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12.07.2026 à 07:00

Aux États-Unis, l’utilisation de médicaments amaigrissants tels qu’Ozempic ou Wegovy a presque quadruplé en deux ans

Ramona Bloj

Environ 25 millions d'Américains pourraient suivre un traitement à base de GLP-1 d'ici 2030, soit près de 10 % de la population adulte, contre 10 millions en 2025.

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Texte intégral (712 mots)

La part d’adultes américains qui utilise des médicaments de type GLP-1 pour perdre du poids a presque été multipliée par quatre depuis 2024, passant de 3 % à 11 %, selon une enquête Gallup publiée le 7 juillet 1.

  • Au total, 15 % de la population adulte américaine a déjà utilisé ce type de médicaments au moins une fois, soit près de 40 millions de personnes.
  • La multiplication du nombre de médicaments en vente sur le marché américain a conduit à une baisse significative des prix par rapport à 2021.
  • Le coût pour des injections d’Ozempic demeure toutefois élevé : environ 500 dollars par mois.

Les bons résultats obtenus par les médicaments GLP-1, qui permettent de perdre jusqu’à 20 % de son poids, ainsi que leur facilité d’accès, incitent de plus en plus d’Américains à les essayer.

  • Ces médicaments contiennent du sémaglutide, une substance qui imite l’hormone GLP-1. Elle stimule la production d’insuline dans le pancréas et ralentit la vidange gastrique, ce qui permet de se sentir rassasié plus rapidement et plus longtemps.
  • Les personnes sous Ozempic ont ainsi tendance à privilégier les produits plus sains plutôt que les aliments gras et/ou sucrés.

La popularité des médicaments GLP-1 pour la perte de poids en a fait une question politique pour l’administration Trump, qui avait annoncé l’an dernier avoir conclu des accords avec les entreprises pharmaceutiques Eli Lilly et Novo Nordisk pour réduire leurs prix. Ainsi, à partir du mois de juillet, des millions d’Américains bénéficiaires du programme Medicare pourront avoir accès à ces médicaments pour seulement 50 dollars par mois.

  • Le secrétaire à la Santé américain, Robert F. Kennedy Jr., avait accusé en 2024 l’industrie pharmaceutique de chercher à vendre ces solutions amaigrissantes aux Américains en profitant de leur « stupidité » et de leur « addiction » aux médicaments.
  • Kennedy Jr. a construit sa carrière politique sur un discours conspirationniste et une opposition aux grands groupes pharmaceutiques. Dans un livre publié en 2021, il accusait Anthony Fauci d’utiliser des milliards de dollars de fonds publics pour « dicter le sujet, le contenu et les résultats de la recherche scientifique à travers le monde » au profit de « Big Pharma » 2.
  • En novembre 2025, il s’est finalement rangé du côté de Trump, qui est favorable aux médicaments GLP-1, en déclarant qu’ils constituaient un « outil parmi d’autres » pour lutter contre l’obésité, tout en insistant sur le message porté par son mouvement Make America Healthy Again, qui vise à favoriser une alimentation saine.

S’il est difficile d’établir un lien de causalité direct avec les médicaments GLP-1, le taux d’obésité aux États-Unis est en baisse constante depuis le pic atteint en 2022, soit l’année qui a suivi leur mise sur le marché pour la perte de poids.

  • Selon Gallup, 36 % des adultes américains ont un IMC égal ou supérieur à 30, soit une baisse de 3,5 points en quatre ans.
  • Le nombre d’adultes diabétiques est quant à lui stable depuis 2023, autour de 13,5 %.
Sources
  1. In U.S., GLP-1 Usage Reaches New High, Gallup, 7 juillet 2026.
  2. The Real Anthony Fauci : Bill Gates, Big Pharma, and the Global War on Democracy and Public Health, Skyhorse Publishing, 2021.

11.07.2026 à 17:00

Vladimir Poutine a un problème avec l’intelligence artificielle

Louis Puel

Incapable de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine au cœur de la révolution technologique, le Kremlin investit ses marges.

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Texte intégral (7200 mots)

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Le 1er septembre 2017, dans le cadre de la « Journée de la connaissance », Vladimir Poutine déclarait : « L’intelligence artificielle est l’avenir, non seulement de la Russie, mais de l’humanité tout entière. Elle génère à la fois des perspectives colossales et des menaces dont il est encore difficile de prendre la mesure. Celui qui occupera une position dominante dans cette sphère deviendra, du même coup, le seigneur de ce monde » 1.

À première vue, il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce qu’Andreï Belooussov, le ministre russe de la Défense, annonce, sur un ton enthousiaste, le 23 juin dernier, que les Forces armées russes intègrent toujours plus activement des éléments d’intelligence artificielle, des complexes robotiques et des systèmes de commandement intégrés en vue de leur emploi au combat 2. Dans une logique approchante, les revues pro-Kremlin proches du ministère des Affaires étrangères multiplient les publications analytiques exposant au public spécialisé la manière dont des États étrangers à la pointe de cette technologie instituent peu à peu l’intelligence artificielle en composante incontournable des conflits armés. Les milieux militaires et politiques russes suivent de très près les évolutions du système Gospel, dont se sert Israël pour analyser les données de surveillance à la recherche de personnes, d’équipements et de bâtiments du camp adverse avant de transmettre des recommandations de cibles à bombarder, ou encore celles du Maven Smart System de Palantir, qui fournit des analyses d’images satellites et de l’assistance à la prise de décision, notamment dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne.

Où en est réellement la Russie et quelles sont ses ambitions concrètes ? Il est d’autant plus délicat de s’orienter dans ces questions que de nombreuses analyses sont avant tout inspirées par des finalités politiques, qu’il s’agisse de médias d’opposition prompts à minimiser les moyens techniques de la Russie pour mettre en lumière l’incapacité de l’État russe ou de médias américains qui agitent le chiffon rouge du « front numérique » ouvert par la Russie afin de justifier de nouveaux investissements du département de la Défense des États-Unis.

Dans les faits, la position russe se présente sous un jour ambivalent. D’un côté, on y décèle une tension fondamentale entre deux options : obtenir une suprématie réelle dans le domaine de l’intelligence artificielle ; à défaut de parvenir à réaliser cette option peu vraisemblable, plaider pour des restrictions internationales de l’usage de cette technologie afin de conserver une suprématie au moins relative. De l’autre, la dépendance technologique et les faibles investissements scientifiques de la Russie la condamnent à se laisser distancer par ses principaux concurrents occidentaux sur ce terrain, tout en lui offrant, malgré tout, une capacité décuplée de nuisance sur le plan de la désinformation et du contrôle de sa propre population.

L’IA militaire russe

L’intelligence artificielle est au cœur des débats sur les évolutions contemporaines de la tactique et de la stratégie militaires, du fait des possibilités inédites qu’elle offre dans la recherche et le traitement de l’information (surtout lorsque les données concernées sont hétérogènes, contradictoires, incertaines et en volume important), la production et la transmission automatisée de commandes exécutives et le soutien à la prise de décision, le tout dans des délais extrêmement courts. Si l’invasion de l’Ukraine a accéléré l’adoption d’éléments d’intelligence artificielle par la Russie, celle-ci n’avait, en toute hypothèse, d’autre choix que de s’adapter à cette nouvelle réalité. Pourtant, les résultats ne semblent pas à la hauteur des espérances de ses stratèges les plus optimistes.

Côté russe, le principal terrain d’incorporation de l’intelligence artificielle dans la conduite des opérations militaires concerne les moyens de combat ou de soutien autonomes et semi-autonomes. La Russie dispose ainsi du drone de combat lourd S-70 Okhotnik, conçu comme un « ailier fidèle » (loyal wingman) de l’avion de chasse Su-57, capable d’assurer des fonctions de copilotage en temps réel. Les opérations en cours en Ukraine ont également amené la Russie à augmenter l’autonomie des drones d’attaque : ainsi, ce 3 juillet, un conseiller du ministre de la Défense ukrainienne a annoncé que les Forces armées russes avaient massivement déployé dans la région de Zaporijjia de nouveaux modèles du drone Molniya, équipés seulement d’un ordinateur embarqué et d’une caméra qui lui permettent de se passer de pilotage humain – et donc de télécommunications susceptibles d’être entravées par les techniques contemporaines de brouillage 3. Les semaines à venir diront si ces modèles constitueront une réplique suffisante aux drones Hornet utilisés par l’Ukraine, qui reposent, eux aussi, sur l’intelligence artificielle et causent des dommages considérables aux installations pétrolières russes. En revanche, il ne semble pas que les modèles russes déjà anciens – et aux résultats mitigés – de drones terrestres et navals autonomes (les différents systèmes Uran utilisés en Syrie ou le véhicule sous-marin Poseidon) intègrent des éléments d’intelligence artificielle. En somme, les usages de cette technologie par la Russie restent très en deçà de ceux de l’Ukraine, qui a pris ce tournant d’une façon beaucoup plus précoce et résolue, appuyée en cela par ses partenaires occidentaux.

L’une des questions en suspens concerne ici la capacité de la Russie à tirer profit d’un nouvel instrument numérique d’aide à la décision fondé sur l’intelligence artificielle. Le système « Svod » a été présenté en janvier 2026 par le ministère russe de la Défense comme un outil permettant de collecter et fusionner plusieurs sources de renseignement (données satellitaires, photographies aériennes, rapports de renseignement et données provenant de sources ouvertes), de les analyser, de modéliser les scénarios possibles d’évolution de la situation tactique et de proposer aux commandants les options les plus appropriées 4. Si le déploiement sur la ligne de front est censé être en cours depuis avril 2026, il est difficile de se prononcer sur son efficacité, en ce mois de juillet où la Russie, pour la deuxième fois de l’année, vient de perdre plus de territoires en un mois qu’elle n’en a gagnés 5.

Les usages de l’IA par la Russie restent très en deçà de ceux de l’Ukraine, qui a pris ce tournant d’une façon beaucoup plus précoce et résolue.

Guillaume Lancereau 

Ces considérations ne doivent pas laisser penser que la Russie se désintéresserait de l’intelligence artificielle. Bien au contraire, pour certains analystes, la Russie serait même, à côté de la Chine, l’une des grandes puissances militaires les plus déterminées à mettre l’accent, dans les années à venir, sur « l’autonomie réelle de l’intelligence artificielle », définie comme « un ensemble de technologies IA embarquées à bord même d’un missile, d’un drone ou d’un robot qui permettent au système d’accomplir une mission par lui-même, sans instructions humaines ni dépendance vis-à-vis de sources de données externes, dans les configurations où cette autonomie procure un avantage décisif » 6. La Russie et la Chine seraient ainsi les acteurs les plus résolus à disposer, dans un horizon proche, de machines entièrement autonomes, conçues pour des environnements de guerre électronique intense, là où les pays occidentaux se montreraient encore prudents sur ces usages potentiels. Il faut toutefois souligner ici que cette lecture, certes proposée dans un média de référence américain, cherche dans une large mesure à présenter la Russie comme un repoussoir et une menace pour l’Occident, sans avancer d’éléments techniques à l’appui de son analyse.

Dans les faits, l’IA militaire russe continue de faire face à un grand nombre d’obstacles, à commencer par sa dépendance totale vis-à-vis des composants occidentaux. D’après les données du renseignement ukrainien, recensant 5 350 composants électroniques récupérés sur divers systèmes d’armement et plateformes sans pilote russes, l’immense majorité des composants directement liés aux fonctionnalités d’intelligence artificielle sont d’origine occidentale. Dans les trois catégories concernées (capteurs, processeurs et mémoire), les entreprises basées aux États-Unis représentent une part écrasante, jusqu’à 69 % des composants de stockage. La chaîne d’approvisionnement en capteurs est plus diversifiée géographiquement, mais les États-Unis restent en tête, avec environ 38 % des composants, suivis par la Chine (environ 16 %), le Japon et les Pays-Bas. La Suisse représente, elle aussi, un point d’origine important, surtout dans le domaine des processeurs 7. La poursuite de ces importations par le biais de pays tiers signale la porosité des « trains de sanctions » successifs, mais ces restrictions – surtout en matière de semi-conducteurs et de microprocesseurs – représentent malgré tout un frein réel aux avancées technologiques russes dans ce domaine.

Reste la question du substitut chinois. La Chine fournit déjà environ 16 % des capteurs recensés et sa part progresse à mesure que les circuits de contournement se réorganisent. Mais cette substitution rencontre deux limites. Techniquement, les processeurs chinois les plus avancés demeurent eux-mêmes tributaires d’équipements de lithographie occidentaux et sont prioritairement affectés aux besoins chinois. Politiquement, Pékin pourrait doser ses livraisons pour ne pas s’exposer aux sanctions secondaires américaines et n’a aucun intérêt stratégique à doter son voisin d’une autonomie technologique réelle : la dépendance russe est pour la Chine un levier, non un problème à résoudre.

Plusieurs observateurs ont également souligné certaines faiblesses et rigidités de l’environnement technique, juridique, scientifique et institutionnel russe. Les entreprises de l’industrie russe de la défense, à commencer par celles des groupes Rostec et Morinformsystem-Agat, pâtissent de réglementations bureaucratiques et de la méfiance réciproque entre le pouvoir politique et les responsables militaires. Elles souffrent par ailleurs d’une pénurie structurelle de personnel qualifié, tout comme les instituts centraux de recherche du ministère russe de la Défense. En 2021, le premier de ces instituts proposait un poste de chercheur spécialisé en mathématiques appliquées et en systèmes automatisés de commandement pour un salaire compris entre 400 et 540 dollars 8. Le manque d’attractivité des postes réservés aux travailleurs qualifiés est l’une des difficultés structurelles auxquelles font face les autorités russes. Vladimir Poutine le soulignait d’ailleurs dans son discours du 5 septembre 2025 en conclusion du Forum économique oriental, en rappelant que la construction d’une économie russe capable de se projeter dans l’avenir dépendait de la capacité de l’État à assurer des rémunérations décentes à ces catégories professionnelles. Dans ces conditions, les projections révèlent un décalage patent : alors que les personnes travaillant dans le secteur de l’IA russe se chiffrent actuellement en dizaines de milliers de personnes, la Stratégie nationale prévoit des besoins allant jusqu’à un million d’opérateurs, techniciens, ingénieurs et programmeurs d’ici à 2030, tout en planifiant de diplômer 15 000 personnes seulement par an.

L’IA militaire russe continue de faire face à un grand nombre d’obstacles, à commencer par sa dépendance totale vis-à-vis des composants occidentaux.

Guillaume Lancereau 

L’état de l’écosystème civil, vivier naturel des applications militaires, confirme ce diagnostic. La Russie dispose bien de modèles de langage nationaux (GigaChat de Sber, YandexGPT), mais ceux-ci accusent un retard de plusieurs générations sur leurs équivalents américains et chinois, faute d’accès aux processeurs graphiques de dernière génération que les sanctions rendent coûteux et aléatoires à importer. Les capacités de calcul installées sur le territoire russe représentent une fraction marginale de celles des États-Unis ou de la Chine 9, et aucun plan crédible de production nationale de semi-conducteurs avancés n’existe à horizon prévisible. Le « dual use » ne peut fonctionner que dans un sens : un secteur civil anémié ne saurait irriguer la défense.

Enfin, la corruption et l’opacité institutionnelle restent un éternel frein au développement russe, y compris sur le plan des technologies d’intelligence artificielle. Cette situation est bien l’une des principales raisons pour lesquelles la Russie, qui se place parmi les premiers pays du monde en termes de volume de financements publics de la recherche par habitant, reste au soixantième rang de l’Indice mondial de l’innovation, derrière l’Arménie, le Mexique et le Maroc. La désignation des centres bénéficiaires des 13,6 milliards de roubles alloués à l’intelligence artificielle sur la période 2021-2026 s’est ainsi opérée de manière tout à fait discrétionnaire au sein d’une liste prédéfinie par le gouvernement. Les grandes entreprises russes demandent régulièrement à l’État des financements en centaines de millions de roubles sans être en mesure d’en justifier l’usage. Les structures censées représenter ces acteurs apparaissent bien souvent comme des coquilles vides sans autre fonction que celle de monopoliser le marché et les flots d’argent public associés 10.

Certes, l’infrastructure institutionnelle russe est en pleine mutation. Des centres de formation, académies militaires spécialisées et agences de développement de l’intelligence artificielle sont à l’étude, lorsqu’ils n’ont pas déjà vu le jour. Le gouvernement intègre la formation liée aux systèmes autonomes et à l’IA dans les écoles, les universités, les instituts techniques et d’autres filières professionnelles. Il n’en reste pas moins qu’au-delà des éventuelles prévisions à cinq ou dix ans, la Russie ne semble pas, à l’heure actuelle, en mesure de réaliser ses propres attentes. 

L’IA vue depuis le Kremlin

Les experts et responsables russes n’ignorent pas que l’intelligence artificielle pourrait, dans un avenir proche, représenter une véritable révolution dans la pratique de la guerre. Pour cette même raison, reconnaître que la Russie n’occupe qu’une position très secondaire dans ce domaine reviendrait à admettre que les Forces armées russes sont sur le point d’accuser un retard irrattrapable. Dès lors, un regard réaliste sur les capacités concrètes de la Russie n’autorise les acteurs pro-Kremlin qu’à deux sortes de discours : minimiser l’efficacité réelle de l’intelligence artificielle employée par l’ennemi ou la désigner comme une menace pour la paix et la sécurité mondiales pour mieux appeler les institutions internationales à sa régulation.

La première option est manifestement celle retenue par la revue du ministère russe des Affaires étrangères en février 2026, lorsqu’elle laissait la parole à un certain Alekseï Leonkov, présenté comme un « expert militaire ». Selon ce dernier, la contre-offensive lancée par les Forces armées ukrainiennes en 2023 aurait échoué en raison d’une trop grande confiance dans l’intelligence artificielle : « Ils ont élaboré six scénarios différents. Tous étaient gagnants. Chacun garantissait à 100 % que les forces ukrainiennes atteindraient les rives de la mer d’Azov et « couperaient en deux » nos groupes sur l’axe de Zaporijjia. Tout était parfait. Ensuite, nous avons vu les trois vagues successives de cette offensive, pour le dire simplement, se briser sur les mêmes points et subir une défaite écrasante. Autrement dit, notre État-major général a triomphé de l’intelligence artificielle. L’intelligence humaine a surpassé l’intelligence artificielle, et de très loin. L’intelligence artificielle n’a tout simplement pas su modéliser correctement les actions de nos Forces armées ni prendre en compte le facteur de la « ruse militaire » 11 ».

Pourtant, aucun fait ne saurait être versé à l’appui de cette thèse. Les affirmations de Leonkov sont invérifiables, elles ne sont reprises par aucune autre source et réduisent à un facteur unique – assez secondaire au demeurant – un échec qui s’explique en réalité par une pluralité de motifs. S’il fallait d’ailleurs n’en retenir qu’un seul, il s’agirait bien davantage de la prudence excessive et des retards enregistrés par les pays occidentaux dans la livraison des équipements militaires nécessaires à l’Ukraine.

Un regard réaliste sur les capacités concrètes de la Russie n’autorise les acteurs pro-Kremlin qu’à deux sortes de discours : minimiser l’efficacité réelle de l’intelligence artificielle employée par l’ennemi ou la désigner comme une menace pour la paix et la sécurité mondiales.

Guillaume Lancereau

Cet argument, difficile à soutenir, est donc assez marginal dans les publications pro-Kremlin, qui privilégient le plus souvent une approche critique de la manière dont les États occidentaux emploient l’intelligence artificielle. Le 19 janvier dernier, un article de deux professeurs russes exerçant à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, à l’Institut national de recherche sur la sécurité mondiale et à l’Académie diplomatique exposait les logiques supposément contradictoires qui animent la conception « occidentale » et la conception « orientale » de l’intelligence artificielle. Du côté des États-Unis, les auteurs retenaient une série de mesures mises en œuvre entre fin 2025 et début 2026 par le président Donald Trump 12, pour conclure que l’Occident tout entier s’était converti à la logique du « AI-First », autrement dit, d’un système structuré autour des algorithmes, dans lequel l’intelligence artificielle serait le fondement unique de l’ensemble des opérations militaires, du renseignement à la logistique 13. Selon eux, l’approche développée par « l’Orient », c’est-à-dire par la Chine, serait proprement l’antithèse de celle des États-Unis : une intelligence artificielle « ouverte » et non privatisée, fondée sur la réglementation, la coopération et de la décentralisation contre les logiques favorisant l’hégémonie, la concurrence et le monopole d’entreprises telles que NVIDIA et OpenAI. Cette approche serait, plus largement, celle retenue par les BRICS, toujours sensibles aux enjeux d’équité internationale, là où les États-Unis n’auraient à l’esprit que leur propre domination internationale. La mauvaise foi de ces conclusions saute aux yeux, si on les rapporte à n’importe quel autre domaine dans lequel la Russie occupe une position plus solide – pour ne citer que celui-ci, on attend le jour où les autorités russes promouvront une approche ouverte, décentralisée et équitable des missiles et des armements stratégiques dont elles disposent.

Les mêmes auteurs accusent par ailleurs les États-Unis de se retirer unilatéralement de l’ensemble des initiatives par lesquelles la communauté internationale s’efforce d’encadrer les usages, en particulier militaires, de l’intelligence artificielle, à commencer par une série de résolutions des Nations unies prises au cours de l’année 2025. En écho à cette publication, deux chercheurs de l’Institut national de recherche sur l’économie mondiale et les relations internationales de l’Académie des sciences de Russie ont publié en novembre dernier un article de synthèse opposant la logique américaine, indifférente à toute forme de contrôle externe et interne de l’intelligence artificielle, à la doctrine exposée en 2023 par la Russie au groupe d’experts gouvernementaux réuni à Genève sous l’égide de la Convention sur certaines armes classiques des Nations unies 14. Le document de travail fourni par la Fédération de Russie insistait en effet sur la nécessité de garantir un recours militaire à l’intelligence artificielle respectueux des normes du droit international, y compris du droit international humanitaire. Ce document se concluait ainsi par la formule : « En mettant en œuvre les présentes orientations conceptuelles, les Forces armées de la Fédération de Russie s’attacheront à utiliser les technologies intégrant l’intelligence artificielle dans les intérêts de la défense nationale, dans le strict respect des normes du droit international » 15. Les auteurs de cette synthèse envisageaient même de soulever au niveau international la question tendant à « considérer les systèmes militaires autonomes et semi-autonomes dotés d’éléments d’intelligence artificielle comme des armes de destruction massive », en vue de freiner la course aux armements alimentée par les grandes puissances. 

Contrôle et désinformation

Du fait de ces limites techniques et ambivalences politiques, certains commentateurs issus de l’opposition russe ont tendance à conclure que toutes les annonces de l’État russe en matière d’intelligence artificielle ne seraient que de la poudre aux yeux. On lisait ainsi dans les colonnes de Novaya Gazeta en mars dernier : « Il faut affirmer sans la moindre hésitation que toutes les initiatives du gouvernement russe dans ce domaine relèvent de la pure science-fiction. Tout cela n’est que du bruit : un bruit de fond sous la forme de déclarations clinquantes, de monceaux de papiers et d’interminables processus bureaucratiques qui ressemblent davantage à une simulation d’activité qu’à un effort réel » 16.

Il est pourtant deux domaines dans lesquels la capacité des autorités russes à mobiliser l’intelligence artificielle leur assure une capacité de nuisance réelle : la désinformation et la surveillance de leur propre population

En matière de désinformation, la Russie dispose d’une architecture offensive solide qui pourrait tirer le meilleur profit de l’intégration de l’intelligence artificielle. Un chercheur du Belfer Center (Université Harvard) observait à ce propos que des modèles tels que Claude Mythos, chargés d’identifier et d’exploiter les vulnérabilités logicielles, risquaient d’ouvrir une nouvelle ère de cyberguerre que la Russie aurait les moyens d’aborder depuis une position avantageuse. Elle dispose en effet depuis bien longtemps de groupes criminels semi-autonomes bénéficiant d’une protection étatique, mais aussi d’une doctrine éprouvée en matière de guerre informationnelle, dans un contexte de contraintes réglementaires faibles. La Russie n’aurait même pas besoin de développer ses propres outils en interne : il lui suffirait d’utiliser des modèles Open Source dès leur publication pour mener diverses opérations allant des cyberattaques au sabotage physique en passant par la désinformation à grande échelle 17.

Du point de vue de l’État russe, toutes ces opérations relèvent d’une logique strictement défensive. La revue du ministère russe des Affaires étrangères allait jusqu’à déclarer en 2023 que le réel danger incarné par l’intelligence artificielle venait des mesures de désinformation et de manipulation de l’information pratiquées par les pays occidentaux, dont les manigances imposeraient aux BRICS la mise en place d’une nouvelle plateforme de coopération internationale de cybersécurité 18. Pour cette même raison, le vice-ministre du Développement numérique, Aleksandr Choïtov, a annoncé récemment que l’intelligence artificielle elle-même devait faire l’objet d’une « censure » en Russie, avec interdiction de certains modèles et de certaines requêtes – une proposition manifestement anticonstitutionnelle, étant donné que la Constitution russe interdit toute forme de censure officielle dans la Fédération de Russie 19.

Il est pourtant deux domaines dans lesquels la capacité des autorités russes à mobiliser l’intelligence artificielle leur assure une capacité de nuisance réelle : la désinformation et la surveillance de leur propre population. 

Guillaume Lancereau

Ici comme ailleurs, le discours officiel et semi-officiel russe consiste donc en un renversement pur et simple de la réalité. Voilà des années que les services russes recourent à l’intelligence artificielle pour produire des « deepfakes » dans le cadre de leurs opérations d’information. En 2022, plusieurs vidéos attribuées à la Russie ont ainsi mis en scène le président Volodymyr Zelensky annonçant la reddition de l’Ukraine ou encore le maire de Kyïv, Vitali Klitschko, demandant à ses homologues européens de rapatrier en Ukraine les réfugiés ayant fui la guerre. Des moyens analogues ont été déployés avec un acharnement systématique par la Russie dans sa tentative de reprise en main de l’Arménie, à la veille d’élections qui ont finalement confirmé l’orientation pro-européenne du pays. Dans un même ordre d’idées, l’intelligence artificielle alimente les myriades de chatbots russes conçus pour générer des commentaires favorables à la Russie sur les réseaux sociaux. 

Les dernières opérations à grande échelle en direction de l’Arménie, mais aussi de la Hongrie et de la Moldavie ont démontré autant les capacités d’interférence de la Russie que la relative immunité de pans entiers des sociétés civiles à ces manipulations. Mais encore faut-il s’entendre sur ce qu’« échouer » signifie ici. Comme le suggère Ian Garner à propos de ce qu’il nomme la « slopagande » — cette bouillie visuelle générée par IA, « produite à la chaîne et diffusée sur les réseaux sociaux à des fins politiques » —, l’efficacité de ces contenus ne se mesure plus à leur capacité à convaincre : leur « effet principal — et le plus effrayant — n’est pas simplement de nous assaillir d’une seule fausse réalité, mais, par son pouvoir de saturation, de produire la sensation incessante que tout pourrait être faux ». À cette aune, les campagnes russes n’ont pas nécessairement échoué parce qu’elles n’ont pas retourné l’opinion : il leur suffit d’installer le doute et de rendre suspecte toute image et toute déclaration, y compris celles des acteurs pro-européens, une opération que le faible coût de production de ces contenus rend rentable même à rendement marginal.

À l’inverse, la population russe elle-même risque de subir beaucoup plus directement les effets d’une intelligence artificielle incorporée aux outils de surveillance, de censure et de contrôle politique. À l’heure actuelle, le Roskomnadzor se sert déjà amplement de l’intelligence artificielle pour surveiller et bloquer l’Internet russe, comme l’a révélé une récente fuite de données due à des hackers biélorusses 20. Le Roskomnadzor développe depuis plusieurs années des systèmes affectés à plusieurs tâches : l’analyse en continu des réseaux sociaux et médias afin d’y détecter les signaux de thématiques sensibles (mobilisation et pertes militaires, protestations, contenus LGBT, critique du pouvoir russe) ; la détection d’informations interdites dans les textes publiés en ligne ; la reconnaissance d’images et de vidéos afin d’y identifier les appels à manifester, les montages injurieux envers le président ou encore les symboles interdits. 

Un autre domaine particulièrement sensible est celui de l’édition, visé depuis des mois par des perquisitions et poursuites pénales en série pour publication – y compris à titre rétrospectif – de titres contraires aux « valeurs traditionnelles ». C’est également sous couvert de préserver le lectorat que le Roskomnadzor entend instituer un système de censure préalable des livres : il s’agirait en l’espèce de « proposer » aux éditeurs de soumettre leurs manuscrits à l’intelligence artificielle pour déterminer leur conformité à la nouvelle législation sur la « propagande des drogues » en vigueur en Russie depuis le mois de septembre 2025. On imagine sans difficulté les moyens techniques de censure du marché du livre qu’offrirait ce système s’il ne s’agissait plus seulement de contrôler l’absence de promotion des narcotiques, mais bien la « validité » idéologique des ouvrages 21.

Dans un avenir proche, l’intelligence artificielle pourrait permettre au Roskomnadzor de contrer l’une des stratégies les plus populaires de contournement des blocages : les VPN. Les autorités russes investissent en effet dans un nouvel algorithme fondé sur l’intelligence artificielle, capable de détecter les miroirs des sites bloqués en analysant leur contenu et non plus seulement les adresses IP, tout en détectant le trafic chiffré transitant par des VPN et en ralentissant l’accès à certaines ressources considérées comme une menace par l’État 22.

Enfin, la prochaine étape qu’entrevoient certains analystes consisterait à adopter des systèmes fondés sur l’intelligence artificielle afin de cadenasser encore davantage les campagnes politiques et les scrutins russes – à commencer par les élections à la Douma d’État de l’automne 2026 23. Si l’on perçoit encore mal les formes que de tels dispositifs pourraient prendre, ces prévisions confirment la tendance observée tout au long des paragraphes qui précèdent. L’intelligence artificielle n’aurait pas vocation à créer ex nihilo de nouveaux domaines de censure, de désinformation, de surveillance ou de manipulation électorale, mais bien à donner une nouvelle dimension et une portée décuplée aux pratiques que l’État russe met d’ores et déjà en œuvre.

L’intelligence artificielle représente une promesse et une menace pour la Russie de Vladimir Poutine : la promesse de moyens militaires, d’outils de cyberguerre et de techniques de surveillance plus performants ; la menace d’un retard irrattrapable dans le domaine militaire et de stratégies de réplique toujours plus efficaces face aux tentatives de désinformation à l’étranger et de contrôle de sa propre population. 

Les questions liées à l’intelligence artificielle ne se limitent donc pas à un ensemble de capacités techniques objectives ; ils touchent également à la perception, par les différents acteurs, de leurs capacités techniques propres et de celles de leurs adversaires. Sur le plan strictement militaire, Jacquelyn Schneider, directrice du Hoover Wargaming and Crisis Simulation Initiative et chercheuse au Center for International Security and Cooperation de l’Université de Stanford, observait ainsi que les acteurs avaient tendance à accumuler les erreurs, en accordant une trop grande confiance aux conclusions de l’intelligence artificielle, un outil souvent conçu pour minimiser le degré d’incertitude de ses réponses tout en manifestant une tendance à l’escalade et aux « hallucinations » plus grande que chez les humains. La chercheuse ajoutait que, dans la plupart des simulations, les acteurs surestimant le potentiel militaire des systèmes d’intelligence artificielle adverses montraient une propension plus grande à frapper les premiers, en visant notamment les forces nucléaires ennemies 24.

Ce déplacement vers les facteurs humains vaut aussi pour le front informationnel. Si la slopagande russe inquiète, ce n’est pas parce qu’elle imposerait un récit alternatif cohérent, mais parce qu’elle « érode la réalité précisément parce que sa raison d’être est de la dissoudre ». Là où la propagande soviétique visait à créer une « certitude partagée » autour d’un avenir radieux, son héritière numérique prospère « dans le vide intersidéral d’un fil d’actualité, où chaque affirmation est déconnectée de sa source et de ses conséquences ». L’arme n’est plus le mensonge, mais le doute généralisé : un terrain sur lequel la Russie, faute de pouvoir rivaliser technologiquement, conserve un avantage comparatif certain.

En définitive, la véritable « révolution dans l’art de la guerre » suscitée par l’intelligence artificielle se nourrira peut-être moins de capacités de calcul et d’évaluation des données de terrain que de facteurs entièrement humains : le sentiment de vulnérabilité et la confiance dans les instruments quasi divins que nous avons créés de nos mains.

Sources
  1. « Открытый урок “Россия, устремлённая в будущее », kremlin.ru, 1er septembre 2017.
  2. « Белоусов : ВС РФ активно внедряют элементы ИИ, робототехнические комплексы », ТАСС, 23 juin 2026.
  3. « Росія почала масово застосовувати автономні “Молнии” з ШІ у Запоріжжі », Українська правда, 3 juillet 2026.
  4. Russia’s New AI System Aims To Fix Front-Line Decision-Making », Forbes, 25 janvier 2026.
  5. « Россия во второй раз с начала года за месяц потеряла больше территории, чем захватила », Агентство, 6 juillet 2026.
  6. Chasing True AI Autonomy : From Legacy Mindsets to Battlefield Dominance », War on the Rocks, 15 décembre 2025.
  7. How Russia is Building a Sovereign Drone Ecosystem for AI-Driven Autonomy, CSIS Wadhwani AI Center, avril 2026, p. 36.
  8. « Искусственный интеллект и российская армия », Riddle, 19 mars 2021.
  9. Trends in AI Supercomputers », Epoch AI, 2025).
  10. « Стратегия развития ИИ в РФ : как пишут стратегии, когда горизонт планирования не больше года », Хабр, 19 avril 2026.
  11. « Эксперт Леонков рассказал о провале разработанного ИИ плана “контранступа” ВСУ из-за действий ГШ ВС РФ », Международная жизнь, 20 février 2026.
  12. Mission Genesis, la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis et la Artificial Intelligence Acceleration Strategy.
  13. « Искусственный интеллект массового поражения : стратегия военного доминирования США через ИИ », Международная жизнь, 19 janvier 2026.
  14. « Путь ИИ на военную службу », Россия в глобальной политике, 1er novembre 2025.
  15. « О Концепции деятельности Вооружённых Сил Российской Федерации в сфере разработки и применения систем вооружений с использованием технологий искусственного интеллекта », document de travail de la Fédération de Russie, 6-10 mars et 15-19 mai 2023.
  16. « ГлюкGPT. В России померещился искусственно-государственный интеллект », Новая Газета, 3 mars 2026.
  17. Mythos in Moscow : Why Russia Will be the Relative Winner of AI Cyber Proliferation », Russia Matters, 30 avril 2026.
  18. « Технологии искусственного интеллекта – новые возможности для Запада по дезинформации и манипуляции информацией в ИКТ-среде », Международная жизнь, 13 décembre 2023.
  19. « В Минцифры призвали нарушить Конституцию, введя цензуру для искусственного интеллекта », Агентство, 13 avril 2026.
  20. « Внутри машины цензуры », Важные истории, 8 février 2023.
  21. « Минцифры привлекло искусственный интеллект для цензурирования новых книг », Агентство, 4 septembre 2025.
  22. « Алгоритмические упражнения : РКН будет фильтровать трафик с помощью машинного обучения », Forbes, 18 janvier 2026.
  23. « Кремль создаст собственную ИИ-модель под выборы 2026 года », Агентство, 24 марта 2026.
  24. « Обезьяна с гранатой. Главная угроза внедрения ИИ в военной сфере — некомпетентно », The Insider, 12 mai 2026.

11.07.2026 à 16:55

Demi-finale : France-Espagne, le rendez-vous devenu rituel

Ramona Bloj

Vainqueure de la Belgique (2-1), l'Espagne retrouvera les Bleus en demi-finale, comme à l'Euro 2024 et en Ligue des nations en 2025.

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Texte intégral (1235 mots)

Pour la troisième année consécutive, la France et l’Espagne se retrouveront en demi-finale, ce 14 juillet, après s’être affrontées lors de l’Euro 2024 et de la Ligue des nations en 2025. Lors de ces deux précédentes rencontres, l’Espagne l’avait emporté de justesse (2-1 et 5-4). Les deux équipes ont toutefois considérablement changé depuis.

  • Lors de l’Euro, la France jouait moins bien et s’était qualifiée difficilement pour les demi-finales, ne marquant que trois buts en cinq matchs. Aujourd’hui, elle a trouvé le moyen de se libérer et pratique un football spectaculaire et riche en buts.
  • L’Espagne a suivi le chemin inverse : si, il y a deux ans, son jeu basé sur la possession du ballon était au sommet de sa fluidité, il semble aujourd’hui figé et rigide, et l’équipe a plus de mal à créer des occasions.

Hier, l’Espagne a de nouveau montré ses faiblesses face à la Belgique. Elle s’est tout de même imposée 2-1, car elle reste l’une des meilleures équipes du monde, mais elle a également révélé les mêmes limites que lors de ses matchs contre le Cap-Vert, l’Uruguay et le Portugal.

  • La Belgique a entamé la rencontre avec l’intention de se défendre en formant un bloc compact qui a réduit les espaces, empêchant ainsi l’Espagne de percer sa défense.
  • Dans ces conditions, le jeu de l’équipe espagnole repose exclusivement sur les percées sur l’aile droite de Lamine Yamal, qui a une nouvelle fois livré une performance correcte, mais pas exceptionnelle. Il n’a réussi que quatre dribbles sur dix tentés, et un seul dans les vingt derniers mètres du terrain.
  • Comme contre le Portugal, c’est une nouvelle fois Mikel Merino qui a résolu les problèmes de l’Espagne : entré en jeu à la 86e minute, il a marqué deux minutes plus tard d’une reprise à bout portant, profitant d’une erreur du gardien belge. Imperturbable, tel un exécutant.

« Le destin n’était pas de notre côté ; pour aller loin, il faut aussi un peu de chance », a déclaré avec mélancolie Rudi Garcia, le sélectionneur belge, qui a effectivement été un peu malchanceux puisqu’il a dû se passer de plusieurs joueurs clefs.

  • Amadou Onana s’est blessé lors du match précédent, Youri Tielemans lors de l’échauffement avant le match contre l’Espagne, et Thibaut Courtois ainsi que Kevin De Bruyne ont également dû quitter le terrain sur blessure en deuxième mi-temps.
  • Pour la Belgique, se retrouver en quarts de finale était déjà un exploit. Elle a réalisé une phase de poules catastrophique et, jusqu’à la 80e minute des seizièmes de finale contre le Sénégal, sa Coupe du monde était un échec. Puis, il y a eu ce retour spectaculaire dans les dernières minutes. En huitièmes de finale contre les États-Unis, l’envie de prendre sa revanche après l’affaire Balogun a peut-être donné un coup de pouce supplémentaire. 
  • Nous devons faire ainsi nos adieux à plusieurs membres de la vieille garde belge : Courtois, Witsel, Meunier, De Bruyne et Lukaku ne devraient plus avoir l’occasion de jouer à ce niveau. Tous ont fait partie de l’équipe qui a décroché la troisième place à la Coupe du monde 2018 et a occupé la première place du classement FIFA à plusieurs reprises au cours des quinze dernières années. La meilleure génération de talents belges de tous les temps.

Les deux derniers quarts de finale ont lieu aujourd’hui, 11 juillet : à 23 heures (heure française), la Norvège affronte l’Angleterre, puis à 3 heures, l’Argentine affronte la Suisse. Les deux équipes victorieuses s’affronteront en demi-finale.

  • Le match entre la Norvège et l’Angleterre est peut-être le quatrième meilleur de toute la compétition. On y retrouve la Norvège, considérée comme un outsider à suivre dès le début du tournoi, et l’Angleterre, toujours vue comme une favorite « de deuxième rang », derrière la France, l’Espagne et l’Argentine. Le vainqueur deviendra officiellement le « quatrième larron » parmi les trois grandes favorites (à condition, bien sûr, que l’Argentine batte la Suisse).
  • C’est un match à ne pas manquer : la confrontation entre les deux meilleurs attaquants du monde, Haaland et Kane. Attendons-nous à un duel tactique serré entre deux équipes plus organisées qu’inventives. Les ailiers, très techniques et très importants dans les deux équipes, pourraient faire la différence. 
  • Les prévisions météorologiques annoncent un match en demi-teinte, marqué par de nombreux efforts et ralentissements. À 17 heures, la chaleur est insupportable à Miami ; courir et jouer à un rythme intense dans de telles conditions est pratiquement impossible.

Dans l’autre quart de finale, l’Argentine est favorite face à la Suisse, mais elle devra faire mieux que lors de ses deux derniers matchs. Contre le Cap-Vert et l’Égypte, elle a éprouvé de grandes difficultés. Plus que des matchs de football, ce furent des luttes pour la survie.

  • Contre l’Égypte, le match s’est terminé avec un Messi en larmes, des larmes de peur d’avoir vu la fin approcher. L’Égypte menait 2-0 à dix minutes de la fin, avant que l’Argentine ne revienne au score. Même lors des seizièmes de finale contre le Cap-Vert, la victoire 3-2 n’était intervenue qu’à la toute fin du temps réglementaire.
  • Comment définir l’énergie qui anime l’Argentine lors de cette Coupe du monde, si ce n’est par le terme « mystique » ? Chaque touche de balle de Messi entre dans l’histoire et chaque apparition de l’équipe restera dans les mémoires pendant de nombreuses années. Chaque victoire semble à la fois facile et absolument impossible, dramatique au-delà de l’improbable.
  • Même le sélectionneur, Lionel Scaloni, a semblé reconnaître le charme qui entoure l’équipe, lorsqu’il a déclaré, après le retournement de situation face à l’Égypte : « Le fait est que nous avons certains joueurs : tu les fais entrer, tu leur dis trois ou quatre choses, et c’est fait, pas besoin d’être Einstein. » L’émotion est le carburant de cette équipe argentine, où les sentiments priment sur les stratégies.

11.07.2026 à 14:25

Donald Tusk tente d’apaiser les tensions mémorielles avec l’Ukraine

Ramona Bloj

Ce 11 juillet marque la 83ᵉ commémoration du « dimanche sanglant » de Volhynie, point culminant d'un massacre de 1943 que la Pologne qualifie de génocide, mais que Kiev refuse toujours de reconnaître comme tel. Le Premier ministre, Donald Tusk, a profité de l'occasion pour appeler à la vérité historique, tout en plaidant pour l'apaisement des relations avec l'Ukraine, après une séquence diplomatique tendue.

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Texte intégral (1517 mots)

La Volhynie est une région d’Europe centrale historiquement multiethnique, dont la majeure partie appartenait à la Pologne jusqu’en 1939, au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Elle a ensuite été envahie par l’Armée rouge, puis par l’Allemagne nazie entre 1941 et 1944, avant d’être reprise par les Soviétiques et enfin rattachée à l’URSS en 1945. Elle se trouve actuellement sur le territoire de l’Ukraine.

  • Dans la nuit du 10 au 11 juillet 1943, des unités de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), bras armé de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B) dirigée par Stepan Bandera, lancent une offensive coordonnée contre la population polonaise de Volhynie. Le choix du dimanche n’est pas anodin : les assaillants comptaient surprendre les fidèles polonais catholiques rassemblés dans les églises. 
  • Cette journée s’inscrit dans une campagne plus large, débutée dès février 1943, qui fait au total, entre 1943 et 1945, environ 100 000 morts polonais en Volhynie et en Galicie orientale, selon les estimations, avec la participation de civils ukrainiens mobilisés aux côtés de l’UPA, mais aussi d’Ukrainiens ayant péri pour avoir protégé leurs voisins polonais, parfois eux-mêmes ensuite tués par l’UPA.
  • La Pologne qualifie ces événements de génocide depuis une résolution de la Diète de 2016 qui a institué le 11 juillet comme journée nationale de commémoration ; une loi de 2025 a consolidé ce statut. Ces deux textes ont été votés à la quasi-unanimité des partis.
  • L’Ukraine, à l’inverse, refuse cette qualification et continue de célébrer l’UPA comme un mouvement de résistance à l’occupation soviétique et nazie, une divergence de mémoire qui alimente régulièrement les tensions bilatérales.

C’est dans ce contexte que Donald Tusk a publié samedi matin, 11 juillet, sur les réseaux sociaux, un enregistrement de près de trois minutes pour rappeler l’horreur historique tout en appelant à l’apaisement.

  • Il a déclaré : « C’était un génocide commis par des nationalistes ukrainiens contre des Polonais et d’autres citoyens polonais des territoires orientaux de la IIe République. […] Notre devoir envers les victimes, mais aussi notre moyen de surmonter ce passé douloureux pour bâtir un meilleur avenir, c’est la vérité. Et la vérité, c’est désigner et nommer les coupables, c’est une condamnation sans équivoque de ce crime. » 1
  • Tusk a annoncé la construction à Varsovie d’un « Mur de la Mémoire », avec une flamme éternelle et les noms de chaque victime identifiée des massacres de Volhynie ainsi que des autres victimes polonaises des guerres du XXe siècle en Ukraine.
  • Cependant, il a aussi insisté sur la nécessité de tourner la page avec Kiev : « La mémoire ne peut pas être mise au service de la haine. On ne répond pas au nationalisme par davantage de nationalisme […] L’Europe de paix et de respect mutuel, l’Europe réconciliée après la Seconde Guerre mondiale, n’a été possible que grâce à la vérité et au fait de nommer les choses. »

Le message de Tusk s’adresse en réalité au président polonais Karol Nawrocki ainsi qu’au président Zelensky, non directement nommés dans l’extrait. Il intervient alors que les relations polono-ukrainiennes traversent l’une de leurs phases les plus tendues depuis le début de la guerre.

  • Fin mai, Volodymyr Zelensky a rebaptisé une unité d’élite de l’armée ukrainienne du nom des « héros de l’UPA », décision aussitôt critiquée par Varsovie, gouvernement et chancellerie présidentielle.
  • Le 19 juin, le président Karol Nawrocki a annoncé qu’il retirait à Zelensky l’ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise, qui lui avait été remise en 2023 ; l’ordre a été renvoyé à Varsovie par coursier le lendemain.
  • Le différend a également pesé sur la Conférence de reconstruction de l’Ukraine à Gdańsk fin juin, où Zelensky, absent, a été remplacé par sa Première ministre Ioulia Svyrydenko.
  • Cette fermeté de Nawrocki n’est pas une surprise : durant toute la campagne présidentielle de 2025, Nawrocki avait conditionné l’adhésion de l’Ukraine à l’Union et à l’OTAN au règlement des différends mémoriels. Cette position ne doit toutefois pas être confondue avec une sympathie pour Moscou : Nawrocki se présente au contraire comme fermement anti-russe.
  • En marge du sommet de l’OTAN à Ankara cette semaine, Nawrocki et Zelensky se sont entretenus pendant une heure. À l’issue, Nawrocki a déclaré : « Pour moi, la question de l’UPA est non négociable. » Zelensky, de son côté, a évoqué une discussion « constructive » et annoncé sur les réseaux sociaux : « Nous avons convenu de poursuivre le dialogue. »
  • Le 8 juillet, le Parlement européen a adopté, dans le cadre d’un rapport sur la trajectoire d’adhésion de l’Ukraine à l’Union, un amendement déposé par l’eurodéputé polonais du PPE Andrzej Halicki (du parti de Tusk, donc) et son collègue allemand Michael Gahler (CDU). Le texte exprime des regrets face à « l’escalade récente, inutile et non provoquée » de Zelensky et estime que sa décision « n’est pas conforme aux valeurs européennes », tout en réaffirmant le soutien à l’adhésion de l’Ukraine.

Tusk s’exprime donc en terrain miné et tout en reconnaissant l’horreur et en appelant à punir les coupables, il cherche à trouver une porte de sortie sans remettre en cause le soutien polonais à l’Ukraine. Les réactions à son message ce samedi matin ont traduit le clivage politique du pays.

  • Przemysław Czarnek, candidat de Droit et Justice (PiS, CRE) au poste de Premier ministre, a dénoncé un « nationalisme ukrainien » ayant conduit à des « purges ethniques d’une ampleur inédite », annonçant le dépôt d’un projet de résolution de la Diète s’opposant à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union tant que la glorification des auteurs du massacre se poursuivra.
  • Sur une tonalité plus conciliante, le président de la Diète Włodzimierz Czarzasty, issu de La Gauche (S&D), membre de la coalition de Tusk, a appelé à dissocier le travail des historiens de « la politique du moment », citant en exemple la réconciliation polono-allemande, tandis que la présidente du Sénat, Małgorzata Kidawa-Błońska (issue de la Coalition civique, le parti de Tusk), a déposé des fleurs au monument des victimes à Varsovie.

Au-delà de la polémique du jour, le dossier des exhumations des corps des Polonais morts en Volhynie illustre à la fois les progrès et la fragilité de ce dialogue mémoriel.

  • Un moratoire ukrainien sur les recherches et exhumations, en vigueur depuis 2017, a été officiellement levé fin novembre 2024, lorsque le ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski (PPE) a annoncé, avec son homologue ukrainien Andrij Sybiha, qu’« il n’y avait plus d’obstacle ». La présidence d’Andrzej Duda, proche du PiS, avait également multiplié les démarches en ce sens durant son mandat.
  • Les premières fouilles ont suivi au printemps 2025 à Puźniki, où les restes de 42 personnes, dont des enfants, ont été retrouvés et exhumés en septembre 2025.
  • En décembre 2025, une rencontre entre Nawrocki, alors nouvellement élu, et Zelensky à Varsovie a permis de débloquer une partie des 26 demandes formelles déposées par l’Institut de la mémoire nationale, avec des travaux planifiés pour 2026 à Ugły, Huta Pieniacka et Ostrówki.
  • De nouvelles exhumations doivent d’ailleurs débuter dès le 13 juillet à Ostrówki et Wola Ostrowiecka, selon l’annonce de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale. 
  • Sur les quelque 130 000 victimes polonaises de guerres du XXe siècle encore sans sépulture digne selon l’Institut de la mémoire nationale, l’immense majorité reste donc à ce jour non exhumée.
  • Le sujet évolue dans cette tension permanente, entre une réconciliation qui progresse concrètement, terrain par terrain, et une querelle politique qui se rallume à chaque nouvelle polémique symbolique.
Sources
  1. déclaration de Donald Tusk, 11 juillet 2026.

11.07.2026 à 07:36

La leçon de Jean Monnet

Ramona Bloj

« Le drame de l’Europe, c’est d’avoir rendu Jean Monnet ennuyeux. »

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Texte intégral (7417 mots)

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Le drame de l’Europe, c’est d’avoir rendu Jean Monnet ennuyeux. Ce personnage fabuleux, qui a parcouru le monde pendant des décennies, vivant des aventures incroyables, et poursuivant sans relâche l’idéal fou d’une Europe unie, a été transformé en une référence poussiéreuse, un père fondateur empaillé, bon à citer dans tous les discours les plus convenus sur l’état de l’Union.

Au cours de la prochaine heure 1 je vais m’efforcer avant tout de rendre à Jean Monnet la folie qui est la sienne, en retraçant quelques épisodes de sa vie.

Ensuite, je tenterai d’explorer son héritage et ce que l’exemple de Jean Monnet signifie pour nous, aujourd’hui. 

L’un des rares aspects positifs de la période sombre que nous traversons, c’est que nous comprenons l’histoire, nous la ressentons au plus profond de nous-mêmes. 

Auparavant, nous lisions les chroniques de la première moitié du XXe siècle et elles nous semblaient lointaines, comme quelque chose de tragique et de dépassé. Nous les étudions avec une sorte de détachement, comme si elles ne nous concernaient pas directement. Aujourd’hui, en revanche, nous lisons le récit de ces événements, à travers la voix des témoins de cette époque, et nous vibrons avec eux, car leur condition est aussi la nôtre.

Désormais, nous comprenons, plus que ça, nous ressentons ce que Stefan Zweig voulait dire lorsqu’il écrivait en 1936 :

« Rarement l’atmosphère du monde, et de notre vieille Europe en particulier, a été aussi empoisonnée par la défiance, la désunion et la peur. Chaque matin, c’est avec fébrilité que l’on attrape le journal, et avec un soupir de soulagement qu’on le repose lorsque rien de particulièrement dangereux ne s’est produit. La défiance envers les voisins est peu à peu devenue un phénomène pathologique chez bien des peuples ; partout, les frontières se ferment craintivement, jour et nuit les usines d’Europe travaillent à créer, après vingt siècles de réalisations magnifiques dans tous les domaines de la culture, les plus impressionnants et les plus géniaux instruments de destruction. » 2.

Ce soupir de soulagement du matin lorsque, en allumant le téléphone, nous découvrons que rien de particulièrement dangereux ne s’est produit sur la scène du monde pendant la nuit : aujourd’hui nous le connaissons.

Mais si nous devons subir, ressentir dans notre chair la face la plus sombre de l’histoire, nous pouvons peut-être aussi rendre hommage et comprendre mieux que jamais les hommes et les femmes qui ont su s’opposer aux ténèbres. Tous ceux et toutes celles qui, après la Seconde Guerre mondiale, ont jeté les bases de l’une des plus longues périodes de paix et de prospérité de l’histoire de l’humanité.

L’aventure

Jean Monnet est l’un d’entre eux. Et peut-être, parmi tous, celui dont l’exemple est le plus essentiel. Mais pour qu’il puisse nous inspirer, il faut avant tout le libérer de la couche de pomposité et de rhétorique dont il a été recouvert au cours des dernières décennies.

Et pour cela, le meilleur moyen n’est peut-être pas de partir du rôle central qu’il a joué dans la construction de l’Europe, ni des réalisations presque incroyables qui ont marqué son parcours d’homme d’État et de bâtisseur visionnaire, mais plutôt de quelques épisodes plus intimes.

J’en retiendrai trois seulement.

Le premier nous ramène en 1906. Jean Monnet a dix-huit ans. Deux ans plus tôt, il a quitté Cognac et ses études pour un apprentissage dans la City de Londres ; le voilà désormais envoyé en Amérique du Nord comme représentant de la maison familiale. Il débarque d’abord au Canada, puis parcourt l’Ouest américain. Il y découvre un monde sans limites, où l’Europe semble déjà lointaine, presque insignifiante.

Un jour, il débarque dans une ferme au milieu de nulle part. Cherchant à rejoindre une ferme de colons scandinaves, friands consommateurs de cognac, il demande à un forgeron quels sont les moyens de transport. Sans interrompre son travail, l’homme lui répond qu’il n’y en a pas, puis, désignant un cheval, lui propose simplement de le prendre et de le ramener ensuite au même endroit. Cette confiance lui paraît naturelle.

« J’étais loin de Cognac et des pays de droit écrit – commente Jean Monnet dans ses Mémoires. En Amérique, je retrouvai partout cette impression que là où l’espace n’était pas limité, la confiance n’était pas mesurée » 3.

Monnet aborde la difficulté comme il le fera toujours : en élargissant le cadre. 

Giuliano da Empoli

Pendant près de huit ans, il parcourt ainsi le monde – Amérique du Nord, Scandinavie, Russie, Égypte. À la stabilité presque immobile de la société européenne s’ajoute, dans son esprit, le dynamisme d’un monde en expansion.

Le second épisode relève de la vie privée, mais il est à sa manière tout aussi révélateur. En juillet 1934, Jean Monnet quitte Shanghai, où il exerce comme banquier d’affaires et est proche de Tchang Kaï-chek, pour rejoindre Moscou. Il y retrouve Silvia Giannini, qu’il a rencontrée cinq ans plus tôt : un coup de foudre immédiat, contrarié par un obstacle majeur, puisqu’elle est alors mariée et que le divorce est pratiquement impossible dans l’Europe de l’époque.

Monnet aborde la difficulté comme il le fera toujours : en élargissant le cadre. 

Le seul pays où le divorce est alors accessible est l’Union soviétique. Tous deux s’y donnent donc rendez-vous — lui venant d’Extrême-Orient, elle de Suisse, où elle vit avec son enfant. En quelques jours, Silvia devient citoyenne soviétique, obtient le divorce, puis ils se marient sans délai avant de repartir. Monnet évoquera plus tard cet épisode comme « la plus belle affaire de sa vie » 4. Leur union durera quarante-cinq ans, jusqu’à la mort de Silvia en 1979, et constituera pour lui un point d’ancrage essentiel.

Le troisième épisode n’appartient plus à la sphère intime, mais il éclaire, de manière spectaculaire, l’ampleur de son influence. En décembre 1940, Franklin D. Roosevelt prononce un discours radiophonique resté célèbre, dans lequel il présente les États-Unis comme « l’arsenal de la démocratie » 5. L’expression est de Jean Monnet.

Arrivé quelques mois plus tôt à Washington après l’effondrement de la France, il s’est déjà imposé comme un interlocuteur central au sein de l’administration américaine. Une note du Département d’État le désigne alors comme « le maître à penser de notre défense » 6.

Dans les deux années qui suivent, il joue un rôle décisif dans l’élaboration du Victory Program (« Programme pour la victoire ») ». Sans être lui-même technicien, il impose une méthode : évaluer précisément les besoins militaires, les confronter aux capacités industrielles, et faire apparaître l’écart. Monnet plaide inlassablement pour une logique d’abondance – mieux vaut, dit-il, dix mille chars de trop qu’un seul de moins. Il contribue ainsi à convaincre l’administration Roosevelt de doubler ses objectifs de production.

Ce processus aboutit au message adressé par Roosevelt au Congrès le 6 janvier 1942, fixant des objectifs industriels d’une ampleur sans précédent. Moins d’un mois après leur entrée en guerre, les États-Unis ont engagé l’effort productif décisif. Keynes affirmera plus tard que Monnet a « raccourci la guerre d’un an » 7.

Les exemples de ce genre pourraient se multiplier. Mais à eux seuls, ils suffisent à donner une idée d’une personnalité et d’un parcours tout à fait hors du commun. D’un cosmopolitisme fou – et follement aventureux.

L’aventure, selon Giorgio Agamben, est ce qui fait advenir quelque chose ou quelqu’un, ce qui forge une identité, ce qui donne un nom : « L’aventure, c’est l’être en tant qu’il advient » 8. Au début du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, avant de partir, le héros n’a pas de nom. Ce n’est qu’à la fin qu’il apprendra qu’il s’appelle Perceval le Gallois. 

La vie de Jean Monnet est une aventure. Mais son œuvre aussi, son œuvre principale, l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui, est une aventure.

Il ne s’agit pas de proclamer l’unité européenne, mais de la rendre nécessaire, concrète, presque inévitable.

Giuliano da Empoli

Nous ne retracerons pas ici l’ensemble de cette trajectoire. Mais, là encore, trois moments – trois véritables aventures – suffisent à comprendre pourquoi Jean Monnet en est venu à être considéré comme l’un des pères de l’Union européenne.

Le premier se situe en 1914, au tout début de la Grande Guerre. Jean Monnet a vingt-six ans. Il n’occupe aucune fonction officielle, ne représente que lui-même, et ne peut faire valoir qu’une expérience acquise sur le terrain, au fil de ses voyages. Réformé, il décide de servir autrement. Une évidence s’impose à lui : il est absurde que la France et la Grande-Bretagne, alliées contre l’Allemagne, organisent séparément leurs approvisionnements en matières premières. L’intuition est simple ; sa mise en œuvre, hautement improbable. Et pourtant, en pleine bataille de la Marne, Monnet parvient à rencontrer le président du Conseil, René Viviani, et à le convaincre de la nécessité d’une coordination étroite entre les deux pays. Envoyé à Londres, il se consacre jusqu’à la fin de la guerre à cette tâche d’organisation et de rationalisation, dans une relative obscurité. Cette action n’en est pas moins décisive : elle contribue à donner à l’effort allié la cohérence matérielle sans laquelle la victoire eût été compromise.

Le deuxième épisode se déroule en juin 1940. La défaite française semble inéluctable. Monnet, qui refuse l’évidence du renoncement, reprend à son compte une idée à la fois audacieuse et désespérée : celle d’une union immédiate et totale entre la France et le Royaume-Uni. Dans une note intitulée Anglo-French Unity, il propose la fusion des deux États : un seul gouvernement, un seul Parlement, une seule armée.

Contre toute attente, il parvient à convaincre Churchill, son cabinet, et le général de Gaulle, alors à Londres. Le 16 juin, de Gaulle dicte lui-même le texte au téléphone à Paul Reynaud. Pendant quelques heures, l’hypothèse d’une souveraineté partagée, née dans l’urgence la plus extrême, apparaît comme une possibilité réelle. Mais, le soir même, Reynaud est remplacé par le maréchal Pétain, qui choisit la voie de l’armistice. Le projet s’évanouit aussitôt. Il n’en demeure pas moins un précédent saisissant : l’idée que les nations européennes peuvent, si les circonstances l’exigent, aller jusqu’à s’unir politiquement pour faire face à leur destin.

Enfin, le moment décisif. En 1950, Jean Monnet propose à Robert Schuman de mettre en commun avec l’Allemagne la gestion du charbon et de l’acier. Le traité de Paris de 1951, qui fonde la Communauté européenne du charbon et de l’acier, donne corps à cette intuition. Pour la première fois, six États acceptent de transférer une part de leur souveraineté à une autorité commune, indépendante, chargée d’organiser un secteur clef de leur économie. Le choix du charbon et de l’acier n’est pas anodin : il s’agit des ressources mêmes qui avaient alimenté les guerres européennes. Les placer sous une gestion commune revient à rendre non seulement impensable, mais matériellement impossible, un nouveau conflit entre la France et l’Allemagne.

En politique, l’ennui est une arme redoutable.

Giuliano da Empoli

C’est à ce moment que Jean Monnet entre pleinement dans l’histoire. Mais c’est là que se loge aussi le grand paradoxe de Jean Monnet et de la construction européenne : une aventure extraordinaire qui débouche sur son contraire : l’ennui. Non pas par hasard, mais par stratégie.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains pensent qu’il faut unir l’Europe. Ils font de grandes déclarations, des appels, organisent des conférences. Jean Monnet n’en fait pas partie. Lorsque, en 1948, Churchill tente de lancer le projet des États-Unis d’Europe à La Haye, Monnet n’y va pas. Il ne s’agit pas, pour lui, de proclamer l’unité européenne, mais de la rendre nécessaire, concrète, presque inévitable, en l’ancrant dans des intérêts matériels partagés.

C’est là, je crois, que réside le véritable génie de Jean Monnet. L’ennui européen n’est pas le fruit du hasard, mais d’un projet politique précis – et éclairé. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Monnet comprend que l’union est à la fois indispensable et impossible. Indispensable pour empêcher que l’histoire des conflits fratricides ne se répète à l’infini. Et impossible parce que les populations, malgré tout, n’en veulent pas. D’ailleurs, même dans les années qui suivirent, les adhérents au Mouvement fédéraliste européen n’ont jamais dépassé les 250 000.

C’est pourquoi Monnet décide d’emprunter une autre voie : celle des accords techniques. D’abord sur le charbon et l’acier, puis sur un éventail de plus en plus large de domaines, jusqu’à créer un réseau inextricable de relations et d’intérêts communs, qui transforme l’Union européenne en un fait accompli, une construction technocratique dotée de sa propre logique implacable.

En politique, l’ennui est une arme redoutable. Si l’on parvient à rendre un sujet si ennuyeux que tout le monde s’en désintéresse, on peut alors faire ce que l’on veut. L’écrivain américain David Foster Wallace raconte dans Le Roi Pâle comment les républicains ont construit aux États-Unis une société à deux vitesses, favorisant l’enrichissement sans limites des uns et creusant les inégalités à travers la politique fiscale. Et il écrit : « La véritable raison pour laquelle les citoyens américains n’avaient—et n’ont toujours—pas conscience de ces conflits, de ces transformations et de ce qui s’y joue, c’est que toute la question de la politique et de l’administration fiscale est ennuyeuse. Massivement, spectaculairement ennuyeuse… » 9.

C’est ainsi que l’ennui et l’apathie deviennent une sorte d’outil politique. 

Il en a été ainsi pour l’Europe des fonctionnaires, au moins jusqu’à Maastricht et, en partie, jusqu’à nos jours. Il faut leur tirer notre chapeau : ils ont réussi à dissimuler l’une des épopées politiques les plus exaltantes de l’histoire derrière une série infinie de règles sur la couleur des gilets de sauvetage et le diamètre des pizzas.

Face aux prédateurs

L’Union européenne est sans doute le plus beau projet politique du dernier siècle : la première tentative, dans l’histoire, de constituer un ensemble supranational en temps de paix, sans armes ni menaces, sur la base de l’adhésion libre des peuples. Aucun autre projet politique n’est plus exaltant ; pourtant, au cours des soixante-dix dernières années, l’Europe ne s’est pas bâtie par de grands discours. Elle s’est construite en tissant un réseau toujours plus dense de règles, qui ont conduit à une intégration toujours plus forte de notre continent.

Cette stratégie a connu un succès qui a dépassé toutes les attentes les plus optimistes.

Le problème, aujourd’hui, c’est que le non-respect des règles est devenu, un peu partout, le moyen le plus rapide de conquérir le pouvoir et le plus sûr de le conserver. « La première chose à faire est de tuer tous les avocats », dit Shakespeare. Ou plutôt, Dick le Boucher dans Henri VI, quand il se pose la question de la première initiative à prendre au moment de la révolte 10. Aujourd’hui, tel est le programme de tous les prédateurs qui veulent se débarrasser de tout frein à leur pouvoir  : les leaders national-populistes, les autocrates décomplexés, les nouveaux oligarques de la tech.

Face à cette situation, les Européens qui s’indignent, qui poussent de grands cris en traitant leurs ennemis d’ignorants et de barbares, font penser à cet Empereur perse qui, selon Hérodote, ordonna à ses soldats de fouetter la mer pour la punir d’avoir fait obstacle à ses projets. 

Il ne sert à rien de se contenter de dénoncer les prédateurs qui nous entourent et qui fondent leur succès sur le non-respect des règles. Il faut comprendre la force de ce modèle. 

Dans des sociétés comme les nôtres, une part croissante des citoyens a, à tort ou à raison, le sentiment que le système est bloqué, que les problèmes restent toujours les mêmes et que voter pour tel ou tel homme politique ne change absolument rien. Dans un tel contexte, les prédateurs font irruption en proposant une véritable forme de miracle. 

En théologie, le miracle correspond à l’intervention directe de Dieu, qui contourne les règles normales de l’existence sur terre pour produire un fait extraordinaire ; la logique de Trump et des autres dirigeants national-populistes est la même. Enfreindre les règles – et très souvent les lois – en prétendant produire un impact sur les problèmes qui affligent leurs électeurs.

Le moment exige des Européens la capacité de se réinventer, et pas seulement celle de se défendre. Voici pourquoi nous avons à nouveau besoin de Jean Monnet. Qu’aurait-il fait, à notre place ?

Giuliano da Empoli

Face à ce type d’offensive, la réponse de ceux qui se contentent d’invoquer le respect des règles et des procédures risque de paraître faible. Non pas parce qu’elle n’est pas juste. Il est évident que sans le respect des règles et des procédures, il ne peut y avoir ni démocratie, ni État de droit, ni a fortiori la construction européenne telle qu’elle a été conçue jusqu’à présent. Tous ceux qui s’efforcent de protéger la démocratie ou de défendre l’Europe ont donc raison. 

Mais leur effort ne peut se limiter à cela. Car nous risquons d’apporter une réponse formelle à un défi de fond. Les citoyens demandent que leurs problèmes soient résolus, pas que les formes soient respectées.

Les dirigeants populistes se concentrent sur le fond, ou du moins ils en font semblant. Ils promettent de résoudre les vrais problèmes des gens : la criminalité, l’immigration, le coût de la vie. Si les libéraux, les progressistes, les bons démocrates et les pro-Européens se retranchent uniquement derrière la défense de formes et d’institutions jugées inefficaces par une partie toujours plus importante des électeurs, ils sont voués à être balayés.

Le moment exige des Européens la capacité de se réinventer, et pas seulement celle de se défendre. 

Voici pourquoi nous avons à nouveau besoin de Jean Monnet. Qu’aurait-il fait, à notre place ?

Il ne s’agit pas d’une question rhétorique. Il l’aurait lui-même, je crois, appréciée, car c’était un être entièrement prospectif, il n’y avait que l’avenir qui l’intéressait. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il ne voulait même pas publier ses Mémoires (ce qui aurait été une terrible perte…). « Pourrait-on concevoir des Mémoires qui évoqueraient l’avenir ? », aurait-il demandé à son ami, l’historien Jean-Baptiste Duroselle 11.

Mais, s’il ne s’agit pas d’une question rhétorique, il faut éviter d’y répondre par un cliché : « Si c’était à refaire, je commencerais par la culture ». D’abord, parce que Monnet n’a jamais prononcé cette phrase sous cette forme. Et puis, elle est erronée : la stratégie de Monnet était la bonne ; s’il avait commencé par la culture, il ne serait jamais arrivé là où il est arrivé.

La véritable leçon de Jean Monnet est plus complexe. La méthode Monnet repose sur trois éléments principaux. Tout d’abord, une vision très claire et extraordinairement ambitieuse, qui guide en permanence chacune de ses actions. André Bazin aurait dit que les mauvais cinéastes n’ont aucune idée, les bons en ont plein, mais les grands n’en ont qu’une seule. Jean Monnet a une grande idée : l’union entre les peuples et, en particulier, l’union entre les peuples européens. 

Monnet est l’homme le plus pragmatique du monde, mais ce qui alimente son pragmatisme, c’est un idéal des plus nobles : les États-Unis d’Europe.

Le deuxième volet de l’action de Monnet réside dans une capacité quasi divinatoire à trouver, dans chaque situation, même la plus désespérée, le point précis sur lequel faire levier pour déclencher une dynamique vertueuse. 

Pour y parvenir, il faut une expertise technique, que Monnet cultivait surtout grâce à l’extraordinaire cercle de collaborateurs dont il s’est entouré toute sa vie. Ses subordonnés l’adoraient. Il leur procurait le sentiment grisant d’être au cœur de l’action et de marquer l’histoire.

Au cours des dernières décennies, le pro-européen est devenu un être de prudence et non de conquête, ce qui a permis à ses adversaires d’usurper le changement, alors qu’ils ne font que proposer un retour en arrière pernicieux

Giuliano da Empoli

Monnet n’est pas un technocrate, mais il part toujours d’un levier technique, concret, dont il sait que s’il parvient à l’actionner, tout le reste peut en découler. Au début des années cinquante, le charbon et l’acier ont clairement été ce levier, l’étincelle qui a déclenché une réaction en chaîne qui s’est poursuivie jusqu’à nos jours.

Troisième point : Jean Monnet met les mains dans le cambouis. Il ne se contente pas de cultiver une vision large et d’identifier la solution technique précise. Il se mobilise, avec toute la force de son énergie et de son intelligence tactique et en s’appuyant sur son immense réseau de relations à travers le monde pour faire avancer les choses. Et il ne s’arrête pas tant qu’il n’y est pas parvenu, ou, du moins, qu’il n’a pas épuisé toutes les voies pour y parvenir.

L’histoire des deux années qui séparent la présentation du plan Schuman de la ratification du traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier devrait faire partie des matières obligatoires pour tout étudiant en politiques publiques. Il en ressort un Jean Monnet qui, comme on dit en Italie, serait capable de mettre d’accord deux chaises vides, tant ses talents de diplomate et sa capacité à s’adapter constamment aux circonstances pour atteindre son objectif sont remarquables. Pour rester dans la métaphore du grand réalisateur, un peu comme Fellini lorsqu’il réécrivait le scénario de ses plus grands films pendant le tournage.

C’est cette incroyable combinaison de vision, de compétence technique et de capacité d’exécution qui fait de Jean Monnet une personnalité tout à fait exceptionnelle. 

Comme l’aurait dit Alexandre Kojève, les seuls penseurs qui comptent d’un point de vue historique sont ceux dont la pensée s’est incarnée dans des institutions. Jean Monnet est l’un d’entre eux. Il avait coutume de dire qu’il n’avait jamais exercé de fonction qu’il n’ait lui-même créée.

Si nous décidions d’appliquer la leçon de Jean Monnet à notre époque, nous devrions donc nous attaquer à ces trois fronts en même temps : la vision, le levier et l’exécution.

Tout d’abord, du point de vue de la vision, le défi posé par les prédateurs – si nous acceptons de le considérer sous un angle positif, ce qui est certes difficile, mais nécessaire si l’on veut vraiment les combattre au lieu de se contenter de faire semblant – consiste, disais-je, à élargir le champ du possible. Au fond, c’est là que réside tout le charme de Trump.

« Vous dites que c’est impossible ? Eh bien, je vais vous prouver que non, à tel point que je le fais. » Or, il est clair que beaucoup de leurs miracles échouent, et il est clair que, de notre point de vue, les Poutine, les Trump, etc., élargissent surtout le champ du pire.

Mais il n’en reste pas moins que cette dilatation de la sphère du possible doit être prise au sérieux. Si toutes les transgressions qu’ils commettent sont possibles, il doit certainement être possible aussi pour les Européens d’être plus ambitieux. 

Il ne tient qu’à nous de redécouvrir le côté épique de la construction européenne.

Giuliano da Empoli

Je ne pense pas que ce soit un hasard si, aujourd’hui, des Européens connus pour leur réalisme invoquent de plus en plus souvent et avec détermination les États-Unis d’Europe. Arrivés à ce stade de notre parcours, il est clair que nous avons le choix entre faire demi-tour ou franchir un seuil, en nous engageant résolument sur la voie du fédéralisme idéal et pragmatique que Mario Draghi nous indique depuis longtemps déjà.

Au cours des dernières décennies, le pro-européen est devenu un être de prudence et non de conquête, ce qui a permis à ses adversaires d’usurper le changement, alors qu’ils ne font que proposer un retour en arrière pernicieux. Les États-Unis d’Europe restent, à mon avis, la seule réponse à la hauteur des enjeux actuels, la seule révolution qui – comme l’écrivait Jean Monnet – « veut permettre un nouvel épanouissement de notre civilisation, et une nouvelle renaissance » 12.

Aujourd’hui, chacun d’entre nous peut prendre le volant et parcourir trois mille kilomètres jusqu’à Tallinn sans franchir une seule frontière et sans changer de monnaie. Un miracle inimaginable quand on pense à l’histoire qui nous a précédés. Aujourd’hui, il ne tient qu’à nous de redécouvrir le côté épique de la construction européenne.

Il s’agit, bien sûr, d’une position minoritaire. Mais dans le nouvel écosystème de l’information, ce sont les extrêmes qui génèrent de l’énergie. On l’a vu avec l’extrême droite, qui, partant d’une base très minoritaire, a réussi à faire basculer la situation en sa faveur. Les pro-européens doivent eux aussi être capables d’évoluer dans ce contexte. C’est pourquoi nous avons besoin d’une minorité d’activistes qui entretienne le rêve des États-Unis d’Europe.

Cela prendra du temps, nous y parviendrons petit à petit, par coalitions de volontaires, comme cela a été le cas jusqu’à présent, mais c’est un horizon que nous ne devons pas perdre de vue.

Le charbon et l’acier d’aujourd’hui, ce sont le numérique et l’intelligence artificielle, il s’agit de trouver le moyen de les placer au cœur de la réinvention de l’Europe.

Giuliano da Empoli

Deuxième point. Bien viser, trouver le point crucial dont découlent tous les autres. Au début des années 50, Monnet part du charbon et de l’acier parce que c’est le nerf de la guerre. Aujourd’hui, l’équivalent est évident : il s’agit du numérique et, plus encore, de l’intelligence artificielle.

L’un des sociopathes les plus puissants et les plus inquiétants de la Silicon Valley, Marc Andreessen, a publié il y a quinze ans son manifeste intitulé « Software Is Eating the World », « le logiciel dévore le monde » 13. Sa thèse était que, petit à petit, l’avancée du numérique allait conquérir toutes les sphères de l’activité économique et de l’activité humaine tout court. Quinze ans plus tard, tout le monde peut constater que ce processus touche à son but et que les logiciels ont commencé à dévorer les derniers bastions de la souveraineté des États : l’action militaire, le contrôle du territoire, le monopole de la violence.

Le charbon et l’acier d’aujourd’hui, ce sont le numérique et l’intelligence artificielle, il s’agit de trouver le moyen de les placer au cœur de la réinvention de l’Europe. Si Monnet était parmi nous, il ne chercherait sans doute pas à rivaliser frontalement avec les grandes puissances sur tous les terrains ; il identifierait un levier structurant, et s’efforcerait d’y créer des interdépendances organisées.

Nous n’avons pas le temps ici d’entrer dans les détails, mais les initiatives et les propositions actuellement sur la table ne manquent pas. Parmi toutes celles qui s’offrent à nous, il s’agit d’identifier celle qui pourra déclencher une nouvelle réaction en chaîne, à l’image de celle que le plan Schuman a déclenché au début des années 50.

Mais une fois le fil trouvé, il faut ensuite le tirer. C’est la troisième partie de la méthode Monnet : l’exécution, la mise en place du mécanisme, la construction patiente du consensus politique qui permettra de concrétiser sa vision. C’est sur ce plan-là, par rapport à l’époque de Jean Monnet, que nous nous heurtons à l’éléphant dans la pièce.

À l’époque de Jean Monnet, l’Amérique a été le plus puissant promoteur et catalyseur de l’intégration européenne. Si nous célébrons aujourd’hui la fête de l’Europe le 9 mai, date de la présentation du plan Schuman, élaboré par Monnet, c’est parce que deux jours plus tard, le 11, Schuman lui-même devait se rendre à Londres à la réunion des ministres des Affaires étrangères des Alliés, pour laquelle Dean Acheson, le secrétaire d’État américain, lui avait demandé de présenter un plan sur les relations de la France avec l’Allemagne.

La fête de l’Europe elle-même naît d’une deadline américaine !

Aujourd’hui, non seulement cette ressource a disparu, mais nos anciens alliés se retournent désormais contre nous, refusant toute forme d’intégration européenne — un trait qu’ils partagent avec les autres prédateurs géopolitiques.

Par contre, une donnée nouvelle s’est imposée, que Monnet n’avait pas à sa disposition : une opinion européenne en germe, fruit même de sa stratégie qui a fini par unir le continent. Là où, après la guerre, Monnet a dû adopter une stratégie presque furtive – faute d’une quelconque adhésion populaire et face à des peuples épuisés et profondément divisés – nous disposons aujourd’hui d’un socle d’attentes. Malgré ses limites et ses fragmentations, une opinion européenne se dessine, que les enquêtes Eurobazooka du Grand Continent confirment de façon spectaculaire. Elles montrent un attachement à l’Union en forte hausse au fil des crises que nous traversons, presque partout, et, plus encore, une attente d’action très forte dans des domaines clefs, à partir de la défense et de la technologie.

Il y a donc une demande d’Europe qui dépasse l’offre politique actuelle. Là où Monnet devait précéder les opinions, il est désormais possible, au moins en partie, de s’appuyer sur elles. Il nous faut des entrepreneurs politiques capables d’en tirer parti.

Aujourd’hui, nous n’avons pas le loisir d’attendre qu’un nouveau Jean Monnet apparaisse pour nous tirer d’affaire. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on n’en voit pas poindre à l’horizon. En revanche, nous pouvons peut-être nous donner pour horizon de faire émerger une forme de « Monnet collectif ».

Les ennemis de l’Europe veulent vivre éternellement, mais on se demande bien pourquoi, puisqu’ils ne donnent pas, ne serait-ce qu’un instant, l’impression de savoir profiter de la vie.

Giuliano da Empli

Tel est le vœu, et l’invitation, que je voudrais vous adresser : essayons de devenir, ensemble, un Jean Monnet collectif.

La tâche peut paraître lourde. Mais il y a aussi, dans l’histoire de Jean Monnet, autre chose que le courage, autre chose que la vision et la persévérance. 

Il y a une part plus discrète, plus douce, à laquelle je voudrais faire référence pour conclure.

Jean Monnet était aussi quelqu’un qui savait vivre. Je vous ai parlé de son grand amour. J’aurais pu vous décrire son sens de l’amitié et sa gentillesse : Chang Kai Chek disait de lui qu’il aurait pu faire un grand général, s’il n’était pas si gentil avec ses subordonnés. 

Dans ses mémoires, Paul-Henri Spaak évoque la qualité des mets servis à la table de Jean Monnet 14. En 1942, à Alger, où il joue un rôle décisif, Monnet réside en dehors de la ville, dans un cadre magnifique de ruines romaines, embaumé par le thym sauvage, baigné d’une lumière méditerranéenne limpide, avec une profusion de fleurs et d’oiseaux.

De retour en France, il s’installe dans la charmante maison au toit de chaume de Houjarray, au cœur de la forêt de Rambouillet, où il passera le reste de sa vie. Aujourd’hui, ses archives sont conservées à la Ferme de Dorigny, à Lausanne, dans un autre lieu ravissant. 

Cela peut paraître anecdotique, mais ce n’est pas le cas.

Les ennemis de l’Europe ne sont pas comme ça. Ils ne recherchent pas la beauté, car ils ne savent pas ce que c’est. Ils dépensent des ressources immenses pour s’entourer de laideur. Il suffit de regarder les choix immobiliers de Trump, les palais que se fait construire Poutine, les bunkers des oligarques de la tech. Ils veulent vivre éternellement, mais on se demande bien pourquoi, puisqu’ils ne donnent pas, ne serait-ce qu’un instant, l’impression de savoir profiter de la vie.

Notre mission, aujourd’hui, est de réinventer un art de vivre européen, qui soit à la hauteur des défis de notre époque. La tâche peut sembler modeste ; elle est pourtant la plus décisive. 

Giuliano da Empli

Si, aujourd’hui, l’Europe a perdu un certain nombre de positions, elle reste le lieu où tout le monde a envie de vivre. Même ceux qui la détestent. Un récent sondage mené auprès des jeunes ayant une éducation supérieure place six pays européens parmi les dix premiers. Les États-Unis, qui étaient numéro un, ne sont plus aujourd’hui parmi les dix premiers.

Au cours de l’histoire, l’art de vivre a toujours été l’antidote à tous les totalitarismes. Car l’aspiration totalitaire – qu’elle soit religieuse ou technologique – est de contrôler le temps, de standardiser les comportements. Son rêve est que l’homme soit réduit à être une machine, prévisible, uniforme, transparente. La qualité de vie est tout le contraire. Liberté, plaisir, caprice et perte de temps. Tout ce qui rend l’individu unique et que nous devrons être en mesure de protéger et de faire prospérer dans la nouvelle dimension du numérique et de l’intelligence artificielle.

Notre mission, aujourd’hui, est de réinventer un art de vivre européen, qui soit à la hauteur des défis de notre époque. La tâche peut sembler modeste ; elle est pourtant la plus décisive. 

Nous n’y arriverons pas sans nous inspirer des qualités les plus nobles de Jean Monnet : son courage, son ouverture d’esprit, son intelligence stratégique et sa persévérance. Mais pour y parvenir, nous aurons besoin aussi, et peut-être avant tout, de sa joie, de son sens de l’amitié, et de son goût pour la vie.

Sources
  1. Le Grand Continent au Panthéon », en partenariat avec le Centre des monuments nationaux. Nous le publions après une légère révision de l’auteur. Les notes de bas de page ont toutes été insérées par la rédaction.
  2. Les Paysages de l’âme. Intégrale des articles et textes courts, Paris, Bouquins, 2024, p. 777.
  3. Mémoires, Paris, Fayard, 1976.
  4. Jean Monnet, 1888-1979, Paris, Fayard, 1996.
  5. fireside chat) du 29 décembre 1940. L’attribution de la formule à Monnet est rapportée notamment dans François Duchêne, Jean Monnet : The First Statesman of Interdependence, New York, W.W. Norton, 1994.
  6. L’avventura, Rome, Nottetempo, 2015.
  7. The Pale King (Le Roi pâle), New York, Little, Brown and Company, 2011, p. 83.
  8. Henri VI, deuxième partie, acte IV, scène 2 (réplique de Dick le Boucher), pièce composée vers 1591, par ex. in Œuvres complètes. Histoires, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008.
  9. Jean Monnet, Paris, Fayard, 1996.
  10. Les États-Unis d’Europe ont commencé. La Communauté européenne du charbon et de l’acier. Discours et allocutions 1952-1954, Paris, Robert Laffont, 1955.
  11. Why Software Is Eating the World », The Wall Street Journal, 20 août 2011.
  12. Combats inachevés, Paris, Fayard, 1969, 2 vol.
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