-nicole-good-tuee-par-lice-au-moins-9-victimes-de-tir
[27] Sur le nécropolitique et le thanato-eugénisme, voir : Achille Mbembe, « Nécropolitique » in Raison politique, n°21, Paris, Presses de Sciences Po 2006, pp- 20-60 ; Judith Butler, Ce qui fait une vie : Essai sur la violence, la guerre et le deuil. Paris, Ed. Zones/La Découverte, 2010 ; Ann Laura Stoler, La chair de l'Empire : Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, Ed. La Découverte, 2013.
[28] Marc Weller, “The US capture of President Nicolás Maduro - and attacks on Venezuela - have no justification in international law”, in Chatham House, January 4, 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/01/us-capture-president-nicolas-maduro-and-attacks-venezuela-have-no-justification?utm_source=chatgpt.com
[29] David Smith, “US foes and allies denounce Trump's ‘crime of aggression' in Venezuela at UN meeting”, The Guardian, January 5, 2026. https://www.theguardian.com/world/2026/jan/05/un-security-council-trump-attack-venezuela?utm_source=chatgpt.com
[30] Ann Laura Stoler, Duress : Imperial Durabilities in Our Times, Duke University Press, Durham and London, 2016.
[31] Juan Gabriel García, “ICE Shoots Dead Civilian Observer During Minneapolis Raid”, Los Angeles Press, January 7 2026.
[32] Jack Date, Luke Barr, and Meredith Deliso, “Minnesota governor says he is preparing National Guard amid furor over fatal ICE shooting”, ABC News, January 8, 2026. https://abcnews.go.com/US/ice-related-shooting-occurred-minnesota-governor/story?id=128984401 Politics : “WATCH : Walz says Minnesota must play a role in investigation into ICE's killing of Renee Good”, PBS Shows, January 8, 2026. https://www.pbs.org/newshour/politics/watch-walz-says-minnesota-must-play-a-role-in-investigation-into-ices-killing-of-renee-good
[33] Sydney Topf, “Mamdani says Minnesota shooting is a ‘glimpse' into a year of ‘cruelty' “, opus cité.
[35] Rédaction, « Minneapolis : face aux raids migratoires, la solidarité s'organise pour protéger les enfants », La Provence, 10 Janvier 2026.
[36] Renée Nicole Macklin. On Learning to Dissect Fetal Pigs. https://www.porkopolis.org/pig_poet/renee-nicole-macklin/ et https://poets.org/2020-on-learning-to-dissect-fetal-pigs. Voir aussi la partie XII du present texte.
[37] Jack Tomczuk, “'Get the F out of here' - Philly DA warns ICE after fatal shooting”, Metro Philadelphia, January 8, 2026. https://metrophiladelphia.com/stories/krasner-condemns-fatal-ice-shooting,122746
[38] Ce geste est d'autant plus significatif qu'il intervient alors même que l'ICE poursuit ses opérations, y compris dans des écoles et à proximité immédiate du lieu où Renée Nicole Good a été tuée. La continuité des raids, malgré l'indignation publique et la mise en cause explicite de l'agent auteur des tirs, confirme que la stratégie fédérale repose sur une logique d'intimidation durable, non sur un simple excès ponctuel. Mais la parole de Krasner introduit une dissonance décisive. Elle affirme que la violence n'est pas seulement un fait politique ; elle est un fait justiciable. Et que ceux qui s'imaginent protégés par l'absolutisme de l'exécutif peuvent, dans certains territoires, encore être tenus pour responsables.
[39] Jan-Werner Müller, “A congresswoman wants to impeach Kristi Noem. She's right to do so”, The Guardian, January 11, 2026. https://www.theguardian.com/profile/jan-werner-m-ller
[40] Indivisible CA45, “Nationwide Protest Planned for January 20, 2026, as Part of “Free America Walkout” Initiative”, Fullerton Observer, January 8, 2026.
[41] IHOP : International House of Pancakes, est une chaîne de restauration rapide, d'origine californienne, spécialisée dans les pancakes servis toute la journée.
[42] Renée Nicole Macklin. On Learning to Dissect Fetal Pigs. https://www.porkopolis.org/pig_poet/renee-nicole-macklin/ et https://poets.org/2020-on-learning-to-dissect-fetal-pigs
[43] Renée Nicole Good Macklin, « Sur l'apprentissage de la dissection des cochons fœtaux » in Lundimatin #503- 9 janvier 2026. https://lundi.am/Renee-Nicole-Good-abattue-par-l-ICE-son-poeme-premonitoire. Voir aussi la traduction de Julian Blaine : https://www.poesibao.fr/renee-nicole-good-traduction-inedite-par-julien-blaine-iii-8-traductions-et-hommage/
[44] {} Cette continuité ne se limite pas à une seule sphère. L'effondrement du droit à l'échelle internationale, tel qu'illustré, on l'a vu, par l'intervention américaine au Venezuela et les menaces proférées contre des États voisins et partenaires, précède et rend pensable la suspension du droit constitutionnel domestique. Ce qui est toléré à l'extérieur devient un modèle pour l'action intérieure.
[45] Walter Benjamin, Le Livre des Passages, Paris, Cerf, 1989, p. 491.








