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20.05.2026 à 14:22

Comment écrire l’histoire environnementale aujourd’hui ?

Bathsheba Demuth

Longtemps, l’histoire a étudié les humains et leurs événements, la nature n’étant qu’un décor ou une ressource. Et puis l’histoire environnementale a inclus les animaux, les mers ou les microbes dans l’analyse, en leur conférant un rôle actif. Mais de quelle agentivité parle-t-on ? Essai sur une question passionnante, par l’historienne Bathsheba Demuth.

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Texte intégral (9808 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Cet article de l’historienne étasunienne Bathsheba Demuth est la version française de « On the Agency of Environmental History », paru dans le Journal of Social History (vol. 57, n°3, 2024, pp. 398-403). La traduction, ainsi que la présentation ci-dessous, ont été réalisées par Marin Coudreau.

Professeure à la Brown University à Providence (Rhode Island, États-Unis), Bathsheba Demuth est aujourd’hui l’une des voix les plus stimulantes et les plus nécessaires de l’histoire environnementale. Son parcours dit quelque chose d’essentiel sur sa façon d’envisager la pratique de l’histoire : fille des Grandes Plaines du Midwest, elle part vivre à dix-huit ans dans le Yukon où elle devient apprentie chez un musher, « ce qui consistait, sur le plan pratique, à s’occuper de chiens de traîneau, mais plus largement impliquait d’apprendre à ne pas mourir ». Vivre en Arctique, dit-elle, a fait s’écrouler la « division qui conférait aux seuls êtres humains un pouvoir de changement, reléguant la nature à un rôle d’objet passif. » Davantage que d’une anecdote biographique pittoresque, il s’agit d’une véritable épistémologie expérientielle. La connaissance se construit dès lors à hauteur de monde vécu, en commençant par « considérer la vie des autres espèces et leurs habitats comme dignes de notre imagination et comme composantes inséparables de nos mondes sociaux. »

C’est cette exigence, à la fois intellectuelle et existentielle, qui a donné naissance au livre Floating Coast : An Environmental History of the Bering Strait (W. W. Norton, 2019), traduit en français sous le titre Terre-mer : Une histoire environnementale du détroit de Béring (Payot, 2023)1. Salué comme un événement scientifique et loué pour ses qualités narratives2, ce livre consacré à la région du détroit de Béring fait le pari d’une histoire totale. La Béringie — cette vaste étendue de terre et d’eau glacée entre l’Alaska et la Russie — y devient le théâtre d’un récit qui refuse obstinément de séparer la nature et la culture, les vivants humains et non-humains, les idéologies et les milieux. Demuth y suit les chasseurs indigènes qui sillonnent les rivages dans leurs bateaux en peau de morse, mais elle suit aussi les animaux — baleines, morses, renards, rennes et loups — ainsi que les ressources naturelles, les gisements de pétrole, d’étain et d’or, et les grandes idéologies des XIXe et XXe siècles qui se les disputent – souvent au détriment des autochtones et de leurs cosmologies. Tous sont pris dans les mêmes flux d’énergie, soumis aux possibilités comme aux contraintes du vivant et aux temporalités irréductibles des écosystèmes. Le souffle impressionnant de ce récit choral – fruit d’une recherche au long cours, embrassant près de deux siècles sur deux continents — s’accompagne d’une acuité critique qui fait de Bathsheba Demuth une historienne pleinement en prise avec les questions de notre temps3.

L’essai que nous traduisons ici prolonge et approfondit cette démarche sur le plan théorique. Dans cet article intitulé « Sur l’agentivité de l’histoire environnementale », Bathsheba Demuth s’attaque avec une rare lucidité à l’un des concepts fondateurs de sa discipline : l’agency, l’agentivité — cette capacité à agir, à faire histoire, que les penseurs de l’environnement ont peu à peu étendue au-delà de l’humain, aux tempêtes, aux microbes, aux rivières, aux porcs. Ce geste intellectuel fut fondateur : il a permis de rendre la nature historiquement lisible, de fracturer le récit d’un progrès entièrement piloté par des sujets humains rationnels, de restituer aux êtres non-humains une présence dans le temps. Mais Demuth ne se contente pas de célébrer cet héritage. Elle l’ausculte, en retrace les impensés et les angles morts, montre comment le concept d’agentivité — hérité de l’histoire sociale et d’une certaine conception libérale du sujet — a introduit dans l’histoire environnementale des présupposés qu’il s’agit aujourd’hui de dépasser. Sa question n’est pas : « La nature a-t-elle une agentivité ? » mais plutôt : « Quel type de sujet présupposons-nous quand nous lui en attribuons une, et qu’est-ce que cela nous fait manquer ? ».

Ce faisant, elle nous offre quelque chose de précieux et de rare : non pas une synthèse rassurante ou un bilan complaisant, mais une invitation exigeante à affiner nos outils conceptuels pour penser le temps, le pouvoir et la causalité dans un monde où nous ne sommes décidément pas les seuls acteurs. À l’heure où les crises écologiques rendent urgente une refonte de nos façons de raconter l’histoire — de décider qui ou quoi « fait » l’histoire, qui ou quoi en subit les conséquences — la réflexion de Demuth nous semble indispensable.

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Encore une précision importante afin que les lecteurs et lectrices de Terrestres puissent recevoir cette traduction dans les meilleures conditions : cet essai s’inscrit dans un dialogue explicite avec un texte désormais canonique de l’historiographie anglo-saxonne. En 2003, le Journal of Social History publiait un article intitulé « On Agency », de Walter Johnson, qui opérait une mise en question radicale de ce qui était peut-être la catégorie fondatrice de l’histoire sociale, l’« histoire par le bas ». Professeur d’histoire et d’études afro-américaines à Harvard, Johnson s’y attaquait aux prémisses crypto-libérales de l’historiographie progressiste, en montrant que l’injonction à « rendre leur agentivité aux esclaves » — geste politique légitime à l’heure de la nouvelle histoire sociale — avait fini par introduire en contrebande une conception très libérale du sujet au cœur même des études sur l’esclavage. Johnson y proposait de substituer à ce « trope de l’agentivité » une attention plus fine aux déterminations matérielles et culturelles de la vie des personnes asservies, ainsi qu’aux processus quotidiens de l’action politique. Vingt ans plus tard, « On Agency » reste l’article le plus cité de toute l’histoire du Journal of Social History — ce qui en dit long sur la force de son impact. C’est précisément dans la continuité de cet esprit critique que Bathsheba Demuth a écrit l’essai qu’on lira ici, en l’étendant au champ de l’histoire environnementale.

Marin Coudreau


Il y a vingt ans, Walter Johnson avertissait les historiens contre le fait de se fier à un concept qui permettait à la fois aux utilisateurs et au public de se sentir mieux sans pour autant faire mieux. Le concept en question était celui d’agentivité (agency). Qu’il s’agisse de métaphores ou d’un sens plus littéral, les historiens de l’environnement parlaient également d’agentivité. La proximité n’est pas surprenante : la nouvelle histoire sociale abordée par Johnson en 2003 est apparue parallèlement à l’histoire environnementale.

Tout comme les mouvements pour les droits civiques des années 1960 et 1970 ont montré l’importance des histoires liées à la race, à la classe sociale et au genre, les rivières en feu et les printemps silencieux donnaient à l’environnement une nouvelle dimension politique. C’était des histoires qui comprenaient en leur cœur ce que Donald Worster a appelé une « préoccupation morale »4.

L’agentivité faisait partie intégrante du travail moral dans les deux champs. Là où les historiens sociaux utilisaient initialement ce concept pour affirmer l’humanité des peuples asservis et marginalisés, les historiens de l’environnement l’ont utilisé pour affirmer la pertinence des êtres et des contextes au-delà de l’humain. Ce n’était pas une mince affaire. L’Histoire est une discipline anthropocentrique dans le système académique occidental. Quelques décennies seulement avant que l’histoire environnementale ne devienne un champ à part entière, [le philosophe et historien britannique] Robin George Collingwood (1889-1943) avançait qu’« il ne peut y avoir d’histoire de la nature » car la nature ne pense pas5. Même l’École des Annales incluait le contexte environnemental avant tout comme un arrière-plan, sur lequel les domaines vibrants et fabriqués par les humains que sont la société, la politique et l’économie faisaient leur travail de transformation. La culture agissait, la nature existait.

Mais il y avait aussi les rivières en feu, qui n’étaient guère passives et résultaient clairement de forces historiques. Des universitaires comme Carolyn Merchant ont commencé à soutenir que la nature et la culture n’étaient pas aussi distinctes que ce qu’une vision issue du siècle des Lumière ne nous le faisait penser. Une vision qui, au mieux, réduisait à tort la recherche historique et, au pire, favorisait la dégradation de l’environnement6. Et si la destruction du paysage américain – et, au départ, principalement américain – avait été rendue possible par le fait de traiter l’environnement comme une chose statique, alors les historien·nes devaient corriger cette vision. L’agentivité était un critère à portée de main pour lui donner de l’importance. L’agentivité des tempêtes de poussière ou des moustiques a libéré l’environnement ; ce n’était plus la structure passive de Collingwood.

Les historien·nes de l’environnement ont pour mission de réintégrer dans l’analyse historique des éléments longtemps exclus : les porcs, les ouragans et les microbes.

En ce début de millénaire, l’histoire environnementale n’en est plus à ses débuts, et ses praticiens étudient plus que l’Amérique et sa destruction. Parmi mes collègues, invoquer l’agentivité suscite le plus souvent une sorte d’aveu las. Bien sûr, la nature agit, ou du moins certaines parties d’entre elle. N’avons-nous pas des choses plus importantes à réfléchir, comme les subjectivités au-delà de notre espèce ou les implications, tant matérielles que philosophiques, du changement climatique causé par les humains7 ?

Et pourtant, je pense que l’héritage de l’agentivité continue de hanter l’engagement des historien·nes avec le monde plus qu’humain. Voici quelques réflexions, dans l’esprit de l’essai de Johnson, sur ce que le concept d’agentivité a apporté dans notre champ – où perdure son héritage – sur la manière dont nous pensons le temps, les évènements et le pouvoir.

Au niveau le plus fondamental, les historien·nes de l’environnement avaient et ont toujours pour mission de réintégrer dans l’analyse historique des éléments longtemps exclus : les porcs, les ouragans et les microbes8. L’identification de l’agentivité de ces éléments – par exemple, les porcs ont provoqué des conflits entre les populations autochtones et les colons en Nouvelle-Angleterre – a rendu la nature, l’écologie, le non-humain ou l’environnement (la terminologie était et reste imprécise et exaspérante) historiquement lisibles, car ils ont changé quelque chose.

Annie Spratt sur Unsplash.

Mais il y avait un objectif plus large, pour beaucoup : tempérer, voire détrôner l’exceptionnalisme humain. Dès lors que les cochons aident à faire l’histoire, ils sont un frein à l’égo de notre espèce. Dans les premières années d’existence du domaine de l’histoire environnementale, faire cela relevait aussi du contrôle sur un certain type de narratif politique. Si les microbes aidaient les colons dans les Amériques, pour prendre un autre exemple, alors les Empires européens ont davantage été les cruels bénéficiaires d’une différence immunitaire qu’ils n’ont été efficaces tactiquement ou excellents technologiquement9. C’est la contribution de l’histoire environnementale à ce moment intellectuel, dans les années 1980 et 1990, qui cherchait à fracturer l’universel et les histoires téléologiques de progrès pour en faire un narratif plus riche en contingence, en spécificités locales et en expérience subalterne, depuis le bas.

Une ironie évidente se dissimulait dans cette entreprise. L’agentivité que les historien·nes recherchaient, du même genre que celle héritée de l’histoire sociale, n’était pas une catégorie a priori neutre. Il s’agissait d’une sorte de volonté ou d’intention – pas toujours consciente, dans le cas des microbes, et certainement pas consciemment politique, même dans le cas des cochons – inspirée à l’origine par les humains. L’histoire environnementale évaluait la pertinence historique des choses autres qu’humaines selon un critère très humain. Et pas seulement humain, comme l’a clairement indiqué Johnson, mais selon une conception très libérale de ce qu’est une personne et de ce qu’elle fait. Rechercher des échos d’une telle personnalité dans la nature risquait de naturaliser et donc d’universaliser une forme très particulière d’humanité, née en tandem avec les suprématies blanche et humaine. Autant dire : un désastre.

Lire aussi | Karl Jacoby, écrire l’histoire féroce et incorrecte des États-Unis・Thomas Grillot (2021)

Je ne suis pas la première à identifier ce problème. L’usage de l’agentivité en histoire environnementale a été déprécié pour de nombreuses raisons, depuis le fait d’offrir à la nature quelque chose ayant rarement été attribué aux personnes, jusqu’au fait de rendre une vache et un gisement de charbon équivalents10. Mais la critique la plus influente vient, je crois, de Linda Nash qui a pointé il y a près de vingt ans la chose suivante : la binarité structure/agentivité n’est pas adaptée à l’analyse de l’émergence des actions de manière conjointe avec le climat, l’esprit des animaux, l’évolution des plantes et dix mille autres variables11. L’agentivité n’est pas constituée d’individus rebondissant comme des balles de ping-pong sur et au travers des filets de la structure. Il vaut mieux la considérer comme le résultat de la combinaison de l’air, du filet, de la balle et de la gravité derrière le rebond.

Inspirés par la théorie de Bruno Latour et d’autres universitaires du nouveau matérialisme, l’histoire environnementale a consacré une bonne partie de la fin des années 1990, et jusqu’aux années 2010, à essayer de dépasser les anciennes binarités nature/culture ou agentivité/structure en faisant appel – quitte à parfois les identifier – aux imbrications, aux hybridités, et aux assemblages. L’agentivité – tout comme la pensée ou les circonstances matérielles – est devenue moins une chose appartenant à des individus autonomes et libérés, humains ou autres, qu’une co-création, une chose née de circonstances et de relations émergentes.

L’usage de l’agentivité en histoire environnementale a été déprécié pour de nombreuses raisons, depuis le fait d’offrir à la nature quelque chose ayant rarement été attribué aux personnes, jusqu’au fait de rendre une vache et un gisement de charbon équivalents.

Une grande partie de ces travaux présente une richesse fascinante, même si leur inspiration théorique reste généralement attachée à l’Europe continentale (ou aux sciences naturelles) au lieu d’aller chercher des figures de modèles, d’agentivité et d’histoire dans les lieux et les époques que nous étudions, ou bien auprès de théoriciens et d’universitaires autochtones du Sud, ou encore dans des domaines tels que les études sur le handicap12. Les historien·nes ont le don d’être omnivores dans leur régime intellectuel, mais la précarité fréquente du travail de l’historien – pour ne citer que ce facteur du XXIe siècle – est une force conservatrice. Il en va de même pour le domaine de l’évaluation par les pairs.

La recherche de l’enchevêtrement et de l’hybridité vient également avec ses propres contraintes. Malgré une naissance militante – ou peut-être en raison de la nuance particulière de ce militantisme, imprégné comme il l’était de la blancheur de l’environnementalisme mainstream du milieu du 20e siècle – l’histoire environnementale est loin derrière, par exemple, la sociologie environnementale pour ce qui est de la théorisation de la justice environnementale13. Le projet intellectuel consistant à trouver une agentivité dans la nature, ou le type d’agentivité distribuée privilégié par les nouveaux matérialistes, n’a pas eu pour effet d’ouvrir grand les portes à un·e historien·ne équivalent·e à un Robert Bullard, et encore moins à un Nathan Hare14.

Le coronavirus. National Institute of Allergy and Infectious Diseases sur Unsplash.

Au contraire, si le virage de l’histoire environnementale vers l’hybride a coïncidé avec sa professionnalisation en tant que champ disciplinaire, il s’est également accompagné d’un recul de l’engagement au-delà du monde universitaire. Une partie de ce repli sur soi découle du travail de professionnalisation lui-même, du travail institutionnel de formation des étudiants diplômés, ou de la création de collections de livres, ainsi que des pressions disciplinaires visant à éviter toute pertinence pour le présent15. Pourtant, la corrélation temporelle montre peut-être aussi que les lexiques de l’hybridité et de l’enchevêtrement, aussi riches soient-ils sur le plan intellectuel, ne se prêtent pas facilement à acquérir de l’importance dans le champ politique – ce n’est pas un langage de préoccupation morale. La contamination toxique dans l’œuvre de Bullard a certes créé des paysages que l’on pourrait qualifier d’hybrides ; mais c’est en les nommant autrement — racisme environnemental, injustice, inégalité — qu’ils sont devenus politiquement lisibles.

De plus, alors que les historien·nes de l’environnement intègrent souvent de nouvelles sources et interprètent les anciennes différemment, nous n’avons pas examiné autant que nous aurions pu le faire la logique de notre sujet – l’environnement – pour bouleverser les attentes disciplinaires. Prenons un exemple. Pour être lisibles sur le plan disciplinaire en tant qu’historien·nes, nous devons documenter les changements dans le temps. Cela rend notre forme narrative nettement linéaire. Une baleine acquiert une importance historique si son comportement contribue à modifier certaines activités humaines – par exemple, la chasse commerciale – au fil du temps ; qu’on la qualifie d’agent ou de co-créatrice, dans tous les cas, nous la regardons et nous disons : « Ah oui, quelque chose a changé ».

Lire aussi | La violence environnementale de l’économie fossile・Renaud Bécot et Gwenola Le Naour (2023)

Dans notre domaine, nous avons toujours tendance à considérer les histoires linéaires comme une évidence, et il me semble que cette approche conceptuelle perdure en partie. Nous étudions le changement dans le temps, ai-je appris à l’université, une construction qui impliquait une orientation (directionality) singulière, le temps avançant toujours vers l’avenir. Plus précisément, j’ai appris que ma tâche consistait à trouver ce qui provoque le changement – quelles concaténations de baleines, d’êtres humains et de marées – et à qualifier cette combinaison de changement et de cause d’« événement ». Les cochons, qui provoquent des conflits. Les fléaux, qui déchirent des sociétés entières. Implicitement, c’est l’agentivité qui fait l’événement. C’est l’agentivité qui fait avancer le temps, qui fait passer la baleine d’un destin où elle meurt et devient un baril d’huile, à un destin où, grâce au savoir qu’elle a durement acquis à propos de ses chasseurs, elle leur échappe et apprend aux autres baleines à leur échapper, mettant ainsi fin à une industrie. Dans notre quête narrative pour rendre une baleine historique, en tant qu’agent ou même en tant que nœud dans un assemblage, le dos de la baleine doit devenir un pivot sur lequel un après pivote à partir d’un avant.

Une baleine qui fait son travail en mer est importante parce qu’elle ne modifie PAS les conditions de vie dans son monde – mais les maintient stables.

Mais une baleine est-elle historique lorsqu’elle accomplit les tâches quotidiennes qui lui incombent en tant que baleine, à savoir mettre bas, nager et contribuer à la prospérité de la vie dans les océans ? Il ne s’agit pas d’une histoire de changement spectaculaire, ni même progressif, sauf à l’échelle évolutive. Ce n’est pas un événement, au sens où il serait inhabituel ou marquerait une distinction que nous pourrions inscrire sur une ligne du temps. Pourtant, les baleines, comme beaucoup d’autres choses, depuis le monde microbien que nous abritons dans notre corps jusqu’aux mondes au-delà du terrestre, sont fondamentalement importantes pour la vie d’une communauté écologique qui inclut les vies humaines sans pour autant être entièrement définie par celles-ci. La variabilité et la complexité de ces communautés en font, je pense, bien plus que de simples processus au sens où l’entend Collingwood (dont les déclarations sur l’absence de pensée dans la nature tiennent moins bien à une époque où les dauphins sont porteurs de culture et les loups de traditions). Nous avons élargi l’événement, oui, nous pouvons le trouver ailleurs que dans la marche de Napoléon sur la Russie ou même dans un tremblement de terre. Mais nous n’avons pas encore demandé à notre discipline de réfléchir davantage avec des logiques temporelles récurrentes, régénératrices, voire réparatrices.

Que se passerait-il si nous le faisions ? Les récits historiques qui se concentrent sur les événements renforcent l’idée que le changement est la norme. Est-ce toujours le cas ? Le fait de mettre l’accent sur l’explication des événements et de leurs acteurs occulte-t-il d’autres types de pertinence et de survie ? Comment valorisons-nous avec notre temps et notre attention ces cochons qui n’ont pas été victimes de la violence des colons, et que pourrions-nous savoir et apprendre de leur vie ? Une baleine qui fait son travail en mer est sans doute importante sans jamais être visible dans le cadre d’un événement ; elle est importante parce qu’elle ne modifie pas les conditions de vie dans son monde – mais les maintient stables. C’est une histoire plus humble, peut-être, qui recherche autant les agentivités du maintien que celles de la modification. Elle nous demande également d’associer la volonté et l’action non seulement au changement, mais aussi d’essayer, malgré les conventions de la forme écrite, d’intégrer des modèles temporels qui dépassent le linéaire. Les saisons. Les naissances qui doivent devenir des morts. Les marées et leurs créations. L’histoire environnementale offre des possibilités particulièrement solides, tant au niveau de la forme que de l’analyse, pour examiner le cyclique ainsi que le telos, le mode de reproduction ainsi que le mode de production (souvent capitaliste). Pour élargir la définition même de ce qui est historique.

Une aurore boréale dans le Yukon. Leonard Laub sur Unsplash.

Ce n’est pas non plus neutre. À tout le moins, les histoires auxquelles nous nous intéressons sont le reflet de nos valeurs actuelles. Et il est urgent de valoriser les cycles écologiques florissants et les circonstances dans lesquelles les sociétés humaines ont contribué à les favoriser. Je ne dis pas qu’il ne faut pas écrire sur le changement. Le changement peut être nécessaire à notre conception de la justice et à l’identification de ses conditions politiques. Il est presque inévitable d’écrire sur le changement environnemental, notamment, mais certainement pas exclusivement, pour les historien·nes de l’époque moderne et contemporaine. Le changement est notre conditions aiguë, alors que le XXIe siècle avance à grands pas dans son premier quart, avec la montée des eaux et la disparition des espèces.

À l’heure actuelle cependant, rien n’est peut-être plus radical que d’identifier dans le passé les conditions nécessaires à la continuité.

Le radicalisme de l’essai de Johnson sur l’agentivité réside dans le fait qu’il nous rappelle que même nous, habitant·es des archives, des bibliothèques et des débats historiographiques, avons un rôle à jouer dans les politiques matérielles. « Si nous voulons reconnaître les revendications du passé sur le présent et considérer notre travail universitaire comme un acte de réparation, écrit-il, il me semble important de le faire d’une manière qui tienne compte des exigences du présent »16. Appelez cela notre agentivité si vous voulez, ou appelez cela notre responsabilité. Pour parler franchement, les sept espèces qui ont disparu en 2022 se moquent bien que nous leur « donnions » une agentivité dans nos textes. Ce sont là les préoccupations morales de notre époque17.

Les historien·nes sont formé·es pour trouver d’autres possibilités de vie dans des choses oubliées ou refoulées par le temps et le pouvoir. Ces alternatives relèvent autant de l’impératif moral que de l’urgence vitale face aux bouleversements environnementaux.

Pourtant, je ne suis pas pessimiste quant à la capacité de l’histoire environnementale à répondre à ces préoccupations. Les historien·nes sont formé·es pour trouver d’autres possibilités de vie dans des choses oubliées ou refoulées par le temps et le pouvoir. Ces alternatives relèvent, à mes yeux, autant de l’impératif moral que de l’urgence vitale face aux bouleversements environnementaux qui font déjà partie de nos vies et qui ne feront que s’aggraver dans les décennies à venir. Pour accomplir ce travail, il faudra toutefois non seulement repenser le changement, mais aussi faire appel à cette forme d’agentivité très traditionnelle que nous avons empruntée à nos collègues d’à côté, une forme de plaidoyer pratique que la profession d’historien·ne a, dans l’ensemble, évitée.

Pour qu’il existe une histoire environnementale capable de répondre aux préoccupations morales de notre époque, il faut qu’il y ait une histoire, point final. Compte tenu de l’évolution de ce domaine, pour nous assurer que nous ne sommes pas les dernières générations d’historien·nes universitaires, il faudra une solidarité politique et une action collective. Maintenir ce que nous avons aujourd’hui demande du travail. Ce n’est peut-être pas sans rapport, mais la tâche de renverser les suprématies, humaines ou autres, n’en est pas moins nécessaire et, dans de nombreux endroits, matériellement plus difficile depuis vingt ans. Et les exigences de l’environnement actuel – depuis l’extinction jusqu’aux crises de pollution rampantes et inégales, en passant par les 32°C en avril en Nouvelle-Angleterre où j’écris ces lignes – font que l’agentivité dont nous disposons est moins une chose à identifier dans le passé qu’à utiliser, de manière solidaire et consciente, dans le présent.

Lire aussi | Race et histoire environnementale・Carolyn Merchant (2022)

Photo principale : Katie Mukhina sur Unsplash.

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Notes

  1. Renaud Bécot, « Les baleines dans la guerre froide », La Vie des idées, 26 juin 2020 ; écouter aussi l’interview de Bathsheba Demuth par la podcasteuse Ayana Young.
  2. Bathsheba Demuth pratique une forme d’« histoire narrative » (narrative history) — assez peu présente et valorisée dans le système académique français — appliquée à l’histoire environnementale ; elle co-dirige à ce titre avec l’écrivaine Kerri Arsenault, l’Environmental Storytelling Studio (TESS) https://www.storytellingstudio.org/.
  3. Son programme de recherche actuel porte sur le fleuve Yukon : https://www.brdemuth.com/research
  4. Donald Worster, “Transformations of the Earth : Toward an Agroecological Perspective in History,” The Journal of American History, 76, No. 4 (1990) : 1087–1106, 1089.
  5. R. G. Collingwood, The Idea of History (Oxford, 1946), p. 302.
  6. Carolyn Merchant, The Death of Nature : Women, Ecology and the Scientific Revolution (New York, 1980).
  7. Dans cet essai, les termes “nous” et “notre” font référence à ceux qui écrivent l’histoire environnementale à l’intérieur et à l’extérieur du monde universitaire, voir Marcy Norton, “The Chicken or the Iegue: Human-Animal Relationships and the Columbian Exchange,” The American Historical Review, 120, No. 1 (2015), 28–60 ; sur le climat, pour prendre un exemple, voir Dipesh Chakrabarty, The Climate of History in a Planetary Age (Chicago, 2021).
  8. À l’instar de Johnson, j’assume ici une part de généralisation polémique. Il ne s’agit pas de critiquer des travaux particuliers, mais de mettre en lumière des tendances communes à celles et ceux qui écrivent dans ce champ — des tendances que nous reproduisons et questionnons les uns après les autres.
  9. Voir David S. Jones, “Virgin Soils Revisited,” The William and Mary Quarterly, 60, No. 4 (2003) : 703–42 et James D. Rice, “Beyond ‘The Ecological Indian’ and ‘Virgin Soil Epidemics’ : New Perspectives on Native Americans and the Environment,” History Compass 12, No. 9 (2014) : 745–757.
  10. Sylvia Wynter présente peut-être l’argument le plus solide en faveur d’une définition anthropocentrique de l’agentivité, voir “‘No Humans Involved :’ An Open Letter to my Colleagues,” Forum N.H.I : Knowledge for the 21st Century 1 No. 1 (1994) : 42–71 ; sur le manque de nuance, voir Paul Sutter, “The World with Us : The State of American Environmental History,” Journal of American History, 100, No. 1 (2013) : 94–119.
  11. Linda Nash, “The Agency of Nature or the Nature of Agency?” Environmental History, 10, No. 1 (2005): 67–69.
  12. Je parle ici des historiens de l’environnement travaillant dans les universités nord-américaines et européennes. Concernant les préjugés théoriques dans différents domaines, voir Zoe Todd, “An Indigenous Feminist’s Take on the Ontological Turn : ‘Ontology’ Is Just Another Word for Colonialism” Journal of Historical Sociology, 29, No. 1, (2016) : 4–22.
  13. Un grand merci à Max Conley et Rebecca Altman pour leurs précieuses contributions.
  14. NdT : Robert Bullard (né en 1946) est sociologue à la Texas Southern University, considéré comme le « père de la justice environnementale ». Son ouvrage Dumping in Dixie (1990) fut le premier à documenter systématiquement la surexposition des communautés noires américaines aux pollutions industrielles, forgeant le concept de racisme environnemental. Nathan Hare (1933–2024) est sociologue et psychologue, considéré comme le « père des Black Studies ». En 1968, il fut la première personne recrutée pour coordonner un programme de Black Studies aux États-Unis, à l’université d’État de San Francisco.
  15. Si cela semble exagéré, je pense à la chronique de James Sweet dans l’American Historical Association et aux débats qui en ont résulté sur le présentisme ; voir James H. Sweet,“Is History History? Identity Politics and Teleologies of the Present,” Perspectives, Aug 17, 2022.
  16. Walter Johnson, “On Agency,” Journal of Social History, 37, No. 1 (2003) : 113–124, 121.
  17. Ndt : Bathsheba Demuth fait ici référence aux espèces vertébrées officiellement reconnues comme éteintes par l’UICN pour l’année 2022. Les estimations d’ensemble des espèces s’éteignant oscillent plutôt entre 20 000 et plus de 35 000 espèces par an.

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14.05.2026 à 09:30

Quels mondes après le capitalisme ?

Jérôme Baschet · Laurent Jeanpierre

C’est un livre dans lequel on voudrait habiter : dans “Mondes postcapitalistes” des dizaines d’auteur·ices imaginent la vie après le capitalisme, puisant dans le meilleur des sciences humaines et sociales pour composer une société libre et épanouissante. Reste à la faire advenir, contre un capitalisme bien décidé à tout détruire ! Tour d’horizon de l’ouvrage.

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Texte intégral (11737 mots)
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Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».

Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.


Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.

Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel1. À l’origine du problème posé dans cet ouvrage, il y a donc cette simple interrogation : ce qui a été fait par les humains ne peut-il pas être défait par eux ? Et ce d’autant plus, peut-être, que le capitalisme a émergé à une période qui reste débattue mais qui ne lui confère, en toute hypothèse, qu’une courte existence de quelques centaines d’années2. À l’échelle de l’histoire humaine, et plus encore de l’histoire planétaire, son emprise sur nos comportements et sur l’environnement ne représente donc qu’un moment infime. Le caractère historique du capitalisme n’implique pas que ses institutions soient nécessairement fragiles, mais cela justifie qu’une réflexion sur ce qui pourrait avoir lieu s’il n’existait plus puisse être menée sans immédiatement passer pour absurde.

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Au-delà de l’anticapitalisme

Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant3. S’il reprend et développe une grande partie de ces critiques, ce livre n’en propose ni une nouvelle version ni un nouvel inventaire. Il trouve d’autres sources dans la conjoncture actuelle où les contestations du capitalisme sont elles-mêmes renouvelées. Depuis au moins deux décennies, d’amples observations scientifiques attestent du réchauffement climatique et du dépassement d’autres « limites planétaires » qui rendent déjà la vie insoutenable dans plusieurs régions du monde, altèrent des milieux entiers et déciment des espèces en grand nombre4. Selon une majorité de chercheurs, ces phénomènes dessinent l’horizon, à l’échéance de quelques dizaines d’années, d’une série toujours plus importante et irréversible de catastrophes environnementales5. Si l’origine humaine de ces dévastations prévisibles fait, elle aussi, l’objet d’un consensus général dans la communauté savante, comme en témoigne le sixième rapport du GIEC de 2021, plusieurs recherches ont visé à en spécifier les ressorts exacts6. L’idée que la structuration capitaliste de nos modes de vie contribue, de manière primordiale, à la destruction du vivant et de la planète a émergé de cette interrogation7. Aux pathologies classiques attribuées par ses critiques au capitalisme, s’ajoute donc désormais une menace plus fondamentale, celle d’une altération radicale des conditions de vie sur la planète – ce que l’on qualifie aujourd’hui de mise en péril de l’habitabilité de la Terre, impliquant un risque existentiel pour de nombreuses espèces, dont l’espèce humaine.

La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.

Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique8.

Lire aussi | Désirer après le capitalisme・Haud Guéguen (2023)

Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.

Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

L’An 01 de Gébé, 1970-1972.

Nouveaux savoirs sur les alternatives au capitalisme

Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques10. Des diplômes, des chaires d’université et des centres de recherche portent déjà sur le postcapitalisme11. Dans plusieurs disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et la science politique, des enquêtes de terrain critiques sont conduites sur les alternatives au capitalisme déjà existantes12. Une partie des études scientifiques qui se réclament de la décroissance – un mot inventé par André Gorz en 1972 et ensuite défini comme la réduction des quantités de matériaux et d’énergies qu’une société extrait et traite, doublée d’une rupture avec l’idéologie de la croissance et d’un rejet du lien supposé entre croissance et bien vivre – contribuent à mieux cerner certaines des problématiques centrales pour le dépassement du capitalisme vers des types de sociétés où l’on vivrait mieux sans produire autant, en renonçant à la croissance comme nécessité interne au mode de production capitaliste, comme idéologie économique et objectif gouvernemental13.

Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires14. Ils font appel à des visions et des cosmologies non occidentales afin de mettre en question les représentations hégémoniques du développement15. Un dialogue s’est ainsi instauré avec des perspectives écomarxistes ou écosocialistes plus sceptiques vis-à-vis des appels unilatéraux à la limitation, à la simplicité volontaire et à la frugalité, mais longtemps préoccupées par le changement profond des structures sociales du capitalisme. Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont donc plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance16 ».

Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».

Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.

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Architecture d’une enquête collective

Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle17. Le présent livre situe ses ambitions aux antipodes de ces instruments d’édification et de propagande. Il ne s’agit ni de fixer une doctrine, ni de dégager un programme politique, encore moins d’embrigader les esprits. L’ouvrage n’est pas un catéchisme mais un livre d’enquête : le produit d’une démarche amenée à se développer, à s’enrichir de nouvelles questions et contributions, à nourrir des programmes de recherche et des pratiques politiques. Comme nous l’avons souligné, l’enjeu consiste à explorer collectivement des interrogations réouvertes par la conjoncture présente et par l’état de nos savoirs sociaux, politiques et environnementaux. Il s’agit d’expérimenter des types de connaissances en partie nouveaux autour de problèmes soulevés par la formation historique capitaliste dans laquelle nous sommes plongés, et des manières d’envisager leur dépassement : de les reprendre depuis la perspective de mondes postcapitalistes.

Franklin Carmichael, A northern silver mine, 1930.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat18. Si toutes ces entreprises collectives sont conscientes des transformations de notre rapport à l’histoire, au mythe du progrès, si elles conçoivent leur projet intellectuel sous la contrainte écologique actuelle, aucune ne porte spécifiquement, comme ici, sur le problème du dépassement du capitalisme.

La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.

Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.

Lire aussi | Le pluriversel à l’ombre de l’universel・Barbara Glowczewski (2018)

D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles19.

Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.

Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.

Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Alexandre le Bienheureux d’Yves Robert, 1968.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.

Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.

Lire aussi | Au-delà du capitalisme, la décroissance comme abondance partagée・Jean-Michel Hupé (2024)

Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.

Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.

La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.

Construire une civilisation postcapitaliste

Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.

Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

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Notes

  1. Étant donné qu’il est impossible de proposer ici un inventaire de ces travaux classiques qui, de Marx à Wallerstein, de Polanyi à Braudel, de Weber à Brenner, ont insisté sur le caractère historique du capitalisme, on pourra se reporter à des présentations synthétiques comme celle de Pierre François, Claire Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, La Découverte, 2021.
  2. Pour un retour sur ces débats et une prise de position sur cette chronologie du capitalisme, voir en particulier Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, 2024.
  3. Parmi les tentatives d’inventaire des critiques du capitalisme, on pourra se reporter par exemple à Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010], p. 61-141.
  4. Les limites planétaires comprennent le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, le changement d’utilisation des sols, l’utilisation de l’eau douce, l’acidification des océans, la charge en aérosols atmosphériques, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère et l’appauvrissement de la couche d’ozone : Johan Rockström, Will Steffen, Kevin Noone, Åsa Persson, F. Stuart III Chapin, Eric Lambin, Timothy M. Lenton, Marten Scheffer, Carl Folke, Hans Joachim Schellnhuber, Björn Nykvist, Cynthia A. De Wit, Terry Hughes, Sander van der Leeuw, Henning Rodhe, Sverker Sörlin, Peter K. Snyder, Robert Costanza, Uno Svedin, Malin Falkenmark, Louise Karlberg, Robert W. Corell, Victoria J. Fabry, James Hansen, Brian Walker, Diana Liverman, Katherine Richardson, Paul Crutzen et Jonathan Foley, « Planetary boundaries. Exploring the safe operating space for humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, art. 32, 2009, http://www.ecologyandsociety. org/vol14/iss2/art32/
  5. Parmi les travaux scientifiques autour des scénarios catastrophiques liés aux changements dits anthropiques de l’environnement, voir par exemple Luke Kemp, Chi Xu, Joanna Depledge, Kristie L. Ebi, Goodwin Gibbins, Timothy A. Kohler, Johan Rockström, Marten Scheffer, Hans Joachim Schellnhuber, Will Steffen, Timothy M. Lenton, « Climate Endgame. Exploring catastrophic climate change scenarios », Proceedings of the National Academy of Science, of the United States of America, vol. 119, n°34, 2022, https://www.pnas.org/doi/epub/10.1073/pnas.2108146119
  6. Climate Change 2021, The Physical Science Basis : Full Report, GIEC, 2021.
  7. Jason W. Moore, « The Capitalocene, Part I. On the nature and origins of our ecological crisis », The Journal of Peasant Studies, vol. 44, n°3, 2017, p. 594-630 ; id., Le Capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation du capital, L’Asymétrie, 2020 [2015] ; John Bellamy Foster, Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and Ecological Rift, Monthly Review Press, 2020.
  8. Immanuel Wallerstein, Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian, Craig Calhoun, Le capitalisme a-t-il un avenir ?, La Découverte, 2014.
  9. Pour une formalisation de cette question, articulée à une étude de cas portant sur les critiques du capitalisme ayant eu cours dans les années 1970, voir Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
  10. Peter Frase a par exemple imaginé quatre scénarios postcapitalistes possibles en croisant deux grandes dimensions : l’abondance ou la rareté des ressources, et l’égalité ou l’inégalité sociale. Il en résulte quatre avenirs types : ce qu’il appelle le « communisme », où l’abondance supposée engendrée par l’essor technologique est partagée de manière égalitaire ; le « rentisme », où cette même « abondance » est privatisée au profit des élites via des monopoles ; un « socialisme écologique », où une société égalitaire gère collectivement ce que l’auteur assimile à des formes de pénurie ; et enfin l’« exterminisme », un monde fait de cette dite pénurie et d’inégalités extrêmes dans lequel les élites protègent leurs privilèges par l’exclusion et la violence. Ces « futurs » ne sont pas des prédictions fondées sur des données, mais ils représentent des outils pour penser des trajectoires postcapitalistes possibles et en souligner le caractère contingent. Peter Frase, Four Futures : Life After Capitalism, Verso, 2016.
  11. Plusieurs formations portant sur l’histoire du capitalisme incluent des travaux ou des enseignements sur les possibilités du postcapitalisme comme au Heilbroner Center for Capitalism Studies de la New School for Social Research à New York. Voir aussi le think tank Meta. Center for postcapitalist civilisation (https://metacpc.org/en/).
  12. Parmi de très nombreuses références possibles, retenons par exemple J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006. Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pepin proposent un tour d’horizon des propositions d’économie postcapitaliste dans Construire l’économie postcapitaliste, Lux, 2023. Pour des enquêtes empiriques sur des expérimentations postcapitalistes contemporaines, consulter par exemple, parmi d’autres travaux, Erik Olin Wright, Utopies réelles, op. cit. ; Geneviève Pruvost, La Subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, La Découverte, 2024. Une synthèse sur les « organisations alternatives », dont certaines sont explicitement postcapitalistes, est dans Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier, Chris Land, The Routledge Companion to Alternative Organization, Routledge, 2014.
  13. Federico Demaria, François Schneider, Filka Sekulova, Joan Martinez-Alier, « What is degrowth ? From an activist slogan to a social movement », Environmental Values, vol. 22, n° 2, 2018, p. 191-215 ; Jason Hickel, Less is More. How Degrowth Will Save the World, Penguin Books, 2021.
  14. Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F. Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n°2, 2018, p. 88-95, https://doi.org/10.1038/s41893-018-0021-4.
  15. Arturo Escobar, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton University Press, 1995 ; id., Sentir-penser avec la terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Le Seuil, 2018.
  16. Diego Andreucci, Salvatore Engel-Di Mauro, « Capitalism, socialism and the challenge of degrowth : introduction to the symposium », Capitalism, Nature, Socialism, vol. 30, n° 2, 2019, p. 176-188. Pour une lecture décroissante du marxisme, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea od Degrowth Communism, Cambridge University Press, 2022.
  17. Parmi de nombreux exemples, retenons certains des plus célèbres au siècle dernier, comme Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste, Œuvre internationale des éditions anarchistes, La Librairie internationale, Imprimerie la fraternelle, 4 vol., 1925-1934 ; Hubert-Rouger (dir.), Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, 4 vol., A. Quillet, 1912-1921 ; Nicolas Boukharine, Eugène Préobrejensky, L’ABC du communisme, Maspero, 1963 [1920].
  18. Giacomo d’Alisa, Federico Demaria, Giorgos Kallis (dir.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, Le Passager clandestin, 2015 ; Elsa Dorlin (dir.), Feu. Abécédaire des féminismes présents, Libertalia, 2021 ; Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta (dir.), Plurivers. Un dictionnaire du post-développement, Wildproject, 2022 ; Nathanael Wallenhorst, Christoph Wulf (dir.), Humains. Un dictionnaire d’anthropologie prospective, Vrin, 2022 ; Andrés Kozel, Silvia Grinberg, Marina Farinetti (dir.), Léxico Crítico del Futuro, UNSAM, 2024 ; Vocabulaire spéculatif et critique des transitions, https://vocabulairedestransitions.fr.
  19. Encyclopédie des nuisances, Discours préliminaire, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2009 [1984].

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11.05.2026 à 12:23

Penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? Une lecture de Baptiste Morizot

Jean-Baptiste Vuillerod

L’affrontement entre les pensées du vivant et les critiques du capitalisme a beaucoup agité le champ de l’écologie politique francophone. N’est-il pas temps d’acter l’entrelacement des problèmes, sociaux et écologiques ? La pensée du philosophe Baptiste Morizot, a priori éloignée des critiques du capitalisme, propose de nombreux points de jonction.

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Texte intégral (15915 mots)
Temps de lecture : 29 minutes

L’opposition entre la pensée du vivant et la critique du capitalisme constitue l’une des polarités qui structure aujourd’hui le champ de l’écologie politique dans l’espace francophone. La constitution d’un groupe de « penseurs du vivant », à la suite d’un dossier du Monde qui regroupait sous ce terme un ensemble de projets intellectuels hétéroclites1, a suscité de vives polémiques, dont la plus fameuse reste celle ouverte par Frédéric Lordon dans son texte « Pleurnicher le vivant »2, où il accusait les pensées du vivant de développer une éthique dépolitisante qui s’avère incapable de penser le travail et la production, et se révèle par conséquent impuissante à critiquer le système capitaliste3. Dans la Revue du Crieur, en revenant sur ces polémiques, Joseph Confavreux résumait l’alternative de la manière suivante : « L’affrontement sourd, à la fois théorique et stratégique, entre pensées du vivant et théories anticapitalistes cristallise les crispations et les hésitations sur la couleur politique que devrait dessiner l’alliance entre le vert et le rouge. En dépit d’ennemis communs, les combats pour la “fin du mois” et la “fin du monde” souffrent autant de cosmologies contradictoires que de radicalités de postures rendant difficile un alliage durable entre l’écologie et le social4. »

N’est-il pas temps de sortir de « l’affrontement » ? Ne peut-on considérer qu’une critique du capitalisme, pour être rigoureuse d’un point de vue écologique, a besoin de prendre au sérieux les mondes vivants qui sont détruits et exploités par les pratiques capitalistes, ainsi que ce que sont et ce que font les vivants avec lesquels il s’agit d’habiter le monde en commun ? Inversement, pour être conséquente d’un point de vue politique et ne pas ignorer l’entrelacement des problèmes sociaux et des problèmes écologiques, la pensée du vivant ne doit-elle pas aussi intégrer une théorie critique des sociétés capitalistes ? On compte en réalité aujourd’hui de nombreuses tentatives pour dépasser l’alternative « pensée du vivant vs critique du capitalisme ». Du côté de l’écomarxisme, si l’on se restreint à l’espace francophone et qu’on laisse de côté une théorie comme celle de Jason W. Moore qui permettrait aussi de court-circuiter l’opposition5, on remarque que des ouvrages comme Nous ne sommes pas seuls de Léna Balaud et Antoine Chopot6 (qui comptaient parmi les « penseurs du vivant » dans le dossier publié par Le Monde), ou Exploiter les vivants de Paul Guillibert7, cherchent précisément à articuler les deux positions.

Je voudrais montrer qu’il est aussi possible de sortir de l’alternative à partir d’une pensée du vivant comme celle de Baptiste Morizot, qui paraît pourtant, au premier abord, étrangère à une critique du capitalisme. Dans sa préface à la traduction française de La crise écologique de la raison de Val Plumwood, par exemple, n’écrit-il pas que « le capitalisme n’est ni la cause première ni la raison de la crise écologique systémique : dans son déploiement extractiviste ubiquiste, il est un effet d’une culture plus large, la culture centrique »8 ? On ne saurait être plus clair, en apparence du moins, sur le peu d’importance qu’il convient d’attacher à critiquer le capitalisme. Morizot paraît ici se rattacher à des positions comme celles de Bruno Latour ou de Philippe Descola, qui privilégient la critique de la modernité et du naturalisme à une critique du mode de production capitaliste9. À partir d’une lecture synthétique de l’ensemble de ses écrits, je chercherai à expliquer qu’il y a en réalité une place pour critiquer les sociétés capitalistes dans la pensée du vivant de Baptiste Morizot. Que cette perspective soit peu thématisée comme telle dans sa philosophie ne signifie pas que son travail ne puisse pas nous aider à dépasser la polémique stérile sur laquelle se fonde aujourd’hui une partie des débats sur les questions écologiques. Pour le démontrer, je commencerai par présenter sa pensée du vivant en soulignant la singularité de la manière dont il critique le naturalisme moderne, puis j’exposerai son apport à la critique des pratiques capitalistes d’exploitation et de destruction des vivants.

Il est possible de sortir de l’alternative à partir d’une pensée du vivant comme celle de Baptiste Morizot, qui paraît pourtant, au premier abord, étrangère à une critique du capitalisme.

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Un naturaliste contre le naturalisme

Afin de comprendre la manière singulière dont Baptiste Morizot aborde la problématique du vivant, il importe de réinscrire sa perspective dans la critique de la modernité et de la comparer à d’autres approches qui entendent également critiquer l’ontologie et le dualisme des Modernes.

Certes, Morizot accorde une importance centrale à des moments plus reculés de l’histoire, en particulier à la « révolution néolithique10 » où s’est opérée la domestication des plantes et des animaux, ainsi qu’aux religions juive et chrétienne qui ont élaboré une conception démiurgique et anthropocentrée de l’action11. Mais il n’en reste pas moins que la modernité joue un rôle essentiel dans sa philosophie. Tout se passe chez lui comme si le dualisme moderne entre la nature et la culture avait amplifié et exacerbé un partage entre le civilisé et le sauvage qui était déjà au cœur des grandes religions monothéistes, mais qui, historiquement, est survenu il y a plus longtemps encore, lors du passage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à des sociétés agropastorales, lorsque nous sommes passés d’une relation horizontale de dépendance mutuelle avec les autres vivants à une relation hiérarchique fondée sur l’appropriation, la maîtrise et la transformation des espèces sauvages12. La critique de la modernité constitue ainsi, selon Morizot, le point d’acmé d’une critique qui concerne le développement de la civilisation depuis les temps préhistoriques13.

Cet accent mis sur la modernité le rapproche d’auteurs comme Latour et Descola, qui sont souvent considérés comme des références majeures pour les « penseurs du vivant ». Pourtant, Morizot traite la modernité de manière profondément originale en l’abordant dans la perspective d’une critique immanente. À la différence de Descola, il ne critique pas uniquement l’ontologie moderne à partir d’autres ontologies (animiste, totémiste, analogiste) : il critique la modernité à partir d’elle-même en revalorisant certains courants des sciences naturelles et en montrant comment la connaissance scientifique des vivants, à travers la biologie évolutionniste, l’écologie scientifique, l’éthologie animale et les sciences de la conservation, permet de lutter contre les tendances les plus problématiques de la modernité. Comme Latour14, Morizot préfère donc retourner la modernité contre elle-même, mais à la différence de celui-ci, il ne met pas l’accent sur l’écart entre ce que font les Modernes et la manière dont ils se sont pensés eux-mêmes, entre la « pratique » et la « théorie15 » – en pratique, les Modernes ont multiplié les hybrides, mais en théorie ils ont thématisé une séparation dualiste entre les humains et les non-humains – ; bien plutôt, il met l’accent sur des tensions à l’intérieur même des théories modernes et rejoint ainsi Carolyn Merchant dans la volonté de pointer des « contre-tendances » de la modernité16.

Ali Kazal sur Unsplash.

La référence à Darwin est révélatrice de ces différences. Alors que, chez Latour, la référence à Darwin ne sert qu’à nier l’autonomie des sciences de la nature par rapport aux idéologies sociales17, et que, chez Descola, Darwin incarne « la ruse suprême du naturalisme18 » qui, après avoir séparé nature et culture, englobe la culture dans la nature et fait passer son découpage ontologique pour « naturel », il en va tout autrement chez Morizot qui, à l’instar des éthiques environnementales (Holmes Rolson III, John Baird Callicott), prend au sérieux le darwinisme pour comprendre la dynamique évolutive des vivants et les manières humaines de s’y rapporter.

À l’instar des éthiques environnementales, Morizot prend au sérieux le darwinisme pour comprendre la dynamique évolutive des vivants et les manières humaines de s’y rapporter.

Trois idées complémentaires se révèlent décisives dans ce qu’on peut appeler l’héritage darwinien de Morizot : 1) la mise au jour d’une continuité entre les vivants non-humains et les vivants humains, continuité qui est assurée par l’histoire de la vie et qui fait de l’animalité une altérité qui nous traverse et qui, pour cette raison, nous est malgré tout étrangement familière19 ; 2) sur fond de cette continuité, la saisie d’analogies entre ce que font les non-humains et ce que font les humains20, analogies qu’il faut saisir comme autant d’hypothèses qui permettent d’opérer le double mouvement de rapprochement entre les humains et les autres vivants (rendre les non-humains moins étrangers) et de décentrement par rapport à ce qu’on s’imagine être « le propre de l’Homme » (nous rendre davantage étrangers à nous-mêmes) ; 3) la compréhension de l’action réciproque entre les humains et les non-humains, qui repose sur le fait que l’action humaine s’inscrit dans un monde déjà tissé par une multitude de vivants et qu’elle peut s’insérer de différentes manières, plus ou moins favorables ou destructrices, dans la dynamique du vivant – ce qui renvoie à une interprétation élargie, irréductible au motif agonistique de la lutte, de l’adaptation du vivant à son milieu.

L’importance de Darwin pour penser ces trois gestes tient à la possibilité de réinscrire l’humain dans l’histoire de la vie, non pas uniquement en affirmant qu’il est soumis aux mêmes lois que les autres vivants21 – le mécanisme de la sélection naturelle, la lutte pour la survie –, mais en mettant en évidence certaines aptitudes ou attitudes que les êtres humains partagent avec les autres êtres vivants, ce qui invite à concevoir des analogies et à réfléchir à nos interactions avec des non-humains qui ont des pratiques analogues aux nôtres et qui contribuent à façonner le monde que nous habitons en commun. Chez Morizot, la théorie darwinienne se trouve ainsi articulée avec le perspectivisme amérindien22 plutôt qu’elle n’est fondée sur un réductionnisme scientiste ou un primitivisme animaliste, et surtout elle ne se réduit nullement à l’image simpliste du triomphe des plus forts : la joie de s’amuser, la tristesse que l’on ressent à la mort d’un proche, la solidarité avec autrui, l’amour, etc. font tout autant partie de l’héritage de la vie – presque au sens où l’on dit « c’est la vie23 ».

Une tout autre image du naturalisme se dessine alors. D’abord, en ne cessant de méditer l’apport de la théorie darwinienne, Morizot se montre fidèle au sens historique du naturalisme : non seulement au sens philosophique du refus de toute surnature, du rejet de l’exceptionnalisme humain et de la réinscription de toute chose dans la nature (qu’on pense au naturalisme moniste de Spinoza), mais aussi et surtout au sens scientifique d’une pratique d’enquête sur la nature. Sans doute Darwin est-il naturaliste, mais au sens où il l’entend lui-même dans l’introduction à L’Origine des espèces en héritant de la longue tradition de l’histoire naturelle : est « naturaliste » celui ou celle qui étudie et se laisse saisir par la manière dont les vivants habitent leur milieu et s’inscrivent dans la longue histoire de la vie24. Le naturaliste, tel que le pensait Darwin, n’est pas quelqu’un qui découpe le monde entre nature et culture, mais quelqu’un qui se montre attentif à la dynamique des vivants qui l’entourent et qui cherche à en comprendre les logiques évolutives. Le naturalisme, on l’oublie trop souvent dans les débats actuels, renvoie certes à une branche de la science moderne, mais pas du tout au sens où la science serait le lieu privilégié où se dévoile l’ontologie des Modernes : plutôt au sens où le naturalisme a entrepris d’enquêter sur le monde vivant, de se mettre à son écoute et d’essayer de comprendre du mieux possible son fonctionnement immanent – ce qui ne suppose ni de réduire le vivant à de la matière inerte, ni de séparer la nature de la culture pour mieux l’exploiter, ni même de noyer la diversité des vivants dans une entité indifférenciée (« la Nature »).

Lire aussi | La part sauvage des communs ? Une enquête écologique au marais Wiels・Léna Balaud, Antoine Chopot et Allan Wei (2023)

Cette signification historique du naturalisme – à laquelle Morizot reste attaché – n’est pas sans conséquence sur la manière d’envisager l’ontologie naturaliste, telle que Descola l’entend. De fait, avec la revalorisation des sciences du vivant, c’est l’ontologie moderne qui se trouve compliquée et retournée contre elle-même. L’un des principaux déplacements opérés par Morizot dans son livre L’inexploré tient précisément à cette complication de l’ontologie moderne. S’y trouve affronté le problème d’une sortie du naturalisme (au sens descolien) au profit d’autres ontologies, et défendue l’idée qu’« on ne change pas d’ontologie comme on change de chemise25 ». Face à cette impossibilité, pour un naturaliste moderne, de changer purement et simplement d’ontologie, Morizot en arrive à la même conclusion que Descola : il ne s’agit pas tant de sortir en bloc du naturalisme que de l’hybrider avec d’autres ontologies26. Mais les nuances sont importantes. Car s’il est possible d’hybrider l’ontologie moderne avec d’autres, c’est parce qu’elle est déjà hybride en elle-même, déjà travaillée et divisée par des tensions qui empêchent de la réduire à un système uniforme : « Si l’on ne cède pas aux sirènes réactives antimodernes, qui se contentent de stigmatiser en bloc un “système” moderne monolithisé, on observe alors que ce n’est en réalité pas le naturalisme en totalité qui mérite d’être récusé, mais certain de ses aspects, les plus toxiques », ce qui signifie « que les conversions envisagées ressemblent en fait plus à des hybridations d’ontologies qu’à des devenirs animistes radicaux ou monolithiques27 ».

« Si l’on ne cède pas aux sirènes réactives antimodernes, on observe alors que ce n’est en réalité pas le naturalisme en totalité qui mérite d’être récusé, mais certain de ses aspects, les plus toxiques. »

B. Morizot, L’inexploré

C’est pourquoi les sciences du vivant peuvent retrouver, par une voie qui leur est propre, la vision du monde d’autres cosmologies : par exemple, les actes involontaires du castor qui « terraforme par accident » et aménage sans en avoir l’intention un milieu de vie pour les autres vivants (humains compris), ne sont pas sans évoquer le « démiurge maladroit » de cosmologies animistes, qui ouvre un monde pour d’autres formes de vie sans le vouloir, par effet collatéral28. Et dans l’idée selon laquelle les humains devraient s’inspirer du castor pour bâtir et aménager les rivières, le paradoxe est que l’« on renoue ici, depuis l’intérieur des sciences les plus empiriques et des pratiques techniques les plus éprouvées, avec un rapport aux autres animaux plus proche des cosmologies amérindiennes29 ». Ces étranges résonnances entre des ontologies que tout sépare – le naturalisme et l’animisme – sont rendues possibles par le fait que le naturalisme est lui-même moins unifié, davantage nuancé et pluriel, qu’on se l’imagine.

Cette hybridation de l’intérieur qui rend possible une ouverture du naturalisme vers l’extérieur, Morizot la perçoit notamment dans les « manières d’enquêter30 », c’est-à-dire dans une méthode d’enquête sur le vivant. La connaissance scientifique se trouve donc revalorisée pour retourner le naturalisme contre lui-même et élaborer un alternaturalisme31 : « Je ne souscris pas à la thèse suivant laquelle le projet scientifique d’apprendre le comportement des autres formes de vie est intrinsèquement réducteur, réificateur, colonisateur (…) les sciences sont un opérateur pour faire sauter les coutures du naturalisme de l’intérieur32. » On aboutit ainsi à une ontologie moderne pluralisée et scindée, dans laquelle il est possible de faire jouer certains aspects contre d’autres. Toute la philosophie de Morizot, en ce sens, peut se résumer à cette courbure interne du naturalisme grâce à une « science du vivant réanimante33 ».

Kristaps Ungurssur Unsplash.

Une critique des pratiques capitalistes

C’est précisément depuis ces enquêtes sur le vivant que Baptiste Morizot fait droit à une critique des pratiques capitalistes. Car s’il ne parle jamais du capitalisme comme d’un système social et économique, il n’en a pas moins affaire constamment à des pratiques qui sont spécifiques au mode de production capitaliste. Ainsi du « rancher capitaliste » qui « pour justifier son statut de producteur de viande bovine (…) doit s’ériger en protecteur du bétail34 » ; c’est aussi le cas lorsqu’il s’agit de pister le castor « dans les interstices du capitalisme industriel, dans un canal en friche au cœur de la zone commerciale de Valence, ou sur l’île Piot, en Avignon, entre les décharges à ciel ouvert, les voies rapides, les lignes de fret, les péniches et les pollutions35 ». Les acteurs, les paysages que rencontre Morizot et ses collaboratrices et collaborateurs au fil de leurs enquêtes, sont marqués par l’économie capitaliste dans laquelle nous vivons. C’est pourquoi, s’il n’y a pas de théorie du capitalisme à proprement parler dans sa philosophie, le capitalisme n’en est pas moins rencontré en permanence à travers ses pratiques concrètes de rapport aux vivants et d’usage de la terre. Je distinguerai ici six éléments qui permettent de comprendre comment la pensée du vivant de Morizot permet d’intégrer et d’enrichir la critique du capitalisme.

1) À un niveau programmatique, Morizot défend l’idée selon laquelle la critique de l’ontologie moderne ne relève pas simplement « des idées et des représentations » des sciences de la nature, mais d’une critique de l’économie politique. « Ce qu’il faut restituer, écrit-il dans Raviver les braises du vivant, c’est le couplage épistémologiqueet économique qui a permis la conversion du monde vivant en nature cheap. Ce n’est pas d’abord un problème idéaliste de représentation philosophique de la nature, c’est avant tout un problème d’économie politique36. » C’est pourquoi il faut comprendre « comment des images de la nature induites par les sciences ont été capturées et détournées par des machines économiques et politiques (nommément le capitalisme, le productivisme, l’extractivisme) pour transformer sous nos yeux la Nature divine, sacrée, donatrice des Anciens, en nature cheap des Modernes37 ». L’intégration de la critique du capitalisme dans la critique de la modernité implique ainsi, à l’égard de la nature, de « dynamiter son assimilation à de la matière sans valeur : inerte, à bas coût, à disposition, à portée de main37 ». L’enjeu est à la fois de resubjectiver et de revaloriser les êtres vivants pour les arracher à la conception d’une matière inerte qui a certes été au cœur des sciences de la nature du XVIIe siècle, mais qui renvoie surtout à la vision des êtres naturels que le capitalisme a mobilisée pour s’approprier les vivants non humains à moindre frais en les réduisant à de la matière exploitable et en les privant de toute capacité à faire monde commun avec les humains.

Morizot défend l’idée selon laquelle la critique de l’ontologie moderne ne relève pas simplement « des idées et des représentations » des sciences de la nature, mais d’une critique de l’économie politique.

En ce sens, tout le travail de Baptiste Morizot vise à redonner une subjectivité (politique, technique, affective, créatrice…) aux vivants afin de rappeler qu’ils ne sont pas de simples êtres dénués de valeur et exploitables à merci, mais qu’ils sont de véritables sujets avec lesquels il est possible d’interagir afin de construire et d’habiter un monde en commun. Cette perspective le rapproche certes de l’éthique environnementale, mais on ne trouve pas chez lui de réflexion sur la valeur intrinsèque des êtres vivants (éthiques biocentrées) ou des écosystèmes (éthiques écocentrées)38. C’est que Morizot cherche moins à développer une éthique animale ou environnementale qu’une philosophie de la nature39, dans laquelle c’est la compréhension de la logique du vivant qui oriente la pratique, éthique et politique. C’est de l’être des vivants que dérivent des formes de devoir-être, de sorte que si les êtres humains doivent respecter les autres vivants, c’est moins en raison de leur valeur intrinsèque qu’en raison de l’appartenance des humains et des non-humains à la même dynamique du vivant et aux équilibres métastables qu’il s’agit toujours de créer et de renouveler.

2) Ce sont ces équilibres fragiles et précaires des vivants que détruisent les pratiques capitalistes, qui rendent inhabitable la terre pour tous les vivants qui s’y trouvent, humains et non-humains. C’est notamment le cas de l’agriculture « industrielle, intensive, souvent monoculturale, dépendante des industries agrochimiques40 », qui bafoue les dynamiques du vivant en faisant un usage massif d’intrants chimiques afin d’exploiter au maximum une terre dont elle présuppose l’insuffisance et la déficience. Le remplacement de l’action des vivants par une série d’opérations d’artificialisation et de forçage à des fins de rentabilité, a pour effet de rendre les conditions de vie impossibles pour tous les vivants qui se trouvent sur un territoire : « Le propre de cet usage de la terre, c’est enfin, on le reconnaît avec frayeur aujourd’hui, qu’il est littéralement insoutenable, c’est-à-dire qu’il fragilise les conditions de possibilité même de sa perpétuation, en tuant la vie des sols, détruisant les populations d’insectes qui sont ses pollinisateurs41 ».

Amelia Batessur Unsplash.

On retrouverait ici sans mal les théories marxistes de la rupture métabolique (Foster42) ou de la seconde contradiction du capitalisme (O’Connor43), qui mettent l’accent sur le caractère contradictoire des relations que les sociétés capitalistes entretiennent avec leur environnement naturel – le capitalisme, à force d’exploiter la nature à outrance, scie la branche sur laquelle il est assis. Mais Morizot ne parvient pas à cette conclusion à partir d’une théorie sociale ; il l’atteint depuis une pensée du vivant qui conçoit l’équilibre entre une société et son environnement depuis une même dynamique du vivant à laquelle appartiennent aussi bien les humains que les non-humains. Il s’agit ainsi de resituer la culture de la terre et des non-humains dans un processus plus général du vivant que les humains se contentent d’infléchir : « Ce que l’on appelle “domestique, exploitation, agriculture”, cela ne désigne au fond que les dynamiques immémoriales et sauvages du vivant, mais infléchies à la marge par l’activité humaine44. » Les techniques humaines de culture de la terre et des vivants ne sont, au fond, que l’activation de puissances qui existent indépendamment de l’homme, si bien que ce qu’on appelle domestique n’est qu’un approfondissement du sauvage. Dans les pratiques capitalistes, cependant, c’est l’arrachement par rapport à l’activité des vivants qui domine : plutôt que d’avoir confiance dans des dynamiques du vivant à activer, les pratiques capitalistes se détournent de ces dynamiques et font comme si elles « produisaient » elles-mêmes les ressources et la subsistance45 – alors que, en réalité, la seule chose que ces pratiques écocidaires parviennent à « produire », c’est un monde inhabitable pour toutes les formes de vie.

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3) C’est pourquoi Morizot rattache les pratiques capitalistes à une « métaphysique de la production »46 qui repose sur l’illusion que la technique humaine est capable de produire sa subsistance47. Cette métaphysique a pris naissance, selon lui, avec la révolution néolithique, mais elle trouve dans les sociétés capitalistes sa forme la plus exacerbée. Elle constitue un véritable « cataclysme ontologique48 » et repose sur un double mouvement : d’un côté, « minimiser le rôle des puissances écologiques et évolutionnaires », de l’autre, « surévaluer l’initiative humaine dans la genèse du “produit”49 ». Pour une part, cette métaphysique de la production est une pure illusion, parce que même les formes les plus artificielles d’élevage et d’agriculture ne font, malgré tout, que mobiliser des forces de la nature qu’elles n’ont pas « produites » : « Certes, le paysan défricheur peut remplacer une forêt sauvage par un champ de blé, mais lorsqu’il cultive du blé, pourtant, il ne le produit pas au sens où il n’est pas un auteur qui le fabrique à partir d’une matière passive50. » Mais par ailleurs, cette illusion métaphysique n’en a pas moins des effets délétères sur les vivants – il s’agit d’une idéologie objective, pour utiliser un vocabulaire marxiste : elle n’existe pas seulement dans les têtes, mais aussi et surtout dans la triste réalité du monde capitaliste.

Les pratiques capitalistes font comme si elles « produisaient » elles-mêmes les ressources et la subsistance alors que la seule chose qu’elles parviennent à « produire », c’est un monde inhabitable pour toutes les formes de vie.

La production humaine doit par conséquent être ressaisie à l’aune de la production naturelle qui est celle des vivants eux-mêmes, et qui est, in fine, la seule production qui existe à proprement parler, puisque ce que l’on nomme « production humaine » n’est qu’une manière d’agencer et d’orienter ce que produisent les vivants. La perspective de la pensée du vivant amène ainsi à comprendre la technique humaine à partir de ce qu’Haudricourt nommait « l’action indirecte négative »51 : non pas agir directement sur le vivant et le contrôler, mais l’orienter, le tourner, l’accompagner, se placer dans son sillage. Dans cette manière de concevoir la technique, « on recueille des dons de l’environnement donateur en prélevant avec inventivité les formes implicites des subsistances dans leur extraordinaire diversité52 ». La technique n’est plus définie par l’imposition d’une forme humaine sur une matière non humaine, elle n’est plus perçue depuis le prisme de la domination de la nature et de la maîtrise, mais comme une collaboration entre humains et non-humains.

4) Si les vivants sont les véritables « producteurs », alors on comprend qu’on puisse dire qu’ils « travaillent ». Le travail, tel que le conçoit Baptiste Morizot, n’est en effet nullement le propre de l’homme. Ce n’est pas dire qu’il n’y ait pas une spécificité du travail humain (qu’on peut, par exemple, avec Marx, caractériser par le fait que l’être humain se représente la finalité de son action53), mais le travail humain n’est possible que si on le comprend à l’aune du travail des autres vivants, qui sont les véritables « artisans en habitabilité de la Terre54 », au sens où « c’est leur tissage qui assure l’habitabilité du monde – champignons symbiotiques et organismes photosynthétiques, insectes et guildes d’herbivores, hyménoptères et oiseaux, collemboles des sols, virus et bactéries, ce sont eux qui font tenir le monde et le rendent capable de nous abriter, de nous nourrir, de nous guérir – nous et les autres55 ».

Citant ces lignes de Raviver les braises du vivant pour esquisser une théorie communiste du travail, Frédéric Monferrand explique « qu’on peut avancer que les communistes entretiendraient un rapport coopératif, non seulement à la nature, mais aussi avec certains êtres de la nature56 ». On retrouve ainsi chez Morizot l’idée d’une compréhension élargie du travail, étendue aux vivants non humains, telle qu’on la voit à l’œuvre dans l’écomarxisme contemporain. La prise en compte d’un travail non humain s’atteint alors, non pas uniquement à travers le prisme (négatif) de l’exploitation du travail, mais s’opère aussi à travers la considération (positive) d’un faire, d’un véritable poïein des vivants non humains qui bâtissent un monde habitable pour tous. Non seulement l’agir humain n’est que le prolongement de cet agir non humain, mais surtout il ne suffirait pas, à lui tout seul, à construire ce monde habitable. « Nous, humains vivants, pouvons contribuer à rendre le monde un peu plus habitable, au sens de confortable pour nous, mais nous ne pouvons pas faire un monde habitable, au sens de vivable pour toute forme de vie. Tout ce qui fait monde à partir d’une boule de matière accrétée qu’on appelle planète est un effet du vivant : nous habitons les effets de la vie des autres54. » C’est donc à partir des effets de la poïesis des vivants non humains que la possibilité de les penser comme des travailleurs au sens propre se fait jour : les non-humains aménagent le monde, ils bâtissent des milieux habitables, et, de ce point de vue, ils « travaillent » au sens fort du terme. Il est ainsi possible, par exemple, de parler d’un « effet castor57 », puisque le castor construit, sans le vouloir, « un milieu habitable pour d’autres58 » – et c’est donc sans métaphore qu’il faut parler du castor comme d’un constructeur, un véritable « pharaon59 », bâtisseur de pyramides du vivant.

Les non-humains bâtissent des milieux habitables, et, de ce point de vue, ils « travaillent » au sens fort du terme. Il est ainsi possible de parler d’un « effet castor », puisque le castor construit, sans le vouloir, « un milieu habitable pour d’autres ».

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5) Cette habilité constitue ce que Morizot appelle un « attracteur vital60 » qui permet d’articuler politiquement les luttes sociales et les luttes écologiques : « L’habitabilité est un attracteur politique qui noue de manière indiscernable les vivants humains et non-humains61. » Lorsque l’habitabilité du monde est attaquée, cela nous mobilise « en tant qu’humains dans notre condition de vivant parmi les vivants ». Se dessinent par là des enjeux communs entre humains et non-humains dans les luttes politiques contre le capitalisme : « Partager l’eau entre humains, et avec les autres vivants, contre son accaparement par l’agro-industrie. Laisser respirer et fleurir la terre, agricole et sauvage, contre sa bétonisation62. » La question de l’habitabilité du monde apparaît ainsi comme le socle partagé d’une politique des vivants face à des pratiques capitalistes qui la ruinent.

Le principal intérêt de cette perspective politique est de ne pas nier les différences entre les acteurs en lutte, tout en cherchant une base commune à partir de laquelle ces différences peuvent être secondarisées (pour un temps du moins). La lutte pour l’habitabilité commune du monde par les vivants constitue un enjeu à partir duquel la divergence entre les luttes sociales et les luttes écologiques peut laisser sa place à des alliances sans être abolie pour autant. « Alors des syndicalistes se mettent à parler de salamandres, et des protecteurs de zones humides sauvages de justice sociale. Et c’est là que les problèmes de désaccords idéologiques et les traditionnelles obsessions pour la hiérarchisation des causes (“d’abord il faut défendre la paysannerie, les zones humides c’est secondaire” – ou l’inverse) ne font plus vraiment clivage. Ce n’est pas qu’elles soient résolues et priorisées en toute clarté, c’est qu’elles sont rendues secondaires63. » Il ne s’agit donc pas d’oublier que les questions sociales et les questions écologiques, si elles se rencontrent souvent, ne se recouvrent pas entièrement. Au contraire, en prenant acte de l’impossibilité de réduire entièrement les unes aux autres, une politique du vivant parvient malgré tout à désigner un front commun sur fond de cette différence irréductible.

6) Si la commune habitabilité du monde peut constituer le point de convergence de luttes politiques, c’est parce qu’il y a dans la philosophie de Morizot une profonde conception du caractère inappropriable de la vie qui pourrait nous amener à réinterpréter l’idée de « communisme du vivant64 ». Ce qui fonde, chez lui, le sentiment d’appartenance de l’être humain au vivant, ce sont des puissances corporelles et vitales qui le traverse et dont il hérite, mais dont il n’est pas le maître. Ce que Les Diplomates thématisaient comme le « sauvage » ou le « féral » – en tant que ce qui est « parmi nous par soi-même65 », témoignant d’une puissance irréductible qui à la fois nous dépasse et nous investit – est devenu, dans les travaux plus récents, une vitalité corporelle que rien ne peut entièrement maîtriser et qui traverse tout être vivant. « Le mystère d’être un corps, écrit-il, un corps qui interprète et vit sa vie, est partagé par tout le vivant : c’est la condition vitale universelle, et c’est elle qui mérite d’appeler le sentiment d’appartenance le plus puissant66. »

« Le mystère d’être un corps, un corps qui interprète et vit sa vie, est partagé par tout le vivant : c’est la condition vitale universelle, et c’est elle qui mérite d’appeler le sentiment d’appartenance le plus puissant. »

B. Morizot, Manières d’être vivant

Comme on l’a suggéré précédemment, cet horizon darwinien qui insiste sur ce que l’humain partage avec les autres vivants signifie à la fois la reconnaissance d’une familiarité entre l’humanité et ses autres, et le sentiment d’une étrangeté radicale. C’est en ce sens que « l’animal est un intercesseur privilégié avec l’énigme originelle, celle de notre manière d’être vivant : il manifeste une altérité incompressible, et en même temps il est assez proche de nous pour que mille formes de parallèles, de convergences, soient sensibles67 ». Il faut par conséquent considérer que « tous les vivants, en fait, sont pour nous des aliens familiers », en tant qu’ils font partie d’une « famille élargie », mais aussi en tant que « leur altérité est à certains égards incompressible, comme des civilisations d’une autre planète68 ».

Le vivant représente donc, en l’humain même, une impropriété fondamentale qui fait vaciller le propre de l’Homme, une étrangeté radicale, une altérité abyssale qui vient du fond des âges et qui représente l’impossible maîtrise, l’impossible contrôle sur les processus du vivant69 – une absence de maîtrise qui peut aboutir à des situations catastrophiques, comme on le voit aujourd’hui avec les bouleversements écologiques en cours, mais qui peut aussi constituer la promesse d’une confiance dans ce que les vivants sont capables d’accomplir. Que le vivant représente le lointain dans le plus proche, le tout Autre dans le Même, fait qu’il échappe toujours, il est toujours en excès par rapport à ses appropriations capitalistes (à travers des formes d’exploitation, d’extraction, de destruction, mais aussi à travers des brevets, des modifications génétiques, etc.). Ce qui, dans la littérature écomarxiste, est appréhendé comme une « résistance » des vivants à leur exploitation70 (les mauvaises herbes qui résistent aux pesticides, les animaux qui refusent d’aller à l’abattoir, etc.), est fondé chez Morizot dans l’idée d’une puissance débordante de la vie qui outrepasse son accaparement productif et marchand – quelque chose d’impropre, à la fois au sens où le vivant n’est pas adapté aux pratiques que lui fait subir la production capitaliste, et au sens où persiste toujours, dans le vivant, quelque chose de non appropriable, d’irréductible au « propre » ou à « l’appropriation ».

La philosophie de Morizot, parmi d’autres aujourd’hui, a le mérite de donner à penser cette impropriété en mettent en évidence une logique immanente aux vivants qui n’est pas celle de la production et du marché, et qui se tient nécessairement en écart par rapport à celle-ci. Bien que ce ne soit pas son intention explicite, elle conduit ainsi à transformer en profondeur ce qu’on peut entendre par un communisme des vivants : il ne s’agit pas simplement de « déprivatiser » le vivant, de réhabiliter les communs environnementaux et de constituer des collectifs avec les non-humains – des objectifs nécessaires et primordiaux du point de vue d’une politique écologique –, il s’agit de fonder ce commun sur une commune impropriété de la nature, une inappropriabilité de la vie que les humains et aux non-humains ont en partage. C’est dans l’être même des vivants que quelque chose se dérobe à leur appropriation capitaliste et que l’exigence d’un communisme du vivant se fait jour. Il y a en ce sens un fondement vitaliste ou naturaliste au communisme : une tendance du vivant, commune aux humains et aux non-humains, à excéder toute appropriation privative71.

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Conclusion

Ainsi, si la philosophie de Baptiste Morizot parvient à dépasser l’alternative « penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? », c’est parce qu’elle propose une critique immanente de la modernité qui revalorise un certain naturalisme – un alternaturalisme qui a peu de choses à voir avec le « naturalisme » de l’ontologie moderne, au sens descolien du terme – et qui, à partir de là, parvient à développer une critique de pratiques capitalistes à l’aune d’une pensée du vivant. C’est pourquoi, bien qu’il n’y ait pas de théorie du capitalisme chez Morizot, il n’y en a pas moins chez lui un apport théorique possible à la critique des pratiques capitalistes.

Si la philosophie de Baptiste Morizot parvient à dépasser l’alternative « penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? », c’est parce qu’elle propose une critique immanente de la modernité qui revalorise un certain naturalisme.

Dans cette perspective, j’ai tenté de mettre en évidence six éléments : 1) revaloriser et resubjectiver les vivants non-humains dans le cadre d’une critique de l’économie politique, et non uniquement d’une critique des idées et des représentations de la modernité ; 2) critiquer le caractère insoutenable des pratiques capitalistes de la terre et du vivant, du point de vue des dynamiques du vivant elles-mêmes et non simplement des rapports sociaux ; 3) réinscrire la technique humaine dans une production naturelle des vivants et critiquer ainsi la « métaphysique de la production », par laquelle les êtres humains se donnent l’illusion de produire seuls leur subsistance ; 4) donner sens à l’idée d’un travail des vivants, non seulement comme condition de possibilité du travail humain, mais surtout comme condition d’habitabilité du monde pour les humains et les non-humains ; 5) considérer l’habitabilité comme un attracteur vital qui permet des alliances entre des luttes sociales et des luttes écologiques sans pour autant nier la spécificité de chacune ; 6) mettre au jour une étrangeté fondamentale de la vie dans sa familiarité même, afin de retrouver l’impropriété vitale commune aux humains et aux non-humains, et fonder ainsi le caractère inappropriable de la vie – ce qui serait la condition ontologique d’un communisme du vivant.

Il n’en reste pas moins, il faut l’admettre, que Baptiste Morizot lui-même n’affronte pas directement la question du mode de production capitaliste et ne propose pas une théorie explicite du rapport entre sa pensée du vivant et une critique des sociétés capitalistes. Aussi contribue-t-il parfois à nourrir le clivage entre ces deux perspectives, alors même que, comme on l’a montré, sa philosophie appelle à combler l’écart et à articuler ces approches. Qu’il n’ait pas (du moins pas encore) déployé tous les enjeux théoriques de cette articulation, ne retire rien au fait que sa philosophie pointe la nécessité pour les pensées du vivant et les critiques du capitalisme, non plus de s’opposer, mais de se compléter et de s’enrichir mutuellement.

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Notes

  1. Le dossier du Monde de l’été 2021, dirigé par Nicolas Truong, rassemblait Vinciane Despret, Baptiste Morizot, Emanuele Coccia, Frédéric Keck, Nastassja Martin, François Sarano, Pierre Lieutaghi, Béatrice Krémer-Cochet et Gilbert Cochet, Estelle Zhong Mengual, Camille de Toledo, Baptiste Lanaspeze, Inès Léraud, Raphaël Mathevet, Matthieu Duperrex, Léna Balaud, Antoine Chopot et Sarah Vanuxem. Ce dossier a ensuite été publié sous le titre Les Penseurs du vivant, Arles, Actes Sud, 2023. Pour une analyse sociologique de la constitution médiatique de ce corpus, voir M. Lepers, « “Les penseurs du vivant” : polémique autour d’un label médiatique », Revue d’histoire des sciences humaines, vol. 46, 2025, p. 135-154.
  2. F. Lordon, « Pleurnicher le vivant », Le Monde diplomatique, 29 septembre 2021.
  3. Voir aussi V. Rigoulet et A. Bidet, Vivre sans produire. L’insoutenable légèreté des penseurs du vivant, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2023.
  4. J. Confavreux, « Le “vivant” noie-t-il le poisson politique ? », Revue du Crieur, 2023, n° 22, p. 108.
  5. J. W. Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie (2015), tr. fr. R. Ferro, Toulouse, l’Asymétrie, 2020.
  6. L. Balaud et A. Chopot, Nous ne sommes pas seuls, Paris, Seuil, 2021.
  7. P. Guillibert, Exploiter les vivants, Paris, Amsterdam, 2023.
  8. B. Morizot, « Préface », in V. Plumwood, La crise écologique de la raison (2002), Paris-Marseille, Puf-Wildproject, 2024, p. 21.
  9. Le naturalisme désigne, chez Philippe Descola, l’ontologie moderne telle qu’elle s’est développée à partir de la révolution scientifique du XVIIe siècle. Il se caractérise par une séparation dualiste entre la nature et la culture, qui a rendu possible la destruction et l’exploitation des non-humains et des milieux de vie. Cf. P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005. Notons que l’on pourrait trouver, dans les écrits les plus récents de Philippe Descola, une critique du capitalisme articulée à la critique du naturalisme.
  10. B. Morizot, Les Diplomates (2016), Marseille, Wildproject, 2023, p. 35.
  11. Ibid., p. 21 ; B. Morizot, Manières d’être vivant (2020), Arles, Actes Sud, 2022, p. 27.
  12. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, Arles-Marseille, Actes Sud-Wildproject, 2020,p. 107.
  13. Cette démarche n’est pas sans faire penser à celle d’Adorno et de Horkheimer dans La Dialectique de la raison, voir J.-B. Vuillerod, Theodor W. Adorno : la domination de la nature, Paris, Amsterdam, 2021.
  14. B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes (1991), Paris, La Découverte, 2016.
  15. B. Latour, Sur le culte moderne des dieux faitiches, Paris, La Découverte, 2009, p. 51.
  16. C. Merchant, La mort de la nature (1980), tr. fr. M. Lauwers, Marseille, Wildproject, 2021.
  17. B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes, op. cit., p. 125-127.
  18. P. Descola, Par-delà nature et culture, op. cit., p. 349.
  19. C’est là le thème de « la vie à travers nous » qui parcourt les Manières d’être vivant, op. cit.
  20. Qu’on pense au « travail » des castors dans Rendre l’eau à la terre, ou à la « politique » lupine dans Les Diplomates.
  21. Pour une approche du vivant qui ne retient de la biologie et de la théorie de l’évolution qu’une soumission des sociétés humaines à des lois de la nature, voir B. Lahire, Vers une science sociale du vivant, Paris, La Découverte, 2025.
  22. Morizot fait fréquemment référence à Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, Paris, Puf, 2009.
  23. B. Morizot, Les Diplomates, op. cit., p. 73.
  24. C. Darwin, L’Origine des espèces (1859), tr. fr. E. Barbier, Paris, Flammarion, 2022, p. 47 : « Lors de mon voyage, à bord du navire le Beagle en qualité de naturaliste, j’ai été profondément frappé (I was much struck) par certains faits relatifs à la distribution des êtres organisés qui peuplent l’Amérique méridionale et par les rapports géologiques qui existent entre les habitants actuels et les habitants éteints de ce continent. »
  25. B. Morizot, L’inexploré, Marseille, Wildproject, 2023, p. 177.
  26. C’est l’une des manières de comprendre la position de Descola dans Politiques du faire-monde, op. cit. Déjà dans La composition des mondes (Paris, Flammarion, 2017 [2014], p. 302-303), il déclarait « improbable que l’on revienne à l’animisme et au totémisme », et recommandait un recours à l’analogisme que l’Occident a connu avant la période moderne, mais qu’il faudrait aménager pour le rendre « plus tolérable dans un monde qui a connu l’émancipation des Lumières ».
  27. B. Morizot, L’inexploré, op. cit., p. 177.
  28. B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, Arles, Actes Sud, p. 40.
  29. Ibid., p. 235.
  30. B. Morizot, L’inexploré, op. cit., p. 178.
  31. Je reprends le terme à Thierry Hoquet pour désigner des formes de naturalisme qui ne s’inscrivent pas dans le dualisme nature/culture et dans la naturalisation du social. Voir T. Hoquet, « Alternaturalisme, ou le retour du sexe », in E. Peyre et al. (dir.), Mon corps a-t-il un sexe ?, Paris, La Découverte, 2015, p. 224-243.
  32. Ibid., p. 179.
  33. B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, op. cit., p. 26.
  34. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 104.
  35. B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, op. cit., p. 47.
  36. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 85, le concept de « nature bon marché » ou de « nature cheap » est emprunté à Jason W. Moore, qui désigne ainsi la possibilité d’exploiter le travail de la nature sans la rémunérer et à moindre coût.
  37. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 85.
  38. Sur ces débats, voir H.-S. Afeissa (dir.), Éthique de l’environnement, Paris, Vrin « Textes clés », 2007 ; V. Maris, Philosophie de la biodiversité. Petite éthique pour une nature en péril, Paris, Buchet Chastel, 2010.
  39. Si Morizot ne se réclame pas explicitement de la Naturphilosophie, il ne fait pas moins référence à des auteurs comme Novalis ou Hölderlin dans ses textes (Manières d’être vivant, op. cit., p. 13, p. 117 ; Rendre l’eau à la terre, Arles, Actes Sud, p. 244). Rappelons aussi que la philosophie de la nature ne signifie pas uniquement la déduction de la nature à partir de premiers principes philosophiques (Schelling), mais aussi, dans une inspiration plus hégélienne, une réflexion philosophique sur les sciences naturelles, cf. E. Renault, La Naturalisation de la dialectique, Paris, Vrin, 2001.
  40. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 93.
  41. Ibid., p. 94.
  42. J. B. Foster, Marx écologiste, tr. fr. A. Blanchard, J. Gross, C. Nordmann et J. Vidal, Paris, Amsterdam, 2024.
  43. J. O’Connor, « La seconde contradiction du capitalisme : causes et conséquences », tr. fr. N. Dubois, Actuel Marx, 1992/2, n° 12, p. 30-40.
  44. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 97.
  45. On pourrait nuancer l’argument de Morizot en considérant que les capitalistes aussi tirent parti de la productivité immanente aux vivants, cf. L. Balaud et A. Chopot, Nous ne sommes pas seuls, op. cit.
  46. La critique du concept de « production » était déjà au cœur de l’étude des modes de relation par Philippe Descola dans Par-delà nature et culture, op. cit.
  47. S’il est indéniable que la pensée marxiste appartient à cette métaphysique de la production, d’autres lectures de Marx sont néanmoins possibles qui mettent l’accent sur le fait que la production humaine s’inscrit dans une production naturelle plus générale, cf. F. Monferrand, La Nature du capital, Paris, Amsterdam, 2024. On pourrait à cet égard insister sur le rapport de Marx à la Naturphilosophie allemande qui le précède : Schelling, Goethe, les romantiques (Novalis, F. Schlegel).
  48. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 102.
  49. Ibid., p. 103.
  50. Ibid., p. 100.
  51. B. Morizot, Les Diplomates, op. cit., p. 98.
  52. B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, op. cit., p. 135.
  53. K. Marx, Le Capital. Livre I, tr. fr. J.-P. Lefebvre, Paris, Puf, 1999, p. 200 : « Mais ce qui distingue d’emblée le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire. »
  54. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 189.
  55. B. Morizot, Raviver les braises du vivant, op. cit., p. 189.
  56. F. Monferrand, La Nature du capital, op. cit., p. 312.
  57. B. Morizot et S. Husky, Rendre l’eau à la terre, op. cit., p. 28.
  58. Ibid., p. 40.
  59. Ibid., p. 70.
  60. B. Morizot, « Vivant », in On ne dissout pas un soulèvement, Paris, Seuil, 2023, p. 172.
  61. Ibid., p. 173.
  62. Ibid., p. 174.
  63. Ibid., p. 174.
  64. P. Guillibert, Terre et capital. Pour un communisme du vivant, Paris, Amsterdam, 2021.
  65. B. Morizot, Les Diplomates, op. cit., p. 115.
  66. B. Morizot, Manières d’être vivant, op. cit., p. 26.
  67. B. Morizot, Manières d’être vivant, op. cit., p. 26.
  68. Ibid., p. 71.
  69. Cette prise en compte de l’altérité radicale de la nature se retrouve chez Virginie Maris (La Part sauvage du monde, Paris, Seuil, 2018) et chez Frédéric Neyrat (La Part inconstructible de la terre, Paris, Seuil, 2016).
  70. Voir J. W. Moore, Le Capitalisme dans la toile de la vie, op. cit. ; A. Chopot et L. Balaud, Nous ne sommes pas seuls, op. cit.
  71. Ce fondement naturaliste du communisme n’était pas étranger au jeune Marx, cf. de nouveau F. Monferrand, La Nature du capital, op. cit.

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