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27.05.2026 à 06:30

Saboter les data centers ? L’administration Trump craint l’émergence d’un « extrémisme » anti-technologique

Marin Saillofest

Selon des documents confidentiels élaborés par les services de renseignement américains, Washington s’attend à l’émergence d’une nouvelle forme de « menace extrémiste ».

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Texte intégral (869 mots)

Des rapports et documents élaborés par plusieurs services fédéraux et locaux, dont le département de la Sécurité intérieure et le FBI, indiquent que l’administration Trump s’attend à faire face à une opposition croissante aux projets de construction de centres de données 1.

  • En particulier, un rapport du Bureau du renseignement et de la lutte contre le terrorisme de New York alerte : « l’atmosphère chaotique qui pourrait résulter de l’émergence des technologies d’IA au cours des cinq prochaines années pourrait alimenter des manifestations à grande échelle qui dégénéreraient en troubles civils et en activités extrémistes violentes anti-technologie ».
  • La formulation « anti-technologie », utilisée pour désigner des activistes qui s’opposent notamment aux projets de construction de centres de données, n’a jamais été publiquement utilisée par les services de renseignement américains.
  • En Pennsylvanie, un autre service a averti que « ces acteurs pourraient exploiter l’importance stratégique des centres de données pour l’économie américaine en les utilisant pour des activités comme le minage de crypto monnaies, ou en s’appuyant sur des entités tierces pour accéder aux données et aux infrastructures américaines ».

Dans sa nouvelle stratégie dévoilée début mai, l’administration Trump identifait les gangs narco terroristes, les terroristes islamistes et les anarchistes et antifas comme ses trois priorités en matière de lutte antiterroriste.

  • Les « extrémistes de gauche » font déjà l’objet d’une surveillance renforcée depuis le mémorandum publié en septembre, qui ordonnait au département de la Justice de cibler les personnes qui portaient des discours jugés anti-américains, anti-chrétiens et anticapitalistes.

Les États-Unis comptent plus de 4 000 centres de données, soit plus que n’importe quel pays. Si aucun cas d’attaque menée par des groupes contre des centres de données n’a été recensé à ce jour, le groupe Data Center Opposition Report estime qu’un nouveau groupe d’opposition à des projets de construction de centres de données est créé chaque jour.

Au 5 avril, le pays comptait ainsi 268 groupes qui luttent contre la construction de centres de données 2.

  • Des centaines de centres de données sont actuellement en construction à travers le pays, dont certains pourraient polluer davantage que des pays. 
  • À Amarillo, au Texas, l’entreprise Fermi America veut construire le plus grand centre de données au monde : un méga-complexe susceptible de relâcher 40 millions de tonnes d’équivalent CO₂ par an, soit plus que la Jordanie ou la Croatie.

L’opposition aux centres de données passe principalement par des recours légaux et des moratoires. Ces actions visent pour la plupart à mieux encadrer leur construction, à donner plus de temps aux autorités pour évaluer l’impact sur les ressources en eau et sur la pollution sonore, voire à empêcher les nouvelles installations pour une certaine durée.

  • Le US Data Center Moratorium Tracker recense 86 de ces moratoires locaux – dont 61 sont actifs – au 18 mai, répartis dans 35 États.
  • Seulement quatre collectivités locales ont prononcé une interdiction permanente sur leur territoire, et trois autres projets d’interdiction sont en cours.

L’opposition aux centres de données est politiquement marquée : 50 % des démocrates considèrent qu’ils sont mauvais pour l’environnement et 44 % qu’ils contribuent à la hausse des factures d’énergie, contre 31 % et 33 % pour les électeurs républicains, selon une enquête du Pew Research Center réalisée en janvier 3.

Sources
  1. US Law Enforcement Warns of ‘Anti-Tech Extremism’ as AI Hatred Grows », Wired, 26 mai 2026.
  2. Data Center Opposition Report, avril 2026.
  3. How Americans view data centers’ impact in key areas, from the environment to jobs, Pew Research Center, 12 mars 2026.

27.05.2026 à 06:00

Continuer Foucault ?

Matheo Malik

L’historien Patrick Weil s’entretient avec l’anthropologue qui, cinquante ans plus tard, rouvre le cas Rivière.

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Texte intégral (5580 mots)

Jeanne Favret-Saada vient de publier un livre événement pour les sciences sociales. Cinquante-trois ans après que Michel Foucault eut dirigé la publication en 1973, dans le cadre d’un séminaire fermé du Collège de France, d’un dossier « Moi Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » 1 auquel elle avait participé, elle rouvre ce cas de parricide au XIXe siècle. 

Avec un esprit vif et acéré et une liberté de ton revigorante, elle se plonge dans le dossier Rivière en revenant sur les nombreux écrits qu’il a suscités parmi les historiens, criminologues, psychiatres et psychanalystes. Avec la même liberté, elle réfléchit aussi sur son propre travail et celui de ses collègues qui co-éditeurs Moi Pierre Rivière… avec Foucault. 

Elle aborde sous un angle inédit, l’archive qui fait le caractère exceptionnel de ce dossier  : le témoignage du meurtre de sa mère — quarante-neuf grands feuilletsécrits de sa prison à l’intention de ses juges, pour expliquer son crime et son désir de sauver son père du martyre auquel sa mère le soumettait depuis leur mariage.

Qu’est-ce qui vous a fait reprendre ce travail  ? Pourquoi avez-vous éprouvé la nécessité de revenir, en quelque sorte, sur les lieux du crime  ?

Quand Michel Foucault a exhumé le mémoire de Pierre Rivière, en 1972, je vivais dans le Bocage, où je terminais mon travail d’ethnologie de terrain sur la sorcellerie 2 : il m’a donc engagée pour ma compétence supposée sur la paysannerie normande, et demandé ce que ma discipline pouvait en dire pour l’époque où vivaient les Rivière, 1812-1835.

J’ai revisité pour lui le fonds de la bibliothèque du Musée des Arts et Traditions populaires, que je connaissais déjà. Hélas, ni les membres des sociétés savantes de la période post-révolutionnaire, ni les folkloristes de la fin du XIXe siècle n’avaient apporté de connaissances permettant d’éclairer le mémoire de Rivière. Cela pour une raison simple : au sortir de la Révolution, les érudits de Normandie connaissaient à peine les paysans, dont le plus souvent ils ignoraient le parler. Ils leur rendaient parfois de grandes visites protocolaires, en présence du maire et de conseillers municipaux, afin d’étudier des pierres et des monuments celtiques dont ils avaient appris l’existence. Pour autant qu’ils s’adressent à des paysans, ils leur parlaient d’ailleurs, non pas comme à des êtres humains ou à des compatriotes, mais comme aux vestiges ambulants d’une supposée civilisation celte, dont le parler ordinaire était censé conserver la trace, à leur insu. C’est que, pour ces érudits locaux, la France celtique était la France véritable, celle dont il était urgent de collecter et de célébrer les monuments, afin d’enterrer à jamais les aberrations de la période révolutionnaire.

Faute de pouvoir éclairer le texte de Pierre Rivière, sinon sur deux ou trois points, je me suis alors rabattue sur la co-écriture, avec Jean-Pierre Peter, d’une note générale inspirée par la lecture de Michelet. 

De toute façon, le séminaire a très vite approuvé le choix de Foucault :  livrer tel quel au lecteur le texte in extenso du manuscrit original d’un jeune paysan du début du XIXe siècle. C’était une décision politique plutôt que scientifique : Foucault était à l’époque engagé dans le mouvement qu’il avait créé en 1971 avec Pierre Vidal-Naquet, Jean-Marie Domenach et Daniel Defert, le GIP, Groupement d’Informations sur les Prisons, qui publiait dans la revue Intolérable des témoignages bruts de prisonniers français. Il avait aussi abandonné le programme sur lequel il avait été élu au Collège de France, dans la ligne de L’Archéologie du savoir, et il avait entrepris une nouvelle recherche sur le système carcéral qui aboutirait, en 1975, à Surveiller et punir. 

Une trentaine d’années plus tard, j’ai reconsidéré Moi, Pierre Rivière…, et j’ai voulu relire le mémoire de ce jeune assassin à la lumière de ce que nous avions appris depuis grâce à la micro-histoire. Cette fois, j’ai voulu m’attacher au fond même de l’affaire : que s’est-il passé dans cette famille Rivière, de 1812 à 1835 ? Quelle suite d’événements a conduit Pierre, un garçon d’à peine vingt ans, à un triple meurtre épouvantable ?  

En effet, la particularité de l’ouvrage de 1973, c’est l’absence de travail sur le témoignage de Rivière.  Foucault avait été saisi, sidéré par le manuscrit, qui le fascinait. Il le publie, mais n’en tient pas compte dans le livre. Pour Carlo Ginzburg, l’analyse de Foucault tourne essentiellement autour des recoupements de deux langages de l’exclusion, qui tendent à s’exclure l’un l’autre  : celui de la justice et de la psychiatrie 3 : « La figure de l’assassin Pierre Rivière, finit par passer au second plan, au moment où on publie un mémoire écrit par lui… La possibilité d’interpréter ce texte est explicitement exclue, car cela équivaudrait à lui faire violence, en le réduisant à une ‘raison’ qui lui est étrangère. » Foucault s’en explique ainsi  : « Par une sorte de vénération, et de terreur aussi peut-être pour un texte qui devait emporter avec lui quatre morts, nous ne voulions pas surimposer notre texte au mémoire de Rivière. Nous avons été subjugués par le parricide aux yeux roux. »  Ginzburg relie cette posture à ce qui intéressait Foucault dans L’Histoire de la folie, à savoir « le geste et les critères de l’exclusion  : les exclus, un peu moins. » Qu’en pensez-vous  ?  

Pour ma part, je n’ai jamais été « subjuguée » par les « yeux roux »  de l’assassin. Quant à la relation entre son écrit, son triple meurtre et sa propre mort, c’est moi qui l’ai soulevée au début du séminaire, en demandant quand et comment ce garçon était mort : nous ignorions alors qu’après avoir été gracié, il s’était pendu dans sa prison.

La critique de Carlo Ginzburg demande à être comprise dans son contexte. L’historien italien s’étonnait que Foucault, en même temps qu’il publiait le texte intégral d’un écrit « populaire », ait refusé de le commenter. Ginzburg voyait là un procédé « obscurantiste », un épisode supplémentaire dans l’histoire d’une culture savante acharnée à empêcher la reconnaissance d’une culture populaire. 

Cette critique m’avait piquée au vif parce que j’admirais Le fromage et les vers, et que je partageais avec Ginzburg ses détestations et nombre de ses références, dont celle de Mikhaïl Bakhtine. Je doutais néanmoins qu’une analyse détaillée du mémoire de Rivière fasse apparaître ce que Ginzburg pensait devoir y être : une culture populaire originale, irréductible à celle des élites et qui contesterait violemment l’ordre établi. 

Pourquoi ?

Pour deux raisons. D’une part, la famille Rivière ne vivait pas, comme Menocchio, le meunier frioulan de Ginzburg, au XVIe siècle italien, peu après la découverte de l’imprimerie et la Réforme protestante. Rivière vivait au début du XIXe siècle français : soit, après la fin de la décennie révolutionnaire, pendant la Restauration et la monarchie de Juillet. Souvenons-nous d’ailleurs qu’en France, au contraire de l’Italie, l’État a été très tôt centralisé, ce qui n’a pas précisément profité aux cultures locales ou « populaires » ; et que, par ailleurs, la Révolution avait récemment interdit nombre de fêtes coutumières, qu’elle avait remplacées par des fêtes républicaines. Enfin, mon enquête sur l’histoire des sociétés savantes de Normandie au sortir de la Révolution montrait déjà que nous ignorions totalement le contenu possible de la culture « populaire » en 1813, année où le couple Rivière se marie. 

Par ailleurs, en 1973, j’avais bien sûr examiné avec soin tous les livres, journaux et almanachs que Pierre Rivière citait dans son mémoire, et que Ginzburg nous reprocherait bientôt d’avoir ignorés. Or le jeune assassin n’en avait pas fait une lecture particulièrement inventive, sinon en ce qu’il avait cru y trouver ce qu’il cherchait : l’explication de la partialité des juges en faveur de sa mère. Selon Rivière, ces élites que sont les magistrats, avaient trahi la cause — sacrée et multiséculaire — de la domination masculine dans le ménage.

Voici donc un auteur dit « populaire », qui militait activement pour la restauration d’un ordre éternel révolu, un ordre que « les femmes », c’est-à-dire sa mère, auraient renversé avec la complicité des juges. En matière de relations entre les sexes dans la famille, cet auteur « populaire » s’avérait donc être un pur « réactionnaire ».

Dans votre livre, vous analysez avec une grande précision la langue dans laquelle ce paysan à peine scolarisé a rédigé son mémoire. Vous soulignez que cet écrit, à nos yeux bourré d’impropriétés, a néanmoins été parfaitement reçu par ses destinataires, les juges et la Cour d’appel de Caen en 1835.

Quand on lit les pièces judiciaires, il est clair en effet que les destinataires naturels de Rivière n’ont eu aucune difficulté à le comprendre. Une première raison tient au fait que la graphie du jeune homme est d’une exceptionnelle limpidité alors même qu’il a fort peu pratiqué l’écriture depuis sa sortie de l’école, sept ans plus tôt. Au surplus, ces notables locaux de 1835 ont été entraînés depuis l’école primaire au déchiffrage des écritures manuscrites, puisqu’il leur faudra frayer avec la majorité de leurs concitoyens dont le français n’est pas la langue naturelle. Les paysans, eux, l’apprennent à l’école, et, au contraire de leurs élites locales, ils ne le parlent qu’à l’occasion d’un contact avec un représentant de l’État. Le reste du temps, ils parlent le patois de leur village, ou le normand régional quand ils visitent les foires et les marchés provinciaux. 

Pierre Rivière a fréquenté de façon intermittente l’école communale, mais il a toujours été fou de lecture et d’instruction. Il n’a cependant jamais eu l’occasion de composer un texte écrit avant son emprisonnement. Aussi a-t-il rédigé son mémoire dans ce qu’il pense être du français, tout en ayant parfois recours sans le savoir à des formulations du normand régional ou au patois d’Aunay. 

Ses lecteurs de 1835 n’ont pas eu de difficulté à le comprendre parce qu’ils savent que les Français formés dans les écoles de village n’ont pas appris l’orthographe et la grammaire, sinon par imprégnation, en copiant chaque jour deux lignes d’un livre ; ils savent aussi qu’au contraire d’eux-mêmes, anciens élèves des écoles puis des collèges de la ville, les écoliers ruraux n’ont jamais entendu formuler aucune règle de grammaire ni fait un exercice de dictée ou de composition française.

Pierre Rivière ignore donc la plupart des règles de grammaire et à peu près toutes les conventions qui régissent l’emploi des majuscules, de la ponctuation, de l’accentuation et de la mise en page. Plus précisément : bien qu’il ne les ait pas apprises à l’école, il en connaît l’existence pour avoir lu quelques livres, mais il ne sait pas les employer parce qu’il a une connaissance surtout orale du français.

C’est pourquoi son manuscrit se présente comme un flux verbal presque ininterrompu, ainsi qu’on peut le voir dans la publication que nous en avons faite en 1973 : un préambule de quelques lignes, suivi de deux parties inégales dont seule la première est nommée, le passage à la seconde n’étant indiqué que par un trait de plume ; enfin, tout au long du texte, très peu de paragraphes, et une ponctuation réduite le plus souvent à des virgules.

Dans votre livre, vous soumettez le manuscrit de Rivière à un véritable travail d’édition, ce qu’au temps de Foucault, vous aviez pourtant refusé.

Nous avions tenu à publier le texte de Rivière tel quel pour protester contre l’unique publication, savante mais bourrée d’erreurs intentionnelles, qui en avait été faite en 1836 dans les Annales d’Hygiène Publique : il s’était agi en réalité d’une publication militante, effectuée par les aliénistes qui avaient obtenu la grâce de Rivière, après sa condamnation à mort, en assurant qu’il était fou. En 1973, nous avions donc voulu rétablir le texte original du manuscrit de Rivière.

Quand, à partir de 2017, j’ai remis en chantier la lecture de ce manuscrit — un bloc d’écriture de quatre-vingt-dix pages imprimées — j’ai voulu me représenter une à une les multiples situations familiales que Rivière avait décrites avec tant de précision. De là, un relatif travail d’editing, limité toutefois à la correction des insuffisances formelles de l’auteur : grâce à quoi, le lecteur du XXIe siècle accède enfin, sans avoir besoin de corriger mentalement la graphie des mots, à l’histoire de ce couple de paysans du début du XIXe siècle, Victoire et Pierre-Marguerin Rivière, dont le fils Pierre s’est fait le mémorialiste. Nous assistons donc aux péripéties de leur incapacité à faire famille — depuis leur première rencontre jusqu’au moment où leur fils aîné, l’auteur du mémoire, y met fin par un triple meurtre.

La grande originalité de votre travail, c’est que vous vous intéressez à la personnalité centrale du témoignage de Pierre Rivière, à celle qui est la cible principale de son triple assassinat : sa mère. Vous décalez ainsi le regard et faites surgir aux côtés de Pierre Rivière une figure de femme puissante, la personnalité clef de cette famille « impossible », dont le père est en permanence écrasé, loin de la figure du « bon père de famille » que prétend imposer le Code civil (1804). 

Le texte du mémoire, une fois débarrassé de ses impropriétés formelles, n’est rien d’autre que cette chronique, tenue par un fils, des interactions entre ses deux parents pendant plus de deux décennies. Or c’est toujours la mère, Victoire Rivière née Brion, qui prend l’initiative de l’action. Elle refuse en effet avec obstination, dès le jour de son mariage, à la sortie de la mairie, la plupart de ses devoirs d’épouse. C’est une situation sans précédent, en tout cas parmi celles qui ont été rapportées jusqu’ici dans les ouvrages de sciences sociales.

Toutefois, le père de famille, Pierre-Marguerin Rivière, n’est pas, comme vous le dites tout à fait « écrasé » par cette situation. Il tente au contraire avec dignité d’introduire un minimum de rigueur dans la relation conjugale et il impose à sa manière, non violente, son propre répertoire d’action à la révoltée : celui d’un mari chrétien plutôt que normand, qui donc refuse de battre sa femme, et qui espère la persuader d’accepter son état.

Les conduites de l’un comme de l’autre constituent donc des anomalies sociologiques remarquables et leur croisement permet de voir et de questionner ce qui en général va de soi, notamment la politique du genre pratiquée dans un groupe social donné : les places assignées aux époux par la coutume et par la loi, en l’occurrence le Code civil de 1804. Or Victoire Rivière va refuser avec obstination ce système de domination masculine dès le jour de son mariage, tandis que son époux, sans jamais recourir à la force selon le témoignage de Pierre Rivière, tentera de le lui faire accepter parce qu’il est depuis toujours dans l’ordre des choses.

L’intérêt majeur du mémoire de l’enfant de ce couple, c’est qu’il dévide une à une, pour les mettre sous le nez de ses juges, les mille situations paradoxales que suscite cet étrange mariage. Il constitue, en quelque sorte, un manuel des possibilités ignorées par les ouvrages de sociologie de la famille, d’ethnologie du couple paysan, et même d’anthropologie générale de la parenté.

Mais enfin, Victoire Brion et Pierre-Marguerin Rivière, chacun pour ses raisons propres, ont voulu ce mariage ?

Certes, mais alors, et surtout dans la paysannerie, le mariage est une fatalité pour toutes et tous, aussi inéluctable pour les filles que la venue de leurs premières règles. Quant à Pierre-Marguerin, il tentait ainsi d’échapper à l’incorporation dans la classe de 1813, dont on sait qu’elle a perdu dans les dernières guerres napoléoniennes la moitié de ses conscrits.

Victoire Rivière est encore mineure le jour de son mariage quand, au sortir de la mairie, elle refuse la fête des noces que les deux familles avaient organisée. Comment comprenez-vous cela ?

Ce refus des « noces » constitue un scandale sans précédent, dont la littérature ethnographique ne propose aucun exemple, car cette fête rassemble les relations des deux familles dans tout le canton. Faute d’informations, nous ne pouvons pas comprendre ce qui s’est passé, mais seulement conjecturer un ratage monumental dans l’inculcation de la norme matrimoniale à la jeune fille. 

Il paraît clair que l’effort combiné de ses parents, de ses maîtres d’école, de son catéchiste, de sa maîtresse de couture, des rites de sa classe d’âge, bref, de tous ces supports de la coutume villageoise dont les sciences sociales célèbrent l’efficacité, ont piteusement échoué dans ce cas particulier : ce jour-là, Victoire refuse les rituels et les réjouissances qui visent à inscrire socialement son transfert d’un village à un autre et d’une famille à une autre en conséquence de son nouvel état. L’on ignore de quoi ou de qui elle a soudain réalisé qu’elle ne voulait pas, de l’état matrimonial ou de la personne du mari. Il est néanmoins trop tard pour se dédire : à cette date, le 21 mai 1813, le recours au divorce est encore possible pour trois ans, mais la paysannerie française l’a toujours refusé, et la famille Brion ne fait pas exception. 

Et pourtant, ce n’est encore que le début…

En effet, cet acte d’insoumission de la jeune femme n’est que le premier d’une longue série de refus de ses devoirs d’épouse, ceux que le Code civil énonce mais aussi ceux que la coutume a toujours imposés. Ainsi, Victoire ne veut pas s’établir dans la famille de son mari et elle ne veut pas qu’il vienne vivre chez ses parents ; elle ne lui obéit en rien, bafouant ainsi le principe souverain de la puissance maritale ; enfin, quand il vient labourer les champs de son père, elle l’accueille avec froideur, souvent avec hargne, bien qu’elle accepte parfois un rapport sexuel.

Pierre-Marguerin, qui doit à son mariage d’avoir été exempté de service militaire, oppose à cette conduite une égalité d’humeur qu’on ne s’attendrait pas à trouver chez un garçon de vingt ans. Loin de revendiquer ses droits de mari ou de battre cette insoumise pour la dresser à l’obéissance, il espère la convaincre par la douceur et la persuasion : « pas de bruit pour cela », murmure-t-il dès qu’un conflit se profile. Il pose seulement quelques principes pour organiser au minimum cette situation irrégulière, car son état de gendre l’oblige de toute façon à venir cultiver la terre de son beau-père, qui d’ailleurs l’apprécie. 

Une convention implicite d’union sans cohabitation paraît donc régler la relation du couple Rivière : le mari assure le travail agricole de la petite ferme des Brion et, quand son épouse n’est pas de trop mauvaise humeur, il reste dormir chez elle.

Au fil des ans, leur sexualité aléatoire entraîne la naissance de six enfants, et les registres d’état civil portent la preuve de ce qu’il y a bien là une famille, encore que répartie entre deux villages. Malgré le caractère atypique de leur relation, les époux satisfont à deux normes, l’une civique et l’autre coutumière : ils contribuent à la puissance de l’État ainsi qu’à la conservation des patrimoines familiaux. De façon corrélative, les maternités de Victoire lui confèrent un plein statut de « femme », c’est-à-dire d’un être faible qu’il convient de protéger, en dépit de la véhémence avec laquelle elle ne cesse de marquer son insubordination.

C’est cette situation de fait, un simple arrangement entre deux époux condamnés au mariage, qui aboutira à un massacre.

Dans les familles paysannes, vous le savez, l’histoire des personnes est commandée par les avatars de leur existence biologique, qui font apparaître des héritiers et disparaître des propriétaires. Or le droit français, depuis le XVIe siècle et malgré la Révolution, frappe les femmes mariées d’incapacité civile. L’article 1124 du Code civil classe les femmes mariées parmi les « incapables de contracter », avec les mineurs, les idiots, et les délinquants condamnés.

De ce fait, devenir héritier n’a pas du tout les mêmes conséquences pour les deux sexes, puisque les héritières, devenues propriétaires, sont privées de l’exercice de leurs droits de possession au profit de leur époux. Ceux-ci jouissent donc à la fois de la possession des biens dont ils sont propriétaires pour les avoir hérités de leurs parents, et de la possession sans propriété des biens de leur épouse.

Chez les Rivière, Pierre-Marguerin hérite de son père en 1822, puis de son frère trois ans plus tard, mort sans laisser d’enfants. Pour la première fois de sa vie, il possède quelque chose : il s’emploie aussitôt à faire fructifier son petit capital foncier par tel achat modeste ou par la construction d’un bâtiment d’exploitation. Victoire, elle, hérite de son père en 1826 : elle dispose désormais d’un petit bien à peu près susceptible d’assurer son entretien et celui des enfants qui vivent avec elle, mais elle est empêchée par la loi d’exercer la moindre activité entrepreneuriale. En clair : elle ne peut pas acheter ou vendre du grain et des bêtes sur les marchés locaux, embaucher des journaliers agricoles (au cas où elle préférerait se passer du travail de son mari), louer ses maisons (elle en a deux, outre celle qu’elle occupe) ou ses champs. Bref, elle ne peut pas réaliser seule ses projets, ni développer des relations d’affaires avec des non-parents, ni se constituer un revenu propre, indépendant des ressources de la communauté conjugale.

Dans cette nouvelle étape de leur vie conjugale, Pierre-Marguerin s’acquitte de sa charge d’administrateur avec une honnêteté scrupuleuse et un souci perpétuel d’associer son épouse à toutes les décisions, se bornant le plus souvent à exécuter celles que Victoire a souhaité prendre. Reste que c’est toujours lui qui sort de la ferme, lui qui achète ou vend, lui qui négocie et lui qui signe. Cette situation nouvelle anéantit en quelques mois la transaction officieuse que les Rivière avaient élaborée depuis leur mariage, car elle portait seulement sur l’organisation d’une vie conjugale sans cohabitation, avec des rapports sexuels aléatoires.

À mesure que Victoire réalise ce que signifie l’incapacité civile, elle entre dans un état de fureur chronique contre Pierre-Marguerin. Celui-ci n’y comprend rien, parce qu’il n’imagine pas qu’on puisse contester un ordre des choses qui a toujours été là. La sexualité succombe après la sixième naissance. Les enfants sont alors définitivement répartis entre les maisons, quatre chez le père et deux chez la mère. 

Ce qui n’était jusque-là qu’un mariage raté va devenir une tragédie, dont l’enjeu sera la prise de contrôle par Victoire de l’administration de ses biens et, d’une façon plus générale, de son autonomie personnelle dans une société qui la refuse aux femmes mariées, tout en interdisant le célibat aux filles. L’affaire Rivière est une tragédie de l’inégalité de genre : à la façon des héros des tragédies antiques, actionnés d’en haut par les dieux de l’Olympe, les deux époux sont possédés par l’ordre souverain des genres, que Victoire se révolte contre lui ou que Pierre-Marguerin tente de le lui faire accepter, d’ailleurs avec douceur. Leurs interactions, longuement décrites dans le mémoire de leur fils aîné, aboutissent au carnage perpétré par celui-ci, mû à son tour par les idéaux du genre, et qui finit par se substituer à son père défaillant.

Vous disiez que le mémoire de Rivière met au jour nombre d’aménagements possibles dans la vie familiale que les sciences sociales, y compris l’anthropologie structurale de la parenté, ont ignorés jusqu’ici. En quoi votre livre renouvelle-t-il l’état des savoirs dans ce domaine ?

Toutes les réalités dont il est question dans mon livre se situent à l’échelle de vies singulières, envisagées sous l’angle des liens intimes entre les personnes, des liens familiaux et conjugaux. Au contraire, Lévi-Strauss, tout au long de son existence, depuis Les structures élémentaires de la parenté en 1949 jusqu’à ses travaux tardifs sur les systèmes à maisons dans la France rurale, s’est ingénié à démontrer que ces règles relèvent d’un ordre quasi mathématique ; d’un ordre tel en tout cas qu’il transcende les vies humaines singulières et la conscience que les personnes sont susceptibles d’en avoir.

Mon travail ne conteste pas la nécessité et la pertinence d’une semblable construction, mais il montre sa limite : s’il est vrai, de façon générale, que, dans les groupes humains connus jusqu’ici, les acteurs décisifs sont la classe des hommes ; et s’il est vrai que ces groupes d’hommes instituent la famille et la parenté en échangeant des femmes entre eux, cela ne nous informe pas sur la manière dont cette expropriation d’une moitié de l’humanité est rendue possible. Plus précisément : comment elle est inculquée à tous les humains au point d’apparaître à tous, y compris aux théoriciens des sciences sociales, comme l’ordre même des choses. 

Pour la première fois en 1975, une jeune anthropologue américaine, Gayle Rubin, avait soulevé cette question dans un essai auquel Lévi-Strauss s’était abstenu de répondre. Par la suite, il avait manifesté son exaspération les rares fois où des femmes anthropologues la soulevaient, y compris trente ans plus tard, dans la revue qu’il avait fondée, et dont le titre — L’Homme Structures élémentaires de la parenté  : dès lors qu’il s’agit de définir les règles d’alliance, les humains se considèrent mutuellement comme des signes mathématiques, des « plus » et des « moins ». Le grand anthropologue ne s’est jamais lassé de le répéter : il aurait aussi bien pu se faire que ce soient des groupes de femmes qui échangent des hommes, et non l’inverse. Peut-être, mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé dans l’histoire de l’humanité. Et pour autant que l’anthropologie soit une science empirique, elle est concernée par une régularité aussi massive.

Dans L’impossible famille Rivière, j’ai délibérément situé mon travail à l’autre extrémité des phénomènes envisagés : que se passe-t-il quand un spécimen de la classe des femmes oppose un refus radical à cet ordre des choses ? J’ai rencontré par hasard le cas très particulier de Victoire Rivière, une petite paysanne du Bocage qui, en 1813, accepte le mariage mais refuse ses devoirs d’épouse dès la sortie de la mairie. L’histoire de sa vie révèle l’existence de cas où cette inculcation des rapports de genre dans le mariage échoue complètement ; l’on pourrait aussi inventorier ceux où elle échoue en partie, ainsi que les nombreuses modalités possibles d’un ratage partiel. 

Il vaudrait la peine de faire entrer ces situations dans le répertoire des sciences sociales, car l’examen des cas aberrants fait lui aussi partie de leur programme, du moins si on les entend comme des disciplines empiriques. Le cas de Victoire Rivière débouche donc sur la nécessité de renouveler nos ethnographies — c’est-à-dire nos descriptions — des liens familiaux et matrimoniaux, afin d’y faire figurer les mille et une manières dont la domination de genre est inculquée et reproduite dès la prime enfance aux sujets des deux sexes, ainsi que les mille et une manières dont elle n’y réussit qu’en partie, voire échoue complètement.

D’une façon plus générale, mon travail postule que la question des vies humaines singulières — qui concerne l’ethnographie de terrain autant que l’art du roman —, est elle aussi au cœur des sciences sociales, et qu’elle a une importance ainsi qu’une dignité égales à celle de la théorie générale. Laquelle s’édifie, en tout et pour tout, sur des ethnographies, c’est-à-dire des descriptions singulières.

Sources
  1. Les mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le Bocage (Paris, 1977, Gallimard) ;  avec Josée Contreras, Corps pour corps. Enquête sur la sorcellerie dans le Bocage (Paris,1981, Gallimard), Désorceler (Paris, 2009, Editions de L’Olivier. Paris, 2024, Gallimard.
  2. Le fromage et les vers, l’univers d’un meunier du XVIe siècle, traduit de l’italien par Monique Aymard, Préface de Patrick Boucheron, Flammarion, Champs histoire, 2019, pp. 16-17.
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