16.10.2026 à 10:46
Torpiller les dépendances technologiques, inventer de nouvelles techniques
Notre dépendance matérielle à une civilisation en perdition nous enferme dans la techno-dystopie. Pour sortir de l’impuissance politique, d’aucuns appellent à se réapproprier la technologie pour en modifier les usages. Vision trompeuse, affirme le Comité invisible dans cet extrait de son “Manuel de survie” : les techniques sont bien davantage que des instruments.
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Texte intégral (11336 mots)

Ce texte est un extrait de l’ouvrage du Comité invisible, Manuel de survie, qui paraît ces jours-ci aux éditions de La fabrique (p. 301-315).
Dans son livre sur la crise de 2008, Never let a serious crisis go to waste, Philip Mirowski explique la stratégie « à large spectre » des néolibéraux confrontés aux conséquences notamment climatiques de leur hégémonie mondiale. Leur stratégie de court terme, un peu punk, mais qui désarme efficacement consiste à dénier le changement climatique. Cela permet de gagner du temps avant de mettre en place une usine à gaz vouée à ne pas fonctionner, mais qui donne l’impression que l’on prend au sérieux la question : les marchés carbone. La grenouille des peuples sent la température monter, mais assez lentement et avec assez de soporifiques pour qu’elle ne songe pas à sauter hors de la casserole économique. Mais ce que vise à long terme cette stratégie, c’est de produire des conditions de vie sur Terre si désastreuses, une augmentation des températures si suffocante que nous en venions à supplier les gouvernants d’enfin lancer les projets de géo-ingénierie qu’ils auront eu des décennies pour peaufiner. Non que cela ait la moindre chance de résoudre la question. Non, cela permettra seulement d’étendre la propriété jusqu’à la troposphère, et avec elle d’inventer des marchés dont nous n’avons même pas idée. La dernière phrase du livre de Mirowski s’adresse à nous : « Les néolibéraux ont leur propre plan à large spectre pour répondre aux crises qui menacent leur monde ; il serait temps que leurs opposants s’en donnent un, eux aussi. » Telle est notre tâche présente. Elle ne porte pas le nom d’écologie.
Cette société n’a pas son pareil pour faire peser sur ses sujets impuissants le poids moral de sa propre catastrophe. C’est ainsi qu’elle parvient à rapatrier ses propres contradictions – qui doivent rester intactes, étant si rentables – dans l’existence de chacun. Si l’argent a toujours tendance à s’évaporer vers le haut, la culpabilité ne cesse jamais de ruisseler vers le bas. À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse. « Chaque geste compte pour sauver la planète », « soyons solidaires, vaccinez-vous », « l’énergie est notre avenir, économisons-la ». Toutes les ONG environnementales à la Oxfam, Greenpeace ou le WWF savent bien que la rhétorique de l’empreinte carbone est née de la mission donnée en 2004 par la British Petroleum au cabinet Ogilvy pour améliorer son image. Ça ne les empêche nullement de marcher dans la combine des écogestes, de « calculer notre empreinte climat », d’« améliorer nos comportements » et d’« échanger nos bonnes pratiques ». Peu importe que rien ne distingue leur com’ des appels cyniques d’un quelconque ministère de l’Écologie macroniste à « réduire, réutiliser, recycler ». Il est vrai que tous vivent grassement sur notre dépossession. Leur façon de s’échanger les nudge est tout de même grossière. Difficile d’oublier le passage des écogestes aux gestes barrière, puis de « soulager le système hospitalier » à « soulager le réseau électrique » lors de l’invasion de l’Ukraine, le « Je me teste, je m’isole, je me vaccine » qui devient « j’éteins, je réduis, je diffère », et cette appli, LibertéWatts, inventée par un jeune entrepreneur en partenariat avec le réseau de distribution électrique qui propose des « défis » pour réduire sa consommation avec des récompenses à la clé…
À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse.
Ainsi assure-t-on avec une efficacité millimétrée la percolation du pouvoir, et celle de la tristesse. Aménager les conditions d’existence de chaque chose et de chaque être de manière à opérer sur eux l’effet que l’on veut produire, sans que rien n’y paraisse – quoi de plus environnemental, quoi de plus pervers ? Le Great Reset de Klaus Schwab, dont s’étaient étouffés les anti-complotistes, tient sur ce fait assez simple qui est devenu le b.a-ba de l’agenda des dirigeants comme celui de la bonne conscience militante : dans le monde post-covid, disait-il, « prendre soin de la planète sera aussi important que prendre soin de soi ». En bon entrepreneur, il célébrait aussi « la résilience du système électrique » pendant la crise, afin de permettre le fonctionnement normal de la société : activités numériques, opérabilité des hôpitaux et des industries. Voilà réunis l’intendance des infrastructures, la maintenance des corps et le souci de la planète dans le programme commun des gauchistes et des néolibéraux : prendre soin de soi et de l’environnement en tant que capital. Toute crise donne ainsi l’occasion d’une intrusion plus audacieuse dans le gouvernement de soi. Au stade suprême de l’infantilisation, le ministère de l’Intérieur est heureusement là, quand il fait trop chaud, pour nous inciter à boire, rester au frais et veiller sur nos proches. Pris de court à l’été 2026, les communicants ont finalement trouvé l’enthousiasmant « Passons tous en mode canicule ». La prochaine fois, on aura peut-être droit aux pictogrammes « Je bois, je dors, je passe des coups de fil ». Qui a dit qu’il n’y avait plus de marge de progrès ?
Il serait bien entendu dommageable de réduire les écogestes à la misère citoyenne. Il y a aussi des gens qui jettent des cocktails Molotov sur le domicile du fondateur d’Open AI, des tirs d’arme à feu sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis favorable à l’installation d’un data center, des autonomes qui coupent par incendie l’électricité à la gigafactory Tesla du Brandenbourg ou à une usine STMicroelectronics dans les Bouches-du-Rhône. C’est en effet cette question du geste qui, du fond de notre paralysie présente, paraît la plus centrale, notamment pour ce qui est des techniques. Peu de questions ont été aussi mal posées que celle dite « de la technique » en Occident. Et pour cause, nous héritons de plusieurs décisions lourdes comme du plomb. D’abord il y a la décision grecque : celle de fonder la politeia sur l’exclusion de la technè. Comme l’a montré Paulin Ismard, l’artisan virtuose de la Grèce archaïque, le dêmiourgos, est déjà une figure itinérante, étrangère à la communauté civique, qui l’emploie à ses travaux publics avant de le laisser repartir. Mais avec l’extension de la citoyenneté active dans l’Athènes démocratique appuyée sur l’extension correspondante du marché des esclaves, on passe du dêmiourgos au dêmosios, l’esclave public de la cité. Celui-ci s’occupe de l’ensemble des tâches « techniques » que présuppose l’entretien de celle-ci, y compris toutes sortes d’activités réclamant de hauts niveaux d’« expertise », comme on dit de nos jours. La vie du citoyen grec n’est politique que par son exclusion du contact dégradant avec les réalités techniques. Nullité technique et compétence politique font encore, dans la France contemporaine, un couple récurrent et désopilant. Le capital l’a si bien compris que sa stratégie favorite consiste à avancer sous le masque de la technique l’ensemble des décisions qu’il ne cesse de prendre pour nous. Son inexorable stratégie de contournement échoue rarement, même si cela lui est arrivé par exemple, un temps, avec les OGM. Mais sa longue patience n’a pas craint de prendre trente ans pour finalement les réintroduire sous un nouveau nom. Il a imposé sans la moindre discussion, dans les années 1970, le verrou proprement politique que constitue l’industrie nucléaire contre tout bouleversement révolutionnaire : « C’est soit moi, soit la mort atomique ! » dit le Corps des Mines au travers de chacun de ses réacteurs. On peut en dire autant des smartphones, des réseaux sociaux ou de l’IA. Ce qui est décisif n’est jamais discuté. Le programme technocratique, depuis les années 1930, mais aussi avant lui celui de Saint-Simon ou du positivisme, fut explicitement de remplacer la politique par l’ingénierie. Les « machines à gouverner » du révérend père Dubarle se voulaient un remède à la faillite des humains. Un hégélien y verrait un cas exemplaire de la dialectique de la domination et de la servitude : l’Athènes démocratique a exclu les techniques du champ politique et, pour finir, celles-ci, liguées entre lui, l’ont ramené au rang de bac à sable.
Cela dit, on ne peut pas blâmer la Grèce pour tout. Nous n’en serions pas là si le christianisme n’y était pas allé de son petit grain théologique. Nous n’allons pas, ici, résumer ce livre important qu’est La religion industrielle de Pierre Musso. Quelques citations d’historiens, de philosophes ou d’un père bénédictin suffiront : « Le capitalisme n’a pas été inventé dans un comptoir vénitien, encore moins dans une banque protestante en Hollande. Il a été développé à partir du IXe siècle par des moines catholiques, qui, en dépit de leur rejet des biens terrestres, cherchaient à assurer la sécurité économique de leurs domaines monastiques. » (Rodney Stark, Le triomphe de la Raison) « Le christianisme a constitué le support religieux et culturel des peuples européens qui, durant la Renaissance et la Révolution industrielle, ont fini par unifier la planète en un seul système technique. » (Jacques Neyrinck, Le Huitième Jour de la création. Introduction à l’entropologie) « Le monachisme bénédictin est sans doute la plus vieille multinationale du monde. Ce qui prouve que notre technique de “moine-agement”, la règle de saint Benoît, doit être performante. » (Dom Hugues Minguet, L’Éthique ou le Chaos).
La question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : c’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.
La question de l’industrie a partie liée, dès le XIIe siècle, avec l’histoire des monastères. La technique est pensée par Hugues de Saint-Victor à partir d’une catégorie issue de son angélologie, celle d’instrumentum – les anges sont une médiation entre Dieu et le monde exactement comme le serait l’outil entre l’humain et son milieu. Depuis lors, et pour notre malheur, la question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : l’instrument n’est que la concrétion du geste. C’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.Qui dit instrument dit un sujet déjà figé en face d’un monde d’objets lui aussi figé et, en guise de médiation entre les deux, cette curieuse sorte d’ange que serait l’instrument – neutre et utile, diligent et efficace. La réalité de la technique est toute autre : chaque technique engendre ses propres régimes de subjectivation, comme elle répond à ses propres mondes d’objectivité. Elle est éthopoiëtique et cosmomorphe. Par ses gestes singuliers, elle propage un monde et un rapport au monde. C’est là que la question des formes de vie devient parfaitement incontournable, et se révèle être le cœur de tout matérialisme encore doté de mains. Aucun outil n’est réductible à sa fonction. Si une cuillère ne servait qu’à amener un liquide à la bouche, il n’y aurait pas la cuillère touareg, la bretonne, la mélanésienne, la chinoise ou l’eskimo. Même le fonctionnalisme minimaliste du mobilier shaker est intensément imprégné d’une forme de vie. Une civilisation qui a congédié autant que possible la pluralité des formes de vie a donc commencé par congédier la pluralité des « régimes d’instrumentalité » dont parle Langdon Winner. Sortir de l’impuissance politique sans sortir de l’analphabétisme éthique est devenu d’autant plus impossible que les principales décisions politiques sont devenues des questions techniques, et que les formes de vie humaines sont plus que jamais déterminées technologiquement. Avec les smartphones, nous sommes idéalement placés pour constater la puissance éthopoïétique de l’« instrument », sa capacité à affecter tant le rapport à soi que le rapport aux autres et au monde. Celui qui croit « avoir » un smartphone et l’utiliser comme un simple « instrument » est celui qui se trouve le plus prédisposé à devenir son smartphone. Un tel outil est fait pour absorber son utilisateur, pour se l’annexer. Il n’y a pas de rapport « instrumental » au smartphone.

Curieusement, la seule littérature où, pendant des siècles, on a parlé explicitement de forma vitae, de « forme de vie », est la littérature monastique sur la vie fraternelle. Mais c’est pour n’en reconnaître qu’une seule comme exemplaire, celle du Christ, dont l’imitation par les ordres est à vocation d’édification et de propagande : il s’agit avant tout de démontrer aux hommes et femmes du siècle que la vie chrétienne est possible. Le simple fait d’avoir besoin d’ainsi en témoigner et le prouver aux autres n’incite pas à croire cela vraisemblable. La destruction méthodique, sur la base du critère économique de l’efficacité, de la pluralité des techniques n’exprime au fond que la haine toute chrétienne de la pluralité des formes de vie – la haine des différences, associées théologiquement à la Chute, avant quoi tout était un en Dieu, et obstacles à « l’unification de toutes les créatures en passant par Celui en qui n’existe aucune division » (Jean Scot Érigène, La création de l’homme). Cette pluralité correspond seulement à la pluralité des gestes que nous rencontrons. Comme l’expliquait Marcel Jousse dans son Anthopologie du geste, « nous sommes pleins des interactions reçues du réel ambiant et donc pleins de gestes interactionnels infligés par le réel […] L’Anthropos n’est pas un squelette terminé, mais un interminable complexus de gestes. Le squelette n’est qu’un porte-manteau d’homme, un porte-gestes. Avant de fabriquer des outils, prolongements de ses gestes, l’Anthropos a modelé son geste. » C’est ce qui fait de la question des techniques une question d’emblée cosmique, une question de monde. Comment faire entendre cela à qui se trouve aussi pauvre en gestes, en dehors du scroll, que pauvre en monde ? Nous pourrons un jour nous définir comme ceux qui ont vu les satellites de Starlink remplacer les étoiles. « Rien ne distingue davantage l’homme antique de l’homme moderne que son abandon à une expérience cosmique que ce dernier connaît à peine », remarquait déjà Walter Benjamin dans « Vers le planétarium », et il liait cela très précisément à la question des techniques et de leur caractère cosmique : « La technique n’est pas domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre nature et humanité. »
Que la question des techniques coïncide largement avec la question éthique est une évidence qui s’est perdue il n’y a pas si longtemps. Tout le temps qu’a perduré un « monde ouvrier », elle restait parfaitement vivante. Et l’« éthique hacker » n’a fait que prolonger cette sagesse. Jefferson, dans ses Observations sur l’État de Virginie, considérait que le système manufacturier, par l’asservissement qu’il induisait, n’était tout simplement pas incompatible avec le type humain nécessaire à une république stable. « La dépendance, avertissait-il, engendre servilité et vénalité, étouffe le germe de la vertu, et prépare le terrain aux noirs desseins de l’ambition. » Kafka, lassé d’écrire des lettres à Milena, distinguait entre les techniques qui « ajoutent au fantomatique entre les êtres » en leur laissant croire qu’il est possible d’entretenir une relation ou de vivre une expérience à distance – comme le courrier, le télégraphe, le téléphone – et celles qui visent, en compensation, à éliminer ce fantomatique le plus possible, « à obtenir entre les hommes des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ». Là, les êtres peuvent se retrouver face à face, faire l’expérience les uns des autres et remédier à la « terrible dislocation des âmes » engendrée par les premières. Imaginez ce qu’un tel partage signifie pour l’époque du « télé-tout » dont parlait Eric Schmidt !
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Gilbert Simondon faisait, lui, passer la ligne entre l’objet technique ouvert qui se laisse réparer, améliorer, coupler, altérer et l’objet technique fermé « qui est tout entier constitué au moment où il est prêt à être vendu » – « objets bons à jeter après usure, objets soumis à dégradation, ou encore objets de pure civilisation » (« Psychosociologie de technicité »). Objets aliénés, autant qu’un sujet peut l’être, doit-on ajouter. Même MacLuhan n’ignore pas la parabole taoïste, citée par Heisenberg, du vieil homme dans son jardin qui se fatigue à aller chercher l’eau lui-même au fond de son puits au lieu de mettre en place un puits à levier qui ferait le travail à sa place. Un voyageur de passage lui en fait la remarque. « À ce moment, la colère empourpra le visage du vieil homme, et il dit : “J’ai entendu mon maître d’école dire que celui qui utilise une machine accomplit son travail machinalement. Celui qui fait son travail machinalement finit par avoir le cœur d’une machine et celui qui porte en son sein le cœur d’une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité devient incertain dans les mouvements de son âme. L’incertitude dans les mouvements de l’âme est une chose contraire à l’honnêteté. Ce n’est pas que je ne connaisse pas les choses dont tu me parles : j’aurais honte de les employer.” »
Chaque technique imprègne éthiquement celui qui s’y livre. Aucun critère économique ou énergétique d’« efficacité » ne peut prévaloir ici. Ou bien il faut la définir à la manière de Walter Benjamin : « La fécondité d’une action, comme il convient, est à l’intérieur d’elle-même. » Là aussi, il faut faire craquer le recouvrement, pluraliser au maximum, singulariser le plus possible. Ce qui se fait passer pour une « amélioration » du monde, une « économie d’efforts », un « progrès », de manière toute chrétienne, est d’abord une ruine du monde et une ruine de l’être. Car avec chaque technique dont on assure l’extinction évolutive, ce sont l’ensemble des gestes, l’ensemble des mondes, l’ensemble des formes de vie qui lui étaient liées qui disparaissent. « Il ne s’agit pas seulement de l’extinction de techniques et d’outils autrefois utiles, il s’agit de la disparition des formes d’existence sociale et d’expériences individuelles autrefois vivantes et dépendantes de ces techniques. » (Langdon Winner, La baleine et le réacteur)

L’imposition des grands systèmes techniques n’est au reste pas de hasard : « Au moment où, dans l’histoire, les formes d’autorité reposant sur la religion et la tradition commencèrent à s’effondrer, le besoin de construire et d’entretenir des systèmes techniques fournit le moyen de restaurer une pyramide sociale. » (Ibid.) La dévastation de la diversité humaine a précédé de longue date la sixième extinction en cours, dont elle forme la véritable explication. C’est là que l’écologie et son maudit environnement apparaissent dans leur dimension véritablement criminelle. L’écologie aura servi de parfaite diversion pour distraire de la destruction en cours des formes de vie humaines, et même de justification. Il suffit de voir le premier youtubeur écolo venu scénariser sa crise existentielle en découvrant l’existence de la nature et ajouter, d’affût en affût, la malheureuse faune sauvage au décor de sa mise en scène de soi pour comprendre que se revendiquer de la « nature qui se défend » ou prétendre « faire partie du vivant » ne sont que deux nouvelles manières, pour l’Occidental, de rester enfermé dans sa bulle narcissique.
L’archéologue Leroi-Gourhan a présenté le processus d’hominisation comme l’extériorisation progressive dans les outils et dans le milieu technique des facultés qui résidaient dans les corps et dans les esprits des humains. Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle. Certains ont parlé d’« exosomatisation », et comme d’un processus inexorable. La fin de toute notre belle histoire évolutive résiderait ainsi dans un monde intégralement automatisé hanté de corps sans gestes, analphabètes, réduits à faire de la gym, et qui ne savent rien faire. À ce compte, ce n’est pas le contact avec la nature que nous avons perdu, mais l’essentiel des techniques dont la vie a besoin. On a rarement connu époque techniquement si pauvre, si nulle, si défaillante que notre haut-modernisme de déferlement technologique. Une inquiétude parcourt l’espèce quant à sa superfluité advenue. Avec l’IA, l’humanité des bullshit jobs commence à entrevoir son destin au fond de la poubelle. Au moins la fontaine de Narcisse lui renvoyait-elle son image.
Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle.
La misère présente de la technicité est éprouvée vastement comme misère éthique, comme houellebecquisme diffus. De cela découle partout une faim de gestes. Chez les jeunes cadres chinois, la dernière mode consiste à cultiver un potager traditionnel à la campagne, quitte à y employer un local qui n’apparaîtra pas sur les réseaux sociaux où le jeune ambitieux s’affiche, le temps de la récolte venu, avec sa plus grosse courgette. Cette faim s’assouvit le plus souvent par procuration. Le regard blasé s’arrête sur telle ou telle vidéo Instagram vue ailleurs des milliers de fois : un mécano talentueux customise de vieilles bagnoles dans son garage, des bûcherons assemblent une maison en fûts de bois taillés sur place, une jeune femme, quelque part dans la montagne chinoise, bichonne des petits plats pour sa grand-mère avec les seuls produits de son jardin. « Satisfaisant » est le degré minimal du sentiment anémique, le point physiologique recherché par les algorithmes. Mais la faim revient, n’ayant trouvé rien de réel dont se nourrir. Et la magie s’enfouit à nouveau dans les anfractuosités du monde, faute d’un tissu vital qui la recueille. Les reels, les shorts et les vidéos TikTok donnent un tel sentiment de « facilité » qu’ils désactivent comme superflu l’effort de faire siennes ces bribes de techniques. Il ne faut pas chercher plus loin les dégâts sur les corps et dans les âmes de cette anémie entretenue. Le dispositif opère deux fois : d’abord sur le geste technique, qui n’est autorisé à apparaître qu’après avoir été disloqué de son monde, déchiré, puis recollé ; ensuite sur ma propre présence, réduite à celle de pur spectateur. Technophanie de la dépossession. Il n’y a là que des reflets, comme ces poêles à pellets qui simulent si froidement le feu d’un foyer. On n’habite pas des reflets. On les déserte. Ou on les brise.
Paradoxalement, cette époque qui se veut si profane est saturée de fausse magie – des applis avec qui l’on bavarde à l’aspirateur-robot des contes pour enfants. Gilbert Simondon avait identifié la dégradation parallèle de la sacralité et de la technicité dans le monde moderne. Lui qui était si sensible à l’aura des objets, ne pouvait que déplorer l’objectivation conjointe des lieux et des techniques. « La dégradation de la sacralité consiste en une fragmentation du réseau entier du sacré, qui perd sa dimension organique et cosmique de totalité pour s’enfermer dans telle ou telle chose, transportable comme un outil. […] Il ne faut pas déchirer la tunique, il ne faut pas fragmenter le sacré, parce qu’il est, en sa nature, univers et réseau de points-clefs, tissus de centres, communicant les uns avec les autres. » (« Psychosociologie de la technicité ») Preuve s’il en est qu’il y a une sacralité non chrétienne et des réseaux non cybernétiques.
Nous avons été défaits de nos gestes parce que nous avons été défaits de la texture technique du monde. Les corps et les lieux ne se tiennent plus. C’est-à-dire qu’ils n’habitent plus, déphasés qu’ils sont d’avec les objets qui, tout autour, ne perdurent qu’aussi longtemps que le cours fluctuant de l’innovation le leur permet. Les environnements dans lesquels on nous permet de résider sont construits comme des petits mondes clos, et les ustensiles qui les meublent tout autant. Nous sommes entourés de boîtes noires auxquelles nous ne comprenons rien, de notre téléphone à la voiture que nous conduisons, de la pompe à chaleur de notre logement à l’acheminement d’un pot de yaourt, du traitement des eaux usées aux systèmes électriques. À force, nous sommes devenus des boîtes noires pour nous-mêmes. Il y a une vérité sensible attachée à chaque technique parce que s’y joue une justesse d’assemblage, d’ajustement, de frictions des matières. Et les matières ne sont pas des boîtes noires, mais une expression de formes ouvertes, qui se prolongent dans l’existence de l’objet et de l’être qui s’y lie. Cela, tout charpentier, tout maçon le sait mieux que n’importe quel ingénieur. La vérité se donne, elle ne se connaît pas. Une manière « d’avoir l’œil ». Parfois, le simple fait de toucher, de toucher l’argile, le métal, la pierre, remplit d’une joie enfantine, véritable, celui qui s’initie à une technique. Parce qu’il semble là reprendre contact non seulement avec la matière mais avec la possibilité d’une ouverture technique au monde. De fibres en fibres, d’éclats en éclats. « Enfin j’ai l’impression de faire quelque chose de beau et d’utile », avoue cet informaticien en bâtissant les premiers rangs d’un mur en pierres sèches, au milieu du coteau calcaire. Dans le geste technique je m’oublie et c’est bien pour cela que je m’y retrouve.

Ce n’est pas « d’habitabilité » que nous avons besoin, mais d’habiletés. Si la pauvreté de notre perception du réel coïncide avec notre dépossession des savoir-faire, il ne peut pas y avoir d’habiletés authentiques, sans qu’elles soient situées, géographiques. Au nom d’une connexion à un tout abstrait, le processus de représentation – technologique, planétaire, collectif ou écologique – me sépare de ma propre puissance, m’y arrache, me décharne. À l’inverse, les techniques situées m’approfondissent à leur contact, d’implicite en implicite, de geste en geste, de monde en monde. Là se love le caractère sacré des techniques dont parle Simondon, qui est leur caractère vrai, le plus intime et donc le plus partageable. Parce que, là, le monde n’est pas le « sans-monde » de l’homogénéité, mais c’est un monde fait de fragments, de qualités singulières qui seules permettent une orientation possible, une charpente. Une manière de se tenir. Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans. Il faut avoir été en présence, avoir vu faire l’artisan de tout son corps, il faut avoir établi des routines, perdu du temps, raté, écouté, réessayé pour acquérir les gestes et que ceux-ci deviennent technique incorporée. Une nouvelle présence au monde s’y gagne. Peut-être tous ces cadres bancaires, tous ces connards de la pub, tous ces anciens ingénieurs qui se sont mis à leur compte en tant que boulanger du Marais, paysan breton ou réparateur moto, en plus d’avoir flairé le bon filon, ont-ils répondu à un tel appel de la présence.
On s’est trompé en voyant dans le geste des ingénieurs qui bifurquent, depuis AgroParisTech en avril 2022, puis Polytechnique ou l’ENSAT ou HEC, et laissent derrière eux toutes les fausses promesses de « transition » et d’« énergies vertes », la seule expression d’une dissonance cognitive devenue insupportable. C’est autre chose qui se jouait là, malgré le peu d’effets de contagion parmi « les ingénieurs qui doutent ». Au-delà du fatras médiatique et des sempiternelles justifications idéologiques s’exprimait le désir de retrouver un semblant de monde et d’y expérimenter des gestes un peu ancrés. De retrouver ses mains, en quelque sorte. Une forme de désœuvrement, bien sûr. Mais déserter le milieu professionnel ne suffit pas, encore aurait-il fallu ne pas se laisser capturer par la valorisation des milieux militants, et les déserter à leur tour. « Sortir de la cage, renoncer à son moi », écrivait honnêtement un ingénieur repenti. Les commentateurs et les directions d’écoles ont eu tôt fait de sociologiser ces désertions et de réparer la faille. Tantôt pour disséquer « la mise en récit des prises de conscience écologiques », tantôt pour « réformer les programmes et donner plus de place à l’écologie ». Il faut planer autant qu’Alexandre Monnin pour croire pouvoir donner des leçons de correction politique depuis son école de commerce et aller s’indigner que ces jeunes déserteurs osent remettre en cause, « avec leur corps », « la dépendance vitale à la Technosphère ». Et il faut être aussi courageux que lui pour se cacher derrière la cause des handicapés quand il lance ses diatribes contre ses adversaires.
Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans.
Privés par définition de toute prise sur le monde environnant, nous sommes enjoints de continuer de piaffer à la croisée de ces deux mystifications : la voie de l’innovation qui nous dit : « Restez là. On s’occupe de tout. La solution à toutes ces apocalypses simultanées se trouve dans une application que nous sommes justement en train de développer et qui sera sous peu téléchargeable sur votre portable. D’ici là, faites preuve de patience et de bonne volonté », et la voie de la collapsologie qui mantraïse : « Tout s’effondre. Il n’y a rien à faire. C’est le temps de la fin. Acceptez la finitude. Adaptez-vous une dernière fois à votre propre destin de cadavre. Préparez-vous à l’absence d’issue. Construisez-vous une cabane au fond du Berry. Tout va bien se passer. » Car ces deux voies sont jumelles, et se font écho l’une l’autre. Elles en appellent au même renoncement complice, au même abouchement aux écrans, au même cycle maniaco-dépressif de l’information continue. Ensemble, elles font dispositif pour nous détourner du chemin praticable, de celui vers lequel tend en pareille époque toute puissance d’agir humaine – celui d’une reprise de la question technique, dont la mécompréhension en Occident nous a menés à ce point de désastre.
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Nous avons de la chance dans notre malheur épochal. Et c’est justement que les grands systèmes techniques qui nous avaient abstraits de la terre, qui nous avaient déterrestrés, qui avaient donné un corps au grand Christ social et industriel ont été conçus pour des temps de stabilité climatique, géopolitique et culturelle qui sont définitivement derrière nous. C’est douze mille ans d’une régularité climatique remarquable qui s’achèvent sous nos yeux. Moins un « réchauffement », notion mièvre et presque délectable, qu’un véritable chaos climatique. La « société », nationale puis globale, ne fut que l’expression idéelle du fonctionnement régulier, prévisible des grandes infrastructures. Ces infrastructures, à présent, fondent sous la fournaise solaire. Il faut y lire un signe. Ceux qui ont commencé à fuir les métropoles sont comme les oiseaux sentant venir le tsunami. Chaque région rurale de France en accueille ces dernières années une espèce particulière, en fonction de la coloration politique et historique du territoire. C’est, en petit, le retour de la géographie humaine dans le cadre plus vaste d’un retour de cette géographie dont les théoriciens américains du monde clos avaient proclamé la fin au début du XXe siècle. Les effets du chaos climatique sont, de région en région et parfois de vallée en vallée, extrêmement diffractés. Ils se chargent de rendre leur réalité aux techniques situées. Chaque canton et peut-être chaque commune, en fonction de sa situation, va devoir déployer des techniques distinctes, appropriées à sa survie. L’expérimentation est déjà partout, de manière embryonnaire, à l’œuvre. La question est si sérieuse que même les centralisateurs fous de LFI ont dû ajouter un codicile biorégionaliste à leur programme jacobin.
C’est qu’à l’heure de l’effondrement au ralenti, ce qui émerge est cet irréconciliable minimal : les corps n’en peuvent plus. Ça craque de partout. N’en déplaise aux intendants de la « redirection écologique ». La technosphère ne se maintient que grâce au chantage à la survie en son sein. Telle une marâtre jalouse, elle chuchote aux oreilles de ses enfants trop rebelles : « c’est mon habitabilité sous contrôle ou le chaos entropique, mes espaces climatisés ou le dehors infernal ! ». Cela fait penser à la nouvelle d’anticipation de E. M. Forster de 1909, La machine s’arrête. Chacun doit rester dans son cocon souterrain individuel dont les murs lumineux simulent la course du soleil et assister à des conférences sur une tablette, voire à en donner. De temps à autre, on s’extrait de sa cellule pour monter dans des zeppelins et redescendre aussi sec sous terre une fois arrivé à destination. Le grand mensonge de la Machine est de faire croire à ses cavernicoles que la vie sur Terre est impossible, que l’air libre y est devenu mortel. La vérité est que, tant que la matrice existe, tant que ses structures restent intouchées, nous viendrons toujours buter contre l’organisation logistique de ce monde. Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé. Son emprise s’est faite souterraine, et son arrière-décor, minier. Ourdi de câbles de cuivre, de béton armé, de fibre optique. En sus des montagnes de lithium, cobalt, nickel, lanthane et silicium. « Presque personne ne descend ici. Sauf bien sûr s’il y a un problème. Eh oui, les gens sont comme ça, on ne cherche pas à comprendre comment ça marche tant que ça marche. J’aime bien me souvenir que cette cité survit uniquement grâce à toutes ces machines. […] Si nous le voulions, nous pourrions toutes les mettre en pièces. Mais si nous le faisions, il faudrait nous demander ce qui arriverait à notre éclairage, notre chauffage, notre air », expliquait un personnage de Matrix.
Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé.
L’exemple du black-out en Espagne et au Portugal le 28 avril 2025 aura servi d’avertissement de masse : les infrastructures de la métropole tenant lieu de consistance subjective, l’absence inopinée d’électricité plonge la plupart des métropolitains dans l’angoisse. Plus moyen de payer, plus moyen de consommer, plus moyen de « communiquer » ni d’allumer la clim, la plaque de cuisson ou d’ouvrir les stores. La nuit noire, partout, à l’exception des lucioles éblouissantes des derniers smartphones assez chargés. Des effets de sidération sur la population proches de l’épisode covid. Et les mêmes conseils gouvernementaux à « se préparer » à ce genre de risques. La véritable leçon de cet événement est que tout système est fragile. Derrière son semblant de stabilité inébranlable, il comporte des failles. Que ces failles apparaissent au grand jour, voilà déjà un danger pour lui. Un point stratégique du réseau qui disjoncte et c’est l’ensemble qui pète, en cascade. Depuis un parc photovoltaïque jusqu’aux centres des métropoles. Que faire si la panne dure plus de 72 heures ? Depuis, le silence médiatique sur cet événement majeur est un signe de l’embarras des gouvernants et de leurs experts. On ne s’est pas trop étendu non plus sur les coupures d’eau ou d’électricité jusque dans Paris lors de la canicule de l’été 2026. Il faut préserver la foi dans la « société ». « Paumé, mais branché », dit bien la publicité d’EDF. C’est l’un des impensés des mouvements pour la transition énergétique, biberonnés qu’ils ont toujours été à ce contrat implicite : l’assurance d’une bonne place au sein du système pour prix de leur pacification, au nom de l’écologie. Les avocats du nucléaire à la Jancovici peuvent venir donner toutes les leçons qu’ils veulent, les symbioses, banalement physiques, du capital se chargent de lui donner la réplique : les infrastructures d’énergies renouvelables sont construites et implantées grâce aux énergies fossiles. En attendant, RTE prévoit, à l’horizon 2040, un investissement massif de 100 milliards, pour « moderniser le réseau électrique », et assurer « la réindustrialisation de la France ». Du jamais-vu depuis le programme électronucléaire.

Au rythme où va le dépérissement des infrastructures existantes et de l’économie européenne, les annonces semblent plutôt faites pour rassurer les fidèles. Cela aussi est apparemment passé sous les radars des luttes écolos. On se souvient encore des belles métaphores organicistes des communicants de RTE : « Comme l’influx nerveux contracte nos muscles, l’électricité qui circule sur notre réseau fait vibrer l’économie. À haute et très haute tension, elle alimente les industries, qui éclairent les territoires. Nous ajustons en temps réel la production et la consommation et nous assurons la solidarité entre les régions. Pour que chacun ait accès à l’électricité, en France, en Europe, le jour, comme la nuit. » Il est tellement drôle de voir à présent « l’interdépendance » des points du réseau entre eux, hier vantée comme perfection divine de l’interconnexion, susciter aujourd’hui toutes les inquiétudes. D’un côté, la centralisation du réseau, de l’autre sa décentralisation constituent un « défi » pour les gestionnaires. Un défi qui est un cauchemar. Il ne suffirait que d’une panne des data centers de cinquante villes pour couper l’accès aux données des 2 000 plus grandes entreprises mondiales. C’est d’ailleurs moins le moment de la panne d’électricité en lui-même qui est craint que « les effets d’entraînement » engendrés par l’effondrement des infrastructures les unes à la suite des autres. C’est ce qu’annonçait déjà en 2015 le Global Risk Forum de Davos. Avec l’accroissement continué des instabilités géopolitiques, leurs craintes n’ont jamais été aussi fondées.
Ainsi qu’on le voit en Ukraine, en Russie ou au Moyen-Orient : plus les humains deviennent dépendants aux grandes infrastructures technologiques, plus celles-ci s’imposent comme des cibles logiques. Les gestionnaires de ce monde sont bien trop attachés à la centralisation de leur pouvoir, même sous couvert de « décentralisation », pour admettre ce qui se répand chaque jour un peu plus comme une certitude vitale : il faut urgemment s’autonomiser des structures de cette civilisation. Or leur « résilience » n’ira jamais jusque-là. Toute dépendance devient de plus en plus ostensiblement un vecteur d’intimidation. À voir comment le pouvoir a pu faire levier sur cette situation pour qu’une population massivement réticente au départ finisse par se laisser « vacciner » lors de la crise covid, chacun a bien compris les réserves de chantage sur lesquelles est assise la société existante. Virilio, dans les années 1980, liait les velléités d’auto-organisation populaire à une « anticipation de situations d’abandon » par l’État. On a pu voir jusqu’ici que celui-ci ne pousse jamais l’abandon jusqu’à tolérer de véritables formes d’auto-organisation. Il ne tolère les ZAD qu’à condition qu’elles deviennent un enfer. Anticipant sa propre défaillance, il veille à s’assurer qu’aucune force politique ne puisse la tourner à son avantage. C’est évidemment la visée de la ridicule brochure « Tous résilients », mais c’est surtout le sens de son alliance avec les fractions effondristes les plus compromises, telle que celle de Pablo Servigne, qui fait le grand écart entre cercles survivalistes et tournée pour une société d’assurance. Qui n’entend distinctement le petit ton garde-chiourme de l’État, d’ailleurs, quand il écrit dans son Manifeste pour une entraide populaire : « Nous affirmons que tout le monde peut (et doit) jouer un rôle dans la réponse aux crises. » Mauvaise nouvelle pour les survivalistes : ils vont devoir survivre aussi à Pablo Servigne.
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09.09.2026 à 18:39
“La Gueule ouverte”, le journal qui dénonçait la fin du monde
De 1972 à 1980, la revue “La Gueule ouverte” a hurlé de rage et de rire face à la catastrophe écologique. En textes et en dessins, ses auteurs et autrices ont raillé et dénoncé pollution, militarisation ou consommation, ferraillant contre le nucléaire et les institutions. Extrait d’un livre récent qui lui est consacré, avec un édito du génial Pierre Fournier.
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Texte intégral (2798 mots)

Le texte ci-dessous est un extrait de l’ouvrage La Gueule Ouverte & l’écologie contestataire, par Alexis Vrignon, paru aux éditions du passager clandestin dans la collection « Précurseur·ses de la décroissance ».
La revue La Gueule ouverte, fondée en 1972 dans le sillon de Hara-Kiri et Charlie Hebdo par le dessinateur Pierre Fournier, a été jusqu’à son dernier numéro en 1980 le lieu d’un intense bouillonnement journalistique, militant et intellectuel. En quelques 314 numéros, La Gueule ouverte a dénoncé la pollution, la militarisation, le progrès technico-scientifique ou la société de consommation. La revue a également rendu compte de nombreuses luttes féministes, non-violentes et antinucléaires – la contestation virulente du nucléaire étant, avec la critique des institutions, l’un de ses piliers.
Terrestres publie un extrait de la présentation-recueil qu’a consacré l’historien Alexis Vrignon à cette revue mythique de l’écologie radicale et d’une certaine écologie politique alors en construction, qui, huit années durant, a annoncé la fin du monde avec rage, insolence et bonne humeur. Il s’agit d’un éditorial écrit par Pierre Fournier, décédé peu après, laissant à ses camarades la revue qu’il avait fondée.

Dans ce très riche éditorial du quatrième numéro de La Gueule ouverte, Pierre Fournier aborde, à la veille de sa disparition, de nombreuses thématiques appelées à être centrales tout au long de l’existence du journal qui lui survivra sept ans. L’objectif de ce testament intellectuel est ambitieux : induire une subversion radicale à l’égard du Progrès dont Fournier signale bien le caractère foncièrement inégalitaire à l’échelle du globe ; discerner le changement à venir et le préfigurer ici et maintenant, tout particulièrement dans le militantisme antinucléaire ; constituer une source d’information fiable quand bien même la lecture du journal en serait rendue plus difficile : dans une large mesure, le programme de La Gueule ouverte est ici défini. (Alexis Vrignon)
Pour ceux qui aiment les éditoriaux, par Fournier
Paru dans La Gueule ouverte, n°4, février 1973, p. 3-4.
En voici un.
Qu’est-ce qu’un journal « écologique », et à quoi ça sert ? Nous aurions aimé poser ici ces questions, dès le n° 3 – peut-être aurait-ce été prématuré – et peut-être le ferons-nous dans le n° 5 […].
L’un de nos éminents adversaires, M. Robert Poujade, dit qu’être ministre de l’environnement, c’est être ministre de TOUT. C’est, sans doute, ce qui le console de ne pouvoir rien.
Si l’on accorde au mot écologie son sens étroit, mais précis, de science du milieu vital, disons vite que ce journal n’ambitionne pas d’être un journal écologique. Si on lui accorde le sens, vaste et vague, de subversion radicale et globale qu’il a pris en quelques années, disons alors que ce journal n’a pas encore réussi à devenir écologique. Mais qu’il y tend, du moins, avec bonne volonté.
Il faut être indulgent à nos premiers pas et, d’abord, ne pas nous juger sur cette lecture partielle qu’est forcément celle des 4 premiers numéros de La Gueule ouverte, à l’exclusion de ceux qui suivront.
Toute vision parcellaire est négatrice et destructrice et c’est précisément cette segmentation de la vision qu’un journal écologique devrait essayer d’éviter. Nous nous efforçons donc au maximum d’ouverture et de tolérance, sans prétendre y parvenir à tout coup.
Quand nous publions la sténographie d’une conférence de Goldsmith1, on nous reproche de ne pas l’avoir fait précéder d’une mise en garde suffisamment longue et explicite à l’égard d’un texte « réactionnaire ». Quand nous publions le texte de Marc Arabyan2 sur le Tiers-Monde, on nous reproche notre complaisance à l’égard d’un type d’explications tout imprégné encore d’idéologie marxiste. Si je parle des communautés, on me reproche de le faire sans bases théoriques. Rien n’est simple d’emblée que pour qui limite son champ de vision.
Subversion radicale et globale, cela signifie subversion d’une société mutilante et suicidaire par : 1/ la mise en évidence, 2/ la prise en compte de TOUT le phénomène vital, en commençant par les racines. Il va de soi que mettre en évidence sans prendre en compte, dénoncer une situation sans y réagir nous-mêmes, serait une gageure difficilement soutenable. D’où l’obligation où nous voilà de changer de mode de vie en même temps que de prêcher le changement. Comme cette prédication ne peut atteindre son but que si nous participons au système, assez pour l’y faire passer, on voit quelles contradictions quotidiennes nous devons affronter. Il faut tenir compte de ces difficultés quotidiennes avant de porter un jugement sur les inégalités et les faiblesses qui, nécessairement, en résultent.
Malthus, paraît-il, s’est trompé en prédisant que la famine décimerait le genre humain : c’est oublier que chaque jour, déjà, 10 000 personnes meurent de « malnutrition », pudique euphémisme, et qu’il s’agit là du tout début d’une tendance. 6 % des hommes accaparent 45 % des ressources mondiales. L’Américain moyen consomme et pollue 100 fois plus que l’Indien moyen.
Marx, paraît-il, s’est trompé en prédisant l’appauvrissement inéluctable de la classe ouvrière dans le système capitaliste : le niveau de vie des travailleurs ne cesse de s’élever à l’Ouest du rideau de fer. C’est oublier qu’à l’échelle de la planète il a eu raison : les prolétaires de l’Occident bourgeois, aujourd’hui, sont dans le Tiers-Monde. Leur misère est nécessaire à notre prospérité, elle ne peut que s’aggraver sauf en Chine où, précisément, la preuve a été faite que les solutions n’étaient pas technologiques mais sociales.
Chez nous, l’embourgeoisement que le Progrès entraîne désamorce à mesure les explosions que le Progrès pourrait provoquer : dans le Tiers-Monde, cette compensation n’existe pas et ne pourra jamais exister. Toutes les solutions proposées supposent résolus des problèmes insolubles. Quand se rencontreront les courbes de l’épuisement des ressources et de la croissance de la population, une explosion politique se produira. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que cette explosion politique prenne de vitesse la dégradation du milieu et des espèces. […]. Un peu comme la seconde guerre mondiale, en lui révélant la faiblesse de ses maîtres, a incité le Tiers-Monde à revendiquer sa décolonisation politique, la guérilla économique menée à l’intérieur des nations occidentales peut provoquer la volonté de décolonisation économique du Tiers-Monde. La seule situation prérévolutionnaire aujourd’hui, c’est l’obstacle mis au développement industriel des USA par l’opposition de leurs propres citoyens à l’implantation de centrales nucléaires, de centrales thermiques à fuel et de raffineries de pétrole. Ce réflexe gagne les autres nations industrielles. Premières victoires au Japon, en Grande-Bretagne, en Suisse. Après le précédent du référendum antinucléaire de Kaiseraugst, il est probable que les habitants de Russin, près de Genève, réussiront à repousser le projet d’usine atomique qui les menace, et qu’il ne sera plus possible de construire une seule centrale nucléaire en Suisse. À partir de ce bastion, la résistance pourra s’étendre à toute l’Europe occidentale.
Nous publions ici le premier volet (elle en comportera trois) d’une étude sur la pollution par les centrales nucléaires. Ce texte extrêmement prudent, élaboré par un scientifique très bien connu et remanié sur les avis d’un comité de lecture, a pour but d’apporter à la contestation antinucléaire une batterie d’arguments irréfutables ne prêtant le flanc à aucune ironie facile. La lecture en est moins aisée que celle des histoires d’amour de l’Histoire de France, mais moins désespérante que ne le sera celle du compte-rendu de la prochaine catastrophe écologique d’envergure internationale.


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Notes
- Edward « Teddy » Goldsmith (1928-2009) est le fondateur de la revue The Ecologist en 1969. Il est le co-auteur du plan « Changer ou disparaître » qui imagine une société post-industrielle faite de petites communautés rurales.
- Militant écologiste et journaliste, il a été rédacteur-en-chef du mensuel Écologie.
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04.09.2026 à 12:42
Tu retourneras au purin
Dans “La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes)”, Rebekka Deubner photographie le territoire des mégabassines, à la rencontre des paysan·nes et de leur milieu. Puis l’autrice Estelle Benazet Heugenhauser prend le prétexte d’une virée en bus dans les Deux-Sèvres pour mêler paysages, mémoire intime et sabotage dans un texte superbe. Extrait.
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Texte intégral (8932 mots)

Cet article est un extrait du livre La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes), de Rebekka Deubner, Julie Héraut et Estelle Benazet Heugenhauser, paru aux éditions Rotolux press en 2026.
Pour le livre « La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes) » de la photographe Rebekka Deubner, un long traveling en images fixes conçu comme un hors-champ du site de la mégabassine de Sainte Soline, l’autrice Estelle Benazet Heugenhauser a écrit une nouvelle inédite, « Tu retourneras au purin ». On y suit les pensées d’une fille revenue à Niort qui s’installe au fond d’un bus pour passer le temps et ne pas arriver trop en avance dans sa famille pour les fêtes de Noël. À travers les vitres défilent les paysages du territoire des Deux-Sèvres, des places de villages ou des zones industrielles. Dans sa tête remontent des souvenirs d’enfance, à mesure que le personnage de sa cousine – fille de maraîchers bio devenue militante écologiste – se fait de plus en plus présent. Saboter une mégabassine ? C’est très simple.
L’extrait que nous publions est la dernière partie de la nouvelle.
Sur la vitre du bus, les grosses gouttes se rejoignent entre elles, ça coule, ça dégouline. La route, les barrières, les champs, les arbres deviennent flous. Regarder loin devient impossible. Je repense aux schémas de la prof de biologie qu’on avait au collège, ou de physique chimie, ou sciences de la vie et de la terre, je ne sais plus. Quand elle voulait nous expliquer un truc, elle sortait d’un coin de la salle de classe des schémas imprimés sur des rouleaux en tissus plastifiés, ou en papier épais, elle les suspendait sur un crochet au-dessus du tableau noir. À gauche, l’Ouest, l’océan Atlantique, au-dessus, les nuages, et des flèches, puis les terres qui bordent l’océan, et encore des flèches vers les zones humides, là, un cours d’eau qui se divise en plein de bras, les flèches rétrécissent et se dispersent, voilà ici les tourbières, et là des barrages des stations d’épuration, des petites vallées, des haies. À chaque cours, elle répétait la même phrase, c’est beau la vie, rien ne se créé, rien se ne se perd, tout se transforme. Sous l’action du soleil, l’eau de l’océan s’évapore dans l’atmosphère, se condense dans les nuages, et retourne à la terre lorsqu’il pleut ou qu’il neige. Les précipitations s’infiltrent, rechargent les nappes phréatiques ou ruissellent avant de regagner la mer. Et tout ça se répète à l’infini, c’est beau la vie. Et elle radotait tellement qu’on se moquait d’elle, on l’appelait Madame Cestbeaulavie. À chaque cours elle portait une blouse blanche, mais ce n’était pas ça qui nous faisait ricaner le plus, c’était sa coupe de cheveux. Gris argentés, peignés en brosse, droits sur la tête, on racontait qu’elle avait léché une prise électrique, ou qu’elle avait été le cobaye de ses propres expériences, des produits chimiques lui avait explosés à la tronche, ses cheveux ne s’étaient jamais remis du choc.
On était cruels et maintenant je me dis qu’on était injustes avec elle, c’était une des seules profs à dire qu’on n’était pas obligés de devenir fermiers, vous pouvez travailler dans l’ingénierie, y’a plein de boulot là-dedans elle disait. Elle nous donnait confiance, elle avait un peu d’espoir pour nous. Elle nous parlait des entreprises du coin qui embauchaient, elle nous décrivait la fermentation microbienne et la culture cellulaire, elle nous montrait des photos de gens qui se baladaient entre des cuves en inox énormes, en uniforme de protection, gantés, avec des cagoules ou des charlottes sur la tête, elle nous répétait encore, regardez comme elles sont belles ces unités de filtration, des bioréacteurs, c’est beau la vie. Les médicaments contre le cancer, les insulines, les dérivés sanguins, les vaccins, comme les biopesticides, les biofertilisants, les biocarburants sont fabriqués au même endroit, c’est magique. Y’a de l’avenir dans l’industrie biopharmaceutique. Tout ça nous paraissait très abstrait, mais en tout cas, je ne me souviens pas qu’elle nous ait dit ce qui rapportait le plus de bénéfices à ces entreprises, fabriquer et vendre des produits qui engendrent le cancer, ou fabriquer et vendre des produits qui soignent le cancer. Qu’est-ce qui est le plus rentable, créer la mort ou créer la vie ?

Arrêt Giannesini. Ça y est, on est dans le village de Frontenay-Rohan-Rohan, la pluie se calme pour que je puisse voir la perspective des rues se rétrécir, tout est bien entretenu. Les vieilles pierres des maisons basses bien propres, les volets bien peints, bleus ou vert pastel. Une église, un lavoir, une boulangerie, un Crédit Agricole. Ça sent le village touristique.
Épannes Grand Place. Le chauffeur me dit qu’on est en avance sur les horaires officiels. Je vais fumer, il me dit, si vous avez envie de vous dégourdir les jambes, c’est le moment. Vous pouvez laisser vos affaires, ça ne risque rien.
Je fais quelques pas sur le goudron rafistolé. J’évite les flaques. Dans la bruine, les LED des distributeurs de nourritures prêtes à déguster m’attirent. Il y en a trois, un pour les pizzas prêtes en trois minutes, un pour les sushis, makis et sashimis tout frais livrés tous les jours de Niort, et un autre avec des préparations charcutières et laitières locales, jambon, grillons, rillettes, mousse de canard, fromage frais, fromage affiné et même foie gras. Je vais me prendre des grillons, tiens. J’ai un bout de pain dans mon sac, ça va m’occuper.
Dans la bruine, les LED des distributeurs de nourritures prêtes à déguster m’attirent. Je vais me prendre des grillons, tiens. J’ai un bout de pain dans mon sac, ça va m’occuper.
Un peu plus loin, une autre construction flambant neuve aussi, mais carrément plus grande. Ça ressemble à un cabanon Algeco ou à un mobile home avec des couleurs et une petite abeille dessus. Je m’approche, je lis les instructions. Faut créer un compte, donner ses informations personnelles, s’identifier, et après on peut faire ses courses, 24h/24. Je check sur internet c’est quoi ce truc. Apparemment, il y a plus d’une centaine de supérettes autonomes en France. Plus besoin de faire des kilomètres pour une connerie oubliée au supermarché. Super humain. Super proximité. Super producteurs. Entreprise à mission. Label transition écologique. Label initiative sociale et solidaire. Slogan : demain devient possible. Avec un demi-million de subventions publiques, oui c’est sûr. Toute la presse, nationale et locale a encensé le projet. Augmentation du chiffre d’affaires de 870 % entre 2022 et 2023, pareil entre 2023 à 2024. Une association entre patrons de la région, des gens de la biotech, des négociants de Cognac, courtiers en spiritueux, et d’autres patrons d’ailleurs, de banques, de supermarchés. En fait, c’est 70 % de produits Carrefour, 25 % de marques industrielles et 5 % de locaux. Ça fait un producteur local situé à moins de 50 km par supérette autonome. Une belle arnaque que les maires des petits villages ont du mal à refuser. Le chauffeur me fait signe de revenir.

Prochains arrêts. Square. Les Colliberts. Mauzé Mairie. Sur la place, une montagne de pneus, des bottes de paille. Sur la grille de la mairie, des banderoles attachées à la ficelle ou au scotch commencent à se casser la gueule, d’autres en carton ont ramolli avec la pluie. Sur le goudron, des phrases écrites à la bombe. Maudite soit la guerre économique et sanitaire. Stop à l’abattage total. Accord de Mercosur, faisons-lui sa fête. Moins de paysan·nes c’est plus de malades. Cancer Colère. On ne se laissera pas abattre. On n’est pas débiles les paysans. Le réveil alimentaire c’est maintenant. Femmes de terre, femmes déter ! Non aux bassines et à leur monde. Discutons du partage de l’eau. Stop mégabassines. Méteo bassines, soulèvements olympiques !
Sur la grille de la mairie, des banderoles attachées à la ficelle ou au scotch commencent à se casser la gueule, d’autres en carton ont ramolli avec la pluie. Sur le goudron, des phrases écrites à la bombe.
Mauzé Place Tombouctou. Mauzé-sur-le-Mignon. Des gens de ma famille parlaient de Mauzé quand j’étais petite, ils disaient Mauzé, mais ils disaient pas sur-le-Mignon. Ils parlaient de ce village de deux mille cinq cents habitants pour se rappeler le fiasco de la famille, de la faillite de Josy Boutique, le magasin d’une tante éloignée. Ils pouffaient rien qu’à l’évocation de ce nom, Josy Boutique, le nom du rêve d’une femme du coin. Ils se moquaient d’elle, car ils avaient besoin de quelqu’un sur qui cracher. C’est sûr qu’un magasin de mode dans un village, ça fait pas décoller le chiffre d’affaires. Ça fait juste rêver, non rêver ça coûte rien, c’est ça qui est beau. Enfin, si justement, rêver, ça peut coûter très cher. Josy organisait des défilés de mode à la salle des fêtes de Mauzé. Sa fille venait d’avoir son BEP coiffure, elle maquillait, coiffait, elle apprenait même aux jeunes du coin à marcher avec élégance. Laque ou gel dans les cheveux brushés, ongles rouges, fards sur les joues, mascara, eyeliner, comme à la télé, les jeunes marchaient droit sur la scène de la salle des fêtes. Au bout, au plus près du public, ils s’arrêtaient, regardaient fièrement droit dans les yeux ceux placés au premier rang, une main sur la hanche, une main sur l’autre, et ils repartaient en coulisses. C’était pas de la haute couture, c’était plutôt des sweatshirts, des jupes, des jeans, des tenues de ville simples, et avec ça on se disait qu’on pourrait vivre en ville, qu’on pourrait se fondre en ville, qu’on pourrait être des jeunes gens modernes, mais on haïssait la ville. Josy avait bon goût, un sens du style, elle savait marier les accessoires, des bijoux pas chers mais qui donnaient de la classe, des clips qui brillent sur les oreilles, des broches, des colliers de perles multicolores.
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Avec son mari, ils s’étaient installés au milieu des années quatre-vingt dans un hameau à quelques kilomètres. Elle était née dans la région, lui, fils de pied-noir, en Tunisie. L’État français avait donné des terres à ses grands-parents là-bas, sur leur carte d’identité, leur métier était indiqué : colons. Puis avec l’indépendance, ils avaient dû revenir dans l’Hexagone. Josy et Yvon s’étaient rencontrés à un bal de campagne, peut-être même à la fête de la mogette, ce haricot blanc du coin, elle chantait sur les tables, il lui avait offert un bouquet de violettes. Lui voulait partir. On lui avait proposé de bosser dans une mutuelle, il avait préféré être gendarme, tireur d’élite. Ils étaient partis, loin. Tchad, Martinique, Guadeloupe. De retour dans l’Hexagone, le mari rêvait d’une ferme. Après les années expatriés, la bonne retraite de gendarme sur le compte bancaire, Yvon et Josy avaient trouvé un moyen de retrouver leur France. Le couple avait acheté des terres, Yvon rêvait d’une exploitation agricole. Et Josy avait rêvé plus fort, sa boutique de mode comptait plus que tout. La famille raconte encore qu’elle aurait fait du chantage à Yvon. Plus d’argent pour développer les activités de la boutique ou je divorce. Le couple a hypothéqué la ferme, les bâtisses, les terres. Et ils ont tout perdu. Josy Boutique et l’exploitation. Le couple s’est retrouvé à vivre à cinquante ans dans une studette dans la périphérie de Niort. La banqueroute, c’est toujours à cause d’une bonne femme, répétait la famille.
Le bus fait demi-tour. C’est reparti pour une heure dans l’autre sens. Encore une heure de route pour revenir au centre-ville. Je prends mes affaires et je me pose au fond du bus.

Avec la nuit, il n’y a plus grand-chose à regarder à travers les vitres, à part le marquage au sol sur le goudron, éclairé par les phares de voitures, bande blanche d’arrêt d’urgence, vide, bande blanche d’arrêt d’urgence, vide. Halos de clignotants. Plaques d’immatriculation. Panneaux de directions. Au bord de la route, la masse sombre des arbres fait peur. Je repense aux membres coupés des frênes, à leurs boursouflures. Ma tête penche vers la vitre, c’est froid sur mon front, il fait plus chaud à l’arrière du bus, ma cousine avait raison, j’enlève mon écharpe, j’en fais une boule, je la cale dans mon cou, mon poing contre ma joue. Je ferme les yeux. Les phares des voitures, les rayons lumineux des lampadaires pulsent à travers mes paupières. Je vois des machines qui coupent, qui tranchent, qui broient. Je vois des mains coupées, des pieds coupés, des têtes coupées sur un tapis roulant. J’ouvre les yeux, la couleur rouge du marteau prêt à être saisi pour casser les vitres en cas d’accident me saute au visage. Mon poing sous ma joue. Le front contre la vitre froide. Je referme les yeux. Je me concentre sur le bruit du moteur. Certains enfants ne peuvent pas s’endormir sans le bruit du ventilateur, moi, je ne peux pas m’endormir sans le bruit d’un moteur, lointain ou proche, la vibration berce, avec une odeur d’essence c’est ce que je préfère, mais bon, c’est pas toujours possible. L’odeur d’essence mélangée à celle des cheveux propres, les cheveux propres de ma cousine quand on faisait des siestes dans les champs. On marche dans les épis, elle se cache, je me cache, et par surprise on attaque l’autre, on saute sur l’autre par-derrière. Parfois, on trouve une petite parcelle de blés complètement couchés, on se dit que des biches ont fait leur sieste là, et nous aussi on se couche là, on s’endort un peu et vite on se réveille en sursaut. La moissonneuse-batteuse fait un boucan pas possible, on court dans les poussières de blé, ça nous fait éternuer, on s’essuie le nez, la bouche, d’un revers de main, on sait pas quoi faire de ces glaires, ça colle. Le bruit de la moisson mécanique est trop fort, vite, elle va nous rouler dessus, nous aussi on va devenir de la farine.
Dans l’air, un autre truc irrite mes narines, ça sent le brûlé, le plastique fondu, le pétrole ou le désinfectant. Mes yeux piquent, pourtant, la cheminée de l’incinérateur est loin. Des mains gantées dans un coffre de voiture, des déchets, des bouts de planches mal coupées, des tuyaux, des briques de béton cassées, des bottes de paille pleine de merde. Les mains chargent les déchets sur une remorque. Je ne vois pas où vont les déchets. Des mains trient sur un tapis roulant. Des lambeaux de bâche terreux, des bouts de tuyaux coupés, une jambe, une langue. Sur le sol, des morceaux de goudron, de la boue. Des mains se ferment, des mains empoignent un plantoir et le plantoir fait un trou. Des mains froides s’enfoncent dans un trou en plastique. Une main pénètre dans la boue. Un bras disparait dans un cul. C’est visqueux, c’est chaud, c’est résistant. On va la perdre, on va la perdre. Allez, mémère, reviens. Les vaches cognent contre les barrières en métal. Les chaînes contre les barrières en métal. Leurs yeux insistent, leurs yeux s’écarquillent de plus en plus, j’ai peur que leurs orbites s’ouvrent et que leurs yeux tombent. Vingt-cinq vaches, quatre estomacs par vache, ça fait cent estomacs. Cent quatre-vingts litres de liquide dans chaque premier estomac, dans chaque panse. Ça fait quatre mille cinq cents litres qui macèrent dans chaque panse de chaque vache, ça cuit là-dedans. Une vache expulse jusqu’à six cents litres de gaz par jour, alors avec vingt-cinq vaches, ça fait quinze mille litres de gaz expulsés par les culs des vaches. Mes paupières s’ouvrent et se ferment. Front contre la vitre froide, poing contre ma joue, je le sens de moins en moins. Mais non, t’as pas froid, disait ma cousine, c’est dans ta tête. Et mets pas tes mains dans tes poches, si tu tombes, t’auras rien pour te rattraper, ce sera ta tête directe par terre, les graviers dans les yeux, la bouse dans la bouche. La main dans la poche, des cailloux dans la poche, des cailloux dans le creux de la main. Des graviers sous les ongles. Je me prépare, je tiens mes cailloux dans ma poche, si un petit con arrive, je serai plus rapide, déjà prête, le caillou sera prêt, je lui balancerai direct à la gueule. Un marteau, des clous. Faut surveiller quand le voisin n’est pas là. Sa voiture n’est pas là. Il veut raser sa haie. Je vais lui montrer qu’il va pas raser sa haie. Je plante des clous dans ses frênes. Sa tronçonneuse va pas aimer. La chaîne va lui péter à la gueule. Les maillons crantés dans sa chair, les dents métalliques qui lacèrent. On déconne pas avec les haies, ça stoppe les coulées de boues, ça stoppe le vent et donc ça ralentit l’assèchement, le réseau des racines développe la fertilité du sol, et plein de petits animaux peuvent y construire leur vie.

Les tourbières disparaissent, et l’autre veut raser ses haies. Je remue la terre, je trouve des vers de terre, j’en fais des appâts pour mes hameçons, je pêche dans ma mare. La voix de la maitresse de l’école primaire. Écartez-vous, restez sur la rive, je m’éloigne un peu. Elle pousse avec sa pagaie contre les branchages, elle recule avec sa barque. Regardez-moi les enfants. Elle plonge sa pagaie dans l’eau, elle remue l’eau sombre. Regardez les enfants. Elle continue de remuer et elle sort un truc de sa poche, regardez les enfants, elle enfonce encore plus la pagaie dans l’eau, remue encore plus profondément. Elle allume son briquet, une énorme flamme apparait au-dessus de l’eau, plus grande qu’elle. Oui, c’est magique les enfants. Ça sent oui, ça sent fort la pourriture. Et avec cette boue noire, on fait des briques, on le brûle et ça nous chauffe. C’est moins cher que le charbon. Ne pas toucher aux tourbières. Laisser la pourriture faire son travail. Je vois le niveau de l’eau baisser. Dans les ruisseaux, dans les rivières, dans les mares. Parfois, les poissons remontent d’un coup, tous morts à la surface. Un fossé vide. Une voix dit qu’il faut le drainer. Il faut que le pus soit évacué. Il y a trop de lentilles d’eau, c’est pas normal. Ou y’a trop d’algues, ça veut dire qu’il y a trop de nitrates. Le marais est devenu un égout. La voix de ma cousine. Ses mots se précipitent.
Oui, c’est magique les enfants. Ça sent oui, ça sent fort la pourriture. Et avec cette boue noire, on fait des briques, on le brûle et ça nous chauffe. C’est moins cher que le charbon. Ne pas toucher aux tourbières. Laisser la pourriture faire son travail.
Quelqu’un s’est noyé dans une bassine. Les pro-bassines disent que c’est à cause des anti-bassines. Si les anti-bassines n’avaient pas porté plainte auprès de l’État, l’État n’aurait pas démantelé cette bassine, personne ne serait tombé dedans. Oui, on a monté des dossiers, oui, on a étudié les conséquences de cette centralisation de l’eau dans ces bassines avec des scientifiques, oui, les bassines, ça assèche les nappes phréatiques, ça assèche tout. Les gros exploitants ne ferment jamais leur gueule, c’est normal, ils s’en mettent plein les fouilles. Ils répètent en boucle, ils veulent nous faire passer pour des meurtriers. S’il y avait eu des grillages, des barbelés, des caméras de surveillance, personne ne se serait baladé au bord de la bassine, personne ne serait tombé dans la bassine, personne ne se serait noyé dans la bassine. Quand une bassine est armée, seuls les petits animaux se noient, pas les humains. Les tics du visage de Magalie quand elle parle vite. Sa tête qui s’agite, elle se touche les cheveux, elle regarde ses doigts, elle sent ses doigts, elle me dit j’ai toujours les ongles sales. Son œil gauche rétrécit quand elle parle vite, ses épaules se soulèvent dans les silences. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’avait dit dans ce café près de la gare de Niort, quand je viens voir ma cousine en ville, je mets du mascara quand même. Mes bottes sont pleines de merde, mais j’ai de beaux yeux. Et ses yeux regardent partout, elle me regarde et elle regarde derrière moi, comme si quelqu’un regardait derrière moi, elle surveille, elle regarde derrière elle. Son regard cherche le moindre signe, elle sort son portable de sa poche, elle enlève la batterie. Sa voix revient. Quand t’es en bas, tu ne peux plus remonter, les pentes autour de la bassine, recouvertes de plastique, sous les pattes, ça glisse. Sous les mains, ça glisse. Pattes ou mains, t’essaies de t’accrocher, tu griffes, tu t’épuises, tu n’as plus de griffes, tu meurs. Il n’y a que les cygnes qui se baladent sur cette réserve d’eau sale, pleine de miasmes et de cadavres. Il parait qu’ils ont mis des sortes de tissus grillagés maintenant sur les bords des bassines, comme ça les petites pattes, les petits ongles des rongeurs s’accrochent et remontent. La pente est raide malgré tout, ils peuvent reglisser et retomber dans l’eau. Enfin, ce sont les problèmes d’hiver. Quand il y a de l’eau dans les bassines, en été, l’eau des bassines s’évapore, c’est complètement con, et de l’autre côté, ça pompe, ça pompe. Sa voix devient plus claire, elle ralentit, on dirait qu’elle a répété ces phrases mille fois, elle s’entraine devant le miroir, elle me l’a dit, faut toujours être prête à parler en public, elle répète très très vite, elle répète plus doucement, elle postillonne, elle rate un mot, c’est le début du bug, elle bégaie, elle se reprend, elle marmonne, elle redit les mêmes phrases en chantant, en chuchotant, en criant, elle répète encore, elle ralentit, elle parle au miroir comme elle parlerait à une caméra. Elle recommence, elle lance son chrono, elle minute ses mots. Faut s’entrainer à parler, faut apprendre par cœur les formules, que tu les prononces à un journaliste ou au tribunal, c’est pareil.
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Le premier connard qui a mis en place des bassines, devine qui c’est ? C’est Pinochet. Sa voix s’éraille, elle perd en volume. Oui, les bassines, ce sont des terrains militarisés. Magalie tousse, elle dit, j’ai des remontées gastriques, ça me fait tousser, des fois, j’en perds ma voix. Elle se racle la gorge. Je te dis ça mais tu le répètes pas. Oui, on pète, on sabote les tuyauteries, oui, c’est du gâchis, oui, tout ça coûte, chaque réparation coûte, mais y’a pas le choix ma petite, t’as vu ce qu’ils ont fait chez Alexandre ? Ils ont balancé des gravats dans son jardin et du lisier. Alexandre était pas là, mais Amélie oui, et les gosses, ils ont tout vu, ça va mal finir. Je te le dis. Les gars bientôt boiront un coup de trop, ils sortiront leur fusil de chasse et ils le tueront. Les gosses, ils ne peuvent plus jouer à avoir peur, ils ont tout le temps peur. Tu sais qu’il y a eu une cellule spéciale pour défendre les bassines, c’est la FNSEA, le syndicat des gros exploitants et l’État qui la gérait, c’était une police spéciale. En fait, le syndicat des gros exploitants fait du renseignement pour l’État, il dit qui est contre les bassines, qui est contre l’élevage intensif, toute critique de l’agriculture conventionnelle devient dangereuse. Ils sont même intervenus dans les lycées agricoles, pour empêcher les étudiants de s’informer sur les conséquences de leur futur métier. Mais bon, on s’est battu, la cellule Déméter a été dissoute.
Oui, on pète, on sabote les tuyauteries, oui, c’est du gâchis, oui, tout ça coûte, chaque réparation coûte, mais y’a pas le choix ma petite, t’as vu ce qu’ils ont fait chez Alexandre ?
De toute façon, on nous parle de la France, de notre beau pays, de notre beurre régional, exceptionnel bien sûr, car d’origine protégée, mais protégée de quoi exactement ? Nos super productions naissent de nos magnifiques terroirs bien purs, c’est ça ? Et ces idées sont là pour flatter l’extrême droite, notre sol serait meilleur que les autres, mais c’est une parade. Ce qu’on produit le plus ce sont les céréales, 80% de la production part pour l’export, tout ça est stocké dans le grenier du port de La Rochelle, un max de blé, et ils ont attendu qu’un événement vienne faire décoller les prix, la guerre en Ukraine est arrivée et leur a permis de s’en mettre plein les fouilles.

Tu sais, on compare souvent les bassines à des pieuvres, la bassine c’est la tête, c’est trop gros, on peut pas faire grand-chose, tu peux pas vider la bassine avec tes mains, c’est trop énorme, et toute façon avec leurs caméras de surveillance et leurs installations barbelées tu peux pas intervenir directement sur les bassines. Par contre, les pompes, elles sont faciles à repérer, tu fais le tour de la bassine en bagnole, tu roules sur les petites routes autour, et tu les vois, elles sont toutes rutilantes, bien rouges, bien bleues, ou juste couleur argentée en métal. Enfin, ce que je veux dire, c’est que si tu peux pas attaquer la tête, faut attaquer les tentacules. Si tu coupes les tentacules, que tu pètes les raccordements, la tuyauterie, la tête sert plus à rien. Faut toujours avoir une masse dans le coffre de ta voiture, une masse avec un long manche je précise, faut prendre un peu d’élan et en trois quatre coups tu pètes le raccordement, tu remontes dans ta voiture, c’est terminé.
Photo d’ouverture : La terre amoureuse, p. 420-421 ©Rebekka Deubner.

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