07.07.2026 à 11:26
De vaisselle #1
Un podcast pour les tâches ménagères et penser l'état du monde
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, Mouvement, 2Texte intégral (608 mots)
Ces dernières décennies, — disons depuis la fin des années 90, les premiers contre-sommets, la fin de la fin de l'histoire, —, une génération s'est rencontrée et a lutté. Des lieux, des rendez-vous, des coups d'éclats, de l'audace, des théories, des stratégies, des tentatives, des échecs, de l'amertume, de la joie, etc. Depuis cette expérience, à la fois éclatée et dispersée mais d'une rare densité, un ami a décidé de faire un podcast. Il ne s'agit pas de constituer une histoire officielle de l'autonomie des 25 ou 30 dernières années, personne ne s'y entendrait, mais d'explorer les idées, les représentations et les gestes qui en ont fait le substrat. Dans ce premier épisode, il est question d'une époque qui change et de tout ce que cela implique quant aux cadres stratégiques et théoriques développés dans la séquence précédente.
Présentation
Nous vivons un changement radical d'époque. C'est le genre de phrase qu'on a pu prononcer à la va-vite, comme une intuition, comme une hypothèse. C'est devenu une banalité. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la conscience de ce basculement produit peu d'enthousiasme voire beaucoup d'angoisse. Chacun la conjure comme il peut : certains placent leurs espoirs dans la figure d'un homme fort et autoritaire, d'autres allument des cierges en attendant le retour d'une social-démocratie fantasmée. Certains font même les deux en même temps. D'autres encore, et c'est un moindre mal, se lancent dans un activisme politique toujours plus désespéré.
Ce podcast part d'un principe simple, il nous faut commencer par comprendre ce qui est en train de se passer et donc de nous arriver. « Il y a besoin de comprendre, mais la brutalité du changement d'époque semble réduire en ruines tout ce qui permet de fonder une pensée. Les convictions les mieux ancrées sont dissoutes les unes après les autres, au point qu'on ne sait plus s'il faut se fier ou non à celles qui tiennent encore debout. »
Pour cela, il faut pouvoir mobiliser quelques ressources. Celles que j'ai sous la main : des bribes de concepts glanés dans différentes traditions théoriques ; l'expérience tirée d'une vingtaine d'années de luttes autonomes ; et la mise à profit des moments du quotidien qui laissent le temps de mettre les idées en ordre - notamment les sessions de vaisselles.
Dans ce premier numéro, « hypercrisie », il sera question de la fin de l'histoire, d'hypocrisie comme mode de gouvernement - et de son contraire -, de l'usage stratégique ou éthique des idéaux des Lumières, de « nos » propres contradictions, de l'impasse du progressisme et de la faiblesse historique du mouvement révolutionnaire.
Entre autres.
Crédits musicaux :
- Mafia K'1 Fry – Guerre
- Lella Fadda – 7OB BES EH
Contact : devaisselle riseup.net
06.07.2026 à 23:24
Enquête sur la mort de Walter Benjamin
On peut donc en conclure, avec plus de certitude qu'avant, qu'il est mort ce jour-là et non le jour suivant.
Finn Iunker
Texte intégral (608 mots)
Nous publions cette semaine une enquête absolument géniale - aussi maniaque que minutieuse - sur les dernières heures de Walter Benjamin. Nous savons qu'il est « mort à Port-bou (Espagne) en 1940 sur le chemin de la liberté » comme écrira, en guise d'épitaphe, son ami Gershom Scholem en exergue de son livre sur Les grands courants de la mystique juive [1] . Soufflé depuis des années par un désespoir aussi irrespirable que l'air de son temps, Benjamin ne survivra pas au Pacte germano-soviétique qui alignera Staline sur la politique hitlérienne et reléguera la possibilité du communisme à une pensée qui ne réémergera qu'à partir des années 1970 et deviendra la source des courants politiques les plus fins et les plus sérieux de notre temps. Il s'agit de la traduction d'un long texte de l'écrivain norvégien Finn Iunker.
Le pacte germano-soviétique d'août 1939 l'avait laissé apathique et découragé. Après que la guerre avait éclaté le 1er septembre, il avait été interné, et il était presque sans forces quand il put retourner à Paris en novembre. En janvier 1940, il avait à peine la force de marcher. Au cours du printemps 1940, il évoqua sans cesse, dans ses lettres, la détérioration de son état de santé. Walter Benjamin dut ressentir comme un triomphe de pouvoir franchir les Pyrénées à pied. Mais il dut se sentir d'autant plus abattu quand lui et ses compagnons de route apprirent, en arrivant à Portbou, qu'ils seraient renvoyés en France, aux agents allemands qui les attendaient à la frontière. « Dans une situation sans issue, je n'ai d'autre choix que d'en finir, » écrit-il dans son dernier message à Theodor W. Adorno. [2] Il avait assez de morphine pour tuer un cheval. [3]
En franchissant la montagne, il aurait porté sur lui un manuscrit qu'on n'a pas retrouvé. Il aurait écrit à une femme à Genève une carte postale qui n'a pas été retrouvée non plus. [4] On s'est demandé s'il s'est vraiment suicidé. Personne ne sait où se trouve son cadavre. Il règne aussi une certaine incertitude quant à la date de sa mort. Trois notices biographiques indiquent le 27 septembre, [5] une quatrième le 26. [6]] Les biographies écrites par Bernd Witte et Momme Brodersen disent qu'il est mort dans la nuit du 26 au 27, [7] alors que Werner Fuld écrit qu'il est mort le matin du 27. [8] Jean-Michel Palmier ne précise pas quel jour il est mort, seulement qu'il prit ses capsules de morphine le 26 pour ensuite agoniser. [9] Howard Eiland et Michael W. Jennings pensent, en s'appuyant sur les récits de Henny Gurland et de Carina Birman, qu'il est mort le 27 sans qu'elles aient précisé cette date. Et comme le rappellent Eiland et Jennings, les registres municipaux de Portbou indiquent que « le docteur Benjamin Walter » est mort le 26. [10] Les registres paroissiaux donnent aussi le 26. [11] Le Benjamin-Handbuch reste très prudent et précise qu'il n'est peut-être pas possible de reconstituer les circonstances de sa mort. [12] Lisa Fittko assure qu'elle et Benjamin quittèrent Port-Vendres le 25 et n'atteignirent le sommet des Pyrénées que le lendemain. Ce qui fait que Benjamin ne peut avoir avalé ses capsules qu'au soir du 26. [13] Erdmut Wizisla pense que Benjamin arriva à Portbou le 25, et qu'il y mourut le lendemain à 22 heures. [14] Lorenz Jäger dit la même chose dans sa biographie, la dernière en date. [15]
On peut également citer deux contributions norvégiennes. Torodd Karlsten indique la nuit du 27, [16] Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs le 26. [17] Arild Linneberg et Janne Sund écrivent : « Dans la nuit du 26 au 27 il se suicida. » [18] Cette phrase laisse entendre qu'ils considèrent le suicide comme un acte dont l'effet fut momentané. Gisle Selnes part du fait que « Benjamin [fut] logé [à l'Hotel de Francia] dans la soirée du 26 septembre 1940 ». [19]
Or ce qui est incontestable, c'est qu'il y eut de fortes pluies le jour de sa mort, et grâce aux météorologues, il fut facile de dater ces pluies au 26. On peut donc en conclure, avec plus de certitude qu'avant, qu'il est mort ce jour-là et non pas le lendemain.
L'état de santé de Benjamin
À ma connaissance, personne ne s'est systématiquement penché sur l'état de santé de Benjamin tel que l'a fait Stephen Parker au sujet de Bertolt Brecht. [20] Dans ce qui suit je n'ai pas d'autre ambition que d'esquisser les circonstances qui expliquent l'état de faiblesse de Benjamin au moment de son suicide.
Edouard Roditi, écrivain et traducteur américain, rencontra Benjamin à Paris en 1931 et dit que déjà à l'époque il ressemblait « à un homme qui passe sa journée dans des bibliothèques à l'air poussérieux et pollué et s'expose trop rarement au soleil et à l'air pur ». [21] Werner Kraft, écrivain et bibliothécaire, rencontra Benjamin dans un café à Paris en décembre 1933, et dans son journal il observe que son ami avait l'air prématurément vieilli et « paraissait être en mauvaise santé et plein de soucis ». [22] D'après Lorenz Jäger la production de Benjamin, c'est-à-dire ses critiques et comptes rendus quotidiens [23] et plusieurs autres projets, représentait « un travail prodigieux quand on pense aux circonstances difficiles dans lesquelles il travaillait : une vie au seuil de la misère avec une santé affaiblie ». [24] Jäger ne précise pas ce qui est affaibli, mais on a l'impression que ses misérables conditions de vie, en plus de sa résignation qui va croissant, marquent toute la façon d'être de Benjamin. À son ancienne amie Asja Lãcis il écrit en 1935 : « Dans la mauvaise passe que je traverse, ça amuse les gens d'éveiller en moi de vains espoirs. » [25] Scholem nota autour de 1938 : « Son apparition avait beaucoup changé. Il avait élargi, il s'habillait avec plus de négligence et sa moustache était devenue beaucoup plus touffue. Ses cheveux avaient pris un sérieux coup de gris. » [26] Ils ne s'étaient pas vus depuis onze ans. Jäger conclut : « C'était l'écroulement des espérances qui l'avait agressé. » [27]
Benjamin avait une attitude fondamentalement ambiguë à l'égard des procès truqués de Moscou. Alors que son entourage se divisa en deux camps dans leur analyse des épurations de Staline, Benjamin ne put prendre une position motivée. [28] Mais le pacte signé par Staline avec Hitler y mit fin. Car s'il avait pu voir dans Staline le sauveur du communisme, sinon de l'Europe, cela n'était définitivement plus qu'une illusion. Sa vie, déjà misérable aussi bien sur le plan économique que sur le plan physique et psychique, était brusquement devenue encore plus sans espoir. Soma Morgenstern écrit dans une lettre à Scholem que Benjamin était à présent « si abattu qu'il venait me voir presque tous les jours pour que je le console, ce que je ne pouvais pas, surtout du fait que ce pacte m'avait choqué autant que lui ». Et Morgenstern ajoute : « Je ne m'attendais pas à une chose pareille, non pas de Hitler bien sûr, mais de Staline. » [29]
Il y aurait pire. Dès le 3 septembre 1939, le jour même où la France déclara la guerre à l'Allemagne suite à l'attaque de celle-ci contre la Pologne, les autorités parisiennes annoncèrent que tous les Autrichiens et tous les Allemands, avec ou sans citoyenneté, [30] devaient prendre une couverture et se présenter au Stade Olympique Yves-du-Manoir à Colombes (aussi appelé le Stade de Colombes) dans la banlieue nord-ouest de Paris. Benjamin y fut interné le 9 septembre. [31] Le récit de Max Aron de ces journées de septembre est déprimant à lire. Ils durent dormir dans les gradins à même le sol de béton seulement protégés par l'auvent contre la pluie et le vent. Pour se réchauffer seulement une tasse de café le matin, et pour se nourrir un bout de pain avec du pâté de foie. L'automne étant arrivé, le temps alternait entre le soleil et la pluie. [32] Les commentaires d'Eiland et Jennings sont : « Les conditions étaient dures même pour ceux qui étaient jeunes et en bonne santé. Quant à Benjamin, qui avec ses 47 ans était parmi les internés les plus âgés, et déjà d'une santé précaire, elles mettaient sa vie en danger. » [33]
Dix jours plus tard Benjamin fut transféré à Nevers, d'où on partit à pied, à marche forcée, pour le château abandonné de Vernuche, transformé en camp officiellement appelé le Camp des travailleurs volontaires du Clos Saint-Joseph. La marche prit deux heures, [34] et elle dut être éprouvante pour Benjamin même si Max Aron lui fut d'un soutien précieux. À Adrienne Monnier il écrit qu'il s'était affaissé pendant la marche, et que « les médecins du cantonnement m'ont mis au repos », [35] sans qu'on sache exactement ce qu'il veut dire. Or les conditions de vie au château de Vernuche étaient nettement meilleures que celles au Stade Olympique. Les récits d'Aron et de Sahl laissent entendre que Benjamin était de relativement bonne humeur, qu'il faisait des cours de philosophie « pour un public averti » [36] et qu'il prenait l'initiative d'une revue « naturellement du plus haut niveau, un journal du camp pour intellectuels ». [37] Il jouait aux échecs, [38] et Max Aron s'occupait de lui de son mieux. [39]
A la mi-novembre Benjamin put quitter le château de Vernuche pour être de retour à Paris le 25 au plus tard. Il écrit à Scholem qu'il avait maigri, mais qu'à part cela il allait bien. [40] Quelques jours plus tard, cependant, il écrit à Max Horkheimer : « Je suis exténué au point de devoir fréquemment m'arrêter en pleine rue, du fait de ne pouvoir pas poursuivre mon chemin. Il s'agit là, certainement, d'un épuisement nerveux qui va passer – pourvu que le temps à venir ne nous réserve rien de trop terrible. » [41]
Dans une lettre non-envoyée à Hélène Léger, il dit : « Ici, à Paris, j'ai froid aux pieds, au coeur, à vrai dire un peu partout. » [42] Nous pouvons citer plus longuement une lettre à Gretel Adorno, datée de la mi-janvier 1940 :
« Quant à ma santé à moi, j'en ai pas à dire beaucoup de bien non plus. Depuis qu'un froid intense s'est installé chez nous je ressens des difficultés extraordinaires pour la marche en plein air. Je suis obligé de m'arrêter toutes les trois ou quatre minutes, en pleine rue. Naturellement j'ai été voir le médecin qui a constaté une myocardite, qui paraît s'être beaucoup accru dans ces derniers temps. Je suis actuellement en quête d'un médecin qui m'établira un cardiogramme ; chose assez difficile puisqu'il n'y que peu de spécialistes qui disposent de l'installation nécessaire et puisqu'en même temps, il faut chercher à s'arranger à l'amiable avec l'opérateur. Le prix de ces trucs-là est, paraît-il, assez élevé.
Le temps, mon état de santé, et l'état général des choses – tout s'accorde pour m'imposer la vie la plus casanière. Mon appartement est chauffé, pas assez, pourtant, pour me permettre d'écrire s'il fait froid. Ainsi je reste couché la moitié du temps, comme en ce moment même. » [43]
La myocardite est une inflammation du muscle cardiaque, et d'après La Grande encyclopédie médicale, l'échographie cardiaque et l'électrocardiogramme (ECG) permettent d'établir un diagnostic. Si Benjamin s'était écroulé pendant la marche pour atteindre le château de Vernuche autour du 20 septembre suite à ce qui en janvier sera diagnostiqué comme une myocardite, il sera resté longtemps sans avoir reçu le moindre traitement. Cette maladie est décrite comme très grave si elle n'est pas traitée de façon appropriée, et elle peut se transformer en une cardiomyopathie, c'est-à-dire un état où les cavités cardiaques sont dilatées puisque le muscle « ne cesse de s'affaiblir, et il en résulte une insuffisance cardiaque ». [44]
Dans une lettre à Horkheimer, du début avril, il rend compte de son état de santé de façon plus détaillée :
« Je voudrais me permettre de vous parler brièvement de mon état de santé. Laissez-moi dire avant tout qu'il n'affecte pas, jusqu'à présent, ma faculté de travail. Ne seraient des maux de tête assez fréquents j'en dirais bien plutôt le contraire. Mon état, en effet, est souvent tel que je tâche souvent d'éviter toute obligation de quitter mon appartement. Je travaille donc beaucoup. Mais ma faiblesse physique a augmenté dans une proportion inquiétante. Il y a des jours où après avoir fait cent pas dans la rue je suis en nage et je n'en peux plus. Une insuffisance cardiaque, comportant une hypertension, est à la base de cette déficience. Je suis actuellement en traitement chez un spécialiste que j'ai consulté à la demande d'un ami, M. Fränkel, que vous connaissez. Ce spécialiste me soigne depuis six semaines, à peu près, par des piqûres à la base d'histamine. Cela me soulage, mais ne change pas grand chose à mon état général.
Ce médecin vient donc de me conseiller de prendre un temps de repos quelque part à la campagne. J'aimerais beaucoup pouvoir suivre cette indication. (Il est vrai que le déplacement en France est soumis, pour les étrangers, à des formalités sévères. Muni d'un certificat de mon médecin je crois quand-même pouvoir compter d'obtenir l'autorisation de me rendre dans le midi pour quelque temps.)
Il est vrai que le montant de ma bourse s'est élevé par le jeu des changes. Mais cette augmentation est sensiblement dépassé par l'évolution des prix. Ils s'ajoutent [sic] pour moi les frais du traitement médical avec les dépenses accessoires (cardiogramme, radioscopie) auxquels j'ai dû pourvoir ces derniers temps. J'ai aussi dû me décider à acheter une machine à écrire pour réduire mes obligations de me déplacer Il me serait donc difficile de me permettre une absence de Paris sans une légère aide de votre part.
Je ne sais si le fonds pour les maladies dont M. Pollock m'a parlé, il y a longtemps, existe toujours. En tout cas je vous envoie une copie de l'analyse de la radio-photo. Monsieur Wissing m'ayant demandé cette photo pour pouvoir l'examiner, je la lui enverrai aussitôt que j'en aurai obtenu une copie. » [45]
Cependant il dut attendre plusieurs semaines avant d'avoir cette photo, car fin avril – début mai il écrit à Gretel Adorno qu'il va l'envoyer au docteur Wissing dès qu'il l'aurait reçue. [46] Le 5 mai enfin il peut écrire à Horkheimer :
« Je viens de vous parler de mon état de santé. Ci-inclus vous trouvez le résumé d'un examen auquel m'a soumis le Professeur Abrami, le premier cardiologue de Paris.
Par ce même courrier une plaque de la radio de mon coeur sera expédiée à Monsieur Wissing. » [47]
L'analyse du cardiologue Abrami constate une tachycardie, une tension artérielle élevée et une hypertrophie du coeur. [48]
Dans la nuit du 10 mai, l'Allemagne attaquait le Luxembourg, les Pays-Bas et la Belgique pour ensuite envahir la France. Paris fut occupé le 14 juin. Onze jours plus tard la France capitula. La dernière lettre envoyée par Benjamin de Paris, probablement le 6 ou le 7 juin, était adressée à Horkheimer. La lettre suivante, aussi adressée à Horkheimer, est datée du 16 juin et écrite à Lourdes, non loin de la frontière espagnole. Lourdes se trouvait dans la zone libre, c'est-à-dire dans la France non-occupée, qui était sous l'autorité du régime pronazi de Vichy dirigé par le maréchal Philippe Pétain. L'article 19 du traité d'armistice demandait que toute personne citoyenne du IIIe Reich soit extradée, que les nazis en territoire français soient rapatriés en Allemagne, alors que les ennemis de l'État – en réalité tous les apatrides allemands et autrichiens – soient livrés à la Gestapo.
La dernière lettre où Benjamin parle de sa santé, fut envoyée de Lourdes portant la date du 19 juillet. Bien que Lourdes ne se trouve qu'à une altitude de 420 mètres, il trouve cette altitude problématique. « Comme c'est la première fois depuis San Remo que je me trouve dans la montagne je ne constate que trop nettement combien l'action de mon coeur est devenue insuffisante. » [49]
Marseille
Depuis début mai tout s'était agi de pouvoir partir pour les États-Unis. Il avait même pris des cours d'anglais avec Hannah Arendt même s'il ne souhaitait pas apprendre davantage que de pouvoir dire qu'il n'aimait vraiment pas cette langue. [50] Max Horkheimer l'avait aidé à écrire une lettre expliquant que depuis 1933 il était membre de l'International Institute of Social Research, le nom que l'Institut für Sozialforschung portait depuis son exil. [51] Et muni de cette lettre il devait gagner Marseille où il y avait un consulat américain. Comme il signale dans sa dernière lettre à Gretel Adorno du 17 juillet, il lui fallait un laisser-passer pour se rendre de Lourdes à Marseille. Il dut avoir des difficultés de l'obtenir parce qu'il n'arriva à Marseille que vers la mi-août. [52]
Il ne lui fallait pas seulement un visa d'entrée aux États-Unis. Lisa Fittko, qui plus tard devait l'aider à franchir les Pyrénées, décrit les difficultés pour obtenir les papiers nécessaires :
« Pour avoir un visa de transit il fallait naturellement un visa d'entrée pour un autre pays. Pour l'avoir on devait en premier lieu avoir un passeport. De plus les Portugais exigeaient qu'on ait déjà payé la traversée de l'Atlantique pour être sûrs qu'on parte. Cette traversée devait être payée en dollars, ce qui pour la plupart des émigrants était absurde puisqu'ils n'avaient pas d'argent, et encore moins l'autorisation d'acheter des dollars.
Pour se rendre de France au Portugal il fallait un visa de transit espagnol, ce qu'on ne pouvait demander qu'après avoir eu le visa portugais […].
Je n'ai pas encore parlé du visa de sortie, dont on avait besoin pour pouvoir quitter la France, du fait qu'il ne nous était pas venu à l'idée de le demander. Il était délivré à Vichy, manifestement sous contrôle allemand. Nous devions donc franchir la frontière illégalement. De plus en plus d'émigrants prirent cette route-là, et la plupart d'entre eux réussirent à la franchir puisque les gardes-frontières espagnols ne demandaient en général pas un visa de sortie français […][Nous] avions l'impression que les autorités espagnoles ne souhaitaient être corrompus ni par les uns ni par les autres. » [53]
L'été 40 le chaos régnait à Marseille. Les réfugiés y affluaient pour obtenir un visa d'entrée auprès d'un des nombreux consulats de la ville. Beaucoup d'entre eux essayèrent d'embarquer sur un bateau battant pavillon neutre. Walter Benjamin et un de ses collègues de Berlin, le médecin Fritz Fränkel, réussirent à monter à bord d'un cargo, déguisés en matelots. Ça dut être un drôle de spectacle : deux intellectuels grisonnants d'un certain âge sans expérience de la vie pratique. Ils furent vite repérés, mais réussirent à se perdre dans la foule. [54]
« Le séjour à Marseille est une terrible épreuve de nerfs », écrit Benjamin le 17 septembre à un ami, [55] Encore une fois Fittko peut servir de témoin :
« Dans l'ambiance apocalyptique régnant à Marseille en 1940, on entendait tous les jours parler de tentatives de fuite absurdes. Il y avait des projets de partir avec des bateaux imaginaires et des capitaines de fantaisie, des visas pour des pays qu'on ne trouvait sur aucune carte et des passeports d'États qui n'existaient plus. On avait pris l'habitude d'écouter les rumeurs qui révélaient quel projet sans faille qui venait aujourd'hui même de s'effondrer comme un château de cartes. » [56]
Hannah Arendt avait été internée à Gurs avec Lisa Fittko, et à Lourdes elle passa beaucoup de temps en compagnie de Benjamin. Dans une lettre à Scholem elle dit qu'ils jouaient beaucoup aux échecs, « du matin au soir », et que Benjamin à plusieurs reprises avait souligné que le suicide était possible, « que cette issue existe en réalité toujours ». [57] L'idée du suicide était un thème sur lequel il revenait quand ils se retrouvèrent à Marseille en septembre, poursuit-elle, en prétendant d'ailleurs que le visa de transit espagnol de Benjamin ne valait que pour « huit ou dix jours ». En d'autres mots, il était urgent de partir pour l'Espagne. Ils se revirent une dernière fois le 20 septembre. [58]
Il évoqua aussi le suicide avec Soma Morgenstern, qu'il avait connu à Berlin et à Paris, mais à qui il ne s'était lié d'amitié qu'à Marseille. Il répéta ce qu'il avait dit à Morgenstern à Paris, à savoir que l'écrivain français Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1741–1794) s'était suicidé « au bon moment » se procurant ainsi « une place dans l'histoire du monde ». [59] Un autre jour il demanda à Morgenstern s'il était en possession de poison. [60]
Le suicide, et surtout sa mise en scène, avaient pris un sens dans le stoïcisme romain dont nous trouvons des traces dans différents commentaires de Benjamin. Son modèle était Socrate, et Caton le jeune devint un nouveau modèle qu'il pourrait imiter quand il se mit à lire Phaidon, le dialogue de Platon sur la mort de Socrate. Pour les stoïciens sous Néron, le suicide était un acte social qui n'avait guère de sens sans public, et puisque la pièce de la vie était déjà écrite, comme ils disaient dans leur fatalisme, il s'agissait de bien jouer son rôle. Dans la mort, on pouvait devenir celui qu'on était. Le dramaturge et philosophe Sénèque le savait, et quand l'ordre de Néron vint ce fut un suicide préparé qui eut lieu. Mais la mort de Sénèque semble surjouée, ou comme Catharine Edwards se demande : « Pouvait-il vraiment devenir Sénèque quand il jouait Socrate ou Caton ? » [61] Benjamin devait connaître cette tradition, et aussi macabre que cela puisse paraître, il y a tout lieu de se demander si son suicide fut réussi.
Pour terminer, il faut évoquer Arthur Koestler. Il avait été le voisin de Benjamin à Paris, et quand ils se retrouvèrent à Marseille Benjamin demanda à Koestler s'il avait quelque chose qu'il « pouvait prendre », c'est-à-dire du poison. Il avait 62 capsules de morphine qu'il s'était procurées la semaine après l'incendie du Reichstag, et il en donna la moitié à Benjamin. C'est ce qu'écrit Koestler dans la première édition de Scum of the Earth (La Lie de la terre) (1941). [62] Par conséquent il faut croire que Benjamin avait 31 capsules sur lui quand il franchit les Pyrénées. Or Koestler en réduit le nombre total à 30 (15 pour chacun) dans The Invisible Writing (Hiéroglyphes) (1954). [63] Dans l'édition de 1955 de Scum of the Earth leur nombre n'a pas changé (31 pour chacun), [64] alors que dans l'édition de 1971 leur nombre est de nouveau réduit, cette fois-ci à 50 (25 pour chacun). C'est cette édition-là qui a servi de base pour la traduction allemande. [65] C'est pourquoi les spécialistes allemands de Benjamin partent tous du fait que Benjamin prit 25 capsules à Portbou. [66] Ces imprécisions de Koestler n'irritent pas seulement le lecteur moderne, elles rendent aussi difficile toute hypothèse sur la mort de Benjamin. Prit-il 15 capsules ? 25 ? Pourquoi pas 31 ? On pourrait supposer que le chiffre donné en premier est le plus correct alors que ceux donnés par la suite ont été arrondis (30 et 50), mais il est surprenant que Koestler encore en 1971 prît soin de corriger un tel détail. Ses imprécisions ont d'ailleurs servi à lancer une théorie assez fantaisiste selon laquelle Benjamin ne se suicida pas, mais au contraire fut assassiné par la NKVD (précurseur de la KGB). [67]
Vers la frontière
Lisa Fittko fit la connaissance de Benjamin à Paris, et son mari, Hans Fittko, avait été interné avec lui à Nevers. Tous les deux travaillaient à l'Emergency Rescue Committee, récemment établi à Marseille pour essayer de faire sortir des réfugiés, surtout des artistes et des intellectuels, du territoire français. Les hommes jeunes (moins de 42 ans) devaient être transportés par bâteau à Casablanca alors que les enfants, les femmes et les hommes plus âgés devaient être évacués au Portugal par l'Espagne. [68]
Lors d'une réunion du comité, Lisa Fittko se dit prête à organiser le passage illégal des Pyrénées. Avec sa belle-soeur Eva et le bébé de celle-ci, elle prit le train pour Port-Vendres, un port situé à environ 15 km au nord de la frontière espagnole. Ils y arrivèrent le soir du 21 ou 22 septembre. Elles apprirent que le maire de Banyuls-sur-Mer, Vincent Azéma, était prêt à les aider. En tant que socialiste il avait accueilli pendant la guerre d'Espagne des républicains espagnols. Par train ou à pied ces femmes se rendirent à Banyuls-sur-Mer pour le contacter.
Le passage de la frontière le plus fréquenté, la route entre Cerbère en France et Portbou en Espagne, était étroitement surveillé, et Azéma était d'avis que Fittko devait plutôt choisir un sentier plus à l'intérieur, la route Lister, une vieille piste de contrebande portant le nom d'Enrique Líster Forján, un officier républicain espagnol. Dans l'après-midi du 22 ou 23 septembre elles retournèrent à Port-Vendres. [69]
« The F-Route »
Le récit de Lisa Fittko du passage des Pyrénées est, comme l'écrit Erdmut Wizisla, une histoire magique. [70] « Celui qui le lit ne l'oubliera jamas. » Comme tant d'autres témoignages sur la fin de Benjamin il semble dû à un hasard. [71] Nous nous contenterons de souligner deux-trois faits.
L'office de tourisme de Banyuls-sur-Mer a publié un dépliant où figurent les différents sentiers de randonnée. L'un d'entre eux porte le nom de Sentier de la liberté Walter Benjamin, un choix plutôt contestable du fait que c'est grâce à Lisa Fittko, et non pas à Walter Benjamin, qu'ils arrivèrent sains et saufs à Portbou. [72] La route Lister fut d'autre part rapidement rebaptisée en 1940 « the F-Route ». [73] C'était malgré tout Lisa Fittko qui avait trouvé ce passage sûr à travers la montagne. Dans le quartier sud de la ville on a tout de même érigé un petit monument à sa mémoire.
Le dépliant qualifie le Sentier de la liberté Walter Benjamin, appelé le Chemin Walter Benjamin, de difficile, et estime que les randonneurs mettront cinq heures et demie à partir du monument Fittko. [74] Début octobre 2016, je mis six heures et demie du centre de Banyuls jusqu'à Portbou. La montée est dure alors que la descente est une épreuve pour les genoux et les hanches même si on utilise des bâtons. Le sentier culmine à 540 m d'altitude. Souvenons-nous que Benjamin se plaignait de l'altitude de Lourdes, qui est de 420 m.
Benjamin dut apprendre le projet de Fittko alors qu'il était encore à Marseille, probablement par Hans, le mari de Lisa. Comme nous l'avons déjà dit, ils se connaissaient depuis leur séjour dans le camp d'internement de Nevers. Benjamin dut probablement prendre le train de Marseille à Port-Vendres le 23 septembre. En tout cas il frappa à la porte de Lisa le matin du 24 septembre en lui disant que « Ihr Herr Gemal » (« Monsieur votre mari ») lui avait dit qu'elle était prête à le conduire, lui, Henny Gurland et son fils Joseph de 17 ans [75] en sécurité en Espagne. (La date que donne Fittko au début de son récit comme sûre, le 25 septembre, n'est pas la bonne.) Benjamin précisa qu'il souffrait du coeur et qu'il était obligé de marcher lentement.
Ces quatre personnes se rendirent à Banyuls à pied ou par train. Henny Gurland et son fils Joseph attendirent dans une auberge alors que Fittko et Benjamin allèrent trouver le maire, Vincent Azéma. Il leur conseilla d'aller voir s'ils trouvaient le bon sentier. Sur ce Fittko et Benjamin allèrent chercher Gurland et Joseph, et ils partirent explorer le sentier dans l'après-midi du 24 septembre. Benjamin passa la nuit dans les collines alors que les trois autres redescendirent pour passer la nuit en ville.
Vers cinq heures le lendemain matin, Fittko, Gurland et Joseph partirent en même temps que les vignerons pour ne pas se faire remarquer. À sept heures ils arrivèrent là où Benjamin avait passé la nuit. Il n'avait ni mangé ni bu. Vers 14 heures ils arrivèrent au sommet, là où la France s'arrête et l'Espagne commence. Si la frontière y était marquée, je n'en sais rien, mais à juger du récit de Fittko elle ne l'était pas.
Benjamin marchait lentement et faisait régulièrement des pauses. Il portait sa lourde serviette noire en bandoulière, [76] celle qui a maintenant un statut presque mythique, car elle devait contenir son dernier manuscrit. « Il faut comprendre que ce sac à bandoulière est la chose la plus importante que je possède, » dit-il. « Je ne peux pas prendre le risque de le perdre. C'est le manuscrit qu'il faut sauver. Il est plus important que moi. » [77] En route, Fittko et Joseph l'aidèrent à le porter. Arrivés à la montée la plus raide, Benjamin n'en put plus :
« Benjamin y connut sa première et seule défaillance. Pour être plus précis, il essaya de continuer, mais sans succès et nous fit clairement comprendre que ce dernier bout était au-delà de ses forces. José [Joseph] et moi le prîmes entre nous, et avec ses bras autour de nos épaules nous le tirâmes, lui et sa sacoche, en haut de la montée. Il respirait lourdement, mais sans se plaindre. Il n'avait d'yeux que pour sa sacoche noire. » [78]
Arrivés au sommet pour prendre leurs repères, ils rencontrèrent quatre femmes ayant pris un autre chemin qui se joignirent à eux.
Je ne sais pas si la reconstitution de la F-Route est historiquement correcte, mais le balisage du Chemin Walter Benjamin compte au moins un détail essentiel qui ne colle pas avec le récit de Fittko. En effet, Benjamin se serait arrêté devant « a puddle », une flaque d'eau, et Fittko lui aurait déconseillé d'en boire, un conseil qu'il aurait choisi de ne pas suivre. Sur le bord du Chemin Walter Benjamin il y a un panneau près d'une petite source qui raconte cet épisode, mais cette source se trouve à bonne distance du sommet, le Col de Rumpissa.
Ils se quittèrent peu après avoir atteint le sommet. Lisa Fittko retourna à Banyuls et Port-Vendres pour annoncer que ce sentier était un passage sûr en Espagne alors que Benjamin, Gurland et Joseph s'engagèrent dans la descente vers Portbou. Entretemps, note Fittko, « le soleil était monté si haut qu'il nous réchauffait ». [79]
Le temps le 25 septembre 1940
Les sources donnent différentes dates du suicide de Benjamin. Et dans l'espoir d'être moins déconcerté par les sources et les dates, j'ai relevé un détail : Le jour où Benjamin est mort, il y aurait eu une violente averse, ce qui n'est contredit par aucune autre source. Alors j'ai pensé que si je pouvais donner une date précise de cette averse, je pourrais éclaircir les autres détails par la suite. J'ai réussi à entrer en contact avec le Servei Meteorològic de Catalunya à Barcelone, qui a fixé la date de l'averse au 26 septembre, mais le météorologue et climatologue Antonio Barrera-Escoda avait également des choses intéressantes à dire sur le temps de la veille, le 25 :
« Quant aux jours précédant l'averse (23–25 septembre) les températures maximales près de la côte étaient élevées (24–28 0C) ainsi que l'humidité de l'air, ce qui est ressenti comme désagréable. Aller à pied du Roussillon à Portbou serait donc extrêmement épuisant pour les fugitifs. » [80]
Les cartes météorologiques que le Servei Meteorològic de Catalunya m'a fournies le montrent également. Au niveau de la mer il y a un vent chaud venant du sud-est qui va transporter de l'air humide vers Portbou et ensuite vers le sommet de la montagne, où la température est déjà élevée. Quand je fis cet itinéraire début octobre 2016, le ciel était couvert et l'air relativement frais, et j'avais apporté beaucoup d'eau à boire. On peut difficilement s'imaginer à quel point le passage fut éprouvant pour le groupe de 1940. Ils avaient peu d'eau, et la température et l'humidité le rendaient éprouvant de se déplacer même en terrain plat. [81]
Portbou 1940
Portbou compte aujourd'hui environ 1200 habitants. Il n'est plus le centre d'un commerce inter-frontalier légal et illégal du fait que l'Espagne et la France font désormais partie de l'Union européenne et de l'espace de Schengen. La gare, terminée pour l'exposition universelle de Barcelone en 1929, domine la ville. Une photo prise en 1939–40 montre une ville partiellement détruite suite à la guerre civile. [82] L'ambiance de Portbou aujourd'hui peut rappeler celle des petites villes de la Norvège du Sud : animée en été, sinon somnolente. Le Centre Cívic de Portbou, également connu comme la Casa Herrero, présente une exposition Benjamin permanente contenant certains documents essentiels retrouvés en 1992. La maison où Benjamin est mort après y avoir passé la nuit, porte une plaque commémorative. En 2008, une ruelle près de ce bâtiment fut rebaptisée « Passatge Walter Benjamin, filòsof i pensador ». [83] En outre, la sculpture « Passatges » de Dani Karavan y est une attraction connue. [84]
En 1979 les journalistes Carles S. Costa, Joan Roig et Lluis Bosch Martí du journal catalan Punt Diari de Gérone montèrent à Portbou afin d'enquêter sur la mort de Walter Benjamin. Bosch Martí avait déjà publié un article dans Punt Diari se demandant si Benjamin aurait pu être assassiné par des agents de la Gestapo. [85] Les spéculations de Bosch Martí semblent se fonder uniquement sur des rumeurs circulant à Portbou, mais le journal a quand même jugé utile d'en savoir plus. Le nouvel article présente un certain intérêt puisqu'il fait part de ce que des Portbouiens âgés se rappelaient ou prétendaient se rappeler au sujet de ce qui s'était passé 39 ans auparavant.
Il y eut manifestement deux bureaux de la Gestapo à Portbou. L'un était situé sur l'avenue La Rambla de Catalunya, l'autre sur la place du Marché, que je n'arrive pas à situer sur le plan de ville. Le bureau de la place du Marché devait être le plus important puisqu'il se payait le luxe d'avoir un chauffeur privé. Officiellement c'était le bureau d'une société appelée Industriefinanzgesellschaft, gérée par Johann Maincke et Wilhelm Kirsch. Je n'ai trouvé aucun renseignement sur ces deux hommes, mais ils devaient faire partie de la commission dite Kundt, qui après la signature de l'armistice entre l'Allemagne et la France était chargée de s'occuper des citoyens autrichiens et allemands en France. Ce n'est donc pas tout à fait exact d'appeler ces bureaux allemands des bureaux de la Gestapo même si seuls des opposants au IIIe Reich auraient une raison de vouloir quitter la France pour l'Espagne. Je ne sais pas grand-chose sur la commission Kundt non plus, sauf qu'elle était présidée par le diplomate Ernst Kundt (1883–1974). La police espagnole locale collaborait avec les Allemands qui d'ailleurs portaient l'uniforme.
Les journalistes interviewèrent aussi Joan Suñer Planas, le propriétaire de l'auberge où Benjamin est mort après y avoir passé la nuit. L'Hotel de Francia, également appelé Fonda de França, [86] était gérée par Suñer et sa femme française Eva Raffegeau et était situé sur l'Avenida del General Mola (aujourd'hui Carrer del Mar). Au rez-de-chaussée il y avait un bureau de change, et d'après Suñer, qui était franquiste, les Allemands venaient souvent manger dans son restaurant. Il ajouta :
« Toute personne souhaitant louer une chambre devait remplir une fiche et la présenter à la police. Toutes les personnes ne disposant pas d'un permis d'entrée étaient renvoyées en France […] Cela valait pour les Juifs et tous ceux qui étaient passés par la montagne. » [87]
Il est difficile de comprendre que tous, sauf Benjamin, aient pu continuer leur route dans ces circonstances. Birman appelle cette auberge « un hôtel de la police » [88].
L'arrivée à Portbou
Benjamin, Gurland [89] et Joseph [90] arrivèrent à Portbou à la tombée de la nuit le 25 septembre. Ils s'étaient joints à un groupe de quatre femmes : Carina Birman, [91] sa soeur Dele, [92] Sophie Lippmann [93] et Grete Freund. [94]
Ils se présentèrent à la police des frontières qui leur annonça qu'ils seraient renvoyés en France puisque les autorités espagnoles interdisaient depuis quelques jours l'entrée de toute personne n'ayant pas un visa de sortie français valide. [95] Devant les femmes qui fondirent en larmes, le commissaire de police aurait fait le commentaire qu'« ici on ne fait pas de sentiments et qu'elles devaient choisir entre un camp d'internement français et un cachot espagnol ». [96] Puisqu'il faisait noir, et peut-être à cause de l'état de santé de Benjamin, ils furent autorisés à passer la nuit à l'auberge. Le lendemain matin ils devaient être reconduits à la frontière.
« [Nous] étions désespérés quand nous gagnâmes nos chambres, » écrit Gurland. [97] D'après Freund, Benjamin était
« complètement désepéré, et il affirma le soir à l'hôtel qu'il ne voulait pas retourner quoi qu'il arrivât. Nous essayâmes de le rassurer en lui promettant de téléphoner au consul de Barcelone le lendemain matin puisqu'il avait une recommandation personnelle lui demandant d'aider Monsieur Benjamin. » [98]
Birman donne plus de détails :
« Nous fûmes divisés en quatre petits groupes, le professeur [sic] Benjamin étant le seul à avoir une chambre pour lui tout seul. Sa compagne et son fils une autre, Sophie et moi une chambre et Grete Freund un cagibi. Nous nous réunîmes pour discuter ce que nous allions faire et empêcher le retour redouté à la frontière. Nous savions que la police des frontières non seulement avait des liens avec la police secrète nazie, mais aussi que presque tous les policiers étaient des indicateurs au service des nazis et agissant sur leurs ordres.
En plus de quelques billets de devises courantes, Sophie et moi avions quelques pièces d'or. Sophie était convaincue que si on les donnait aux Espagnols ils seraient plus accomodants et prêts à nous aider. Alors qu'elle cherchait l'hôtelier elle entendit dans le couloir du bruit venant d'une des chambres voisines. Elle revint me demander d'aller voir. J'entrai dans la chambre pour trouver le professeur Benjamin dans un état lamentable, complètement épuisé. Il me dit qu'il ne voulait à aucun prix retourner à la frontière ou quitter sa chambre. Quand je lui dis qu'il n'y avait pas d'autre choix que de partir, il me déclara qu'il y en avait un pour lui. Il laissa entendre qu'il avait des cachets très toxiques et très efficaces [some very effective poisonous pills]. Il était couché à demi déshabillé sur le lit et avait posé sa très belle montre de gousset, le couvercle ouvert, sur un plateau à côté de lui, en la regardant sans arrêt.
Je lui expliquai notre tentative de soudoyer l'hôtelier et l'implorai d'abandonner l'idée de se suicider. Ou au moins d'attendre voir le résultat des tractations engagées par Sophie avec les autorités locales au sujet desquelles il se montra très pessimiste. Je ne le quittai que quand sa compagne vint pour garder un oeil sur lui. Je ne le connaissais pas du tout et je ne savais pas si j'avais raison de l'empêcher de mettre fin à la vie qu'il semblait détester. [99]
Cette scène donne à réfléchir dans toute sa beauté grotesque : un philosophe épuisé et à moitié déshabillé qui guette le temps en train de s'écouler. « Je vois la vraie image du passé défiler », avait-il noté quelques mois auparavant. [100]
Comme il ressort de la citation de Benjamin, le groupe avait déjà mis un plan à exécution. Sophie Lippmann était allé voir Suñer pour lui proposer quelques pièces d'or s'il les aidait à obtenir un permis d'entrée – en soi une manoeuvre risquée. Suñer réagit de façon très positive, mais il dit que seul le commissaire de police pouvait annuler l'ordre de reconduire le groupe à la frontière. Nous notons que, d'après le texte cité, Benjamin est informé de la tentative de soudoyer l'hôtelier. Else Lasker-Schüler dira plus tard que si elle avait passé la soirée avec lui, elle lui aurait dit : « Attends au moins jusqu'à demain matin ! » [101]
Portbou le 26 septembre 1940 – avant l'averse
« Le lendemain matin », écrit Henny Gurland, « Madame Lippmann me dit de descendre puisque Benjamin m'avait demandée. » [102] Il lui dit qu'il avait pris une forte dose de morphine la veille au soir et lui demanda d'expliquer que son état était dû à sa maladie. Et puis il perdit conscience. Ce récit anonyme prête ces dernières paroles à Walter Benjamin : « Monsieur le professeur [sic] Benjamin dit seulement : Pourquoi vis-je encore, moi qui devrais déjà être mort ? Et puis il commença à compter et mourut. » [103] On appela le médecin à nouveau et il constata une congestion cérébrale. La veille il lui avait fait une saignée à cause de sa tension artérielle élevée. [104] Ingrid Scheurmann pense que Gurland (et par là le récit anonyme) se trompe sur le moment de la mort de Benjamin en rappellant que tous les autres renseignements disponibles indiquent qu'il n'est mort que dans la soirée. [105] Toujours en se référant au récit de Gurland, Scheurmann doute fort que Benjamin ait pris les capsules de morphine la veille au soir, mais elle néglige que Grete Freund le dit aussi. [106]
Quoi qu'il en soit, le groupe se divisa en deux : Gurland et Joseph furent autorisés à rester à Portbou alors que les quatre autres femmes furent reconduites à la frontière. Gurland passa toute la journée auprès de Benjamin mourant, mais avec « la police, le maire et le juge qui examinèrent tous les papiers en trouvant une lettre adressée aux dominicains en Espagne. Je dus appeler le curé, et agenouillés nous priâmes une heure entière. » [107]
La pluie
Birman et sa soeur Dele, Lippmann et Freund furent donc reconduites à la frontière, où il y avait une cabine téléphonique qui était probablement branchée sur le poste de la police des frontières à Portbou. De l'autre côté de la borne frontière ils voyaient l'officier nazi qui les attendait ayant été prévenu par les autorités espagnoles. C'est alors que le ciel s'ouvrit :
« Nous étions tellement déprimées que nous n'avions même pas remarqué que le ciel s'était assombri alors qu'on était au début de l'après-midi. Un orage ! Non, une pluie torrentielle, de lourdes masses d'eau nous tombèrent dessus. Nul abri en vue dans une contrée déserte. Si nous prenions pas une décision rapide, nous serions balayées, peut-être dans différentes directions. Nous pesâmes les alternatives. Il n'y avait qu'une direction dont l'issue était incertaine, les autres menaient à la mort. Alors nous décidâmes de retourner en Espagne. Mais il n'était plus question de marcher. Il n'y avait plus de sentiers praticables, nous pouvions seulement nous poser sur des blocs de pierre et essayer de descendre en glissant. Nous savions que nous allions déchirer notre seule robe, notre seule paire de bas, mais plutôt cela que de nous exposer à cette misère au sommet de la montagne maintenant que la pluie tombait avec de plus en plus de violence. » [108]
Grete Freund [109] et Hermann Grab [110] évoquent aussi l'orage ou l'averse comme leur salut, mais il était aussi important que la tentative la veille de soudoyer l'aubergiste eût porté ses fruits. En effet, les passeports des quatre femmes et ceux de Gurland et de Joseph eurent le tampon de permis d'entrée – et Suñer voulait ses pièces d'or. [111] Ils étaient donc en réalité sauvés, et le 27 septembre ils furent mis dans le train de nuit pour Barcelone, d'où ils gagnèrent ensuite le Portugal.
La date de l'averse est sans aucun doute le 26. Cette averse ne fut pas locale, car il y eut des précipitations élevées ce jour-là en Catalogne – à Barcelone les rues se transformèrent en petites rivières. [112]
« Le plus tragique », écrit Grete Freund à Lisbonne quelques semaines plus tard, « c'est que Monsieur Benjamin en fin de compte aurait pu partir avec nous. » [113] Vu que Benjamin devait être agonisant alors qu'on tamponnait les passeports des autres, Theodor W. Adorno résume les circonstances de façon précise mais aussi paradoxale quand il écrit dans une lettre à Scholem que « Walter s'est donc suicidé après qu'il avait été sauvé » [114].
La mort de Walter Benjamin à Portbou
Walter Benjamin est sans aucun doute mort le 26 septembre vers 22 heures. Il n'y a rien qui prouve que la Gestapo ou les agents de la NKVD y furent pour quelque chose. Quant à la cause de sa mort, Vila Moreno constata « una hemorragia cerebral ». [115] Mais il ignorait l'existence des capsules de morphine que Benjamin a dû prendre en grand nombre.
Le pharmacologue Jørg Mørland, ancien directeur de l'Institut de toxologie judiciaire de l'État (norvégien), a dans un courriel avancé l'idée que la cause de sa mort « peut être une intoxication de morphine éventuellement liée à un infarctus ». Tout aussi intéressante est sa précision suivante : « La mort ne fut pas nécessairement subite, et on constate relativement souvent que les patients restent longtemps avec des problèmes respiratoires et développent un oedème pulmonaire qui ne sera fatal qu'après des heures. » Oedème pulmonaire veut dire que les poumons se remplissent d'eau.
Ingrid Scheurmann a manifestement consulté un expert médical avant de publier son cahier Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, mais on ne lui a peut-être pas parlé d'oedème pulmonaire comme une notion clef.
En février 2017, je m'adressai à la Société norvégienne de pharmacie en leur posant des questions sur les capsules et la cause de la mort de Benjamin. Benjamin avait dit à Arthur Koestler à Berlin, quelques jours après l'incendie du Reichstag, qu'il s'était procuré ces capsules. [116] Elles avaient donc en août-septembre 1940 sept ans et demi d'âge. Auraient-elles perdu leur effet ? La production de capsules de morphine était-elle standardisée en Allemagne en 1933 de sorte qu'on peut aujourd'hui déterminer la quantité, au moins approximative, de morphine que Benjamin aurait avalée ?
Madame Gunvor Solheim m'a répondu de façon généreuse. Elle n'avait pas trouvé de capsules de morphine dans les pharmacopées allemandes ou suisses des années 30, mais pensait « que ces capsules étaient probablement de 10 mg ». Elle avait aussi consulté susdit Jørg Mørland, et ils étaient « d'accord pour dire que les capsules conservées pendant sept–huit ans n'avaient pas nécessairement perdu leur effet ». Si Walter Benjamin prenait 30 capsules à 10 mg, il aurait consommé 300 mg. Mes lecteurs sauront que la sculpture Passatges de Karavan se réfère à Passagen-Werk, la grande oeuvre inachevée de Benjamin. Ils sauront aussi que le dernier passage de Benjamin fut celui de la vie à la mort, mais que l'avant-dernier fut celui de la morphine sortant de son foie dans son corps. Ou comme le dit Mørland : « L'effet du premier passage doit se situer entre 30 et 60 %, ce qui veut dire que 100–200 mg sont passés dans son corps, ce qui constitue une dose mortelle. » [117]
Sa mort dut être atroce. L'aubergiste Suñer se souvenait en 1979 d'avoir entendu le râle de Benjamin jusqu'au rez-de-chaussée. [118] Le fils de Gurland, Joseph, s'en souvenait aussi. [119]
Walter Benjamin ne se suicida certainement pas au « bon moment », lui qui avait imaginé, dans son exaltation, que ce suicide allait lui donner une place dans l'histoire du monde. [120] La décision d'avaler les capsules fut prise dans un moment de désespoir absolu alors que les autres membres de son groupe cherchaient toujours une issue. Depuis 1933, il était un homme tourmenté, et depuis un an son coeur battait à peine. Walter Benjamin était un « dead man walking » quand il franchit les Pyrénées. A présent il ne lui restait plus de forces.
[2] Message du 25 septembre 1940 à Adorno transmis par Henny Gurland, in Walter Benjamin, Gesammelte Briefe (sous la rédaction de Christoph Gödde et Henri Lomitz), Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1995-2000, vol. VI, p. 483 (ci-après GB).
[3] « He [Benjamin] had thirty tablets of a morphia-compound, which he intended to swallow if caught, he said they were enough to kill a horse, and gave me half of the tablets, just in case. » Arthur Koestler, The Invisible Writing (1954), London, Vintage 2003, p. 512. On ne sait pas exactement combien de capsules qu'ils se sont partagées.
[4] Cette carte postale est mentionnée dans Hans Mayer, Ein Deutscher auf Widerruf. Erinnerungen I, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1982, p. 257.
[5] Walter Benjamin, Denkbilder, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1972/1974) 1994, [2] ; Walter Benjamin, Illuminationen. Ausgewählte Schriften 1, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1977) 2015, [2] ; Walter Benjamin, Angelus Novus. Ausgewählte Schriften 2, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1966) 1988 [2].
[6] Walter Benjamin, Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit (1935), Berlin, Suhrkamp Verlag (2010) 2015 [2
[7] Bernd Witte, Walter Benjamin. Mit Selbstzeugnissen und Bilddokumentation, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Verlag (1985) 2012, p. 136 ; Momme Brodersen, Walter Benjamin. Leben, Werk, Wirkung, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2005, p. 63.
[8] Werner Fuld, Walter Benjamin. Eine Biographie (édition remaniée de Walter Benjamin zwischen den Stühlen, Munich et Vienne, Carl Hanser Verlag 1979), Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Taschenbuch Verlag 1990, p. 286.
[9] Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin. Lumpensammler, Engel und bucklicht Männlein (Walter Benjamin, le chiffonnier, l'ange et le petit bossu, Paris, Klincksieck 2006), rédigé et préfacé par Florent Perrier, traduit par Horst Brühmann, Berlin, Suhrkamp Verlag 2009, pp. 610–613.
[10] Howard Eiland et Michael W. Jennings, Walter Benjamin. A Critical Life, Cambridge (Mass.) et Londres, The Belknap Press of Harvard University Press 2014, p. 675 ; cf. Henny Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Gershom Scholem, Walter Benjamin – die Geschichte einer Freundschaft, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1975, pp. 279-281 et Carina Birman, The Narrow Foothold, London, Hearing Eye 2006, pp. 3–10. Un facsimilé des registres municipaux est publié dans Ingrid Scheurmannn, « Als Deutscher in Frankreich. Walter Benjamins Exil 1933-1940 » in Ingrid et Konrad Scheurmann (dir.), Für Walter Benjamin. Dokumente, Essays und ein Entwurf, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1992, pp. 75–107, 101.
[11] Facsimilé dans Manuel Cussó-Ferrer, « Walter Benjamins letzte Grenze. Sequenzen einer Annäherung », in Scheurmann et Scheurmann, op. cit., pp. 158–165, 161.
[12] « Soweit rekonstruierbar, nimmt sich Benjamin in der Nacht mit einer Überdosis Morphium das Leben. » Nadine Werner, « Zeit und Person » in Burkhardt Lindner (dir.), Benjamin-Handbuch. Leben, Werk, Wirkung, Stuttgart et Weimar, J. B. Metzler Verlag 2006, pp. 3–8, 8.
[13] Lisa Fittko, « The Story of Old Benjamin » (1982), in Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, Rolf Tiedemann et Hermann Schweppenhäuser (dir.), Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1991, vol. V/2, pp. 1184–1194, 1185 (ci-après GS).
[14] Erdmut Wizisla, « Einleitung », in Erdmut Wizisla (dir.), Begegnungen mit Benjamin, Leipzig, Lehmstedt Verlag 2015, pp. 5–17, 14.
[15] Lorenz Jäger, Walter Benjamin. Das Leben eines Unvollendeten, Berlin, Rowohlt Verlag 2017, p. 340.
[16] Torodd Karlsten, « Walter Benjamin » (1991), in Walter Benjamin, Kunstverket i reproduksjonsalderen (« L'oeuvre d'art à l'ère de la reproduction »), extraits, traduction et introduction par Torodd Karlsten, Oslo, Gyldendal Norsk Forlag (1975) 1991, pp. 9–32, 16.
[17] Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs, « Etterord » (« Postface »), in Walter Benjamin, Enveiskjørt gate. Barndom i Berlin – rundt 1900 (Sens unique. Une enfance berlinoise), traduit par Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs, Oslo, Kolon Forlag (2000) 2014, pp. 185–225, 189.
[18] Arild Linneberg et Janne Sund, « 'Å lese det som aldri er skrevet' – om å lese Walter Benjamin baklengs » (« 'Lire ce qui n'a jamais été écrit' – lire Walter Benjamin à l'envers »), in Walter Benjamin, Skrifter i utvalg (« Oeuvres choisies »), Oslo, Vidarforlaget 2014, vol. I, pp. 13–79, 76.
[19] Gisle Selnes, « Passatges I-XIII. Postkort fra Portbou » (« Passatges I-XIII. Cartes postales de Portbou »), in Vagant (Berlin), no 3, 2014, pp. 40–47, 42.
[20] Cf. Stephen Parker, « What was the Cause of Brecht's Death ? Towards a Medical History », in Friedemann J. Weidauer (dir.), The Brecht Yearbook, publié par The International Brecht Society, 35e année, Wisconsin, University of Wisconsin Press 2010, pp. 291–307.
[21] Édouard Roditi, « Meetings with Walter Benjamin », in Partisan Review (New York), 53e année, no 2 (printemps 1986), pp.263–267, 264.
[22] Werner Kraft, « Ein Kopf, aber illoyal », in Wizisla, op. cit., pp. 218–238, 220.
[23] On peut désormais étudier l'ensemble des critiques et comptes rendus de Benjamin dans Walter Benjamin, Werke und Nachlaß, Christoph Gödde et Henri Lorentz (dir.), Berlin, Suhrkamp Verlag 2008-, vol. 13 (Kritiken und Rezensionen, 2011), (ci-après WuN).
[24] Jäger, op. cit., p. 251.
[25] Lettre à Asja Lãcis, fin février 1935, GB V, p. 54.
[26] Scholem, op. cit., p. 255.
[27] Jäger, op. cit., p. 268.
[28] Jäger, op. cit., p.287.
[29] Lettre à Scholem, datée du 2 novembre 1970, citée d'après Soma Morgenstern, « Aus Briefen an Gershom Scholem, 1970 bis 1975 », in Wizisla, op. cit., pp. 273–321, 274. A la fin de l'automne 1939 une rumeur circule selon laquelle Staline aurait fait un discours au Kremlin le 19 août disant que l'Union soviétique aurait intérêt à ce que l'Allemagne d'un côté et la France et la Grande-Bretagne de l'autre entrassent en une guerre de longue durée, épuisante pour les deux camps. C'est l'agence Havas qui l'annonça le 28 novembre 1939 en se référant à la Revue de droit international de sciences diplomatiques et politiques (no 3, juillet-septembre 1939). Il semble s'agir d'une fausse rumeur, cf. Sergueï Slutsch, « Stalins Kriegsszenario 1939 : Eine Rede, die es nie gab », in Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte (Munich), 52e année, no 4 (octobre 2004), pp. 597–635. La Pravda (Moscou) publia le 30 novembre 1939 une interview avec Staline, rédigée par Staline lui-même, où il rejette la responsabilité de la guerre sur la France et la Grande-Bretagne, cf. op.cit., p. 605 et suiv.
[30] Walter Benjamin fut privé de sa citoyenneté allemande à la demande de la Gestapo par une lettre datée du 23 février 1939. Comme justification elle fit valoir qu'il avait collaboré à la revue en exil Das Wort, cf. « Ausbürgerungsakte Benjamins, 1939 » in Scheurmann et Scheurmann, op. cit., p. 108 et suiv. Or Benjamin ne fut jamais un collaborateur de cette revue, mais il y avait publié un article en 1936. La demande de la Gestapo contient également d'autres erreurs, par exemple que Benjamin aurait émigré déjà en 1930, et qu'il serait arrivé à Paris en passant par Palma de Mallorca. Pour les Scheurmann la dénaturalisation de Benjamin apparaît comme une affaire de routine du fait que pour la Gestapo il n'avait guère d'intérêt. Cf. W. B., « Pariser Brief, André Gide und sein neuer Gegner », in Das Wort (Moscou), 1re année, no 5 (novembre 1936), pp. 86-95 ; cf. WuN 13, 1, pp. 470-485, GS III, pp. 482-495. Cet article fut la seule contribution de Benjamin à la revue, cf. Das Wort, Registerband, Berlin de l'Est, Rütten & Loening 1968, p. 109. Das Wort était une revue littéraire d'inspiration marxiste publiée par Jourgaz-Verlag (Moscou) pendant quatre ans (1936-1939) et rédigée par Bertolt Brecht, Willy Bredel et Lion Feuchtwanger.
[31] Eiland et Jennings op. cit., p. 647.
[32] Max Aron, « Der Jüngling und der Meister », in Wizisla, op. cit., pp. 262–270, 265.
[33] Eiland et Jennings, op. cit., p. 648.
[34] Hans Sahl, « Walter Benjamin im Lager », in Siegfried Unseld (dir.), Walter Benjamin zu ehren. Sonderausgabe aus Anlaß des 80. Geburtstages von Walter Benjamin am 15. Juli 1972, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 1972, pp. 66–73, 67.
[35] Lettre à Adrienne Monnier, datée du 21 septembre 1939, GB VI, p. 333 et suiv.
[36] Sahl, op. cit., p. 70.
[37] Sahl, op. cit., p. 71. Benjamin eut l'idée de la revue après que le commandant du camp avait donné son autorisation enthousiaste à d'autres internés de réaliser un film patriotique, « Vive la France », leur donnant ainsi l'autorisation de se documenter à la bibliothèque locale, dont ils revenaient le soir légèrement éméchés et bien contents. L'idée de Benjamin était de faire quelque chose du même genre. Sahl et Benjamin s'étaient connus à Berlin, où, en 1931, ils étaient impliqués dans le projet de lancement de la revue Krise und Kritik, cf. Erdmut Wizisla, Benjamin und Brecht. Die Geschichte einer Freundschaft, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2004, p. 126.
[38] Voir p. ex. Bernd-Peter Lange, « Walter Benjamin und Bertolt Brecht am Schachbrett », in Merkur, Deutsche Zeitschrift für europäisches Denken (Stuttgart), 69e année (avril 2015), pp. 95-102. La passion qu'avait Benjamin pour le jeu d'échecs aura son expression la plus bizarre dans sa première thèse historico-philosophique, où il compare le matérialisme historique au « Turc d'échecs », une marionette qui gagne apparemment toute seule partie sur partie, mais qui en réalité est manipulée par un champion de courte taille, cf. Über den Begriff der Geschichte, WuN 19, GS I/2, pp. 691–704.
[39] D'après Sahl, Aron aurait trouvé une sorte de cagibi sous un escalier à vis, et de plus un morceau de lin pouvant servir de rideau. Derrière ce rideau, Benjamin pouvait mener une existence relativement protégée en compagnie d'Aron : « un saint dans sa grotte, protégée par un ange », Sahl, « Walter Benjamin im Lager », p. 72.
[40] Lettre à Gershom Scholem, datée du 25 novembre 1939, GB VI, p. 358.
[41] Lettre à Max Horkheimer, datée du 30 novembre 1939, GB VI, p. 361.
[42] Lettre non-envoyée à Hélène Léger, datée de janvier 1940, GB VI, p. 391.
[43] Lettre à Gretel Adorno, datée du 17 janvier 1940, GB VI, p. 382.
[44] Store medisinske leksikon (« Grande encyclopédie médicale »), sln.no.
[45] Lettre à Max Horkheimer, datée du 6 avril 1940, GB VI, p. 430 et suiv. En ce qui concerne la machine à écrire, il est très probable que Benjamin s'adressait en français à ses amis et collègues allemands puisqu'il faisat taper ses lettres par d'autres. En tout cas, la plupart de ses lettres de cette période sont tapées à la machine, parfois avec un post scriptum à la main en allemand. Friedrich Pollock (1894-1970) était un ami de jeunesse de Horkheimer et un des fondateurs de l'Institut für Sozialforschung.
[46] Lettre à Gretel Adorno, datée de la fin avril/début mai 1940, GB VI, p. 435.
[47] Lettre à Max Horkheimer datée du 5 mai 1940, GB VI, p. 439. Le même jour il écrit à son ami Stephan Lackner lui demandant de l'aider dans une situation difficile : « L'état de mon coeur défaillant s'est considérablement détérioré. C'est pourquoi je dois régulièrement consulter mon médecin. (C'est à peu près les seules fois où je sors. Les rares amis qui me restent à Paris, se sont habitués à venir me voir chez moi.) J'ai fini par devoir payer une importante somme d'argent pour ce traitement. » Lettre à Stephan Lackner, datée du 5 mai 1940, GB VI, p. 442.
[48] « Das Gutachten des Kardiologen Pierre Abrimi (1879–1945) vom 29. April konstatiert : Tachykardie, Hypertonie und Herzhypertrophie. » Note rédactionnelle in GB VI, p. 441.
[49] Lettre à Gretel Adorno datée du 19 juillet 1940, GB VI, p. 470. Cf. Jäger, op. cit., p. 331.
[50] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 17 octobre 1941, in Schöttker et Wizisla (dir.), Arendt und Benjamin. Texte, Briefe, Dokumente, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2006, p. 152.
[51] Cf. lettre de Max Horkheimer, datée du 8 mai, facsimilé in Ingrid Scheurmann, Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, Bonn AsKI 1992, p. 22 (document 1).
[52] Cela veut dire au plus tard le 22, cf. la lettre à Hilde Schröder datée du 22 août 1940, GB VI, p. 480 et suiv.
[53] Lisa Fittko, Mein Weg über die Pyrenäen. Erinnerungen 1940/1941 (1985), Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag (2004) 2015, pp. 126–131.
[54] Lisa Fittko, op. cit., p. 141 et suiv. Fritz Fränkel (1892–1944) était un médecin utilisant Benjamin et d'autres personnes pour diverses expériences sur les effets des drogues. Cf. Ernst Joël et Fritz Fränkel, « Der Hascisch-Rausch. Beiträge zu einer experimentellen Psychopathologie » (1926), in Nicolas Pethes et alii (dir.), Menschenversuche. Eine Anthologie 1750-2000, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag 2008, pp. 77–83. Benjamin cite de larges extraits de cet article dans son essai « Haschisch in Marseille », GS IV71. pp. 409–416,. Voir aussi Walter Benjamin, Über Haschisch. Novellistisches, Berichte, Materialien, Tillman Rexroth (dir.), avec une préface de Hermann Schweppenhäuser, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag (1972), 2014.
[55] Lettre à Alfred Cohn, datée du 17 septembre 1940, GB VI, p. 482. Il ne semble disposer à ce moment-là d'aucun des documents nécessaires, sauf le visa d'entrée aux États-Unis, cf. la même lettre, p. 481 : « Il y a presque un mois que j'ai obtenu le visa pour l'Amérique. Tu vois que jusqu'à présent cela ne m'a pas encore servi à grand'chose. »
[56] Fittko, Mein Weg über die Pyrenäen, p. 141.
[57] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 17 octobre 1941, in Hannah Arendt/Gershom Scholem, Der Briefwechsel, Marie Luise Knott (sous la rédaction de), Berlin, Jüdischer Verlag im Suhrkamp Verlag 2010, p. 17 et suiv.
[58] Hannah Arendt dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 21 octobre 1940, in Arendt/Scholem, op. cit., p. 10.
[59] Soma Morgenstern dans une lettre à Gershom Scholem, datée du 21 septembre 1972, in Wizisla, op. cit., p. 280.
[60] Soma Morgenstern dans une lettre à Gershom Scholem datée du 8 janvier 1973, in Wizisla, op. cit., p. 282.
[61] Catharine Edwards, « Acting and self-actualisation in imperial Rome : some death scenes », in Pat Easterling et Edith Hall (sous la rédaction de), Greek and Roman Actors. Aspects of an Ancient Profession, Cambridge, Cambridge University Press 2002, pp. 377–394, 392.
[62] Arthur Koestler, Scum of the Earth, Londres, Victor Gollancz Limited 1941, p. 247. J'ignore si cette édition fut mise en vente. Dans mon exemplaire du livre, il est marqué : « Left Book Club Edition/Not for sale to the public. »
[63] Arthur Koestler, The Invisible Writing (Hiéroglyphes), p. 512.
[64] Arthur Koestler, Scum of the Earth, avec une « Preface to the 1955 Edition », Londres, Eland (1991) 2006, p. 244.
[65] Arthur Koestler, Abschaum der Erde, traduit par Franziska Becker et Heike Curtze, Vienne, Verlag Fritz Molden 1971, p. 529. Je ne dispose pas de l'édition anglaise, mais l'édition allemande est bien plus complète que celle de 1941, et le copyright pour 1971 est renouvelé. Il est quasiment impensable que les traducteurs se soient trompés.
[66] Voir par exemple Ingrid Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », in Scheurmann, Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, pp. 7–19, 19, note 24. Lorenz Jäger se réfère à Scheurmann dans Walter Benjamin, p. 339, note 24.
[67] Stephen Schwartz, « The Mysterious Death of Walter Benjamin », in The Weekly Standard (Washington D.C.), le 11 juin 2001.
[68] On considérait l'Espagne comme une alternative trop risquée pour les hommes mobilisables de moins de 42 ans. On craignait que les autorités espagnoles ne les arrêtent pour les empêcher d'aller en Grande-Bretagne se joindre aux forces britanniques. Fittko, op. cit., p. 132.
[69] Fittko, op.cit., pp. 136–138.
[70] « Eine magische Geschichte. Wer sie gelesen hat, wird sie nie vergessen. » Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 328 (note rédactionnelle).
[71] Lisa Fittko, « The Story of Old Benjamin », récit écrit en 1980 à la demande de Gershom Scholem et publié la première fois sous le titre de « Der alte Benjamin. Flucht über die Pyrenäen », traduit par Christoph Groffy et avec une introduction de Gershom Scholem in Merkur (Stuttgart), 36e année, no 403 (janvier 1982), pp. 35–49. Les citations qui suivent sont tirées de la version originale en anglais in GS V/2, pp. 1184–1194, cf. la note 12 ci-dessus.
[72] On ne pourra pas le reprocher à Benjamin, mais on peut rappeler un de ses commentaires aux thèses historico-philosophiques : « Il est plus difficile de rendre hommage à la mémoire des sans nom qu'à celle des gens célèbres, des gens fêtés par tout le monde, penseurs et poètes y compris. C'est à la mémoire des sans nom qu'il faut construire l'histoire, » WuN 19, p. 113, cf. GS I/3, p. 1241. La citation est tirée d'une critique de l'historisme et de l'idée que « l'histoire est quelque chose qui peut se raconter », WuN 19, p. 114, cf. GS I/3, p. 1240. Dans une version simplifiée cette citation figure sur la plaque en verre posée à mi-chemin dans l'escalier des « Passatges » de Dani Karavan. Mais on peut se demander ce que les sans nom en pensent.
[73] Fittko, op. cit., p. 160.
[74] Guide des Randonnées. 9 itinéraires autour de Banyuls/9 hiking itineraries around Banyuls. Brochure éditée par l'Office de tourisme de Banyuls-sur-Mer (sans année).
[75] D'après une note rédactionnelle in GS V/2, p. 1202. Selon Fittko, il avait 15 ans, cf. GS V/2, p. 1189.
[76] On ne sait pas quel type de serviette, de valise ou de sac dont il s'agissait. Fittko parle tantôt de « briefcase » tantôt de « bag », cf. GS V/2, pp. 1187 et 1189. Les rédacteurs des Gesammelte Schriften parle d'un « Aktentasche » (un porte-documents), cf. GS V/2, p. 1194. Le traducteur Christoph Groffy choisit « Aktentasche » (« porte-documents ») pour « briefcase » et « Tasche » (« serviette ») pour « bag », cf. Fittko, « Der alte Benjamin. Flucht über die Pyrenäen », pp. 40 et 44.
[77] Fittko, The Story of Old Benjamin, GS V/2, p. 1187.
[78] Fittko, op. cit., GS V/2, p. 1190.
[79] Ibid.
[80] Antonio-Barrera-Escoda dans un courriel daté du 7 septembre 2016. Ensuite j'ai eu des contacts réguliers avec son collègue Montserrat Busto i Navinés. Je leur dois un grand merci. Busto a d'autre part fait certaines recherches de sa propre initiative. Mes remerciements vont aussi à Maximino J. Ruiz Rufino, maître de conférences au Département des études de littérature, de civilisation et des langues européennes à l'Université d'Oslo, pour sa correspondance par courriel avec le météorologue espagnol José Miguel Viñas qui m'a signalé l'existence de l'institut météorologique de Barcelone. Barrera-Escoda et Busto i Navinés m'ont établi en tout 48 cartes météorologiques (réanalyses) réparties sur quatre jours (24–27 septembre 1940), à quatre moments de la journée (00, 06, 12 et 18 UTC) et trois niveaux verticaux (500 hPa, 850 hPa et pression au niveau de la mer). Dans un courriel daté du 26 avril 2019, Busto précise que les cartes ont été établies à l'aide de la 20th Century Reanalysis et de données de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui relève du ministère du Commerce américain.
[81] Grete Freund, une des quatre femmes qui se joignirent au groupe de Benjamin du côté espagnol de la frontière, remarque que « Monsieur Benjamin était déjà très fatigué quand il a eu à subir une crise cardiaque en route ». Grete Freund dans une lettre à un inconnu, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1194. Lisa Fittko ne le mentionne pas, mais chez Carina Birman, une des autres femmes, nous trouvons à peu près la même observation : « Entretemps un homme relativement âgé, une femme plus jeune et son fils s'étaient joints à nous. Cet homme, un professeur de l'université allemand (sic) au nom de Walter Benjamin, a failli avoir une crise cardiaque. Les épreuves que constituaient la montée par une journée de septembre extrêmement chaude et ses efforts anxieux pour ne pas être arrêté par les Allemands ont dépassé ses forces. Puisque nous nous trouvions sur une aire de repos, nous sommes partis dans tous les sens trouver un peu d'eau pour aider cet homme malade. Petit à petit il a repris ses forces, et nous avons poursuivi notre route […] », Birman, The Narrow Foothold, p. 3. Il est difficile de savoir si Benjamin a vraiment eu une crise cardiaque, mais en arrivant à Portbou il n'était manifestement pas bien portant.
[82] Scheurmann, « Als Deutscher in Frankreich. Walter Benjamins Exil 1933–1940 », p. 100.
[83] Cf. « Portbou dedicarà un carrer a Walter Benjamin », notice dans Diari de Girona (Gérone), le 30 décembre 2008.
[84] Nous trouvons une belle présentation de l'oeuvre de Dani Karavan dans Dani Karavan, Hommage an Walter Benjamin. Der Gedenkort « Passagen » in Portbou, Ingrid et Konrad Scheurmann (dir.), Mainz, Verlag Philipp von Zabern 1993. Cf. les esquisses de la même oeuvre et une interview avec Dani Karavan in Scheurmann et Scheurmann, Für Walter Benjamin, pp. 246–277.
[85] Ll. [Lluis] Bosch Martí : « Walter Benjamin, suïcidat o assassinat per la ‘Gestapo' ? », in Punt Diari (Gérone) du 19 juillet 1979, p. 3. Dans son article, Costa donne par erreur le 10 juillet comme date de la publication de l'article de Bosch Martí, cf. Carles S. Costa, « Zwischen Nazis und Franquisten. Walter Benjamin in der Falle », traduit par Ute Heinemann in Rolf Tiedemann et alii (sous la rédaction de), Walter Benjamin 1892–1940. Eine Ausstellung des Theodor W. Adorno Archivs Frankfurt am Main in Verbindung mit dem Deutschen Literaturarchiv Marbach am Neckar, numéro triple de Marbacher Magazin (Marbach), no 55 (1990), 3e édition 1991, pp. 349–352, 349.
[86] « França » veut dire France en catalan, et « fonda » est le mot espagnol pour « auberge ».
[87] Costa, op. cit., p. 351.
[88] « [A] special police hotel »..Birman, The Narrow Foothold, p. 4.
[89] Henny Gurland (1900–1952) travailla avant 1933 comme photographe pour le quotidien social-démocrate Vorwärts, l'organe du SPD. Après avoir survécu sa fuite à travers les Pyrénées, elle réussit à partir pour les États-Unis, où elle épousa, en 1944, Erich Fromm. Elle rédigea son récit le 11 octobre 1940 pendant son séjour à Lisbonne. Ce récit fut publié pour la première fois in Scholem, Walter Benjamin, pp. 279–281, cf. note in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 351.
[90] Nous avons trouvé très peu de renseignements sur Joseph Gurland. Il fut interviewé par Rolf Tiedemann en 1981, et Scheurmann le présente comme professeur de l'université in « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 19, note 25. Scheurmann s'étonne que les souvenirs de Gurland soient aussi imprécis. Si Joseph Gurland avait 15 ans en 1940, il n'avait que 56 ans au moment de l'entretien avec Rolf Tiedemann.
[91] Carina Birman (1895–1996) était avocate et conseillère à l'ambassade d'Autriche à Paris de 1926 à 1938. Elle avait aussi des liens avec la revue en exil Das Neue Tage-Buch (Paris), dont son amie Grete Freund était responsable de la comptabilité. Cf. Kathy Duggan, « Notes on individuals » in Birman, The Narrow Foothold, p. 23 et suiv. Le récit de Birman semble avoir été rédigé à l'occasion de la mort de Sophie Lippmann en 1975. Il fut donné à la fille de Lippmann en 1976 et publié 30 ans plus tard, en 2006, probablement à l'initiative de Kathy Duggan, la petite-fille de Lippmann.
[92] Nous ne savons rien d'elle (même pas son nom de famille).
[93] Sophie Lippmann (1885–1975) était professeur de français et en passant par le Mexique, elle put atteindre New York, où elle travailla dans une usine avant de pouvoir recommencer à donner des cours de français. Cf. Duggan, op. cit., p. 22 et suiv
[94] Tout ce que je sais sur Grete Freund, c'est qu'elle était responsable comptable de la revue Das Neue Tage-Buch (voir note 90). Il ne faut pas la confondre avec l'actrice et chanteuse d'opéra du même nom (1885–1982). Elle rédigea son récit en français à Lisbonne le 9 octobre 1940 sous la forme d'une lettre à une personne inconnue, dont des extraits sont publiés in GS V/2, p. 1194 et suiv. Das Tage-Buch était un hebdomadaire indépendant fondé à Berlin en 1920, paraissant à Paris à partir de janvier 1933 sous le titre de Das Neue Tage-Buch.
[95] Jean-Michel Palmier souligne que l'interdiction espagnole, qui sera levée peu après, coïncide avec la visite à Madrid de Joachim von Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères. Palmier, Walter Benjamin, p. 612, note 464.
[96] Anonyme, « Bericht über einen Grenzübertritt von Frankreich nach Spanien », texte rédigé le 3 octobre 1940 à Lisbonne, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, pp. 345–347. Des extraits de ce récit furent d'abord publiés dans Andreas Strobl, « 'Wieso lebe ich noch ?' Die letzten Worte von Benjamin : Der Bericht eines anonymen Augenzeugen über die Flucht nach Spanien », Frankfurter Allgemeine Zeitung (Frankfurt am Main), le 6 septembre 2000, no 207, section N6. Gurland, Birman et Freund ont aussi donné leurs témoignages. En outre, Hermann Grab décrivit les circonstances dans une lettre à Adorno quelques jours plus tard, également envoyée de Lisbonne, cf. Hermann Grab, lettre à Theodor W. Adorno, datée du 10 octobre 1940, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 355 et suiv. Il est difficile de trancher quand ces textes divergent. Freund et Gurland rédigèrent ce qu'elles avaient vécu peu après, respectivement le 9 et le 11 octobre., mais cela seul n'est pas une raison pour accorder plus de confiance à leurs récits. En même temps les récits d'Eiland et Jennings semblent trop « défensifs » en déclarant qu'il est presque impossible de dire quoi que ce soit sur les dernières heures de Benjamin, cf. Eiland et Jennings, Walter Benjamin, p. 675.
[97] Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[98] Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1995.
[99] Birman, The Narrow Foothold, p. 4 et suiv.
[100] « Das wahre Bild der Vergangenheit huscht vorbei », WuN, 19, p. 18, cf. GS I/2, p. 695.
[101] Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 218 (note de la rédaction).
[102] « Morgens um sieben rief mich Frau Lippmann herunter, da Benjamin mich gerufen hatte. » Henny Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940 in Scholem, Walter Benjamin, p. 280. Ingrid Scheurmann pense que Gurland n'a pas pu « descendre » du fait que la chambre de Benjamin se trouvait au dernier étage de l'auberge : « Welches Zimmer Frau Gurland bewohnt hat, ist unklar, jedenfalls bewohnte Benjamin des Zimmer 4 im 2. Stock des Hotels, ein drittes Stockwerk existierte zu diesem Zeitpunkt nicht. » Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Scheurmann ne dit pas d'où elle tient ce renseignement.
[103] Anonyme, « Bericht über einen Grenzübertritt von Frankreich nach Spanien », in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 346.
[104] Ingrid Scheurmann donne beaucoup de détails sur le médecin et sa visite. Elle n'est pas impressionnée par lui, cf. « Neue dokumente zum Tode Walter Benjamins », pp. 12–14. Joseph Gurland dit à Rolf Tiedemann en 1981 : « Même aujourd'hui je me demande dans quelle mesure le médecin et le curé comprenaient sa situation médicale […]. » Scheurmann, ibid. Dans le film « Quién mató a Walter Benjamin … » (« Qui a tué Walter Benjamin … » de 2005, réalisé par David Mauas, une des personnes interviewées dit que le médecin Vila Moreno avait un frère et que « [Vila Moreno] n'était pas le plus futé des deux ».
[105] « Alle anderen Dokumente legen den Tod auf den späten Abend fest. » Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Scheurmann n'avait à ce moment-là (1992) pas accès aux souvenirs de Birman, qui indépendamment de Gurland constate : « Le lendemain matin nous apprîmes qu'il [Benjamin] avait réussi [à quitter cette vie] et qu'il n'était plus parmi nous. » Birman, The Narrow Foothold, p. 5. Mais je ne vois pas que Gurland indique explicitement quand il meurt, seulement que Benjamin « était déjà agonisant » quand le médecin arrive à l'auberge, cf. Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940, in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[106] « Le récit de Gurland soulève de nombreuses questions : Quelqu'un qui neuf heures plus tôt a avalé ‘une grande quantité de morphine' et qui est apparemment agonisant, peut-il être en état de tenir une telle conversation ? », Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14. Par comparaison Grete Freund écrit : « Malgré nos efforts il avait apparemment pris une drogue (une forte dose de morphine) la nuit même, et bien que le médecin soit venu dès qu'on l'a appelé, Monsieur Benjamin n'était plus transportable et est entré dans le coma. « Grete Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V/2, p. 1195. Ce récit colle bien avec ceux de Birman, de Grab et le récit anonyme bien que personne ne précise quand Benjamin a avalé les capsules de morphine.
[107] Gurland, lettre datée du 11 octobre 1940 in Scholem, Walter Benjamin, p. 280.
[108] Birman, The Narrow Foothold, 6 et suiv.
[109] « [Et] c'est grâce à un miracle sous la forme d'une violente tempête qu'on nous a autorisés à entrer en Espagne et poursuivre notre voyage jusqu'à Lisbonne. » Grete Freund, lettre à une personne anonyme, datée du 9 octobre 1940, GS v/2, p. 1195.
[110] « [Alors] ils ont été surpris par un violent orage qui les a obligés de rebrousser chemin […]. » Hermann Grab dans une lettre à Theodor W. Adorno, datée du 10 octobre 1940, in Wizisla, Begegnungen mit Walter Benjamin, p. 356.
[111] Birman, The Narrow Foothold, pp. 7–9.
[112] Le Servei Meteorològic de Catalunya (SMC, Barcelone) ne dispose pas de données au sujet des précipitations tombées à Portbou le 26 septembre 1940, mais les cartes météorologiques (les ré-analyses) pour 850 hPa et la pression au niveau de la mer montrent que de l'air froid du nord-ouest se heurte à de l'air chaud du sud-est à midi (12 UTC), et vu la forte humidité de l'air la veille il n'est pas étonnant qu' il y ait eu une tempête et de fortes précipitations. Bien qu'Antonio Barrera-Escoda au SMC ne disposât pas de données pour Portbou, il trouva beaucoup d'autres données prouvant qu'il y eut des précipitations extrêmement élevées dans toute la région le 26 septembre, les plus fortes à Barcelone et dans ses alentours : 119,5 mm à Gavà, 114,5 mm à Sant Boi de Llobregat, 108 mm à Puig-reig (Berguedà, Catalogne intérieure). Dans un courriel du 6 septembre 2016 Barrera-Escoda poursuit : « More or less near to Portbou, we have data for Roses (44.4 mm) and Empúries (40.5 mm). So, it is likely that in Portbou more than 50 mm were recorded in the 26th Sep 1940. » Encore un grand merci à Barrera-Escoda et son collègue Montserrat Busto i Navinés.
[113] Grete Freund, lettre à une personne inconnue, datée du 9 octobre 1940, GS V7 », p. 1195.
[114] Theodor W. Adorno, lettre à Gershom Scholem, datée du 8 octobre 1940, in Theodor W. Adorno/Gershom Scholem, « Der liebe Gott wohnt im Detail ». Briefwechsel 1939-1969, Berlin, Suhrkamp Verlag 2015, p. 26.
[115] Citation d'une lettre de la Dirección General de Seguridad (Gérone) à Max Horkheimer, datée du 30 octobre 1940, reproduite in GS V/2, p. 1197. La même lettre constate que Benjamin est mort « a las 22 horas del día 26 del mismo mes ».
[116] Koestler, Scum of the Earth (1941/1955, 2006, p. 244), cf. la discusion ci-dessus au sujet du nombre de capsules.
[117] Courriel de Gunvor Solheim daté du 3 mars 2017 par l'intermédiaire de Hege Helm, présidente de la Société pharmaceutique norvégienne : « [Je n'ai] malheureusement pas trouvé de capsules de morphine dans les pharmacopées allemandes ou suisses des années 1930, mais ces capsules étaient probablement de 10 mg […] J'ai donc appelé le professeur Jørg Mørland, pharmacologue et ancien directeur de l'Institut de toxologie judiciaire […] : « [Je] pense que sa mort a pu être causée par une intoxication de morphine, éventuellement liée un infarctus. Nous ne pouvons évidemment pas exclure d'autres causes. Nous sommes d'accord pour dire que l'effet de capsules de morphine ayant 7–8 ans d'âge n'a pas nécessairement été affaibli. Si nous partons de capsules de 10 mg, il aurait pris au total 300 mg. L'effet du premier passage doit se situer entre 30 et 60 %, ce qui veut dire que 100–200 mg sont passés dans son corps, ce qui constitue une dose mortelle. La mort n'est pas forcément immédiate, et on observe souvent que le patient peut rester longtemps avec des problèmes respiratoires qui provoquent un oedem pulmonaire tuant le patient plusieurs heures après. » Un grand merci à Gunvor Solheim, Jørg Mørland et Hege Helm.
[118] « Nachdem die Polizei weg war, fing er an, laute Schnaufer auszustoßen, die wir ins unterste Stockwerk hörten. Das ist das, woran ich mich am deutlichsten erinnere : die Schnaufer, die dieser Mann ausstieß und daß er anschwoll, er wurde ganz dick, und dabei war er ohnehin schon sehr kräftig. » (« Après le départ de la police, il commença à pousser des halètements qu'on entendait jusqu'au rez-de-chaussée. C'est ce dont je me souviens avec le plus de précision : les halètements de cet homme, et qu'il s'enflait, qu'il est devenu très gros alors qu'il était déjà fort. ») Joan Suñer Planas, in Costa, « Zwischen Nazis und Franquisten », p. 351.
[119] « [Joseph] Gurland erinnert sich […] an Benjamins ‘painful breathing', das außerhalb seines Zimmer deutlich zu hören gewesen sei. », Scheurmann, « Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins », p. 14, citation de l'entretien entre Joseph Gurland et Rolf Tiedemann le 25 juin 1981, cf. ibid. p. 19, note 27, cf. note 25.
[120] Soma Morgenstern, lettre à Gershom Scholem, datée du 21 décembre 1972, in Wizisla, Begegnungen mit Benjamin, p. 280.
06.07.2026 à 22:38
Discours d'adieu à la violence inerte
« Le lieu privilégié de la violence inerte, c'est l'école. »
- 6 juillet / Avec une grosse photo en haut, 2, PositionsTexte intégral (804 mots)
Après dix années à enseigner en Seine-Saint-Denis, dont six dans le même établissement, classe REP, monsieur Ubac quitte l'académie. Voici ce qu'il a tenu à dire à ses collègues, lors de son discours d'au revoir.
« Violence inerte ». C'est une expression de Bourdieu (qui l'emprunte à Sartre) [1]. C'est la violence qui se fait oublier, parce qu'elle est inscrite dans l'ordre des choses.
Le lieu privilégié de la violence inerte, c'est l'école.
Voilà ce que j'ai appris durant ces six années passées dans mon établissement.
Ce que j'y ai vu, ce que j'y ai appris, c'est que le rôle de l'école est de demander à nos élèves d'accepter comme légitime un ordre social qui les maltraite.
Inculquer la culture légitime, inculquer la discipline des corps, inculquer la norme dans les esprits, inculquer, intérioriser puis exclure, exclure et exclure encore. Exclure des filières, exclure de l'établissement, exclure de soi-même.
Pour faire croire aux élèves que s'ils sont exclus, c'est de leur faute. Parce qu'ils n'ont pas assez écouté, pas assez travaillé, pas assez cru dans la fable qu'on leur raconte. Mais certainement pas parce que depuis le début, tout est organisé pour qu'ils ne puissent pas aller où ils rêvent d'aller.
Je pense beaucoup, au jour de mon départ, à toutes et tous ces exclues de cette violence indirecte, omniprésente, diffuse, exercée par tout le monde et personne. Les élèves que j'ai suivies, et qui pensent peut-être que c'est de leur faute. Mais aussi les grandes personnes, les adultes, les profs, qui pensent aussi, peut-être, qui sait, que c'est de leur faute.
Cela pourrait être un constat un peu amer, et pourtant c'est un constat qui rend plus libre.
Une fois dépouillées de nos attentes de profs installées, de bonnes élèves, d'enseignantes bien sages, peut-être qu'on devient plus disponible pour écouter, enfin, ceux et celles qui méritent vraiment de l'être : nos élèves.
A partir du moment où j'ai accepté de faire ça, dans ma classe, j'ai appris énormément. Je remercie mes élèves d'ici. Qui m'ont appris à être plus libre, en n'acceptant pas eux-mêmes l'ordre des choses, en l'interrogeant comme n'allant jamais de soi, jusqu'à la limite, avec ironie, impertinence, brio, humour, mais aussi indiscipline, colère, révolte. Je les remercie de m'avoir appris à me méfier de ma position, à me méfier de mes privilèges, à me méfier de moi-même.
En retour, j'espère leur avoir appris comment organiser intellectuellement ce qui les traverse. Car « Une loi ignorée est une nature, un destin,... une loi connue apparaît comme la possibilité d'une liberté » [2].
Je remercie aussi ceux et celles qui, indéfectiblement, au cours de ces années, m'ont aidé à accepter cette voie nouvelle de la liberté, à l'organiser, à la penser.
Mes collègues, écoutez ceux qui vous proposent cette voie. Plus le temps va passer, plus nous aurons besoin à l'école de lutter contre la violence inerte, parce que de plus en plus, elle va devenir vivante. La seule voie, c'est celle de la solidarité, de l'auto-organisation, de la lutte, pas seulement pour, avec nos élèves.
Un enseignant en REP du 93
