17.10.2026 à 07:28
Portraits de la génération sacrifiée du Donbass
Quand la photographie garde trace d’une jeunesse traversée par la guerre
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Texte intégral (5648 mots)
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En Occident, l’invasion russe de 2022 a eu un effet que ni Maïdan, ni la guerre du Donbass n’avaient suffi à produire : faire connaître l’Ukraine et la placer au centre de l’attention internationale. À cette date, les régions de l’Est du pays sortaient pourtant de huit ans d’un conflit de basse intensité qui a bouleversé l’existence de ses habitants, à commencer par ceux des territoires occupés.
Depuis février 2016, la photojournaliste Marion Péhée travaille sur les conséquences de ce conflit sur les populations civiles à travers un angle inédit : la trajectoire d’un groupe d’adolescents de Chtchastia suivis pendant dix ans de part et d’autre des frontières politiques, sociales et culturelles. Depuis l’occupation de cette ville du Donbass par l’armée russe, la bande autrefois soudée s’est dispersée entre l’Ukraine, les territoires occupés, la Russie et l’étranger : certains sont devenus soldats dans l’armée ukrainienne, d’autres dans l’armée russe ; plusieurs ont trouvé la mort.
Après avoir reçu le prix de l’Union des Photographes Professionnels en 2022 et été nominée la même année pour le prix « Courage in Journalism » de The Economist, ce travail sur le Donbass a valu à Marion Péhée de remporter la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste en 2025. Nous revenons avec elle sur les drames et les paradoxes de cette génération façonnée par la guerre.
Comment vous est venue, à l’origine, l’idée de ce premier projet en terre ukrainiennne ? S’inscrivait-elle dans une recherche ou un questionnement plus large ?
Marion PéhéeMon arrivée à Chtchastia en avril 2016 s’est faite un peu par hasard. Il se trouve que j’étais en Ukraine pour rendre visite à une amie qui travaillait à l’Institut français de Kiev. Et c’est dans ce cadre que j’ai commencé à m’intéresser à une organisation, l’association Vostok SOS, qui venait en aide aux déplacés internes. Ses membres réalisaient des missions dans le Donbass et m’ont proposé de les accompagner. C’est un souci de logistique sur la route qui nous a contraints à nous arrêter dans l’oblast de Louhansk, précisément à Chtchastia – une ville dont le nom signifie ironiquement « bonheur » en ukrainien et en russe.
On m’a déposée chez un professeur d’histoire, qui enseignait justement au lycée de la ville, un endroit dans lequel j’allais bientôt passer de longues heures dans le cadre de mes entretiens. En discutant avec moi, il a rapidement évoqué des jeunes de la ville qui s’étaient engagés dans un bataillon de volontaires deux ans plus tôt, alors qu’ils n’avaient que quatorze ans. Cette histoire m’a semblé incroyable, j’ai aussitôt voulu en savoir davantage. Peu à peu, l’idée de raconter leur histoire à travers la photographie s’est imposée à moi. Toutefois, je crois avoir débuté assez maladroitement. À l’époque, je sortais d’un master de photographie et d’art contemporain et travaillais au musée Jacquemart-André. Je n’avais donc aucun rapport avec le photojournalisme. J’étais arrivée sur le terrain sans projet déterminé, et encore moins avec l’idée d’y travailler pendant les dix prochaines années de ma vie.
Dans le cadre de cette entrée sur le terrain improvisée, comment se sont opérées vos premières rencontres avec les jeunes ?
Finalement, je suis restée plus longtemps que prévu, hébergée par le professeur d’histoire en question. Il m’a raconté l’histoire de la ville, mais aussi sa propre arrestation par les séparatistes pro-russes en 2014, avec un passage en prison durant plusieurs mois. Il m’a également parlé de ses deux filles qui prêtaient main-forte dans l’armée, en tant que volontaires dans le bataillon Aidar. Sur le coup, je ne saisissais pas exactement ce qui les avait amenées à s’engager.
Plus tard, des jeunes de Chtchastia m’ont expliqué que l’armée était très présente dans cette ville qui avait fait l’objet d’intenses combats en 2014. À leurs yeux, il y avait quelque chose d’excitant, et même de « cool », à fréquenter les militaires, à se montrer à leurs côtés. Ces adolescents n’étaient guère mus par des sentiments patriotiques. Pour eux, l’essentiel était surtout de se donner un statut, en « traînant » avec les figures les plus populaires de la ville. L’un d’eux se vantait même d’être monté sur un char lorsqu’il était âgé de quatorze ans et d’avoir reçu des bonbons ainsi que des douilles vides.
Intriguée par ces rencontres et ces découvertes, j’ai décidé de revenir plus longuement à Chtchastia quelques mois plus tard, au milieu de l’été, pour tâcher de mieux comprendre les dynamiques locales. Que signifiait le fait d’avoir quinze ou vingt ans dans cette ville ? Quelle vie y menait-on, quels désirs d’avenir pouvait-on s’autoriser ?
Kharkiv, Ukraine, mars 2026
Sveta marche dans les rues de Kharkiv. Derrière elle, se dresse le bâtiment de l’administration régionale, situé sur la place de la Liberté et lourdement bombardé en mars 2022. Toutes les fenêtres ont été soufflées et les plafonds gravement endommagés, voire entièrement détruits par endroit. « En 2014, j’avais 13 ans, j’ai commencé à comprendre qu’il se passait quelque chose quand l’armée ukrainienne est arrivée dans la ville pour libérer Chtchastia. Les bombardements étaient très intenses, le bruit était tellement surprenant pour moi, j’ai eu très peur. Je me souviens de deux frappes : la première, j’ai saigné du nez de peur ; et la seconde, j’étais sous des couvertures, les vitres ont explosé. Et le lendemain, l’armée ukrainienne est rentrée dans la ville. »
Sveta vit seule à Kharkiv et cumule deux emplois : elle travaille comme vendeuse dans une bijouterie et gère une boutique en ligne d’électronique. Elle a fait ses études supérieures pour être assistante sociale à Kharkiv. « Je me sens bien ici, je suis tranquille. J’aime énormément cette ville : elle est agréable et propre, les gens sont super, il n’y a pas de discrimination et il y a beaucoup de déplacés internes ».
Je ne parlais ni russe, ni ukrainien. Les adolescents de la ville ne parlaient eux-mêmes ni anglais, ni français. Par un nouveau hasard, j’ai été aidée par l’un d’eux, sorti de nulle part, qui parlait espagnol. Je bricolais comme je le pouvais. J’errais dans la ville en lançant des regards et des sourires à tous les jeunes pour tâcher de créer du lien. Valya a été l’une des premières à s’amuser de ma présence. Elle m’a embarquée dans son groupe d’amis où j’ai fait la rencontre de Vova, puis d’une série d’autres jeunes. Ils ne comprenaient pas bien ce qui m’avait amenée à Chtchastia – et j’avais moi-même du mal à le formuler –, mais ils prenaient plaisir à se faire photographier. C’est ainsi que j’ai réalisé plusieurs voyages en 2016 et 2017, pour revenir périodiquement leur rendre visite.
Comment percevaient-ils les enjeux brûlants du moment, les questions liées à la défense du territoire et au contrôle économique et politique de la région ?
Difficile à dire : ils n’évoquaient ni Maïdan, ni la Crimée. Ils avaient alors entre 16 et 18 ans. Toutes ces questions n’étaient pas immédiatement présentes pour eux. Beaucoup me disaient même qu’ils se sentaient davantage « à côté de la guerre » qu’au milieu de celle-ci. Il y avait presque quelque chose de ludique dans tous ces événements : une jeune fille m’a raconté que les jeunes de la ville s’amusaient à crier tantôt « Gloire à l’Ukraine », tantôt « Gloire aux séparatistes ». L’un d’eux a même essayé d’arracher un drapeau de l’Ukraine.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Valya, Vova, Sergueï, Dasha, Kostia et Nina (de gauche à droite) discutent sur un banc. Après l’invasion à grande échelle, les jeunes de Chtchastia se souviennent : « Aucun d’entre nous n’avait vraiment de parents, aucun n’avait d’argent. On était avec les grands-parents, qui ne voulaient pas quitter leur maison et n’avaient nulle part où aller. Eux survivaient dans la peur. Nous on vivait ! […] On jouait à choisir son camp ! On buvait en criant “Gloire à l’Ukraine”, “Gloire aux séparatistes”, et on riait. L’un d’entre nous a voulu arracher le drapeau ukrainien et hisser le drapeau de Louhansk en plein jour. C’étaient des jeux que l’on croyait sans conséquences. »
En somme, ils s’amusaient, faisaient les quatre cents coups, sans percevoir tout à fait la portée de la guerre à leurs portes. En 2014, certains écoutaient des chansons qui glorifiaient la Novorossija, les Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk. Pour eux, c’était tout simplement les tubes du moment. Tout cela leur semblait très loin ; ils vivaient ce quotidien de manière légère, comme une sorte de jeu sans conséquences, à la manière de n’importe quelle personne de leur âge en Europe de l’Ouest – à cela près qu’ils étaient en Ukraine. Depuis, les choses ont bien changé, cette insouciance a disparu. À l’époque, certains jeunes avaient été payés une poignée de hryvnia par les séparatistes pour désamorcer des pièges posés par l’armée ukrainienne ; aujourd’hui, l’un d’entre eux sert dans cette même armée. Il faut dire que beaucoup de ces adolescents étaient livrés à eux-mêmes, parfois sans parents, souvent déscolarisés.
Existait-il, à l’inverse, un encadrement institutionnel qui les rattachait plus étroitement à l’Ukraine ?
Tout ce qui précède ne retire rien à leur attachement au territoire. La plupart manifestaient leur intention de rester dans cette ville, qui n’offrait pourtant pas de réelles perspectives. Vivre à Chtchastia, cela signifiait, soit travailler à la centrale électrique, soit entrer dans l’armée. J’avais le sentiment que certains habitaient la ville un peu comme un devoir, du fait de la présence russe à quelques kilomètres de distance. Il y avait donc une forme d’ambiguïté, qui se retrouvait aussi dans leurs tatouages aux armoiries de l’Ukraine ou dans leurs bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien. Si la politisation ne ressortait pas clairement, puisqu’elle se mâtinait de jeux et d’insouciance, elle transparaissait tout de même dans certains signaux.
En passant du temps dans leur lycée, j’ai découvert un cours intitulé « Défense de la Mère Patrie », qui consistait essentiellement à monter et démonter des kalachnikovs le plus vite possible. Sur les murs du lycée, on trouvait aussi des affiches avec le visage de Poutine au milieu d’une cible. Mais, à nouveau, il y avait un décalage entre le discours qu’on attendait d’eux et leur rapport personnel à toutes ces réalités.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, novembre 2016
Portrait de Viktor dans sa chambre d’internat du lycée Taras Chevtchenko. À l’époque, cet élève souhaitait quitter la ville pour aller vivre à Kharkiv. Aujourd’hui marié, il vit à Odessa où il reste cloîtré chez lui, craignant d’être recruté par l’armée ukrainienne. « C’est difficile d’être un homme de 26 ans aujourd’hui en Ukraine ».
Dix ans plus tard, qu’est-ce qui vous a amené à reprendre cette enquête ? Dans quelles conditions s’est fait ce retour sur le terrain ?
La situation n’avait plus rien à voir. Naturellement, je ne pouvais plus me rendre à Chtchastia, désormais occupée par l’armée russe. Les enjeux de sécurité étaient sans commune mesure. Il faut dire qu’en 2016-2017, j’étais, moi aussi, habitée par une forme d’insouciance. Aujourd’hui, au-delà même de l’intégrité physique dans un pays en guerre, la diffusion de mes photos d’archives, celles d’avant 2022, est devenue une source de risque pour certains jeunes qui résident encore dans les territoires occupés ou qui y ont de la famille et des amis. Il m’est devenu impossible de raconter certaines histoires, de montrer certaines personnes. Jusqu’à l’invasion à grande échelle, les choses étaient beaucoup plus fluides.
Plus largement, lorsque j’ai rouvert ce dossier il y a plus de quatre ans, début 2022, mon travail a d’emblée pris la forme d’une véritable enquête. Sur ce terrain que j’avais inauguré de manière assez improvisée, il fallait cette fois-ci que je procède avec méthode pour retrouver la trace de mes contacts. Le point de départ a été une jeune fille, à l’époque la seule à figurer parmi mes contacts Instagram. Elle m’a appris que son amie Valya avait été arrêtée par l’armée russe. Les soldats étaient arrivés à Chtchastia avec des listes d’activistes et d’anciens militaires de la ville. Valya, qui avait fait partie de l’armée ukrainienne, avait été arrêtée dans les premières heures de l’invasion. J’ai su par la suite qu’elle avait passé dix jours en prison avant d’être relâchée, mais que sa libération avait été suivie d’une série de nouvelles arrestations. J’ai commencé à regrouper des contacts grâce à cette personne, puis sur les réseaux sociaux, par téléphone, pendant des mois et des mois, jusqu’à ce que ma recherche se retrouve dans une impasse. Tous mes contacts m’avaient livré les informations dont ils disposaient, je faisais du surplace. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec une personne spécialisée dans l’OSINT, qui m’a aidée à collecter de nombreux renseignements précieux. Bientôt, j’ai appris que Valya avait été tuée par l’armée russe. On avait retrouvé son corps torturé dans une forêt de Chtchastia. C’est aussi ce qui a motivé mon travail : la volonté de savoir, de documenter ces crimes de guerre, mais aussi de transmettre l’histoire et la mémoire de celles et ceux que j’ai photographiés.
Ukraine, mai 2026
Une photo de Valya faite prisonnière sur un groupe Telegram intitulé : « Tu reconnais les Ukrainiens à leur coiffure ». Ce groupe de discussion diffuse quotidiennement des images de soldats ukrainiens faits prisonniers, accompagnées de contenus à caractère humiliant. La légende de la photo indique : « Il est réjouissant de constater que ce ne sont pas seulement les militaires ukrainiens masculins qui ont fait le choix conscient de se rendre, mais aussi les femmes. La question reste ouverte : pourquoi sont-elles allées là-bas ? Néanmoins, certaines d’entre elles déposent les armes à temps et lèvent les mains. L’instinct de vie l’emporte sur l’instinct de mort. N°1748 Valentina Konstantinovna Davronova, 22 ans. »
Après dix jours de captivité, Valya est relâchée mais fréquemment contrôlée. Elle fréquente de temps en temps les soldats de Chtchastia. C’est ainsi qu’elle passe la soirée du 13 janvier 2023 avec eux au café Raduga (arc-en-ciel, en russe). Cette nuit-là, elle disparaît. Le 22 février 2023, sa mère reçoit un appel d’un enquêteur de la fédération de Russie qui lui annonce que Valya a été retrouvée dans la forêt. « Il m’a dit de faire sa reconnaissance par photo sinon je n’allais pas y survivre. Elle avait le corps déchiqueté au couteau et la tête explosée par une grenade. Elle était seulement en culotte. »
Le 7 mars 2025, le tribunal militaire de Rostov reconnaît deux hommes coupables de son meurtre et les condamne à 12 et 18 ans de prison. Ils ont fait appel. L’enquête a établi qu’au moins neuf autres militaires avaient entendu et vu Valya se faire torturer, sans intervenir.
Quelles trajectoires avaient suivi les autres jeunes que vous aviez rencontrés quelques années plus tôt ?
J’ai d’abord retrouvé Vova, l’un de mes premiers contacts parmi la bande de Valya. Nos retrouvailles ont été particulièrement touchantes. Pour eux, j’étais quelqu’un de familier, mais aussi une personne dépositaire de leurs photographies d’enfance et de jeunesse, donc d’un matériau d’autant plus précieux désormais qu’il n’existe plus rien – ni cette ville, ni cette vie.
La dernière fois que j’avais photographié Vova, c’était à l’occasion de la fête de ses dix-huit ans avec ses amis. La même année, il s’est engagé dans l’armée ukrainienne, et a passé huit ans dans les tranchées.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Vova fête ses 18 ans avec ses amis. « C’était la belle vie, à boire, fumer, faire la fête. La vie libre. Ma belle vie s’est terminée l’année de mes dix-huit ans ». Ce soir-là, ils sont une dizaine d’amis à boire, rire, fumer, s’enlacer, se chercher et s’embrasser. Quinze jours plus tard, Vova s’est engagé dans l’armée, il est parti au combat dans la région de Donetsk après un mois de formation. En 2025, il dit sa frustration d’être mobilisé dans cette région, plutôt que de défendre sa ville et sa région.
En 2023, après une blessure qui lui a fait perdre deux doigts, il est devenu formateur à Zaporijjia. En le retrouvant en 2022, j’ai bien sûr rencontré quelqu’un de très changé. À l’époque, il était marié et j’ai profité d’une permission pour le prendre en photo avec sa femme, à leur domicile. Le lendemain matin, je l’ai accompagné jusqu’au bus qui le ramenait dans le Donbass. Je ne l’ai revu qu’un an plus tard, à l’hôpital militaire de Dnipro, blessé et détruit – sa femme l’avait quitté entre-temps. Il me disait : « La guerre m’a même pris cela. » Il était très seul, et a tâché de revenir à la vie civile. Mais ce tournant était difficile pour quelqu’un qui avait grandi et qui s’était construit dans les tranchées. Il était devenu incapable de trouver le sommeil dans le silence, après des années passées à s’endormir sous les frappes.
Dnipro, Ukraine, février 2024
Lors d’une consultation avec un médecin pour le changement de son pansement. « Personne ne faisait attention à mon âge. On me lançait : “Tu es du Donbass ? En avant !” »
Vova regarde sa main blessée. Après huit années passées dans l’armée, il se retrouve seul et désorienté à Dnipro. Il a grandi dans les tranchées – une vie de guerre qui, aujourd’hui encore, reste son seul repère. Pour la préserver, pour ne pas l’inquiéter, Vova n’a jamais avoué à sa mère qu’il avait rejoint l’armée – ni qu’il est désormais invalide. « Moins on sait, mieux on dort. Une mère n’a pas envie d’imaginer son fils à la guerre ».
Plus largement, chez ceux que j’ai retrouvés en Ukraine, on peut distinguer deux profils : ceux qui ont intégré l’armée ukrainienne, comme Vova, et ceux qui craignent d’être mobilisés, vivent terrés chez eux, et passent leurs journées sur Telegram à scruter les mouvements des recruteurs. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait donc d’une réalité dure, très dure. J’ai aussi contacté certaines personnes dans les territoires occupés, notamment à Chtchastia. Pour ces derniers, la communication était rendue particulièrement difficile par les blocages numériques : même Telegram était coupé. Lors de nos premières rencontres, les choses étaient beaucoup moins cloisonnées. Désormais, tous sont très prudents sur les informations qu’ils me transmettent. Certaines personnes m’ont littéralement raccroché au nez parce que je touchais à des questions sensibles : je pouvais moi-même représenter un danger pour elles.
Malgré tout, certains osent aujourd’hui encore s’exprimer, dire à quel point la vie est devenue compliquée, combien la liberté dont ils jouissaient en Ukraine leur manque, à commencer par la liberté d’expression, depuis qu’ils vivent dans ce climat de peur.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Tatouage des armoiries de l’Ukraine dans le cou, bracelet aux couleurs du drapeau ukrainien, Valya se baigne avec ses amis dans un étang. La jeune fille souhaitait rester vivre dans sa ville, elle a été assassinée par l’armée russe en janvier 2023. Sa mère Tetyana qui vit toujours à Chtchastia raconte : « Lorsque l’on vit très modestement, il faut entretenir de bonnes relations avec ceux qui vous dirigent. J’ai eu de bonnes relations avec les Russes, puis de bonnes relations avec l’armée ukrainienne qui a repris Chtchastia, et enfin de bonnes relations avec les Russes qui sont revenus en 2022. »
Une amie de Valya raconte : « Il n y a plus de liberté d’expression là-bas, ça me paraît être un des motifs pour lequel Valya a été tuée, elle ne tenait pas sa langue dans sa poche, elle pouvait dire les choses franchement et elle a sans doute dit des choses qu’il ne fallait pas. »
J’ai également retrouvé quelques personnes qui vivent maintenant en Russie, par exemple une jeune fille dont le petit ami originaire de Donetsk, a trouvé du travail là-bas. Elle a décidé de le suivre, mais elle-même ne travaille pas ; elle passe son temps chez elle et supporte mal le climat ambiant. Le point commun est que tous reviennent avec nostalgie sur l’époque où je les ai photographiés. Une époque qui, rétrospectivement, à l’aune de tout ce qui est arrivé depuis, leur paraît d’autant plus heureuse – même s’ils habitaient alors à vingt kilomètres de la ligne de front.
Ces trajectoires sont donc plus imbriquées culturellement, voire militairement, qu’on pourrait le penser en observant simplement une ligne de front séparant deux aplats de couleur ?
L’ambition de ce projet était précisément de montrer la complexité de ces trajectoires, qui peuvent parfois sembler irréelles.
Il y a une expression que je ne comprenais pas au début de mes recherches : comme je ne parle pas russe, je faisais des traductions automatiques sur mon téléphone, et, à chaque fois, revenait l’expression « changer de chaussures », ce qui signifie « changer radicalement d’opinion ou de comportement ». On dirait en français « retourner sa veste ». J’ai rapidement compris que beaucoup avaient dû « changer de chaussures » pour s’adapter, pour survivre.
Je pense par exemple à un adolescent très pro-ukrainien, Evguéni, qui passait son temps en compagnie des soldats, et portait une petite enseigne aux couleurs de l’Ukraine. Quelqu’un de très fier, qui bénéficiait en même temps d’une sorte d’aura, avec d’autres jeunes gens qui gravitaient en permanence autour de lui. Or, j’ai appris au cours de mes recherches qu’il avait intégré l’armée russe. Je n’en revenais pas que quelqu’un d’aussi patriote puisse être rentré dans l’armée russe. Puis, j’ai eu sa mère au téléphone. Elle ne vivait pas à Chtchastia, mais en Géorgie, elle était persuadée que son fils avait été enrôlé de force dans l’armée russe, qu’il ne l’aurait jamais intégrée délibérément. Pourtant, en poursuivant mes recherches, j’ai trouvé son compte TikTok et découvert des vidéos à la gloire de la Russie, de ses « frères et sœurs d’armes ». Bref, un compte totalement pro-russe. J’ai fini par comprendre que cette mère avait dû elle-même se construire une histoire, parce qu’il lui était trop difficile d’affronter la réalité brute. Lorsque j’ai contacté la petite amie de ce soldat à Chtchastia, elle m’a carrément affirmé qu’ils avaient toujours été Russes, qu’Evguéni était russe, et que rien de tout cela n’était surprenant. C’est ce type de trajectoires non linéaires, qui racontent la guerre de façon inattendue, que j’avais l’intention de raconter.
À l’inverse, certaines attaches culturelles ont été durcies par la guerre. On sait que la question de la langue a acquis une signification particulière depuis que la propagande russe assure vouloir « libérer » les russophones que le « régime de Kiev » aurait privés de leur langue. À ce propos, je me suis longuement entretenue avec un jeune que je suis parvenue à retrouver. Il m’a alors fait le récit suivant : « J’ai toujours parlé russe à Chtchastia, sans que cela pose le moindre problème. J’avais tout : un travail, une petite amie, ma famille. J’aimais cette ville plus que tout, je parlais russe, et ça n’était pas une question. Un jour, les Russes sont arrivés, et ils m’ont tout pris. Ils sont entrés dans ma maison, et ils m’ont tout pris. Aujourd’hui, je ne peux plus parler russe. C’est devenu impossible pour moi de prononcer un mot dans cette langue. » De fait, beaucoup de jeunes que j’ai rencontrés se sont réapproprié la langue ukrainienne, même sur le tard. Certains préfèrent parler mal ukrainien que parler russe, même si cette maîtrise incomplète leur inspire de la gêne, voire de la honte.
C’est donc la complexité de ces biographies et de ces manières d’être en guerre que je voulais montrer. Au début de l’invasion, mon retour sur le terrain avait été suscité par un sentiment d’alerte : cette guerre me semblait tout simplement inconcevable. Par la suite, le projet s’est précisé. Au-delà des cartes, des chiffres, des décisions politiques et militaires, je voulais raconter ces parcours individuels, ces souvenirs et ces attentes déçues, je voulais montrer l’état du Donbass, l’expérience vécue et le ressenti de ces jeunes, dans toute leur complexité. Proposer une sorte de portrait collectif, en somme. Celui d’une génération sacrifiée.
Bila Tserkva, oblast de Kiev, Ukraine, février 2026
Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, tué en mission à Bakhmout en septembre 2022. Elle vient ici deux à trois fois par semaine, dépose quelques gâteaux sur la sépulture, et allume une cigarette pour lui. « C’est tellement calme ici – c’est le moment où je viens, je m’assoie je pleure un peu. » Serhiy s’engage dans l’armée ukrainienne en 2014, à la suite de la révolution Maïdan, à laquelle il a participé. Au moment de l’invasion à grande échelle, il rejoint une brigade de défense territoriale, et passe plusieurs mois dans sa ville natale de Bila Tserkva. Il est ensuite envoyé dans l’Est du pays, près de Bakhmout, le 14 septembre 2022. Serhiy est tué huit jours plus tard lors d’une frappe d’artillerie, qui coûte également la vie aux sept soldats présents avec lui.
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08.10.2026 à 13:00
La défense européenne face au complexe bureaucratique-industriel national
Le réarmement du continent bute sur un verrou qui nous empêche de transformer nos dépenses en puissance
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Le Grand Continent et le CEPR 2 lancent un nouveau projet : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050.
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Depuis 2020, l’Europe a été affectée à maintes reprises : d’abord par une pandémie qui a fermé les frontières du jour au lendemain, puis par la perturbation des chaînes d’approvisionnement, ensuite par une crise énergétique qui a mis en évidence le coût de la dépendance stratégique, et enfin par le retour de la guerre sur le continent.
Ces vulnérabilités se manifestent désormais dans un contexte international qui est ouvertement hostile. Les nouvelles relations internationales se caractérisent par l’affirmation de puissances oligarchiques, autoritaires et illibérales, constituées autour des orbites américaine, chinoise et russe, et qui convergent dans l’attaque contre ce que l’Union incarne 3. Celle-ci subit, en dehors de la menace russe, une stratégie américaine qui consiste aujourd’hui tantôt à remettre en cause l’OTAN, tantôt à s’en servir comme d’un levier dans une forme de chantage sécuritaire. Récemment, les États-Unis ont ainsi érigé en critère la « loyauté idéologique » des membres de l’OTAN envers les politiques de Trump, dans le cadre de la réévaluation en cours du dispositif des troupes américaines stationnées en Europe. En réalité, il ne s’agit pas simplement d’un « test de loyauté », mais de ce qu’il convient d’appeler un « test de souveraineté ». La situation critique de vulnérabilité et d’isolement dans laquelle se trouve l’Union amène cependant une clarification des objectifs, qui s’observe dans le langage, avec une convergence du discours des élites : le terme « indépendance » a récemment été utilisé par des personnalités aussi différentes que le chancelier allemand Friedrich Merz et la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde. C’est dans le domaine de la défense que ce glissement s’opère le plus concrètement.
Ainsi, depuis 2022, les États européens ont augmenté leurs dépenses militaires de plus de 45 %, l’industrie de la défense a fortement accru ses capacités de production, et l’Union s’est vue conférer un rôle de « facilitateur stratégique ». La Commission européenne a créé plusieurs instruments budgétaires — ASAP, EDIRPA, SAFE, EDIP, AGILE — pour soutenir les acquisitions et l’industrie de défense. Les chefs d’État et de gouvernement sont parvenus, malgré leurs différences politiques, à maintenir une unité au sein du Conseil, à travers leur soutien à l’Ukraine et les sanctions imposées à la Russie.
Mais le verrou bureaucratico-industriel national freine et affaiblit cet agenda. Une décision politique peut être prise au niveau européen, mais elle doit ensuite être traduite en budgets nationaux, en procédures administratives, en contrats d’armement, en choix industriels, et c’est à ce moment-là que les réflexes nationaux ressurgissent. Cette situation tient à un paradoxe : l’agenda politique du réarmement européen et les moyens mobilisés pour répondre aux questions géoéconomiques actuelles s’inscrivent dans un temps de guerre, mais leur mise en œuvre à l’échelle nationale n’a pas été adaptée et continue de fonctionner selon des pratiques largement héritées du temps de paix. Or, c’est bien de la mise en œuvre de cet agenda que dépend l’avenir stratégique du continent. Si les acteurs politiques ne parviennent pas à faire sauter ce verrou administratif national, il est peu probable que les États européens parviennent à « être prêts » dès 2030, c’est-à-dire à disposer de capacités militaro-industrielles suffisantes pour dissuader la Russie d’agir.
L’ « archipélisation » politique et industrielle du réarmement européen
La guerre en Ukraine a transformé les priorités stratégiques des États européens : elle a européanisé la menace russe et fait basculer l’investissement budgétaire — donc politique — vers la défense. Mais l’ampleur des évolutions en matière d’agenda, de décisions et d’instruments ne s’est pas accompagnée d’un changement équivalent dans leur mise en œuvre à l’échelle nationale. Trois caractéristiques institutionnelles pré-2022 continuent de structurer le réarmement de l’Europe.
Une dépendance transatlantique persistante
Malgré l’objectif de renforcer le rôle stratégique de l’Europe au sein de l’Alliance atlantique, près d’un euro sur deux consacré aux acquisitions de défense bénéficie encore à des fournisseurs extra-européens, dont environ un tiers sont américains 4.
Dans les faits, pour de nombreux États, la garantie de sécurité offerte par l’OTAN continue de se traduire par un accès aux capacités et aux équipements américains, qu’il s’agisse de systèmes de haute intensité ou de fonctions de soutien critiques. Cette dépendance transatlantique a été renforcée par l’initiative PURL (liste des besoins priorisés de l’Ukraine) conclue entre l’OTAN et les États-Unis en juillet 2025 5.
Cette situation crée une tension structurelle : l’Europe cherche à affirmer sa crédibilité stratégique vis-à-vis des États-Unis, tout en externalisant une part significative de son effort de défense auprès de l’industrie de défense américaine.
La prééminence des logiques nationales
Le réarmement — entendu ici comme l’augmentation des budgets de défense — reste largement conduit à l’échelle nationale, selon des priorités domestiques encore faiblement coordonnées.
On assiste ainsi à un réarmement des États européens en Europe, mais en partie au détriment de la coopération européenne, en somme à un « réarmement des États contre l’Europe » 6. Cela se traduit par une intensification de la concurrence entre industries nationales, une duplication des programmes et des lacunes persistantes en matière d’interopérabilité. Les exemples ne manquent pas, y compris ces derniers mois, après plus de quatre ans de guerre à grande échelle. Les divergences industrielles entre Dassault Aviation et Airbus sur le segment avion du programme d’armement SCAF sont préoccupantes. En outre, le programme d’Eurodrone n’est pas parvenu à l’étape où il serait possible d’affirmer qu’il est too big to fail. De plus, l’Allemagne a annoncé, en mars 2026, son retrait du projet européen de réseau de satellites Iris².
Ces dynamiques sont renforcées par une tendance structurelle à privilégier les retours industriels nationaux au détriment de l’efficacité collective, qui pourrait encore s’accentuer dans un contexte politique plus fragmenté, avec la tenue d’élections en Espagne, en France, en Italie et en Pologne d’ici fin 2027.
Une coopération européenne structurellement limitée
Dans ce contexte, l’échelle européenne demeure secondaire en pratique 7. Moins de 20 % des équipements de défense en Europe sont acquis dans le cadre de coopérations entre États, une proportion qui n’a pas significativement évolué depuis le début de la guerre en Ukraine. Ainsi, alors que la coopération est largement reconnue comme nécessaire pour atteindre des objectifs tels que la préparation opérationnelle, la crédibilité stratégique ou une plus grande autonomie, elle reste marginale.
Pris ensemble, ces éléments conduisent à un constat clair : l’Europe dispose d’une base industrielle de défense en croissance, mais elle n’est pas encore organisée pour produire une efficacité collective à l’échelle requise.
Cette situation peut être analysée comme une forme d’« archipélisation » du réarmement en Europe : un ensemble d’acteurs partageant des intérêts et des objectifs communs, mais évoluant de manière largement autonome, sans coordination suffisante pour produire des effets collectifs à l’échelle requise. Il ne s’agit donc pas seulement d’accroître les capacités, mais de recréer des formes d’interdépendance organisées entre ces différents pôles nationaux.
Dès lors, la question clef tient à l’exécution : pourquoi l’échelon national continue-t-il de l’emporter, alors même que l’intérêt collectif commande l’inverse ?
L’interventionnisme politique européen bloqué par le verrou bureaucratico-industriel national
Au niveau des mécanismes budgétaires, de marché, administratifs et humains, c’est à chaque fois le mauvais échelon qui l’emporte.
Le budget reste national
Le premier mécanisme est budgétaire et agit comme un frein plutôt que comme une incitation à la coopération : sans correction, les dépenses de défense sont susceptibles de rester organisées à l’échelle nationale plutôt que de manière collective, avec toute l’inefficacité stratégique, opérationnelle et économique que cela implique 8. À mesure que les budgets nationaux de défense augmentent, chaque État se persuade davantage qu’il peut agir, acquérir et produire seul, et qu’il peut améliorer sa position en affaiblissant les autres plutôt qu’en les renforçant : une logique à somme nulle dans laquelle la hausse des dépenses nationales évince, plutôt qu’elle n’encourage, la coordination européenne.
Or, même le budget de défense de l’Allemagne, qui dépasse désormais 100 milliards d’euros par an, ne suffit pas à lui seul à soutenir une production et des acquisitions couvrant l’ensemble du spectre de l’armement, un constat que la littérature établit explicitement 9. On peut résumer cette conséquence dans la formule suivante : dépenser plus est nécessaire mais non suffisant ; dépenser mieux et ensemble constitue la condition déterminante.
La logique économique sous-jacente est claire : le coût de l’autarcie stratégique ne se limite pas au développement et à la production, mais se répète à chaque étape ultérieure — l’acquisition, le déploiement opérationnel (où les pertes d’interopérabilité sont les plus élevées, une leçon apprise par l’Europe à ses dépens dès le Conseil supérieur de guerre interallié de 1917 10), et le maintien en condition sur toute la durée de vie des équipements —, ce qui signifie que les pertes d’efficacité liées à la fragmentation nationale des acquisitions s’accumulent au lieu de se résorber avec le temps. Cette même fragmentation entraîne un coût macroéconomique qu’une comptabilité purement militaire ignore : des dépenses dispersées entre de petits programmes nationaux non coordonnés génèrent un multiplicateur budgétaire plus faible, et un effet correspondant plus faible sur la productivité et la croissance potentielle, que le même euro dépensé au travers de programmes européens intégrés. Cette fragmentation restreint en outre la marge de manœuvre budgétaire disponible pour soutenir l’effort de réarmement dans la durée.
Le marché reste fragmenté
Le deuxième mécanisme est une défaillance de marché que la politique européenne a diagnostiquée sans la corriger. Le marché européen de la défense fonctionne de plus en plus, dans les faits, comme « un marché de guerre » dont les logiques d’auto-renforcement poussent vers l’échelle nationale plutôt qu’européenne 11, alors même que les réseaux de production deviennent plus authentiquement transnationaux au niveau des composants et des chaînes d’approvisionnement 12. L’ambition affichée par l’Union d’une « préférence européenne » dans les acquisitions de défense est structurellement incompatible avec la persistance de marchés nationaux fragmentés : sans défragmentation pas de masse critique ; sans masse critique, les entreprises restent dépendantes des marchés étrangères et sous-investies sur leur propre marché — une trajectoire que le virage géopolitique plus large de la politique industrielle européenne n’est, à ce jour, pas parvenu à inverser 13.
Les grands industriels n’ont qu’un intérêt limité à se consolider volontairement, la fragmentation nationale protégeant actuellement les rentes des acteurs en place. Le parallèle historique pertinent n’est pas européen mais américain : la consolidation du socle industriel de défense dans les années 1990 (la « Dernière Cène ») a été imposée par le gouvernement fédéral, non initiée par l’industrie. Une politique industrielle de défense européenne crédible suppose donc une capacité publique à imposer une consolidation — un rôle que les États européens ont déjà exercé avec succès dans l’aéronautique civile, à travers Airbus.
Les administrations restent déconnectées
Le troisième mécanisme est un déficit de confiance interétatique que la pratique administrative reproduit activement. Le président Macron a eu raison de diagnostiquer le besoin, pour l’Europe, d’une « intimité stratégique » comme fondement d’une culture stratégique commune — mais les instruments permettant de la construire ont fait défaut 14. L’erreur à éviter est de supposer que la mise en œuvre suivra mécaniquement l’accord politique : les administrations nationales conservent une large marge d’appréciation et peuvent s’approprier le processus décisionnel, si bien que les négociations sont vécues comme un jeu à somme nulle — « on a toujours le sentiment d’être perdants », disent souvent les représentants des États membres — précisément parce que les repères et les pratiques administratives restent nationaux 15.
Ce n’est pas une affirmation abstraite. Le bilan diplomatique français depuis 2019 en fournit des illustrations concrètes : l’OTAN dite « en état de mort cérébrale » ; les mises en garde contre « l’humiliation de la Russie » ; un appel à une « Europe unie » lancé en novembre 2024, en français uniquement, sans mentionner ni la Pologne, ni l’Italie, ni l’Union, ni l’OTAN. Le même réflexe national se retrouve dans la formation des élites : les dirigeants industriels français sont formés très majoritairement à Polytechnique, à Sciences Po et à l’INSP, leurs homologues britanniques à Oxford et Cambridge ; seuls 5 % d’une classe d’âge européenne effectuent un séjour Erasmus.
Les intérêts restent divergents
Le quatrième mécanisme n’est pas institutionnel mais humain : c’est une affaire d’intérêts. Il explique pourquoi les trois précédents persistent malgré des discours qui, eux, convergent. Trois types d’acteurs s’affrontent 16 17. Les « gardiens de la souveraineté » — dirigeants politiques, élites militaires, industriels en place — ont tout intérêt à protéger les bases industrielles nationales, quelle que soit la logique économique. Les « clients de l’hégémon » parient que la loyauté affichée à Washington reste, pour leur sécurité, le choix le plus sûr. Seuls les « promoteurs de l’Europe », disséminés dans les administrations, la diplomatie et l’industrie, ont intérêt au changement que ce texte recommande.
L’enjeu dépasse l’économie : une Union dont l’ambition fondatrice était de rendre la guerre entre ses membres « matériellement impossible » 18 ne peut rester indifférente à un réarmement qui demeure national et non intégré — donc réversible, si des coalitions nationalistes gagnaient du terrain dans un ou plusieurs États membres.
Cinq leviers pour faire sauter le verrou
Cinq leviers, mobilisables dès aujourd’hui, permettent d’agir précisément aux points où les quatre mécanismes qui précèdent produisent leurs effets — le budget, le marché, les administrations, les coalitions d’intérêts.
Les cinq recommandations qui suivent s’organisent autour d’un principe unique. Parce que ce verrou opère avant tout au niveau des administrations nationales et des cycles budgétaires nationaux, plutôt qu’à celui de l’architecture institutionnelle de l’Union, les interventions les plus efficaces sont celles qui rendent l’échelon européen payant pour les États et les entreprises qui, aujourd’hui, se replient par défaut sur le niveau national — plutôt que celles qui créent avant tout de nouveaux organismes européens. Deux sont budgétaires, une est politique, une est administrative, et une est industrielle. Chacune est réalisable dans le cadre de l’actuel cycle de négociation du cadre financier pluriannuel (CFP, 2028-2034), que nous considérons comme le test de crédibilité politique le plus déterminant à court terme. Ensemble, elles combinent la logique de la « carotte et du bâton » qui structure de plus en plus la posture géoéconomique de l’Union 19 : des mesures qui rendent la coopération plus attractive, et des mesures qui rendent la fragmentation persistante plus visible et plus coûteuse.
R1 — Plus d’argent européen : faire du CFP le test de crédibilité budgétaire
La proposition de la Commission de juillet 2025 alloue 131 milliards d’euros au portefeuille défense et espace, dont environ 60 à 70 milliards d’euros spécifiquement fléchés vers la défense — soit un quintuplement par rapport au CFP 2021-2027 20. Cette ambition est déjà sous pression : le chancelier Merz a réagi de façon critique dès les semaines suivant sa publication, et la France et l’Italie, entre autres, devraient faire pression pour des réductions, inquiètes de la tension sur les finances publiques nationales et des fonds susceptibles d’échapper à leurs propres industries de défense. Le problème n’est pas que l’Union manque d’instruments pertinents pour la défense — l’EDIP, le FED et AGILE sont raisonnablement bien conçus —, mais que chacun demeure sous-financé au regard de son mandat : le budget du FED a été réduit de 13 à 8 milliards d’euros lors de la dernière négociation du CFP, un précédent qui ne devrait pas se répéter.
Ce niveau d’ambition devrait être défendu, a minima, tout au long des négociations du CFP. Il ne s’agit pas simplement de dépenser plus, mais de dépenser européen : des financements partagés, mis en commun, pluriannuels, sur lesquels les entreprises peuvent fonder leur planification de production.
R2 — Acheter européen : flécher les budgets nationaux vers la coopération européenne
L’argent reste très majoritairement national. Les lignes budgétaires de l’Union consacrées à la défense s’élèvent à environ 2 milliards d’euros par an ; la France et l’Allemagne, à elles seules, dépensent plus de 150 milliards d’euros, soit près de 40 % des dépenses militaires totales de l’Union. Le seul budget du programme 146 « Équipement des forces » français dépasse 20 milliards d’euros par an, soit dix fois le budget annuel total de la Commission pour ce secteur. Un objectif d’acquisitions coopératives de 35 %, relevé à 40 % dans le cadre de la Stratégie industrielle européenne de défense, existe depuis 2014 ; le niveau réel n’est passé que de 18 à 24 % entre 2024 et 2025. Une seule mesure est recommandée : flécher une part nettement plus importante des budgets nationaux d’acquisition de défense vers des équipements produits par coopération européenne ou par achats croisés entre États membres. Ce n’est pas une hypothèse d’école — l’achat par la France, en décembre 2025, du GlobalEye de Saab, et celui, par la Suède en mai 2026, des frégates FDI de Naval Group montrent déjà ce que cela représente à grande échelle. Ce levier avait été proposé début 2025 21 et a depuis été repris, sous une forme voisine, par le Haut-Commissariat au Plan. Le « 1 % européen » va ainsi dans la bonne direction, mais reste trop lent pour atteindre l’objectif d’acquisitions coopératives de 2030 ainsi que l’objectif de 5 % de l’OTAN d’ici 2035 22.
R3 — Des rencontres « Arsenal Europe » : institutionnaliser un pilotage politique de haut niveau des programmes phares
Les grands programmes d’armement continuent de s’enliser, non pour des raisons de faisabilité technique 23 mais faute d’une attention politique soutenue. Ce sont les États membres, non l’Union, qui investissent, qui acquièrent, et qui restent en dernier ressort responsables devant leurs citoyens ; c’est leur direction politique, non celle de la Commission, qui doit maintenir ces programmes en mouvement. Le nombre de crises imprévues qui se disputent cette attention ne cessant de croître, cela ne peut être laissé à la seule bonne volonté.
Le basculement d’une approche essentiellement nationale vers une stratégie véritablement commune exige une forte impulsion politique. L’histoire des avancées de l’intégration européenne suggère qu’un petit nombre d’États — en particulier la France et l’Allemagne — doivent d’abord pouvoir s’accorder sur les grandes lignes d’une ambition partagée, tout en laissant aux autres États la possibilité d’en discuter et d’y participer. L’impulsion politique de cette initiative doit venir du plus haut niveau, c’est-à-dire des chefs d’État et de gouvernement.
Des rencontres trimestrielles « Arsenal Europe » sont recommandées : un point d’étape politique récurrent sur les négociations des programmes phares, tenu au plus haut niveau que permet le format, avec un plancher ministériel. Les dirigeants politiques doivent traiter les résultats comme relevant de leur propre responsabilité, plutôt que de supposer, comme cela arrive trop souvent, que « l’intendance suivra ». Pour éviter de surcharger les agendas ministériels, ces rencontres pourraient se tenir en marge des Conseils des ministres existants, sous des formats différenciés adaptés aux programmes en négociation — franco-allemand, triangle de Weimar, ou autres selon les besoins.
Parallèlement à ces rencontres ministérielles, un processus de type « Track 1.5 » est recommandé : un petit groupe permanent de personnalités respectées dans l’ensemble des États membres, agissant à titre personnel, mais quasi officiel, conduit par une figure de premier plan, doté de sa propre structure de décision, de moyens administratifs et d’un mandat clair pour éclairer les délibérations ministérielles. Un processus « Track 2 » réunissant chercheurs et think tanks en dehors de tout mandat officiel, devrait se déployer en parallèle pour construire la convergence technique et d’expertise sur laquelle les négociateurs formels pourront ensuite s’appuyer.
R4 — Mettre en œuvre l’intimité stratégique : européaniser les administrations qui exécutent, pas seulement les budgets qui financent
Ce verrou est, au fond, administratif : la volonté politique se négocie au sein du Conseil, mais elle est exécutée — ou diluée — par des fonctionnaires nationaux dont les carrières, la formation et les réflexes professionnels demeurent presque entièrement nationaux. Faire passer l’Europe du « par défaut » au « par dessein » relève moins de la création de nouvelles institutions que du changement du mode opératoire des agents qui font fonctionner celles qui existent déjà. L’« intimité stratégique » doit être construite délibérément, en adaptant les administrations nationales appelées à la porter dans la durée.
Trois mesures sont recommandées. Premièrement, créer nettement plus de postes d’échange entre capitales nationales, concentrés là où se joue la mise en œuvre : les ministères de la Défense et leurs agences d’acquisition — la DGA en France, le BAAINBw en Allemagne — ainsi que les ministères des Affaires étrangères et des Affaires européennes. Deuxièmement, européaniser les filières de formation les plus prestigieuses du continent, en augmentant le nombre de places réservées à d’autres Européens dans des institutions comme l’Institut des hautes études de défense nationale en France. Troisièmement, mettre en commun des fonctions, puis à terme des services, en suivant le même chemin d’intégration progressive qui a permis de bâtir l’unique champion industriel européen incontesté : Airbus. L’Ukraine devrait être intégrée à cette circulation à mesure qu’elle s’approfondit.
R5 — Défragmenter l’industrie par le bas : en faire une priorité politique, non un résultat spontané du marché
Une consolidation du socle industriel de défense européen à la manière de la « Dernière Cène », comme celle imposée par les États-Unis à leur propre industrie dans les années 1990, est peu probable à court ou moyen terme : Washington disposait d’une autorité fédérale unique capable de l’imposer ; l’Union n’en a aucune. La défragmentation de l’offre n’en demeure pas moins indispensable — c’est le moyen le plus réaliste de faire baisser les coûts de production et d’accélérer la production industrielle. Or, les efforts d’intégration du marché menés par la Commission, même soutenus par le Parlement européen, continuent de se heurter aux résistances des États membres soucieux de protéger leurs bases industrielles nationales.
Le levier le plus réaliste, à court terme, consiste à créer les conditions d’une défragmentation par le bas : des conditions favorables aux biens duaux, aux entreprises de la « nouvelle défense », aux PME et aux start-up, afin que des pôles transnationaux innovants et compétitifs se forment autour d’elles plutôt qu’autour de grands maîtres d’œuvre ancrés nationalement, qui ont le moins d’intérêt à se consolider volontairement. Ces incitations devraient s’étendre à l’Ukraine : approfondir la proximité industrielle qui se développe déjà entre entreprises de défense ukrainiennes et européennes est en soi une forme de défragmentation, qu’il faut encourager plutôt que de traiter comme un simple effet secondaire de la guerre 24.
Du déclaratoire à l’exécution
Ces cinq recommandations sont délibérément ciblées dans ce qu’elles demandent aux institutions de l’Union comme aux États membres : aucune ne nécessite un nouveau traité, une nouvelle configuration du Conseil, ou un niveau de consensus politique allant au-delà de celui qui existe déjà — plus de 80 % des citoyens européens soutiennent déjà une défense européenne renforcée selon l’Eurobaromètre. Ce qu’elles exigent, en revanche, c’est une exécution soutenue au niveau où, comme ce texte l’a montré tout au long de son propos, la mise en œuvre échoue aujourd’hui : les lignes budgétaires nationales, les administrations nationales, et l’attention politique des États membres dans l’intervalle entre les sommets du Conseil. C’est là que réside, en réalité, le verrou — et le lever est la condition préalable à tout ce que l’horizon 2050 de cette initiative pourrait exiger de plus ambitieux.
Un CFP crédible donnerait à l’Europe les ressources ; des budgets nationaux européanisés mettraient ces ressources au travail ; les rencontres Arsenal Europe maintiendraient l’engagement politique entre les sommets ; des administrations européanisées transformeraient la volonté politique en pratique opérationnelle ; et une politique industrielle « par le bas », ancrée dans les nouvelles entreprises de défense et en Ukraine, produirait la défragmentation qu’une consolidation « par le haut » ne peut pas encore obtenir.
Sans progrès sur ces cinq fronts pris ensemble, la volonté politique de l’Europe risque de demeurer largement déclaratoire. La clef du verrou est donc entre des mains européennes.
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06.10.2026 à 08:21
L’ère de la guerre politique
Pour comprendre ce que Poutine et Trump font déjà sur le continent, la notion de « guerre hybride » est devenue inadéquate
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Texte intégral (13998 mots)
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Depuis plusieurs années, la terminologie de la « guerre hybride » s’est installée dans le débat public européen avec une force telle qu’elle joue un rôle majeur dans la prochaine élection présidentielle française. Plusieurs candidats putatifs ont déjà été visés par des opérations d’ingérence en provenance de la Russie 25, tandis que la directrice de la Direction générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) a récemment alerté sur une probable recrudescence d’actions hybrides « plus directes et violentes » d’ici à avril 2027 26. « L’’hybridité » est donc sur toutes les lèvres, au point qu’elle risque fort de constituer l’un de ces concepts qui définissent une époque et un imaginaire et sur lesquels les historiens de demain se pencheront.
Apparu dans les années 2000 27 pour désigner la combinaison de modes de combat réguliers et irréguliers (notamment par le Hezbollah), le terme de guerre hybride s’est ensuite transformé à la faveur de la révolution numérique pour désigner les nouveaux moyens de subversion permis par la numérisation des sociétés ouvertes. Il a fini par englober tout ce qui résulte de l’exploitation des failles de cette mise en réseau du monde : hacking et ingérences informationnelles bien sûr, mais aussi pratiques juridiques agressives (lawfare) ou sabotages d’infrastructures physiques permettant la circulation des flux dans une société où la prospérité repose plus que jamais sur le mouvement des biens et des personnes. Dans un monde aussi interconnecté que le nôtre, l’hybridité a rapidement fini par désigner à peu près tout moyen de coercition, de subversion ou d’agression situé sous le seuil susceptible de provoquer un conflit armé. De la même manière, si le terme se voulait à l’origine universel, il désigne désormais quasi exclusivement les opérations de déstabilisation conduites par la Russie sur le continent européen, tandis qu’il n’est presque jamais utilisé pour désigner les agressions commises par d’autres États. Autrement dit, la terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle est à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu’elle introduit plus de confusion qu’elle n’en dissipe. Ce ne serait pas nécessairement un problème si elle n’était pas aujourd’hui massivement utilisée par l’Union européenne et l’OTAN dans leur communication politique comme dans leurs réflexions doctrinales 28, jouant par là un rôle important dans la définition des politiques publiques de protection des citoyens.
Le problème ne relève donc pas de la simple querelle terminologique, puisque la « guerre hybride » participe à vider la question des ingérences de sa substance politique. Elle la réduit à un face-à-face entre techniciens de la subversion, du sabotage ou du renseignement, qu’ils soient européens ou russes, défenseurs ou agresseurs. Dans son sens communément admis, elle réduit l’horizon des menaces qui peuvent être envisagées et anticipées, aussi bien en termes de vecteurs que d’acteurs capables de les mobiliser. En témoigne par exemple la surreprésentation des études, par ailleurs nécessaires à la bonne information du public, qui se focalisent sur les effets et les pratiques plutôt que sur les causes et les objectifs des ingérences. On en sait beaucoup aujourd’hui sur l’identité des acteurs qui les organisent, sur leurs moyens, sur les idées qu’ils entendent propager dans nos espaces publics. En revanche, peu de recherches tentent de replacer ces opérations et les acteurs qui en sont responsables dans leurs contextes sociologiques, géographiques et historiques, afin de mieux comprendre leurs représentations du monde et, in fine, leurs objectifs. Au lieu de cela, nous voyons proliférer les matrices quantitatives et autres typologies techniques qui, au lieu d’élargir notre champ de vision, le restreignent. La guerre hybride, tout comme la question des ingérences étrangères, apparaît alors comme un problème essentiellement technique, devant être géré par des techniciens. Cette vision nous condamne à une réponse champ par champ (cyber vs. cyber, désinformation vs. influence, etc.), technique, dépolitisée et globalement inefficace. En témoigne le foisonnement d’outils informatiques promettant de lutter contre les ingérences, ou encore la banalisation d’un vocabulaire issu de la médecine et de l’épidémiologie pour les décrire : certains parlent ainsi « d’infodémies » et proposent même de développer des « vaccins informationnels » 29.
La terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle est à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu’elle introduit plus de confusion qu’elle n’en dissipe.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Ainsi, avec la terminologie de la « guerre hybride », nous, Européens, nous auto-limitons dans la perception que nous avons des menaces bien réelles qui pèsent sur nos systèmes politiques, sociaux et économiques. Elle nous empêche de voir que les adversaires de l’Europe ne cherchent pas uniquement à déstabiliser des États et des administrations, mais bien à subvertir des systèmes politiques ainsi que les valeurs sur lesquelles ils sont fondés – ce qui est beaucoup plus grave. Autrement dit, la guerre hybride et son jargon expert occultent, par une technicisation à outrance, la dimension fondamentalement politique de ce à quoi nous sommes collectivement confrontés. Elle nous condamne en outre à être perpétuellement surpris : nos décideurs et nos opinions publiques se trouvent régulièrement dans un état de sidération face à des opérations qui n’avaient pas été anticipées parce que le logiciel prospectif dans lequel nous nous enfermons ne le permet tout simplement pas.
La question du dépassement de la terminologie de l’hybridité n’est pas une lubie conceptuelle, mais une nécessité stratégique à laquelle nous entendons contribuer en proposant de revenir à une autre approche : celle de la guerre politique.
Il ne s’agit pas d’opérer un simple changement d’étiquette. Là où l’hybridité se définit par des moyens qui ont tendance à s’étendre et à se diversifier indéfiniment, la guerre politique se définit par une intention et une décision : celle prise par un État de chercher la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Dans cette optique, les moyens mobilisés (désinformation, sabotage, financement occulte ou influence économique) ne sont jamais que des outils au service de cette fin. Ce n’est donc pas un état latent des relations internationales, mais un choix, une décision qui peut être combattue et arrêtée. C’est précisément ce déplacement, des moyens vers l’intention, qui permet d’englober dans une même catégorie d’analyse des acteurs que l’hybridité, de par sa focale technique, a toujours tenus séparés : la Russie bien sûr, mais aussi les États-Unis de Donald Trump, et peut-être demain la Chine.
La guerre politique au prisme de la convergence russo-américaine
Pour discerner les contours de cette guerre politique, il est nécessaire de se situer au niveau de la téléologie des opérations d’ingérence, c’est-à-dire de questionner leurs fins plutôt que leurs moyens. Nous savons, par exemple, que les tentatives d’ingérences actuelles, et plus largement les opérations de déstabilisation commises par la Russie en Europe depuis 2022, ont pour objectif principal d’amoindrir par tous les moyens la volonté des Européens à aider l’Ukraine 30, et donc d’influencer les choix stratégiques que nous ferons pour garantir notre sécurité dans les décennies à venir.
Cet objectif, qui n’est que la déclinaison conjoncturelle depuis 2022 d’une guerre politique engagée par Moscou dès 2011-2012, s’insère dans celui, plus vaste et plus ancien, qui consiste pour la Russie à rechercher un affaiblissement des systèmes démocratiques européens en favorisant l’érosion de la confiance des citoyens dans leurs institutions. Nous savons également que les partis politiques qui sont en défaveur d’une aide massive de l’Europe à l’Ukraine sont aussi, pour une large part, ceux qui sont les plus hostiles au libéralisme politique qui caractérise la philosophie sur laquelle s’est bâti le projet européen depuis plus d’un demi-siècle 31. Or, ces partis et ces mouvements, que Marlène Laruelle qualifie d’illibéraux 32, ne sont pas uniquement soutenus par la Russie : ils le sont également de plus en plus clairement par l’administration Trump et une partie de l’extrême droite nationaliste américaine, si bien que l’on commence à voir apparaître de véritables convergences russo-américaines. Un exemple est celui des élections hongroises d’avril 2026 33, au cours desquelles l’ancien Premier ministre Viktor Orbán, finalement sorti perdant, a reçu le soutien du dispositif d’influence de la Russie, mais aussi celui, explicite, des responsables américains, soutien qui s’est notamment manifesté par une visite du vice-président J.D. Vance à Budapest.
Là où l’hybridité se définit par des moyens qui ont tendance à s’étendre et à se diversifier indéfiniment, la guerre politique se définit par une intention et une décision.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Certains lecteurs ou lectrices pourront considérer que mettre sur le même plan la Russie de Vladimir Poutine et les États-Unis de Donald Trump relève de la provocation. Après tout, la Russie se livre depuis 2014 à une politique expansionniste et impérialiste profondément déstabilisatrice, quand les États-Unis restent, pour l’heure, un allié historique des États européens avec lesquels ils partagent des intérêts et des valeurs. Malgré la dérive trumpienne et l’érosion du système politique traditionnel actuellement à l’œuvre, les États-Unis demeurent une grande démocratie où de nombreux contre-pouvoirs fonctionnent, quand la Russie a sombré depuis longtemps dans un autoritarisme si prononcé qu’il a interdit au seul parti d’opposition hors-système, Yabloko, de présenter des candidats aux élections législatives de septembre 2026 34.
Notre but n’est pas de mettre sur le même plan la Russie et les États-Unis en tant qu’États, car il est évident que leurs relations avec l’Europe sont historiquement fondées sur des structures, des valeurs et des dynamiques fort différentes. Ceci étant dit, nous constatons une convergence grandissante de vues et de pratiques, qui conduit responsables russes et ultraconservateurs américains à soutenir les mêmes mouvements politiques, avec des méthodes parfois similaires.
L’administration Trump, encouragée en cela par les milliardaires de la Silicon Valley, ne fait ainsi aucun mystère de son hostilité à toute forme de régulation du numérique, de protection de l’environnement, de redistribution des richesses ou encore de défense des minorités ethniques ou de genre. Le Département d’État a même récemment ouvert des financements à des organisations européennes sur la base de leurs orientations politiques pro-MAGA : le think-tank Western Arc (France) y a candidaté 35, tandis qu’une subvention de cinq millions de dollars était envisagée (et depuis retirée) pour la Free Speech Union (Royaume-Uni) 36. Dans les années 2010, la Russie avait fait exactement la même chose. Par exemple, l’Institut de la Démocratie et la Coopération (IDC) 37 avait pour objectif de soutenir des initiatives qui, déjà, se caractérisaient par une ligne « souverainiste » ( c’est-à-dire anti-européenne), extractiviste, et, même si l’on ne le disait pas encore à l’époque, illibérale. Aujourd’hui, on assiste même à des formes de coordination entre la base militante du trumpisme et les acteurs russes de l’ingérence. Citons ici un exemple qui a concerné personnellement l’un des auteurs du présent travail : après une enquête de terrain en Moldavie au moment des élections législatives de septembre 2025, deux chercheurs français ont été accusés par plusieurs blogs, sites et comptes de réseaux sociaux à la fois russes et MAGA d’être des agents de déstabilisation à la solde de l’Élysée. Les éléments de langage, en tous points similaires entre les comptes russes et américains, montraient une coordination évidente.
Au fond, la Russie et l’administration Trump poursuivent un objectif commun : celui de la finlandisation de l’Europe, une expression réactivée en 2022 par l’écrivaine estono-finlandaise Sofi Oksanen. Elle entendait par là expliquer que la Russie cherchait à faire à l’Europe ce que l’URSS et les États-Unis avaient imposé à son pays durant la guerre froide : le fait d’être une non-puissance, ou plutôt un non-sujet des rapports de forces internationaux, faisant des Finlandais les spectateurs de leur propre destin. Dans son article 38, Sofi Oksanen accusait bien entendu la Russie de rechercher un tel objectif. Aujourd’hui, il semblerait que l’administration Trump, engagée dans de nombreux bras de fer avec Bruxelles, méprisant ouvertement les institutions européennes et préférant le dialogue bilatéral, poursuive la même ambition : celle de limiter au maximum la capacité des Européens à s’organiser collectivement pour prendre en main leur destin et peser dans la marche du monde.
Malgré cette téléologie commune, il serait inexact de dire que les objectifs stratégiques des deux pays à l’égard de l’Europe convergent strictement. Alors que Moscou cherche à briser un projet d’unité et de cohésion pour exercer de nouveau une domination territoriale sur ce qu’elle considère comme ses marges géographiques, Washington veut réaligner l’Europe sur son agenda stratégique. Le premier casse et divise pour retrouver une marge de manœuvre et d’action devant lui permettre de réaffirmer son idéologie et son rôle régional, alors que le deuxième contraint et influence pour modeler son environnement stratégique en façonnant des alliés qui lui ressemblent. Ce remodelage passe par des actions qui ressemblent parfois furieusement aux ingérences dont Moscou est coupable, comme l’ont montré le soutien affiché par Elon Musk à l’AfD allemande 39, les campagnes d’influence MAGA en ligne ou les opérations d’influence au Groenland 40. Mis en perspective avec les actions russes sur le continent, nous voyons apparaître des intérêts partagés pour des mêmes acteurs, que ce soit en Hongrie, en Allemagne, au Royaume-Uni ou ailleurs. Autrement dit, il existe une certaine convergence des luttes qui permet d’affirmer que l’Europe est menacée par la tenaille illibérale que lui imposent la Russie, l’administration Trump et ses alliés de l’extrême droite américaine, plutôt que par des actions « hybrides » dont la définition échappe à tout le monde.
Ce n’est donc pas un état latent des relations internationales, mais un choix, une décision qui peut être combattue et arrêtée.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
On pourra nous objecter que tout ceci n’est pas nouveau, et qu’il a été largement démontré que le mouvement MAGA entretient depuis près de dix ans une véritable porosité avec les acteurs de l’ingérence russe, qui ont cherché à en favoriser l’essor 41. En revanche, le fait que cette administration Trump, contrairement à la précédente, cherche à déclencher une guerre politique en déployant une large panoplie de moyens, notamment fédéraux, pour parvenir à ses fins idéologiques, constitue une nouveauté. Si nous pouvons espérer qu’elle ne soit que passagère, cette décision s’inscrit dans une parenté entre Moscou et Washington qui n’a rien de circonstanciel. En effet, les États-Unis et la Russie partagent une généalogie doctrinale de la guerre politique héritée d’un siècle de rivalité soviéto-américaine, qui, combinée à d’autres facteurs, a conduit dans un cas comme dans l’autre à une privatisation des dispositifs d’ingérence. Ces derniers se concentrent désormais sur les mêmes leviers pour déstabiliser l’Europe : l’exploitation des dépendances stratégiques à l’ère numérique d’une part, et l’instrumentalisation de la colère sociale d’autre part.
La guerre politique, un produit de la rivalité soviéto-américaine
La situation à laquelle l’Europe fait face aujourd’hui n’est en effet pas nouvelle. Les pratiques contemporaines d’ingérence sont le produit d’une longue confrontation entre Moscou et Washington, au cours de laquelle chacun a observé, imité et perfectionné les méthodes de l’autre. C’est de ce « dialogue » conflictuel que procède le répertoire d’actions que nous connaissons et que nous désignons souvent sous le vocable de « guerre hybride ». La nouveauté tient à ce que ses deux artisans se retrouvent désormais, face à l’Europe, du même côté.
Le premier acte du dialogue conflictuel ayant donné naissance à la guerre politique se déroule dans la Russie bolchevique des années 1920. Le 11 janvier 1923, Unszlicht, directeur adjoint de la GPU (l’ancêtre du KGB), crée le premier bureau en charge de la dezinformatsiya. Ses activités débutent par une vaste campagne de désinformation auprès des exilés monarchistes russes et des services de renseignement européens dans le but de les inciter à ne pas intervenir militairement contre l’URSS, notamment lors de l’opération Trust, menée par Artouzov 42, chef du contre-espionnage. Confiants du fait de leurs premiers succès, les services de renseignement bolchéviques puis soviétiques multiplient les opérations d’influence et de désinformation jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, développant ainsi une expérience considérable et pionnière dans ce domaine.
Côté américain, la réponse à cet activisme des Soviétiques dans le champ de la déstabilisation des démocraties d’Europe de l’Ouest est élaborée par George Kennan après la Seconde Guerre mondiale. Directeur de la planification politique et conseiller du département d’État sous le président Truman, considéré comme l’un des pionniers de la lutte contre la « menace communiste », celui-ci cherche la stratégie qui permettra aux États-Unis de riposter sans risquer le déclenchement d’un conflit mondial, a fortiori à l’ère nucléaire. Il avance ainsi en 1947 le concept de political warfare (guerre politique), s’inspirant explicitement des enseignements de Clausewitz et de Lénine selon lesquels il est possible d’utiliser d’autres moyens que ceux de la guerre conventionnelle pour lutter contre un adversaire. Dans un mémo classifié de fin avril 1948 qui lance officiellement la guerre politique américaine, intitulé « Inauguration de la guerre politique organisée », il indique que « Lénine a si bien synthétisé les enseignements de Marx et de Clausewitz que la conduite de la guerre politique par le Kremlin est devenue la plus aboutie et la plus efficace de toute l’histoire » 43. Le concept de guerre politique tranche avec le passé en ce qu’il ne distingue plus un temps de paix et un temps de guerre, mais laisse entrevoir l’éventualité d’une guerre menée contre un ennemi désigné et son système idéologique.
La guerre politique est rapidement traduite en directive officielle et comporte deux dimensions : ouverte et clandestine. La dimension ouverte cherche à mobiliser des moyens financiers, politiques et diplomatiques pour éviter que des pays étrangers ne deviennent communistes et basculent sous le contrôle de Moscou. Elle inclut par exemple la propagande politique ouverte, dite « blanche », qui correspond peu ou prou à la communication stratégique d’aujourd’hui. La dimension clandestine cherche à mobiliser des moyens secrets pour éviter ces basculements, allant de l’ingérence politique et électorale au soutien à des groupes armés irréguliers ou à de la propagande, dite « noire », cherchant à influencer les perceptions des opinions publiques ciblées par de la mésinformation, de la désinformation ou de la compromission. George Kennan devient ainsi un ardent promoteur des opérations clandestines de la CIA, tout juste créée en 1947 et bras armé de cette guerre politique.
L’Europe est menacée par la tenaille illibérale que lui imposent la Russie, l’administration Trump et ses alliés de l’extrême droite américaine.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Pendant la guerre froide, de nombreuses opérations américaines ont relevé de cette guerre politique actée par le président Truman et par plusieurs de ses successeurs contre l’URSS et l’expansion du communisme international : soutien économique, subversion (coup d’État de 1953 en Iran), ingérences électorales (financement de partis démocrates chrétiens en Italie et en France), financement de groupes armés (réseaux Stay-Behind en Europe occidentale ; Contras au Nicaragua), etc.
Côté soviétique, la doctrine américaine de la guerre politique a constitué une source d’inspiration majeure pour le KGB, qui se l’est appropriée sous le nom de lutte contre la « subversion idéologique » tout au long des années 1960. En effet, bien que les services soviétiques soient les dépositaires de l’héritage tchékiste, le moment historique que vit l’URSS après la mort de Staline nécessite la création de nouveaux outils de lutte contre l’adversaire américain. Le XXe Congrès du PCUS en 1956, en ouvrant la voie à la déstalinisation de la société, inaugure une ère qu’Alexandre Zinoviev a qualifiée de « libérale », avec des répressions moindres et une ouverture du pays un peu plus importante qu’auparavant. Il en a résulté l’émergence de mouvements intellectuels, politiques et civiques que le KGB a rapidement identifiés comme des tentatives de déstabilisations orchestrées par les Américains dans le cadre de leur guerre politique. C’est notamment le cas de la dissidence. Né après que des prisonniers politiques amnistiés ont raconté l’extrême barbarie du goulag, ce mouvement protéiforme est rapidement vu par les autorités soviétiques comme une opération américaine de déstabilisation directement inspirée de la doctrine Kennan 44. Le KGB voit même la main de l’adversaire dans la révolte ouvrière de Novotcherkassk de juin 1962, pourtant provoquée par une hausse des prix et réprimée dans le sang. On va même jusqu’à affirmer que L’Archipel du Goulag, le monument littéraire de Soljenitsyne, est une œuvre commandée par la CIA pour décrédibiliser le régime soviétique et pour entamer la confiance que les partis communistes occidentaux pouvaient avoir en l’URSS. En juillet 1967, une 5e direction du KGB est même créée à l’initiative de Iouri Andropov 45 afin de lutter contre cette « subversion idéologique » toujours vue comme une ingérence étrangère plutôt que comme une conséquence des problèmes économiques, politiques et sociaux auxquels le pays était alors confronté. Autrement dit, les services et le gouvernement soviétiques faisaient une lecture conspirationniste du monde et des crises internes que connaissait alors l’URSS.
Cette lecture conspirationniste n’a pas disparu avec la chute de l’Union soviétique, bien au contraire. La Russie contemporaine est largement héritière de cette représentation paranoïaque des relations internationales, qui considère la disparition de l’URSS comme le succès d’une opération occidentale de déstabilisation, bien plus que comme l’échec d’un système politique et économique incapable de se réformer. C’est cette vision conspirationniste de l’histoire qui est aujourd’hui défendue par Vladimir Poutine et son entourage, qui ont interprété de la même manière les révolutions de couleur, les printemps arabes, ou encore la révolution de Maidan à Kiev. En 2011-2012, lorsque des dizaines de milliers de Russes sont descendus dans les rues pour réclamer l’alternance démocratique et refuser le 3e mandat présidentiel de Vladimir Poutine, c’est encore une fois la main de la guerre politique et de la subversion idéologique qui a été dénoncée 46. Or, cette fois-ci, le Kremlin a considéré qu’il s’agissait d’une menace directe à la survie physique du régime et de ses membres. Aussi la décision a-t-elle été prise de retourner l’arme de l’adversaire contre lui : les premières usines à troll et les premières tentatives de soutien à des partis populistes occidentaux sont apparues immédiatement après cette vague de manifestations inédites par leur ampleur. Depuis, le mouvement est allé crescendo : décrédibilisation de la révolution ukrainienne de 2014, soutien à la guerre civile dans le Donbass, ingérences massives dans les élections américaines de 2016 et tentatives d’influence lors de plusieurs référendums européens (Brexit, Catalogne, etc) … La liste des opérations menées par la Russie depuis lors est extrêmement longue et se diversifie de jour en jour, avec une préférence notable mais non exclusive pour les mouvements souverainistes de gauche, de droite et d’extrême droite. In fine, la Russie a adopté une forme de « contre-diversion idéologique », elle-même héritée de la guerre politique américaine, comme logiciel d’action offensive depuis près de 15 ans.
La guerre politique en sous-traitance : Moscou et Washington en miroir
Si la Russie a relancé la guerre politique en 2011-2012, les États-Unis ont quant à eux renoué avec cette pratique stratégique en 2025, comme l’énonce la Stratégie de sécurité nationale 47. Les anciens modes opératoires ont été réactivés, mais une méthode relativement nouvelle est apparue : la coopération accrue entre acteurs publics du renseignement et opérateurs privés poursuivant des buts économiques ou politiques. Autrement dit, la guerre politique repose désormais, à Washington comme à Moscou, sur une privatisation du dispositif sécuritaire, qui se met aussi au service d’une compétition politique et économique interne.
Les pratiques de la guerre politique américaine sont multiples et variées, raison pour laquelle il convient de prendre de la hauteur pour caractériser cette stratégie : diplomatie coercitive ; soutien politique et financier à des partis ou des figures politiques ; ingérence dans les processus électoraux ; mise en place clandestine de médias, partis ou syndicats diffusant ses idées ; conférences organisées pour diffuser ses idées ; forges de faux documents ; recrutement d’agents d’influence et de journalistes ; désinformation et propagande ; agit-prop et troubles à l’ordre public ; soutien à des groupes armés irréguliers ; sabotage, etc. La multiplicité des pratiques impose donc de regarder l’acteur initial et son intention politique, plutôt que de se perdre dans l’analyse fine de toutes les tactiques. Le National Security Council sert de lieu de coordination depuis 1947, ce qui lui confère un rôle central dans la construction d’ une vision globale de la guerre politique menée dans les domaines ouvert et clandestin. Le degré d’intensité de cette guerre politique pourra ainsi se mesurer à l’aune de la mobilisation ou non des acteurs institutionnels clandestins pour la mener.
S’il ne reste que deux ans et demi de mandat au président Trump, il reste plusieurs décennies d’avenir politique à J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Pour remplir ses objectifs, la Maison-Blanche peut s’appuyer sur des acteurs dédiés aux stratégies ouvertes pour les uns, et aux stratégies clandestines pour les autres. Dans le domaine ouvert, le Département d’État est l’entité privilégiée. Durant la guerre froide, celui-ci chapeautait et finançait de nombreuses entités pour accroître l’influence américaine et contester le communisme, telles qu’USAID, pour l’aide au développement, des programmes d’assistance, tels que le Plan Marshall, des programmes d’influence, tels que la bourse académique Fulbright ou l’International Visitor Leadership Program (IVLP). Dans les années 1990 et 2000, si le soft power est resté une dimension centrale de sa pratique, il ne s’inscrivait pas expressément dans une perspective de guerre politique car il ne cherchait plus la subversion agressive d’un système idéologique adverse. Avec le retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025, le DoS a été mis à genoux par le Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), puis placé sous la responsabilité de Marco Rubio, devenu Secrétaire d’État et Conseiller à la sécurité nationale. Il convient de noter qu’une telle double responsabilité est inédite depuis Henry Kissinger et qu’elle illustre bien le retour de la convergence entre l’outil diplomatique et la sécurité nationale, caractéristique de la guerre politique. Le Département d’État a désormais retrouvé un rôle politique actif en s’impliquant officiellement dans les affaires politiques internes des Européens, comme l’illustre la démarche, en mai 2025, de deux conseillers du Département d’État auprès d’une magistrate française, pour recueillir des arguments contre la condamnation de Marine Le Pen 48.
Dans le domaine secret ou clandestin, deux entités en particulier peuvent être mobilisées : la CIA, pour les opérations de guerre politique, et le Commandement des opérations spéciales des États-Unis (SOCOM), pour les opérations d’influence militaire. Selon l’Executive Order 12333 la CIA est la seule à pouvoir mener des opérations clandestines. Or, si depuis le début des années 2000, la CIA construit un arsenal cyber et mène des opérations clandestines ponctuelles, notamment à des fins d’influence, ce n’est que depuis le premier mandat de Trump qu’elle a repris les opérations de propagande de masse 49, et c’est seulement depuis le second mandat qu’elle se place dans une perspective de guerre politique : elle a, par exemple, été missionnée pour identifier les forces et responsables politiques groenlandais favorables à une intégration aux États-Unis 50. Ainsi, si la CIA est davantage connue pour avoir formé des groupes armés irréguliers en Afghanistan ou en Syrie dans une perspective de contre-terrorisme, elle détient une expérience considérable de la guerre politique via des entités telles que des partis politiques, des médias, des associations, des syndicats, etc. Le livre White Malice de Susan Williams 51 qui retrace les opérations de subversion politique au Congo et au Ghana nouvellement décolonisés, illustre parfaitement ces modes opératoires. Notons qu’ils sont assez peu partagés par les services de renseignement européens plutôt habitués à renseigner et à entraver des menaces sécuritaires qu’à réaliser des opérations politiques d’influence et de subversion politique.
Une caractéristique de ce renouveau de la guerre politique est aussi la mobilisation d’acteurs privés, soutenus politiquement et/ou financièrement, parfois de manière ouverte mais le plus souvent de manière clandestine. Par leur nature indépendantes ou distinctes des structures étatiques, ces derniers sont plus convaincants et permettent de brouiller les lignes en offrant un déni plausible : les influenceurs et les partis sont toujours plus efficaces si leur lien avec un État n’est pas connu, et les hommes d’affaires deviennent ainsi des relais et des vecteurs de confiance plus discrets et moins engageants sur le plan diplomatique.
Ces réseaux interpersonnels sont désormais devenus centraux dans la guerre politique américaine. En effet, l’existence d’une base politique structurée, dite MAGA, qui dispose déjà de modes opératoires d’influence rodés et efficaces, pouvant servir de chambre d’écho aux opérations politiques américaines, se combine avec la structuration de réseaux politiques et affairistes trumpistes qui n’hésitent pas à se mobiliser, d’initiative ou sur demande, pour influencer des acteurs étrangers. À ce titre, la mobilisation au Groenland de plusieurs réseaux d’entrepreneurs proches de Trump et ayant, pour certains, été membres de l’administration lors du premier mandat, est révélatrice. Cette action d’ingérence a d’ailleurs été qualifiée par les services de renseignement danois d’opération clandestine 52. La nomination du gouverneur de Louisiane, Jeff Landry, comme envoyé spécial pour le Groenland 53, ou les rencontres répétées de responsables du Département d’État avec les indépendantistes de l’Alberta Prosperity Project au Canada en 2025, en sont d’autres illustrations 54. Ceux-ci obtiennent ainsi des rétributions politiques et économiques contre leur engagement personnel, les objectifs de la guerre politique actuelle ayant une dimension fondamentalement économique dans les domaines du numérique, des métaux critiques et de l’énergie.
On retrouve en Russie une dynamique similaire où services de l’État et entrepreneurs agissent sur un pied d’égalité, le tout dans un système où les prérogatives régaliennes sont largement ouvertes au privé. Ainsi, l’un des principaux artisans de la guerre politique russe contemporaine n’est ni un service spécial ou de renseignement, mais bien un entrepreneur – Evgueni Prigojine. Disparu à l’été 2023 dans un accident d’avion suspect, celui que l’on surnommait le Cuisinier de Poutine avait inventé un véritable modèle économique de la guerre politique russe. Son empire, ou plutôt la galaxie d’entreprises qu’il détenait et dirigeait, ont fourni à l’État russe une bonne partie de ses capacités en la matière entre 2014 et 2023. Il incarnait ainsi la figure de l’entrepreneur d’influence 55, c’est-à-dire de l’acteur privé faisant fructifier un capital le plus souvent économique en accompagnant le « retour » géopolitique de la Russie dans de nombreuses régions du monde où l’URSS avait eu une présence affirmée. Dans de très nombreux cas, ce « retour » a pris la forme d’opérations plus ou moins vastes de déstabilisation afin de favoriser un changement de régime ou de majorité politique. Ce fut le cas dans plusieurs pays d’Afrique, mais aussi en Europe, où de nombreux partis nationalistes, réactionnaires, néo-conservateurs et souverainistes, ont fait l’objet de soutiens appuyés, et aux États-Unis, où d’importantes ingérences russes dans le processus électoral des présidentielles de 2016 ont été documentées par l’enquête du procureur spécial Robert Mueller et par le Sénat américain 56. Si elles ont permis d’appuyer Donald Trump dans une proportion qui reste difficile à définir, ces ingérences ont surtout créé un alignement idéologique et des liens solides entre la sphère MAGA et les acteurs russes de l’ingérence – liens qui continuent de prospérer aujourd’hui.
Depuis la mort de Prigojine en 2023, l’écosystème sur lequel s’appuie l’État russe pour mener sa guerre politique est davantage contrôlé par les organes officiels, plus spécifiquement les services de renseignement. Il est d’ailleurs fort probable que l’explosion en plein vol du jet privé qui transportait l’entrepreneur ait été provoquée par les services de sécurité russes afin de briser le quasi monopole qu’il exerçait sur de nombreuses capacités d’ingérence et de guerre politique. Souvenons-nous que deux mois avant sa mort, il prenait les armes avec ses troupes et organisait dans le sud de la Russie une mutinerie qui aurait poussé Vladimir Poutine à fuir préemptivement Moscou.
Cet écosystème administratif et financier a donc été repensé afin d’éviter que ne se reproduise une telle situation de monopole. Les entrepreneurs d’influence et autres politekhnolog (spin doctors en bon français) 57 sont ainsi mis en concurrence les uns avec les autres, soumis à un système de distribution de financements qui s’est considérablement bureaucratisé. L’État russe a ainsi créé plusieurs opérateurs chargés de distribuer l’argent public à tout un ensemble de start-up et de sociétés de conseil en communication qui se sont spécialisées dans les ingérences 58. Ce système, s’il a pour objectif d’éviter que ne se recréent des oligopoles, facilite également la coordination avec les services de renseignement, au premier rang desquels la Direction générale des renseignements (GRU). Selon une série de documents ayant fuité du Kremlin et de plusieurs entreprises spécialisées dans les ingérences, la « tour de contrôle » de tout ce système se situerait au Kremlin, dans les bureaux du premier chef adjoint de l’administration présidentielle, Sergueï Kirienko. D’après de nombreux documents qui ont été étudiés par divers collectifs de journalistes 59 ainsi que par l’un des auteurs du présent article 60, les services de Kirienko jouent le rôle de courroie de transmission entre l’écosystème des entreprises spécialisées dans les ingérences et les services de sécurité russe. Par exemple, dans les documents internes de la Social Design Agency, l’entreprise russe qui organise notamment l’opération Doppelgänger dans plusieurs pays européens dont la France, la nécessité d’en référer « au patron » ( c’est-à-dire à Kirienko) apparaît régulièrement dans les minutes des réunions dès qu’une idée originale est émise.
Il s’agit là d’une bureaucratie néolibérale typique, où les prérogatives régaliennes sont diluées et distribuées à une myriade d’acteurs privés qui poursuivent chacun leurs objectifs particuliers. La conséquence principale d’un tel système est le développement, ou plutôt, dans le cas de la Russie, le maintien, d’une corruption endémique qui structure les rapports de pouvoir et oriente les stratégies de l’État. C’est une des raisons pour lesquelles les acteurs russes se livrant à des ingérences en France continuent malgré tout à organiser des opérations qui, sur le papier, ont tout pour échouer – à l’instar des rumeurs visant les candidats putatifs à l’élection présidentielle de 2027. Nonobstant l’échec manifeste de ces opérations à avoir le moindre impact (hormis sur les médias français qui relaient ces contenus en boucle et leur donnent une visibilité inespérée), il s’agit pour les sous-traitants de l’ingérence russe de maintenir un marché public qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative. Côté américain, il ne serait pas étonnant de voir des mécanismes similaires se mettre en place, sur fond de clientélisme assumé par l’administration Trump.
Câbles, satellites, plateformes et « guérilla cybernétique » : l’arsenalisation des dépendances numériques
Au-delà d’une histoire partagée et de mécanismes souvent ressemblants, les guerres politiques américaine et russe contre l’Europe partagent un autre point commun : elles instrumentalisent les nombreuses dépendances stratégiques dans lesquelles l’Europe s’est enferrée depuis trois décennies, notamment à la faveur de la mondialisation et de la révolution numérique. Autrement dit, la guerre politique à l’ère numérique consiste pour beaucoup à maîtriser et/ou subvertir la circulation des flux de données et d’informations sur le réseau de l’adversaire dans l’objectif de gagner la bataille idéologique sur laquelle repose la téléologie réactionnaire.
Du point de vue des États-Unis, le rôle démesuré qu’ont acquis en Europe les plateformes d’intermédiation américaines et maintenant des systèmes d’intelligence artificielle grand public constitue un levier stratégique considérable, d’où un vieux débat bien connu ayant motivé la recherche européenne d’une souveraineté numérique et d’une autonomie stratégique. Jusque récemment, ce débat était bordé par une forme de consensus sur la nécessité de réguler le cyberespace au nom de valeurs humanistes et libérales partagées par les patrons et les régulateurs des deux côtés de l’Atlantique. Cependant, depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, ce statu quo idéologique a volé en éclats à la faveur de l’émergence de patrons ouvertement réactionnaires, à l’instar d’Elon Musk ou de Peter Thiel. Il en résulte un phénomène nouveau pour l’Europe : celui de l’arsenalisation de ses interdépendances numériques au bénéfice non plus d’une compétition économique, mais d’une guerre politique trumpiste qui cherche à faire triompher ses idées politiques en Europe. Parmi d’innombrables exemples, notons le bras de fer qui oppose Elon Musk et la Commission européenne sur la question de la régulation des réseaux sociaux 61, ou la bataille pour intégrer ou retirer les logiciels de la société Palantir 62, dont le cofondateur Peter Thiel affirmait dès 2009 ne plus croire « que la liberté et la démocratie soient compatibles » 63.
Ces épisodes relèvent d’une forme de combat politique où deux visions du cyberespace, et plus largement du monde, s’affrontent. Plus largement, l’émergence d’hyperscalers aux mains de milliardaires réactionnaires a comme conséquence de réduire la résilience du continent européen au niveau de la connectivité numérique 64. Historiquement au centre de la toile distribuée que constitue l’Internet mondial depuis les années 1990, l’Europe subit en effet de plein fouet un phénomène que les spécialistes appellent « l’aplatissement de l’Internet » 65 – c’est-à-dire la concentration de tous les moyens de communication, du câble sous-marin à l’algorithme en passant par la plateforme, entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs aux politiques de plus en plus opaques.
Jusqu’à il y a peu, les acteurs qui s’occupaient des infrastructures physiques du cyberespace étaient distincts des opérateurs de plateformes, ce qui garantissait l’application du principe de neutralité du Net, à savoir la non-hiérarchisation de l’accès aux contenus sur le réseau. Aujourd’hui, cette ère est révolue : Meta construit ses propres câbles sous-marins 66 tandis que Musk entretient son propre réseau satellitaire, Starlink 67. Concrètement, cela signifie que les entreprises qui aplatissent l’Internet privilégient l’accès à leur réseau, à leurs contenus, et donc à la représentation du monde et au régime de vérité que leurs dirigeants veulent diffuser. Si l’Europe résiste mieux qu’ailleurs sur le segment des infrastructures télécoms, le risque est grand de voir des constellations comme Starlink devenir des leviers de la guerre politique : en favorisant l’accès aux services de Musk, cette constellation pourrait privilégier l’utilisation par ses clients d’algorithmes d’IA, dont plusieurs travaux suggèrent 68 qu’ils s’inscrivent dans un agenda réactionnaire assumé et aligné sur celui de l’administration Trump. La pression contre l’Ukraine dans une tentative à peine voilée de favoriser la Russie était un premier coup de semonce 69. Or, ces dépendances dictent directement les paramètres de la guerre politique. L’achat à pure perte de Twitter par Elon Musk pour visibiliser les prises de position d’acteurs réactionnaires est avéré : il instrumentalise ouvertement la plateforme pour prendre position en faveur de responsables nationalistes en Europe, notamment au Royaume-Uni, en Allemagne ou en France.
Côté russe, la dimension numérique de la guerre politique faite à l’Europe est symétriquement inverse de celle des États-Unis : là où Washington peut compter sur sa suprématie, Moscou ne bénéficie d’aucun accès privilégié au réseau européen – bien au contraire. Depuis 2022, le pays est même un paria dans le cyberespace européen : ses médias ont été bloqués en Europe 70, ses plateformes sont combattues, ses entrepreneurs sont pour beaucoup sous le coup de sanctions.
Il s’agit pour les sous-traitants de l’ingérence russe de maintenir un marché public qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Pourtant, les acteurs russes parviennent toujours à pénétrer l’espace européen via un recours croissant à des méthodes clandestines et en coopérant avec des cybermafias. Prenons ici l’exemple de l’opération Doppelgänger, qui continue à viser les opinions publiques européennes en s’appuyant sur des infrastructures pirates appelées bulletproof hosters, qui permettent de contourner les garde-fous que les Européens ont installé aux frontières de l’Union afin d’empêcher les opérations d’ingérence russes. Il s’agit là d’une véritable stratégie de guérilla qui consiste, avec des moyens très limités, à exploiter au maximum ce qu’on pourrait appeler l’organisation du paysage cybernétique européen ; c’est-à-dire la manière dont notre espace numérique est construit, avec ses forces et surtout ses faiblesses – au nombre desquelles on retrouve évidemment la dépendance aux acteurs américains. Celle-ci est largement exploitée par la Russie sur les couches informationnelles du cyberespace, à travers l’utilisation et la manipulation des algorithmes de réseaux sociaux pour la plupart américains ou chinois. Par exemple, le succès fulgurant qu’a connu le média en ligne Sputnik à la fin de la décennie 2010 dans l’espace informationnel francophone (en Europe et en Afrique de l’Ouest) fut permis en grande partie par une stratégie pionnière de communication hyper-offensive consistant à générer le plus de clics possibles 71. Aujourd’hui, de nombreuses affaires de manipulation d’algorithmes non maîtrisés par des acteurs européens continuent de se produire dans le cadre de la guerre politique, comme par exemple les vastes opérations conduites sur le réseau TikTok lors des élections présidentielles roumaines de novembre 2024, qui ont finalement été annulées par la Cour constitutionnelle 72. Autrement dit, là où les États-Unis arsenalisent leur suprématie sur le réseau européen en l’attaquant « par le haut », la Russie se livre à une véritable guérilla numérique en donnant l’assaut « par le bas ». Dans les deux cas, il s’agit du même problème : celui de la difficulté des Européens à garantir leur sécurité et leur souveraineté dans un espace numérique qui constitue désormais un véritable prolongement du territoire au sens classique du terme.
La colère sociale comme terreau de la guerre politique
Passer en revue les doctrines, les acteurs et les moyens de la guerre politique permet de prendre la mesure de l’immensité du problème auquel nous, Européens, sommes confrontés. Cependant, tout ceci laisse dans l’ombre une question fondamentale : celle des raisons qui font que cette guerre politique fonctionne, ou qui, du moins, font que ceux qui s’y adonnent croient en son efficacité. Cette question rejoint celle de l’impact des opérations d’ingérence, et plus largement de la vulnérabilité des opinions publiques européennes aux visées de la guerre politique.
Côté russe, l’un des principaux paris qui est fait par les entrepreneurs d’influence ainsi que par les services de sécurité depuis le mitan des années 2010 est que les démocraties occidentales comportent en leur sein des faiblesses qu’il s’agit d’exploiter. Ces faiblesses sont principalement d’ordre socio-économique, et ont trait au sentiment d’exclusion ou de marginalisation qui traverse des pans de plus en plus importants des populations européennes. Comme l’ont montré de nombreux travaux 73, les médias russes en français ont d’abord connu le succès parce qu’ils ont su fidéliser autour d’eux un lectorat en apparence très hétérogène, mais en réalité traversé par un même sentiment : celui de se sentir exclu du champ politique et de plus en plus éloigné des centres de richesse et de pouvoir.
Par leur ton, par leur engagement éditorial (on pense ici par exemple au slogan de Sputnik : « dire ce que les autres taisent », ou telling the untold), les médias russes ont cherché à capter l’attention de personnes souhaitant se réapproprier la politique, dont ils estiment qu’elle leur échappe. C’est ce que montrent par exemple les travaux de Gulnara Zakharova sur les publics de RT France 74 : en couvrant les affaires internationales de manière extensive, tout en développant une ligne éditoriale frontalement hostile aux « médias mainstream », les médias russes en français ont voulu donner à leur lecteur le sentiment qu’ils se rapprochaient de la marche du monde.
Cette stratégie permet d’ailleurs de comprendre pourquoi, dans certains cas, des collectifs de Gilets jaunes ont accueilli chaleureusement les caméras des médias russes alors qu’ils interdisaient aux chaînes françaises d’information en continu de les approcher. Cet arsenalisation du sentiment de marginalité est une constante de la guerre politique russe 75, et pas seulement en Europe : en Afrique de l’Ouest, Harouna Drabo a pu montrer combien le retour géopolitique de la Russie dans la région s’appuyait sur l’exploitation de « géographies de la colère », c’est-à-dire des frustrations de populations subissant des formes d’exclusion socio-spatiale remontant parfois à l’époque coloniale 76.
Côté américain, l’idéologie MAGA a précisément émergé sur ce sentiment de marginalisation de segments entiers de l’électorat, directement victimes des conséquences de la mondialisation, sentiment déjà identifié par son ancêtre, le Tea Party 77 : désindustrialisation, chômage, problèmes de santé, concentration des richesses, guerres longues, etc. Ces sujets sont au cœur des préoccupations d’un électorat hétérogène mais prêt à accepter la désignation de boucs-émissaires parmi les plus vulnérables (immigrés, femmes, etc.). Un récit idéologique s’est ainsi construit, susceptible de séduire des électorats similaires en Europe.
Cette stratégie de propagande politique orientée sur la mobilisation des marges se décline aussi dans d’autres contextes : au Groenland, par exemple, l’administration Trump exploite les tensions entre Copenhague et les Groenlandais, ces derniers se sentant légitimement exclus de leur propre destinée mais aussi des dividendes de leurs ressources économiques. En Irlande, Trump a bien compris qu’en se disant favorable à la réunification 78, et en s’appuyant ainsi sur une population marginalisée à l’échelle du royaume, il accroît la pression sur Londres. Ces mécaniques sécessionnistes expliquent aussi pourquoi les réseaux MAGA se montraient si favorables au Brexit et militent aujourd’hui pour le démantèlement de l’Europe.
Là où les États-Unis arsenalisent leur suprématie sur le réseau européen en l’attaquant « par le haut », la Russie se livre à une véritable guérilla numérique en donnant l’assaut « par le bas ».
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
En résulte une urgence : celle de concevoir les ingérences non pas uniquement comme un problème de sécurité ou de défense, mais bien comme une question de politique publique, et notamment de politique sociale. Car, en fin de compte, les adversaires de l’Europe utilisent leurs moyens convergents pour exploiter la même vulnérabilité, qui est aussi celle sur laquelle prospère l’extrême droite : l’échec des politiques de redistribution des richesses et de lutte contre les inégalités à réduire le sentiment d’injustice, réel ou non, qui habite une partie de la population.
Sortir de « l’étrange défaite »
De ce constat, nous pouvons déduire trois éléments fondamentaux : (a) la guerre politique est une intention politique et une décision bureaucratique, pas un état latent des relations internationales. Elle peut donc être combattue et arrêtée ; (b) la guerre politique cherche la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Les tactiques, que l’on regroupe à tort sous le vocable de « guerre hybride », ne sont que les moyens de cette subversion. La désinformation ou le sabotage ne sont ainsi pas des fins en soi, mais des outils parmi d’autres. Il faut donc placer l’enjeu au niveau politique et idéologique ; © la guerre politique est née au sein des services de renseignement, elle possède une dimension fortement clandestine et elle connaît un phénomène d’hybridation, incarnée par les entrepreneurs d’influence, ce qui implique de l’analyser aussi à travers ce prisme. Ce constat explique notre difficulté à appréhender finement ce qui nous arrive, car la dimension secrète gêne volontairement notre compréhension et notre réponse. Il convient donc de caractériser avec précision ce qui relève ou non de la guerre politique, sa temporalité, son espace de déploiement et les acteurs impliqués, pour proposer des politiques publiques ciblées et efficaces.
En appelant à privilégier l’approche de la guerre politique aux dépens de celle de la guerre hybride, nous proposons de repolitiser la lecture des événements : le système démocratique, ses fondations libérales et les valeurs progressistes sont expressément ciblées par une double-machine. Il apparaît donc nécessaire de défendre un modèle politique et des valeurs, tout en nous prémunissant de la guerre politique, mais aussi de chercher à fragiliser les systèmes adverses pour influencer leur cadre idéologique. L’équation stratégique et politique des adversaires doit changer pour que l’Europe sorte victorieuse de ces agressions.
Ainsi, pour contraindre la Russie à mettre fin à sa guerre politique, il convient probablement de travailler à la subversion du système politique russe. Seul un changement de paradigme politique en Russie est susceptible de favoriser une nouvelle cohabitation, apaisée et motivée par la coopération. Le cas américain diffère en ce sens que la démocratie américaine est loin d’avoir déposé les armes. En revanche, il est clair que les futurs représentants du trumpisme dureront dans l’espace politique américain et qu’ils poursuivront une stratégie de long-terme. S’il ne reste que deux ans et demi de mandat au président Trump, il reste plusieurs décennies d’avenir politique à J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk. Les défaites probables de l’administration aux élections de mi-mandat et à celles de 2028 ne marqueront ni la disparition des dynamiques politico-économiques à l’œuvre aux États-Unis, ni un retour au statu quo ex ante avec l’Europe.
Il incombe donc à l’Europe de réduire ses vulnérabilités (à commencer par ses dépendances numériques) et d’accroître sa coordination avec les forces politiques démocratiques et progressistes américaines pour renforcer leur légitimité, sans entrer dans une perspective de guerre politique contre les États-Unis. Les responsables européens doivent éviter de favoriser la guerre politique par un déni de la situation sociale et une focalisation sur des sujets de diversion comme l’ont fait trop souvent les gouvernements successifs au cours des vingt-cinq dernières années. Le débat politique national et européen doit rester vif, mais prémuni des ingérences extérieures : de cette ligne rouge dépend notre souveraineté commune.
Reprendre l’analyse avec la perspective de la guerre politique peut produire des savoirs utiles à la mobilisation des Européens et à la construction de leurs propres récits géopolitiques, pour sortir de notre « étrange défaite », faire face aux agressions, requalifier les menaces et soutenir les forces politiques démocratiques qui cherchent à retrouver cause commune avec l’Europe.
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24.09.2026 à 06:00
En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ?
Trump et Netanyahou voulaient renverser le régime, ils pourraient avoir consacré la doctrine du guide assassiné
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Texte intégral (6525 mots)
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Sept mois après le début de la guerre, où en sont les pourparlers entre l’Iran et les États-Unis ?
Il y a eu des discussions en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, mais à mon sens il n’y a pas de véritables pourparlers en cours. Les échanges menés par Oman, surtout avec les pays de la région, concernent exclusivement le détroit d’Ormuz. Le Pakistan espère susciter des négociations, mais elles n’ont guère de chances d’aboutir, car elles ne peuvent pas résoudre le dilemme des États-Unis.
De quel dilemme s’agit-il ?
L’Iran considère qu’il a gagné la guerre au cours des quarante premiers jours et qu’il en est sorti nettement renforcé. Il a pris le contrôle du détroit d’Ormuz et a ainsi pu exercer une pression considérable sur les marchés mondiaux de l’énergie. Les États-Unis n’ont pas pu régler ce problème par la voie militaire et, comme Donald Trump l’a reconnu à Évian, ils étaient sur le point d’épuiser leurs réserves stratégiques. Il redoutait de passer pour le président qui avait provoqué une récession. Les Iraniens estiment donc avoir contraint Washington à conclure un protocole d’accord au Pakistan en juin qui leur était très favorable.
Et dans les faits, ils ont raison : le protocole d’accord était favorable à l’Iran, du moins dans sa formulation. Le problème de Téhéran, sur le dossier nucléaire comme dans ces négociations, c’est qu’il parvient à obtenir l’accord des Occidentaux sur certaines mesures, mais pas à les faire appliquer. L’administration américaine peut signer n’importe quoi, elle ne le mettra pas nécessairement en œuvre.
Washington n’était donc pas satisfait de ce protocole ?
Non, c’est désormais très clair. Les États-Unis n’avaient pas atteint leurs objectifs militaires et ils avaient dû faire beaucoup de concessions pour obtenir la réouverture du détroit. Donald Trump a essuyé de vives critiques dans son propre camp, chez les républicains comme chez les tenants de la ligne traditionnelle du Parti démocrate en matière de politique étrangère. À la première occasion, c’est-à-dire la première fois que les Iraniens ont violé le protocole, il est reparti en guerre, en s’en servant comme prétexte pour modifier l’équilibre. Cela n’ayant pas abouti, il s’est tourné vers la pression économique : davantage de sanctions et un blocus.
On se retrouve donc dans une situation où le régime iranien veut préserver le protocole d’accord et répète que les États-Unis doivent y revenir et l’appliquer. Le secrétaire du Conseil de sécurité nationale, Mohsen Rezaï, comme le négociateur en chef et président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, tiennent le même discours. C’est le message qu’ils ont transmis aux Pakistanais et aux Qataris. Les États-Unis, eux, veulent autre chose : pas nécessairement la capitulation totale de l’Iran, mais en tout cas pas le protocole initial.
Que veulent les États-Unis ?
La victoire, ou du moins que le président Trump puisse la revendiquer. Or aucune négociation ne le lui permet pour l’instant. Il n’existe aucun scénario dans lequel on s’assoit à la table avec les Iraniens, on obtient l’ouverture du détroit d’Ormuz, et le président en retire quelque chose.
Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.
Comment la guerre peut-elle se terminer dans ce cas ?
Elle devra se terminer autour d’une table de négociations, mais nous n’en sommes pas encore là. Le président Trump pense pouvoir modifier le calcul de l’Iran, en accentuant la pression économique ou en reprenant les hostilités. Et les Iraniens pensent eux aussi pouvoir le forcer à admettre que la situation ne s’améliorera pas et qu’il doit signer le protocole. C’est ce qui explique l’attaque contre l’oléoduc saoudien, les manœuvres des Houthis vers le détroit de Bab-el-Mandeb, ainsi que l’attaque directe de l’Iran contre des navires de guerre américains. Même si elle a manqué sa cible, le message est clair : ils sont prêts à recommencer et à intensifier les hostilités.
Vous indiquez que les principaux acteurs du processus – le président, le négociateur en chef et le conseiller à la sécurité nationale – défendent tous le protocole d’accord. Comment expliquer cette cohésion ?
En Occident, et en particulier aux États-Unis, on insiste beaucoup sur les divisions internes de l’Iran. Quand Massoud Pezechkian évoque les souffrances économiques de la population, on pourrait croire qu’il adopte une position très différente de celle des Gardiens de la Révolution. Mais Mohammad Ghalibaf et Massoud Pezechkian sont des élus, au Parlement et à la présidence : ils sont censés refléter la position du peuple et parler de ce que vit la population. Les Gardiens de la Révolution sont des combattants : ils ne sont pas responsables de l’économie, mais de la guerre.
La véritable division en Iran oppose plutôt ceux qui veulent négocier avec les États-Unis et ceux qui jugent inutile de dialoguer, au motif que les Américains trahiraient toujours leurs interlocuteurs.
Sur quoi repose cette méfiance ?
Les Américains ont signé le JCPOA en 2015 puis, dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils s’en sont retirés et ont accentué la pression économique. Depuis 2025, à deux reprises, l’Iran a engagé des pourparlers avec Washington, d’abord à Mascate, puis à Genève, et les États-Unis ont déclenché la guerre alors que les discussions étaient en cours. Des représentants iraniens se sont rendus à Islamabad et ont même proposé d’ouvrir le détroit d’Ormuz : la réponse a été un blocus. Puis ils ont signé le protocole d’accord et, à la première occasion, les États-Unis sont retournés à la guerre. Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.
Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.
Vali Nasr
D’autres estiment qu’il faut continuer à discuter ; Ghalibaf parle de « se battre et discuter en même temps ». Mais en réalité, il n’y a aujourd’hui en Iran aucun accord sur la table qui susciterait un véritable débat. Lorsque Pezechkian dit qu’il faut envisager un infléchissement de la position iranienne, on lui répond : « Mais sur quel accord ? Êtes-vous en train de dire qu’il faut capituler ? » Et il répond : « Non, je ne parle pas de capitulation. »
Quand il y avait un accord sérieux sur la table, comme le protocole du printemps, le débat a eu lieu. Au Conseil suprême de sécurité nationale, le vote s’est soldé par douze voix pour et une contre. On ne sait pas qui a voté contre, mais on sait que tous les commandants des Gardiens de la Révolution ont voté pour. Cet accord a ensuite échoué et l’Iran n’en a tiré aucun bénéfice. Du point de vue du régime, la question n’est donc pas d’être pour la guerre ou pour la diplomatie, mais de savoir si l’on peut faire confiance aux États-Unis et s’il existe un accord auquel on pourrait réellement donner suite.
C’est la perception de la menace qui soude le régime ?
Oui. Tout le monde partage la même lecture de l’objectif américain : Washington cherche à briser le pays, militairement ou par la pression économique. Il n’y a alors que deux réponses possibles : capituler, c’est-à-dire faire ce que dit Trump, devenir comme le Venezuela ou la Syrie et accepter ses conditions ; ou se battre dans l’espoir de faire évoluer son calcul. Aucun homme politique iranien n’accepterait de capituler. Ils ne se considèrent pas dans la situation de Tokyo ou de Berlin en 1945. La seule option qui reste, c’est la lutte.
Il n’y a donc aucun débat ?
Si débat il y en a, il concerne certainement ce qu’il faut exactement demander aux États-Unis. J’ai été intrigué par l’information selon laquelle l’Iran aurait présenté sept points aux Qataris comme conditions pour mettre fin à la guerre. Cinq ont été révélés : la fin de la guerre contre l’Iran, la levée du blocus et des sanctions, le déblocage des fonds iraniens… Tout cela figurait déjà dans le protocole d’accord. En revanche, le mot « Liban » n’apparaît pas. Je ne sais pas s’il figure dans les deux points restants, mais c’est peut-être la raison pour laquelle les Iraniens parlent de « sept » : sur le plan intérieur, cela permet de prétendre avoir abordé la question du Liban alors que ce n’est pas le cas.
Certains disent qu’il ne faut pas perdre de temps avec les Qataris, d’autres qu’il faut leur présenter les conditions et voir s’ils obtiennent des résultats. Ces sept points ont d’ailleurs été transmis par Mohsen Rezaï, et non par Pezechkian. Ceux qui prônent de ne pas discuter du tout ne sont pas directement représentés dans l’appareil décisionnel.
Dans votre livre Iran’s Grand Strategy. A Political History, vous liez cette approche de la résistance d’Ali Khamenei à son éducation, à l’histoire et à son identité de combattant du tiers-monde, à l’instar de Hô Chi Minh. Cette idée lui survit-elle, même sans Guide suprême véritablement actif aujourd’hui ?
Oui. La révolution iranienne est l’une des trois grandes révolutions du XXe siècle, avec les révolutions chinoise et soviétique. Si l’on remonte plus loin, la quatrième par son ampleur serait évidemment la Révolution française.
Toutes ces révolutions connaissent une phase initiale marquée par l’idéologie et l’extrémisme : c’est de la lave qui jaillit d’un volcan. Lors de la révolution d’Octobre comme lors de la prise de Pékin par Mao, l’anti-impérialisme, et très tôt l’anti-américanisme, a constitué une part centrale de l’idéologie.
Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.
Vali Nasr
En Iran, il y avait la religion, la lutte des classes et l’anti-impérialisme. Étonnamment, l’Occident ne s’est focalisé que sur l’aspect religieux : pendant longtemps, tout s’expliquait par le fait qu’il s’agissait d’un gouvernement de mollahs, d’une théocratie du VIIe siècle transposée dans le monde contemporain. Mais il y a une autre facette, très moderne, qui rapproche l’Iran des révolutions chinoise et soviétique. La lutte des classes n’est plus d’actualité ; l’anti-impérialisme, lui, demeure.
L’Iran aurait pourtant pu prendre une autre voie après la mort de Khomeini et la fin de la guerre Iran-Irak.
Une faction très puissante voulait s’engager sur la voie de ce que les sciences sociales appellent la « routinisation » ou, pour reprendre Crane Brinton, la phase thermidorienne de la révolution : la normaliser. C’est en partie Hachemi Rafsandjani, qui a été président pendant huit ans, de 1989 à 1997, qui a poussé pour donner la priorité au développement économique et à la reconstruction. Face à lui, Ali Khamenei, au départ plus faible, estimait que la mission devait rester l’anti-impérialisme.
Sur quoi repose cette conviction ?
Elle repose sur une certaine lecture de l’histoire, selon laquelle l’Iran a été malmené par l’impérialisme du début du XIXe siècle jusqu’à la révolution. Cela peut sembler exagéré, mais l’Iran du XIXe siècle, comme la Thaïlande, l’Empire ottoman ou l’Égypte, sans être directement colonisé, subissait une pénétration commerciale russe et, dans une certaine mesure, britannique, française et belge. Il a perdu des territoires au profit de la Russie et de la Grande-Bretagne. Et aux yeux des révolutionnaires, la période Pahlavi n’était pas meilleure : Reza Chah aurait été porté au pouvoir par les Britanniques, Mohammad Reza Pahlavi aurait été une marionnette des Américains, et le coup d’État de 1953 aurait été orchestré par Washington et Londres. Je ne partage pas cet avis.
Mais c’était la lecture des révolutionnaires, laïcs de gauche comme religieux ; les marxistes-léninistes, qui pensaient hériter de la révolution, la partageaient. Pour Khomeini, l’une des grandes réalisations de la révolution était d’avoir donné à l’Iran une véritable indépendance. Je crois même qu’à un certain niveau, il pensait que l’Iran devait être islamique parce que seul l’islam pouvait lui garantir cette indépendance. On retrouve ce thème dans l’islam sunnite : le dirigeant du Front islamique du salut en Algérie avait déclaré que le Front de libération nationale n’avait obtenu qu’une indépendance physique et qu’il restait à conquérir l’indépendance culturelle vis-à-vis de la France.
Cette idée reste profondément ancrée. Il y a huit mois, l’ancien ministre des Affaires étrangères Djavad Zarif a déclaré dans Foreign Policy que la République islamique était le premier gouvernement depuis plus de deux cents ans à avoir réellement défendu la souveraineté de l’Iran. En tant qu’historiens, nous pourrions contester cette affirmation. Mais quoi que nous en pensions, c’est leur vérité, c’est ce qui les anime, c’est de là que la République islamique tire sa légitimité. Khamenei a continué jusqu’au bout d’affirmer que la légitimité découlait de l’islam, mais sa légitimité supérieure, à la lumière de l’histoire iranienne, réside selon lui dans le fait d’avoir donné au pays son indépendance.
Comment cette conviction s’est-elle traduite dans la construction de l’État ?
C’est cette indépendance qu’il a tenté de protéger pendant quarante ans. L’Iran devait être islamique, disposer d’une milice, le Basij, des Gardiens de la Révolution, il fallait imposer l’idéologie à la population. Lorsque la société est devenue plus libérale et plus encline à la réconciliation avec l’Occident, il a investi dans des institutions, notamment l’université et le séminaire Haqqani à Qom, pour former un corps de technocrates imprégnés d’idéologie.
Tous ces groupes qui sont ensuite devenus un problème pour lui, à commencer par celui d’Ahmadinejad, il a joué un rôle déterminant dans leur création. Après Rafsandjani, il pensait pouvoir installer son propre président, et il a été stupéfait par l’élection de Khatami en 1997. Il a ensuite propulsé Ahmadinejad, sorti de nulle part, avec l’idée de créer une société conforme à sa vision. Cela a échoué.
La politique intérieure iranienne ne se résume donc pas à l’opposition entre islam et laïcité, ou entre dictature et démocratie. Ce sont des réalités, mais c’est aussi une lutte entre ce que exigeait la conception de la sécurité nationale de Khamenei et ce que voulait le peuple. C’était déjà le cas sous la présidence de Rafsandjani. Khamenei n’était pas opposé au développement, mais il considérait que la tâche prioritaire de l’Iran était la résistance, car le développement signifiait ouvrir les portes à l’Occident et devenir comme la Turquie, l’Argentine ou le Brésil. « Quelle différence y aurait-il alors avec la période d’avant la révolution ? », se demandait-il.
Lors de sa première apparition publique après les massacres de janvier, il a déclaré : « Depuis quarante-sept ans, les États-Unis tentent de vaincre la révolution pour revenir asservir le pays. » À ses yeux, tout le soulèvement de janvier relevait d’une ingérence étrangère, comme Poutine perçoit les révolutions de couleur ou Erdoğan les soulèvements. C’était un nouveau front ouvert par les États-Unis. Les institutions qu’il a créées ont toutes été bâties autour de cette défense de l’Iran : Gardiens de la Révolution, services de renseignement, Basij, fondations. Elles interviennent dans les élections, créent des maisons d’édition, des universités, des institutions d’endoctrinement. Ce sont elles qui, en fin de compte, contrôlent l’Iran.
La guerre a-t-elle renforcé cette logique ?
Les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran à deux reprises, et il y a les déclarations de Donald Trump : ce 22 septembre, à la tribune des Nations unies, il a dit que la question principale pour lui était de savoir quand, ou si, il ferait sauter tout le pays. Nous pouvons y voir une hyperbole, mais pour l’Iranien lambda ou pour les partisans du régime, c’est la preuve que Khamenei avait raison et que les États-Unis et Israël veulent démanteler l’Iran.
Tout le monde n’y croit pas. De nombreux intellectuels et militants pensent qu’il existe une autre voie : devenir comme la Chine ou la Turquie, ne pas être l’esclave de l’Occident sans pour autant s’enfermer dans une résistance permanente. Mais les forces qui contrôlent aujourd’hui l’Iran estiment que tout ce qu’a dit Khamenei s’est vérifié. Et toutes les institutions qu’il a mises en place pour défendre l’Iran contre une invasion américaine sont désormais en action : l’arsenal de missiles, les programmes de drones, l’organisation de l’État et de l’armée. Il s’y préparait depuis très longtemps.
Nous avons cette conversation alors que la guerre fait encore rage et que son issue est incertaine. Mais elle est l’aboutissement de quarante ans de résistance. Une fois terminée, je pense qu’une réflexion s’ouvrira sur ce que pourrait être une « troisième République islamique ». Même si Khamenei avait raison, de nombreuses questions sont désormais sur la table.
Quelle place Ali Khamenei occupe-t-il dans l’histoire iranienne ?
Pour le meilleur ou pour le pire, il est probablement l’un des dirigeants iraniens les plus marquants des deux derniers siècles. C’est d’abord le troisième règne le plus long depuis la période qajare : Nasreddin Shah a régné quarante-neuf ans, Mohammad Reza Pahlavi trente-sept ans, Ali Khamenei trente-six ans en tant que Guide suprême, sans compter sa présidence.
C’est aussi, à mon sens, le plus important des deux dirigeants de la révolution. Khomeini est une figure historique à la manière de Lénine : le leader charismatique qui a rendu la révolution possible, mais pas celui qui a gouverné dans la durée. C’est Ali Khamenei qui a bâti la République islamique. La phase de bureaucratisation de la révolution, qui correspondrait en URSS aux périodes de Staline, Khrouchtchev et jusqu’à Brejnev, s’est déroulée sous lui. Il a organisé la République islamique autour de l’idée de résistance. L’islam compte, bien sûr, mais ce n’était pas la force motrice. La manière dont il a organisé les Gardiens de la révolution et les institutions de l’État s’inscrit dans cette grande bataille contre les États-Unis. Cela a permis de défendre l’idéologie islamique de l’État, mais je ne pense pas que ce soit ce qui l’animait.
J’en donne un exemple dans mon livre. Pendant les manifestations liées à la mort de Mahsa Amini, j’ai écouté une vingtaine de ses discours. Dans aucun d’entre eux il n’a parlé du hijab ni vraiment de l’islam ; le mot n’apparaissait que pour désigner la République islamique. Il parlait sans cesse de la menace pour la sécurité nationale : les États-Unis et Israël se servaient de cette question pour affaiblir l’Iran et en prendre le contrôle. Et lorsque la situation s’est envenimée, le régime a largement laissé tomber le hijab. La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab. Reviendront-ils sur cette question ? J’en doute fortement.
La guerre peut-elle transformer la nature de ce régime ?
Un État construit pendant plus de quarante ans ne peut pas changer du jour au lendemain. Mais cette guerre a été suffisamment lourde de conséquences pour en modifier la nature. Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux. Comment Mojtaba Khamenei entend-il gouverner ensuite ? Nous ne le saurons qu’une fois que nous y serons. Même lui n’a pas toute latitude pour prendre des mesures radicales : c’est un État bien plus sophistiqué que l’État saoudien, par exemple. Or il a fallu à Mohammed ben Salmane une dizaine d’années pour transformer un État saoudien reposant sur de multiples piliers en régime autocratique : écarter les oulémas et les autres princes, centraliser la décision entre ses mains, modifier jusqu’aux systèmes d’allégeance de la famille royale. En Iran aussi, cela prendra du temps.
Cette obsession de l’ingérence étrangère a laissé un angle mort : la situation intérieure, la viabilité du pays en tant que société et en tant qu’économie. Vous avez également coécrit How Sanctions Work. L’effondrement économique n’est-il pas la grande faiblesse de cette stratégie de résistance ?
Les guerres ont un coût, et la question est toujours de savoir quel coût une population est prête à supporter. En pleine guerre, la population ne se pose pas encore les grandes questions, même si nous nous en approchons.
L’un des grands défis de Khamenei a été que, à mesure qu’il construisait un État tourné vers la résistance, et que cette résistance devenait plus conflictuelle et plus coûteuse, il perdait le soutien de la population. La société souhaitait une autre direction : une ouverture progressive à l’Occident et davantage de libertés culturelles et politiques. Elle voulait que la révolution suive la voie de la révolution chinoise. Khamenei poussait dans le sens inverse.
Cette tension a éclaté une première fois lors de la réélection d’Ahmadinejad en 2009. La population avait voté massivement pour Mir-Hossein Moussavi, un révolutionnaire de gauche, radical, socialiste, issu du courant religieux, qui s’était réinventé en porte-parole de l’ouverture, y compris vers l’Occident. L’État profond créé par Khamenei a dû recourir à la fraude, ce qui a provoqué le premier grand soulèvement politique, le Mouvement vert.
La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab.
Vali Nasr
Depuis, la contradiction n’a cessé de s’accentuer entre l’idée qu’il faut une société idéologique pour mener la guerre anti-impérialiste et la direction que prend la société iranienne. Elle a de nouveau explosé avec le soulèvement « Femme, vie, liberté », au cours duquel les jeunes ont en substance déclaré : « Laissez-nous tranquilles, nous ne voulons pas être religieux. » L’État a dû reculer : Khamenei a renoncé à faire du hijab une condition minimale de la guerre anti-impérialiste. Quand une personnalité comme Ali Larijani déclare publiquement qu’il faudrait revenir à l’époque du Shah, où le hijab était facultatif, cela montre que le régime a déjà perdu une partie du soutien populaire.
Khamenei s’est alors appuyé sur les 20 % de la population qui votent encore ou soutiennent fermement le régime, face aux 80 % qui sont apathiques, dans une zone grise ou franchement hostiles. En ce sens, la République islamique telle qu’il la concevait n’est plus viable.
Et sur le plan économique ?
L’érosion économique est d’une autre nature que l’érosion politico-culturelle, et elle n’a cessé de s’aggraver avec le durcissement des sanctions. Au début de son arrivée au pouvoir, les sanctions étaient modérées et le pays pouvait fonctionner. La classe moyenne s’est même considérablement développée : l’existence d’artistes, d’intellectuels, de laïcs désireux de s’occidentaliser en est d’ailleurs une conséquence. Cette classe moyenne, qui a grandi sous Rafsandjani avec l’essor du secteur privé, a voté pour Khatami. Elle a continué à se développer sous Khatami, mais les inégalités ont permis à Ahmadinejad de remporter la présidence. Le mouvement de 2009 était un mouvement de la classe moyenne, et celle-ci a aussi joué un rôle important dans le soulèvement de janvier.
Mais à mesure que la pression économique s’est intensifiée, et surtout après les sanctions de « pression maximale » de 2018, cette classe moyenne s’est réduite. Hassan Rohani estimait que si le JCPOA avait été appliqué pendant dix ans, elle aurait augmenté de 35 % et serait devenue le moteur du changement. Au lieu de cela, entre 2018 et 2020, 20 % de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.
La pression économique peut-elle provoquer un soulèvement, comme l’espère Washington ?
Une théorie veut que plus une population s’appauvrit, moins elle est en mesure de se révolter. La révolution de 1979 a d’ailleurs été menée par la classe moyenne : plus les gens s’enrichissent, plus ils ont d’exigences culturelles et politiques, et mieux ils savent s’organiser. Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.
La théorie américaine, formulée par Mike Pompeo, était que l’Iran devrait choisir entre nourrir son peuple et rester tel qu’il est. Le discours de Scott Bessent vise lui aussi un changement de régime par la pression économique : si l’on étrangle suffisamment la population, elle se révoltera. Mais je pense que, même sans cette pression, les Iraniens avaient déjà commencé à s’interroger sur le coût de la résistance. Ce coût, c’est l’isolement : on ne peut pas voyager où l’on veut, on est coupé du monde. Pourquoi ne pas être comme la Turquie ?
Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux.
Vali Nasr
Avec l’intensification de la pression depuis 2018, et maintenant ce nouveau tour de vis, le débat a changé de nature. Ce n’est plus que la résistance a un coût en soi : ce sont les États-Unis qui augmentent le coût de la confrontation avec eux, avec l’Occident, avec Israël. La question n’est plus de savoir si ce coût est bon ou mauvais, mais s’il est supportable, et combien de temps.
Khamenei pensait même que la résistance était bénéfique. L’Iran fabriquait tout lui-même, pas seulement des missiles, mais aussi des médicaments ; il a développé toute une base industrielle. À certains égards, il dispose de chaînes d’approvisionnement bien plus solides que de nombreux pays de la région qui ont joué la carte de la mondialisation. Il pouvait donc défendre l’« économie de résistance ». Cet argument ne tient plus. La question n’est plus de savoir s’il est bon de se passer du commerce avec les États-Unis, mais si les coûts actuels sont tenables.
Trump a en quelque sorte voulu mettre cette politique de résistance au pied du mur. C’est de plus en plus le cœur du débat. Quand Pezechkian dit : « Nous devons payer les salaires, nous manquons d’argent », que dit-il au fond ? « Je ne dis pas qu’il faut capituler, mais il faut peut-être repenser la résistance comme voie à suivre. »
Et Mojtaba Khamenei ?
Il pourrait estimer que ce chemin est encore loin d’être tracé. Veut-il vraiment diriger un pays qui ne cesse de s’appauvrir ? Ce serait son héritage. Mais le problème, après quarante ans, c’est que ce que les États-Unis exigent de l’Iran a aussi un coût très élevé. Il ne s’agit pas seulement d’une capitulation militaire : il faudrait changer de politique étrangère, devenir en somme un al-Charaa. Quand les deux options sont aussi coûteuses, je ne sais pas qui choisira quoi, ni quand.
Venons-en à la stratégie américaine. De nouveaux bombardements restent-ils possibles ? Quels sont aujourd’hui les objectifs de guerre vus de Washington, et quel rôle jouent les midterms ?
Les élections de mi-mandat sont un levier de pression sur Donald Trump, que l’Iran tente d’ailleurs d’exploiter, notamment par le biais des prix de l’essence. Je ne sais pas si cela fonctionnera.
Le problème plus général est que Khamenei a longtemps pensé pouvoir maintenir avec les États-Unis une situation de « ni guerre ni paix » : « Laissez-nous tranquilles, nous voulons être un pays normal à nos conditions, sans faire partie de votre ordre mondial. » Ce n’est plus tenable. Depuis qu’Israël a attaqué l’Iran et que la guerre de février a éclaté, c’est impossible. Certains en Iran souhaitent peut-être un accord qui reviendrait à ce « ni guerre ni paix ». Mais Donald Trump ne raisonne pas ainsi : il pense en termes de victoire américaine. Il l’a déclaré devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Le butin revient au vainqueur ». Même s’il signe un accord et revendique une petite victoire, je ne vois pas les États-Unis laisser désormais l’Iran tranquille.
Il existe pourtant des précédents de normalisation.
Le Vietnam, oui. L’Union soviétique et la Chine le défendaient et l’armaient, mais la question a fini par être réglée, contrairement à Cuba ou au Venezuela. Une dizaine d’années après la chute de Saïgon, le Vietnam a commencé à normaliser ses relations avec les États-Unis, quelles qu’en soient les raisons. Cela n’a pas pris très longtemps. L’Iran souhaiterait sans doute une situation dans laquelle la pression économique serait suffisamment allégée pour qu’il puisse gérer l’État comme il l’entend. Mais je ne pense pas que Washington s’en contente aujourd’hui. Les États-Unis veulent la victoire, et c’est pourquoi le risque d’une nouvelle offensive militaire est bien réel.
Les sanctions ne suffiraient-elles pas ?
La pression économique pourrait briser l’Iran, mais cela pourrait prendre beaucoup de temps, et le calendrier compte. Un pays peut aussi s’appauvrir durablement sans s’effondrer. Prenez le Venezuela : quand Trump est arrivé au pouvoir, environ un quart de la population avait quitté le pays et un autre quart était sur le départ. Les États-Unis ont fini par intervenir pour changer de régime, notamment afin d’endiguer l’exode. Les seules sanctions n’ont pas eu l’effet escompté sur Maduro, pas plus qu’à Cuba. On se rend compte que les sanctions ne fonctionnent que jusqu’à un certain point et qu’au-delà, les États-Unis ne l’emporteront peut-être pas sans reprendre la guerre. Je pense donc qu’il y aura un nouvel épisode militaire avant le retour à la table des négociations.
Quels signaux faut-il surveiller dans les semaines et les mois à venir ?
Il y en a beaucoup. La situation s’est clairement aggravée : les Houthis, l’attaque contre l’oléoduc en Arabie saoudite. Les États-Unis fournissent à Israël des bombes de deux mille livres dont il n’a pas besoin à Gaza ou au Liban : elles sont destinées à l’Iran. Les Iraniens estiment que les mouvements de troupes et de matériel américains autour de leur territoire annoncent une opération d’envergure. Les élections israéliennes et américaines approchent. Et la nervosité est grande dans les pays voisins. Beaucoup disent que l’atmosphère rappelle bien plus celle de février que celle de juin, lors de la signature du protocole. Trump semble lui aussi estimer qu’il ne sert à rien de discuter et qu’il faudra tout détruire ; il est revenu à ce type de menaces. Nous traversons un moment dangereux.
Une percée reste-t-elle possible ?
Cela me rappelle ce qu’a dit le sénateur George Mitchell à propos des négociations de l’accord du Vendredi saint : des jours sombres de découragement, puis, soudain, une percée. On ne peut donc pas l’exclure. Je la crois toutefois peu probable, car les positions sont trop éloignées au regard de ce dont Trump a besoin pour crier victoire. Et un accord temporaire qui ne lui apporte pas cette victoire ne ferait que repousser le problème.
Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.
Vali Nasr
Beaucoup d’indices laissent penser qu’il pourrait être tenté par au moins un nouveau round, plus intense, dans l’espoir que cela suffise. Nous ne savons pas ce qui se dit dans le bureau de Rezaï. Les Iraniens se battraient jusqu’au bout, mais peut-être pensent-ils eux aussi que cette situation n’offre pas d’issue. À ce stade, une percée entre l’Iran et les États-Unis relèverait du « cygne noir ».
Quel rôle joue Israël ?
C’est ce qui distingue ce conflit de bien d’autres. Israël ne s’intéresse pas aux relations entre les États-Unis et l’Iran : il veut que les États-Unis en finissent avec l’Iran. Israël a compris qu’il ne pouvait pas y parvenir seul. Il a essayé en juin 2025, le régime n’est pas tombé ; en 2026 il a agi aux côtés des États-Unis, et le régime n’est toujours pas tombé.
La tendance israélienne, comme on le voit au Liban et à Gaza, n’est pas d’essayer autre chose. Israël conclut plutôt que la force employée n’était pas suffisante et fait donc valoir que les États-Unis ne doivent pas se contenter d’un accord qui apporterait un soulagement économique à l’Iran et donnerait à la République islamique le temps de se reconstruire : « Maintenant que vous en êtes là, finissez le travail. » Ce débat ne se limite donc pas à Trump et à l’Iran. L’opinion israélienne pèse, et c’est elle qui a joué un rôle déterminant pour convaincre Trump, en février, que la guerre serait rapide et décisive.
Voyez-vous des signaux à l’intérieur même de l’Iran ?
De nombreux rapports font état de trafics d’armes vers l’Iran, en particulier vers les zones kurdes. La semaine dernière, plusieurs hauts responsables sunnites ont été assassinés en Iran, par les forces de sécurité, j’insiste sur ce point. Israël et les États-Unis tentent de recréer un scénario de janvier : accentuer la pression économique pour que la population soit aussi en colère qu’alors, mener une opération qui servirait de déclencheur à un nouveau soulèvement de masse, puis bombarder, peut-être plus intensément qu’auparavant. C’est presque la même recette, mais du point de vue israélien, les ingrédients doivent être plus puissants. Je ne sais pas si c’est exact, mais cela fait partie du débat. Et encore une fois, la vente de bombes de deux mille livres à Israël n’a qu’un seul objectif : l’Iran.
Il y a toujours la possibilité d’un « moment japonais », comme après Hiroshima et Nagasaki, quand les Japonais ont dit : « C’est fini. » Ou bien, à l’inverse, les Iraniens causeront d’énormes dégâts dans la région avant d’en arriver là. C’est pourquoi les gouvernements arabes sont si inquiets : les dommages collatéraux pourraient être bien plus importants que tout ce que nous avons vu jusqu’ici.
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23.09.2026 à 06:30
Les clefs de la puissance houthiste
Pourquoi personne n’arrive à vaincre ce mouvement tribal et sa violence théologico-politique
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Texte intégral (6731 mots)
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Par intermittence, et souvent en lien avec leurs victoires sur le terrain militaire, les Houthistes font irruption dans l’espace médiatique européen et américain.
L’opération éclair menée jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb n’est que la dernière d’une série d’actions qui a notamment été marquée en 2014 par leur prise de contrôle de Sanaa, la capitale yéménite, ou encore en 2023 par leurs attaques en mer Rouge, en soutien aux Palestiniens. Pourtant, ce mouvement politico-religieux yéménite semble à chaque fois être (re)découvert.
1 — Une famille : al-Houthi, père et fils
Le mouvement tire son nom de la famille al-Houthi, originaire des environs de Sa’dah, dans l’extrême nord du Yémen. Le terme houthiste désigne donc d’une manière générique les partisans du leader actuel Abd al-Malik al-Houthi, né en 1979. Celui-ci a pris la succession de son père Badr al-Din (1926-2010) qui avait lui-même assuré un intérim après que son fils Hussein, fondateur du mouvement né en 1960, ait été tué en septembre 2004 par l’armée yéménite 79. Par convention, le vocable Houthi fait donc référence à la famille elle-même, et houthiste au mouvement qui dépasse très largement le cercle familial.
Les houthistes s’auto-désignent d’abord à travers le terme de Jeunesse croyante (al-Shabab al-mu’min) et, depuis 2011, par celui de Partisans de Dieu (Ansar Allah), nom qui n’est pas sans rappeler celui du Parti de Dieu libanais, le Hezbollah.
Dans l’environnement tribal traditionnel du Yémen, le prestige de la famille al-Houthi tient à son appartenance à la catégorie des descendants du Prophète Mohammed. Ils appartiennent de ce fait à une forme d’aristocratie qui a pu, dans cet environnement septentrional yéménite où les tribus sont majoritaires et portent les armes, s’arroger une forme de monopole sur le savoir religieux. Ces familles dites hachémites ou désignées comme sayyid (pl. sada) ou ahl al-bayt (gens de la maison), ont aussi accaparé le pouvoir politique, jusqu’à la révolution républicaine de 1962 : l’imam, sorte de monarque, était alors sélectionné parmi les membres de ces familles 80.
2 — Une identité : le renouveau zaydite
Le mouvement houthiste s’inscrit dans le cadre de l’identité zaydite, une branche singulière du chiisme qui n’est aujourd’hui présente qu’au Yémen et à laquelle environ 40 % de la population totale est originellement rattachée. La révolution de 1962, qui a mis fin au régime de l’imamat, a bouleversé le zaydisme et conduit à sa marginalisation politique et religieuse. La perte de sens de cette identité religieuse a donné lieu à une dynamique de renouveau à partir des années 1980, portée notamment par la Jeunesse croyante et influencée par des clercs tels que Badr al-Din al-Houthi.
L’organisation de camps d’apprentissage du Coran, les activités éditoriales et les conférences dans les mosquées ont conduit à l’émergence d’une génération de militants désireux de réinventer leur identité zaydite. Localement, autour de Sa’dah, le déploiement en parallèle d’un mouvement salafi ayant des liens avec l’Arabie saoudite 81, et le rayonnement de l’expérience iranienne postrévolutionnaire ont favorisé une recomposition identitaire.
3 — Un corpus idéologique : Hussein al-Houthi
Au cours des années 1990 et au début des années 2000, la Jeunesse croyante se structure autour des enseignements de Hussein al-Houthi. Ce dernier est élu député entre 1993 et 1997. Il part ensuite poursuivre ses études universitaires à l’université de Khartoum, puis s’engage, à son retour, à travers des prêches et conférences centrées sur l’histoire du zaydisme, la place prépondérante à accorder aux hachémites, descendants du Prophète, ainsi que sur les questions internationales.
Le contexte de la lutte contre Al-Qaïda à partir de septembre 2001 et la guerre en Irak de 2003 favorisent un discours critique du pouvoir yéménite aligné sur les positions des États-Unis chez Hussein al-Houthi. Les interventions du dirigeant de la Jeunesse croyante sont l’occasion pour ses partisans de scander des slogans sans équivoque : « Mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les Juifs, victoire à l’Islam ! » Une visite du président Ali Abdallah Saleh à Sadaa début 2004 au cours de laquelle l’assemblée crie ce slogan justifie la répression étatique. La tentative d’arrestation de Hussein al-Houthi échoue et débouche en juin 2004 sur un conflit armé dont les répercussions se prolongent encore aujourd’hui 82.
Deux mois plus tard, la mort de Hussein al-Houthi alors qu’il était réfugié dans une grotte, fait de lui un martyr, mais ne règle aucunement le conflit avec le pouvoir central. Ses successeurs et soutiens poursuivent le combat et s’appuient sur ses enseignements pour façonner un corpus idéologique qui, ancré dans la tradition zaydite, la réinvente. Les Malazim (notes), tels qu’ils sont nommés, sont rassemblés, largement diffusés et analysés. Ils sont marqués par une rhétorique contestataire et la mise en exergue d’une forme d’infaillibilité de l’interprétation religieuse par les hachémites, participant ainsi à ce qui est décrit comme une « culture coranique » 83. Ce concept est, rétrospectivement, mis au cœur de l’idéologie houthiste et constitue une forme de pendant local à la contribution intellectuelle khomeyniste à la Révolution islamique de 1979, à savoir la doctrine du velayat e-faqih qui offre aux clercs religieux un rôle prépondérant dans la gestion des affaires politiques.
4 — Un mouvement aguerri par les guerres de Sa’dah
Cette idéologie houthiste, marginale du vivant de Hussein, serait sans doute restée cantonnée aux segments très minoritaires des partisans du renouveau zaydite sans son inscription dans une longue guerre civile. L’opération de police contre Hussein a pris une ampleur inattendue et donné lieu à un conflit armé que l’on désigne sous le nom de « guerres de Sa’dah ». Durant six rounds étalés entre 2004 et 2010, le mouvement houthiste et le pouvoir se sont affrontés militairement dans les hautes terres de Sa’dah puis dans les gouvernorats avoisinants. Après son demi-frère, puis son père, Abd al-Malik al-Houthi prend progressivement la tête du mouvement en 2007.
La répression indiscriminée occasionnée par cette guerre asymétrique, accompagnée de bombardements aériens, d’une intervention ponctuelle des Saoudiens mais aussi de milices islamistes sunnites a sans nul doute favorisé l’alignement des populations de ces zones sur les houthistes. Les tribus d’origine zaydite ont contribué à l’effort de guerre houthiste, au même titre que le soutien reçu par la République islamique d’Iran. Dès 2004, le pouvoir yéménite accuse celle-ci (ainsi que le Hezbollah libanais) de chercher à l’affaiblir et d’ouvrir un front sur le flanc sud de l’Arabie saoudite afin de favoriser un affrontement entre sunnites et chiites.
Durant ces années, l’expérience guerrière des houthistes et de leurs combattants renforce leur assise populaire et permet à Abd al-Malik al-Houthi de devenir une figure charismatique d’opposition 84. Ses interventions vidéo, qui utilisent un vocabulaire rappelant la communication de Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, le positionnent au-dessus du débat politicien. Il parvient habilement à s’ériger en tant que défenseur du petit peuple et de la nation yéménite traditionnelle, contre les ingérences saoudiennes et l’impérialisme américain, mais aussi en défenseur de la cause palestinienne.
5 — Une alliance à revers avec l’ancien président Saleh
Début 2011, lorsque survient le soulèvement révolutionnaire du « Printemps yéménite », les houthistes se mobilisent sans surprise en faveur de la chute d’Ali Abdallah Saleh. Ils ont recours à la même rhétorique, pacifiste pour l’essentiel, que les autres groupes contestataires, s’installent sur les sites de manifestations et participent aux débats qui tentent d’inventer un nouveau Yémen 85. Toutefois, leur intégration dans l’opposition ne dure que peu de temps.
En effet, la chute de Saleh en 2012 a provoqué un revirement des houthistes. Le processus de transition, selon eux, offre une place prépondérante à leurs adversaires islamistes sunnites, notamment la branche yéménite des Frères musulmans, le parti al-Islah, ancien allié de Saleh dont il souhaite désormais se venger. Pour ce faire, Saleh passe un accord tacite avec les houthistes, leur offrant le reste de ses capacités financières et militaires pour mettre à mal la transition politique.
Le 21 septembre 2014, les réseaux de l’ancien régime aident les houthistes à mener un coup d’État victorieux, puis à accroître leur territoire, jusqu’à la capture de la ville d’Aden, au sud du pays. Ils prétendent alors vouloir préserver les acquis de la révolution et expriment l’impatience des Yéménites qui souffrent de la crise économique et des promesses non tenues 86.
À l’appel du président Hadi, reconnu par la communauté internationale, l’Arabie saoudite lance le 26 mars 2015 une opération militaire de grande envergure, censée provoquer la chute des houthistes. Mais celle-ci n’obtient que peu de succès en dehors de la libération d’Aden, port devenu capitale provisoire. Le nouveau revirement de Saleh qui, fin 2017 accepte la proposition saoudienne de se retourner contre les houthistes n’a pas davantage d’effet : les houthistes finissent par le tuer lors de sa fuite et ils restent seuls au pouvoir dans les territoires qu’ils contrôlent, soit le tiers occidental du pays où vit plus des deux tiers des 35 millions de Yéménites.
6 — Une ambiguïté : restaurer ou non l’imamat
Si les houthistes appuient leur stratégie politique sur un discours aux accents nationalistes et populistes ; contre « l’agression américano-sioniste et saoudienne » et la corruption, l’idéologie qu’ils portent n’est pas sans équivoque.
Tout d’abord, force est de reconnaître que leur capacité de mobilisation dépasse difficilement les segments d’origine zaydite de la société. L’instrumentalisation de quelques figures salafies ne fait par exemple pas illusion. Ensuite, le cœur de leurs élites appartient directement à la minorité des descendants du Prophète. Enfin, même s’il n’en a pas le titre et que des institutions de façade ont été créées, telles que le Comité révolutionnaire, Abd al-Malik al-Houthi joue de facto le rôle de monarque et d’imam. L’ambiguïté est entretenue et aucun texte publié, pas même les Malazim de Hussein al-Houthi, ne plaide pour la restauration de l’imamat zaydite, disparu en 1962.
Le manque de clarté quant au projet politique concerne également le territoire revendiqué par les houthistes. Les zones peuplées de zaydites ou l’ensemble du Yémen unifié en 1990 ? Viseraient-ils à terme les territoires conquis en 1934 par l’Arabie saoudite, voire La Mecque et Médine ? 87
7 — Un proto-État féroce
Le flou entourant leurs objectifs n’a pas empêché les houthistes de mettre en place, depuis septembre 2014, un proto-État. Bien que non reconnues par la communauté internationale, les institutions qu’ils contrôlent préservent l’illusion d’une continuité. C’est notamment le cas des médias publics, des universités ou du ministère des Affaires étrangères et bien évidemment de l’armée.
Cette illusion est mise à mal par les difficultés financières et le non-paiement des salaires des fonctionnaires. Toutefois, force est de reconnaître qu’en matière de services publics, de sécurité et de stabilité de leur monnaie, ils ne font pas moins bien que les régions où le pouvoir reconnu par la communauté internationale, et pourtant appuyé par les monarchies du Golfe, est en place. Pire encore, ils sont parvenus à développer des capacités militaro-industrielles conséquentes.
Ce semblant d’efficacité est obtenu au prix d’un pouvoir autoritaire voire féroce, qui viole les droits humains et s’attaque en particulier aux femmes. Le niveau élevé de corruption qui ponctionne l’aide humanitaire internationale dont dépendent les trois quarts des Yéménites, offre des ressources au pouvoir en place.
8 — Une alliance avec l’Iran
L’appréhension du mouvement houthiste est parfois réduite à son intégration dans la politique régionale iranienne dont il ne serait qu’une marionnette ou, un proxy. Les liens entre le mouvement yéménite et la République islamique ne sont pas un mystère. Ils s’ancrent dans les origines du mouvement houthiste il y a plus de vingt ans. Mais il convient de ne pas les surévaluer. La circulation d’un savoir-faire militaire, le transfert de composants pour fabriquer des drones ou des missiles de longue portée ainsi que des financements probables font des houthistes un relais efficace, mobilisé à moindre coût par les dirigeants iraniens 88.
Toutefois, leur grille de lecture régionale et leur stratégie s’inscrivent avant tout dans le contexte historique yéménite. Les dirigeants du mouvement ont toujours veillé à justifier leurs actions en fonction de la situation locale et à modifier le rapport de force avec leurs ennemis directs. C’est ainsi qu’il faut comprendre leur retenue sur le détroit de Bab el-Mandeb pendant les premiers mois de la guerre américano-israélienne déclenchée en février 2026. Ils ne souhaitaient en aucun cas apparaître aux yeux de leurs partisans comme agissant au nom des intérêts de l’Iran.
9 — Un double engagement : Palestine et Arabie saoudite
L’ancrage local et le lien avec la politique régionale iranienne guident un engagement constant contre l’Arabie saoudite et Israël, ou plutôt en soutien aux Palestiniens. L’offensive saoudienne contre les houthistes, qui a débuté en 2015, a progressivement donné lieu à des mesures de rétorsion significatives, à mesure que les capacités de projection militaire de ces derniers se sont accrues. Drones puis missiles de longue portée ont, à compter de 2019, placé des villes et des infrastructures saoudiennes à portée de tir. Cet état de fait a favorisé une stratégie de retrait et de négociation avec les Houthistes chez les dirigeants saoudiens, ce qui a conduit au cessez-le-feu de mars 2022, en vigueur sous une forme ou une autre jusqu’en août 2026. Pendant cette période où le conflit semblait gelé, les houthistes ont constamment fait monter les enchères, formulant notamment des exigences financières que les Saoudiens ne pouvaient pas accepter. Au cours de l’été 2026, après que les Houthistes eurent cherché à mettre les Saoudiens devant le fait accompli en autorisant l’arrivée d’un avion en provenance de Téhéran, les Saoudiens ont de nouveau bombardé l’aéroport de Sanaa. En représailles, les houthistes ont annoncé un blocus des navires à destination de l’Arabie saoudite. Cette décision a alors justifié leur offensive contre le détroit de Bab el-Mandeb, marquant le début d’une nouvelle phase de la guerre, avec des attaques ciblant l’aéroport de Riyad et les pipelines saoudiens.
L’engagement des houthistes en faveur de la Palestine est ancien et donne lieu à des manifestations massives qui sont bien davantage qu’une instrumentalisation du conflit israélo-arabe, tant elles servent leur popularité. Suite aux attaques du 7 octobre 2023 et aux bombardements israéliens sur Gaza, les houthistes ont investi un terrain militaire qui semblait longtemps hors de portée de ces combattants venus des montagnes : la mer Rouge. Dès novembre 2023, ils ont annoncé cibler les navires commerciaux liés, même indirectement, à Israël. Cette stratégie a désorganisé le commerce maritime mondial, mais a aussi occasionné des bombardements israéliens et américains. En mai 2025, Donald Trump a fini par signer un accord avec les houthistes, tandis que les Israéliens continuaient de mener des raids aériens en réponse aux envois de drones et de missiles sur Israël et aux attaques contre les navires longeant les côtes yéménites. Bien que les bombardements israéliens aient été significatifs, conduisant notamment à l’assassinat de douze ministres du gouvernement houthiste en août 2025, le mouvement yéménite n’a jamais semblé réellement affaibli 89.
10 — Des ennemis fragmentés
La capacité militaire des houthistes et leur assise politique sont inversement proportionnelles à la division de leurs adversaires. Tant au niveau local qu’au niveau régional, le camp anti-houthiste n’a jamais réussi à former un front uni face aux avancées d’Ansar Allah.
Dès les guerres de Sa’dah au milieu des années 2000, l’offensive contre les houthistes avait été instrumentalisée par les successeurs putatifs du président Saleh pour s’affaiblir mutuellement. À partir de 2015, les tensions entre Frères musulmans et partisans de la sécession sudiste, entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis, ou entre milices originaires de l’est et du sud ont grandement grevé les capacités militaires du camp hostile aux houthistes. C’est cette fragmentation même, bien davantage que le soutien iranien, qui explique le succès à Bab el-Mandeb en septembre 2026 et leur capacité à tenir, depuis douze ans, les régions qu’ils contrôlent.
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21.09.2026 à 07:20
L’Europe peut se défendre seule
L’ancien Major général des armées sort de son silence pour poser un diagnostic et une feuille de route
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Texte intégral (9655 mots)
Avec le CEPR 90 nous lançons un nouveau projet structurant : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050. Pour suivre cette initiative et soutenir notre revue indépendante, abonnez-vous à la revue
Le premier problème de la défense européenne n’est pas un problème d’argent mais de cohérence. Or la cohérence, contrairement à un budget, ne peut pas être votée tous les ans. Les lignes qui suivent visent à montrer que si l’Europe veut être capable de se défendre en 2050, elle ne doit pas uniquement y consacrer un budget hors norme, mais aussi aligner sa recherche, son équipement, ses ressources humaines, sa doctrine et sa volonté stratégique de façon à former un tout cohérent et crédible.
L’Europe a vécu une parenthèse historique de vingt-cinq ans, le temps d’une génération. La fin de la Guerre froide semblait confirmer la thèse de Francis Fukuyama annonçant la fin de l’histoire 91 : la démocratie libérale et le marché s’étaient imposés, nous étions à l’aube d’un monde où l’économie supplanterait la géopolitique et la politique, l’interdépendance aurait raison des conflits, et les rapports de force qui dominaient les États depuis des siècles disparaîtraient. L’Europe, plus que ses pairs, était l’incarnation flamboyante de cette promesse puisqu’à l’origine c’était une puissance civile et un marché commun, un projet pacifique fondé sur l’idée d’intégration, abrité sous le parapluie américain, mais ignorant largement le fardeau de sa défense.
La parenthèse est en train de se refermer. L’histoire se rappelle à nous suivant ce que Robert Kagan appelle « le retour de l’histoire et la fin des rêves » 92, autrement dit, le retour des rapports de force que cette parenthèse promettait d’abolir : les guerres de haute intensité qui se déroulent sur le continent européen, la coercition due aux dépendances, la conditionnalité des alliances que l’on croyait permanentes, la concurrence ouverte visant à dominer l’ordre international. Trente ans plus tard, il ne s’agit pas de dire que Fukuyama avait tort, la démocratie libérale n’a rien perdu de son pouvoir de séduction, mais que ce qui, d’après lui, était un état défini n’était qu’un moment.
La trêve de la politique de puissance a été une exception qui ne pouvait pas durer. Or l’Europe s’est organisée en vue de cette exception, si bien qu’elle n’est pas préparée à ce retour à la règle. Dans son essai, Le labyrinthe des égarés : L’Occident et ses adversaires Amin Maalouf 93 commence par un avertissement emprunté à Faulkner : « The past is never dead. It’s not even past », « Le passé ne meurt jamais, il ne faut même pas le croire passé ». C’est exactement ce que la défense européenne doit avoir en tête.
On interprète souvent ce retour comme une succession de coups de semonce. C’est une image pertinente, mais qui a tendance à les comprendre comme des crises distinctes, surmontables, dont chacune serait suivie par un retour à la normale. C’est oublier que le terrain a lui-même changé. La « normale » que sous-entend ce retour n’existe pas. En 1887, Albert Robida imaginait déjà un siècle où la guerre ne serait plus un événement exceptionnel mais un état permanent, une condition à partir de laquelle la vie collective se réorganiserait tranquillement 94. Cette satire paraît un diagnostic aujourd’hui. Pour la défense, les conséquences sont dramatiques. L’Europe, conçue comme une parenthèse civile, post-stratégique et dépendante, doit réapprendre ce que signifie le pouvoir.
Il serait tentant d’évaluer cet effort à l’aune du volume des ressources engagées, mais ce serait une erreur. Les budgets de la défense européenne ont beau augmenter dans tous les pays, ils ne donneront lieu qu’à des capacités fragmentées et des chaînes de production qui feront double emploi, le tout sans vision politique coordonnée.
La dépendance numérique et la fragmentation stratégique
Commençons par l’état des lieux qui, honnêtement, fait réfléchir. L’Europe ne peut pas se défendre si elle n’a pas le soutien ni les moyens des États-Unis. Nous savons comment se traduit cette dépendance : facilitation stratégique, renseignement, surveillance et reconnaissance, transport, parapluie nucléaire. Pourtant dans les milieux de la défense la dépendance la plus structurelle, et la moins évoquée, est de nature numérique.
La puissance militaire moderne est de plus en plus liée à l’informatique. Le commandement et le contrôle, le ciblage, la fusion du renseignement, la guerre électronique, la logistique et la connectivité du champ de bataille reposent sur une infrastructure désormais essentiellement digitalisée ainsi que sur les personnes ou les programmes qui la configurent et l’entretiennent. C’est là que le bât blesse. Une défense qui ne contrôle pas son code ne contrôle pas ses forces. Si l’Europe ne maîtrise pas sa propre infrastructure numérique et ne garantit pas les compétences dont dépend sa souveraineté, elle se condamne à une vassalisation pure et simple. Notons la dimension humaine de cette nécessité. On peut toujours se procurer du matériel, en revanche on ne peut pas se procurer une génération d’ingénieurs du jour au lendemain.
Nous parlons ici d’une dépendance concrète qui devient de plus en plus visible. Les forces armées européennes et les États qui les soutiennent s’appuient sur l’infrastructure numérique américaine : le cloud et les services numériques sont fournis par les hyperscalers américains, ainsi que la majorité des logiciels de bureautique et de travail collaboratif. Cette fragilité n’a rien de théorique. En Ukraine, la connectivité par satellite commercial d’une zone de combat a déjà fait les frais du bon vouloir d’un fournisseur. Une étude datée de 2026 a évalué la hausse du prix des logiciels cloud à 140 milliards d’euros par an pour l’Europe entre 2026 et 2030, dont 93 milliards qui n’auront pas le moindre bénéfice pour l’économie européenne. Une défense qui sous-traite son réseau numérique s’expose à des coupures imposées par un tiers. Deux exemples récents le montrent. En août 2021, Google a suspendu les services en ligne du gouvernement afghan dans la minute qui a suivi la prise de Kaboul par les talibans, ce qui revient à appuyer sur le bouton d’un État entier au motif que le pouvoir a basculé. Le 20 août 2025, le Trésor américain a sanctionné Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, en lui coupant l’accès aux services numériques américains, avec le même effet à l’échelle individuelle. Ce type d’ingérence est donc possible et envisageable, la seule inconnue est l’échelle à laquelle il sera mis en œuvre 95.
À cette dépendance s’ajoute une seconde faiblesse : la fragmentation. D’un côté, nous avons une puissance qui n’utilise qu’un seul système, de l’autre, une Europe où prolifèrent des systèmes incompatibles entre eux. Les chiffres, désormais avérés, sont accablants : l’Union européenne exploite environ 178 systèmes d’armes distincts dont une douzaine de familles de chars de combat et autant de modèles de frégates, alors que les États-Unis en exploitent une trentaine 96. 18 % à peine des dépenses européennes en équipements sont liées à des programmes de coopération, et environ 1 euro sur 2 revient à des fournisseurs situés hors d’Europe, dont un tiers aux États-Unis.
Samuel Faure parle d’« archipélisation » de la défense européenne pour désigner cette multiplicité de pôles nationaux qui ont les mêmes objectifs mais agissent sans se concerter, à tel point que plutôt que de faire des économies d’échelle, leurs budgets peuvent augmenter et se retourner contre l’Europe 97. Chaque doublon correspond à une chaîne de production distincte, une logistique distincte et un parcours de formation distinct, si bien qu’à chaque fois, les économies d’échelle et l’interopérabilité sont sacrifiées. Dépenser plus, sans remédier à cette fragmentation, c’est multiplier ce type de télescopage. S’il y a une leçon à tirer de la guerre en Ukraine, c’est que la masse, la pérennité et la capacité à produire des munitions valent plus que l’élégance d’une plate-forme isolée, or ce sont exactement ces trois atouts que la fragmentation met à mal. Ce qui implique un changement plus profond du rythme de la guerre.
Comme l’a fait remarquer Olivier Schmitt 98, les conflits actuels sont à la fois plus rapides et plus lents : du point de vue tactique, ils accélèrent – les drones, les capteurs et les frappes de précision réduisent le temps de décision –, mais du point de vue opérationnel et stratégique, ils ralentissent parce que c’est la logistique, la capacité industrielle et l’endurance qui déterminent l’issue des conflits. La conclusion est sans appel. L’Europe doit apprendre à combattre plus vite, mais elle doit aussi apprendre à tenir. Une défense optimisée, qui vise la rapidité tactique mais manque d’endurance stratégique, d’industrie, de munitions, de logistique, de réserves et d’une cohésion d’alliance à long terme, est une défense qui gagne des batailles mais perd des guerres.
Au dernier sommet d’Ankara, le 8 juillet 2026, l’Alliance s’est engagée à consacrer 50 milliards de dollars supplémentaires à de nouveaux achats en tablant sur l’augmentation de 139 milliards de dollars de 2025. Plus révélateur encore, elle s’est engagée à créer un « cloud de combat » interopérable à l’échelle transatlantique, et à adopter de puissants modèles d’intelligence artificielle, le tout conçu comme une capacité commune 99. Les architectures centrées sur les données et le zero-trust que requièrent le quantique et l’IA agentique permettent de concevoir des clouds et des modèles d’IA parfaitement souverains et interopérables, connectés là où l’Europe choisit de les connecter, et fermés là où ils doivent le rester. Ankara s’est donc contenté d’énoncer ce qui est requis, mais sans dire qui devait le mettre en œuvre, ni à partir de quelle infrastructure. Plutôt que de s’en remettre une fois de plus aux hyperscalers américains, il est essentiel de tirer parti de cette ouverture et d’en saisir les opportunités
Les quatre axes à adopter d’ici 2050
On ne peut bâtir la défense de 2050 sans la mettre en perspective avec les menaces identifiées en 2026. D’ici vingt-cinq ans, les plus grands défis auxquels nous serons confrontés se présenteront sous forme de ruptures stratégiques et de discontinuités qui ne seront pas seulement des risques existants augmentés, mais des bascules qui modifieront la nature même de ces risques, souvent à cause de réactions en cascade impossibles à prévoir jusqu’à ce qu’elles aient lieu. Quatre domaines sont identifiés – technologique, sociétal, géopolitique et environnemental – qui ne constituent pas un inventaire des menaces, mais une carte d’incertitudes sur laquelle l’Europe doit apprendre à naviguer. Chacun des domaines doit permettre de tester l’aptitude de l’Europe à faire évoluer ses organisations, ses compétences et sa doctrine ensemble, plutôt que séparément. Car il n’y a pas mieux que les ruptures pour tester la cohérence.
La technologie est le domaine le plus évident. L’intelligence artificielle agentique n’est pas un nouvel outil qu’il faudrait greffer sur des forces déjà existantes, c’est une rupture qui entraîne une évolution des organisations, des compétences et de la doctrine. Une armée qui se procure un système d’aide à la décision autonome, sans repenser ses structures de commandement, ni proposer de formation, ni revoir sa doctrine, n’acquiert aucune capacité supplémentaire. L’informatique quantique correspond à une seconde rupture puisqu’elle bouleverse les architectures numériques existantes et impose de mettre en place le concept de zero trust, ainsi qu’une sécurité centrée sur les données. Par ailleurs, ses effets ne se répercutent pas seulement sur la cryptographie, mais sur la détection, la navigation et le calcul. La rupture technologique est avant tout un défi numérique que l’Europe ne peut surmonter que si elle a la main sur son infrastructure informatique et les experts humains qui l’entretiennent. Cela dit, l’histoire nous invite à faire preuve d’humilité : la promesse suivant laquelle les données et les algorithmes « optimiseraient » la prise de décision militaire, largement mise en œuvre par les États-Unis dans les années 2000, n’a pas été tenue. En réalité, elle n’était pas tenable, même si les programmes ont longtemps été maintenus 100. Non pas que la technologie soit vouée à l’échec mais se concentrer sur le matériel et les logiciels, en oubliant l’organisation, la doctrine et la formation, c’est développer une capacité de façade, et non une capacité réelle.
L’automatisation et la robotisation sont au carrefour du champ technologique et du champ sociétal. Elles soulèvent à la fois des questions éthiques et des problèmes d’emploi de la force militaire (doctrine). Elles font également valoir, sous une forme particulièrement aiguë, le dilemme « intégration ou coordination » : par exemple, les nations européennes ont-elles intérêt à intégrer, ou simplement à coordonner, la doctrine régissant l’usage des systèmes autonomes et robotiques ? On ne peut improviser une réponse chaque fois qu’une crise se profile.
La dimension sociétale est aussi stratégique dans la mesure où une armée puise sa force dans la société dont elle émane. Trois ruptures se distinguent. La lutte pour l’information et la confiance, la désinformation, la défiance des citoyens et la moindre légitimité des institutions ont transformé la cohésion de chaque population en ligne de front. Le relâchement du lien entre les forces armées et la nation, le recrutement sous tension, la diminution des réserves et l’érosion de la culture de résistance nationale affaiblissent l’assise humaine sur laquelle repose la défense. Enfin, le déclin démographique réduit le réservoir de talents au moment même où la capacité en exige davantage. Quel que soit son budget, une société divisée, méfiante ou indifférente ne peut pas avoir de défense crédible.
La ligne géopolitique fait valoir le rééquilibrage des grandes puissances mondiales. L’alliance américaine, désormais conditionnelle, est une rupture qui crée une situation d’urgence. S’y ajoute la militarisation de l’interdépendance, qui transforme les chaînes d’approvisionnement, les minerais les plus indispensables et l’accès aux technologies en instruments de coercition, comme la Chine s’est montrée prête à le faire, ainsi que l’instrumentalisation des flux énergétiques et migratoires pour faire pression sur les sociétés européennes. La lutte pour le contrôle des goulots d’étranglement stratégiques, de la mer Rouge au détroit d’Ormuz, prouve que des bouleversements lointains peuvent exposer brusquement l’Europe du jour au lendemain. L’Europe est vouée à évoluer dans un monde où c’est l’unité même des Occidentaux qui n’ira pas de soi.
La question environnementale nous oblige à repenser les missions confiées aux forces armées, ainsi que les conditions dans lesquelles elles pourraient opérer. La pression climatique subie par la périphérie de l’Europe, le Sahel, le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient, alimente l’instabilité et les flux migratoires que les forces armées sont de plus en plus souvent amenées à contrôler. L’accès aux ressources, eau ou minéraux essentiels, est devenu une source de conflit. Enfin, l’ouverture de nouveaux espaces, notamment l’Arctique, les fonds marins et l’espace extra-atmosphérique, crée des arènes convoitées, absentes de la carte opérationnelle il y a peu.
Aucun de ces quatre axes ne peut être abordé séparément. Leur interaction forme la matrice de l’environnement stratégique de 2050, et ils ne convergent pas vers une menace prévisible à laquelle la défense européenne pourrait se préparer. Tout l’enjeu est là. L’environnement de 2050 sera dominé par l’incertitude, par l’interaction de points de bascule qu’aucun modèle ne peut anticiper et par des scénarios qui semblent improbables jusqu’au jour où ils se produisent. La défense européenne doit puiser sa force dans son aptitude à absorber les chocs, à gagner du temps et à se concerter pour s’adapter, davantage que dans sa capacité à les prédire. Cela exige, au-delà du matériel et de la doctrine, un état d’esprit fait de la volonté de s’organiser pour la discontinuité plutôt que pour la continuité, de s’entraîner aux surprises stratégiques, de veiller à la solidité des institutions et d’entretenir des réflexes de commandement capables de parer au premier coup. Une Europe qui se prépare exclusivement aux menaces qu’elle a anticipées ne prépare pas sa défense à l’incertitude du monde.
Si la conduite de la guerre est bouleversée, de quoi héritons-nous ?
Les ruptures évoquées ne se limitent pas aux nouveaux outils, elles modifient la conduite même de la guerre. D’où trois questions.
Premièrement, dans quelle mesure la structure des forces dont nous avons hérité est-elle encore pertinente ? Le champ de bataille ukrainien étant transparent et saturé de drones, il offre une visibilité très risquée sur les concentrations de blindés et les grandes formations statiques. D’un autre côté, la précision, qui revient moins cher, fragilise les vieilles plateformes sophistiquées en termes de capacité de survie. Il ne s’agit pas de se débarrasser du haut de gamme, mais de le rééquilibrer en associant les « armes de décision » et les « armes d’usure », abordables et plus faciles à développer.
Deuxièmement, la guerre est-elle moins coûteuse ? Du point de vue tactique, oui. Un drone FPV, qui vaut quelques centaines d’euros, peut détruire un véhicule de plusieurs millions d’euros. Du point de vue stratégique, non : on ne peut pas l’emporter sans avoir une défense aérienne de masse comprenant plusieurs niveaux (les intercepteurs étant souvent plus chers que les menaces qu’ils neutralisent), sans maîtriser les espaces maritimes (de la surface aux grands fonds marins), et sans protéger ses arrières sur la durée. Les coûts se sont déplacés de la plateforme au système, puis à la production, aux stocks et à la résilience.
Troisièmement, la Russie et l’Ukraine, qui progressent peu sur le front, cherchent davantage à l’emporter sur l’arrière-front en menant des frappes de longue portée visant les infrastructures énergétiques, les nœuds de transport et le moral de la population, bien au-delà de la ligne de contact. La guerre est en train de devenir un concours de profondeur et d’endurance, pas seulement de manœuvres frontales. Une Europe qui n’envisage que la ligne de front est une Europe qui se trompe de guerre : il faut défendre la profondeur, les réseaux énergétiques, les nœuds logistiques, l’infrastructure numérique et le moral des civils aussi sérieusement que les frontières. Ce que les pays européens ont vécu en 2026 sans le moindre coup de feu sur leur sol en est un exemple. Il a suffi d’une vague de drones au-dessus des territoires alliés, sans doute issue des navires d’une « flotte fantôme » opérant dans les eaux internationales, pour révéler toutes les lacunes de la défense aérienne, de l’autorité juridique et de la cohésion politique, mais aussi pour comprendre que le seuil de la réponse collective est plus élevé que ce que recommande la dissuasion européenne 101. La défense de l’arrière-pays est aussi une question de discipline logistique, ce que résume l’adage repris par les planificateurs européens : « L’infanterie gagne les batailles, la logistique gagne les guerres ». Les axes de projection doivent être protégés contre les drones et le sabotage, dispersés et récurrents, plus qu’hypothétiques 102. Une logique de frappe en profondeur qui nous oblige à reformuler les termes de la défense européenne : l’arrière-pays est devenu un front auquel il faut se préparer.
Pour une Europe capable de se défendre
Si l’on suit la méthode de cet exposé, qui n’est autre que la « méthode de Singapour », il ne faut pas partir de ce qui est politiquement possible aujourd’hui, mais de 2050, et raisonner à rebours. C’est d’autant plus important que les initiatives de défense européenne, s’appuyant sur les plans « ReArm Europe » puis « Readiness 2030 » sont placées sous le signe de l’urgence, notamment la reconstitution des stocks de munitions. Or sans objectif de long terme, l’urgence vous incite à accumuler des moyens sans avoir de direction précise. D’où l’intérêt d’avoir aussi un horizon de vingt-cinq ans.
D’ici 2050, le noyau dur de l’Europe peut se défendre. Il n’a pas besoin de s’accorder ni d’avoir une armée européenne. En revanche, à terme, il a besoin de quelque chose de plus spécifique : une Europe qui possède des capacités cohérentes et coordonnées, ainsi qu’une volonté politique commune de dissuader et, si nécessaire, d’agir sur la totalité du spectre, de la défense conventionnelle aux attaques cybernétiques, économiques et informationnelles. La sécurité de l’Europe ne doit plus être « externalisée ». Nous parlons d’une souveraineté de fond, pas d’une souveraineté symbolique et déclaratoire.
Très concrètement, l’horizon 2050 permet de s’affranchir des contraintes d’aujourd’hui pour transformer états d’esprit et organisations. Il sous-entend d’abord une souveraineté numérique, c’est-à-dire le contrôle des infrastructures et des experts qui permettent de mener une guerre définie par le logiciel, soutenue par le métal. Il est cohérent et précis et permet de traduire une volonté stratégique commune en action coordonnée, sans qu’il y ait paralysie. L’échéance est suffisamment lointaine pour que l’effort de guerre puisse compter sur une vraie puissance industrielle, des stocks, des réserves, une logistique résiliente, ainsi qu’une alliance politiquement ferme, sachant que les guerres qu’il est conçu pour dissuader seront autant une question d’endurance que de réactivité. Il demeure ancré et pleinement intégré à l’alliance transatlantique, en tant que partenaire assumant pleinement ses responsabilités. Enfin, il est flexible, car structuré et conçu pour réagir aux surprises stratégiques et à l’incertitude, et pour garantir une action cohérente face à un large éventail de scénarios impossibles à prévoir. Chacune des questions qui suivent est une étape de la méthode consistant à partir de ce point d’arrivée pour revenir aux décisions à prendre dès maintenant.
Du budget à la cohérence
Quel niveau d’effort de défense l’Europe doit-elle viser ? C’est la première question qui se pose. Il serait logique de répondre en termes de part de PIB : 2 %, 3 %, voire 5 %, mais ce serait un peu simpliste. Une part de PIB correspond à un apport, pas à une capacité. Cela dit très peu de choses sur le potentiel de défense d’un pays.
Ce qui fait la force d’une armée et la résistance d’un pays, c’est la cohérence et la simultanéité de plusieurs dimensions : recherche et développement, équipement, ressources humaines et conditions de vie des soldats, doctrine et formation. Une armée qui se procure du matériel sans équipe ad hoc, s’approprie une doctrine pour laquelle elle n’a pas été formée, ou des plateformes que son industrie ne peut pas entretenir, n’est pas une armée forte, quel que soit son niveau de dépenses. À l’inverse, une armée au sein de laquelle ces éléments se renforcent génère une puissance largement supérieure à celle induite par sa ligne budgétaire. L’objectif que doit viser l’Europe n’est donc pas un chiffre, mais une norme, un niveau d’effort tenable à l’horizon 2050, évalué en fonction de la cohérence et des résultats qu’il produit plutôt que de la part de la richesse nationale qu’il absorbe.
Ce recadrage a une conséquence très pratique. Plutôt que d’obliger les pays européens à délibérer tous les ans pour fixer des pourcentages que les cycles politiques propres à chacun mettront à mal, il les incite à réfléchir à la manière dont ils construisent un système de défense cohérent et résilient. La première option revient simplement à une routine. La seconde, à se plier à la discipline qu’exige la bascule que nous vivons.
Coordonner ou intégrer
L’interopérabilité et la coordination suffisent-elles, ou l’Europe a-t-elle besoin d’une réelle intégration ? C’est le nerf de la guerre, mais on ne peut pas répondre à la question en suivant une logique binaire. L’Europe a besoin de coordination à certains niveaux, et d’intégration à d’autres. Il s’agit de tracer la ligne de démarcation au bon endroit.
Les forces doivent elles-mêmes être coordonnées, pas fusionnées. Les forces armées d’une nation doivent rester ancrées dans la société et la tradition de commandement de cette nation, et la responsabilité qui incombe à celle-ci. L’ancrage est une source de puissance et de légitimité, ce n’est pas un obstacle qu’il faudrait s’ingénier à supprimer. Ce qu’il faut viser, c’est l’interopérabilité entre des forces coordonnées, des normes communes, des exercices, une doctrine et l’aptitude à s’accorder entre elles.
En revanche, quand il s’agit de décisions stratégiques, l’Europe doit viser l’« intégration » de la décision politique, au sens d’une vision partagée de ses intérêts vitaux. La principale faiblesse du Vieux Continent n’est pas le manque de concertation entre ses forces armées, mais l’absence de vision stratégique commune permettant d’agir en conséquence. D’où l’urgence d’une intention politique partagée, laquelle implique une même interprétation des menaces et une même définition des objectifs qui préside à leur mise en œuvre. Il vaut mieux une intention stratégique commune, dont l’exécution est coordonnée, que je ne sais combien d’unités interopérables qui dépendent de vingt-sept décisions distinctes. L’écart à combler tient moins aux capacités qu’à ce que Samuel Faure appelle la distance entre la décision et la mise en œuvre, l’« intimité stratégique » entre États qui permet de traduire une même interprétation en action et en engagements datés et contraignants, plutôt qu’abandonnés à l’état de déclarations.
Le dilemme ne date pas d’hier. L’objectif n’est pas, et ne doit pas être, de mettre sur pied une armée européenne intégrée. Ce n’est ni souhaitable ni nécessaire. C’est ce que la Communauté européenne de défense a essayé de faire de 1950 à 1954 : intégrer les troupes jusqu’à l’échelle du bataillon. Faute de communauté politique préalable appuyant la décision, ce fut un échec. À l’époque, les militaires français n’étaient d’accord sur rien ou presque, si ce n’est sur l’ordre des priorités : une armée commune, si elle devait voir le jour, ne devait naître qu’à l’issue d’un processus politique, « pour couronner l’édifice », sûrement pas pour lui servir de fondations 103. La leçon s’applique directement, mais à l’inverse du sens habituel : ce n’est pas l’armée qu’il faut intégrer, c’est la décision politique qui consiste à défendre, ensemble, les valeurs et les espaces territoriaux, numériques, spatiaux et maritimes que les Européens partagent. Les forces doivent rester coordonnées, non pas fusionnées. En revanche, la décision d’agir pour défendre ces valeurs et ces espaces ne peut pas être morcelée en vingt-sept sous-décisions.
C’est également là qu’interviennent la logique de l’intégration différenciée et la « coalition de volontaires ». Exiger l’unanimité de tous les membres chaque fois qu’il faut employer la force est le meilleur moyen de tout paralyser. Le réalisme veut qu’il y ait un noyau dur qui s’accorde sur une intention stratégique et agit en conséquence tout en restant ouvert aux autres, plutôt qu’un traité qui dépend de la levée d’un ultime veto.
Il est essentiel que ce noyau dur ait le pouvoir, politique et militaire, de décider d’engager des forces et, s’il le faut, sans l’accord des États-Unis ni d’un quelconque allié. Telle qu’elle est, la structure de commandement de l’OTAN ne le garantit pas : la règle du consensus signifie qu’un allié, quel qu’il soit, peut refuser son autorisation, peu importe à quel point la chaîne de commandement a été européanisée. L’autonomie ne peut donc pas venir de la structure intégrée de l’OTAN, mais de la « capacité de planification et de conduite militaires » de l’Union et de sa « capacité de déploiement rapide », ou encore de coalitions ad hoc placées sous commandement national ou multinational. Il ne s’agit pas d’une rupture avec l’Alliance, mais de la possibilité d’agir au cas où celle-ci ne le ferait pas, c’est-à-dire d’une autonomie stratégique au sens opérationnel.
Dissuasion nucléaire : plutôt que partagée, avancée
La gouvernance de la dissuasion nucléaire est la question la plus épineuse et appelle une réponse précise. L’option la plus réaliste et la plus responsable consiste à ne pas partager la force de dissuasion. Celle-ci repose sur l’unité et la crédibilité de la décision d’une nation. La diluer dans un mécanisme collectif l’affaiblirait et réduirait une garantie concrète à un geste symbolique.
La posture à la fois lucide et significative est celle de la « dissuasion avancée », ou étendue, définie par le président de la République à l’Île Longue en mars 2026 104. La force de dissuasion française a, par définition, une dimension européenne, puisqu’elle protège des intérêts vitaux difficiles à dissocier de ceux de ses voisins les plus proches. La « dissuasion avancée » a donc une portée parfaitement tangible. Elle associe les partenaires européens par des mesures d’accompagnement, le déploiement d’avions français à double capacité, des exercices nucléaires conjoints, des consultations structurées et un soutien conventionnel en matière de renseignement et d’alerte précoce, tout en réservant au seul Président la décision d’employer la force. Elle fonctionne d’État à État, indépendamment de l’Union, et consolide la position européenne sans transférer la décision à un autre, sans « partager » l’arme ni entamer le noyau souverain dont dépend toute dissuasion crédible.
Cette distinction, une posture partagée plutôt qu’un doigt partagé sur la détente, correspond à une logique dont l’objectif collectif est ambitieux tout en restant honnête sur l’irréductibilité de ce qui fait une Nation. Une logique qui complète, mais ne remplace pas, le parapluie américain, lequel, en outre, constitue une contribution majeure que seule la France, parmi les puissances européennes, est en mesure d’apporter.
Fondement humain et moral, cohésion et singularité militaire
Outre les capacités, les budgets et les structures de commandement, le socle de la défense est la cohésion et la singularité de l’outil militaire. Ces caractéristiques sont des intangibles, sûrement pas des abstractions puisque ce sont elles qui justifient qu’une nation entretienne une armée, fasse la guerre et sache ce qu’elle est prête à la défendre. On ne peut pas imaginer bâtir une architecture de défense européenne sans ces deux éléments, trop souvent négligés.
La cohésion opère à deux niveaux distincts, qui exigent des actions différentes et ne doivent pas être confondus. Le premier est la cohésion nationale, c’est-à-dire le lien, dans chaque pays, entre la population, les institutions et les forces armées, la volonté de se défendre, la résilience de la société, l’idée que la force est légitime. De ce point de vue, l’action est exclusivement nationale. Le second niveau est celui de la cohésion européenne, c’est-à-dire le lien entre les nations européennes, la compréhension de ce qu’elles ont en commun et leur volonté de le défendre ensemble. Cette fois-ci, il s’agit d’actions visant à établir un socle de valeurs et d’intérêts vitaux communs, et à s’accorder sur le degré de solidarité qui unit ces nations. L’une ne peut se substituer à l’autre. La cohésion européenne ne peut être imposée par décret si le socle national est fragile, pas plus qu’une forte cohésion nationale ne s’agrège automatiquement à un tout européen. Qu’est-ce qui fédère les nations européennes ? La question n’est pas hors sujet, or la réponse est plus culturelle qu’institutionnelle. Comme l’écrivait Milan Kundera, l’Europe est une valeur, pas une géographie 105 ; être européen, c’est avoir le sentiment d’appartenir à une culture commune, que l’Est a jadis « kidnappée » d’une Europe centrale qui n’avait jamais cessé d’être occidentale. La défense européenne repose avant tout sur ce qui « fédère », quels que soient les moyens mis en commun.
Au cœur même de cette défense, se trouve ce que l’on pourrait appeler la « singularité militaire », l’idée que seules les forces armées ont le droit de tuer sur ordre (fondement du statut militaire). Aucune institution publique n’a ce pouvoir. Au-delà du statut, cette singularité a des conséquences structurelles que toute architecture européenne doit respecter. Elle influe sur la gouvernance dans la mesure où la chaîne de légitimité qui autorise le recours à une force létale ne peut être diluée ni souffrir d’ambiguïté ; c’est pourquoi les décisions stratégiques peuvent être prises, alors que l’usage de la force et la dissuasion reposent sur un noyau national irréductible. Elle influe sur l’organisation des forces armées, fondée sur la discipline, la hiérarchie et le sacrifice, plutôt que sur des logiques propres aux institutions civiles. Elle influe sur la disponibilité des hommes, fondée sur un engagement sans réserve, impossible à comparer à un contrat de travail ordinaire. Enfin, elle bouleverse le rapport civil/militaire au moment où le lien historique « armée-nation » souffre de la pression sociétale évoquée plus haut. Il est temps de renouveler le rapport civil/militaire et de remplacer l’ancien par un rattachement délibéré entre les forces armées et la société qu’elles servent, plutôt que de faire comme si c’était un lien organique et acquis d’emblée.
Cette singularité impose également de limiter l’automatisation de la force. Dès lors qu’un ciblage est délégué à la signature d’un algorithme, la responsabilité morale et juridique se dilue au sein de la chaîne homme-machine 106. On ne peut pas confier le droit de tuer à une machine. Ce droit doit être exercé par des personnes appartenant à une chaîne de commandement susceptible d’être appelée à rendre des comptes. C’est pourquoi intégrer une décision stratégique ne signifie pas la transformer en un acte automatisé.
C’est le versant humain de la cohérence. Une Europe qui aligne ses budgets, son industrie et sa doctrine, mais néglige la cohésion et la singularité militaire est un corps sans âme, une force qui n’a aucun effet dissuasif ni la capacité de s’adapter.
Industrie, l’acquisition du matériel et le « pourquoi » commun
À présent, venons-en à la question de l’achat du matériel militaire : comment passer outre les intérêts de chaque pays, faire des économies d’échelle et réduire la dépendance à la technologie américaine ? Là encore, le cadrage auquel nous sommes habitués est insatisfaisant.
On ne peut pas, et on ne doit pas, négliger les intérêts nationaux lorsqu’il s’agit de l’industrie de la défense. Ces intérêts doivent être préservés, car l’intégration industrielle vient après la cohésion, comme nous venons de le montrer, et elle ne peut tenir que si les Européens savent ce qu’ils sont prêts à défendre ensemble. La priorité est de fixer ce « pour quoi » commun. La mutualisation industrielle, les économies d’échelle, le cadrage collectif du marché de la défense, le « 28e régime » de la défense – pour reprendre la formule du manifeste – viennent après, une fois que chaque pays a compris pour « quoi » il doit accorder sa souveraineté à celle des autres. Si l’on fait l’inverse, la moindre économie d’échelle sera accusée de vouloir brader des intérêts vitaux.
Une doctrine industrielle cohérente doit concilier deux types de capacités dont l’Ukraine a montré qu’elles étaient plus complémentaires que rivales : les « armes de décision », des systèmes haut de gamme déterminants, et les « armes d’usure », habiles, abordables et produites en masse. Le bas de gamme sature, se répare et se renouvelle rapidement ; le haut de gamme produit l’effet recherché au bon moment. L’Europe a besoin des deux et doit les concevoir en fonction d’un coût cible.
Pour ce faire, il convient de concilier deux régimes industriels. D’un côté, les fournisseurs établis, qui maîtrisent l’intégration des systèmes, la certification, la souveraineté et les économies d’échelle ; de l’autre, les nouveaux venus des technologies de défense, dont l’avantage réside dans la rapidité et l’itération pilotée par logiciel. Il s’agit d’associer explicitement des partenaires historiques et des start-ups, sans protéger les uns ni encenser les autres, suivant des architectures ouvertes de type plug-and-fight (se brancher pour se battre) plutôt que verrouillées, à partir de données considérées comme un actif commun et souverain, et grâce à un capital également souverain finançant la recherche, l’industrialisation et le passage à l’échelle supérieure. On viendra à bout de la fragmentation en construisant un écosystème parfaitement interopérable plutôt qu’en adoubant un champion unique.
La dépendance technologique relève de la même logique de cohérence. L’objectif est une hiérarchie délibérée des dépendances plutôt que l’autarcie. Le numérique et les logiciels constituent la dépendance la plus risquée, celle que les investissements de long terme doivent viser en priorité.
L’OTAN : rééquilibrer les centres de gravité
Articuler la défense européenne et l’OTAN revient à répartir les tâches plutôt que de mettre en concurrence plusieurs cadres d’action. L’OTAN reste le cadre de la défense collective, de la planification militaire intégrée et du commandement de haut niveau. L’Union européenne est le cadre où l’industrie, la mobilité militaire, le financement et la résilience sociétale prennent corps. Son rôle consiste à servir de médiateur de souveraineté et à garantir le cofinancement de programmes de coopération tenant compte de la préférence européenne, en recourant aux marchés publics pour stimuler l’innovation et en veillant à ce que les États membres respectent leurs engagements au regard d’indicateurs communs 107. Il faut éviter deux processus en doublon : un projet de défense de l’Union qui ignorerait les objectifs de l’OTAN, ou l’inverse. Le but est un ensemble de forces unique au service des deux, avec un pilier européen suffisamment solide pour planifier, commander et accomplir les missions les plus proches, même si l’attention américaine se concentre ailleurs.
La solution consiste à rééquilibrer les centres de gravité de l’OTAN plutôt qu’à en « sortir », grâce à trois leviers, une planification plus européenne des capacités, un commandement des missions plus européen là où c’est possible, et une mutualisation industrielle et logistique accrue entre Alliés européens. Ensemble, ils réduisent la dépendance de l’Europe sans nuire à son interopérabilité, qui demeure un atout.
Des propositions concrètes existent. Le président tchèque Petr Pavel, ancien président du Comité militaire de l’OTAN, recommande d’institutionnaliser le versant européen de l’Alliance en l’intégrant à la planification, aux budgets et aux procédures de déploiement des forces, et en ajoutant un officier européen à chaque poste de commandement supérieur occupé par un officier américain, afin que des opérations spécifiquement européennes soient possibles sans participation active des États-Unis. Tel devrait être, en pratique, le rééquilibrage : un pilier suffisamment robuste pour survivre à un désengagement américain, sans structure parallèle.
Il s’agit de se protéger contre l’éloignement, sans renoncer à l’autonomie. Le doublement des postes ne modifie en rien la règle du consensus de l’OTAN ; aucune redistribution des postes de commandement ne modifie la possibilité de bloquer un mandat au sein du Conseil. La proposition ne concerne que le niveau stratégique, à savoir le QG du Commandement allié des opérations. Il n’est pas question de doubler l’ensemble de la structure de commandement de l’OTAN, ce que les officiers supérieurs européens n’admettraient pas, ni que leurs budgets de défense le permettraient. De ce point de vue, la proposition de Petr Pavel permet de maintenir la continuité si une mission a été autorisée, mais que, pour une raison ou une autre, les Américains se concentrent sur d’autres théâtres d’opérations ou retirent des officiers ; l’officier européen en place peut prendre le relais sans avoir besoin d’un nouveau mandat. La proposition contribue également à renforcer, plus qu’à miner la solidarité transatlantique, et à acquérir ce dont l’Europe manque cruellement : un vivier de généraux de haut rang, aguerris et habitués à commander des opérations multinationales. C’est une expérience qu’on n’acquiert qu’en étant réellement aux commandes, pas en participant à la planification, et une expérience dont toute capacité autonome à venir aura besoin. Cela ne résout pas la question de la meilleure façon de répartir ces postes entre les États membres : selon leur contribution, leur spécialisation ou selon un système de rotation ? Un rééquilibrage sérieux doit y répondre explicitement plutôt que par défaut.
L’essentiel est de distinguer, en connaissance de cause, les dépendances admissibles des dépendances critiques. L’Europe peut rester intégrée aux structures de l’OTAN tout en obtenant davantage de parts dans la génération de forces, la défense aérienne, la logistique, les munitions, le renseignement tactique et sa propre capacité de commandement et de contrôle. C’est là que l’obtention de nouvelles parts est la plus réalisable et que la dépendance est la plus forte et la moins admissible. Les incursions de drones de 2026 rappellent que la défense aérienne, ainsi que sa gouvernance juridique et politique, en font partie. Last but not least, il y a des membres de l’OTAN qui ne font pas partie de l’Union (le Royaume-Uni, la Norvège, la Turquie), et l’inverse, des membres de l’Union qui ne font pas partie de l’OTAN (l’Autriche, l’Irlande, Chypre, Malte), ce qui signifie que le pilier européen dont nous parlons ne correspond pas exactement à l’UE. Il s’agit d’une coalition de volontaires, ouverte à tous ceux qui partagent la même intention stratégique, indépendamment de leur appartenance officielle.
Cela suppose un réel changement d’état d’esprit. L’OTAN est européenne et américaine. Ce n’est pas une institution américaine à laquelle appartiendraient les Européens, c’est ce que ses membres choisissent d’en faire. Au fond, c’est davantage une contrainte psychologique qu’institutionnelle. Les Européens sont parfaitement en droit de pallier l’absence de vision et de leadership européens au sein de l’OTAN. Ce serait l’étape la plus décisive que l’Europe pourrait franchir, étape qui, en plus, ne coûte rien en matière d’interopérabilité.
Agir dès maintenant pour l’autonomie : trois décisions à prendre
Une vision ne contribue à la réflexion que si elle se traduit par des décisions datées et soumises à l’obligation de rendre des comptes. Avoir des échéances précises – par exemple, la suppression du moteur à combustion interne d’ici 2035 – contribue à structurer les attentes et les investissements. Nous distinguerons trois décisions majeures qui permettraient à l’Europe de procéder ainsi dans le domaine de la défense.
- Première décision. D’ici 2030, l’Europe crée un programme de souveraineté en matière de logiciels de défense, contrôle ses infrastructures numériques critiques et dispose d’une flotte d’ingénieurs européens en logiciel et en intelligence artificielle, considérée comme une capacité stratégique. La puissance militaire moderne étant définie par les logiciels, ceux-ci sont à la fois la dépendance la plus dangereuse pour l’Europe et le socle de la cohérence.
- Deuxième décision. D’ici 2028, l’Europe met en place un mécanisme d’intention stratégique commune, un groupe restreint ou une coalition de volontaires capable d’interpréter les menaces, de décider et d’agir sans unanimité. Cette coalition s’appuie davantage sur les capacités de planification et de direction de l’Union que sur le commandement intégré de l’OTAN, chaque fois que la situation exige un mandat spécifiquement européen. L’intégration de la prise de décision, plutôt que celle des forces, transforme des unités interopérables en puissance opérationnelle.
- Troisième décision. D’ici 2030, l’Europe met en œuvre la dimension européenne, ou avancée, de sa dissuasion, la « dissuasion avancée » définie par le Président à l’Île Longue, sous la forme d’un dialogue stratégique structuré entre partenaires volontaires plutôt que d’un partage décisionnel.
Ces trois étapes doivent être contraignantes, liées à des échéances précises et à un indicateur actualisé, tel qu’un « 1 % européen » minimum, soit au moins 1 % du PIB consacré à des équipements militaires de fabrication européenne, vérifié lors d’un bilan annuel.
Sans discipline, une ambition reste lettre morte et les crises reproduisent les pratiques qu’elles sont censées éliminer. Aucune de ces décisions n’exige que l’Europe quitte l’OTAN, signe un nouveau traité ou impose une uniformité entre les membres.
Elles n’exigent que ce qui fait défaut, la cohérence et la volonté de la garantir. Elles révèlent aussi une vérité qui dérange. La réussite du projet européen n’est pas garantie, et une Europe incapable de se défendre a peu de chances de rester autonome. Le choix porte sur la cohérence ou le déclin, davantage que sur l’ambition ou le réalisme.
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16.09.2026 à 06:00
L’armée américaine ne sait plus faire la guerre
Comprendre la longue érosion de la première puissance militaire mondiale
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Texte intégral (5500 mots)
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Tout a commencé avec la stratégie du « shock and awe », choc et effroi, qui a accompagné presque toutes les guerres majeures menées par les États-Unis au cours du dernier demi-siècle, et qui a récemment été illustrée par le conflit contre l’Iran.
La démonstration écrasante de force lors de l’attaque initiale menée conjointement par les États-Unis et Israël contre des cibles iraniennes, marquée par les images familières de frappes de précision, de forces ennemies paralysées et de civils sous le choc, a été amplifiée par l’élimination d’une grande partie de l’élite dirigeante, dont le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. Même si cette attaque a été menée par l’armée de l’air israélienne, l’assaut implacable des forces américaines contre des cibles militaires et des positions de la Garde révolutionnaire a semblé confirmer la position hégémonique incontestée des États-Unis sur le plan militaire.
Six mois plus tard, la situation est bien différente. La guerre que le président Donald Trump espérait voir durer quelques jours, quelques semaines seulement est toujours en cours, sans qu’une issue politique claire se profile. L’Iran a démontré sa capacité à perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et à menacer les bases américaines et leurs alliés dans la région. Les stocks de défense aérienne et antimissile sont sous pression et les navires et avions sont mobilisés depuis bien plus longtemps que prévu. Des dizaines de milliers de soldats américains restent déployés et les missions sont prolongées jusqu’en 2027, malgré les avertissements des hauts gradés concernant les conséquences sur les autres théâtres d’opérations. L’escale de l’USS Abraham Lincoln à Pattaya, en Thaïlande, après 286 jours de présence en mer, avec un équipage épuisé et une coque rouillée, offre une métaphore inconfortable pour un establishment militaire qui reste immensément puissant, mais à qui l’on demande d’en faire plus que ne le permettent ses fondements institutionnels.
Il est tentant d’attribuer les causes de cette crise aux décisions erratiques de la deuxième administration Trump et aux perturbations infligées au corps des officiers par le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth. Pourtant, l’état de plus en plus précaire de l’armée américaine ne saurait se réduire aux événements des deux dernières années. Ses origines remontent au « dividende de la paix » du début des années 1990, en passant par les dysfonctionnements causés par la guerre contre le terrorisme après 2001, jusqu’à la réticence, durant les années 2010, à remettre en question les hypothèses fondamentales concernant les acquisitions, la logistique, la doctrine, le rôle des alliés et la nature même de la puissance militaire.
Trump et Hegseth sont donc autant des symptômes que des causes d’une crise qui s’est accumulée au fil des trente dernières années. L’érosion institutionnelle des forces armées les a rendues de plus en plus vulnérables à la subversion politique exercée par une présidence réactionnaire et imprévisible, qui a, au fond, accentué des faiblesses déjà profondément enracinées.
Ces insuffisances se manifestent différemment dans chacune des branches de l’armée. Au sein de la marine, les dysfonctionnements organisationnels ont sapé les fondements matériels de la puissance maritime. Dans l’armée de l’air, la sophistication technologique coexiste avec une rigidité doctrinale quant aux capacités réelles de la puissance aérienne. Enfin, dans l’armée de terre et le Corps des Marines, la mise en avant d’une certaine conception du combattant – renforcée par le prestige acquis par les forces spéciales au cours de vingt années de lutte contre le terrorisme – a favorisé des formes de « prétorianisme » de plus en plus difficiles à concilier avec le professionnalisme militaire démocratique et les exigences pratiques d’une victoire décisive.
Prises ensemble, ces trois crises posent une question qui a de profondes implications pour les alliés de Washington. Alors que les débats sur la fiabilité des États-Unis en tant que partenaire s’intensifient face au leadership erratique de Trump et à son obsession d’imposer des droits de douane, la question centrale concernant la position des États-Unis en tant que puissance mondiale ne se limite plus uniquement à la volonté de Washington d’exercer un leadership mondial. Il s’agit désormais de savoir si, après des décennies d’érosion institutionnelle, le pays continuera à disposer de la capacité militaire nécessaire pour le faire.
L’échec organisationnel : le déclin matériel de la marine américaine
Vu de l’extérieur, la marine américaine reste redoutable. Ses onze porte-avions, sa flotte de sous-marins nucléaires, ses forces opérationnelles interarmées avec le Corps des Marines ainsi que son réseau de bases lui confèrent une présence mondiale sans égale, lui permettant de relier l’océan Atlantique, l’océan Pacifique, la mer Méditerranée, l’océan Indien et le golfe Persique. La marine chinoise, qui connaît actuellement une expansion accélérée, ne dispose pas encore d’une infrastructure mondiale similaire.
Ces capacités impressionnantes masquent toutefois l’état de plus en plus précaire de l’infrastructure maritime américaine. Pour un pays continental dont les intérêts économiques et stratégiques s’étendent à travers le monde, la puissance maritime est la condition préalable à presque toutes les autres capacités. Les avions, l’infanterie, les missiles et les forces d’opérations spéciales ne peuvent mener à bien des opérations militaires qu’avec des navires, des réseaux logistiques et des stocks prépositionnés.
Cette réalité a souvent été occultée par l’admiration portée aux forces d’opérations spéciales et à leurs capacités d’attaque de pointe, la destruction spectaculaire d’une cible étant considérée comme l’essence même de la puissance militaire.
Mais un avion F-35 ou un membre des forces spéciales dépendent en réalité d’un dispositif logistique colossal. Sans une infrastructure d’approvisionnement et de maintenance capable d’assurer le contrôle des voies maritimes mondiales et de garantir la capacité opérationnelle des navires de guerre, une grande partie de ce qui confère aux États-Unis leur supériorité militaire devient rapidement inutilisable.
La crise structurelle qui menace ce système trouve son origine au début des années 1990 après l’effondrement de l’Union soviétique, lorsque la recherche du « dividende de la paix » a conduit à des coupes budgétaires qui ont réduit la flotte de la marine américaine de moitié en vingt ans. Parallèlement, après les attentats terroristes perpétrés par Al-Qaïda en septembre 2001, les principales ressources et l’attention politique ont été orientées vers les guerres terrestres et la lutte contre le terrorisme au Moyen-Orient. En raison de ces pressions financières supplémentaires, les fonctions de maintenance et d’approvisionnement, qui relevaient auparavant de la supervision gouvernementale, ont été externalisées, les capacités de construction navale ont été réduites et la flotte restante a dû maintenir une présence mondiale avec moins de navires et des équipages diminués. Confrontés à cette contradiction, les responsables de la marine ont cherché des solutions technologiques pour pallier les problèmes organisationnels. Le résultat le plus connu a été le programme Littoral Combat Ship 108, qui, au lieu de fournir des navires modulaires et peu coûteux nécessitant de petits équipages, a cumulé défaillances techniques et dérives de coûts.
Les problèmes liés à la modernisation de la flotte, notamment dans le cadre des programmes de porte-avions de classe Ford et de sous-marins de classe Columbia, ont été moins spectaculaires, mais révèlent des difficultés similaires et malgré des augmentations plus récentes des budgets consacrés à la construction navale, la marine n’est toujours pas parvenue à stabiliser la taille de sa flotte.
Cela s’explique notamment par une pénurie de main-d’œuvre qualifiée et par des processus d’acquisition qui prennent régulièrement des risques technologiques avant que les conceptions ne soient au point, ce qui a entraîné des retards dans de nombreux programmes. La crise croissante de la maintenance, qui suscitait déjà des inquiétudes parmi les hauts responsables au début des années 2010, est encore plus préoccupante pour les responsables de la planification navale américaine. En août 2026, le Government Accountability Office a indiqué que les sous-marins nucléaires d’attaque avaient perdu plus de 15 000 jours opérationnels en raison de retards de maintenance et de temps d’immobilisation au cours de la décennie précédente.
Dès lors, il y a un écart croissant entre la puissance théorique et la puissance effective en mer. Un navire immobilisé des mois en attente d’entretien reste inscrit au registre sans être déployable, et les crédits votés ne reconstituent pas au même rythme un vivier de soudeurs et d’ingénieurs ni un parc de cales sèches que des décennies de sous-investissement ont laissé se réduire. Ces dysfonctionnements organisationnels sont tels que la marine américaine peine à pallier les pénuries de pièces de rechange et de personnel de maintenance qualifié, même lorsque le Congrès alloue les fonds nécessaires.
Depuis janvier 2025, la deuxième administration Trump a soumis ce système à des tensions supplémentaires. Le limogeage d’officiers expérimentés, comme l’ancienne cheffe des opérations navales, l’amiral Lisa Franchetti, et l’ancien chef du Commandement Sud, l’amiral Alvin Holsey, a été suivi d’une vague de départs plus large. De plus, des luttes de factions et l’incertitude politique ont entraîné une nouvelle perte de personnel au sein des institutions navales, et la guerre contre l’Iran a davantage exacerbé ces difficultés.
Au cours des années 2010, la pression exercée sur les équipages en sous-effectif pour respecter de longs calendriers de déploiement contribuait déjà à l’épuisement du personnel et à une série d’accidents. Les déploiements de porte-avions, qui durent désormais la majeure partie de l’année, témoignent de la façon dont des engagements politiques dépassant la capacité organisationnelle à les honorer peuvent briser n’importe quelle institution d’État.
L’échec doctrinal : la stagnation intellectuelle de l’armée de l’air américaine
L’armée de l’air est confrontée à un problème plus difficile à cerner. Les États-Unis disposent toujours, et de loin, de la flotte la plus sophistiquée au monde en matière d’avions de combat, de capteurs, d’avions ravitailleurs, de bombardiers et de systèmes de soutien. Sa maîtrise de la frappe de cibles situées à des milliers de kilomètres avec des armes de précision reste unique. Cependant, au cœur de la crise que traverse l’armée de l’air se trouve une tendance persistante à confondre capacité de destruction et capacité à obtenir des victoires stratégiques durables.
Depuis l’émergence de la théorie du bombardement stratégique, la force aérienne américaine s’est systématiquement appuyée sur l’idée que la supériorité technologique permettrait de contourner la réalité complexe et coûteuse de la guerre. Différentes générations ont formulé cette hypothèse de diverses manières, allant du bombardement stratégique et du blocus aérien aux frappes de précision, en passant par les opérations basées sur les effets et la stratégie de « shock and awe ». La priorité institutionnelle est toujours restée centrée sur les éléments vitaux dont dépend l’adversaire, dans le but de les détruire rapidement tout en limitant le recours à des opérations terrestres à grande échelle.
L’expérience en Irak, en Afghanistan et, aujourd’hui, en Iran, illustre les limites d’une conception doctrinale qui avait déjà fait l’objet de critiques virulentes de la part de chercheurs tels que Robert Pape dans les années 1990. Certes, la puissance aérienne peut détruire les centres de commandement et le matériel, mais elle ne permet pas de déterminer de manière fiable comment le régime politique de l’ennemi réagira après la disparition de ces cibles. En effet, un adversaire peut se fragmenter plutôt que de se rendre, ou simplement subir des niveaux de destruction que les planificateurs américains jugent stratégiquement insensés.
Il en résulte un écart flagrant entre l’excellence tactique et la déception stratégique qui caractérise la stratégie américaine. Comme les avions américains démontrent sans cesse leur capacité à dominer des adversaires conventionnels, l’échec peut toujours être imputé aux dirigeants politiques ou à une utilisation insuffisante de la force, et non aux principes fondamentaux de la doctrine elle-même. La supériorité technologique a également contribué à mettre l’accent sur des systèmes sophistiqués, dont le coût et la complexité rendent difficile leur déploiement rapide ou en quantité suffisante. Nous constatons déjà comment la prolifération des drones et des systèmes de missiles bon marché remet en cause un modèle dans lequel la maîtrise de l’espace aérien repose principalement sur un nombre restreint de plates-formes aux performances exceptionnelles, dont l’acquisition et la maintenance peuvent coûter des centaines de millions de dollars.
Il faut également noter que certaines composantes de l’armée de l’air américaine reconnaissent désormais à quel point leur modèle risque de devenir obsolète. Le programme Doctrine 2035 109 identifie explicitement la nécessité d’éviter une « stagnation doctrinale », alors que l’intelligence artificielle, la miniaturisation et les difficultés logistiques transforment l’espace de combat. Les simulations de guerre pour 2026 ont précisément mis l’accent sur les vulnérabilités liées à la logistique et aux communications, que les anciennes conceptions de la suprématie technologique avaient tendance à reléguer au second plan.
Le problème tient donc au fait que l’adaptation institutionnelle doit surmonter des décennies d’investissements, de structures de carrière et d’identités organisationnelles construites autour d’une conception bien établie de la suprématie aérienne. Malgré les efforts considérables de ses réformateurs, le chaos organisationnel et le limogeage arbitraire de dirigeants clefs sous l’administration Trump ont accru le risque que les nouvelles technologies soient intégrées à l’ancien cadre conceptuel plutôt que de forcer son évolution.
L’échec stratégique en Iran est donc le symptôme de ce manque d’adaptation intellectuelle. Si la puissance aérienne américaine a détruit de nombreuses cibles, elle n’a pas réussi à obtenir rapidement des résultats décisifs face à des adversaires capables d’infliger des pertes aux réseaux logistiques et d’épuiser les stocks de missiles américains. Une doctrine militaire centrée sur la capacité de frapper n’importe où perd considérablement de son efficacité lorsque le problème est de pouvoir poursuivre la campagne alors que la millième frappe n’a toujours pas mis fin à la guerre.
L’échec moral : la « prétorianisation » culturelle de l’armée de terre et du Corps des Marines des États-Unis
La crise à laquelle sont confrontées les forces terrestres américaines est différente. L’armée de terre et le Corps des Marines conservent des capacités de combat redoutables et ont jusqu’à présent échappé à certaines des pressions matérielles auxquelles la marine est confrontée. Pourtant, derrière les questions d’approvisionnement et de préparation opérationnelle se cache une transformation potentiellement plus corrosive, qui a permis un glissement de l’idéal culturel à travers lequel certaines branches de l’armée américaine conçoivent la raison d’être d’un soldat.
Ces changements fondamentaux dans la culture institutionnelle découlent de la manière dont vingt ans de « guerre contre le terrorisme » ont considérablement rehaussé le statut social des forces d’opérations spéciales. Les unités chargées de missions extrêmement spécialisées sont devenues un élément central de la force militaire. Plus important encore, dans la culture populaire et dans certaines franges de l’armée elle-même, elles sont considérées comme l’expression la plus pure de l’armée. Depuis 2001, le combattant d’élite a remplacé le « soldat-citoyen » comme idéal de l’identité militaire américaine.
Il en résulte ce que l’on pourrait appeler un « culte des forces spéciales », sous la forme d’un récit semi-mythologique mettant en scène de petits groupes d’hommes dotés d’une puissance destructrice hors du commun, dont l’agressivité et les compétences leur permettent de surmonter les lourdes contraintes des institutions conventionnelles. Ces dynamiques ont été encore renforcées par les médias et les réseaux sociaux, qui présentent ces opérations spéciales de manière spectaculaire. Alors qu’un raid mené par une unité des SEAL offre des images impressionnantes à la télévision, le système d’approvisionnement qui garantit qu’un hélicoptère essentiel à l’accomplissement des missions recevra les pièces nécessaires à son fonctionnement n’a pas le même impact.
Pourtant, l’efficacité militaire a toujours dépendu de ce système, bien plus que ne veulent l’admettre nos sociétés, fascinées par les images de soldats d’élite. L’effondrement de la stratégie militaire américaine en Afghanistan en 2021 a mis en évidence de manière flagrante des leçons stratégiques de longue date. Aucune quantité d’équipements sophistiqués ni aucune unité de commandos bien entraînée n’aurait pu protéger un pays dont les forces armées dépendaient de systèmes logistiques et de maintenance qu’elles ne pouvaient pas assurer elles-mêmes.
La logique morale qui peut accompagner le culte du combattant est encore plus dangereuse. Si la létalité exceptionnelle devient la qualité militaire suprême, alors la retenue juridique, le contrôle civil et le respect des civils non combattants risquent d’être progressivement perçus comme des obstacles bureaucratiques imposés par des personnes qui ne comprennent rien à la guerre. Les militaires peuvent commencer alors à se percevoir comme des professionnels dotés de compétences uniques, appartenant à une caste morale supérieure, dont l’expérience de la violence leur confère une autorité décisive que les civils ne peuvent détenir.
La polémique autour d’Eddie Gallagher 110, membre des Navy SEAL, au milieu des années 2010, illustre bien l’évolution de ces tendances culturelles. L’intervention publique de Hegseth en sa faveur, alors qu’il était encore commentateur chez Fox News en 2019, reflétait une dynamique politique plus large : les accusations de comportement inapproprié sur le champ de bataille pouvaient être perçues comme une preuve de l’authenticité du combattant, tandis que les juristes militaires et les commandants qui tentaient de faire respecter les normes professionnelles étaient présentés comme les ennemis de la létalité. Une fois ce raisonnement établi, la distinction entre une action militaire ciblée et une violence sauvage et aveugle a tendance à s’estomper.
Hegseth a été profondément influencé par cette culture. L’accent qu’il met sur la restauration de l’« éthique guerrière » (warrior ethos), ses attaques contre les initiatives en faveur de la diversité et sa définition de la réforme militaire à travers un langage agressif et masculiniste axé sur la létalité confèrent une légitimité politique à des courants qui se sont développés depuis des décennies au sein des sous-cultures militaires américaines.
Les implications dépassent le cadre des relations entre civils et militaires. Une armée qui glorifie les combattants risque en effet de mépriser les personnes sur lesquelles repose de plus en plus la guerre moderne : ingénieurs, logisticiens, analystes du renseignement, experts en drones, techniciens de maintenance, spécialistes en logiciels et officiers capables de tirer des enseignements des armées étrangères. L’anti-intellectualisme, souvent associé à une culture de combat axée sur la performance, a donc un impact sur le plan opérationnel, notamment parce qu’il encourage la croyance selon laquelle l’agressivité, la détermination et la volonté peuvent se substituer aux compétences institutionnelles.
Pourtant, la guerre entre l’Ukraine et la Russie depuis 2022 enseigne la leçon inverse. La résilience ukrainienne repose en effet sur une capacité d’improvisation exceptionnelle pour mettre en place des réseaux d’approvisionnement, adapter les technologies de drones et intégrer des innovations sur le champ de bataille. Soixante ans plus tôt, les forces vietnamiennes avaient démontré de la même manière qu’aucun acte d’héroïsme sur le champ de bataille, aussi grand soit-il, ne pouvait résister à la puissance américaine sans le soutien de systèmes logistiques sophistiqués.
Ce « prétorianisme » menace donc la puissance militaire américaine sur deux plans simultanément : sur le plan constitutionnel, il encourage les officiers et les soldats à se considérer comme les gardiens d’une certaine conception de la nation plutôt que comme les serviteurs des autorités civiles légitimement élues dans le cadre de l’ordre constitutionnel ; sur le plan opérationnel, il privilégie une conception de la virilité militaire de plus en plus dépassée, précisément à une époque où la guerre exige davantage de sophistication institutionnelle et de curiosité intellectuelle.
Les dilemmes de l’Europe face au déclin des États-Unis
Les États-Unis ne cesseront pas d’être une grande puissance du jour au lendemain. Le pays dispose de ressources économiques considérables, d’une infrastructure militaire sans égale, de réserves exceptionnelles d’expertise technologique, et aucun des processus décrits n’est irréversible.
Les leçons à en tirer pour les Européens et les autres alliés se situent ailleurs : pour inverser cette tendance et éviter le dysfonctionnement stratégique des États-Unis, il faut reconnaître la nature systémique du déclin militaire américain. Les ressources financières ne suffiront pas à elles seules à redonner vie à des chantiers navals dont la main-d’œuvre qualifiée a disparu. De même, des avions plus performants ne peuvent pas pallier une doctrine qui confond destruction et succès stratégique. De plus, la réflexion de Pete Hegseth sur l’« éthique guerrière » ne peut compenser l’érosion des normes professionnelles, des compétences logistiques et de l’ouverture d’esprit.
L’Europe est désormais confrontée à trois dilemmes qui se recoupent. À court terme, elle doit combler le fossé entre la crédibilité américaine et le temps nécessaire à son réarmement, et ce, non seulement face à la Russie, mais aussi dans la région atlantique et en Méditerranée. À moyen terme, les Européens doivent déterminer quels éléments du système de défense américain sont réellement essentiels, lesquels imposeraient une charge financière intenable, et dans quels domaines des partenariats avec le Canada, le Japon et d’autres grandes puissances démocratiques pourraient garantir la résilience mondiale. À plus long terme, ils pourraient être contraints de renégocier les bases d’une relation transatlantique dans une dynamique complètement différente, avec des capacités militaires accrues d’un côté, et des États-Unis affaiblis, mais toujours puissants de l’autre.
Depuis 1945, les Européens ont relevé d’importants défis en matière de sécurité, avec le soutien militaire des États-Unis. La confiance dans cette relation, profondément ancrée, apparaît désormais comme dangereuse et complaisante. La question stratégique à laquelle l’Union européenne et le Royaume-Uni sont confrontés est donc l’inverse de la boutade d’Henry Kissinger qui disait que Washington ne savait pas qui appeler lorsqu’il voulait joindre l’Europe.
Des décennies plus tard, les Européens sont désormais confrontés à la possibilité que, lorsqu’ils feront appel aux États-Unis, il n’y ait peut-être plus d’Amérique capable de répondre à leur appel.
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09.09.2026 à 09:12
La guerre contre Trump sur les murs de Téhéran
Pour tenir la capitale, le régime des ayatollah a intensifié sa propagande
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Texte intégral (6927 mots)
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Depuis la Révolution de 1979, l’espace urbain iranien est un lieu spectaculaire de déploiement de la propagande d’État, dont l’un des thèmes les plus récurrents est l’hostilité à l’égard des États-Unis.
Celle-ci se manifeste sous différentes formes le long des principaux axes de la ville et se renouvelle régulièrement. Il peut s’agir de grandes affiches, de peintures murales, d’expositions temporaires de caricatures dans les grandes stations de métro, ou encore du « Musée de l’arrogance occidentale », l’ancienne ambassade des États-Unis à Téhéran, surnommée le « nid d’espions » (lâneh-ye jâsûsî) dans la terminologie révolutionnaire, et reconvertie en lieu d’explication des « méfaits » causés par les États-Unis au monde et à l’Iran.
La guerre qui a commencé en 2025 et qui s’est intensifiée depuis le 28 février 2026 est le prétexte d’un redéploiement de cet appareil de propagande.
En effet, pour la première fois depuis l’instauration de la République islamique, les États-Unis mènent une guerre directe contre le pays. Pour le régime, qui n’a cessé de présenter ce conflit comme inévitable, cette confrontation valide sa ligne dure, un fait que l’appareil de propagande ne manque pas de souligner.
Désigner l’ennemi
Le premier élément de ces campagnes de propagande est la centralité de Donald Trump.
De nombreuses affiches n’incitent pas à la guerre, mais à l’assassinat pur et simple du président américain.
Ce thème est souvent développé avec une écriture volontairement simple et non calligraphiée, donnant l’impression qu’un individu aurait pu taguer un mur vierge. Le style d’écriture des graffitis rappelle aussi le mur recouvert d’un tableau noir sur lequel les personnes en deuil pouvaient écrire des messages à la craie lors des funérailles d’Ali Khamenei, qui se sont déroulées du 4 au 9 juillet. La foule a alors scandé à plusieurs reprises « Mort à l’Amérique » et appelé à la vengeance.
Plusieurs hypothèses peuvent expliquer pourquoi le régime iranien prend directement pour cible le président américain : la personnalisation permet certes de désigner un coupable, mais elle fait surtout écho à la logique de vendetta ouverte par l’assassinat de Soleimani en 2020, logique qui a été renforcée par l’assassinat du Guide suprême et d’une grande partie de sa famille en février 2026. On peut également lire sur le panneau « À la mémoire des enfants de Minab », en référence à la ville du sud de l’Iran où une frappe a touché une école primaire le 28 février. Le mélange constant des registres — religieux (le martyre, Muharram), nationaliste (Ferdowsi, Delvari) et populaire (typographie de marque, hashtags, usage de l’anglais, références à la musique ou aux mèmes) — indique qu’il s’agit d’une propagande conçue autant pour les rues de Téhéran que pour l’écran et la circulation internationale.
Depuis une quinzaine d’années, le panneau géant de la place Vali-e Asr, le plus photographié du pays, sert en effet de moyen de communication au régime. Chacun fait l’objet d’un dévoilement (ronamayi) annoncé et immédiatement relayé par les agences liées aux Gardiens de la révolution, puis repris par les chaînes anglophones et les relais arabophones, avant d’être capté par les photographes des agences occidentales.
Une affiche à Téhéran devient ainsi, en quelques heures, une image qui circule partout dans le monde, et c’est précisément pour cela qu’elle est conçue : un cadrage horizontal calibré pour la photographie depuis le carrefour, un slogan bilingue, une typographie lisible en vignette et l’absence de détails qui ne seraient pas perceptibles en miniature sur un smartphone.
La plupart de ces panneaux et fresques sont produits par l’organisation artistique et médiatique Owj, une ONG fondée en 2011 et affiliée aux Gardiens de la révolution, en partenariat avec l’organisation d’embellissement urbain de la municipalité de Téhéran. Mais désormais, la génération d’images à l’aide de l’intelligence artificielle fait aussi partie des instruments de propagande du régime.
Le recours à l’anglais sur ces affiches procède de la même logique. Le détroit d’Ormuz, principal levier dont dispose le régime dans le conflit qui l’oppose aux États-Unis, y revient comme un motif central, figuré tour à tour par l’eau ou par une représentation cartographique. L’image de Donald Trump sombrant avec le dollar dans les eaux du détroit illustre ainsi l’idée d’une puissance financière américaine en voie d’érosion, tout en détournant la célèbre image de couverture de Nevermind, l’album du groupe Nirvana. Sa position centrale dans le système financier international serait compromise par la fermeture de cette voie maritime essentielle au commerce mondial.
Cette affiche, à nouveau destinée à un public international, laisse entendre que « le prochain » après Lindsey Graham, décédé subitement cet été, pourrait être « DT », soit Donald Trump.
L’assassinat ciblé constitue une dimension importante du conflit qui oppose les États-Unis et l’Iran, et les deux camps l’ont intégré à leur doctrine. Quatre jours après les frappes du 28 février, Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre, a déclaré, lors d’une réunion au Pentagone : « L’Iran a tenté d’assassiner le président Trump, mais c’est le président Trump qui a eu le dernier mot. »
Alors que Washington et Israël ont procédé depuis février à l’élimination physique d’une part considérable de la haute hiérarchie iranienne, la menace iranienne semble pour l’instant surtout verbale. Elle produit toutefois des effets profonds sur l’appareil sécuritaire américain.
Il suffit de se rappeler du changement d’avion de Donald Trump depuis Ankara, où il participait au sommet de l’OTAN, pour comprendre le sérieux avec lequel la Maison-Blanche prend ces menaces. Les mêmes dynamiques se produisent du côté israélien : le mois dernier, Benjamin Netanyahou a affirmé que l’Iran avait tenté de faire assassiner l’un de ses fils. Le mois dernier, une vidéo intitulée « Où tuer Barron Trump » promettait dix millions de dollars à quiconque assassinerait le fils du président américain, et les médias iraniens ont diffusé un contenu comparable visant Melania Trump ainsi qu’une liste de cibles comprenant plusieurs membres du cabinet américain.
Le croisement des rues Jomhouri (République) et Vali-Asr (Maître du temps, en référence à l’Imam caché du chiisme duodécimain), la plus longue et la plus emblématique rue de la ville, est l’un des carrefours les plus centraux et les plus fréquentés de Téhéran.
Cette affiche est destinée à la propagande intérieure. On voit l’ancien Guide, Ali Khamenei, le poing levé, derrière ce qui semble être une lune de sang, référence à la fois à son « martyre » et à la lune de l’Islam, avec le slogan calligraphié « باید برخاست », « Il faut décoller », le mot désignant aussi le décollage d’un avion.
Le slogan fait référence à la chanson du même titre de Mohsen Mohammadi Panah, interprétée en l’honneur et en hommage à Ali Khamenei lors de ses funérailles nationales.
Cette affiche de Beyrouth met en avant les liens entre l’Iran et le Liban, comme en témoigne le mélange des drapeaux et l’inscription « Merci, Iran » en arabe (l’expression est d’ailleurs transparente en persan). On y voit une foule célébrant Ali Khamenei et son fils Mojtaba Khamenei, tandis qu’en bas à gauche, le décollage de missiles balistiques est représenté.
Une représentation nationaliste plus traditionnelle basée sur le poète médiéval Ferdowsi (940-1020), dont l’épopée du Shâhnâmeh (« Le Livre des rois ») est l’un des ouvrages majeurs de la littérature iranienne. Cet affichage a été mis en place lors des répressions massives des manifestations de janvier 2026.
La propagande des fresques murales en Iran s’accompagne également de suggestions complotistes, comme sur la photo de gauche qui détourne le sceau des États-Unis en y ajoutant une étoile de David, des armes, des vaccins, des dollars et même du LSD.
Une illustration du joueur de football Hamid Estili qui a marqué contre les États-Unis lors de la Coupe du monde de 1998. Qualifiée pour le Mondial de cette année, qui s’est déroulé aux États-Unis, au Mexique et au Canada, l’équipe nationale iranienne n’a pas pu entrer sur le territoire américain pour disputer ses matchs. Elle a ainsi dû établir son quartier général au Mexique
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27.08.2026 à 15:16
Les huit scénarios de la guerre en Ukraine (texte intégral de la note Sberbank)
Une note interne attribuée à la plus grande banque russe révèle la logique et les impasses du conflit.
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Texte intégral (15314 mots)
Fin août 2026, un groupe de hackers se présentant sous le nom de Black Mirror a publié sur Telegram une série de captures d’écran présentées comme des extraits de la correspondance électronique de l’un des principaux personnages du paysage politique et économique russe : German Gref, le PDG de Sberbank, la première banque du pays 111.
Ce document, publié sous l’intitulé « Scénarios de sortie de guerre dans le conflit russo-ukrainien », est présenté comme une note analytique interne de Sberbank datée du mois d’avril. Il dresse huit scénarios de sortie de guerre, en proposant dans chaque cas une estimation de leur probabilité, ainsi que des observations sur le contexte économique et géopolitique susceptible d’aboutir à cette issue.
Les médias d’opposition russes ont immédiatement relayé cette fuite, en soulignant qu’ils n’avaient – naturellement – pu obtenir aucune confirmation de l’authenticité du document. Des journalistes ont toutefois observé que certaines données étaient concordantes avec les déclarations de German Gref en matière de prévisions économiques 112.
Les scénarios passés en revue vont du plus profitable au moins avantageux pour la Russie, en évoquant successivement une victoire aux conditions russes, un épuisement de l’Occident, un accord imposé par Donald Trump, un gel du conflit, une guerre prolongée, une paix de compromis, une paix aux conditions de l’Ukraine ou de l’Europe et, enfin, les scénarios les plus imprévisibles, allant jusqu’à la révolution technologique et l’escalade nucléaire avec l’OTAN.
Le point le plus relevé par les analystes russes reste l’estimation extrêmement basse – 7 % seulement – de la probabilité d’une victoire russe due à un avantage militaire décisif. Bien d’autres éléments mériteraient cependant toute notre attention.
Tout d’abord, le texte évoque constamment des « pertes », en osant d’ailleurs avancer des chiffres que les autorités ne se permettraient jamais de rendre publics, mais sans écrire une seule fois l’expression « pertes humaines ». Pour les analystes de Sberbank, amateurs de simulations abstraites et de « théorie des jeux », la guerre n’est qu’une affaire de chiffres et, à ce compte, la perte de centaines de milliers de vies humaines se place sur le même plan que celle d’un dixième de point de PIB.
Ce document confirme par ailleurs que, dans les sphères les plus proches du pouvoir, les va-t-en-guerre extrémistes tels que Sergueï Karaganov et Nikolaï Patrouchev, qui n’hésitent pas à promouvoir une issue nucléaire à la guerre en Ukraine, sont bel et bien perçus comme des « faucons » au service de la communication stratégique russe – en d’autres termes, comme des spécialistes de l’agitation-propagande.
Enfin, la « fuite de Sberbank » présente un point de vue assez inattendu sur l’état mental du président russe et l’ampleur de son soutien dans l’opinion publique. D’une part, les analystes n’hésitent pas à formuler noir sur blanc une réalité sociologique que le Kremlin voudrait taire : le soutien populaire à Vladimir Poutine s’érode de jour en jour, les sondages tendant pour leur part à le surévaluer, du fait de la peur de la répression qui anime les répondants. D’autre part, les auteurs de ce rapport évoquent longuement le point de vue occidental quant aux conséquences néfastes des « biais cognitifs du dirigeant russe », qui pourraient le pousser à poursuivre des opérations coûteuses dans l’espérance de leur compensation au lieu de prendre acte de la situation réelle de façon objective et rationnelle. La prose des hauts responsables russes ne nous avait pas habitués à cette honnêteté, qui conforte l’hypothèse d’un document à usage interne, à destination sans doute des seuls cercles économiques, sans vocation à circuler au Kremlin.
Signalons enfin que certaines hypothèses évoquées dans ce document d’avril 2026 ont déjà été rendues obsolètes par le déroulement effréné des événements internationaux. La suspension du conflit iranien et la trêve entre l’Ukraine et la Russie sont si loin derrière nous qu’elles se sont peut-être déjà effacées des mémoires surchargées par l’actualité. En revanche, plusieurs facteurs mis en avant, à commencer par les frappes ukrainiennes en profondeur, le calendrier électoral états-unien, les tensions politiques internes en Ukraine, présentent aujourd’hui une actualité décuplée, qui préservent la portée des principaux scénarios évoqués par les analystes de Sberbank.
Une dernière observation mérite d’être soulignée : le document place une très faible probabilité à un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie, entre 1 % et 2 %. Selon des sources citées par le Wall Street Journal, la visite du directeur de la CIA, John Ratcliffe, du 25 août, était justement destinée à mettre en garde Poutine contre toute velléité de « tester la détermination de l’OTAN » par des attaques contre l’Alliance, alors que les renseignements américains estiment que la Russie pourrait chercher à escalader sa guerre hybride menée contre l’Europe en lançant des cyberattaques, voire en envoyant des combattants dans un pays du flanc Est.
Ce document présente huit scénarios d’évolution du conflit, de l’issue la plus avantageuse pour la Russie au développement le moins favorable. Chacun de ces scénarios fournit une estimation de sa probabilité, un horizon de mise en œuvre, une note sur les stratégies des parties, des données sociologiques, un cadre juridique, ainsi que des remarques sur les facteurs technologiques et les contraintes en termes de ressources. Les probabilités respectives sont calculées de manière à atteindre un total de 100 %.
À la date d’avril 2026, et d’après les données de la Banque centrale de la Russie, Rosstat et le ministère des Finances, le contexte économique est le suivant : taux directeur à 15 % (abaissé de 15,5 % depuis le 23 mars 2026,), inflation annuelle de 5,9 % (Rosstat, mars 2026), mais perçue par la population à 15,6 % ; taux de change d’un dollar pour 76,97 roubles, un euro pour 90,01 roubles et un yuan pour 11,25 (Banque centrale de Russie, 11 avril) ; taux directeur prévu pour fin 2026 de 12-13 % (Sberbank, Tsifra Broker).
Déficit budgétaire du premier trimestre : 4 580 milliards de roubles (pour un plan annuel de 3 800 milliards) ; recettes pétrogazières de 1 440 milliards, soit une baisse de 45,4 % ; dépenses de 12 890 milliards, soit une augmentation de 17 %. Le ministère des Finances explique ce phénomène par un préfinancement anticipé des contrats. Si le premier trimestre ne peut être extrapolé sur l’ensemble de l’année de manière linéaire, la tendance reste préoccupante.
Au niveau du Fonds de la richesse nationale de la Fédération de Russie, la partie liquide a diminué de 4 000 milliards de roubles (1,7 % du PIB), pour un volume total de 13 600 milliards. Au premier trimestre, 400 milliards ont été prélevés. Au rythme actuel, la partie liquide pourrait être épuisée avant la fin de l’année en cours.
Une alternative consisterait à accroître l’émission d’obligations d’État, sachant que la dette publique s’élève à 31 300 milliards en mars 2026. Le gouvernement envisage d’augmenter le déficit et les dépenses militaires. Le multiplicateur militaire est estimé à 1,5x (chaque rouble de dépense militaire génère donc 1,5 rouble de PIB, mais au détriment du secteur civil).
Le contexte géopolitique présente les caractéristiques suivantes : trêve pascale du 11-12 avril, unilatéralement annoncée par Poutine le 9 avril et acceptée par l’Ukraine ; trêve de deux semaines entre les États-Unis et l’Iran au mois d’avril, avec médiation du Pakistan, ramenant le prix du Brent sous les 100 dollars ; rupture par l’Ukraine de 116 accords avec la Russie, la Biélorussie et la Communauté des États indépendants.
Un élément vital est ici la protection de l’arrière. Avant d’examiner les scénarios stratégiques, nous devons dresser le constat suivant : aucun d’entre eux n’est réalisable sans aborder de front le problème de la protection de l’arrière, tant sur le plan militaire que sur le plan économique.
Au niveau militaire, l’Ukraine mène depuis 2024 une campagne systématique de frappes visant les infrastructures stratégiques russes. Entre 10 et 15 % des capacités de raffinage ont été endommagées : citons ici la raffinerie NORSI de Nijni Novgorod, les usines de Saratov, Volgograd, Kirichi, les plateformes de Lukoil en mer Caspienne, les terminaux de Novorossiïsk, Primorsk et Oust-Louga. Ces frappes par drones ont touché le territoire russe jusqu’à 1 000 km, et même davantage, au-delà de la ligne de front.
L’arsenal ukrainien a vu l’apparition d’un nouveau missile de croisière, le Flamingo (FP-5 de l’entreprise Fire Point, basé sur les avancées du britannique Milanion Group). Ce missile tiré depuis une remorque au sol a une portée allant jusqu’à 3 000 km selon les sources ukrainiennes (les estimations russes penchent plutôt pour 1 000 km), une vitesse de 950 km/h, une charge militaire de 1 000 à 1 150 kg. On estime la production à plus de 50 unités par mois grâce à une conception simplifiée. Le premier emploi au combat a eu lieu en février 2025, avec des frappes contre une usine d’explosifs et une installation nucléaire à 1 500 km de profondeur. À la date d’avril 2026, la défense antiaérienne russe n’a intercepté que quatre de ces missiles, ce qui témoigne de la difficulté de détection (coque composite, vol à basse altitude). Ajoutons enfin que sont actuellement en développement le FP-7 balistique (200-300 km, 1 500 m/s) et le FP-9 (850 km, jusqu’à 800 kg de charge).
Pour sa part, la Russie recourt toujours davantage aux missiles hypersoniques « Tsirkon », avec autant de tirs au mois de février 2026 qu’au cours des deux années précédentes. Le Kindjal continue quant à lui d’être utilisé contre des objectifs stratégiques.
Par ailleurs, on estime que jusqu’à 35 % des composants des systèmes de défense anti-aérienne de l’arrière auraient été perdus. Le rythme de remplacement des S-300/S-400 est plus lent que celui des pertes. Sans reconstitution du bouclier antiaérien protégeant les installations et équipements situés à l’arrière, les frappes continueront de s’intensifier.
En parallèle, l’Ukraine multiplie de manière systématique ses frappes en profondeur contre les aérodromes situés sur le territoire russe, aggravant d’autant les pertes de l’aviation, qui sont pourtant une ressource critique (pour rappel, la production de Su-34 est de 13 à 17 unités par an, avec des pertes importantes).
Sur le plan économique, le taux directeur élevé (15 %) étouffe le secteur civil. Le crédit immobilier a chuté de 45 %, la construction de 8,2 %, la croissance du crédit plafonne à 2,1 %, contre plus de 12 % avant-guerre. L’activité d’investissement se trouve réduite à son strict minimum : ces taux élevés dissuadent les entreprises de se lancer dans de nouveaux projets. La prévision d’un abaissement du taux à 12-13 % d’ici fin 2026 ouvre ainsi une perspective d’allègement, mais il est à prévoir que le secteur civil restera en stagnation au moins jusqu’à l’été.
On enregistre enfin une pénurie de main-d’œuvre dans les entreprises de défense, de l’ordre de 80 000 à 400 000 personnes. En septembre 2025, la production de munitions a connu son premier recul. Trois domaines sont particulièrement critiques : la microélectronique (sans composants occidentaux, la production des armes de précision augmente drastiquement), les munitions (le facteur limitant étant ici la main-d’œuvre, non les finances) et les moteurs (la production est en surcharge dans les secteurs de l’aviation, de la marine et de la balistique).
Le facteur technologique jour ici un rôle primordial. Les drones sont devenus le facteur déterminant de la guerre. Les deux camps accroissent leur production, chacun adoptant des stratégies différentes.
Côté russe, on observe une capacité nominale de 7 à 9 millions de drones FPV par an. Le taux réel de production de drones utilisables est de l’ordre de 60 % à 70 %, pour une efficacité au combat (destruction des cibles) de 30 % à 40 %. Le drone Lancet a acquis une autonomie de base qui lui permet de rechercher et détruire ses cibles sans intervention d’un opérateur. La mise en service des drones à fibre optique, résistants au brouillage électronique, est désormais massive. La stratégie choisie est donc la prédominance quantitative.
Côté ukrainien, FirePoint produit 200 drones d’attaque à longue portée par jour (soit 6 000 par mois), avec sept générations successives en l’espace de quatre ans. Les drones lourds du régiment Nemesis sont en mesure de détruire les systèmes de défense anti-aérienne (Bouk, Tor, Pantsir). La portée des FPV ukrainiens a triplé, atteignant à présent les 150km.
La stratégie privilégiée est donc celle de la supériorité qualitative, avec une navigation indépendante du GPS, un guidage par apprentissage automatique et une résistance au brouillage.
Toutefois, le fossé entre les parties tend à se réduire. Si la Russie conserve l’avantage quantitatif, tandis que l’Ukraine a toujours l’avantage qualitatif, la Russie introduit progressivement l’intelligence artificielle (autonomie du drone Lancet) et l’Ukraine accroît ses volumes de production.
Grâce à l’introduction de l’intelligence artificielle dans la chaîne militaire, le cycle « observation – orientation – décision – action » se resserre, passant de plusieurs heures à quelques minutes. Les opérations d’ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) sont également traitées par l’intelligence artificielle, qui identifie les cibles et transmet automatiquement leurs coordonnées. Face aux essaims de drones, l’humain se retrouve « à la traîne » : c’est l’IA qui impose le tempo opérationnel. Dans ces conditions, le premier camp qui parviendra à créer et employer des essaims de drones entièrement autonomes obtiendra un avantage tactique décisif.
La Russie table sur une production à échelle industrielle, avec des modèles d’IA propres pour ses besoins militaires. L’Ukraine, à l’inverse, emploie des logiciels d’IA occidentaux, avec une intégration plus souple offrant des avantage en matière d’adaptabilité.
Au niveau de la mobilisation et des cadres, la Russie s’est fixé un objectif de 400 000 nouveaux contractuels en 2026. Le recrutement actuel est de 80 000 par trimestre. Les pertes (estimation d’experts avec correction militaire) sont de 20 000 à 25 000 par mois. 90 % des nouveaux contractuels servent à compenser les pertes, non à former de nouvelles unités. Les primes d’engagement s’élèvent désormais à plus de 400 000 roubles. Une mobilisation générale n’est pas envisagée, son risque politique étant jugé inacceptable. Enfin, l’OTAN met en garde contre un risque d’attaques russes sur le territoire de l’Alliance d’ici à 2027-2030.
En Ukraine, la réserve de mobilisation atteint ses limites, à tel point qu’un abaissement de l’âge de mobilisation est à l’étude. Un taux de désertion de 15 % est considéré comme normal dans les conflits prolongés (d’après les sociologues).
Pour poser le cadre juridique, il faut d’abord observer que l’Ukraine a rompu 116 accords avec la Russie, la Biélorussie et la Communauté des États indépendants. De jure, l’ONU et la majorité des États reconnaissent les frontières de 1991. De facto, la Russie contrôle environ 20 % du territoire ukrainien. Le Conseil de sécurité de l’ONU est bloqué par le veto russe. Les options de formalisation juridique sont les suivantes :
- Modèle taïwanais : reconnaissance de facto, mais non de jure (les États-Unis reconnaissent sans reconnaître) ;
- Modèle chypriote : revendication constitutionnelle malgré une partition de fait, adhésion d’une seule partie du territoire à l’Union européenne ;
- Modèle RFA/RDA : deux États, une seule nation.
L’analogie avec le cas chypriote est ici la plus pertinente : crise constitutionnelle (Zelensky se retrouve sans mandat après l’expiration de ses pouvoirs), revendication sur l’ensemble du territoire malgré l’incapacité à en assurer le contrôle. Les États-Unis pourraient reconnaître une partition de facto ; l’Union européenne s’y opposerait catégoriquement, car le processus d’intégration européenne de l’Ukraine exige la reconnaissance de l’intégrité territoriale.
Socialement, le taux d’approbation de Poutine est compris entre 67,8 % et 70, % en Russie en mars-avril 2026, ce qui représente un minimum depuis 2022 – avec, de surcroît, une tendance à la baisse. Aucun sondage portant directement sur le soutien à l’« opération militaire spéciale » n’a été publié en 2026. Les sondages indépendants (2024-2025) indiquaient un soutien de 70-75 %. Les experts indiquent cependant que les sondages surestiment ce soutien de 10 à 15 points en raison de la « spirale du silence », de telle sorte que le soutien réel serait plutôt de l’ordre de 55-65 %. La cote de Russie unie en vue des élections à la Douma de 2026 est quant à elle de 31 %.
Aux États-Unis, les principaux instituts de sondage n’ont pas publié de nouvelles données sur le soutien à l’Ukraine pour l’année 2026. Les dernières données disponibles (2024-2025) montraient un recul de 60 % à 40-50 %. Selon des indices indirects tels que l’effondrement du soutien chez les républicains (18 % en 2025 contre 35 % en mars 2025), cette tendance devrait se poursuivre. Cette configuration donne une « carte blanche sociologique » à Trump pour n’importe quel type d’accord.
Enfin, en Europe, les sondages montrent une stabilisation plutôt qu’un déclin du soutien à l’Ukraine. Il ne s’agit tant pas de lassitude que de structuration d’une nouvelle norme, inspirée par la volonté de soutenir l’Ukraine pour une durée indéterminée, à condition d’éviter toute escalade du conflit.
Premier scénario : avantage militaire décisif de la Russie
Probabilité : 7 %
Horizon : 12-24 mois
Ce scénario prévoit le contrôle intégral des quatre « nouveaux sujets » de la Fédération de Russie (Républiques autonomes de Donetsk et de Louhansk, oblasts de Zaporijjia et de Kherson dans leurs frontières administratives), ainsi que la région de Kharkiv. Il suppose que l’Ukraine soit contrainte à négocier depuis une position de domination militaire absolue. Il n’envisage pas pour autant la prise de Kiev, mais la création de conditions qui rendraient la poursuite de la résistance dépourvue de sens sur le plan militaire.
Les conditions préalables sont une seconde vague de mobilisation en Russie d’au moins 300 000, voire 500 000 personnes. Sans cette mobilisation, les effectifs restent très en deçà des chiffres requis pour une offensive de grande ampleur. Les 80 000 contractuels actuels par trimestre compensent les pertes estimées à 20 000 ou 25 000 par mois, sans permettre pour autant de réelle montée en puissance. 90 % des nouveaux contractuels servent à combler les pertes, non à constituer des groupements d’assaut. En raison des contraintes budgétaires du pays, les primes d’engagement, qui s’élèvent déjà à plus de 400 000 roubles, ne peuvent être relevées.
Les réformes d’Andreï Belooussov [ministre russe de la Défense] mettent l’accent sur la numérisation et la lutte contre la corruption. Elles ont enregistré des résultats concrets : d’un côté, le traitement électronique remplace 2,5 millions de documents papier par an ; de l’autre, les ruptures d’approvisionnement en munitions ont diminué de 40 %. Malgré tout, les problèmes de personnel (à commencer par la rotation des commandants ayant échoué dans leurs missions) se résolvent lentement.
En vue de ce scénario, un accroissement massif de l’appui aérien s’avèrerait nécessaire. La production de kits de bombes UMPK et de bombes planantes reste un goulot d’étranglement pour la production russe. Le coût de l’équivalent russe du JDAM [Joint Direct Attack Munition, bombe guidée produite par Boeing] s’élève à 20 000-30 000 dollars, contre 200 000 dollars pour des systèmes de haute précision : d’où la nécessité d’envisager un basculement vers des munitions guidées bon marché susceptibles d’être produites en masse.
Un autre point nécessaire est la résolution des difficultés liées à la défense anti-aérienne de l’arrière, sans quoi les frappes ukrainiennes contre les raffineries et les aérodromes se poursuivront. Le missile de croisière ukrainien Flamingo (FP-5) est capable de frapper à plus de 1 500 km de profondeur ; il dispose par ailleurs d’une coque composite qui rend plus délicate sa détection radar. Par ailleurs, l’Ukraine développe le FP-7 balistique (200-300 k, 1 500 m/s, précision de 14 mètres) et le FP-9 (850 km, jusqu’à 800 kg de charge), tout en négociant l’acquisition de systèmes SAMP/T de nouvelle génération auprès de la France pour renforcer sa propre défense anti-aérienne.
Une percée dans le domaine des essaims de drones autonomes serait ici déterminante. Le premier camp à réaliser ce saut technologique à l’échelle d’une division, avec des milliers d’unités coordonnées par intelligence artificielle, sans opérateurs, obtiendrait un avantage tactique décisif.
Dans ce scénario, la stratégie russe consisterait à concentrer ses forces sur deux ou trois axes opérationnels : Sloviansk-Kramatorsk, le principal nœud défensif du Donbass ; Zaporijjia, qui contrôle l’accès au centre industriel ; Kharkiv, en tant que symbole politique. Cette option suppose un emploi massif de l’aviation équipée de bombes UMPK, d’essaims de drones pilotés par IA et de frappes en profondeur contre la logistique des forces armées ukrainiennes, ainsi qu’une hausse conséquente des dépenses militaires – le gouvernement russe envisage ainsi d’accroître le déficit budgétaire au-delà du plan de 3 800 milliards de roubles.
L’Ukraine s’appuie de son côté sur une défense en profondeur, à plusieurs échelons et zones fortifiées. Ses frappes massives contre l’arrière (Flamingo contre les raffineries et dépôts, drones FPV à portée de 150 km contre les blindés et le personnel, drones lourds du régiment Nemesis contre les systèmes de défense anti-aérienne) visent à rendre le coût de l’offensive inacceptable pour la Russie. Elle mise essentiellement sur des systèmes de défense anti-aérienne occidentaux de nouvelle génération et sur la supériorité qualitative de ses drones à guidage par apprentissage automatique et navigation indépendante du GPS.
Côté États-Unis et Europe, une pression en faveur des négociations est à prévoir en cas de repli massif des Forces armées ukrainiennes. Trump mettra à profit cette situation pour réaliser son « deal du siècle ». L’Europe accroît sa propre production militaire (investissements tchèques dans les obus, IRIS-T allemands, canons Caesar français) pour un volume cumulé de 50 à 60 milliards de dollars de production militaire d’ici 2027.
Du point de vue de la théorie des jeux, dans une situation de « guerre d’usure » (War of Attrition), le camp qui remporte la victoire est le plus disposé à en supporter les coûts. La Russie dispose d’un avantage démographique et industriel, mais l’Ukraine le compense par son soutien extérieur. D’après l’équilibre de Nash, les deux parties poursuivent tant que le coût marginal des opérations ne dépasse pas leur bénéfice marginal. Pour la Russie, le bénéfice marginal comprend le contrôle territorial et la sécurité stratégique ; pour l’Ukraine, la souveraineté et l’intégrité territoriale. Aucun des deux camps n’est disposé à remettre les compteurs à zéro.
Socialement, la mobilisation représente le principal risque pour la Russie. Les sondages indiquent – bien que de manière indirecte – un recul du taux d’approbation de Poutine : 67,8 % entre le 30 mars et le 5 avril 2026 représente bel et bien un minimum depuis le début de l’opération militaire spéciale en 2022, et la tendance est à la baisse. Les experts corrigent d’ailleurs ces résultats en indiquant que les sondages surestiment cette cote de popularité de 10 à 15 points en raison de la « spirale du silence » qui pousse les répondants à donner des réponses socialement acceptables. Aussi le soutien réel avoisinerait-il plutôt les 55-65 %. Une nouvelle vague de mobilisation pourrait le faire chuter de 10 à 15 points supplémentaires. Cependant, en cas d’offensive réussie, un effet « rally ‘round the flag » pourrait compenser ce recul. L’expérience historique démontre que les premiers mois suivant des mesures de mobilisation s’accompagnent aussi d’une hausse du sentiment patriotique.
Côté ukrainien, si la mobilisation atteint les limites de ses réserves, il faut noter que la motivation défensive est traditionnellement une plus forte que l’incitation offensive. L’Ukraine combat pour sa survie, non pour une expansion territoriale.
Juridiquement, la Russie pourrait invoquer les résultats des référendums de 2022 (non reconnus par la communauté internationale) en cas de contrôle intégral des « quatre sujets » concernés. Les États-Unis pourraient alors reconnaître cet état de fait sur le modèle taïwanais (commercer et interagir, sans reconnaître formellement), tandis que l’Union européenne opposerait un refus catégorique en raison des perspectives d’intégration européenne de l’Ukraine. L’ONU reste bloquée par le veto russe au Conseil de sécurité. L’Assemblée générale pourrait adopter une résolution déclarative, mais celle-ci resterait entièrement dépourvue de force contraignante.
Technologiquement, ce basculement décisif exigerait de la Russie qu’elle soit la première à déployer des essaims de drones autonomes à l’échelle d’une division. Le drone Lancet autonome, capable de rechercher et détruire des cibles sans l’appui d’un opérateur, constitue déjà un premier pas dans cette direction. Les drones à fibre optique, résistants au brouillage, sont déjà massivement mobilisés, mais l’étape suivante consisterait à coordonner cette fois-ci des centaines de drones via un contrôleur IA unique.
Le risque est ici que l’Ukraine riposte plus vite, en s’appuyant sur les logiciels d’intelligence artificielle occidentaux (algorithmes d’apprentissage automatique pour le guidage et vision par ordinateur pour la navigation autonome. Dans tous les cas, le cycle « observation – orientation – décision – action » se contracte de tous les côtés : ce qui représentait plusieurs heures en 2022 se compte en minutes en 2026. C’est désormais l’IA qui impose le tempo opérationnel, reléguant l’humain en bout de chaîne du processus décisionnel.
Du point de vue russe, on envisage une « année du basculement ». Certains experts militaires comme Dmitri Abzalov ou Iouri Podoliaka observent l’ouverture d’une « fenêtre » saisonnière propice à l’offensive. Avec la République autonome de Louhansk, la prise de contrôle par la Russie du premier des quatre « nouveaux sujets » a été achevé le 1ᵉʳ avril. L’objectif suivant est dorénavant la République autonome de Donetsk, avec Sloviansk et Kramatorsk. Toutefois, le rythme de progression (100 à 200 mètres par jour sur les secteurs d’activité intense) reste trop lent. Une percée d’ampleur demanderait une armée d’une tout autre nature, appuyée sur une nouvelle mobilisation et sur une supériorité technologique avérée.
Du point de vue occidental, les analystes ne voient pas comme un scénario réaliste l’obtention par la Russie d’un avantage militaire décisif. Le colonel Robert Hamilton, retraité de l’armée américaine, estime que « la Russie a bâti en l’espace de quatre ans une armée capable de s’adapter, mais incapable de réaliser des percées réelles : son style de combat reste d’ordre industriel plutôt que manœuvrier ». Samuel Charap qualifie quant à lui le conflit de « catastrophe stratégique » pour la Russie, qui se poursuit par pure inertie des coûts irrécupérables (sunk cost fallacy) : plus les investissements sont importants, plus il devient difficile pour un pays de s’arrêter.
Pourquoi n’accordons-nous que 7 % de probabilité à ce scénario ? Sans mobilisation, la Russie n’a pas d’effectifs. Sans résoudre les problèmes de défense anti-aérienne, les frappes contre les infrastructures se poursuivront. Ces conditions rendent ainsi le scénario peu réaliste, sans pour autant l’exclure entièrement. Chacun de ces facteurs pourrait évoluer sur décision du commandant suprême.
Deuxième scénario : l’épuisement de l’Occident et la paix aux conditions russes
Probabilité : 12 %
Horizon : 12-18 mois
L’Ukraine perd son soutien en Occident de manière critique. Dans cette option, la défaite n’est pas tant militaire que politique : les alliés cessent purement et simplement de financer la guerre. La Russie obtient le gel des territoires, la levée d’une partie des sanctions, et des garanties de non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.
Ce scénario suppose la réunion de trois facteurs :
- Le soutien passe sous la barre des 30 % aux États-Unis (une tendance confirmée, puisqu’il est déjà passé de 60 % en 2022 à 35-40 % en 2025-2026, et jusqu’à 18 % chez les républicains) ;
- Une crise énergétique survient en Europe durant l’hiver 2026-2027 (le gaz naturel liquide américain est coûteux et logistiquement fragile, sans compter que tout incident dans le détroit d’Ormuz ou ouragan dans le golfe du Mexique provoquerait une hausse vertigineuse des prix, comme lorsque le Brent a atteint les 117 dollars avant la trêve du 8 avril avec l’Iran) ;
- Une crise politique intérieure surgit en Ukraine (Zelensky se retrouve sans mandat après l’expiration de son mandat présidentiel, donnant lieu à une impasse constitutionnelle, sur fond d’une légitimité contestée tant à l’intérieur du pays que du point de vue des principaux partenaires internationaux).
La stratégie de la Russie est ici la pression multi-vectorielle, qui comprend :
- Un maintien des territoires occupés et une progression lente sur le front ;
- Le recours au levier énergétique (préparation de l’hiver 2026-2027, période de vulnérabilité accrue de l’Europe) ;
- Une pression diplomatique constante via des « désorganisateurs » au sein de l’Union européenne (Orbán en Hongrie et Fico en Slovaquie), susceptibles d’entraver le consensus sur l’aide à l’Ukraine. Selon certains analystes, Zelensky consacrerait une partie de l’aide occidentale au financement de l’opposition en Hongrie.
En la matière, le facteur temps est l’atout majeur de la Russie. Chaque mois d’attente affaiblit à la fois le soutien occidental, la mobilisation ukrainienne et l’unité européenne.
Dans ce scénario, l’Ukraine tente de reprendre l’initiative avant l’effondrement de son soutien international au moyen de frappes massives en profondeur contre les raffineries adverses, visant à renchérir le coût de la guerre pour le budget fédéral russe. Ses drones FPV à 150 km de portée frappent les dépôts arrière et les blindés, tandis que le régiment Nemesis détruit les systèmes de défense anti-aérienne russes (Bouk, Tor, Pantsir), dégageant ainsi le ciel pour ses drones d’attaque. Enfin, l’Ukraine exerce une pression diplomatique au moyen de l’Union européenne pour obtenir d’autres sources de soutien.
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat de 2026 sont la priorité de Trump, qui cherchera donc une occasion d’acter une « victoire ». Or, l’électorat a déjà « lâché » l’Ukraine. Un canal secret entre la Douma russe et Washington pourrait être ouvert, avec une visite d’une délégation américaine prévue pour l’été 2026. La trêve de deux semaines avec l’Iran, obtenue par la médiation pakistanaise, a confirmé une fois de plus que Trump était capable des revirements diplomatiques les plus soudains. Après l’Iran, l’Ukraine serait donc la prochaine cible.
Si l’Europe a prévu 50 à 60 milliards de dollars de production militaire d’ici à 2027, il s’agit (dans le cas des initiatives tchèques, allemandes ou françaises) d’un remplacement des volumes américains, non d’une montée en puissance à proprement parler. Rappelons également qu’Orbán et Fico ne sont pas réellement des alliés de la Russie, mais plutôt d’utiles désorganisateurs du consensus européen. En Allemagne et en France, les sentiments antiguerres progressent, sans pour autant atteindre un seuil critique. La configuration en Europe atteint donc une sorte de « plateau », avec une adaptation des populations à la guerre plutôt qu’une lassitude. 55 à 60 % des Européens continuent de soutenir l’aide à l’Ukraine, tant qu’elle n’entraîne pas de confrontation directe avec la Russie.
En théorie des jeux, on parlerait ici d’un « jeu de la poule mouillée » (chicken game) entre la Russie et l’Occident. Qui cèdera le premier ?
Entre ces deux acteurs, l’Ukraine n’est pas un acteur autonome, mais un objet : la matrice de ses gains est contrôlée par des tiers (les États-Unis à travers le soutien militaire, l’Union européenne à travers l’aide économique). De fait, Trump peut décider unilatéralement de modifier cette matrice en mettant fin à l’aide américaine. Toutefois, ce dispositif d’engagement (commitment device) s’avère peu fiable : les coûts d’image (audience costs) liés à la « trahison d’un allié » restent bien réels, même s’ils diminuent à mesure de l’érosion du soutien à l’Ukraine. Enfin, une dernière mise à jour : si la trêve pascale du 11-12 avril tient, la probabilité d’une issue diplomatique augmente ; si la Russie la respecte, cette probabilité croît encore.
Du point de vue de l’opinion publique, le facteur-clef réside dans la dynamique de l’« adaptation » des sociétés européennes. Les sociologues soulignent que nous ne sommes pas en présence d’un phénomène de « lassitude de guerre » (war fatigue), mais bien plutôt de constitution d’une nouvelle norme dans laquelle l’Europe est prête à soutenir l’Ukraine indéfiniment, à supposer que ce soutien n’entraîne ni escalade, ni hausse significative des dépenses.
En Russie, le taux de soutien à Poutine est tombé à son plus bas niveau depuis 2022, sans compter que la « spirale du silence » masque une opposition bien concrète. Autrement dit, le potentiel de contestation est gelé, mais il ne s’est pas pour autant évaporé. La cote de popularité de Russie unie plafonne à 31 % pour les élections à la Douma de 2026, ce qui signifie que les deux tiers de la population ne s’identifient pas au parti au pouvoir, malgré son contrôle du processus électoral.
Le cadre juridique de ce scénario serait un gel des opérations sans traité formel. L’analogie chypriote est ici la plus proche : la République de Chypre du Nord est sous contrôle turc depuis 1974 – et reconnue seulement par la Turquie – tandis que la République de Chypre est un pays-membre de l’Union européenne. À l’aune de ce précédent, l’Ukraine pourrait donc adhérer à l’Union européenne sans exercer un contrôle de fait sur l’ensemble de son territoire. À l’ONU, la situation serait un statu quo, malgré de possibles résolutions déclaratives de l’Assemblée générale, en vertu du veto russe au Conseil de sécurité. La revendication constitutionnelle de l’Ukraine sur l’intégralité de son territoire ne disparaîtrait pas pour autant : en d’autres termes, la guerre ne prendrait pas fin juridiquement. Enfin, les sanctions pourraient être en partie levées dans le cadre d’un accord sur les sanctions secondaires et autres restrictions financières.
Dans cette hypothèse d’« épuisement de l’Occident », l’Ukraine perdrait l’accès à des ressources critiques : logiciels d’intelligence artificielle occidentaux pour le guidage de drones, données satellitaires de Starlink et autres fournisseurs commerciaux, composants électroniques pour les systèmes de commande. Ainsi privée de l’infrastructure IA occidentale, l’Ukraine n’aurait d’autre choix que de retourner au pilotage manuel des drones. Tout cela aboutirait à l’effondrement de l’avantage qualitatif des drones ukrainiens. La Russie continuerait quant à elle d’accroître sa production industrielle : 7 à 9 millions de drones FPV, drone Lancet autonome, drones à fibre optique.
Il s’agit donc, du point de vue russe, du scénario optimal, « sans effusion de sang ». Ici, le temps joue en faveur de la Russie : chaque mois qui passe affaiblit encore un peu plus la coalition occidentale. Dans les conditions actuelles, l’économie russe pourrait tenir encore 12 à 18 mois. Le parapluie nucléaire reste un instrument efficace de pression sur les « colombes » [on parle en anglais de war doves par opposition aux war hawks] des différents pays d’Europe. Chaque mention publique du facteur nucléaire pousse un peu plus Macron et Scholz au compromis.
Du point de vue occidental, Samuel Charap estime que la Russie est prisonnière des « coûts irrécupérables » (sunk cost fallacy). Selon la théorie des perspectives (Prospect Theory), les individus tendent à prendre davantage de risques, et non moins, lorsqu’ils enregistrent des pertes. Or, Poutine se trouve effectivement dans le domaine des pertes. 1,2 million de pertes selon les experts, une diplomatie en ruine, une économie sous pression : autant d’éléments qui, en toute logique, devraient conduire à une sortie de crise. Mais l’aversion aux pertes (loss aversion) l’empêche d’en prendre la mesure et d’acter l’échec. Les arguments rationnels qui commandent l’arrêt des opérations viennent buter sur les biais cognitifs du dirigeant russe.
Nous estimons donc la probabilité de ce scénario à 12 %, car il exige l’alignement de trois facteurs : effondrement du soutien américain, crise énergétique en Europe et crise en Ukraine. Chacun de ces facteurs reste probable à l’état isolé, mais leur réunion s’avère beaucoup moins vraisemblable. Les tendances récentes confirment toutefois un mouvement dans cette direction et la crise iranienne a mis en évidence la fragilité des équilibres énergétiques.
Troisième scénario : le « Trump Deal » ou conflit gelé avec levée partielle des sanctions
Probabilité : 32 %
Horizon : 6-12 mois
Ce scénario est le plus probable d’entre tous. Trump s’empresse d’obtenir un accord avant les élections de mi-mandat en novembre 2026 en utilisant sa mainmise sur l’aide américaine comme levier de pression sur les deux parties. Le conflit se fige sur les lignes actuelles, une partie des sanctions est levée, l’Ukraine n’intègre pas l’OTAN.
Rappelons ici le précédent iranien du 8 avril 2026 : une trêve de deux semaines obtenue par la médiation du Pakistan. L’Iran a accepté de rouvrir le détroit d’Ormuz en échange d’une suspension des frappes américaines. Les marchés ont instantanément réagi, faisant passer le Brent de 117 dollars à moins de 100 dollars. Trump a indiqué qu’il considérait comme « viable » le plan de paix iranien en dix points. Ainsi, ce modèle est validé
: un ultimatum assorti d’une échéance et d’un médiateur aboutit à un accord. Après l’Iran, l’Ukraine serait la prochaine sur la liste. L’électorat américain y est déjà favorable : les partisans du soutien à l’Ukraine sont de l’ordre de 35-40 % en 2025 et 18 % seulement chez les républicains. Les élections de mi-mandat de 2026 ne font que renforcer la probabilité de ce scénario. Enfin, la perspective d’une reconduction de l’assouplissement des sanctions sur le pétrole russe demeure, tandis que celle d’une visite d’une délégation américaine en Russie à l’été 2026 confirme que le canal de communication reste ouvert.
La stratégie russe consiste ici à maximiser le contrôle territorial avant l’ouverture des négociations en faisant pression sur Sloviansk-Kramatorsk et Zaporijjia afin d’améliorer sa position de départ. En parallèle, des signaux de disponibilité aux négociations doivent être transmis par des canaux discrets. La trêve pascale du 11-12 avril représente de ce point de vue un test efficace de ce type de signaux.
L’Ukraine tâchera de faire traîner en longueur les négociations en vue d’obtenir un maximum de garanties de sécurité. Elle poursuivra ses frappes en profondeur contre la Russie pour démontrer le coût de la poursuite du conflit, tout en continuant à miser sur l’Union européenne comme source alternative de soutien en cas de retrait américain. Zelensky se trouve toutefois dans une position délicate : la crise constitutionnelle liée à l’expiration de son mandat l’oblige à faire preuve à la fois de fermeté pour l’opinion intérieure et d’une disposition à négocier pour ses soutiens occidentaux.
Côté États-Unis et Trump règnent « the Art of the Deal », sous la forme d’une pression simultanée sur les deux parties. Vis-à-vis de la Russie, ils menacent de lever toutes les restrictions sur l’armement de l’Ukraine (y compris les missiles longue portée, les munitions à sous-munitions et les chasseurs F-16) ; vis-à-vis de l’Ukraine, d’arrêter totalement l’aide militaire (comme en Afghanistan en 2021). Selon les termes de l’accord proposé, la Russie conserve les territoires de facto. L’Ukraine obtient des garanties de sécurité : non pas l’article 5 de l’OTAN, mais des garanties bilatérales des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne – une sorte d’OTAN-light. Une partie des sanctions est levée (sanctions secondaires, restrictions bancaires), mais les sanctions sectorielles demeurant.
Dans ce cas de figure, l’Europe se divise. Les intérêts économiques et la dépendance énergétique de la France et de l’Allemagne les poussent aux négociations. À l’inverse, la Pologne, les pays baltes et la Scandinavie, qui perçoivent le voisinage d’une Russie agressive comme une menace existentielle, s’opposent à toute concession. En compensation de la non-adhésion à l’OTAN, l’Union européenne accélère le parcours d’adhésion de l’Ukraine.
Du point de vue de la théorie des jeux, nous sommes en présence d’un cas classique de « médiateur » : un tiers (ici, Trump) modifie la matrice de gains des deux joueurs. Cependant, le dispositif d’engagement de Trump est peu fiable : il peut modifier les termes de l’accord à tout moment. Pour lui, les coûts d’image sont minimes : le risque que son électorat le sanctionne pour une « trahison » de l’Ukraine est minime, avec 18 % de soutien chez les républicains. La principale difficulté est que ni la Russie ni l’Ukraine ne croient à la pérennité des garanties américaines. Le résultat est donc une situation d’équilibre instable : non pas une paix, mais plutôt une pause. Tout changement d’administration aux États-Unis pourrait dégeler aussitôt le conflit. Pérenniser l’accord supposerait un format multilatéral, mais Trump les évite sciemment, préférant toujours les accords bilatéraux.
Pour l’opinion publique russe, l’issue est : « Ni une victoire, ni une défaite ». Le Kremlin pourrait présenter ce résultat comme une « protection de la population russophone » et un « recul forcé de l’OTAN ». La popularité de Poutine se stabiliserait, voire progresserait, grâce à « l’effet de paix » notamment observé après les accords de Khassaviourt de 1996, au Daghestan (avec, cette fois-ci, un maintien des territoires qui change fondamentalement la donne). Toutefois, si la société russe perçoit ce résultat comme une « guerre inachevée », la déception pourrait au contraire alimenter les sentiments d’opposition.
Pour l’Ukraine, cette perte de 20 % du territoire, malgré la revendication constitutionnelle d’intégrité territoriale, représenterait un véritable traumatisme. La société se diviserait probablement entre les « réalistes », prêts à accepter la situation pour reconstruire le pays, et les « irréductibles » ou jusqu’au-boutistes, partisans d’une poursuite des combats jusqu’au retour de l’ensemble du territoire. Zelensky – ou son successeur – ferait face à des accusations de trahison. Un précédent historique est ici la Finlande après la guerre d’Hiver de 1940, qui a conservé sa souveraineté et intégré le camp occidental après avoir perdu 10 % de son territoire.
Aux États-Unis, Trump obtiendrait son « Nobel Prize moment » avant les élections de mi-mandat, avec un fort soutien intérieur. En Europe dominerait plutôt le soulagement – mais un soulagement mêlé d’inquiétude, puisque cette configuration créerait un précédent de redécoupage des frontières par la force.
Juridiquement, le format le plus probable serait l’absence d’accord de paix formel. La ligne de démarcation serait fixée de facto sans être reconnue de jure, sur le modèle taïwanais. Ainsi, les États-Unis acceptent de facto la partition de Taïwan sans la reconnaître de jure : ils échangent, interagissent, assurent des garanties de sécurité, mais Taïwan reste juridiquement considéré comme partie intégrante de la Chine. Par analogie, les États-Unis accepteraient un contrôle russe de facto sur les quatre régions concernées, tout en reconnaissant juridiquement les frontières ukrainiennes de 1991. L’Union européenne, elle, ne pourrait pas reconnaître cette situation. Le parcours d’adhésion de l’Ukraine se poursuivrait, d’après le précédent chypriote.
Reste la question : qui garantirait la ligne de démarcation ? Les Casques bleus de l’ONU seraient bloqués par le veto russe. Des garanties bilatérales (États-Unis, Royaume-Uni, France) seraient plus faibles que l’article 5, mais toujours préférables à une absence de garanties.
Au niveau des technologies et de l’IA, le gel du conflit n’arrêterait pas la course aux armements. Au contraire, il pourrait même l’accélérer. Les deux camps mettraient à profit cette pause pour se réarmer. L’Ukraine intégrerait les systèmes occidentaux avec un saut qualitatif : F-16 pleinement intégrés, SAMP/T de nouvelle génération, essaims de drones autonomes dotés de logiciels d’intelligence artificielle occidentaux. La Russie développerait ses propres systèmes autonomes : drone Lancet de nouvelle génération, drones à fibre optique, IA adaptée au renseignement et à la désignation des cibles. Dans cinq à dix ans, en cas de dégel du conflit, la guerre présenterait donc un tout autre visage technologique. Les investissements en IA à usage militaire deviendraient une priorité stratégique pour les deux camps.
Pour la Russie, il s’agit du meilleur dénouement possible. Elle conserve ses gains territoriaux, tient l’OTAN à l’écart, obtient la levée d’une partie des sanctions et offre un répit à son économie. Le taux directeur pourrait être abaissé plus rapidement grâce à la levée partielle des sanctions et à la stabilisation budgétaire. Le Fonds de la richesse nationale disposerait du temps nécessaire pour se reconstituer. Malgré tout, un problème stratégique demeurerait : dans cinq à dix ans, l’Ukraine se sera réarmée d’après les normes occidentales, l’Union européenne aura renforcé son infrastructure de défense et le contexte d’ensemble deviendra moins favorable à la Russie. Cette « pause coréenne » pourrait ainsi se traduire, à long terme, par une défaite stratégique.
Du point de vue occidental, ce scénario représente une « perte maîtrisable ». L’OTAN ne se serait pas élargie à l’Ukraine, mais elle n’aurait pas non plus flanché face à la Russie. L’Ukraine resterait souveraine – au moins partiellement. Ce précédent serait cependant dangereux : il enverrait un signal à d’autres puissances révisionnistes, à commencer par la Chine vis-à-vis de Taïwan et à l’Iran dans son environnement proche, montrant que le recours à la force permet des gains territoriaux. Cette situation viendrait ainsi miner le système de droit international tel qu’il s’est élaboré après 1945. Observons toutefois que cela ne représenterait pas un problème pour Trump, mais pour l’administration suivante.
La probabilité est ici maximale, car tous les intérêts des acteurs centraux convergent : Trump veut obtenir son deal avant les élections de mi-mandat ; la Russie veut acter le contrôle des territoires ; l’Europe veut la stabilité ; l’électorat américain veut en finir avec cette guerre. Le seul facteur de blocage potentiel est l’Ukraine, mais son levier d’influence se réduit à mesure du déclin du soutien occidental. En cas de refus de Zelensky, Trump pourrait mettre fin unilatéralement à l’aide, le contraignant ainsi à signer l’accord.
Quatrième scénario : le « gel à la coréenne » sans accord formel
Probabilité : 22 %
Horizon : 6-18 mois
Le conflit s’éteint sans accord formel. L’intensité des combats diminue, la ligne de front se stabilise, mais, juridiquement, la guerre se poursuit. Il n’y a ni traité de paix ni armistice ; seulement un arrêt de facto des opérations de grande ampleur. La guerre des drones se poursuit à bas régime.
Ce scénario suppose un épuisement mutuel des capacités sans perspective de percée décisive. La progression russe plafonne à 100-200 mètres par jour ; l’Ukraine est incapable de lancer une contre-attaque comme en 2023. L’aide occidentale ne s’épuise pas, mais s’effrite. Les deux camps basculent vers une stratégie de défense de leurs positions. Trump ne peut – ou ne veut – précipiter un accord, déplaçant plutôt son centre d’attention vers l’Iran, la Chine ou la politique intérieure. Le conflit « sort de l’agenda » des parties : il s’éteint par inertie au lieu d’être gelé par une vraie décision.
La stratégie russe consiste ici à maintenir ses positions actuelles, minimiser les pertes, redéployer les ressources vers la reconstruction des territoires contrôlés et leur réintégration dans l’espace juridique russe. Les dépenses militaires passent alors de 6,3 % à 4-5 % du PIB. L’objectif majeur devient la stabilisation de l’arrière sur le plan économique : baisse du taux directeur, redressement du secteur civil, réduction du déficit budgétaire.
L’Ukraine met l’accent sur la « patience stratégique » : tenir la ligne, renforcer ses armements aux normes occidentales, intégrer l’Union européenne. Les frappes en profondeur des Flamingo et drones FPV longue portée se poursuivent pour maintenir la pression sur la Russie et légitimer la poursuite de l’effort auprès de l’opinion intérieure – selon l’argument : « Nous continuons de résister ».
Les États-Unis décident d’« oublier et passer à autre chose », sur le modèle afghan post-2021. L’Ukraine disparaît de l’horizon de l’actualité. L’aide américaine se maintient autour de 20-30 milliards de dollars par an, par inertie des crédits déjà votés par le Congrès, mais sans attention politique réelle.
L’Europe se retrouve ainsi à assumer l’essentiel de la charge. Des accords de sécurité bilatéraux avec l’Ukraine sont déjà signés, du côté du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne). Le parcours d’adhésion à l’Union européenne est réel et s’accélère. L’adhésion à l’OTAN reste gelée pour une durée indéterminée.
Dans les termes de la théorie des jeux, c’est un équilibre de Nash stable : aucun des deux camps ne peut améliorer sa position par une action unilatérale. Le repli serait pire que le statu quo pour les deux parties. L’offensive serait trop coûteuse au regard du rapport de forces actuel. Les deux camps se retrouvent « enfermés » dans la configuration existante. Mais, au lieu d’une paix stable, il s’agit plutôt d’un armistice instable. Tout choc externe, comme un changement de pouvoir dans l’un des deux pays, une crise économique ou une percée technologique dans le domaine des drones autonomes, pourrait dégeler aussitôt le conflit. L’analogie avec la péninsule coréenne reste donc imparfaite, puisque la situation est réglée par l’armistice de 1953, qui n’existerait pas ici. Ce scénario se rapproche davantage des « conflits gelés » de l’espace post-soviétique, à l’instar de la Transnistrie ou du Haut-Karabakh avant 2020.
Socialement, la Russie voit une « normalisation de la guerre ». La société s’adapte à un conflit de fond, comme Israël face à l’Intifada ou la Turquie face à la question kurde. Les pertes diminuent, l’économie obtient un répit. Les taux d’approbation de Poutine se stabilisent autour de 65-70 %, le soutien réel autour de 55-60 %. La « spirale du silence » persiste, gelant ainsi le potentiel de contestation. Si la cote de Russie unie à 31 % indique une réelle lassitude, elle est toutefois loin de signaler un potentiel révolutionnaire.
En Ukraine, ce scénario de « guerre oubliée » par le reste du monde est le plus éprouvant psychologiquement : ni une victoire, ni une défaite, ni une paix véritable. L’émigration se poursuit et s’intensifie (8 millions de personnes à l’étranger, plus 6 millions de déplacés internes), la crise démographique s’aggrave (la natalité a d’ores et déjà chuté de moitié). Le taux de désertion de 15 % reste la norme, comme dans tout conflit prolongé. L’économie demeure dépendante de l’aide extérieure.
En Occident prédomine la logique de l’« oubli maîtrisé ». La guerre en Ukraine devient un conflit gelé, autrement dit un instrument de pression sur la Russie, mobilisable en cas de besoin.
Il n’en reste pas moins que, juridiquement, la guerre se poursuit. Il n’existe ni ligne de démarcation officielle, ni zone démilitarisée, ni force de maintien de la paix. Les sanctions demeurent, puisqu’il n’y a aucune raison de les lever, faute de traité de paix. La Russie n’obtient pas non plus de reconnaissance juridique des territoires. L’Ukraine ayant rompu 116 accords avec la Russie, la Biélorussie et la Communauté des États indépendants, il ne subsiste plus de lien juridique. On retrouve le modèle chypriote d’une revendication constitutionnelle sur l’ensemble du territoire malgré une partition de fait, une partie de celui-ci étant intégrée à l’Union européenne.
En matière de technologie et d’intelligence artificielle, les deux camps mettraient à profit cette pause pour engager un réarmement d’ampleur. La période critique serait de l’ordre de trois à cinq ans. L’Ukraine intégrerait les systèmes occidentaux ; la Russie accroîtrait sa production et déploierait sa propre intelligence artificielle. Ainsi, la prochaine étape du conflit, si jamais elle survenait, serait une guerre très différente technologiquement. Le risque majeur de cette hypothèse est ici celui d’une course incontrôlée aux armements autonomes, un flash-crash des systèmes militaires.
Du point de vue russe, la principale objection serait : « Ce n’est pas pour cela que nous nous sommes battus. » Les territoires sont conservés, mais les sanctions demeurent, l’OTAN se renforce, l’Ukraine se réarme. La situation stratégique se dégraderait chaque année de gel supplémentaire. En d’autres termes, le temps commencerait, pour la première fois, à jouer contre la Russie.
À l’inverse, les Occidentaux auraient le temps de leur côté. La Russie s’affaiblirait économiquement, avec épuisement du Fonds de la richesse nationale, augmentation de la charge de la dette et stagnation du secteur civil. L’Ukraine se renforcerait sur le plan militaro-technique. Au rythme actuel de consommation, la Russie épuiserait ses réserves de blindés restaurables d’ici à 2027, sans disposer de capacités productives susceptibles de compenser ces pertes. De fait, la croissance industrielle du complexe militaro-industriel n’est plus que de 3 % en 2025, contre 57 % en 2024, ce qui démontre qu’aucun « second souffle » ne s’est produit.
Il s’agit malgré tout du deuxième scénario le plus probable. Si Trump ne précipite pas d’accord, le conflit se fige par pure inertie. Les deux camps sont trop faibles pour l’emporter, mais trop forts pour être vaincus. C’est aussi le scénario le plus « paresseux » : en définitive, il n’exige de décision active de la part d’aucune des parties.
Cinquième scénario : une guerre prolongée
Probabilité : 15 %
Horizon : 24-36 mois
Dans cette configuration, le conflit se poursuit au niveau d’intensité actuel, sans gel, ni percée. La Russie subit des pertes mensuelles de 20 000 à 25 000 hommes, sur fond de progression lente – 100 à 200 mètres par jour – et de poursuite de la guerre des drones, avec des frappes des deux camps contre les infrastructures adverses. Autrement dit, une stratégie d’épuisement.
Pour que ce scénario se matérialise, il faut que toutes les initiatives diplomatiques aient échoué.
Trump se recentre sur d’autres priorités : l’Iran, la Chine, la politique intérieure ou encore les élections de mi-mandat. La trêve pascale du 11-12 avril ne débouche pas sur un élargissement du volet diplomatique. L’Europe maintient son aide au niveau actuel. La Russie ne peut avancer, l’Ukraine ne peut contre-attaquer. Aucun des deux camps n’est prêt à céder et l’aversion aux pertes empêche les deux parties d’envisager une sortie rationnelle.
La stratégie correspondante, côté russe, est celle de « la guerre jusqu’aux dernières limites de l’économie », soit des dépenses militaires de 14 000 à 15 000 milliards de roubles par an (environ 6 % du PIB). Le déficit budgétaire du premier trimestre 2026 atteint déjà 4 580 milliards, contre un plan annuel de 3 800 milliards. Du côté du Fonds de la richesse nationale, la partie liquide a déjà diminué de 4 000 milliards et pourrait être épuisée d’ici fin 2026. On bascule vers un financement par la dette : émission accrue d’obligations d’État (alors que la dette publique atteint les 31 300 milliards en mars 2026), jusqu’à 35-40 % du PIB d’ici à 2028. Avec un taux directeur à 15 %, le service de la dette absorberait plus de 15 % du budget. Le secteur civil s’enfermerait dans la stagnation : crédit immobilier en baisse de 45 %, construction en baisse de 8,2 %, croissance du crédit à 2,1 %. La prévision d’un taux à 12-13 % d’ici fin 2026 pourrait ne pas se réaliser, la pression inflationniste des dépenses militaires empêchant un passage sous les 10-12 % en cas de guerre prolongée.
L’Ukraine entrerait quant à elle dans la « stratégie de survie ». La mobilisation se poursuivrait avec des résistances croissantes. L’aide occidentale se maintiendrait au niveau « juste suffisant pour ne pas perdre ». Les infrastructures continueraient de subir des frappes constantes : 50 % des capacités de production électrique endommagées, des coupures pouvant atteindre 22 heures par jour, des frappes contre les réseaux de chauffage en hiver. L’économie dépendrait de plus en plus des injections extérieures – qu’on peut estimer à 30 à 40 milliards de dollars par an de la part de l’Union européenne et des organisations internationales.
En théorie des jeux, il s’agit donc d’une « guerre d’usure » à l’état pur. Chacun des camps subit des pertes en espérant que l’adversaire cédera le premier. Selon la Prospect Theory de Daniel Kahneman, les acteurs tendent à prendre davantage de risques lorsqu’ils enregistrent déjà des pertes : ils préfèrent « doubler leur mise » plutôt que de prendre acte des pertes. L’issue rationnelle serait naturellement la négociation, mais les biais cognitifs (le piège des coûts irrécupérables et l’aversion aux pertes) bloquent toute sortie rationnelle du jeu. Pour la Russie, c’est la logique : « Nous avons déjà tant perdu, impossible de nous arrêter sans obtenir de gains concrets ». Pour l’Ukraine : « Nous nous sommes tellement sacrifiés que nous ne pouvons reculer sur la question territoriale. »
Socialement, on assiste côté russe à une « lassitude silencieuse » croissante, qui ne prend pas tant la forme de la contestation ouverte (réprimée par les forces de sécurité) que de la désocialisation : hausse de l’alcoolisme, de la dépression, de l’émigration des cadres qualifiés, baisse de la natalité. Le modèle économique du « canon versus beurre » peut fonctionner deux à trois ans, mais pas indéfiniment. L’approbation de Poutine pourrait tomber sous les 60 % d’ici à 2028 – et le soutien réel sous la barre des 50 %. Le seuil critique de la « spirale du silence » serait franchi lorsque les gens cesseraient d’avoir peur de s’exprimer. Par le passé, ce phénomène est survenu en Russie lors des baisses sensibles du niveau de vie, comme pendant la perestroïka de 1986-1991.
Pour l’Ukraine, cela signifierait une véritable catastrophe humanitaire : 8 millions de réfugiés à l’étranger, 6 millions de déplacés internes, un effondrement démographique (avec une natalité chutant de moitié) et la perte d’une génération entière d’hommes âgés de 25 à 45 ans, du fait de la mobilisation, de l’émigration et des pertes au combat.
Le cadre juridique correspondant est celui du statu quo. Sur fond de durcissement des sanctions, l’isolement de la Russie s’accentue, sans toutefois atteindre le niveau de l’Iran ou de la Corée du Nord, puisque la Chine, l’Inde et le Sud global poursuivront leurs échanges.
Technologiquement, cela signifie aussi une accélération de la course aux armements dans le domaine des drones. À l’horizon 2028, les deux camps pourraient disposer de systèmes de combat entièrement autonomes. La cyberguerre, elle aussi, redouble d’intensité, à mesure que l’IA devient l’outil principal de gestion du combat. Le risque est alors celui du flash-crash, lorsque les systèmes autonomes des deux camps entrent en interaction imprévisible sans contrôle humain, provoquant une escalade en quelques minutes et non plus en quelques jours.
Conformément à la logique de 1912 et 1941, la Russie partira du principe : « Nous saurons tenir ; nous sortons toujours vainqueurs des guerres longues ». Les réalités économiques des années 2020 diffèrent pourtant de celle du XXe siècle, du fait de la mondialisation (même dans un contexte de sanctions), de la dépendance technologique (notamment pour l’importation de composants microélectroniques) et du déclin démographique.
L’Occident considèrerait quant à lui que « la Russie s’affaiblit à vue d’œil ». De fait, à la vitesse de consommation actuelle, les blindés susceptibles d’être restaurés seraient épuisés d’ici à 2027. La croissance du complexe militaro-industriel plafonne à 3 % en 2025, contre 57 % en 2024. Les recettes pétrogazières ont chuté de 45,4 % au premier trimestre 2026 et le multiplicateur militaire de 1,5x ne suffirait pas à lui seul à compenser la contraction du secteur civil au-delà d’un horizon de deux ans.
D’où notre estimation de 15 %. En cas d’échec de la diplomatie, la guerre se poursuit tout simplement par inertie. Les deux camps sont trop profondément engagés dans le conflit pour en sortir sans impulsion extérieure. L’aversion aux pertes joue à plein, et des deux côtés.
Sixième scénario : une paix de compromis
Probabilité : 5 %
Horizon : 12-24 mois
Cette configuration suppose un véritable traité de paix comportant des concessions mutuelles. La Russie restituerait une partie des territoires (une partie ou l’intégralité des régions de Kherson et de Zaporijjia) en échange de la reconnaissance de la Crimée et d’une partie du Donbass. L’Ukraine obtiendrait des garanties de sécurité et un parcours vers l’Union européenne, avec un moratoire de 15 à 25 ans sur l’entrée dans l’OTAN.
Pour que ce scénario se réalise, il faut un changement de configuration politique chez l’une des deux parties : soit un affaiblissement significatif de la position de Poutine (fait peu probable vu la structure actuelle de la verticale de pouvoir), soit un changement de gouvernement en Ukraine (avec une crise constitutionnelle liée à l’absence de mandat de Zelensky, l’état-major militaire pouvant présenter ses propres candidats), soit enfin une pression extérieure puissante et simultanée des deux blocs. Cette dernière hypothèse est la plus réaliste :
- Les États-Unis mettent la pression sur la Russie par le levier des sanctions et la menace d’un armement accru de l’Ukraine ;
- La Chine en fait de même avec la Russie par ses leviers économiques (le yuan représentant 52 % du Fonds de la richesse nationale et les échanges commerciaux russo-chinois sont devenus d’une importance vitale) ;
- L’Union européenne agit de façon similaire vis-à-vis de l’Ukraine en négociant les conditions de son aide et de l’intégration du pays à l’Union.
La plupart des analyses tendent à sous-estimer le facteur chinois. Pékin pourrait pourtant exercer une pression aussi discrète qu’efficace vis-à-vis de Moscou par le taux de change du yuan, les conditions des échanges commerciaux et l’accès aux technologies. Xi Jinping a intérêt à la stabilité et ce conflit prolongé détourne la Russie de son rôle d’« arrière stratégique » de la Chine face aux États-Unis, tout en augmentant dangereusement l’instabilité énergétique.
Au niveau des stratégies respectives, la Russie devrait accepter de restituer une partie des territoires. Cette démarche s’annonce extrêmement difficile sur le plan politique compte tenu du récit actuel des « quatre nouveaux sujets, maintenant et pour toujours », inscrit noir sur blanc dans la Constitution depuis les amendements de 2022. Cette stratégie imposerait donc de repenser de fond en comble le récit dominant, au profit de la lecture suivante : « Nous avons protégé la Crimée et le Donbass ; le reste des conditions est le prix de la paix. »
L’Ukraine devrait quant à elle reconnaître la perte de facto de la Crimée et d’une partie du Donbass. La société n’y est clairement pas prête : tous les sondages montrent que plus de 70 % de la population s’opposent aux concessions territoriales. Une crise constitutionnelle ne manquerait pas de survenir. En effet, toute modification constitutionnelle relative à l’intégrité territoriale exige un référendum, lequel demeure impossible en temps de guerre.
En théorie des jeux, on parlerait d’un « marchandage de Nash ». Les deux camps nuancent leurs exigences minimales jusqu’au point où aucun des acteurs ne peut améliorer son résultat par une action unilatérale. L’équilibre ne saurait être atteint que sous contrainte extérieure, par l’intermédiaire d’un médiateur disposant d’un réel levier. Le seul tandem disposant d’un poids suffisant serait le duo Trump et Xi Jinping, mais la coordination entre ces acteurs représenterait en soi un défi géopolitique à part entière.
Socialement, c’est le scénario le plus difficile à admettre pour les deux camps. En Russie, la restitution de territoires après des centaines de milliers de pertes serait perçue comme une « trahison des morts et de leur mémoire ». Pour l’Ukraine, ce scénario de reconnaissance de la perte de territoires et de millions de citoyens serait vécu comme une « capitulation ». Aucune des parties en présence n’est en mesure de faire accepter cette option à sa propre société sans modifier le récit fondamental sur lequel repose son combat. Or, voilà quatre ans que ces récits respectifs sont continûment alimentés.
Juridiquement, cette solution s’appuierait sur un traité de paix ratifié par les parlements des deux pays. De nouvelles frontières seraient inscrites dans le droit international et le maintien de la paix serait probablement assuré non par l’ONU (bloquée par le veto), mais par une coalition de pays neutres comme la Turquie, le Brésil, l’Inde ou les Émirats arabes unis.
Nous tablons donc sur une probabilité de 5 % car ce scénario exige une transformation politique qu’aucun des deux camps n’est prêt à envisager. Les sociétés des deux pays ont fait du conflit une composante à part entière de leur identité nationale.
Septième scénario : une paix aux conditions de l’Ukraine ou de l’Europe
Probabilité : 2 %
Horizon : 24-36 mois ou plus
Dans ce scénario, la Russie serait contrainte de se rabattre sur les frontières de 2014, voire de 1991. La Crimée deviendrait un objet de négociation à part entière, voire serait restituée. L’Ukraine adhérerait à l’OTAN et recevrait des réparations de la Russie. Enfin, un régime de limitation des armements serait aussitôt instauré.
Ce scénario suppose un effondrement économique de la Russie (avec PIB en baisse de plus de 15 %, hyperinflation et défaut sur la dette intérieure), une défaite militaire d’ampleur catastrophique ou un changement de régime porté par des « négociateurs ». Ces trois hypothèses sont hautement improbables. L’économie russe est en stagnation, mais aucun signal ne permet de parler d’effondrement – la croissance se maintient à 0,6-0,8 %. L’armée s’est adaptée et le régime reste stable, au sens où la verticale du pouvoir fonctionne. Ce scénario exigerait un cygne noir de l’ampleur de l’effondrement de l’URSS en 1991, autrement dit un effondrement systémique, et non un affaiblissement graduel.
En théorie des jeux, ce serait un cas de « domination totale », soit une « solution en coin » (angle solution) situation radicale dans laquelle l’un des camps maximise ses gains tandis que l’autre tâche seulement de minimiser ses pertes.
Socialement, l’Ukraine vivrait cette issue comme le triomphe de la justice, un puissant moment de catharsis nationale. Pour la Russie, cela équivaudrait à un traumatisme national de l’ampleur de celui de 1991, entre pertes territoriales, réparations, instabilité politique et risque de fragmentation.
Le cadre juridique correspondant serait ici un traité de paix aux conditions du vainqueur, avec institution d’un tribunal pour crimes de guerre et des réparations estimées à plus de 500 milliards de dollars par la Banque mondiale.
Nous n’accordons à ce scénario qu’une probabilité de 2 % car aucun indicateur ne va dans ce sens à l’heure actuelle. Il exigerait un cygne noir que rien ne laisse présager à l’horizon.
Huitième scénario : « Jokers » et autres « cygnes noirs »
Probabilité : 5 % (pour l’ensemble des options réunies)
Horizon : Imprévisible
Des événements peu probables, mais à l’impact considérable, sont susceptibles de modifier radicalement le cours du conflit. Aucune de ces options n’est prévisible par les méthodes d’analyse classiques, puisqu’elles se situent hors du « cône de probabilité ». Il n’en reste pas moins que leurs conséquences pourraient l’emporter sur l’ensemble des autres scénarios réunis.
La première option est ici l’escalade nucléaire.
La Russie ferait usage d’une arme nucléaire tactique en menant une frappe démonstrative sur une zone inhabitée ou un objectif militaire en Ukraine. La justification théorique de cette décision serait la doctrine de « la désescalade par l’escalade », publiquement mise en avant par Sergueï Karaganov, membre du Conseil de politique étrangère et de défense. La logique sous-jacente postule qu’une frappe nucléaire limitée convaincrait l’Occident que la poursuite du soutien à l’Ukraine conduirait inévitablement à l’apocalypse, ce qui le contraindrait ainsi à se retirer du jeu.
La première conséquence pour la Russie serait un isolement immédiat et total. Des soutiens économiques de la Russie comme la Chine et l’Inde prendraient immédiatement leurs distances avec elle. Le pays subirait du même coup des sanctions totales, de l’ordre de celles qui visent actuellement la Corée du Nord.
Surtout, une riposte conventionnelle de l’OTAN serait envisageable, sous la forme d’une destruction des positions russes en Ukraine sans entrée sur le territoire russe. L’amiral à la retraite Dennis Blair, ancien directeur du renseignement national américain, estime que la réponse serait « disproportionnée ». Et la Russie le comprend fort bien. Financièrement, on obtiendrait un choc d’ampleur mondiale, un pétrole à plus de 200 dollars et une récession globale.
La probabilité de cette option est donc de moins de 1 %. Karaganov est un « faucon attitré ». Il faut bien voir que ses déclarations relèvent de la communication stratégique. Le véritable seuil de recours à l’arme nucléaire tactique serait une menace directe pour l’existence de l’État russe, laquelle ne se matérialise nulle part à l’heure actuelle. Une décision de ce type serait par ailleurs absurde : il y aurait quelque chose de paradoxal à contaminer radioactivement un territoire que la Russie cherche justement à contrôler.
L’option 8.2 est un « nouveau Tchernobyl », qui surviendrait après un accident ou une frappe ciblée contre une installation nucléaire : la centrale de Zaporijjia (la plus grande d’Europe, avec six réacteurs, sous contrôle russe depuis 2022), le sarcophage de Tchernobyl ou encore des sites de stockage de combustible nucléaire usé.
La conséquence immédiate serait une contamination radioactive touchant plusieurs pays voisins, de l’Ukraine et la Biélorussie à la Moldavie et la Roumanie, selon le sens des vents. Un cessez-le-feu immédiat serait alors imposé par l’ensemble de la communauté internationale, Chine comprise, suivi d’une évacuation de millions de personnes. La catastrophe humanitaire prendrait alors le pas sur les objectifs militaires des camps en présence. De fait, l’Agence internationale de l’énergie atomique met régulièrement en garde contre ces risques. La probabilité de cette option n’en reste pas moins faible – moins de 1 %.
L’option 8.3 prendrait la forme d’un affrontement direct entre l’OTAN et la Russie. Il pourrait survenir à la suite d’un incident impliquant un missile ou un drone russe sur le territoire d’un pays membre de l’OTAN comme la Pologne, les pays baltes ou la Roumanie), ou encore d’une provocation en mer Baltique, en mer Noire ou en Arctique. Plusieurs analystes ont conclu à la hausse des « menaces russes » visant les pays baltes en raison du survol de leur espace aérien par des drones ukrainiens. L’OTAN a officiellement averti que la Russie pourrait être en mesure d’attaquer le territoire de l’Alliance à l’horizon 2027-2030.
Les conséquences de ce scénario dépendraient de l’ampleur de l’incident. Un fait isolé produirait au maximum une crise diplomatique : rappelons ici le cas du missile tombé à Przewodów (Pologne) en novembre 2022, identifié par la suite comme provenant de la défense antiaérienne ukrainienne. En revanche, une série d’incidents ou une frappe délibérée pourraient déclencher l’article 5 de l’OTAN et produire une escalade rapide vers un affrontement entre les deux blocs nucléaires.
La probabilité de cette option est de l’ordre de 1 % à 2 %. Elle présente un risque plus élevé que l’escalade nucléaire, car elle pourrait survenir accidentellement, du fait d’une simple erreur de navigation d’un drone, du dysfonctionnement d’un système de guidage ou de tout autre facteur humain imprévisible.
L’option 8.4 se présenterait en cas de changement de régime dans l’un des pays concernés. En Russie, il pourrait s’agir d’un « coup de palais » orchestré par un groupe issu des services de sécurité. Ces acteurs venus du FSB, du ministère de la Défense ou du Conseil de sécurité écarteraient Poutine afin de conclure une paix à des conditions acceptables. Il existe effectivement un précédent historique : la destitution de Khrouchtchev en 1964, sans effusion de sang ni publicité, par simple décision du Politburo. Mais cette hypothèse reste extrêmement improbable dans la verticale de pouvoir telle qu’elle se présente aujourd’hui. Tous les concurrents potentiels ont été neutralisés : Prigojine a été éliminé, Choïgou a été muté, Sourkov a été écarté. Côté ukrainien, il faudrait que la crise constitutionnelle remette définitivement en question la légitimité de Zelensky, dont le mandat présidentiel est expiré. L’état-major militaire (à travers Syrsky, voire Zaloujny, déjà écarté, mais toujours très populaire) pourrait alors proposer sa propre alternative. La probabilité est ici extrêmement faible, tant le mandat populaire en faveur de la poursuite de la résistance demeure. Nous estimons donc la probabilité d’ensemble de cette option à moins de 1 %.
L’option 8.5 repose sur l’effet domino iranien : la trêve américano-iranienne du 8 avril s’effondre, les négociations au Pakistan échouent, Israël poursuit ses frappes contre le Liban et l’Iran en dépit de la trêve – l’aviation israélienne ayant déjà mené des frappes après l’annonce de celle-ci. L’Iran ferme alors le détroit d’Ormuz et le Brent dépasse les 200 dollars, provoquant une récession mondiale.
Pour le conflit, cela signifie une hausse brutale des revenus pétroliers en Russie – celui de l’Oural se négocierait à 150-160 dollars si le Brent atteignait les 200 – qui viendrait alléger d’autant la pression budgétaire. L’Occident subirait aussitôt une crise énergétique et une récession industrielle qui le forceraient à déplacer son attention et ses ressources de l’Ukraine vers le Moyen-Orient. L’Ukraine perdrait donc son statut prioritaire dans l’agenda occidental.
Une variante extrême de cette option supposerait que l’Iran transfère à la Russie de l’uranium enrichi ou des technologies nucléaires, produisant un chantage nucléaire d’un niveau inédit. Une variante peu probable, mais à ne pas exclure en cas d’effondrement du régime iranien.
Dans l’ensemble, cette option présente une probabilité comprise entre 1 % et 2 %, malgré l’extrême fragilité de la trêve iranienne, déjà violée par Israël.
L’option 8.6 serait déclenchée par un coup de théâtre technologique, tel qu’une percée dans le pilotage par IA d’essaims de drones, conférant à l’un des camps un avantage tactique absolu. Ou encore une cyberattaque contre des infrastructures critiques (réseau électrique, système bancaire, commandement militaire), sapant radicalement la capacité de l’un des camps à mener la guerre. Les autres possibilités comprennent une architecture d’intelligence artificielle inédite, l’application de l’informatique quantique au déchiffrement des communications militaires, une arme à énergie dirigée (systèmes laser de défense anti-aérienne capables d’intercepter des drones pour 0,01 dollar le tir, contre 100 000 dollars pour un missile). En toute hypothèse, la probabilité de cette option est de moins de 1 %.
Dans tout scénario de « joker » ou « cygne noir », le Kremlin utiliserait assurément la rhétorique nucléaire comme instrument de pression, et non comme une stratégie réelle. Karaganov et Patrouchev restent des « faucons » au service de la communication stratégique. Le véritable seuil de recours à l’arme nucléaire tactique reste la menace à l’existence même de la Russie, qu’aucun signe ne permet de déceler aujourd’hui.
Vu d’Occident, les « jokers » et autres « cygnes noirs » représentent la principale source d’inquiétude pour les planificateurs de la défense. Ici, le facteur essentiel n’est pas tant la probabilité de chaque événement à l’état isolé que la probabilité cumulée que survienne « un événement imprévisible, quel qu’il soit ». Or, cette probabilité est sensiblement supérieure à 5 %. Comme le rappelle Nassim Taleb, les « cygnes noirs » sont par définition imprévisibles. Dans ce contexte, la meilleure stratégie n’est pas la prévision, mais la résilience aux chocs. Pour les deux camps en présence, cela signifie une diversification des sources d’énergie, la constitution de stocks de ressources critiques, des plans d’évacuation et une attention redoublée à la cybersécurité.
Conclusions stratégiques
1. La fenêtre de négociation maximale pour la Russie se situe à l’été-automne 2026.
Au-delà de cette période, l’équilibre risque de se renverser. La partie liquide du Fonds de la richesse nationale s’épuiserait rapidement, au rythme des ponctions actuelles (environ 400 milliards par trimestre). Le réarmement européen prendrait de l’ampleur (de l’ordre de 50 à 60 milliards de dollars d’ici à 2027) et Trump, entièrement absorbé par les élections de mi-mandat, pourrait perdre tout intérêt pour un quelconque « accord ». La stratégie optimale consisterait à obtenir le maximum par voie diplomatique tout en maintenant en parallèle une pression militaire constante – non pas l’une ou l’autre option, mais les deux à la fois.
2. Le temps est un allié précieux, mais pas indéfiniment.
Au rythme de dépenses actuel, la partie liquide du Fonds de la richesse nationale pourrait être épuisée dès fin 2026 ou début 2027. L’alternative serait un recours accru aux obligations d’État (avec une dette publique s’élevant déjà à 31 300 milliards de roubles en mars 2026). Avec un taux directeur de 15 %, le coût du service de la dette dépasserait cependant 15 % du budget. Le multiplicateur militaire de 1,5x ne compenserait pas la contraction du secteur civil pendant plus de deux ans. La baisse simultanée du crédit immobilier, du secteur de la construction et de la croissance du crédit constituent autant de signes d’une stagnation de l’arrière civil, qui sape les fondements mêmes de l’effort de guerre russe.
Les recettes pétrogazières ont chuté de 45,4 % au premier trimestre 2026 en tombant à 1 440 milliards de roubles et le budget ne parvient pas à s’équilibrer. L’abaissement du taux directeur à 12-13 % avant la fin 2026 (selon la prévision de Sberbank) offrirait un répit au secteur civil, mais la pression inflationniste pourrait lui faire obstacle en cas de guerre prolongée.
3. La protection de l’arrière est une condition sine qua non dans tout cas de figure
Aucun avantage stratégique ne saurait être atteint sans aborder de front le problème de la défense anti-aérienne à l’arrière. Le Flamingo ukrainien (FP-5) frappe à plus de 1 500 km, avec une coque composite qui complique sa détection ; en parallèle, le FP-7 balistique (200-300 km, 1 500 m/s) et le FP-9 (850 km) poursuivent leur développement. Les drones FPV, dont la portée a maintenant triplé (150 km), effectuent des frappes en profondeur sur des installations autrefois jugées sûres. Entre 10 et 15 % des capacités de raffinage sont endommagées et jusqu’à 35 % des composants de défense anti-aérienne ont été perdus.
Au niveau de la vie économique à l’arrière, le taux directeur de 15 % étouffe le secteur civil. Les investissements sont entravés, la construction recule dans tous les domaines, les petites entreprises empruntent à plus de 20 %. La pénurie de main-d’œuvre dans les entreprises de défense (entre 80 000 et 400 000 personnes) limite la montée en puissance de la production. Trois goulots d’étranglement critiques méritent une attention particulière : la microélectronique (sans composants occidentaux, les armes de précision présentent des surcoûts conséquents), les munitions (le facteur limitant étant ici d’ordre humain, non financier, avec un premier recul de production observé en septembre 2025) et enfin les moteurs (où tous les producteurs, de l’aviation à la marine en passant par les missiles, sont en surcharge).
4. Un facteur potentiellement décisif : la supériorité technologique
Le premier camp capable de mettre en opération des essaims de drones entièrement autonomes (des milliers d’unités coordonnées par IA, sans opérateurs) à l’échelle d’une division obtiendrait un avantage tactique déterminant. Dans ce domaine, la Russie enregistre des succès industriels (7 à 9 millions de drones FPV, drone Lancet autonome et drones à fibre optique), tandis que l’Ukraine met l’accent sur la prédominance qualitative (navigation indépendante du GPS, guidage par apprentissage automatique, résistance au brouillage, logiciels d’IA occidentaux). L’écart tend néanmoins à se resserrer, confirmant que les investissements dans l’intelligence artificielle à usage militaire constituent une priorité stratégique.
Le missile Tsirkon est désormais d’un usage courant et massif, avec autant de tirs au cours du seul mois de février 2026 qu’à l’échelle des deux années précédentes réunies. L’Ukraine répond à ces frappes en développant ses propres systèmes longue portée et en négociant l’acquisition de SAMP/T de nouvelle génération auprès de la France.
5. L’issue la plus probable n’est pas une « victoire », mais le « meilleur » scénario parmi ceux disponibles.
Les scénarios 3 et 4 (le Trump deal et le « gel » de la situation sur le modèle coréen) totalisent à eux seuls 54 % de l’espace des probabilités. La préparation aux négociations représente donc une tâche au moins aussi vitale que la pression militaire elle-même. Les volets diplomatique et militaire doivent fonctionner non pas en alternance, mais de concert.
6. Le piège des coûts irrécupérables représente une menace cognitive bien réelle.
Selon la Prospect Theory de Kahneman, les acteurs tendent à prendre davantage de risques en cas de perte ; or les deux parties en présence enregistrent des pertes lourdes : des centaines de milliers de pertes, une diplomatie en ruine, une pression considérable sur les économies. Les conclusions d’un calcul purement rationnel aboutiraient à prendre acte de ces pertes, mais l’aversion aux pertes (loss aversion) favorise au contraire la logique : « Poussons encore un peu et tous ces sacrifices seront compensés ». D’où la nécessité d’un mécanisme d’évaluation objective, indépendant des inerties de la politique du jour.
7. La trêve pascale du 11-12 avril est un signal à prendre en compte.
Le 9 avril, Poutine a annoncé une trêve unilatérale de 32 heures, du 11 avril à 16 heures jusqu’à la fin du 12 avril. Zelensky a accepté en réponse des « mesures symétriques ». Si la trêve est respectée par les deux camps, la probabilité du volet diplomatique augmente, renforçant d’autant le troisième scénario ; en revanche, en cas de rupture, les quatrième et cinquième scénarios gagnent en probabilité. Le ministère russe de la Défense a ordonné à ses troupes de rester en alerte face à d’éventuelles provocations, ce qui confirme bien qu’il s’agit moins d’une trêve de confiance que d’un test.
L’article Les huit scénarios de la guerre en Ukraine (texte intégral de la note Sberbank) est apparu en premier sur Le Grand Continent.