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06.07.2026 à 16:02

L'enfant-canicule

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Hamza la douane, le canal Saint-Martin et l'ordre racial de l'enfance
Sylvain George

- 6 juillet / , ,

Pendant quelques jours de canicule [1], les berges du canal Saint-Martin ont cessé de répondre tout à fait à leur ordre habituel, sans cesser pour autant d'être ce lieu immédiatement reconnaissable d'un Paris qui se gentrifie à marche forcée [2], avec ses célèbres passerelles, ses terrasses, ses restaurants, ses façades, ses riverains, ses promeneurs, ses usages réglés par la consommation, la résidence, le voisinage et cette discrétion des corps qui définit souvent, sous des apparences de civilité, la manière dont une ville devenue extrêmement chère décide qui peut y être visible ou non, quelles présences seraient légitimes ou non.

Introduction : Une scène collective, avant toute l'affaire

Rien ne s'y est renversé au sens spectaculaire du terme, aucun soulèvement n'a pris forme, aucun mot d'ordre n'a unifié ce qui venait là, mais quelque chose de l'ordre ordinaire dans la distribution des places s'est trouvé déplacé par la chaleur, par l'afflux massif des corps vers l'eau, par la nécessité de rejoindre un quai, l'ombre généreusement accordée par un arbre, un courant d'air, un peu de nuit, par cette pression élémentaire qui fait qu'une ville, lorsqu'elle devient trop chaude, cesse d'être seulement un espace de circulation, de commerce, de propriété ou d'agrément, pour redevenir un milieu physique où il faut pouvoir respirer, s'asseoir, traîner, se mouiller, jouer, attendre, faire corps avec d'autres.

La canicule n'a pas simplement accompagné, comme un facteur extérieur, ce qui s'est passé autour du canal. Elle en a déplacé l'échelle, en faisant d'un conflit d'usages apparemment situé le révélateur d'une distribution plus profonde des corps, des espaces et des possibles. Elle a alors fait apparaître avec une netteté presque brutale ce que l'ordre urbain parvient d'ordinaire à atténuer, à rendre invisible ou à renvoyer du côté des conduites à corriger : une forme de darwinisme socialon y reviendra - qui ne dit pas son nom, où l'inégale distribution de l'eau, de l'ombre, du repos, de la fraîcheur, des logements respirables, des jardins, des piscines, des maisons familiales ou des départs possibles cesse d'être reconnue comme une organisation sociale de l'existence pour être rabattue sur la capacité supposée de chacun à supporter, anticiper ou gérer les conditions qui lui sont faites. Ceux qui peuvent se retirer, partir quelques jours, rejoindre un ailleurs plus respirable ou disposer d'un lieu privé où la chaleur se supporte mieux, n'habitent pas la même canicule que ceux qui doivent chercher l'eau là où elle demeure, dans un canal, sur des berges, au pied des immeubles, dans ces espaces que la ville administre, surveille, réglemente, interdit parfois, mais dont elle ne peut abolir entièrement l'usage lorsque les corps, tout simplement, ne tiennent plus à leur place.

C'est en ce sens que la canicule produit une exception, mais une exception qui ne ressemble plus à l'accident, parce qu'elle revient, se répète, s'annonce déjà comme l'un des régimes ordinaires de la ville future. Comme une fête populaire, comme un carnaval, comme une liesse sportive qui fait descendre dans la rue des corps que l'ordre quotidien maintient dispersés ou périphériques, elle suspend provisoirement les partages habituels entre ceux qui habitent « légitimement » un quartier et ceux qui ne feraient que le traverser, entre ceux qui contemplent le canal comme paysage et ceux pour qui l'eau devient une nécessité, entre ceux qui consomment l'espace et ceux qui viennent y chercher autre chose que de la consommation. Mais, à la différence du carnaval, cette suspension n'est ni choisie, ni ritualisée, ni protégée par un calendrier symbolique, car elle vient de la catastrophe et procède d'un monde rendu invivable par sa propre organisation. Les corps sortent alors moins pour faire la fête que parce qu'ils suffoquent, et c'est seulement dans ce mouvement contraint que peut surgir quelque chose comme une joie commune, ambiguë, bruyante, conflictuelle, parfois excessive, mais politiquement révélatrice.

Sur les berges du canal, cette exception caniculaire a pris la forme d'une présence populaire plus visible, plus dense, plus bruyante, où des enfants et des adolescents venus des quartiers populaires, comme d'autres jeunes sans lieu privé où se rafraîchir, ont rejoint l'eau pour y trouver ce que la ville ne leur donnait pas ailleurs : un dehors, des copains, une intensité, la possibilité de se montrer et d'exister autrement que dans les espaces assignés. Il ne s'agit pas encore d'en faire le récit complet, ni d'en effacer les tensions, les maladresses ou les conflits d'usage, mais de comprendre que c'est à partir de cette scène collective que Hamza apparaît d'abord, avant d'en être isolé, nommé, exposé, puis transformé en figure du désordre.

Hamza appartient d'abord à cette scène collective. Avant de devenir un nom, un surnom, une vidéo, une affaire, une figure médiatique ou un petit personnage public sur lequel chacun croit pouvoir projeter son récit de l'ordre, de l'autorité, de la famille, de l'insécurité ou de l' « ensauvagement », il est l'un de ces enfants des quartiers populaires que la canicule conduit vers le canal Saint-Martin, comme d'autres y vont pour l'eau, pour le plaisir, pour y être en bande, pour l'esbroufe, pour cette visibilité un peu dangereuse et un peu exaltante que donne la rue lorsque la chaleur rend les intérieurs trop étroits. Il a treize ans, et cette donnée devrait suffire à retenir les mots, les images, les commentaires, les affects punitifs, non parce qu'un mineur serait par définition innocent de tout geste pénible, de toute provocation ou de toute bêtise, mais parce que l'âge oblige les adultes à une responsabilité particulière, à une certaine mesure dans les propos tenus, comme dans les formes émises de jugement, et surtout à se demander ce qu'une société détruit lorsqu'elle transforme trop vite un enfant en objet public de détestation.

Ce qui se joue alors n'est pas seulement la question de savoir si Hamza a importuné des passants, arrosé des cyclistes, provoqué des policiers ou improvisé, avec un pistolet à eau et un surnom, ce faux péage dérisoire à deux euros qui lui vaudra d'être appelé « la Douane » [3]. Ces gestes existent, ils peuvent être agaçants, intrusifs, idiots, désagréables, et il ne s'agit pas de les transfigurer en actes héroïques sous prétexte qu'ils viennent d'un enfant populaire. Le point décisif est ailleurs : dans la vitesse avec laquelle ces gestes ont été détachés de la scène qui les rendait intelligibles - la chaleur, l'eau, la bande, la rue, le jeu, l'adolescence, la provocation, la nécessité de se montrer, l'exception caniculaire elle-même - pour être traduits dans une langue immédiatement accusatoire, celle du « danger public », du « caïd », de la « terreur », du nouveau « visage de la délinquance juvénile », du symptôme racial, de l'autorité à restaurer. À partir de là, il ne s'agit plus seulement de commenter des gestes précis, ni même de demander qu'un adolescent cesse d'importuner des passants. Toute la panoplie réactionnaire se déploie avec sa mécanique habituelle : on réclame des sanctions exemplaires, on vise les parents, on parle de leur retirer des allocations, on fait de la famille le lieu supposé de la faute, on laisse glisser l'affaire vers la question des origines, la banlieue, l'immigration, l'abandon éducatif, comme si Hamza venait soudain fournir au discours raciste l'incarnation qu'il cherchait déjà pour confirmer son propre récit. Un enfant fait l'idiot avec les signes du monde adulte, il mime la frontière, le passage, le contrôle, le prélèvement, il transforme la souveraineté en farce et l'autorité en éclaboussure, mais, parce que cet enfant est racisé, parce qu'il vient des quartiers populaires, parce qu'il apparaît dans un espace bourgeois momentanément débordé par des corps qui n'y étaient pas attendus sous cette forme, ce geste cesse très vite d'être lisible comme une comédie d'enfant, avec sa part de bêtise, de provocation et d'insolence, et devient la preuve d'un désordre plus vaste, que l'on croit pouvoir nommer à travers lui, punir à travers lui et racialiser à travers lui.

C'est là que commence la désenfantisation [4]. Elle ne consiste pas seulement à juger sévèrement un mineur, ni même à souhaiter que lui soient rappelé les limites. Elle consiste à lui retirer ce qui permet encore de le considérer comme un enfant, c'est-à-dire l'âge, le contexte, l'immaturité, la bêtise, la chaleur, la fatigue, la bande, le besoin de jeu, la part de théâtre et de maladresse qui accompagne tant de gestes adolescents, pour le transformer en un corps indocile et inquiétant, un nom utile, une figure chargée de faire peur. Tout le monde sait alors qu'il a treize ans, mais cette information ne produit presque aucun frein, comme si elle était devenue secondaire devant la fonction que l'on attend désormais de lui : incarner, à lui seul, ce que la réappropriation populaire des berges, la présence visible d'enfants « racisés » au centre de Paris et l'interruption caniculaire de l'ordre bourgeois rendaient insupportable. Il ne s'agit plus de comprendre un enfant dans une situation donnée, mais de faire d'un enfant le visage d'une situation que l'on refuse de comprendre.

L'affaire Hamza doit être pensée à partir de ce basculement. Elle n'est pas une simple polémique estivale, ni un épisode isolé de « panique médiatique » autour d'un adolescent dit « turbulent ». Elle révèle un ordre racial de l'enfance, c'est-à-dire une distribution inégale du « droit à être mineur », du « droit à l'immaturité », du droit à l'erreur, du droit au bruit, du droit à la bêtise, du droit d'être rappelé à l'ordre sans être aussitôt livré à la haine publique - Mais ce « droit à l'enfance » doit être aussitôt entendu comme une formule instable, presque contradictoire, tant il risque de reconduire ce qu'il prétend contester s'il demeure pensé depuis le point de vue de l'ordre adulte. Il ne s'agit pas de demander aux adultes d'accorder plus généreusement leur indulgence, ni de reconduire une image de l'enfant comme être naturellement innocent, fragile, docile ou irresponsable. Une telle représentation laisserait intact le pouvoir de décider quels enfants méritent d'être protégés, lesquels doivent être responsabilisés trop tôt, lesquels peuvent être exposés, punis ou abandonnés. Ce que l'on nomme ici « droit à l'enfance » désigne donc moins un privilège accordé par les adultes qu'un refus : refus qu'un mineur soit immédiatement capturé par un geste, assigné à une identité, figé dans une image, livré à l'exemplarité punitive ou transformé en symptôme social. C'est le droit, non à l'innocence, mais à l'inachèvement, au trouble, à la reprise possible, à cette part non close de l'existence sans laquelle aucun enfant ne peut grandir.

Certains enfants en effet restent des enfants jusque dans leurs excès, et l'on cherchera pour eux un cadre, une pédagogie, une sanction proportionnée, une manière de reprendre sans trop détruire. D 'autres cessent de l'être dès qu'ils apparaissent trop visibles, trop bruyants, trop nombreux, trop noirs ou trop arabes dans un espace où leur présence n'était tolérée qu'à condition de rester périphérique, laborieuse, discrète ou passagère. Hamza n'est pas seulement ce qu'il a fait, mais ce que l'on a voulu faire de lui pour refermer ce que la canicule avait ouvert, pour ramener une crise de la ville, de l'eau, des communs et de la présence populaire à l'histoire beaucoup plus simple d'un mineur à punir.

C'est pourquoi ce texte ne partira ni de son innocence supposée, ni de sa culpabilité mise en spectacle, mais de l'écart entre ce qu'un enfant fait et ce qu'une société adulte, bourgeoise, raciale et policière décide de lui faire signifier. Il faudra suivre cet écart depuis les berges du canal jusqu'aux autres scènes de l'eau en période de chaleur, depuis les piscines improvisées des quartiers populaires jusqu'aux usages humiliants de l'eau par le pouvoir municipal, depuis la criminalisation d'un pistolet à eau jusqu'aux violences autrement plus graves que le même espace urbain sait parfois euphémiser lorsqu'elles viennent d'hommes blancs organisés. Il faudra surtout se demander ce que devient l'enfance dans une ville caniculaire, en partant de cette évidence trop souvent recouverte : tous les enfants sont pris dans un monde adulte qui les nomme, les encadre, interprète leurs gestes, décide pour eux des lieux où ils peuvent être, des risques qu'ils peuvent courir, des limites qu'ils doivent apprendre, et des formes sous lesquelles leur vulnérabilité sera reconnue. Mais tous les enfants ne sont pas également protégés par cette qualité d'enfant. Certains demeurent enfants jusque dans leurs écarts, leurs excès, leurs maladresses ou leurs bêtises, tandis que d'autres, parce qu'ils sont populaires, racisés, trop visibles, trop bruyants, trop présents dans des espaces où leur présence n'était pas prévue, voient leur enfance se retirer au moment même où elle devrait les protéger. C'est cette différence qu'il faudra penser : non pas l'opposition entre des enfants dominés et d'autres qui ne le seraient pas, mais l'inégale distribution de la protection attachée à l'enfance, lorsque l'exception climatique, au lieu de rendre plus visibles la vulnérabilité des enfants et leur droit aux communs élémentaires, devient l'occasion de trier ceux que l'on comprend et ceux que l'on désigne, ceux que l'on rappelle à l'ordre et ceux que l'on transforme en dangers publics.

La canicule oblige à regarder la ville depuis son envers matériel, depuis ce que ses usages ordinaires, ses circulations, ses règlements et ses formes familières recouvrent habituellement sous l'apparence d'un ordre naturel, allant de soi. Tant que les températures demeurent supportables, la ville peut encore se présenter comme un espace abstraitement commun, une composition faite de rues, de places, de berges, de transports, de commerces, de logements, d'institutions et de voisinages, où chacun aurait seulement à trouver sa place selon les règles ordinaires de la civilité, du travail, de la consommation ou du déplacement. Mais lorsque la chaleur devient excessive, lorsque les murs gardent la température, lorsque les appartements se transforment en chambres d'accumulation thermique, lorsque les sols minéraux restituent la brûlure, lorsque les corps ne peuvent plus se contenter d'obéir à la place qui leur était assignée, la ville cesse d'être un décor et redevient ce qu'elle n'avait jamais cessé d'être : un milieu physique, socialement organisé, où l'eau, l'ombre, le repos, l'air, la fraîcheur, la possibilité de sortir ou de se retirer, ne sont pas répartis également.

C'est pourquoi il faut se méfier d'une compréhension simplement météorologique de la canicule. Elle n'est pas seulement un épisode de chaleur excessive, une anomalie climatique à traiter par des appels à la prudence, des messages sanitaires, des plans municipaux ou des recommandations adressées aux individus. Elle est une épreuve de vérité imposée à l'ordre social, parce qu'elle fait apparaître, dans ce que les corps ressentent physiquement, ce que cet ordre voudrait maintenir dans l'abstraction : certains peuvent fermer des volets dans un logement respirable, partir quelques jours, rejoindre un jardin, une piscine, une plage, une maison familiale, un lieu de repli. D'autres doivent demeurer dans des appartements mal isolés, dans des « passoirs thermiques », dans des quartiers plus denses, dans des rues moins arborées, dans des tours de béton, dans des espaces où la fraîcheur n'est pas un droit mais une conquête précaire, une improvisation, parfois une infraction. La chaleur ne tombe donc pas sur une humanité qui serait homogène. Elle traverse les hiérarchies existantes, les accentue, les rend sensibles, et elle donne une consistance presque physique à ce que l'on nomme d'ordinaire, parfois trop abstraitement, la classe, la race, l'âge, la propriété, la relégation.

L'exception caniculaire commence là : non dans la suspension juridique de la règle, mais dans la suspension matérielle de la normalité urbaine. Ce qui, en temps ordinaire, pouvait encore passer pour un partage légitime des espaces devient soudain intenable, parce que les corps ne peuvent plus rester là où l'ordre les avait placés. Les enfants sortent, les adolescents se rassemblent, les habitants cherchent l'eau qui les apaiserait, les travailleurs trop exposés prolongent dehors une fatigue que personne ne sait vraiment compter, les intérieurs deviennent trop étroits, trop chauds, trop pauvres en air, et la ville, qui semblait pouvoir organiser calmement la visibilité de chacun, se trouve débordée par ceux qui n'ont pas d'autre ressource que de réinvestir les communs élémentaires. C'est en ce sens que la canicule ressemble, mais seulement par certains effets, aux fêtes populaires, aux carnavals, aux liesses sportives : elle fait descendre les corps dans la rue, déplace les usages, brouille les frontières entre ceux qui habitent et ceux qui traversent, entre ceux qui possèdent le lieu et ceux qui l'utilisent, entre ceux dont la présence est attendue et ceux dont l'apparition devient aussitôt problème.

Mais la différence est décisive, car le carnaval est attendu, ritualisé, inscrit dans un temps social qui autorise provisoirement le renversement, tandis que la canicule ne demande aucune autorisation et ne relève d'aucun calendrier symbolique. Elle vient de la catastrophe, et c'est parce qu'elle vient de la catastrophe qu'elle annonce autre chose qu'une parenthèse. L'exception dont elle est porteuse n'est pas promise à disparaître après quelques jours de désordre. Elle revient, se répète, et s'installe comme l'une des figures de la ville future. Il ne s'agit donc plus seulement de savoir comment tolérer, quelques soirs par an, des corps trop nombreux au bord de l'eau, des baignades improvisées, des cris, des plongeons, des conflits de voisinage ou des « appropriations sauvages » de l'espace public. Il s'agit de savoir ce que deviendra le droit à la ville lorsque la chaleur extrême cessera d'être un accident pour devenir l'un des régimes ordinaires de l'existence urbaine.

Cette question transforme immédiatement le statut de l'eau. Dans la ville tempérée, l'eau peut rester décorative, paysagère, touristique, administrée, contemplée depuis les berges, les terrasses ou les appartements bien situés. Dans la ville caniculaire, elle redevient une nécessité, et cette nécessité rouvre brutalement la question de son usage.

À ce stade, il ne s'agit pas encore d'analyser le canal comme lieu socialement situé, ni de décrire la manière dont ses berges sont prises dans une propriété sensible que la gentrification a rendue presque naturelle. Il s'agit seulement de comprendre ce que la canicule fait apparaître avant même que le lieu soit nommé : une ville où les besoins les plus élémentaires, respirer, se rafraîchir, sortir, rejoindre l'eau, ne relèvent jamais d'une simple évidence biologique, mais se trouvent pris dans des distributions sociales, raciales, spatiales et générationnelles. La chaleur transforme ainsi l'eau en révélateur politique, parce qu'elle oblige à demander qui peut se protéger sans apparaître, qui doit apparaître pour se protéger, et à partir de quel moment cette apparition devient suspecte.

C'est ici que l'Anthropocène doit être arraché à son abstraction. Il ne suffit pas de dire que l'homme aurait transformé la Terre, car cette formule laisse croire à un sujet unique, indifférencié, également coupable et également exposé. Ce que la canicule urbaine donne à penser, au contraire, c'est que la domination de la nature par un certain monde humain - productiviste, extractif, propriétaire, minéral, organisé autour de la croissance, de la circulation, de la consommation et de l'accumulation - revient sur les humains selon des lignes de domination déjà constituées. La catastrophe ne supprime pas les hiérarchies, mais les rend encore plus dures. Elle ne met pas tous les corps à égalité devant la chaleur, mais montre que certains corps étaient déjà moins protégés, moins reconnus dans leur vulnérabilité, et qu'ils devront chercher dans l'espace commun ce que d'autres possèdent déjà sous forme privée.

La domination de la nature et la domination des êtres humains entre eux [5] ne sont donc pas deux histoires séparées, dont l'une relèverait de l'écologie et l'autre de la politique sociale. Elles forment une même histoire, ou plutôt une même logique du monde tel qu'institué, dans laquelle l'artificialisation des milieux, la privatisation des refuges, la rareté organisée des communs, la surveillance des usages populaires et la hiérarchisation des vies protégées se répondent. L'eau, l'ombre et la fraîcheur deviennent alors des révélateurs politiques aussi décisifs que le logement, le travail ou la police, parce qu'ils montrent comment la « vie nue » des corps - respirer, ne pas suffoquer, se mouiller, dormir, jouer dehors - se trouve elle-même prise dans des régimes de propriété, d'autorisation et de suspicion.

Dans cette chaîne de domination, les enfants occupent une place singulière, car ils sont à la fois parmi les plus exposés à la chaleur et parmi les moins autorisés à décider eux-mêmes de ce qui les protège. Les adultes décident pour eux des lieux où ils peuvent être, des risques qu'ils peuvent courir, des jeux qu'ils peuvent inventer, des usages légitimes de leur corps, de la signification de leurs gestes, de la limite entre bêtise, trouble et menace. Or la canicule rend cette domination adulte [6] particulièrement visible, parce qu'elle place les enfants devant un besoin élémentaire - sortir, chercher l'eau, se rafraîchir, rejoindre d'autres enfants - que l'ordre adulte peut reconnaître comme de la vulnérabilité lorsqu'il s'agit d'enfants conformes à l'image de l'enfance protégée, mais qu'il requalifie beaucoup plus vite en désordre lorsque ces enfants sont populaires, racisés, nombreux, bruyants, présents dans un espace où leur apparition n'était pas prévue.

C'est à partir de ce déplacement qu'il faut comprendre l'arrivée de Hamza au canal Saint-Martin. Non comme l'apparition soudaine d'un personnage déjà constitué par le récit médiatique, mais comme celle d'un enfant parmi d'autres, venu vers l'eau dans un moment où la chaleur avait modifié les usages du lieu, déplacé les présences et rendu plus visibles les frontières sociales de la ville. Ce n'est que dans un second temps qu'il sera isolé de cette scène, nommé, exposé, surchargé de significations, puis transformé en figure du désordre. Avant d'être un cas, Hamza est donc pris dans une situation. Avant que son surnom ne circule, il y a la canicule, les berges, les autres enfants, l'eau, les corps dehors. Avant que l'on parle de danger public, il y a un mineur qui rejoint, avec d'autres, un espace où la ville rendait soudain possible ce qu'elle tient d'ordinaire à distance. Et c'est parce que cette antériorité disparaît presque aussitôt qu'il faut la rétablir : sans elle, Hamza n'est plus qu'un mineur à punir, tandis qu' avec elle, il devient le point où une ville, sous l'effet de la chaleur, révèle la violence de ses partages.

Ce que la canicule révèle comme structure générale, le canal Saint-Martin l'inscrit dans un lieu déterminé. Il ne s'agit plus seulement de dire que la chaleur pousse les corps vers l'eau, mais de regarder ce que devient cette poussée lorsqu'elle rencontre un espace déjà socialement écrit, travaillé par la gentrification, les valeurs foncières, les attentes de voisinage, les usages légitimes et les formes tacites de la présence admise.

Le canal Saint-Martin n'est pas seulement un lieu, si l'on entend par là un point sur une carte, un morceau d'eau pris dans la trame de Paris, une suite de quais, de passerelles et de façades dont il suffirait de décrire les usages visibles. Il est aussi une scène politique déjà écrite, un espace où se nouent des habitudes de classe, des valeurs foncières, des formes de distinction, des attentes de voisinage, des manières de se tenir, de regarder, de parler, de consommer et d'habiter, qui dessinent silencieusement la frontière entre les présences admises et les présences perçues comme intruses. Cette écriture, silencieuse, du lieu détermine presque toujours, avant même que le moindre règlement ne soit invoqué, ce qui peut y apparaître comme normal ou déplacé, paisible ou menaçant, familier ou insupportable. Le canal appartient juridiquement à la ville, mais il est aussi pris dans une propriété plus diffuse, plus sensible, plus difficile à contester parce qu'elle ne dit pas son nom : celle d'un quartier qui s'est habitué à reconnaître l'eau comme paysage, comme valeur, comme agrément, comme élément de distinction urbaine, mais beaucoup plus difficilement comme une ressource commune lorsque des enfants et des adolescents populaires viennent y chercher un usage immédiat, physique, non marchand.

Cette distinction entre l'eau comme paysage et l'eau comme usage est décisive. Dans la ville bourgeoise, un canal peut rester une ligne d'eau inscrite dans le patrimoine urbain, un élément de charme, un parcours de promenade, une surface contemplée depuis les berges, les terrasses ou les appartements bien situés. Dans la ville caniculaire, il devient autre chose : un lieu où le corps peut tenter de réparer momentanément ce que la ville lui inflige. La chaleur rouvre alors la question politique de l'accès aux cours d'eau, de la baignade, du rafraîchissement, et plus largement du droit d'utiliser la ville autrement que selon les formes prévues par les règlements, les dispositifs municipaux ou les usages bourgeois de l'espace. Ce passage du paysage à l'usage, de la contemplation à l'appropriation, du décor à la ressource, suffit à faire apparaître le commun comme conflit, parce qu'un commun n'est jamais seulement ce qui appartient abstraitement à tous, mais ce dont l'usage réel oblige à interroger ceux qui, sans le posséder officiellement, en avaient fait la prolongation tranquille de leur monde.

Il faut donc repartir de cette évidence presque oubliée : un canal est aussi fait pour que l'eau circule, appelle les corps et rende possibles des usages que la ville administrée a progressivement rendus suspects. L'histoire populaire des canaux parisiens n'est pas seulement faite de cartes postales, de péniches et de promenades. Elle est aussi faite de baignades d'adultes et d'enfants, de dimanches, de pêche, de corps ouvriers cherchant, au bord de l'eau, un répit dans la dureté du travail et de la ville. Les documents consacrés à la baignade rappellent cette mémoire ancienne des bords du canal, où la pêche et la baignade pouvaient faire oublier, le dimanche, « le dur labeur de la semaine », avant que les mêmes lieux ne soient progressivement recouverts par les panneaux d'interdiction, les dispositifs de sécurité et la transformation de l'eau commune en élément administré du paysage urbain.

La canicule agit alors comme une puissance mnémonique des usages populaires de l'eau : elle fait remonter, dans le présent brûlant de la ville, la mémoire des baignades, des dimanches ouvriers, des enfants au bord du canal, de tout ce que l'ordre urbain avait peu à peu recouvert sous les interdictions, les dispositifs de sécurité, la patrimonialisation et l'esthétique du paysage. Elle ne produit donc pas un usage aberrant ou illégitime du lieu, mais redonne consistance à une histoire que la ville administrée avait rendue presque illisible. Les enfants et les jeunes qui se rassemblent sur les berges ne profanent pas un sanctuaire bourgeois, ni ne violent un ordre naturel du canal. Ils rappellent que ce lieu, avant d'être une adresse, une valeur, une ambiance ou une image, est un bord d'eau dans une ville devenue trop chaude. Leur présence dérange parce qu'elle retire au canal son statut d'objet de contemplation pour lui rendre sa matérialité élémentaire, celle d'un espace où l'on peut se rafraîchir, jouer, se rendre visible, éprouver physiquement ce que signifie ne pas disposer ailleurs d'un lieu supportable. Ils ne viennent donc pas seulement occuper une place, ils déplacent le sens du lieu.

C'est ici que l'on peut parler de « réappropriation », à condition de ne pas donner à ce mot une emphase inutile ni une transparence qu'il n'a pas. Il ne désigne pas l'irruption d'un peuple unifié reprenant possession d'un bien commun dans une harmonie retrouvée, mais un processus situé, vivant, traversé, contradictoire, où des corps poussés dehors par la chaleur et privés d'autres refuges réinvestissent un espace dont l'usage leur était en principe commun, mais dont l'appropriation sensible leur était largement refusée. Cette réappropriation peut être joyeuse, généreuse, hospitalière, faite d'échanges, de voisinages provisoires, de curiosités réciproques, de mélanges sociaux et politiques que l'ordre ordinaire de la ville rend beaucoup plus rares ; elle peut aussi être bruyante, maladroite, traversée de rapports de force, de gestes pénibles, de provocations, de conflits avec les passants et les riverains. Mais c'est précisément cette ambivalence qui la rend politiquement importante, parce qu'elle ne se conforme pas d'emblée aux formes de présence que l'ordre bourgeois reconnaît comme acceptables, et parce qu'elle fait apparaître, dans un même mouvement, la possibilité d'un commun réel et les tensions que ce commun soulève dès qu'il cesse d'être seulement une idée aimable.

Il y a, dans cette question, un point essentiel : les classes dominantes supportent assez bien le commun lorsqu'il reste abstrait, décoratif, ou lorsqu'il prend la forme d'une valeur générale à laquelle chacun peut souscrire sans avoir à en subir les effets concrets. Elles peuvent aimer l'espace public, les berges, la mixité, la ville ouverte, les enfants qui jouent, l'eau retrouvée, la convivialité urbaine, tant que ces mots n'impliquent pas que des corps populaires, racisés, adolescents, bruyants, nombreux, parfois indisciplinés, puissent venir troubler la jouissance tranquille du lieu. Dès que le commun devient réellement commun, c'est-à-dire dès qu'il cesse d'être la projection aimable d'une ville partagée pour devenir l'usage effectif d'un espace par ceux dont la présence n'était acceptée qu'à condition d'être discrète, il change de nom. Il devient synonyme de nuisance, incivilité, invasion, saleté, insécurité, occupation, désordre.

Ce basculement lexical n'est jamais innocent. Il permet de transformer une question politique - qui a droit à l'eau, à la fraîcheur, aux berges, au jeu, au regroupement, à la visibilité, à l'usage non marchand de la ville ? - en problème de comportement. On ne parle plus de la chaleur, du logement, de la densité urbaine, de l'absence de refuges, de l'inégale distribution des piscines et des jardins, comme du fait de pouvoir partir ou non, mais du bruit, des déchets, des cris, des adolescents qui gênent, des corps qui s'attroupent, des passages devenus difficiles, des riverains excédés. Ces éléments peuvent exister, et il ne s'agit pas de les nier, car une pensée politique sérieuse ne gagne rien à transformer toute gêne réelle en pure fiction bourgeoise ; mais il faut comprendre ce que leur isolement produit lorsqu'il efface la situation qui les rend possibles. La nuisance devient alors le nom dépolitisé de la présence populaire, la manière acceptable d'exprimer une peur sociale et raciale sans avoir à la reconnaître comme telle.

La saleté, en particulier, joue dans cette économie un rôle décisif, parce qu'elle permet de racialiser la scène sous couvert d'hygiène. Lorsque les corps populaires et non blancs occupent un espace bourgeois, le discours sur les déchets, les odeurs, l'eau sale, la foule, le désordre ou le « cloaque » ne décrit jamais seulement un état matériel du lieu. Il hérite d'une longue histoire où la domination sociale et coloniale a constamment associé les pauvres, les colonisés, les migrants, les racisés, les classes laborieuses, à l'impureté, à la contamination, à la prolifération, à l'envahissement. Le langage hygiénique permet alors de dire que certains corps ne sont pas seulement bruyants ou gênants, mais qu'ils souillent l'espace par leur présence même. Ce n'est pas un hasard si l'imaginaire réactionnaire, lorsqu'il parle de baignades populaires, glisse si vite vers les métaphores de l'exotisme dégradé, du fleuve impur, de l'ailleurs envahissant, comme si le canal Saint-Martin cessait d'être Paris dès lors que des enfants et des adolescents racisés y entraient par l'usage plutôt que par la consommation.

Il faut ici entendre le scandale bourgeois dans sa structure la plus profonde. Ce qui est intolérable n'est pas seulement que les enfants des quartiers populaires fassent du bruit, troublent le passage ou ne respectent pas toujours les règles, mais qu'ils apparaissent au centre autrement que dans les fonctions où l'ordre social sait les placer. Ils ne sont pas là comme des livreurs, des agents de nettoyage, des employés de service, des travailleurs invisibles, des silhouettes de passage, des élèves encadrés, des mineurs surveillés ou des consommateurs suffisamment solvables pour que leur présence soit reconnue par l'échange marchand. Ils sont là pour eux-mêmes, gratuitement, physiquement, collectivement, dans une économie de la présence qui ne s'excuse pas d'exister. Ils occupent un lieu sans l'acheter, produisent une scène politique sans aucune autorisation, et rendent manifeste que la ville ne peut pas être réduite à ceux qui la possèdent.

Cette apparition touche directement à ce que Rancière nomme le « partage du sensible [7] », si l'on entend par là non une formule théorique à plaquer sur la scène, mais le fait très concret que toute société décide, souvent sans le dire, qui peut être vu, entendu, supporté, reconnu comme présence légitime, et sous quelle forme. Le canal était partagé avant même que les enfants n'y arrivent. Il était partagé entre des usages nobles et des usages suspects, entre des corps attendus et des corps excédentaires, entre des bruits tolérés et des bruits insupportables, entre des présences qui confirment l'image du lieu et des présences qui la mettent en crise. La politique commence lorsque ce partage devient visible comme partage, lorsque ceux qui devaient rester à la marge apparaissent au centre, non pour demander abstraitement une place, mais pour l'occuper, la transformer, la rendre plus bruyante, plus imprévisible, plus difficile à gouverner [8].

C'est pourquoi la scène du canal ne doit pas être comprise comme une simple opposition entre liberté populaire et ordre bourgeois, car cette opposition, si elle reste trop générale, manque toute la subtilité du conflit. Il ne s'agit pas seulement de défendre un désordre contre une norme, ni de célébrer toute transgression comme si elle contenait en elle-même une promesse d'émancipation. Il s'agit de comprendre que les normes urbaines ne sont jamais neutres, qu'elles se présentent comme des règles de civilité, de sécurité ou de tranquillité, alors qu'elles organisent aussi une hiérarchie des usages et des corps. Ce qui est reproché aux enfants et aux adolescents populaires n'est pas seulement de ne pas respecter une règle. C'est d'exposer la partialité de la règle, de montrer qu'elle protège certains rapports au lieu - la terrasse, la promenade, la propriété résidentielle, la contemplation paisible - beaucoup plus qu'elle ne garantit un commun égal.

La bourgeoisie urbaine ne se vit d'ailleurs pas nécessairement comme propriétaire du canal. Elle peut même se penser ouverte, libérale, favorable à la mixité, hostile aux discours trop brutalement réactionnaires, attachée aux libertés publiques et aux formes douces de la vie parisienne. Mais l'appropriation sensible d'un lieu n'a pas besoin de se déclarer pour fonctionner. Elle s'exprime dans l'étonnement devant ceux qui restent trop longtemps, dans l'agacement devant ceux qui parlent trop fort, dans la peur devant ceux qui arrivent en groupe, dans la plainte contre ceux qui ne consomment pas, dans la manière de confondre la tranquillité publique avec la continuité de ses propres habitudes. La gentrification n'est pas seulement une transformation du quartier, des prix et des commerces. Elle est une transformation des modes de perception, un dressage du regard, une certaine sensibilité à certains désordres et une insensibilité à d'autres, une capacité à trouver charmantes certaines formes de vie populaire lorsqu'elles sont patrimonialisées, et insupportables lorsqu'elles sont contemporaines, vivantes, adolescentes, et surtout, racisées.

Cette contradiction apparaît d'autant plus vivement que les pratiques de baignade ou de réappropriation de l'eau ne sont pas seulement des pratiques de loisir, mais des pratiques de survie relative dans la ville chaude. Les documents consacrés à la baignade insistent sur cette dimension : l'accès à l'eau et aux cours d'eau redevient, avec la canicule, une question politique, et la dépollution comme la réouverture des usages aquatiques urbains ne relèvent pas d'un simple agrément écologique, mais d'une revendication anticapitaliste, au sens où elles contestent la destruction, la confiscation et l'administration des communs par les intérêts industriels, propriétaires et gestionnaires. Dans cette perspective, la baignade sauvage n'est pas seulement un écart à la règle. Elle désigne le retour d'un besoin que la règle n'a pas su ou voulu prendre en charge. Elle fait apparaître l'insuffisance des dispositifs officiels, la pauvreté des réponses publiques, la séparation entre ceux qui peuvent attendre que la ville aménage et ceux qui, parce qu'ils ont chaud maintenant, ne peuvent pas attendre et utilisent ce qui existe. La canicule rappelle ainsi que les rapports de classe sont aussi des rapports au temps : d'un côté, le temps administré de l'aménagement, de la procédure et de l'attente ; de l'autre, le temps brûlant du besoin, de l'improvisation et de l'usage immédiat.

La ville administrée répond souvent à cette urgence par la mise en garde, l'interdiction, la peur, le panneau, la verbalisation, la surveillance, c'est-à-dire par tout un dispositif qui prétend protéger les corps en limitant d'abord leur usage du monde. Il y a bien sûr des risques réels dans la baignade urbaine, des dangers de noyade, de pollution, de courant, d'accident, mais la question est de savoir pourquoi ces risques conduisent si souvent à empêcher plutôt qu'à rendre possible, à sanctionner plutôt qu'à aménager, à effrayer plutôt qu'à transmettre. Une société qui sait organiser des flux automobiles autrement plus dangereux, produire des espaces commerciaux massifs, sécuriser des événements marchands ou sportifs, gérer des foules lorsqu'elles consomment, devient soudain impuissante lorsqu'il s'agit de permettre à des enfants populaires de se rafraîchir sans être traités comme des intrus. Ce contraste dit quelque chose de la hiérarchie des priorités publiques.

Il faut donc lire le canal Saint-Martin comme un révélateur. Pendant la canicule, il montre ce que devient un commun lorsqu'il cesse d'être seulement déclaré commun pour être effectivement utilisé par des corps qui n'en avaient pas la propriété sensible. Il montre que la ville peut tolérer la présence populaire lorsqu'elle reste fonctionnelle, folklorisée, périphérique ou marchandisée, mais qu'elle la supporte beaucoup moins lorsqu'elle apparaît dans la gratuité du jeu, de la chaleur, de l'eau et de la bande. Il montre que les enfants et les adolescents populaires ne dérangent pas seulement par ce qu'ils font, mais par la possibilité qu'ils rendent visible : celle d'une ville moins docile, moins propriétaire d'elle-même, moins gouvernée par les usages prévus, où le centre ne serait pas naturellement réservé à ceux qui savent s'y comporter selon les codes attendus.

Cette possibilité demeure fragile, contradictoire, facilement recouverte par les discours de l'ordre, et c'est précisément pourquoi il faut être attentif à la manière dont une scène collective est bientôt ramenée à des figures individuelles. Le pouvoir, les médias, les riverains excédés, les discours réactionnaires ont toujours intérêt à détacher un visage du mouvement qui le porte, à isoler un corps, un nom, un comportement, une provocation, pour transformer une crise d'usage en faute personnelle. Le commun, lorsqu'il devient trop visible, doit être réindividualisé. la question politique doit redevenir affaire de délinquance, de famille, d'éducation, de police, de rappel à l'ordre. C'est dans cette opération que Hamza va pouvoir être constitué comme un cas de figure, un cas d'école. Non pas parce qu'il serait l'origine de la scène, mais parce qu'il permet de la refermer. Non pas parce qu'il résumerait à lui seul le canal, la canicule, les enfants populaires et la ville bourgeoise, mais parce que son image offre à l'ordre troublé une prise, un point de fixation, un corps sur lequel transférer ce que la réappropriation collective rendait difficile à nommer.

Ainsi se prépare le passage de la réappropriation au procès. Un adolescent avec un pistolet à eau, un faux péage, une mise en scène de rue et des gestes pénibles peut devenir, en quelques heures, le visage d'un désordre dont la cause excède pourtant de très loin ses actes. C'est la fonction politique de cette individualisation : faire oublier la scène en montrant un enfant, faire oublier la chaleur en parlant d'incivilité, faire oublier le commun en parlant de police, faire oublier l'inégale distribution de la ville en parlant d'un mineur à punir. Le canal redevenu commun devait être rendu à l'ordre. Il suffisait, pour commencer, de lui trouver un coupable.

C'est à partir de cette scène collective qu'il faut comprendre Hamza, faute de quoi l'analyse reconduirait déjà l'opération qui l'a constitué comme affaire. Il ne doit pas être abordé comme la clé de ce qui s'est produit, ni comme le personnage qui donnerait à lui seul son sens à la scène. Il est d'abord un enfant pris dans un moment commun déjà constitué, une occupation provisoire du bord de l'eau faite de jeux, de bravades, d'improvisations, de maladresses, de frottements avec les passants, de petites mises en scène d'autorité et de visibilité adolescente. Ce qui importe alors n'est pas de l'isoler comme si tout partait de lui, mais de comprendre le déplacement qui s'opère ensuite : une présence parmi d'autres est extraite de l'ensemble, fixée, commentée, offerte aux lectures punitives, jusqu'à devenir le point de condensation d'un trouble qui excédait largement ses gestes.

Il faut tenir cette antériorité avec rigueur, parce que tout le récit produit autour de lui tend précisément à l'effacer. La machine médiatique et policière commence souvent par extraire un geste d'une scène, puis par le faire comparaître seul devant l'ordre qu'il aurait troublé. Ce qui disparaît alors, ce n'est pas seulement un contexte, au sens faible du terme, mais l'ensemble des rapports qui donnaient à la situation sa densité politique : le basculement d'un lieu, la présence collective des enfants et des adolescents, l'usage retrouvé de l'eau, le trouble introduit dans la propriété sensible du quartier, la gêne réelle ou fantasmée des riverains et des passants, la manière dont une scène populaire devient brusquement illisible dès qu'elle n'entre plus dans les formes attendues de la présence légitime.

On voit alors un adolescent, un pistolet à eau, des passants parfois importunés, un faux péage, des vidéos, des petites provocations, puis l'on fait comme si ces éléments suffisaient à produire, à eux seuls, la signification entière de l'affaire. C'est là que commence la véritable falsification politique, non parce que les gestes seraient inventés, mais parce qu'ils sont détachés de l'ensemble de rapports qui permettrait de les comprendre sans les transformer aussitôt en pièces d'accusation. Hamza joue au douanier. Il improvise un seuil là où il n'y en avait pas, ralentit ou arrête des passants, arrose avec un pistolet à eau, se donne un rôle, s'installe dans une petite fiction de pouvoir, agace, amuse peut-être, fatigue sûrement, franchit des limites, et fait ce que font parfois les adolescents lorsqu'ils éprouvent dans la rue leur besoin de paraître, de défier, d'exagérer, de se donner de l'importance devant les autres, jusqu'à transformer une bravade en gêne réelle pour ceux qui la subissent. Mais la question politique commence précisément là où l'on refuse de déduire d'un geste pénible la sortie d'un enfant hors de l'enfance, comme si la protection due aux mineurs ne valait que pour ceux qui se présentent déjà sous la forme attendue par les adultes, sages, silencieux, polis, vulnérables au bon endroit, selon les codes immédiatement reconnaissables de l'innocence.

Ce point est décisif, parce qu'il touche à une illusion profonde du discours public sur l'enfance. On prétend protéger les enfants, mais on réserve souvent cette protection à des figures d'enfance déjà pacifiées, déjà rendues compatibles avec ce qu'en attend la sensibilité adulte, déjà séparées de la colère, de la révolte, du bruit, de l'insolence, de l'esbroufe, de cette puissance de déplacement par laquelle les enfants ne se contentent pas d'occuper le monde tel qu'il leur est donné, mais le réagencent, le déforment, le rejouent, l'ouvrent à d'autres usages. Ce que l'ordre adulte tolère mal n'est donc pas seulement qu'un enfant dérange, mais qu'il rappelle, par le jeu, le défi, l'exagération ou la bêtise même, que les formes instituées du monde ne sont pas naturelles et peuvent être déplacées. Lorsque cette puissance est portée par un enfant populaire et racisé, elle cesse plus vite encore d'être reconnue comme puissance d'enfance pour être requalifiée en menace, en insolence sociale, en désordre à corriger. Or l'enfance réelle n'est pas seulement vulnérabilité, douceur ou « innocence » disponible au soin adulte. Elle est aussi puissance d'invention, de refus, de fiction, de jeu, de provocation, de reconfiguration sensible des lieux, et cette puissance passe parfois par des gestes mal ajustés, des défis absurdes, des théâtres minuscules, des imitations grotesques de l'autorité, des tentatives maladroites pour exister devant les autres. Reconnaître cela ne revient pas à tout excuser. Cela revient à rappeler qu'un enfant ne cesse pas d'être un enfant parce que sa puissance d'agir devient pénible, bruyante ou dérangeante, et qu'une société adulte se juge précisément à la manière dont elle maintient, face à ce qui l'agace ou la trouble, la différence entre rappeler une limite et livrer à la vindicte.

Le faux péage de Hamza appartient à cette zone trouble où l'enfant reprend les signes du monde adulte pour en faire une comédie pauvre. Il y a là une forme de jeu avec la frontière, avec le passage, avec le droit d'arrêter ou de laisser passer, avec la petite souveraineté dérisoire de celui qui tient un point de contrôle, mais cette souveraineté est aussitôt ramenée à sa matière ridicule, un trottoir, un bord de canal, un pistolet à eau, quelques passants, une bande qui regarde, une vidéo qui circule. Le geste mime l'autorité sans évidemment la posséder. Il rejoue les pouvoirs sérieux de l'État, de la police, de la douane, du péage, du contrôle, mais il les rejoue sous la forme enfantine de la grimace et de blague. C'est précisément ce décalage qui aurait dû empêcher de prendre une imitation pour argent comptant. Hamza ne devient pas douanier parce qu'il se donne ce nom. Il joue avec le signe de la douane comme les enfants jouent avec les restes du monde adulte, avec ses objets, ses mots, ses institutions, ses interdits, ses violences parfois, pour les déplacer dans une scène qui n'en possède ni le sérieux, ni la force, ni la capacité réelle de contraindre.

Il y aurait ici, si l'on voulait pousser plus loin, une petite leçon benjaminienne sur l'enfance [9]. Les enfants ne vivent pas dans un monde à part, tenu à distance du monde adulte par une séparation protectrice. Ils ramassent ses débris, ses images, ses mots, ses outils, ses postures, ses ruines, ses formes d'autorité, et les réagencent dans le jeu. Ils ne font pas seulement semblant. Ils déplacent et profanent, à leur échelle, ce qui, chez les adultes, se présente comme sérieux, nécessaire, institué. Ils révèlent, sans le savoir, que le monde de l'autorité tient aussi à des mises en scène, à des gestes, à des seuils, à des mots, à des objets, à des postures que l'on peut rejouer, décaler, rendre à leur part de théâtre. Le faux péage de Hamza n'est évidemment pas une théorie politique. Mais il montre quelque chose du pouvoir enfantin de dérégler les signes du pouvoir adulte, et peut-être est-ce aussi cela qui devient insupportable lorsqu'un enfant racisé, au milieu d'une scène populaire de canicule, retire aux formes du contrôle leur gravité supposée pour les faire passer du côté du jeu, de l'insolence et du désordre adolescent.

La violence de la réaction tient alors au fait que cette comédie n'est plus lue comme comédie. Elle est arrachée au jeu pour entrer dans un récit déjà prêt, où chaque élément se charge d'une gravité nouvelle. Le pistolet à eau n'est plus regardé comme un objet pauvre, enfantin, presque dérisoire, mais comme un indice de la menace commentée ; le faux péage ne relève plus d'une mise en scène adolescente, mais d'une prétention supposée à vouloir tenir un territoire ; le surnom n'appartient plus au registre du jeu adolescent, mais de l'identité suspecte que le récit public veut lui assigner ; la bande elle-même n'apparaît plus comme un groupe d'enfants ou d'adolescents, mais comme la forme encore indistincte d'un danger à venir. Tout change alors de régime. Les éléments sont les mêmes, mais leur signification bascule dans un champ d'interprétation où la race, la classe et la peur font travailler les images plus vite que les faits.

La désenfantisation opère exactement dans ce changement de régime. Elle ne supprime pas l'âge de Hamza, car celui-ci continue de circuler dans le récit, mais elle fait quelque chose de plus pervers : elle maintient l'information tout en lui retirant ses effets. Tout le monde sait qu'il a treize ans, que c'est un gamin, mais ce savoir n'oblige plus à protéger son image, à interroger la responsabilité des adultes, à distinguer la bêtise de la menace, à replacer un geste dans le contexte d'une situation. L'âge est bien là, mais il n'arrête rien. Il traverse le récit, mais il ne le gouverne pas : il ne modifie pas la violence des commentaires, ne ralentit pas les mots, ne suspend pas la peur, ne suffit même plus à rappeler que l'on parle d'un mineur. Il devient presque une circonstance aggravante, comme si le fait d'avoir treize ans ne rappelait plus qu'un enfant doit être protégé jusque dans ses écarts, mais venait au contraire confirmer l'idée d'un danger déjà constitué, d'une trajectoire perdue d'avance, d'une menace dont la précocité même justifierait l'inquiétude.

Il faut mesurer la brutalité de cette opération. Un mineur ne peut pas être traité publiquement comme un adulte sans que quelque chose soit détruit dans l'ordre même de la responsabilité. La responsabilité d'un enfant n'est pas nulle, mais elle n'est pas celle d'un adulte, parce qu'elle suppose un monde autour de lui, des adultes, des institutions, des espaces, des conditions de vie, des possibilités ou des impossibilités offertes à ses gestes. Transformer un enfant en danger public, c'est déplacer sur lui le poids d'un monde qui l'a précédé, et faire comme si son geste portait à lui seul la vérité d'une situation dont il est aussi le produit. C'est demander à un adolescent de répondre symboliquement d'une ville en surchauffe, d'un espace public trop inégal, d'une jeunesse populaire trop visible, d'un ordre bourgeois trop vite inquiet, d'une machine médiatique trop heureuse de retrouver un visage sur lequel cristalliser la peur.

La question n'est donc pas celle de la représentation d'Hamza en général, mais de comprendre dans quel cadre il apparaît, et à quel récit son visage se trouve incorporé : non pas seulement le fait que Hamza soit montré, nommé, commenté, exposé, mais la manière dont cette exposition organise à sa place le sens de ce qu'il aurait à signifier. Avant même qu'il puisse être entendu, il est déjà parlé ; avant même que ses gestes soient replacés dans une situation, ils sont interprétés ; avant même que son âge oblige à protéger son image, celle-ci circule dans des récits qui ne lui appartiennent pas. Hamza devient alors le support d'un discours qui se sert de lui pour parler d'autre chose que de lui : la police, les parents, l'immigration, la banlieue, le laxisme, l'autorité, la décadence, la reconquête, et cette vieille obsession de la « civilisation » menacée. À travers lui, les vieux récits de l'ordre trouvent un nouveau corps, jeune, sur lequel venir se déposer, comme si un adolescent de treize ans pouvait soudain fournir une preuve visible à des fantasmes politiques déjà constitués. Cette opération rappelle que représenter ne signifie jamais seulement montrer quelqu'un, mais aussi décider dans quel cadre il apparaîtra, quelle valeur sera donnée à ses gestes, quelle parole sera tenue à sa place, et à quel récit plus vaste son image sera incorporée.

Dans cette économie, l'image joue un rôle central, car la vidéo n'est pas seulement un document susceptible d'attester qu'un geste a eu lieu ; elle est aussi une forme d'exposition qui prélève un moment, isole une conduite, la rend répétable, l'offre au commentaire, et détache l'enfant de la durée dans laquelle il vit pour l'installer dans une scène sans véritable avant ni après. Ce que l'on voit peut être exact sans pour autant dire la vérité de la situation, parce que cette vérité ne tient jamais seulement à la visibilité d'un geste, mais à l'ensemble des relations, des conditions, des temporalités et des interprétations qui permettent de comprendre ce geste autrement que comme une preuve immédiate.

Cette conservation numérique est une violence spécifique faite à l'enfance. Une part essentielle de l'enfance tient à la possibilité que les gestes immatures demeurent dans une temporalité où ils peuvent être repris, corrigés, oubliés, au lieu de devenir aussitôt des archives publiques, des preuves, des identités, des noms propres. Elle tient à cette chance que la bêtise ne se transforme pas en destin, que le ridicule ait le temps de passer, et que la honte ne soit pas industrialisée. Or la mise en pâture numérique abolit cette protection temporelle, et rend l'enfant contemporain de son propre procès. Elle fige ce qui devrait pouvoir être repris, corrigé, puis oublié, convertit une scène passagère en une sorte de lettre écarlate, une marque persistante, confond la responsabilité avec la fixation publique, et remplace la pédagogie, qui suppose du temps, de la parole et une possibilité de transformation, par une exposition où l'enfant demeure prisonnier de l'image de sa propre bêtise.

Évidemment cette exposition médiatique et numérique n'est pas restée sans conséquence. Hamza F. a été interpellé mercredi 1er juillet, placé en garde à vue pendant quarante-huit heures, privé de ses parents, enfermé dans une cellule insalubre de commissariat, avant de ressortir sans aucune poursuites. Ce simple enchaînement oblige à mesurer ce que peut produire une campagne médiatique dirigée contre un enfant : un récit sur la dangerosité se forme, circule, s'amplifie, se fixe sur le corps du mineur, puis la police vient donner à ce récit une certaine consistance en en faisant une affaire, alors même que la réalité judiciaire finit par en défaire la prétention.

Selon le communiqué de son avocate Elsa Marcel [10], Hamza F. aurait été accusé à tort d'un vol de téléphone, accusation dont la faiblesse aurait ensuite conduit les policiers à soutenir qu'il se serait rebellé au moment de son interpellation, alors même qu'il aurait été immédiatement menotté par plusieurs agents. La chronologie de cette arrestation est ici décisive : pendant que la garde à vue était encore en cours, certaines chaînes d'extrême droite [11] diffusaient déjà en boucle les infractions pour lesquelles il avait été interpellé, comme si l'enquête n'avait plus à établir des faits, mais seulement à confirmer le portrait déjà produit par la polémique.

C'est cela qu'il faut bien appeler une construction politique et médiatique de la dangerosité. Non pas seulement l'exagération de gestes pouvant ou non être considérés comme pénibles, non pas seulement la profusion de commentaires réactionnaires, mais la fabrication d'un « enfant comme problème public » avant même que les faits soient établis, puis l'usage de cette fabrication pour justifier l'interpellation, la garde à vue, les images, les insultes, les appels à la sanction et la haine raciste déversée sur les réseaux sociaux. Que ses parents annoncent, par la voix de leur avocate, leur intention de porter plainte contre celles et ceux qui ont participé à le harceler, l'injurier ou le menacer, n'est donc pas un élément secondaire. C'est le signe que l'affaire Hamza ne peut pas être réduite à la question de ce qu'un adolescent aurait fait au bord d'un canal. Elle engage aussi ce qu'un appareil médiatique, policier et politique peut faire à un enfant lorsqu'il a besoin qu'un corps mineur vienne confirmer, fût-ce provisoirement et au prix de sa destruction symbolique, la fiction de dangerosité qu'il avait déjà écrit.

Il faut ici distinguer avec précision rappeler à l'ordre et rétablir l'ordre. Rappeler à l'ordre un enfant, c'est lui indiquer une limite, lui faire sentir que le jeu cesse d'être seulement du jeu lorsqu'il s'impose aux autres, et que l'espace commun ne lui appartient pas davantage qu'à celles et ceux qu'il importune. Rétablir l'ordre par lui, en revanche, c'est faire de son corps le support d'une restauration symbolique qui le dépasse. Dans le premier cas, l'enfant demeure enfant, même lorsqu'il doit répondre de ce qu'il fait. Dans le second, il n'est plus seulement repris pour ce qu'il a fait, il est transformé en exemple, et cette logique de l'exemple est souvent la manière dont les adultes cessent de voir la personne qu'ils prétendent corriger. Hamza n'est plus seulement celui à qui l'on demanderait de cesser d'importuner les passants. Il devient celui par qui l'on va montrer que l'autorité peut revenir, que la ville peut être rendue à ses usages légitimes, que la présence populaire peut être dispersée, que la peur avait raison de se reconnaître en lui.

C'est pourquoi le traitement médiatique et policier de Hamza ne peut pas être séparé de la scène caniculaire qui le précède. La violence ne tient pas seulement à l'excès des commentaires, mais à l'opération par laquelle une question de ville, d'eau, de chaleur, de communs et de présence populaire se trouve resserrée sur un seul adolescent, comme si l'on pouvait faire disparaître l'inégale distribution des espaces respirables, l'insuffisance des lieux de rafraîchissement, la fragilité de l'ordre bourgeois et la visibilité soudaine des enfants populaires en ne parlant plus que d'incivilité, d'autorité, de famille ou de délinquance. Ce qui se perd alors, c'est la possibilité même de penser la situation à son échelle réelle : non pas un fait divers isolé, non pas seulement un mineur turbulent, mais le moment où une ville trop chaude, trop inégalement habitable et trop propriétaire de ses communs voit revenir vers l'eau des enfants qu'elle ne sait reconnaître comme enfants que lorsqu'ils restent à leur place.

Le glissement est décisif. Hamza ne devient pas un danger public par la seule addition de ce qu'il aurait fait, mais parce qu'un récit se construit autour de lui qui inscrit ses gestes dans une grammaire de la peur. À travers Hamza, ce n'est plus seulement un adolescent qui est visé, c'est toute une enfance issue des classes populaires qui est mise sous surveillance, une enfance à laquelle on rappelle que son droit au dehors, au jeu, au bruit, à la bêtise et à l'erreur demeure fragile, toujours susceptible d'être retiré dès qu'elle apparaît trop visiblement dans un espace où elle n'était pas attendue [12].

Il faut alors revenir à cette phrase simple, mais difficile à tenir jusqu'au bout : Hamza a treize ans. La minorité devrait changer immédiatement le régime des mots, des images, des réponses et des sanctions, et elle devrait empêcher qu'un enfant soit chargé d'incarner une peur collective qui le dépasse. Si cette phrase peut être répétée, connue de tous, puis aussitôt neutralisée, alors ce n'est pas seulement Hamza qui est en cause, mais la manière dont une société distribue l'enfance, la retire à certains, la conditionne à des formes de docilité, la subordonne à la race, à la classe, au lieu, et décide qu'un enfant cesse d'être pleinement un enfant dès lors qu'il devient utile à la peur des adultes.

Ce qui s'est joué autour de Hamza ne peut pas être isolé d'autres scènes, survenues presque simultanément, où la canicule a fait de l'eau un révélateur politique. Dès que la chaleur rend la fraîcheur nécessaire, l'eau cesse d'être un élément neutre. Elle fait apparaître les priorités réelles des pouvoirs publics, l'inégale distribution des protections élémentaires, et cette manière très concrète dont l'ordre adulte sait reconnaître certains enfants comme vulnérables tout en exposant les autres à des interdictions, des contrôles ou à des sanctions.

La scène de La Gauthière [13], à Clermont-Ferrand, est de ce point de vue d'une simplicité aussi terrible qu'exemplaire. Dans un quartier populaire, au pied des tours, alors que les températures approchent les quarante degrés, des habitants se cotisent pour acheter une petite piscine autoportante et permettre aux enfants de se rafraîchir, et la place sur un passage devant un immeuble. La force de la scène tient précisément à ce qu'elle n'a rien de spectaculaire : des enfants ont chaud, les appartements retiennent l'air brûlant, le béton restitue la chaleur, les familles ne disposent pas d'un jardin, d'une piscine privée, de la possibilité de partir ou d'un lieu de repli, et l'on invente alors, avec les moyens disponibles, une réponse « pauvre », immédiate, collective, un peu d'eau au milieu de la cité pour rendre la journée plus respirable. Ce qui apparaît là n'est pas de l'ordre du désordre, mais une forme élémentaire d'attention aux corps, une manière pour des habitants de répondre ensemble à ce que la ville ne prend pas suffisamment en charge.

La réponse des autorités ne consiste pas à reconnaître dans ce geste une alerte sur ce qui manque, ni à accompagner ce que les habitants inventent, ni même à proposer une solution de remplacement. Elle prend immédiatement la forme d'une intervention policière. Cinq fourgons arrivent, la piscine doit être démontée, puis, selon les témoignages rapportés, percée au couteau afin qu'elle ne puisse plus être réutilisée. Quelques jours plus tard, lorsqu'une autre piscine est rachetée et déplacée cette fois-ci sur la pelouse, la police revient. La disproportion ne tient pas seulement au nombre de véhicules mobilisés, à la répétition de l'intervention ou au ridicule apparent d'une puissance publique déployée contre une piscine d'appoint. Elle tient à ce que révèle cette scène : lorsqu'un besoin élémentaire est pris en charge par les habitants eux-mêmes, sans autorisation préalable, il devient plus vite un désordre à supprimer qu'un manque à comprendre.

C'est ici que le darwinisme social, déjà perceptible dans l'inégale distribution de la fraîcheur, prend une forme matérielle particulièrement dure. Il ne consiste pas seulement à laisser certains quartiers affronter la chaleur avec moins d'ombre, moins d'équipements, moins de lieux respirables, moins de possibilités de départ ou de protection privée. Il consiste aussi à traiter comme des anomalies les réponses que ces quartiers inventent pour ne pas subir entièrement cette exposition. La piscine crevée ne montre donc pas seulement l'absurdité, voire l'inanité, d'une intervention policière contre des enfants qui se rafraîchissent. Elle révèle une logique plus profonde : abandonner certains corps à des conditions de vie plus difficiles, puis leur interdire les moyens précaires par lesquels ils tentent de les rendre un peu moins invivables.

Il faut prendre au sérieux cette disproportion de traitement. Une piscine d'appoint dans un quartier populaire ne menace ni la ville, ni une institution, ni une puissance publique, si l'on entend par là une menace matérielle, immédiate, organisée. Elle introduit seulement, au milieu d'un espace exposé, une petite réserve de fraîcheur pour des enfants. Mais c'est peut-être précisément parce qu'elle ne menace rien à cette échelle qu'elle révèle quelque chose de plus profond : l'ordre social supporte mal que ceux auxquels il refuse les moyens ordinaires de se protéger inventent, sans attendre l'autorisation, une réponse à ce qui leur manque. En ce sens, la piscine ne renverse pas l'ordre du monde, mais elle en contredit localement la logique, parce qu'elle rend visible l'inégalité des traitements, la pauvreté des réponses publiques et la capacité populaire à faire exister, avec presque rien, un commun provisoire. Ce que l'on supprime alors n'est pas seulement une piscine en plastique. C'est une forme minimale d'autoprotection collective, une intelligence pratique de la survie urbaine, un commun minuscule et fragile, assez pauvre pour sembler négligeable, assez autonome pour devenir suspect.

Cette scène permet de déplacer la question de la police. Il ne s'agit pas seulement de dire qu'elle intervient trop ou mal, ce qui serait encore trop faible, mais de se demander quelle conception de l'ordre rend possible une telle hiérarchie des gestes. Pourquoi une piscine pour enfants devient-elle un objet d'intervention immédiate, matérielle, répétée, presque obstinée, tandis que tant d'autres alertes, autrement plus graves, peuvent s'enliser dans la lenteur, l'inattention, la fragmentation administrative ou le renvoi de responsabilité ? Pourquoi l'État apparaît-il si prompt lorsqu'il faut retirer de l'eau à des enfants populaires, et si lent lorsqu'il faut protéger des enfants contre des violences adultes ? La puissance publique n'a pas seulement des moyens inégaux. Elle a des réflexes, et ces réflexes disent souvent mieux que ses discours ce qu'elle reconnaît comme urgence.

Ce qui est arrivé à Lyhanna permet de préciser cette dissymétrie, à condition de ne pas en faire une comparaison spectaculaire ni de rabattre des situations différentes les unes sur les autres. D'un côté, des interventions rapides contre des baignades, des piscines improvisées, des enfants trop visibles au bord de l'eau, des corps populaires qui cherchent un peu de fraîcheur. De l'autre, des alertes, des plaintes, des signalements, des inquiétudes autour d'adultes soupçonnés de violences sexuelles sur des enfants, des informations qui circulent mal, des procédures qui ne produisent pas la protection qu'elles devraient produire, des temporalités administratives trouées par des retards, des silences, des classements, des défaillances, jusqu'à ce que l'irréparable advienne. Les scènes ne sont pas identiques, les agents ne sont pas les mêmes, les responsabilités ne se recouvrent pas mécaniquement, mais leur mise en regard oblige à poser une question plus profonde sur l'ordre des priorités fixé par les adultes : qu'est-ce qui devient immédiatement visible comme trouble, et qu'est-ce qui peut rester longtemps invisible comme danger ?

L'enfance, dans ces scènes, n'est jamais simplement protégée ou abandonnée en général. Elle est triée, interprétée, tantôt reconnue comme vulnérabilité, tantôt convertie en désordre. Lorsqu'un enfant-de-la-classe-populaire s'expose dans l'espace public, lorsqu'il joue avec l'eau, crie, participe à une scène collective qui dérange un quartier gentrifié ou une cité déjà surveillée, son enfance peut se trouver très vite recouverte par le langage de l'intervention. Lorsqu'un enfant parle, alerte, signale, lorsqu'il est pris dans une situation de violence adulte, l'écoute peut devenir lente, fragile, perdue dans les circuits, dépendante d'une transmission, d'une boîte mail, d'un classement, d'une compétence, d'un délai. Cette dissymétrie n'oppose pas simplement répression et négligence. Elle révèle quelque chose de plus inquiétant : l'ordre adulte sait parfois mieux intervenir contre les enfants que pour eux. La canicule rend ce partage plus visible parce qu'elle oblige à poser la question du soin dans sa forme la plus matérielle. Protéger un enfant, ce n'est pas seulement le soustraire à un danger exceptionnel, ce n'est pas seulement intervenir après coup, ce n'est pas seulement produire un discours sur la famille, l'école, l'autorité ou la responsabilité. C'est aussi reconnaître ce dont un corps d'enfant a besoin pour exister dans les villes, souvent difficiles à vivre selon son origine sociale, et d'autant plus en période de canicule : de l'eau, de l'ombre, de lieux respirables, de jeux possibles, d'espaces où une présence ne soit pas immédiatement suspecte.

La scène de Carcassonne ajoute à cette analyse une autre torsion. Là encore, l'eau n'est pas seulement l'eau. Un maire d'extrême droite, depuis le balcon de sa mairie, arrose au tuyau des manifestants venus protester contre l'expulsion des syndicats de la Bourse du travail, accompagne son geste d'un « Allez, un peu de fraîcheur, bande de siphonnés » [14] , assez explicite pour transformer la canicule en sarcasme, et fait de cette humiliation une scène de pouvoir assumée, où se lit aussi une certaine conception de la démocratie : non pas l'espace conflictuel où une décision peut être contestée, mais une scène verticale où le pouvoir répond à ceux qui protestent en les rabaissant. L'événement pourrait sembler anecdotique, presque grotesque, et il l'est en partie. Mais il faut parfois prendre le grotesque au sérieux, parce que le pouvoir s'y montre sans beaucoup de médiation, dans une forme à la fois puérile et dominatrice. Ici, on ne joue pas avec les signes du pouvoir pour les désamorcer, comme un enfant peut le faire lorsqu'il détourne maladroitement les emblèmes de l'autorité, comme Hamza avec son faux péage. Ici, on ne joue pas : on arrose, on pisse, on méprise depuis la hauteur du pouvoir. On transforme la canicule en sarcasme, le tuyau d'arrosage en un sceptre phallique ridicule, et l'eau, au lieu de soulager des corps exposés, devient le geste par lequel celui qui occupe l'institution rappelle aux autres qu'ils sont tout en bas.

Le contraste avec Hamza est saisissant, sans qu'il soit nécessaire de forcer la symétrie entre les deux scènes. Lorsque l'enfant-des-classes-populaires tient un pistolet à eau, son geste est très vite interprété comme un geste de désordre, menace, provocation intolérable, symptôme d'une autorité disparue. Lorsque le maire d'extrême droite tient un tuyau d'arrosage depuis le balcon de la mairie, l'eau peut encore être présentée comme une plaisanterie ou une bravade du pouvoir, alors qu'elle convertit la contestation en scène de domination et d'humiliation. Dans un cas, l'enfance est niée par la fabrication de la peur. Dans l'autre, le pouvoir s'autorise une puérilité humiliante parce qu'il reste pouvoir. Ce n'est donc jamais l'objet seul qui fait sens, mais la position de celui qui le tient, le lieu d'où il agit, le corps auquel il appartient, le regard qui l'interprète, la puissance sociale ou institutionnelle qu'il accompagne.

Ce que ces scènes font apparaître, ce n'est pas une propriété de l'eau elle-même, ni même des objets qui la portent, mais les rapports dans lesquels elle est prise. Un pistolet à eau, une piscine gonflable, un tuyau d'arrosage, un canal, un bassin ou un bord de quai ne signifient rien par eux-mêmes. Leur sens se décide dans une scène, selon les corps, les lieux, les classes, les institutions et les regards. À La Gauthière, l'eau est en bas, au pied des tours, bricolée par les habitants, offerte aux enfants, immédiatement vulnérable à l'intervention policière. À Carcassonne, elle vient d'en haut, depuis le balcon de la mairie, dirigée par celui qui occupe l'institution vers ceux qui contestent son pouvoir. Au canal Saint-Martin, elle est à hauteur de corps, disponible et interdite à la fois, commun possible et objet de surveillance, surface de jeu et de conflit, de joie et d'inquiétude. Ces trois positions spatiales dessinent une politique de l'eau : suspecte lorsqu'elle s'organise d'en bas sans autorisation, humiliante lorsqu'elle descend du pouvoir, conflictuelle lorsqu'elle attire vers le commun ceux que l'ordre bourgeois préfère maintenir ailleurs. La canicule ne crée pas cette politique, elle la rend visible [15].

Il faut pourtant éviter de transformer ces scènes en système trop simple. Elles ne prouvent pas toutes la même chose, ne relèvent pas des mêmes agents, des mêmes temporalités, des mêmes responsabilités. Elles composent plutôt une constellation, c'est-à-dire une manière de faire apparaître, par rapprochement, une vérité que chaque scène isolée laisserait peut-être échapper : l'eau, la chaleur et l'enfance révèlent l'ordre politique des vulnérabilités reconnues. À La Gauthière, ce qui devrait appeler une réponse publique devient une intervention contre une solution apportée par les habitants. Dans ce qui est arrivé à Lyhanna, la protection des enfants apparaît prise dans des lenteurs, des ruptures, des défaillances et des angles morts autrement plus tragiques. À Carcassonne, ce qui devrait soulager les corps devient un geste de dérision exercé depuis le pouvoir. Au canal Saint-Martin, ce qui pourrait rester du côté du jeu, de la fraîcheur, de la bêtise adolescente et de l'usage commun est très vite repris dans le vocabulaire de la menace.

Cette inégalité d'accès au commun ne s'applique pas seulement aux lieux, mais aux corps qui les traversent. Les enfants qui disposent d'une piscine privée, d'un jardin, d'un club, d'une maison au frais ou de la possibilité de partir ne rencontrent pas l'État à travers l'interdiction de leur baignade. Leur fraîcheur est privatisée, donc rendue invisible comme privilège. Les enfants qui n'ont que le pied des tours, les berges d'un canal, un point d'eau improvisé, une bande et quelques objets pauvres doivent, eux, faire apparaître leur besoin dans l'espace public, et cette apparition les place aussitôt sous le regard de ceux qui surveillent, dénoncent ou administrent. Ce qui devrait appeler le soin peut alors appeler l'intervention policière et médiatique ; ce qui devrait faire honte à la ville devient la faute de l'enfant.

Revenir à Hamza avec cette constellation en tête ne signifie donc pas le victimiser, ni nier que l'espace commun suppose des limites. Cela signifie refuser que son exposition soit séparée de cette séquence plus large, où l'eau devient l'objet d'un conflit entre commun et police, besoin et autorisation, enfance et ordre public. Le récit répressif ramène tout à une scène simple : un enfant aurait troublé l'ordre, la police devrait le rétablir, les adultes devraient répondre, la ville devrait être rendue à ceux qui savaient en faire un usage acceptable. Mais dans cette simplification disparaissent précisément ce qu'il fallait penser : la canicule, le commun, l'eau, l'enfance, la ville inégalement habitable, et la manière dont l'ordre adulte choisit les vulnérabilités qu'il reconnaît.

C'est là que les urgences de l'ordre prennent tout leur sens. Cela ne désigne pas seulement un mauvais usage des forces de l'ordre, ni une série d'erreurs ponctuelles, ni une contradiction morale entre des institutions qui seraient parfois rapides et parfois lentes. Elle engage une manière de percevoir et d'agir, une manière de reconnaître certains faits comme des troubles immédiatement intolérables et d'en laisser d'autres s'enfoncer dans des délais, des transmissions manquées ou des angles morts institutionnels. Certains « troubles » mobilisent aussitôt parce qu'ils affectent l'ordre visible, la tranquillité d'un quartier, la circulation des passants, l'image d'un lieu, la présence attendue des corps dans l'espace public ; d'autres dangers, pourtant plus profonds, peuvent rester plus longtemps enfouis parce qu'ils exigeraient d'entendre les enfants, de croire leurs paroles, de suivre les alertes, de regarder la violence adulte là où elle se dissimule le mieux. La société adulte se révèle alors dans ses vitesses différentes. Elle se montre parfois remarquablement prompte lorsqu'il s'agit de retirer l'eau à des enfants qui ont chaud, de disperser des corps qui se rassemblent, de nommer danger ce qui dérange, mais avance avec une lenteur autrement plus lourde lorsqu'il s'agit de protéger les enfants contre ce qui les détruit.

Cette hiérarchisation des urgences apparaît avec d'autant plus de netteté que la canicule n'est pas seulement un inconfort, ni même une crise momentanée des usages urbains. Elle tue. Les premiers bilans de Santé publique France, encore incomplets, font déjà apparaître une hausse très importante de la mortalité pendant l'épisode de juin 2026, avec plus de deux mille décès supplémentaires sur la seule semaine du 22 au 28 juin, une augmentation particulièrement forte en Île-de-France, et une progression massive des décès à domicile [16]. Ces chiffres, parce qu'ils sont provisoires, ne disent pas encore toute l'ampleur du désastre, mais ils suffisent à rappeler que la chaleur extrême met à nu l'impréparation d'une société qui prétend gérer les vagues de chaleur tout en laissant se dégrader les conditions matérielles de la protection : logements mal isolés, villes minérales, îlots de chaleur, insuffisance des refuges publics, services hospitaliers saturés, politiques d'austérité et de rationalisation qui ont affaibli précisément les institutions dont on attendrait qu'elles protègent les corps exposés.

C'est dans ce contexte que la fabrication de Hamza comme danger public prend une signification plus sombre encore. Elle ne sert pas seulement à refermer la scène du canal sur la figure d'un adolescent turbulent ; elle fonctionne aussi comme une diversion punitive, comme une manière de déplacer la colère, l'inquiétude et la peur produites par une canicule meurtrière vers un corps mineur, populaire et racisé. Au lieu de demander pourquoi une société, vingt ans après la catastrophe de 2003, demeure encore si mal préparée aux morts de la chaleur, pourquoi les services publics sont si fragiles, pourquoi tant de personnes meurent chez elles, pourquoi les quartiers populaires disposent de si peu de protections élémentaires, on parle d'un gamin avec un pistolet à eau.

La question de l'eau nous ramène ainsi à la question première de ce texte : qu'est-ce qu'une société accepte encore de reconnaître comme enfance lorsque l'enfant qui l'incarne dérange son ordre ? Dans les scènes analysées, l'eau ne réconcilie rien. Elle divise, révèle, accuse et montre que le commun n'est jamais donné, que le soin peut être criminalisé lorsqu'il vient d'en bas, que l'enfance populaire peut être traitée comme un trouble précisément au moment où elle manifeste le plus clairement sa vulnérabilité. Et c'est dans cette inversion que Hamza devient non pas une exception, mais un symptôme : l'enfant que l'on expose pour ne pas avoir à protéger ce que son exposition révèle, c'est-à-dire une société où la canicule tue, où les protections manquent, et où l'ordre préfère parfois trouver un coupable idéal plutôt que regarder les morts.

Il faut maintenant revenir au canal par une autre scène, non pour établir une symétrie facile entre des événements qui ne relèvent ni de la même intensité, ni du même régime de violence, ni des mêmes responsabilités, mais pour comprendre ce que « l'affaire Hamza » révèle lorsqu'elle est replacée dans l'histoire récente du lieu même où elle a été construite comme « problème public ». Quelques semaines avant que l'image d'un adolescent de treize ans avec un pistolet à eau ne soit offerte à la vindicte collective, le canal Saint-Martin avait été le théâtre d'une séquence autrement grave, impliquant des groupes de supporters fascisés, des affrontements, des blessés, des interpellations et des témoignages faisant état de signes nazis, de propos racistes, de violences dirigées contre des passants. Dans la nuit du 21 au 22 mai, soixante-cinq personnes avaient été interpellées, six personnes blessées, dont une grièvement, et la présence de couteaux, de cagoules, de gants renforcés, de protège-dents ou d'armes improvisées avait été signalée. Des témoignages évoquaient aussi des saluts nazis, des symboles nazis, l'intention d'aller « casser du noir et de l'arabe », ainsi qu'un homme noir blessé alors qu'il tentait de s'interposer [17].

Il ne s'agit pas, encore une fois, de dire que Hamza et cette violence néofasciste appartiendraient au même plan. Cela serait totalement absurde, et politiquement faux. Un adolescent avec un pistolet à eau n'est pas une bande organisée, un faux péage ne correspond en rien à une expédition punitive, une provocation adolescente n'est pas une attaque raciste, une bêtise ne relève pas d'une violence politique structurée. Si ces deux scènes doivent être rapprochées, ce n'est donc pas pour comparer leur gravité respective, mais pour interroger la manière dont elles ont été nommées, lues, hiérarchisées, rendues plus ou moins alarmantes. Le point décisif n'est pas de savoir si les faits se ressemblent, puisqu'ils ne se ressemblent pas, mais pourquoi certains faits très graves peuvent encore être absorbés dans un vocabulaire d'incident, tandis que des gestes d'adolescent, pénibles mais sans commune mesure, deviennent presque immédiatement les signes d'un danger public. Ce qu'il faut comparer, ce ne sont pas les événements comme tels, mais les cadres d'intelligibilité qui les accueillent.

Dans la première scène, une violence blanche organisée peut encore être ramenée, au moins partiellement, à la grammaire de la « rixe », de la bagarre de supporters, du débordement sportif, de l'affrontement entre groupes, c'est-à-dire à un vocabulaire qui symétrise ce qui ne l'est pas nécessairement, efface la désignation des cibles, absorbe les signes politiques dans une confusion générale, transforme l'expédition fasciste en incident nocturne et la violence raciste en désordre de la rue. Dans la seconde scène, celle de Hamza, l'opération inverse se met en marche. Il ne faut presque rien pour que le récit se durcisse : un adolescent racisé, un surnom, quelques vidéos, des passants importunés, un pistolet à eau, un rôle de « douanier » improvisé, et la langue du danger public est immédiatement utilisée.

Cette dissymétrie est l'un des points les plus graves de l'affaire. Elle ne tient pas seulement à une indulgence plus grande de la société envers certains corps, même si cette indulgence existe, mais à une différence plus profonde dans la manière de nommer. Devant la violence néofasciste, la langue trouve encore des mots qui brouillent, déplacent, égalisent ou atténuent : l'événement sportif, l'ivresse, la nuit, la bagarre, le débordement. Devant Hamza, elle trouve au contraire des mots qui isolent et concentrent : le nom propre, la preuve, le symptôme, le cas, le visage du désordre. La violence organisée peut alors se perdre dans un vocabulaire de la confusion, tandis qu'un geste d'enfant est arraché à son échelle et chargé d'une signification générale. Le même espace urbain, le même canal, les mêmes berges ne produisent donc pas le même régime d'attention selon que le trouble vient d'hommes blancs organisés ou qu'il est projeté sur un mineur racisé.

Le mot « rixe » doit être pris au sérieux pour cette raison, parce qu'il fait partie de ces opérateurs de neutralisation dont la fonction paraît simplement descriptive alors qu'ils transforment déjà la scène qu'ils prétendent nommer. La rixe suppose des camps adverses, une réciprocité, une indistinction dans la violence, une responsabilité suffisamment diffuse pour que la dimension politique de l'événement se perde. Le mot enveloppe la scène dans un brouillard commode : il permet de ne pas demander trop vite qui s'est déplacé vers qui, qui était équipé, qui cherchait qui, quels corps ont été visés, quelles paroles ont été prononcées, quels signes ont été exhibés, quelles peurs ont été produites. Il transforme une violence possiblement ciblée en affrontement indistinct, retire aux victimes leur statut de cibles, aux agresseurs leur organisation éventuelle, aux mots racistes leur fonction, aux symboles fascistes leur histoire. La « rixe » n'est donc pas seulement un mot faible, c'est une manière d'amortir la violence en la rendant confuse.

À l'inverse, le traitement de Hamza relève d'une politique de l'intensification. Tout ce qui pourrait situer, contextualiser, ralentir le jugement ou ramener la situation à de plus juste proportion est progressivement écarté : son âge, la canicule, la scène collective, le pistolet à eau, le surnom « la Douane »… Tout ce qui, dans un cas, sert à dissoudre une violence réelle dans le brouillard de l'incident, sert ici à concentrer la peur sur un enfant.

Il y a donc deux opérations opposées, mais solidaires. La première consiste à euphémiser la violence blanche lorsqu'elle se présente sous la forme de groupes organisés et équipés, de cris racistes, de signes fascistes, de coups et blessures. La seconde consiste à surdéterminer la turbulence racisée lorsqu'elle se présente sous la forme d'un enfant trop visible, trop bruyant, trop insolent, trop maladroitement souverain sur un morceau de trottoir et de canal. Ces deux opérations appartiennent au même ordre, parce qu'elles disent ce que cet ordre reconnaît spontanément comme danger. La violence blanche peut être dépolitisée parce qu'elle reste, pour une part du regard social, une violence qui n'interrompt pas fondamentalement l'organisation raciale du monde ; elle l'exprime même parfois de manière trop crue, trop embarrassante, trop ouvertement fascisée, et c'est pourquoi il faut la rabattre sur autre chose. La présence enfantine racisée, elle, peut être politisée immédiatement comme menace, parce qu'elle vient troubler un espace où l'ordre voudrait que ces corps demeurent discrets, périphériques, surveillés ou reconnaissants d'être tolérés.

La question n'est donc pas seulement de savoir pourquoi l'extrême droite instrumentalise Hamza. Cela, en un sens, était prévisible. La question plus décisive est de comprendre pourquoi cette instrumentalisation trouve si vite les mots, les images et les affects dont elle a besoin. Comment se fait-il qu'un enfant racisé puisse devenir presque immédiatement la confirmation visible d'un récit sécuritaire déjà prêt à l'accueillir ? Comment son âge, qui devrait imposer de la retenue, peut-il perdre à ce point sa force protectrice ? Comment la scène même où il apparaît - la canicule, l'eau, les corps rassemblés, les berges réinvesties, le quartier gentrifié, la pauvreté des communs disponibles - peut-elle s'effacer aussi rapidement derrière la figure beaucoup plus simple d'un enfant à corriger ? Pourquoi faut-il tant d'éléments pour nommer une violence fasciste, et si peu pour racialiser une bêtise d'enfant ? C'est dans cet écart de perception, dans cette différence de vitesse et de seuil, que se loge la vérité politique de la séquence.

Le canal n'est donc pas seulement le théâtre accidentel de deux épisodes sans rapport. L'ordre ne se maintient pas seulement par les institutions. Il se maintient aussi par des regards, des plaintes, des mots, des récits, des seuils de tolérance, des paniques morales, des manières de dire « chez nous » à propos d'un espace public, des manières de transformer la présence des autres en intrusion. Le fascisme de rue, lorsqu'il attaque, ne vient donc pas de nulle part. Il pousse jusqu'à la violence ouverte une question qui travaillait déjà le lieu sous des formes plus ordinaires : qui a le droit d'être là ?

C'est aussi cette question que pose Hamza, mais sous une autre forme. Qui a le droit d'être là, au bord du canal, pendant la canicule ? Qui a le droit d'y être enfant ? Qui a le droit d'y être bruyant, ridicule, excessif ? Qui a le droit d'y faire une bêtise sans que cette bêtise devienne aussitôt une marque de reconnaissance infamante, une identité publique ? Qui a le droit de jouer avec l'eau sans être aussitôt rendu suspect ? La violence néofasciste et l'affaire Hamza ne se rejoignent donc pas parce qu'elles seraient équivalentes. Elles se rejoignent parce qu'elles mettent à nu, chacune à son niveau, le même partage racial de l'espace. D'un côté, des groupes peuvent prétendre contrôler et purifier la rue par l'intimidation. De l'autre, un enfant peut être criminalisé parce que sa présence rend trop visible que la rue, les quais et l'eau ne se laissent pas entièrement posséder par ceux qui s'en croient les gardiens.

Or l'ordre racial fonctionne souvent en inversant ces catégories. La peur suscitée par les corps racisés, même lorsqu'elle est disproportionnée, trouve rapidement des relais, des mots, des justifications. Celle que produit la violence fasciste, lorsqu'elle repose pourtant sur des agressions, des cris racistes, des équipements, des blessures, peut au contraire être atténuée, diluée, renvoyée à la nuit, à l'ivresse, à la bagarre, au débordement. Les uns peuvent faire peur sans que cette peur soit pleinement politisée ; les autres deviennent menaçants avant même que la proportion de leurs gestes soit examinée.

Dans ce contexte, Hamza devient le support idéal et commode d'une peur qui peut se dire sans s'avouer. Avoir peur d'un enfant racisé turbulent permet de se présenter comme défenseur des passants, des riverains, de la tranquillité, de l'ordre, de la civilité, de la sécurité. On peut alors ne pas parler de la canicule, des logements trop chauds, des communs insuffisants, de l'histoire des canaux, de la gentrification, de la manière dont les classes dominantes s'approprient sensiblement des lieux qu'elles ne possèdent pas formellement. Cela permet surtout de masquer les guerres de classes et de « races », et de présenter la peur sociale et politique comme une forme d'inquiétude morale : on ne dit plus que ces corps ne devraient pas être là, on dit qu'un enfant est dangereux, et cette seconde phrase, parce qu'elle paraît protéger l'ordre commun plutôt qu'exclure certains corps, devient immédiatement partageable.

Le canal Saint-Martin devient alors le lieu d'une double révélation. Il révèle d'un côté la puissance d'une réappropriation populaire produite par la canicule, fragile, contradictoire, mais réelle. Il révèle de l'autre la violence des dispositifs qui s'organisent pour reprendre possession du récit, soit en minimisant la violence politique lorsqu'elle menace de dévoiler le fascisme de rue, soit en dramatisant l'enfance racisée lorsqu'elle permet de restaurer l'ordre. Entre ces deux révélations, Hamza occupe une place précise. Il est celui par qui l'on tente de refermer le commun, de refermer la canicule, de refermer la question de l'eau, de refermer la scène populaire que la chaleur avait rendue visible, en ramenant tout à une figure punissable. Mais le rappel de la violence néofasciste du même canal empêche cette fermeture. Il oblige à poser la question que le récit dominant voulait éviter : pourquoi certains dangers sont-ils si difficiles à nommer, et pourquoi certains enfants le deviennent-ils si facilement ? Pourquoi Hamza, un gamin de treize ans, est-il devenu, sinon l'ennemi public numéro un, du moins le symbole national de l'insécurité ? [18]

C'est à partir de cette dissymétrie qu'il faut enfin nommer l'ordre racial de l'enfance. Il ne signifie pas seulement que certains enfants seraient plus durement jugés que d'autres, ni que les enfants racisés subiraient davantage de suspicion dans l'espace public, même si cela est évidemment vrai. Il désigne quelque chose de plus profond, de plus ancien, de plus intimement inscrit dans les formes ordinaires du regard social : l'enfance n'est pas également reconnue à tous les enfants. Elle n'est pas seulement un âge biologique ou un statut juridique. Elle est aussi une qualité politique, une protection symbolique, un droit à l'inachèvement, à l'immaturité, à l'erreur, au trouble, à la reprise, à la temporalité longue de la formation ; et cette qualité peut être accordée, suspendue, retirée, distribuée selon les corps, les lieux, les classes, les couleurs, les noms et les peurs disponibles.

Il faut bien mesurer ce que cela veut dire. Dans une société qui se raconte volontiers à elle-même son attachement à l'enfance, à la protection des mineurs, à la vulnérabilité des enfants, à l'impératif de prévention, de soin, d'éducation et de responsabilité adulte, tous les enfants ne bénéficient pas de la même enveloppe de patience. Certains peuvent être bruyants, insolents, maladroits, parfois agressifs, et rester malgré tout dans le champ de l'enfance, c'est-à-dire dans un espace où l'on cherchera des explications, des circonstances, un cadre familial, un contexte scolaire, une mauvaise influence, une fatigue, une crise d'âge, une difficulté passagère, une manière de reprendre sans détruire. D'autres, beaucoup plus vite, perdent le bénéfice de cette patience. Leurs gestes ne sont plus lus à l'échelle de l'âge, de l'immaturité, de la provocation ou du besoin adolescent de paraître ; ils sont chargés d'une gravité qui les dépasse, comme si le bruit annonçait déjà la menace, comme si l'insolence disait déjà l' « ensauvagement », comme si la bêtise était là marque d'une identité déjà figée. Ce qui devrait rester ouvert, reprendre forme, être corrigé ou oublié, se fixe alors dans un portrait accusatoire. Ils ne sont plus en train de devenir : ils sont déjà assignés à non-existence.

Mais cette protection ne doit pas être comprise comme la conservation d'une enfance sage, innocente ou conforme à ce que les adultes acceptent d'appeler enfance. Ce qui doit être protégé, c'est aussi ce qui, dans l'enfance, résiste à l'ordre adulte : sa puissance de déplacement, son rapport désajusté aux lieux, sa manière de jouer avec les signes sans les respecter tout à fait, de transformer les objets sérieux en accessoires, les frontières en théâtre, l'autorité en grimace, l'espace public en scène provisoire. L'enfance n'est pas seulement ce que les adultes doivent protéger parce qu'elle serait faible ; elle est aussi ce qu'ils cherchent à contenir parce qu'elle rappelle que le monde institué peut être rejoué autrement. C'est cette part irréductible, turbulente, parfois pénible, parfois inventive, que la désenfantisation écrase lorsqu'elle ne voit plus dans un geste d'enfant qu'un danger, une faute ou un symptôme.

Cette fixation est au cœur de la désenfantisation. On pourrait croire que retirer l'enfance à un enfant consiste simplement à le traiter comme un adulte. Ce serait encore trop abstrait. Il s'agit plutôt de le traiter comme une figure déjà close, comme si l'avenir avait cessé de demeurer ouvert en lui, comme si ses gestes n'appartenaient plus à un moment de sa vie mais à une vérité supposée de son être, à une essence. L'enfance, en ce sens, n'est pas seulement faiblesse ou vulnérabilité. Elle désigne cette part de non-définitif sans laquelle aucun enfant ne peut grandir, aucun individu ne peut vivre : la possibilité qu'un acte ne devienne pas le signe d'un destin déjà écrit, qu'une erreur ne soit pas naturalisée, qu'un geste demeure rattaché au monde, aux conditions, aux relations et aux temporalités qui l'ont rendu possible. Lorsque Hamza devient le visage d'un désordre, ce n'est donc pas seulement son image qui est exposée, c'est cette temporalité propre à l'enfance, propre à l'être humain, qui lui est retirée.

La « race » agit ici comme une force d'accélération. Elle accélère le passage du geste à la preuve, de l'enfant au danger, de la visibilité à la suspicion, du bruit à l'insécurité. Elle fait que certains corps sont lus et appréhendés avant même d'être connus et compris. Certains enfants n'apparaissent ainsi jamais tout à fait seuls : ils sont déjà précédés, dans le regard d'un certain public, par des peurs, des récits policiers, une mémoire coloniale et sociale qui n'a pas besoin de se déclarer pour opérer. L'âge de Hamza n'est pas effacé. Au contraire, il circule, il est rappelé, répété, commenté, mais il ne protège plus. Treize ans devrait imposer de la retenue. Mais bien au contraire, cet âge devient le prétexte d'une inquiétude supplémentaire, comme si la précocité du geste confirmait déjà une menace à venir. C'est ainsi que l'ordre racial retourne contre l'enfant ce qui, dans la minorité, aurait dû le protéger : la possibilité de suspendre la violence du jugement.

Lorsque des enfants issus des quartiers populaires rejoignent le canal, il ne s'agit donc pas seulement de corps à la recherche d'un peu de fraîcheur, mais de corps déjà soumis à une grille d'interprétation. Leur présence est lue plus vite, plus durement, plus politiquement que d'autres. Leur joie cesse très vite d'être reconnue comme joie pour devenir provocation ; leur bruit n'est plus entendu comme du bruit, mais comme des signes d'insécurité ; leur groupe n'est plus perçu comme un groupe d'enfants ou de copains, mais comme une bande, parfois déjà de « racailles » ; leur jeu n'est plus accueilli comme jeu, mais requalifié en trouble à l'ordre public. L'enfance, en ce sens, n'est pas seulement ce qui se donne à voir dans les gestes d'un enfant, elle est aussi ce que le regard adulte, provenant de certaines classes sociales et politiques, accepte encore d'y reconnaître. Un même acte peut ainsi flotter entre l'innocence et la menace, entre la maladresse et le défi, selon le corps qui le porte et le théâtre où il se joue. L'ordre racial de l'enfance opère précisément dans cette variation du regard, dans cette traduction accélérée des signes : il ne produit pas nécessairement le geste, mais il en règle la lecture, en décide la gravité, l'arrache à son échelle réelle pour lui faire porter le poids d'une menace plus vaste.

On touche ici à une certaine difficulté politique, parce que la désenfantisation ne prend presque jamais la forme d'une haine explicite ou d'une brutalité déclarée. Elle peut passer par des mots raisonnables, par des appels à l'autorité ou à la responsabilité parentale, par des plaintes de riverains, par des demandes de calme et de tranquillité, par des discours sur l'éducation, par des formules apparemment neutres sur l'ordre public et le vivre-ensemble. Rien de tout cela n'est en soi illégitime, et c'est précisément ce qui rend l'analyse plus exigeante. Il ne s'agit pas de dire que tout rappel à une limite serait raciste, que toute plainte serait bourgeoise, que toute inquiétude serait fasciste, ni qu'un enfant devrait être soustrait aux conséquences de ses actes. Il s'agit de comprendre à quel moment une limite cesse d'être une limite pour devenir une opération de capture, à quel moment la critique d'un geste se transforme en exposition d'un corps, à quel moment la recherche légitime d'un espace apaisé se met à fabriquer une figure dangereuse, à quel moment l'ordre public cesse de protéger l'espace commun pour protéger certains contre l'apparition des autres.

C'est pourquoi la question de Hamza n'est pas : faut-il laisser un enfant arroser des passants ou improviser un faux péage sans aucune réponse ? Posée ainsi, la question est déjà appauvrie, parce qu'elle réduit la scène à une alternative entre permissivité et répression, entre laxisme et autorité, entre innocence et faute. La vraie question est beaucoup plus précise : quelle réponse une société adulte donne-t-elle à un enfant lorsqu'il dérange, et que révèle cette réponse de la place qu'elle lui reconnaît encore dans l'enfance ? Il y a des réponses qui peuvent rappeler une limite tout en maintenant l'enfant dans un monde de relations. Il y a des réponses au contraire qui exposent, isolent, nomment, humilient, fixent, livrent l'enfant au public et font de celui-ci le support d'une restauration symbolique de l'ordre. La première relève encore de l'éducation ou de la protection, tandis que la seconde relève de la punition la plus exemplaire. Et l'exemplarité, lorsqu'elle s'abat sur un mineur, est souvent le nom, noble, donné à la violence perpétrée par les adultes.

La dimension raciale de l'enfance se lit dans cet écart entre le rappel à la limite et la punition exemplaire. Un enfant pleinement reconnu comme enfant peut être arrêté dans son geste, repris, sanctionné même, sans être aussitôt transformé en emblème d'un désordre collectif. La réponse reste alors proportionnée à ce qu'il a fait, inscrite dans un monde d'adultes, de paroles, de cadres, de correction possible. Mais lorsqu'un enfant est déjà perçu à travers une grammaire raciale de la menace, la réponse change de nature : elle devient publique, spectaculaire, démonstrative. Elle ne vise plus seulement un geste à reprendre, ni même un enfant à rappeler à une limite, mais elle vise ce qu'on a projeté sur lui, ce qu'on lui fait représenter, ce qu'il n'est pas mais que le récit public a besoin de voir en lui pour pouvoir le punir.

Il y a là une scène de représentation au sens fort, et c'est pourquoi la célèbre question posée par Spivak peut être déplacée vers l'enfance sans être simplement répétée [19] : un enfant issu des milieux populaires et racisé peut-il apparaître autrement que comme objet du discours des autres ? Peut-il être entendu comme sujet d'une histoire, ou bien est-il immédiatement parlé, traduit, représenté, transformé en signe par ceux qui ont besoin de faire de lui autre chose que ce qu'il est ? Hamza est montré, nommé, commenté, mais cette visibilité ne lui donne pas davantage d'existence propre. Elle l'arrache au contraire à son monde pour l'inscrire dans un récit qui le dépasse. Il parle peu, ou plutôt sa parole devient secondaire, parce que d'autres parlent à sa place et décident de ce qu'il doit signifier. Le geste devient l'argument, l'image devient la preuve, le surnom devient un signe d'identité, la vidéo devient une scène d'accusation... Ce que l'on expose n'est pas seulement un enfant qui aurait fait quelque chose, mais une figure fabriquée à partir de lui, destinée à confirmer ce que le récit voulait déjà voir. Ce n'est plus seulement Hamza qui est jugé. C'est la figure fabriquée à travers lui que l'on prétend frapper.

Cette visibilité sans écoute est l'une des formes contemporaines les plus ordinaires de la violence sociale. On voit des corps, on les transforme en symptômes, en occasions de parler d'autre chose qu'eux-mêmes, mais cette profusion de visibilité ne produit aucune forme de reconnaissance. Elle produit au contraire une forme de dépossession. Plus Hamza circule comme image, moins il demeure sujet d'une histoire ; plus il est rendu visible, plus il est privé de cette part d'opacité à laquelle tout enfant devrait avoir droit, non pour être soustrait à toute responsabilité, mais pour ne pas être entièrement livré au désir adulte de savoir, de juger et de punir.

C'est aussi pourquoi il faut refuser de séparer l'ordre racial de l'enfance de l'ordre bourgeois de la ville [20]. La race, la classe et l'espace ne s'ajoutent pas les uns aux autres. Ils forment la scène même où l'enfance peut être reconnue ou retirée.

Cette scène est d'autant plus violente qu'elle se présente souvent comme défense de l'universel. On ne dira pas nécessairement que l'on refuse la présence d'enfants populaires ou racisés. On dira que tout le monde doit respecter les règles, que chacun a droit à la tranquillité, que l'espace public appartient à tous, que les passants ne doivent pas être importunés. Toutes ces phrases peuvent être vraies à un certain niveau de généralité, mais le problème commence lorsqu'elles effacent les conditions inégales dans lesquelles les enfants rencontrent la ville, l'eau, la chaleur, l'espace public et le regard des autres. L'universel devient alors l'instrument par lequel on refuse de voir que certains sont sommés d'être exemplaires pour avoir simplement le droit d'être tolérés.

L'ordre racial de l'enfance impose ainsi aux enfants racisés une sorte de contrat impossible. Ils doivent être enfants, mais pas trop visibles. Ils doivent jouer, mais ne pas faire de bruit. Ils peuvent occuper l'espace public, mais comme s'ils n'y faisaient que passer. Ils doivent être mineurs, mais leur minorité ne les protège qu'à condition qu'ils ne dérangent pas. Ils doivent prouver qu'ils méritent d'être traités comme des enfants, alors même que l'enfance devrait être ce qui précède toute preuve. Dans ce contrat impossible, la bêtise devient un luxe auquel ils ne peuvent prétendre, l'insolence un risque qu'il ne peuvent prendre qu'à leur propre péril, et la visibilité une faute qui ne leur sera jamais pardonnée.

Il faut donc maintenir ensemble ce que le débat public souhaite à tout prix séparer. Un enfant a pu commettre des gestes inopportuns, mais ses actes ne justifient pas qu'on le dépossède de son enfance ; des passants peuvent avoir été importunés, et cette gêne ne doit pas être saisie par la machine raciale comme prétexte à fabriquer de l'effroi ; un rappel à la limite peut être nécessaire, sans que celui-ci ne se mue en mise en scène sacrificielle ; une scène de baignade populaire peut être conflictuelle, et son conflit révéler malgré tout l'inégale distribution du droit à la ville. C'est ce maintien des contradictions qui permet de ne pas transformer Hamza en une icône, car l'icône serait une autre manière de le faire disparaître. Il ne s'agit pas de remplacer la figure médiatique du danger par une figure inverse, celle de l'enfant rebelle, pur, libre, immédiatement politique. Hamza n'a pas besoin d'être héroïsé pour être défendu. Il suffit de rappeler qu'il est un enfant, et que cette phrase, dans une société juste, devrait suffire à interdire certaines formes d'exposition, certains mots, certaines images, certaines jouissances punitives [21].

Cette distinction est fragile, car elle résiste à l'économie même des paniques morales, qui procèdent par simplification, condensation et personnification pour transformer une scène complexe en récit immédiatement partageable. Hamza devient le support idéal de cette opération. Il permet d'invoquer l'autorité en taisant la canicule, la délinquance en occultant les communs, la famille en ignorant la ville devenue invivable, la police en taisant la gentrification, l'ordre en effaçant la race. Son exposition a dès lors pour fonction d'organiser l'oubli : non pas tant montrer ce qu'il aurait fait que faire disparaître ce que sa présence rendait soudain impossible de ne pas voir.

L'ordre racial de l'enfance est peut-être exactement cela : la capacité qu'a une société de déchoir certains enfants de leur enfance au moment même où cette enfance devrait devenir politiquement accusatrice. Car reconnaître pleinement Hamza comme enfant, c'est aussitôt se trouver contraint d'interroger autre chose : où les enfants populaires trouvent-ils refuge quand la chaleur devient excessive ? Quels espaces leur sont réellement ouverts ? Quels communs aquatiques leur sont accessibles ? Pourquoi leur présence devient-elle si vite illégitime ? Quelle responsabilité adulte est engagée lorsqu'un mineur devient viral ? Que fait la police lorsqu'elle répond à des enfants par l'exposition, la poursuite, l'interpellation ou l'exemple ? Que devient une ville qui ne sait reconnaître les enfants des classes populaires que sous la forme du problème ? Ces questions sont autrement plus difficiles que celle de savoir si Hamza a été pénible. Elles déplacent la faute, et obligent l'ordre à se regarder.

Une société adulte se reconnaît moins à ce qu'elle proclame de son attachement aux enfants qu'à ce qu'elle fait lorsqu'ils la dérangent. Elle se reconnaît à sa capacité de maintenir l'enfance jusque dans le conflit, de ne pas confondre protection et conformité, de ne pas réserver la vulnérabilité aux enfants jugés « acceptables », de ne pas transformer les joies, les bruits et les bêtises d'un mineur racisé en preuves publiques d'un péril imminent. C'est précisément cette capacité qui a fait défaut dans l'affaire Hamza, et c'est ce défaut qui lui donne sa portée politique, bien au-delà des berges du canal Saint-Martin : elle révèle une société qui prétend protéger l'enfance, mais qui ne la protège qu'à travers une définition déjà normative, adulte et dominatrice de ce qu'un enfant devrait être. Dominatrice en général, parce qu'elle soumet tous les enfants à une image de l'enfance produite par les adultes ; discriminatoire en particulier, parce qu'elle retire beaucoup plus vite cette protection aux enfants populaires et racisés dès qu'ils deviennent trop visibles, trop bruyants, trop conflictuels pour rester reconnus comme des enfants.

Loin du fait divers, ou d'une simple séquence médiatique, il y a bien une affaire Hamza. Mais elle commence précisément là où les gestes d'un enfant cessent d'être rapportés à leur échelle propre pour devenir les signes surchargés d'un désordre national. Ce qui fait affaire, ici, ce n'est pas seulement un pistolet à eau, un faux péage, une provocation ou une bêtise d'adolescent ; c'est la surdétermination politique, raciale et médiatique de ces gestes, leur transformation en preuve, en symptôme, en visage commode de l'insécurité. En ce sens, l'affaire Hamza n'est pas seulement l'affaire de Hamza. Elle est l'affaire de tous, parce qu'elle révèle ce qu'une société accepte de faire porter à un enfant lorsque l'ordre qu'elle a institué vacille sous la chaleur qu'il a lui-même contribué à produire.

À travers la figure d'un enfant, ce sont alors les fractures d'une société entière qui affleurent : ses lignes coloniales, ses réflexes raciaux, sa peur des corps issus des milieux populaires, son incapacité à penser la ville autrement que comme un espace à tenir, à surveiller, à rentabiliser, à pacifier, son extractivisme profond, qui ne se contente pas d'épuiser les milieux mais organise aussi l'épuisement différencié des corps. Car la chaleur extrême ne frappe pas des individus abstraits, égaux devant la brûlure du monde ; elle traverse une organisation sociale où certains disposent d'ombre, d'eau, d'espace, de départs possibles, d'intérieurs respirables, tandis que d'autres sont jetés dehors, vers les rares lieux où la ville reste encore habitable, avant d'être accusés de troubler l'ordre même qui les a privés de protection.

La canicule révèle en cela la vérité d'un monde qui prétend gouverner la nature après l'avoir rendue inhabitable, puis gouverner les corps que cette inhabitabilité jette dehors. Elle montre que la domination de la nature, la domination des êtres humains entre eux et la domination adulte sur l'enfance n'ont jamais été séparées. Elles se prolongent jusque dans la manière dont les gestes les plus élémentaires - chercher l'eau, courir, crier, jouer, s'attrouper, se rendre visible, faire des bêtises - deviennent des motifs d'intervention dès qu'ils sont accomplis par les enfants désignés comme mauvais, dans les mauvais lieux, sous les mauvais regards. L'ordre racial de l'enfance commence là : dans cette distribution inégale du droit d'être immature, bruyant, ridicule, agaçant, et pourtant encore protégé par l'enfance. Dans cette affaire, ce que l'ordre adulte n'a pas supporté, ce n'est pas seulement qu'un enfant ait franchi une limite, mais qu'il ait rappelé, par la bêtise même, l'insolence et le jeu, que l'enfance ne se réduit jamais à la vulnérabilité que l'on protège ni à la faute que l'on punit.

L'affaire Hamza oblige ainsi à penser ce que devient l'enfance lorsque l'exception caniculaire devient une condition ordinaire. Les enfants qui n'ont ni jardin, ni maison familiale, ni piscine privée, ni appartement respirable, ni possibilité de partir, apparaîtront de plus en plus souvent dans les espaces communs que la ville croyait pouvoir réserver à des usages plus « civilisés », plus commerciaux, plus contemplatifs, plus compatibles avec la tranquillité de ceux qui possèdent ou habitent les lieux les plus désirables. Ils iront vers les berges, les fontaines, les bassins, les canaux, les pelouses, les rares espaces ombragés, les rues de la nuit. Cette présence posera une question politique qui ne pourra pas être réglée durablement par des panneaux, des amendes, des arrestations, des piscines crevées ou des campagnes médiatiques contre des mineurs. Il faudra choisir si l'on veut faire de ces enfants les premiers sujets d'un droit à la ville [22] caniculaire, ou les premiers suspects d'un ordre urbain incapable de reconnaître ce qu'il leur refuse.

Il ne s'agit donc pas de demander une ville sans règles, sans limites, sans attention aux autres, sans conflits d'usage ni responsabilité. Il s'agit de demander que la règle ne serve pas à retirer à certains enfants leur enfance, que la limite posée ne devienne pas une mise en pâture, que l'ordre public ne soit pas le nom donné à la peur bourgeoise des corps issus des classes populaires, que l'eau ne soit pas réservée à ceux qui peuvent la privatiser, que la canicule ne transforme pas la vulnérabilité des enfants racisés en motif supplémentaire de suspicion. Car une ville juste ne se reconnaîtra pas seulement à sa capacité de prévenir les conflits, mais à sa manière de les traverser sans livrer les plus exposés à l'humiliation publique, à la police des images et à la jouissance punitive.

Qu'une société puisse prendre un enfant pour bouc émissaire [23] en dit long sur son état moral et politique. Non parce qu'un enfant ne pourrait jamais être rappelé à une limite, ni parce que tout geste d'adolescent devrait être sanctuarisé, mais parce qu'il y a une différence abyssale entre corriger un geste et faire de celui qui l'a commis une bête à abattre sur la place publique, entre répondre à ce qu'un enfant a fait et lui faire porter, sous la forme commode de l'incivilité et du désordre, l'angoisse d'une crise dont les causes véritables se trouvent ailleurs : dans l'organisation de la ville, l'abandon des communs, l'impréparation climatique, la crise du soin et l'effondrement organisé des protections publiques. Dans l'affaire Hamza, cette différence a été abolie. Parce qu'il était racisé, identifié aux classes populaires, rendu visible et bruyant dans un espace où sa présence dérangeait, il n'a plus été regardé comme un enfant pris dans une scène qui le dépasse, mais comme la figure toute désignée d'un désordre national. Son âge n'a pas protégé son image ; il a au contraire aggravé l'accusation, comme si treize ans ne désignait plus un temps de vulnérabilité, encore ouvert, encore à protéger, mais la précocité inquiétante d'une menace à venir.

La honte de cette séquence, la lâcheté qu'elle révèle et la colère qu'elle provoque tiennent là : une société qui prétend protéger l'enfance a accepté qu'un enfant soit livré à la vindicte parce qu'il permettait de ne pas regarder ce qui, autour de lui, brûlait déjà. Hamza devient alors l'enfant par lequel une société détourne les yeux de son propre désastre, celui qu'elle expose pour ne pas avoir à protéger ce que son exposition révèle.

Hamza, finalement, ne demande pas de trancher entre la bêtise et l'ordre, entre le jeu et la règle, entre l'eau et la police. Il oblige à regarder ce qui se passe lorsqu'un enfant racisé devient le lieu où une société projette sa peur de perdre la maîtrise non seulement de la ville, mais de l'ordre établi qui organise les places, les usages, les corps, les âges et les droits d'apparaître. L'enfant de l'exception caniculaire fait alors surgir ce que cet ordre ne supporte pas : un moment de dérèglement où les verrous sautent, où les enfants des marges apparaissent au centre, où l'eau cesse d'être un joli élément de décor ou une ressource privatisée pour redevenir un commun disputé, où les usages imprévus troublent la propriété sensible de la ville, où la chaleur fait craquer les séparations ordinaires, et où se révèle, dans le même mouvement, la fragilité d'un « droit à l'enfance » qui se retire précisément à ceux qui devraient en avoir le plus besoin. C'est cette ouverture que l'extrême droite s'empresse de refermer en faisant de Hamza non plus un enfant pris dans une scène qui l'excède, mais le symbole d'une insécurité nationale, la preuve vivante d'un pays supposément livré à l' « ensauvagement », le visage enfantin d'une menace qu'elle prétendait déjà connaître avant même de le voir.

Dans la ville qui brûle, il faudra bien que des enfants aillent vers l'eau. La question est de savoir s'ils pourront encore être regardés comme des enfants, ou s'ils continueront d'être transformés, à partir de leurs jeux, de leurs maladresses et de leurs désordres, en visages trop commodes des paniques collectives. Car c'est cela que cette affaire laisse derrière elle : non l'image d'un enfant turbulent au bord d'un canal, mais celle d'un petit pays capable de brûler médiatiquement un enfant pour éviter de regarder ce que son propre ordre a rendu invivable.

Et l'enfant se sentit selon deux mondes vivre.

Sylvain George


[1] Sur l'intensification des vagues de chaleur et leur impact sanitaire, voir les données de Santé publique France : https://www.santepubliquefrance.fr/climat/fortes-chaleurs-canicule ; et les synthèse de Météo France : « Canicule de juin 2026 : un épisode historique », in Météo France, 3 juillet 2026 : https://meteofrance.com/actualites-et-dossiers/actualites/canicule-de-juin-2026-un-episode-historique

[2] Anne Clerval, Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, Paris, La Découverte, 2013 ; Anne Clerval et Laura Wojcik, Les naufragés du Grand Paris Express, Paris, La Découverte, coll. Zones, 2024.

[3] Sur les faits rapportés autour de Hamza F., son surnom « Hamza la Douane », le pistolet à eau, le faux péage de deux euros et la médiatisation de ses gestes au canal Saint-Martin, voir notamment : Paul Abran et Caroline Lavaine - Talaska, « J'arrose et je pars en courant » : Hamza dit « La Douane », l'ado de 14 ans qui agite le canal Saint-Martin à Paris », in Le Parisien, 30 juin 2026 :

https://www.leparisien.fr/paris-75/jarrose-et-je-pars-en-courant-hamza-dit-la-douane-lado-de-14-ans-qui-agite-le-canal-saint-martin-a-paris-30-06-2026-CIEYPZOAQJABTL2N34MUKWJ2GQ.php ; Constance Vilanova, « L'incroyable emballement autour d'Hamza dit 'La Douane', cet ado 14 ans devenu l'un des visages les plus commentés d'internet », in Radio France, le 2 juillet 2026 . https://www.franceinfo.fr/replay-radio/l-il-de-constance/l-incroyable-emballement-autour-de-la-douane-cet-ado-de-14-ans_8061662.html ; « Hamza la douane fait régner l'épouvante avec …son pistolet à eau », in Arte - 28 mn, le 3 juillet 2026 : https://www.arte.tv/fr/videos/134030-002-A/hamza-la-douane-fait-regner-l-epouvante-avec-son-pistolet-a-eau/

[4] Fatima Ouassak, La puissance des mères, Paris, Editions La Découverte, 2021. Chez Fatima Ouassak, la désenfantisation désigne le processus par lequel les enfants des quartiers populaires, notamment racisés, sont privés de la protection symbolique attachée à l'enfance. Ils ne sont plus regardés d'abord comme des enfants vulnérables, en formation, traversés par le jeu, la colère, la peur ou la révolte, mais comme des corps déjà suspects, menaçants, responsables, presque adultes. C'est donc une opération raciale, sociale et politique : retirer à certains enfants le « droit à l'enfance », pour rendre plus acceptable leur contrôle, leur punition ou leur abandon.


[5] Sur l'articulation entre domination de la nature, raison instrumentale et domination sociale, voir Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974.

[6] Yves Bonnardel, La Domination adulte. L'oppression des mineurs, Méréville, Ed. Le Hêtre-Myriadis, 2015 ; Tal Piterbraut-Merx, La Domination oubliée - Politiser les rapports adulte -enfant, Toulouse, Editions Blast, 2026 ; Sébastien Charbonnier, La fabrique de l'enfance, Ed. Lundimatin, 2025.

[7] Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000 ; voir aussi La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995.

[8] Camille Louis, La conspiration des enfants, Paris, Ed. PUF, coll. Perspectives critiques, 2021.

[9] Voir notamment : Walter Benjamin, « Programme pour un théâtre d'enfants prolétarien » [1929], in Œuvres II, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2000 ; voir aussi Enfance berlinoise vers 1900, trad. Jean Lacoste, Paris, Les Lettres nouvelles / Maurice Nadeau, 1978. Chez Benjamin, l'enfance n'est pas seulement un âge de l'innocence, mais une puissance de montage, de détournement, de réagencement des objets, des signes et des ruines du monde adulte.

[10] Voir sur X le communiqué d'Elsa Marcel, avocate de Hamza F., dénonçant le harcèlement, les insultes racistes et les menaces visant le mineur et sa famille, ainsi que les articles ayant rapporté son interpellation, sa garde à vue et l'absence de poursuites : https://x.com/Elsa_Marcel/status/2073125988917989831

Redaction, « Un déferlement de haine raciste » : les parents du jeune « Hamza la Douane » vont porter plainte », in Ouest-France,le 3 juillet 2026, https://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/un-deferlement-de-haine-raciste-les-parents-du-jeune-hamza-la-douane-vont-porter-plainte-3ba1f48a-76c1-11f1-90a3-2506c8b46853

[11] Rédaction, « Pistolet à eau, péage à 2 euros... Qui est Hamza « La Douane », 14 ans, mineur qui sème la zizanie au canal Saint-Martin à Paris ? », in Cnews, le 29 juin 2026 : https://www.cnews.fr/france/2026-06-29/pistolet-eau-peage-2-euros-qui-est-hamza-la-douane-14-ans-mineur-qui-seme-la ; Nicolas McEntyre, « Water-gun wielding menace, 14, accused of terrorizing Paris tourists and cyclists as he's arrested 2 times in one week », in New York Times, 3 Juillet 2026 : https://nypost.com/2026/07/03/world-news/water-gun-wielding-menace-hamza-14-accused-of-terrorizing-paris-tourists-and-cyclists-as-hes-arrested-2-times-in-one-week

[12] Cette individualisation est une vieille technique de neutralisation. Lorsqu'un conflit social apparaît sous une forme collective, l'ordre cherche souvent le visage qui permettra de le moraliser. Il faut un fauteur de trouble, un meneur, un mauvais pauvre, un mauvais enfant, un corps qui permette de ramener une question d'eau, de ville, de chaleur, d'enfance, de classe et de race à une simple question de conduite individuelle. Le conflit devient alors une affaire de comportement, d'éducation, de famille et de police, tandis que les structures qui ont produit la scène demeurent intactes, protégées par l'attention même que l'on concentre sur celui que l'on accuse de l'avoir incarnée.

[13] Sonya Reyne, « « Ce n'est pas un crime d'installer une piscine pour les enfants » : à Clermont-Ferrand, indignation après que la police a démonté un bassin en pleine canicule », in Libération, 26 juin 2026 : https://www.liberation.fr/societe/police-justice/ce-nest-pas-un-crime-dinstaller-une-piscine-pour-les-enfants-a-clermont-ferrand-indignation-apres-que-la-police-a-demonte-un-bassin-en-pleine-canicule-20260626_ZUFG727DLFEH3AN7X6667CMEVU/?redirected=0868

Rédaction, « Ils se cotisent et installent une piscine en bas de leur immeuble, la police intervient deux fois pour la démonter », in OuestFrance, 29 juin 2026 : https://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/ils-se-cotisent-et-installent-une-piscine-en-bas-de-leur-immeuble-la-police-intervient-deux-fois-pour-la-demonter-6c9f06a6-73bd-11f1-9aa0-1190a8d96b7a


[14] ML avec AFP, « Carcassonne : Le maire RN arrose des manifestants depuis le balcon de la mairie », in 20Minutes, 27 juin 2026. https://www.20minutes.fr/faits_divers/4231534-20260627-carcassonne-maire-rn-arrose-manifestants-depuis-balcon-mairie

[15] C'est ici que la notion de commun, abordée plus avant dans le texte, retrouve toute sa portée concrète. Il ne suffit pas qu'un lieu appartienne formellement à la collectivité, ni qu'un discours municipal le présente comme ouvert, partagé ou inclusif, pour qu'il soit réellement commun. Il faut encore que celles et ceux qui en ont besoin puissent l'approcher, le toucher, l'utiliser, y inventer des usages provisoires, sans être aussitôt traités comme des intrus, des nuisances ou des problèmes de police. L'eau, dans une ville caniculaire, ne devient donc commune qu'à cette condition : qu'elle puisse être pratiquée par des corps qui ne disposent pas déjà, dans la sphère privée, des moyens de se protéger de la chaleur. Une piscine crevée, un canal surveillé, un pistolet à eau criminalisé, un tuyau municipal retourné contre des manifestants montrent alors que le commun n'est jamais simplement donné. Il est reconnu ou refusé au moment même où il s'exerce, et c'est souvent lorsqu'il devient usage réel, besoin immédiat, geste collectif ou présence populaire qu'il cesse d'être toléré comme commun.

[16] La canicule de juin 2026 a donné lieu à une surmortalité importante avec, comme estimation provisoire, plus de 2000 décès, et a confirmé que les épisodes de chaleur extrême ne relèvent plus de l'exception rare, mais d'une condition climatique appelée à se répéter. Delphine Roucoaute, « Au moins 2 000 victimes de la canicule : pourquoi la photographie des morts liées à la chaleur en juin est très incomplète », in Le Monde, 3 Juillet 2026. https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/07/03/au-moins-2-000-victimes-pourquoi-la-photographie-des-morts-de-la-canicule-de-juin-est-tres-incomplete_6719161_3244.html

[17] Nevan Prevots et Léonard Cassette, « C'était comme des cris de guerre » : violente rixe à Paris impliquant des supporteurs de Nice avant la finale de la coupe de France », in Libération, 22 mai 2026 : https://www.liberation.fr/societe/police-justice/finale-de-la-coupe-de-france-violente-rixe-a-paris-impliquant-des-supporters-de-nice-six-blesses-dont-un-grave-20260522_5QEYJP3XM5HLRAYA6RHRU3CMJU/ ; Anonyme, « Canal Saint-Martin : la ratonnade en survêtement ou le fascisme quand il fait semblant d'aimer le football », in Lundimatin#521, 25 mai 2026 : https://lundi.am/Canal-Saint-Martin-la-ratonnade-en-survetement ; Lou Brayet et Christophe-Cécil Garnier, « « Tous étaient blancs avec le crâne rasé » : Une centaine de hooligans niçois sèment la terreur dans Paris », in StreetPress, 22 mai 2026 : https://www.streetpress.com/1779462134-blancs-crane-rase-centaine-hooligans-nicois-terreur-bar-paris-hooligan-ultra-extreme-droite/ ;

[18] Stanley Cohen, Folk Devils and Moral Panics, Londres, MacGibbon and Kee, 1972 ; Stuart Hall, Chas Critcher, Tony Jefferson, John Clarke et Brian Roberts, Policing the Crisis : Mugging, the State, and Law and Order, Londres, Macmillan, 1978. Hall est particulièrement utile ici, parce qu'il articule médias, race, police, ordre public et fabrication politique de la délinquance.

[19] Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the Subaltern Speak ? », in Cary Nelson et Lawrence Grossberg dir., Marxism and the Interpretation of Culture, Urbana / Chicago, University of Illinois Press, 1988 ; trad. fr. Les subalternes peuvent-elles parler ?, trad. Jérôme Vidal, Paris, Amsterdam, 2009. Spivak ne demande pas si les subalternes ont matériellement une voix, une bouche, une parole, une capacité d'expression. La question est plutôt : leur parole peut-elle être entendue comme parole propre, ou est-elle toujours déjà reprise, traduite, cadrée, confisquée par les discours dominants qui parlent à leur place ? Autrement dit : même lorsque les dominés parlent, leur parole arrive souvent dans un espace déjà organisé par d'autres - institutions, médias, savoirs, porte-parole, experts, récits coloniaux, dispositifs politiques - qui décident ce que cette parole veut dire, ce qu'elle vaut, comment elle doit être interprétée, et parfois même s'il s'agit encore d'une parole ou seulement d'un symptôme, d'un bruit, d'un signe de désordre.

[20] Hamza n'est pas racisé dans l'abstrait, mais dans un lieu parfaitement identifié, au bord du canal Saint-Martin, c'est-à-dire un espace où la présence populaire ne trouble pas seulement des passants, mais tout un régime du sensible. L'enfant racisé qui fait du bruit dans un espace déjà stigmatisé ne produit pas le même scandale que l'enfant racisé qui dérange au centre d'un quartier gentrifié. La ville donne une portée particulière au geste, le rend plus visible, plus interprétable, plus exposé, parce qu'elle fait de l'apparition populaire au centre une anomalie plus difficile à absorber.

[21] Didier Fassin, La Force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.
Loïc Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l'insécurité sociale, Marseille, Agone, 2004.
Jacques Donzelot, La Police des familles, Paris, Ed. de Minuit, 2005.

[22] Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, Paris, Ed. Economica-Anthropos, 2009.

[23]

René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982 ; Giorgio Agamben, Homo sacer - Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Ed. Seuil, 1997 ; Françoise Héritier, De la violence II, Paris, Editions Odile Jacob, coll. Sciences Humaines, 2005 ; Giuseppe Bonazzi, « Pour une sociologie du bouc émissaire dans les organisations complexes », in Sociologie du travail, 22ᵉ année n°3, Juillet-septembre 1980. pp. 300-323.

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