10.07.2026 à 06:30
Ce que pensent vraiment les Ukrainiens de la guerre et de Trump (sondage exclusif)
Une plongée dans les grandes tendances de la société ukrainienne grâce à une série de données inédites.
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Texte intégral (3684 mots)
Points clefs
- 70 % des personnes interrogées se disent très préoccupées par la fatigue de guerre dans la société, contre seulement 4,9 % d’entre elles qui ne le sont pas du tout.
- Une large majorité d’Ukrainiens (65,3 %) affirme ne pas avoir confiance en Donald Trump, tandis que 1,3 % seulement dit lui faire beaucoup confiance.
- 56,8 % des personnes interrogées n’ont aucune confiance dans l’équipe américaine de négociation composée de Jared Kushner et Steve Witkoff, contre 2,5 % qui lui accordent une confiance élevée.
- 36,7 % des personnes interrogées disent avoir beaucoup confiance en Volodymyr Zelensky, contre 13,6 % qui n’ont aucune confiance en lui.
- Deux fois plus d’Ukrainiens considèrent Donald Trump comme un ennemi (35,4 %) que comme un ami (17,0 %).
- En revanche, 73,4 % des personnes interrogées considèrent que les Américains sont des amis de l’Ukraine, tandis que seuls 3,5 % les voient comme des ennemis.
- Enfin, 74,5 % des Ukrainiens disent faire au moins un peu confiance aux dirigeants de l’Union européenne.
- Les dirigeants locaux ukrainiens recueillent 18,9 % de réponses exprimant beaucoup de confiance, mais 22,6 % des personnes interrogées déclarent n’avoir aucune confiance en eux.
- Seuls 7,4 % des Ukrainiens ont un regard positif sur le rôle actuel des États-Unis dans les affaires internationales ; 61,6 % ont des sentiments mitigés et 25,6 % un jugement négatif.
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine dure désormais depuis si longtemps qu’il est facile d’en négliger la brutalité quotidienne 9. Sa violence est devenue routinière. Les frappes de missiles et de drones se succèdent, les civils continuent d’être tués, tandis que le reste du monde se tourne vers d’autres urgences.
Cette banalisation est pourtant trompeuse. La guerre s’intensifie. En mai 2026, le bilan civil a été le plus lourd depuis avril 2022, avec au moins 274 morts et 1 763 blessés 10.
Sur la ligne de front, le bilan humain est d’un tout autre ordre : il ne se compte plus en centaines, mais en milliers de morts et de blessés. Les responsables militaires ukrainiens évoquent une « moisson » de dizaines de milliers de soldats tués ou blessés chaque mois, traqués par des drones bon marché et de plus en plus autonomes. Les commandants russes tiennent un discours symétrique, chacun affirmant prendre l’avantage. Pourtant, derrière cette guerre de récit, une réalité s’impose : les deux camps continuent de sacrifier des vies à un rythme inédit et d’hypothéquer une part de leur avenir démographique.
Ce qui a changé ces derniers mois, c’est que la guerre ne frappe plus seulement l’Ukraine. La Russie est désormais la cible d’une campagne soutenue de drones à moyenne et longue portée visant sa logistique militaire et ses infrastructures énergétiques. Certains analystes ironisent en affirmant que l’armée ukrainienne mériterait un prix pour la quantité d’infrastructures fossiles qu’elle détruit. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour la première fois, les conséquences de la guerre deviennent tangibles pour une partie de la population russe. Des incendies, des fumées toxiques et des perturbations affectent désormais des métropoles comme Moscou ou Saint-Pétersbourg. Les Russes ordinaires suffoquent désormais sous le poids des conséquences des décisions de leur gouvernement.
Au-delà des attaques quotidiennes de la Russie, les Ukrainiens ont également dû composer avec les revirements de la politique américaine. Donald Trump avait en effet séduit une partie de l’électorat américain par ses déclarations effrontées, prononcées pas moins de cinquante-trois fois 11, selon lesquelles il aurait résolu la guerre entre la Russie et l’Ukraine en « en vingt-quatre heures ». Pour y parvenir, la stratégie qu’il a progressivement mis en place depuis son retour à la Maison-Blanche a consisté à se ranger de manière effrontée du côté de la Russie, à suspendre l’aide militaire américaine à l’Ukraine (sans toutefois interrompre le partage de renseignements), à reprendre les arguments russes (« C’est l’Ukraine qui a déclenché la guerre ») et à accueillir Poutine à Anchorage pour « conclure un accord ».
Lorsque les intentions de Donald Trump sont devenues évidentes, les dirigeants européens se sont précipités à Washington avec Zelensky pour empêcher la cession forcée de territoires ukrainiens 12. Ils ont parallèlement accéléré leurs efforts pour assumer seuls la charge d’approvisionner l’Ukraine, afin que celle-ci puisse poursuivre sa résistance à la Russie. Les États-Unis n’ont pas totalement interrompu leur aide. Un programme de 400 millions de dollars, approuvé par le Congrès en décembre 2025, demeure bloqué au Pentagone depuis plusieurs mois 13.
Des enquêtes récentes menées aux États-Unis 14 ont mis en lumière l’ampleur de l’hostilité personnelle de Donald Trump envers Volodymyr Zelensky, nourrie par des griefs anciens liés à ce qu’il considère comme le refus de Kyiv de compromettre Joe Biden. En public, toutefois, la relation apparaît bien différente. Lors du sommet de l’OTAN à Ankara, Trump et Zelensky se sont affichés en partenaires, le président américain qualifiant les Ukrainiens de « peuple formidable ». Derrière cette mise en scène qui a montré encore une fois l’opportunisme rhétorique du président américain, la méfiance demeure profonde.
Pour comprendre les résultats de notre enquête 15, il faut également prendre en compte le contexte diplomatique exceptionnel dans lequel elle a été réalisée. Les États-Unis demeurent le médiateur incontournable du conflit, alors même que l’administration Trump s’est progressivement rapprochée des positions russes, laissant l’Europe largement à l’écart des négociations. Après l’échec de sa promesse de mettre fin à la guerre « en vingt-quatre heures », Donald Trump a confié le dossier à deux proches, Jared Kushner et Steve Witkoff, marginalisant les diplomates de carrière et les institutions traditionnelles de la politique étrangère américaine. Depuis l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran, ce canal diplomatique est lui-même passé au second plan. Plus révélateur encore, aucun des principaux négociateurs américains ne s’est rendu en Ukraine, tandis que Steve Witkoff a effectué plusieurs visites au Kremlin et revendique avoir de bonnes relations avec Vladimir Poutine.
Comment mène-t-on une enquête d’opinion dans un pays en guerre ?
Compte tenu du rôle central que jouent ces acteurs dans le futur de l’Ukraine, il est utile de se demander comment les Ukrainiens ordinaires les perçoivent.
Depuis plus d’une décennie, nous réalisons des enquêtes d’opinion en Ukraine. Le déclenchement de la guerre à grande échelle, en février 2022, a considérablement compliqué cet exercice. La Russie occupe aujourd’hui près d’un cinquième du territoire ukrainien reconnu par la communauté internationale. Plus de 3,7 millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, tandis que plusieurs millions d’autres ont trouvé refuge à l’étranger. En l’absence de recensement national depuis 2001, les données démographiques disponibles reposent sur les meilleures estimations officielles.
La guerre rend les enquêtes en face à face extrêmement difficiles. La plupart des sondages sont donc réalisés par téléphone, selon la méthode CATI 16 qui présente toutefois ses propres limites : peu de personnes acceptent de répondre à un inconnu au téléphone, ou d’y exprimer librement leurs opinions. Les taux de réponse sont donc faibles. En outre, le contexte de guerre peut inciter certains répondants à privilégier des réponses jugées socialement acceptables plutôt que de dire ce qu’ils pensent réellement.
Malgré ces limites, les enquêtes CATI restent le meilleur outil dont nous disposons pour mesurer l’opinion publique. Elles nous permettent de constituer un échantillon globalement représentatif de la population vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien, à partir des données démographiques disponibles pour 2025. Il faut également souligner qu’en dépit de la guerre, la société civile ukrainienne demeure remarquablement vivante. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent de participer aux enquêtes et n’hésitent pas à porter un regard critique sur la guerre, sur leurs dirigeants, sur les acteurs internationaux ou sur l’évolution de leur pays. L’accumulation de ces sondages au fil du conflit nous permet de suivre l’évolution des attitudes de la population face aux principales questions auxquelles l’Ukraine est confrontée.
Pour cette enquête, l’Institut international de sociologie de Kiev (KIIS) a interrogé, pour notre compte, 1 801 Ukrainiens vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement entre le 9 et le 26 juin 2026. Les habitants des régions occupées par la Russie, notamment le Donbass oriental et la Crimée, n’y sont donc pas représentés. Pour obtenir ces 1 801 réponses, les enquêteurs du KIIS ont dû passer un très grand nombre d’appels vers des numéros de téléphone mobile générés aléatoirement. Le taux de réponse global est resté inférieur à 7 %. Les entretiens n’étaient réalisés qu’en l’absence d’alerte aérienne et lorsque les enquêteurs estimaient que les conditions de sécurité le permettaient. Avant chaque entretien, les personnes sollicitées étaient également invitées à indiquer si elles se sentaient en sécurité ; en cas de réponse négative, l’entretien n’était pas conduit.
Voici les principaux enseignements qui se dégagent de cette enquête.
1. Les Ukrainiens sont épuisés par la guerre
Il n’est pas surprenant que les Ukrainiens souhaitent voir s’achever une guerre que la Russie leur a imposée. Mais mesurer cette fatigue n’est pas simple. Beaucoup hésitent à reconnaître leur lassitude, de peur qu’elle ne soit perçue comme un manque de loyauté ou comme un signe qu’ils ne soutiennent plus pleinement les objectifs de l’Ukraine : préserver son indépendance, reprendre les territoires occupés et mettre fin au projet impérial russe.
Pour contourner cette difficulté, nous avons utilisé une méthode classique des enquêtes d’opinion : au lieu de demander directement aux personnes interrogées si elles étaient elles-mêmes fatiguées de la guerre, nous leur avons demandé si elles avaient le sentiment que la société ukrainienne l’était.
Les résultats sont très nets. Soixante-dix pour cent des répondants disent être très préoccupés par la fatigue de guerre qu’ils observent autour d’eux, tandis que seulement 5 % déclarent ne pas s’en inquiéter du tout. À l’approche de la cinquième année de guerre, le poids du conflit se fait sentir dans toute la société.
2. Les Ukrainiens font d’abord confiance à leurs propres dirigeants
L’enquête montre ainsi une société profondément fatiguée par la guerre, mais aussi de plus en plus méfiante envers les dirigeants étrangers, en particulier Donald Trump. Les dirigeants européens inspirent davantage de confiance, même si elle reste mesurée.
Parmi les personnalités testées, Volodymyr Zelensky est celui qui inspire le plus de confiance : 37 % des répondants disent lui faire « beaucoup confiance », contre 14 % qui déclarent ne lui faire « aucune confiance ». Les responsables régionaux et locaux arrivent ensuite, avec 19 % de réponses exprimant une forte confiance.
Ces niveaux ne sont pas exceptionnellement élevés, mais ils restent importants pour des dirigeants confrontés à une guerre qui dure depuis plusieurs années. Plus un conflit se prolonge, plus le soutien de l’opinion a tendance à s’éroder.
Même si sa popularité a reculé, Volodymyr Zelensky bénéficie toujours du soutien d’une majorité d’Ukrainiens. La confiance accordée aux responsables locaux est plus variable, reflétant ainsi les disparités entre les différentes régions.
3. Les Ukrainiens font plus de confiance aux dirigeants européens qu’à Donald Trump
Les Ukrainiens portent un jugement nuancé sur les dirigeants européens. Une minorité seulement (12 %) déclare avoir « beaucoup confiance » dans les dirigeants de l’Union, mais une large majorité (62 %) indique leur faire au moins un peu confiance (option intermédiaire choisie par les personnes interrogées).
Bien que les Ukrainiens soient plus nombreux à faire pleinement confiance à leurs dirigeants locaux qu’à ceux de l’Union, la proportion de ceux qui se situent dans les catégories combinées « un peu » et « beaucoup » est en réalité plus élevée pour les dirigeants de l’Union que pour les dirigeants locaux.
D’ailleurs, la proportion de personnes n’ayant aucune confiance en leurs dirigeants locaux est plus élevée (22 %) que celle des personnes n’ayant aucune confiance dans les dirigeants de l’Union (17 %). Cet écart reflète sans doute les différences régionales observées en Ukraine par rapport aux attitudes à l’égard des dirigeants européens, pour lesquels l’incertitude se mêle à un niveau de confiance de base, car ces pays considèrent souvent la Russie comme un ennemi commun.
La situation est très différente pour Donald Trump. Soixante-cinq pour cent des Ukrainiens déclarent ne lui faire « aucune confiance », tandis que seulement 1,3 % disent lui faire « beaucoup confiance ». De toutes les personnalités évaluées, c’est lui qui suscite de loin le plus de méfiance.
Plusieurs éléments peuvent expliquer cette perception : la suppression de l’USAID, très présente en Ukraine, la réduction de l’aide militaire, mais aussi les déclarations favorables à Vladimir Poutine et l’humiliation publique de Volodymyr Zelensky lors de leur rencontre dans le Bureau ovale en mars 2025. Cet épisode a d’ailleurs renforcé le soutien dont bénéficie Zelensky dans le pays. La perception négative de Trump est confirmée par d’autres résultats de l’enquête.
4. Donald Trump est perçu comme un adversaire de l’Ukraine, mais pas les Américains
Nous avons également interrogé les répondants sur Donald Trump, sur son équipe de négociation avec la Russie composée par Jared Kushner et Steve Witkoff ainsi que sur les Américains dans leur ensemble.
Les résultats sont frappants.
Une majorité d’Ukrainiens considère ainsi Donald Trump comme un ennemi de leur pays 17.
Les sondés expriment également très peu de confiance envers Jared Kushner et Steve Witkoff pour conduire des négociations avec Vladimir Poutine.
En revanche, les Américains, dans leur ensemble, continuent d’être perçus comme des amis de l’Ukraine.
Nos résultats montrent également que le soutien à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN demeure largement majoritaire. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent désormais que les territoires occupés ne puissent pas être repris rapidement, mais cela ne signifie pas que leurs objectifs politiques ou stratégiques aient changé. Les Ukrainiens veulent la paix, sans renoncer à leurs aspirations.
L’administration Trump peut penser qu’elle est en mesure de négocier un accord avec Moscou puis de convaincre les Ukrainiens de l’accepter. Nos résultats montrent pourtant qu’elle souffre aujourd’hui d’un profond manque de crédibilité et que seulement une part extrêmement minoritaire a une bonne opinion des États-Unis dans les affaires internationales.
Les dirigeants européens sont mieux perçus, mais la confiance dont ils bénéficient reste limitée. Une chose est néanmoins claire : aucun accord durable ne pourra être trouvé sans l’adhésion de Volodymyr Zelensky et des responsables ukrainiens. Au bout du compte, ce seront les Ukrainiens qui décideront de ce qu’ils sont prêts à accepter et de ce qu’ils refuseront.
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06.07.2026 à 20:33
Ce que révèle la mise en scène des funérailles du Khamenei
Pourquoi le régime iranien organise-t-il les plus grandes funérailles du XXIᵉ siècle ?
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Texte intégral (9576 mots)
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Les funérailles du Guide suprême, tué par les États-Unis le 28 février, initialement prévues en mars, sont l’occasion pour un régime à bout de souffle de réactiver l’énergie de sa théologie politique messianique, épuisée par des décennies de cruauté bureaucratique. Entre la scénographie du martyre et l’arithmétique des négociations avec Washington, chaque image diffusée par la télévision d’État ou les photographes du régime est un indice qui mérite d’être analysé et critiqué.
1. Faire masse
Les autorités espèrent entre 15 et 20 millions de participants rien qu’à Téhéran pour les trois jours d’hommage dans la capitale, un chiffre qui dépasserait celui des funérailles de Rouhollah Khomeyni en 1989, reconnues par le Guinness World Records comme ayant réuni « le plus grand pourcentage de la population à avoir assisté à des funérailles », avec environ 10,2 millions de personnes.
Les six jours de commémorations se déploient dans cinq villes d’Iran et d’Irak : après l’exposition du cercueil à la Grande Mosquée Mosalla jusqu’à dimanche soir et la procession de ce lundi dans les rues de la capitale, la dépouille prendra la direction de Qom mardi, puis de Najaf et Kerbala en Irak, avant l’inhumation jeudi à Machhad, au sanctuaire de l’imam Reza, dans la ville natale du défunt.
Le dispositif est celui d’une mobilisation totale.
Le régime a décrété trois jours fériés, fermé les centres commerciaux et mis les entreprises au repos forcé afin de garantir une affluence maximale.
Des immenses périmètres interdits aux voitures, plus de 400 tentes du Croissant-Rouge érigées pour accueillir les Iraniens venus de tout le pays.
La mairie de Téhéran affirmait avoir transporté 2,2 millions de pèlerins en métro dès le premier jour, tandis que des portraits du Guide étaient installés dans la plupart des stations aux côtés d’images de propagande de guerre.
Le régime cherche avant tout à mettre en scène sa résilience face à la guerre, en invitant les dignitaires religieux iraniens à participer aux funérailles.
Les délégations étrangères servent le même récit.
Une trentaine de pays représentés, dont l’ancien président russe Dmitri Medvedev, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif et, pour la Chine, un haut responsable du Parlement, He Wei, ainsi que des dirigeants du Hamas, dont le chef de son bureau politique Mohammed Darwish, et du Hezbollah.
Deux absences structurent pourtant la scène.
Celle du peuple des grandes villes durement réprimé par le régime ces derniers mois, et celle du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei, 56 ans, officiellement blessé dans les bombardements du 28 février, qui n’est jamais apparu en public et ne s’exprime que par des communiqués qui lui sont attribués. Il n’était pas présent à la grande prière de dimanche, à laquelle assistaient trois fils du défunt Massoud, Mostafa et Meysam.
2. Le précédent
La chorégraphie de juillet 2026 se mesure à un original, se déroulant dans les mêmes lieux et avec une grammaire similaire en juin 1989
Les funérailles de Rouhollah Khomeini avaient été l’une des plus grandes concentrations humaines de l’histoire et l’une des plus incontrôlables.
La première procession avait dû être interrompue : la foule, dans une frénésie de deuil, avait renversé le cercueil pour toucher le corps et déchirer le linceul en reliques, la dépouille tombant à terre avant d’être évacuée par hélicoptère.
Le lendemain, le corps fut acheminé dans un cercueil métallique fermé, sous protection militaire, tandis que des lances à incendie aspergeaient la foule pour la contenir et la rafraîchir.
Les bilans de l’époque firent état de morts et de milliers de blessés. Toutefois ce chaos n’était pas un échec sécuritaire pour le régime, mais la preuve, physique, de la fusion entre le Guide et la communauté des croyants, l’oumma faisant littéralement corps avec son imam.
C’est cette énergie que le régime tente de reconvoquer aujourd’hui.
3. Théologie-politique du martyr
Les images de la mosquée Mosalla obéissent à une grammaire précise, celle du paradigme de Kerbala le martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué en 680, matrice émotionnelle du chiisme politique résumée par le slogan révolutionnaire : « chaque jour est Achoura, chaque terre est Kerbala ».
Khamenei tué par l’Amérique est immédiatement inscrit dans cette série.
Les médias d’État ont diffusé des images du cercueil recouvert d’un drapeau rouge portant en calligraphie blanche « Ya Hussein », référence directe au martyre du petit-fils du Prophète.
À la Mosalla, le cercueil du Guide, enveloppé dans le drapeau iranien et surmonté de son emblématique turban noir, signe des sayyeds, les descendants du Prophète, est exposé aux côtés de ceux des membres de sa famille tués avec lui le 28 février. Le fait que les cercueils soient enveloppés dans des drapeaux de la République islamique suggère que les funérailles s’inscrivent à la fois dans le cadre théologique du martyre chiite, mais aussi dans une exaltation du nationalisme iranien.
La nouvelle élite au pouvoir s’est affichée en larmes devant le cercueil du Guide. Mohammad Ghalibaf notamment, le président du Parlement et actuel négociateur avec les États-Unis, a été vu en train de sangloter face au cercueil.
Plusieurs éléments visuels sont à lire comme un signe codé.
Les drapeaux rouges brandis par la foule, couleur du sang, de la justice et de la vengeance, évoquent l’étendard hissé sur le dôme de la mosquée de Jamkaran après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020, promesse de représailles non encore accomplies.
Les hommes se frappent la tête et la poitrine en signe de deuil : c’est le siné-zâni, le rituel d’Achoura transposé au chef de l’État.
Plusieurs femmes portent l’icône du martyr.
Les murs du site sont couverts de portraits géants de l’ayatollah aux différents âges de sa vie, notamment sur le front de la guerre Iran-Irak : la martyrologie murale qui recouvre Téhéran depuis les années 1980 trouve ici son apothéose. C’est en effet au cours de la guerre Iran-Irak que s’est développé et affirmé le culte des martyrs, qui sont devenus à cette occasion une des clefs de voûte du système politique iranien. Rappelons également qu’Ali Khamenei était, de son vivant, handicapé à la suite d’une tentative d’assassinat en 1981.
Même l’agenda participe de cette dramaturgie de la vengeance : les funérailles coïncident avec le 250e anniversaire des États-Unis, des banderoles « #KillTrump » apparaissent dans la foule, et des panneaux montrent Khamenei le poing levé sous le slogan « Nous devons nous lever » ou des détournements du drapeau américain et de la statue de la liberté de l’ancienne ambassade des États-Unis.
À côté du cercueil du Guide, ceux de ses proches tués avec lui le premier jour de la guerre : une fille, un gendre, une belle-fille et une petite-fille de 14 mois — l’innocence sacrifiée, figure obligée du récit de Kerbala.
4. Venger ou négocier
Les funérailles sont surtout un moment de vérité, alors que les tensions sont vives entre les négociateurs et une partie de l’appareil qui dénonce un rapprochement trop rapide avec Washington.
La mesure du soutien populaire pourrait produire deux effets opposés : un sursaut d’hostilité aux négociations, au nom de la vengeance du « martyr » Khamenei. Depuis vendredi, les foules scandent « Mort à l’Amérique » et « Que la malédiction de Dieu s’abatte sur Israël ». Ou, au contraire, une cohésion nationale renforcée derrière les négociateurs pour reconstruire le pays.
Cette ambiguïté stratégique est incarnée par un homme très mis en avant dans la liturgie de ces funérailles : Mohammad Bagher Ghalibaf.
Le président du Parlement et négociateur en chef qui a lui-même appelé à « venger » la mort de Khamenei par une forte participation aux funérailles, une vengeance reconvertie en démographie cérémonielle plutôt qu’en missiles.
Les négociations indirectes ont repris le 1er juillet à Doha, avec la médiation du Qatar et du Pakistan, autour de deux dossiers : la sécurisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz et les modalités de mise en œuvre du cessez-le-feu, après la signature le mois dernier d’un accord-cadre pour mettre fin au conflit.
Les médiateurs ont annoncé qu’une nouvelle réunion aurait lieu immédiatement après la fin des funérailles, sans date précise. Donald Trump a commenté la pause à sa manière : « Nous leur avons donné une semaine de congé pour des funérailles, parce que nous sommes gentils ».
À la veille des cérémonies, Téhéran a averti qu’une attaque pendant les funérailles entraînerait une « riposte sévère », tandis que son ambassadeur à Pékin évoquait des frais imposés aux navires transitant par Ormuz, une idée rejetée par Washington, avec un traitement « spécial » pour les pays « amis ».
Hier, plusieurs navires ont traversé le détroit en empruntant la route indiquée par les États-Unis, le long des côtes d’Oman.
Reste à savoir si les images de cette semaine, marée noire et rouge à Téhéran, escale à Kerbala, tombeau scellé jeudi à Machhad, donneront au régime l’élan d’une revanche ou l’alibi d’une paix.
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06.07.2026 à 07:41
Comment le chef de la Marine prépare la guerre de demain
Pour l'amiral Vaujour, les conflits se jouent désormais sur les mers, les flux et la vitesse d'adaptation.
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Texte intégral (6605 mots)
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Il semble que les grands conflits des années 2020 aient un point commun : ils finissent toujours par se jouer en mer. Du blocage des exportations céréalières ukrainiennes en mer Noire à la fermeture du détroit d’Ormuz consécutive au conflit avec l’Iran, en passant par les attaques des Houthis contre le trafic maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb, les routes maritimes sont devenues des théâtres stratégiques majeurs, comme vous le montrez dans votre livre Les Guerres des mers, paru cette année chez Tallandier. La guerre moderne est-elle devenue une guerre des flux maritimes ?
En effet, tous les conflits récents débordent en mer. Aujourd’hui, nos espaces maritimes sont devenus des espaces de confrontation, dans lesquels s’exerce régulièrement le principe de friction, que ce soit entre des États ou des acteurs non-étatiques, tels les Houthis. La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un atout stratégique. C’est l’économie mondiale dans son ensemble qui s’en trouve gravement perturbée, avec des conséquences dramatiques. Cette faculté de perturbation est un attribut de puissance dans la guerre moderne.
Un des premiers impacts de la guerre en Ukraine a été l‘arrêt du transport du grain et, pour certains pays dépendant des céréales, notamment en Afrique, cela s’est transformé en véritables crises alimentaires.
Les conséquences en cascade de l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, et l’implication des Houthis dans les conflits au Moyen-Orient ont eu pour effet de rendre particulièrement dangereuse la traversée du détroit de Bab-el-Mandeb, au point qu’il a fallu créer une opération de sécurisation européenne, ASPIDES : 60 % du trafic avait été suspendu et s’est vu naturellement dérouté vers le Cap de bonne Espérance, au sud de l’Afrique.
Dans le cas de la guerre en Iran, au printemps 2026, le choc a eu des conséquences immédiates sur l’approvisionnement énergétique depuis le golfe arabo-persique et donc – in fine – sur le prix du carburant. Cette situation impose de trouver des solutions stratégiques et politiques. Car on ne peut pas faire circuler des millions de tonnes de pétrole par la terre, les volumes étant trop importants comparés aux infrastructures existantes. Le temps et le coût de construction d’oléoducs suffisamment robustes, leur dépendance aux alliances, sont bien trop importants.
Par ailleurs, les mers ne sont pas seulement les supports de ces flux, visibles sur la surface de l’océan ou invisibles dans les câbles posés sur les fonds marins : ce sont aussi des stocks. Ils seront l’objet des conflits demain.
C’est-à-dire ?
La remise en cause ou le chantage vis-à-vis de la liberté de navigation par certains acteurs n’est pas le seul aspect des conflits actuels. Les stocks halieutiques, les ressources minières qui se trouvent dans les fonds marins et dont une partie reste inexploitée, font de plus en plus l’objet de convoitises et de prédation, pour ne pas dire d’attaques directes. C’est le cas dans le golfe de Guinée, par exemple, et plus généralement dans l’Atlantique sud. La pêche illégale exerce une pression sur ces réserves halieutiques, au point que certaines économies des rives africaines sont aujourd’hui en danger. Ce sont les capacités souveraines de certains pays africains à garantir une alimentation protéinée à leur population qui se trouvent remises en cause. Il n’y a pas, pour le moment, de régulation suffisamment efficace pour contrer ces actions.
La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un attribut de puissance dans la guerre moderne.
Amiral Vaujour
Les terres rares sont également très convoitées. On peut s’attendre à ce qu’un conflit se déclenche pour l’exploration et l’exploitation des fonds marins. Les ressources contenues dans les nodules polymétalliques sont aujourd’hui indispensables à notre économie globalisée. Certains pays, dont la France, souhaitent un moratoire sur leur exploitation, mais d’autres pays n’hésitent pas à faire main basse sur ces ressources.
Qu’en est-il des infrastructures sous-marines ?
Que ce soient les câbles énergétiques, les oléoducs et les gazoducs installés sous l’eau, ou encore les câbles Internet, ces infrastructures font l’objet d’un certain nombre de pressions et d’attaques. Ce sont des actifs stratégiques majeurs. Je rappelle que 30 % de la flotte de câbliers mondiale est opérée par des groupes français. Dans un moment d’ultra-compétition, c’est un atout.
Au-delà des infrastructures sous-marines, les infrastructures littorales sont aussi devenues plus vulnérables. En effet, avec des zones littorales de plus en plus abrasives, le coût du contrôle des mers a fortement augmenté au XXIe siècle. Les sites sensibles à terre sont ciblés par des missiles balistiques de longue portée et des drones aériens avec une bonne précision. Les unités mobiles, à la mer notamment, sont moins exposées mais elles doivent opérer plus loin des côtes, au large, et nécessitent un haut niveau d’autodéfense.
Est-elle le fruit d’une sophistication technologique croissante pour surveiller ce qu’il se passe en mer ?
Les mers sont en effet de plus en plus surveillées. Aujourd’hui, les unités de surface et les porte-avions sont visibles depuis l’espace par les constellations de satellites. La transparence de la kill zone, typique du champ de bataille ukrainien, n’est pas encore la norme dans les espaces littoraux, mais on s’en rapproche. Ce n’est pas le cas de l’espace sous-marin, qui est encore très opaque. Cette nouvelle donne nous oblige à travailler sur la mobilité de nos unités ainsi que sur leur protection et à sans cesse développer l’agilité avec laquelle nous opérons en mer.
De manière concrète, par quoi cette mobilité peut-elle passer ?
La France est une puissance mondiale par sa géographie. Nous sommes sur tous les océans du monde, il ne faut pas l’oublier. Nous sommes une nation riveraine du Pacifique, de l’océan Indien et de l’Atlantique Ouest parce que nous sommes présents à Papeete, à Nouméa, à La Réunion, à Mayotte, en Guyane, aux Antilles. La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique qu’il faut véritablement exploiter.
Quand on parle de mobilité, il s’agit aussi de mobilité entre les théâtres d’opérations : passer un groupe aéronaval du théâtre Baltique/Grand Nord au théâtre océan Indien en quelques semaines, c’est une manœuvre intense et complexe que peu de marines savent mettre en œuvre avec l’escadre logistique.
Et enfin il s’agit de mobilité tactique pour adapter nos modalités d’action au nouveau tempo des opérations. Le « temps tactique » s’est considérablement raccourci.
Revenons à la guerre en Ukraine. C’est précisément par des crises survenues en mer que nous avons commencé à remettre en cause l’idée d’une sécurité garantie par l’interdépendance économique.
En effet, l’Europe avait accueilli la mondialisation comme une solution aux questions de sécurité et de défense du continent : l’interdépendance économique, élargie à l’échelle mondiale, apparaissait non seulement comme le moyen d’une prospérité plus grande, mais également d’une paix de long terme, tant au sein du marché commun qu’au niveau mondial.
Progressivement, depuis le 24 février 2022, à un rythme variable selon les États et les continents, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits. La Russie, par son comportement agressif et son invasion de l’Ukraine, a fait renaître cette conscience européenne du danger.
L’amiral Pierre Vandier disait dans ces pages que la parenthèse enchantée de la mondialisation et de la paix est en train de se refermer, au bénéfice d’un brouhaha de l’histoire dans lequel il va falloir se faire entendre. C’est précisément ce que nous sommes en train de vivre.
Avons-nous déjà basculé dans les « guerres subies », pour reprendre une expression de Thierry Burkhard, ancien chef d’État-Major des Armées, par opposition aux « guerres choisies » ?
C’est également mon constat. Nous avons, en effet, vécu des guerres choisies, au sens où les opérations que menaient la France et les Européens étaient des opérations qu’on appelait « extérieures » — des interventions sur des crises plus ou moins lointaines, mais où l’on choisissait de s’engager, sans obligation. Les choses ont changé, au profit des guerres subies : les conflits que nous n’avons pas choisis, pour lesquels nous avons l’obligation de nous impliquer – sans nécessairement y prendre part, car ils ont désormais des conséquences directes sur les économies et nos pays.
Progressivement, depuis le 24 février 2022, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits.
Amiral Vaujour
Le tragique de la guerre entre États fait son retour sur notre continent. C’est une réalité que nous n’imaginions pas et, pourtant, c’est bien ce qui aura marqué ces quatre années de guerre en Ukraine : la prise de conscience par les Européens de l’ensemble des dangers du monde. La guerre « n’est plus une anomalie ni une crise passagère » : elle est appelée à durer, avec peu d’espoir que les choses s’apaisent dans les prochaines années.
L’actuel chef d’État-Major des Armées, le général Fabien Mandon, prévoit un conflit de haute intensité d’ici trois ans. La revue nationale stratégique, elle, a clairement défini la menace à horizon 2030. Les services de renseignement français font le même diagnostic, de concert avec leurs homologues allemands, britanniques, et ceux des pays de l’est de l’Europe. En quoi pourrait consister ce conflit ?
La principale menace qui pèse aujourd’hui sur le continent européen est russe. La Russie a envahi l’Ukraine, un pays souverain. De manière marquée, elle multiplie les comportements agressifs aux frontières de l’Europe. Elle poursuit sans discontinuer son réarmement, avec un outil de production industriel qui s’est très largement renforcé, et se projette dans une économie de guerre à long terme. Il est donc de notre devoir d’anticiper et de réfléchir à l’éventualité d’un choc direct avec cet adversaire particulièrement belliqueux.
Pour ce qui est de la temporalité, fixer un horizon daté permet d’aller bien plus vite dans les étapes préparatoires. Il ne s’agit pas de faire peur, mais d’être pragmatique, de stimuler une énergie positive, de planifier afin d’être prêt à se défendre et à défendre nos alliés. L’un de mes homologues américains avait, dans son bureau, une horloge qui faisait le décompte au 1er janvier 2027 et la montrait à tous ses visiteurs, pour bien faire comprendre que sa marine se préparait avec détermination au prochain choc possible dans l’espace Indopacifique. Mettre une temporalité a des vertus, la première étant la prise de conscience collective.
Nous n’avons pas le droit de regarder ce qui est en train de se dérouler sans se préparer et sans agir.
À l’ère des rapports de force décomplexés, peut-on encore compter sur les institutions internationales pour retarder autant que faire se peut ce moment du choc ?
Pour certains États, la puissance militaire est devenue un levier politique comme un autre pour peser sur les affaires du monde. Cette puissance militaire est dorénavant incontournable à l’ère où l’imprévisibilité s’est transformée en norme et la violence en habitude. Il y a quelques années encore, il était impensable qu’Israël frappe l’Iran ou que l’Iran lance des centaines de missiles sur Israël. Tout cela a commencé en février 2022 en Ukraine, et a pris une ampleur nouvelle à compter du 7 octobre 2023, dans l’attaque contre Israël. Cette augmentation du seuil de violence n’a fait que s’amplifier depuis.
Pendant ce temps, les institutions internationales, comme l’ONU, sont peu entendues. C’est le signe que ces outils de régulation sont malheureusement moins audibles, donc aussi moins crédibles. Fut un temps où le seul déplacement du Secrétaire général de l’ONU dans les pays en guerre mettait fin aux hostilités et permettait d’ouvrir des négociations. Nous avons besoin d’outils de régulation puissants pour faire primer le droit sur la force.
L’appareil militaire français est-il en capacité de soutenir ce conflit de haute intensité que vous anticipez ?
Si nous voulons être respectés et entendus, il faut affirmer notre puissance. C’est le fondement de notre crédibilité. La France en a les moyens, qu’elle a su préserver. Notre base industrielle de défense nous permet de compléter cette souveraineté de manière inégalée en Europe. C’est vrai pour les capacités de combat, comme pour les forces nucléaires.
Les efforts fournis au cours de nombreuses décennies pour établir une dissuasion nucléaire fiable, permanente et crédible payent. Pour la Marine, c’est la composante océanique des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, mais aussi la composante aéroportée de la force aéronavale nucléaire qui se déploie à partir du porte-avions, en complément des forces aériennes stratégiques de l’Armée de l’Air et de l’Espace. La parole de la France sur la scène internationale est fondamentalement crédible, en particulier grâce à la dissuasion.
Quels sont les exercices opérationnels qui permettent à la Marine de se préparer ?
Tous nos exercices ont pour objectif de renforcer la résilience de la Marine, en lien avec les autres armées. Il faut être capable de tester nos vulnérabilités sur la durée, face à différents types de menaces. Par exemple, ces dix dernières années, nos bases navales se sont avant tout préparées à contrer des menaces de type terroriste. Elles se préparent aujourd’hui à une attaque « étatique », avec des moyens plus létaux. Nous progressons très vite, notamment à travers des exercices plus réalistes : c’est un moyen de faire l’autodiagnostic de nos faiblesses.
L’OTAN est particulièrement intéressée par ces entraînements, qui témoignent d’une capacité d’adaptation à l’état de la menace actuelle. Cette façon de tester nos capacités opérationnelles s’appuie sur le principe du free play, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autres règles que celles de la guerre : des équipes jouent le rôle de nos adversaires, sans limites, en reproduisant leurs méthodes de combat, ce qui nous permet, en les affrontant, d’examiner avec lucidité notre propre niveau. Et de tout mettre en place pour que nos systèmes, notre organisation et nos savoir-faire soient adaptés très rapidement au niveau de la menace.
Outre l’aspect tactique, il faut également s’adapter à de nouvelles formes d’armements.
C’est le problème de la massification des menaces, qu’on a pu observer en Ukraine. La résilience de l’armée ukrainienne et de toutes les armées désormais, repose sur la capacité à faire face à la prolifération massive des systèmes d’armements qu’on appelle low cost. Auparavant, on privilégiait un faible nombre d’armements high tech. Désormais, il faut allier les deux : drones et missiles balistiques, tant en termes défensifs qu’offensifs. Les Houthis ont tiré des missiles balistiques sur les bâtiments de la Marine française après la guerre des douze jours. Ils disposent à la fois de ces armes particulièrement sophistiquées et difficiles à se procurer, mais aussi de drones aériens ou de surface à bas coûts. C’est un élargissement du spectre des menaces auquel nous faisons face. Notre objectif est de faire baisser le cost per kill, c’est-à-dire d’employer les armes les plus adaptées – en termes d’efficacité et de coût – contre les différentes menaces.
Il faut donc rendre nos unités plus performantes maintenant, sur le temps très court, en s’adaptant à l’ère des drones. Sur le temps long, on doit développer une vision stratégique qui prend en compte une autre échelle, celle des longs programmes et des infrastructures associées, ou bien l’échelle des ressources humaines. Fabriquer un sous-marin pour la dissuasion, comme le sous-marin Invincible, c’est se projeter jusqu’en 2080. C’est aussi construire les infrastructures qui vont durer au moins 100 ans et qui vont accueillir ces bijoux de technologie, avec une marge suffisante pour permettre des évolutions futures. Cela nécessite dès aujourd’hui de faire de la prospective. Les sous-marins Barracuda, imaginés il y a plus de trente ans, rendent aujourd’hui des services exceptionnels : on ne s’est pas trompés dans leur design, la qualité des infrastructures d’accueil et dans la transmission des savoir-faire entre les deux générations de sous-marins. Il faut continuer à regarder loin et ne jamais cesser d’investir.
Quelles sont aujourd’hui les priorités stratégiques de la Marine ? Vous parliez de l’agilité et de la résilience. Quelles sont les autres ?
La vitesse d’adaptation est la priorité. Avoir de l’hyper technologie, des bateaux en nombre et des équipages bien préparés ne suffit pas. Il faut accélérer les analyses et s’adapter beaucoup plus rapidement. Si l’Ukraine résiste, c’est qu’elle réussit à s’adapter à la menace russe, c’est-à-dire à la contourner. Il en va de même pour les Russes : leurs bateaux sont bien plus rarement touchés par la Marine ukrainienne qu’au début de la guerre, même si près de 30 % de leur flotte a été neutralisée en mer Noire.
La vitesse d’adaptation est la priorité.
Amiral Vaujour
Pour cela, il nous faut impérativement des unités adaptables by design, c’est-à-dire des outils qui ne soient pas numériquement fermés et plus modulaires. Jusqu’à présent, les systèmes étaient produits selon un modèle industriel qu’on ne pouvait pas changer : c’était à la charge de l’entreprise d’assurer son entretien et de faire une mise à jour régulière. Il devient urgent de multiplier les architectures ouvertes afin d’optimiser l’emploi de nos équipements. Nous devons embarquer avec nous les partenaires industriels dans cette nouvelle façon d’agir.
Ce principe d’ouverture a-t-il été appliqué au porte-avions « France libre » ?
Son modèle repose en effet sur une plateforme à la fois rigide (une coque) et parfaitement modulable, dotée d’une architecture numérique ouverte, capable d’évoluer en temps réel. L’artère numérique d’aujourd’hui ne sera peut-être pas celle de dans quinze ans : on la fera évoluer en continu pour s’adapter aux menaces nouvelles. Le France libre accueillera aussi un groupe aérien hybride, composé de drones et d’avions habités, dont la modularité permettra de réaliser les missions ordonnées.
Cette agilité que l’on a dans le domaine capacitaire, il faut également l’avoir dans notre manière de mener les opérations, ce que nous appelons les modes d’action : c’est vrai dans la lutte contre les trafics illicites, comme dans les missions de « haute intensité ».
Comment rendre ce principe d’ouverture, employé dans le domaine numérique, applicable aux modes d’action de la Marine de manière plus générale ?
Prenons l’exemple de la lutte contre la flotte fantôme. Intercepter un cargo n’est pas le plus difficile. La vraie difficulté est d’assurer la continuité entre l’action militaire en mer et l’action judiciaire à terre. Le commandant d’un bâtiment de la Marine nationale a le pouvoir de constater une infraction au droit international en pleine mer. C’est un atout spécifiquement français, dont ne disposent pas d’autres nations, notamment européennes. C’est la force de notre modèle : le préfet maritime est à la fois commandant en chef des forces aéromaritimes dans sa zone de responsabilité, sous l’autorité du chef d’État-Major des Armées, et préfet de la mer sous l’autorité du Premier ministre ; il a donc un lien direct avec le procureur de la République.
Le temps tactique s’est considérablement raccourci.
Amiral Vaujour
Le format de notre Marine est dit complet : dans le bas du spectre d’action, il y a les patrouilleurs ; en haut, vous trouvez, les frégates et le porte-avions. Mais les deux spectres sont interconnectés. Notre Marine de combat bénéficie de tous les savoir-faire développés sur ces petits bateaux qui luttent contre les trafics illicites en tous genres… Ces opérations, qui sont parfois d’une rare violence, servent de socles de compétences pour tous les marins, avant de se projeter sur des navires de combat. Cette cohérence, cette fluidité des rapports entre les différents niveaux du spectre d’action sont indispensables.
Ces efforts en vue d’une plus grande adaptation sont-ils toujours compatibles avec certaines normes en vigueur, par exemple celles de la Commission européenne ?
Cette vitesse d’adaptation va de pair avec une autre faculté, hélas peu courante dans nos sociétés contemporaines : la prise de risques. La non-décision reste la pire des solutions. C’est pourquoi je milite notamment à prendre plus de risques dans le processus d’acquisition des capacités, en lien avec la Direction Générale de l’Armement. Ce que je veux en termes de systèmes, c’est le good enough, c’est-à-dire des outils suffisamment performants pour être opérationnels maintenant et répondre à l’urgence des opérations actuelles. On pourra les industrialiser plus largement dans un deuxième temps.
Qu’en est-il des recrutements ? La Marine cherche-t-elle à recruter davantage ?
Le recrutement est un défi à part entière et permanent, il est particulièrement structurant pour des armées dont la jeunesse et le dynamisme sont des piliers. Notre premier enjeu est la fidélisation de nos marins, dont on constate qu’ils sont attirés assez tôt par rejoindre la vie civile, après avoir acquis des compétences chez nous et qui sont très recherchées. Nous sommes également confrontés aux conséquences de la baisse de la natalité, qui touche les sociétés modernes. Les classes d’âge diminuent drastiquement et une rude concurrence va s’instaurer entre secteurs pour recruter des gens de bon niveau.
La Marine nationale sera directement concernée. Cela impliquera probablement de diversifier nos voies de recrutement et de formation. Pour les officiers, la pérennité de nos recrutements, très largement réalisés dans les filières techniques se pose, nous devrons réfléchir à d’autres cursus académiques. Il est probable que cette contrainte se transforme en opportunité : élargir les viviers de recrutement permettra d’augmenter la résilience de nos forces armées, mais aussi celle de la société entière.
Que voulez-vous dire ?
Les opérations expéditionnaires menées depuis une trentaine d’années ont fait parfois oublier que, bien souvent, la guerre n’est pas seulement une affaire de militaires. La guerre en Ukraine montre qu’elle touche les forces armées, mais également l’industrie, les infrastructures – logistiques et énergétiques notamment -, la cohésion sociale, les opinions publiques. Cela s’explique par le caractère diffus et permanent de cette menace multiforme. Dans le monde cyber, un hacker russe peut attaquer les infrastructures énergétiques d’un pays à des milliers de kilomètres de distance. Des pans multiples de la société sont dès lors très vite concernés par cette guerre totale.
Au-delà de nos forces armées, ce phénomène peut interroger la capacité que nous avons, nous Européens, à résister en tant que nations. C’est cette question de la force morale, agissant comme un liant entre la population et ses armées, qui doit nous concerner. L’Ukraine nous apporte de nombreuses leçons sur ce point essentiel.
Appeler à fortifier notre résilience morale, n’est-ce pas une façon détournée de préparer les esprits à des pertes humaines importantes ?
Il faut prendre conscience de ce qu’implique la guerre pour un pays : dans une guerre, les pertes humaines et matérielles sont très élevées et touchent toute la population. La France doit se préparer à une autre guerre que les conflits lointains dans lesquels nous avons été impliqués au cours de ces trente dernières années. La guerre en Ukraine est une leçon pour les Européens.
La question centrale pour nous réside dans notre capacité à avoir une organisation et les moyens associés, prêts à répondre à un choc. Le chemin de la résilience et du renforcement est pris, notamment à travers l’actualisation de la loi de programmation militaire votée, par le parlement. Je pense aussi que la France a eu une force morale puissante, qu’il faut davantage éveiller.
Cet éveil ne serait-il pas plus efficace avec le concours de forces extérieures ? Je veux parler de nos partenaires et de nos alliés.
Le contexte actuel interroge sur les partenariats. L’OTAN, alliance qui nous lie, est en pleine transformation. Le prochain sommet d’Ankara fera le point sur les objectifs de dépense fixés à 5 % du PIB d’ici 2035, et la capacité des Européens à prendre la charge que les Américains souhaitent dorénavant leur transférer. La leçon qui doit être tirée des prises de position américaines, c’est que le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle. La France dispose aujourd’hui de ces deux atouts et, grâce à eux, se trouve en position de force pour espérer nouer davantage de partenariats à travers le monde.
Qu’en est-il de notre lien avec les États-Unis ?
Les États-Unis ont pleinement conscience des capacités opérationnelles françaises. Dans certains domaines et dans certaines zones du monde, nous travaillons avec les forces armées américaines de manière très synchronisée. C’est le cas dans le Grand Nord, afin de repérer, pister et contrer l’action des sous-marins russes. Nous avons dans ce domaine un niveau d’excellence reconnu et apprécié.
Le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle.
Amiral Vaujour
Aujourd’hui, néanmoins, il y a certains sujets sur lesquels nous ne sommes pas alignés. Cela, mes homologues l’acceptent et le respectent. Pourquoi ? Parce que nous faisons la démonstration de notre crédibilité sur le terrain en déployant nos frégates, nos sous-marins, notre porte-avions, nos moyens aériens et notre dissuasion océanique. La confiance est bâtie sur le long terme avec nos partenaires.
Précisément, le Président de la République a annoncé travailler sur la formation d’une coalition pour aider au déblocage du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Quelle est son actualité et sous quelles modalités la Marine française pourrait-elle conduire cette expédition ?
D’abord, c’est le rôle de la Marine française, aux côtés de nombreux partenaires notamment européens, de se tenir prête à mener des opérations de déminage dans le détroit d’Ormuz lorsque les conditions seront réunies. Aucun élément ne permet de confirmer que la zone n’a pas été minée par les forces iraniennes. Les compagnies maritimes doivent pouvoir traverser le détroit de manière sécurisée et pérenne, c’est essentiel pour nos économies.
La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique
Amiral Vaujour
Le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle en océan Indien a permis de montrer la détermination de la France à rechercher une sortie de crise commune et a contribué à la désescalade de la violence.
Paradoxalement, la Chine, qui a des intérêts pétroliers immenses dans la région, est restée particulièrement discrète. Quels sont nos rapports avec ce pays dans le domaine maritime ?
La Chine a développé son outil militaire maritime de manière spectaculaire. L’amiral Prazuck, l’un de mes prédécesseurs, disait que les Chinois fabriquaient l’équivalent d’une Marine française tous les quatre ans. Aujourd’hui, c’est plutôt tous les deux ans. Leur objectif est de détenir au moins six porte-avions, soit deux de plus qu’à l’heure actuelle. Ils déploient quotidiennement en mer de Chine pas moins d’une quarantaine de frégates et de destroyers. C’est une démonstration de force.
Comment expliquez-vous ce développement record ?
Il s’agit pour la Chine de se créer une zone d’influence, d’abord jusqu’à la première chaîne d’îles, puis d’étendre progressivement leur espace de manœuvre jusqu’à la deuxième chaîne d’îles. Depuis la presqu’île de Hainan, les Chinois entendent rejoindre sans contrainte les eaux profondes pour y déployer leurs forces sous-marines nucléaires.
L’objectif de la Chine est également de garantir son approvisionnement, notamment en terres rares d’où la construction d’une véritable route de la soie maritime en direction du continent africain.
Taïwan est-il en ligne de mire ?
Taïwan est au centre du rapport de forces. Mais cela ne veut pas dire que l’option militaire est privilégiée par la Chine. Il est très difficile de le savoir ou d’interpréter leur intention, car nous avons très peu d’échanges avec eux. Je dialogue épisodiquement avec mes homologues chinois lors de symposium, par exemple le Western Pacific Naval Symposium que la France va présider en novembre 2026. Tous les deux ans, l’ensemble des marines de l’océan Pacifique se réunissent. La Chine en était le secrétaire lors de la dernière édition et la France a pris la suite à Tahiti. L’amiral Hu Zhongming, mon homologue, viendra à Papeete.
Quelle est la stratégie française et européenne en Indo-Pacifique, alors que l’agressivité de la Chine se fait de plus en plus ressentir ?
Notre rôle est de porter une voix de souveraineté et de responsabilité, mais aussi de dialogue, de partenariat et de respect du droit international. Nous œuvrons pour que les intérêts de chaque pays puissent être entendus. La France est très présente en tant que nation riveraine de l’Indopacifique, nos partenaires le voient et nous font confiance.
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28.06.2026 à 13:00
Le prophète oublié de la guerre du futur
Albert Robida avait imaginé avant les autres la guerre du XXᵉ siècle — il est urgent de le redécouvrir aujourd’hui.
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Texte intégral (11972 mots)
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Un siècle après sa disparition, Albert Robida (1848-1926) reste souvent relégué au rang de curiosité rétrofuturiste. On le célèbre volontiers pour ses inventions visionnaires, telles que le téléphonoscope, préfiguration de nos outils de visioconférence, le blockhaus roulant, les transports électriques et quelques autres artefacts d’anticipation saisissants ; mais cette reconnaissance, tardive et partielle, tend paradoxalement à réduire la portée intellectuelle de son œuvre. Illustrateur et caricaturiste de génie, salué comme « le plus grand futuriste du monde » par l’historien des techniques et analyste des cultures de l’innovation Edward Tenner 18, il anticipe de manière littéraire et humaniste les usages sociaux et politiques de la technologie. Il le fait d’une manière bien différente d’un Elon Musk, qui fait de la prophétie un outil de pouvoir, ou de l’historien Yuval Noah Harari, dont la deep history retrace le passage d’un animal humain fragile à un démiurge techno-augmenté et anxiogène, au prix sans doute de l’effacement des acteurs et des causalités. Une lecture purement technologique de l’œuvre de Robida en masque pourtant l’essentiel 19. Le « maître de l’anticipation » 20 n’anticipait pas d’abord des objets ; il décryptait des logiques. Attentif aux dynamiques profondes des formes contemporaines de conflictualité, il n’est ni un simple prophète des drones, ni même un visionnaire des guerres futures.
Alors que la guerre s’installe durablement dans l’imaginaire des sociétés européennes, sous des formes multiples et combinées – de l’Ukraine à Gaza, de la mer Rouge à l’Indopacifique – son œuvre, et plus particulièrement son ouvrage La Guerre au XXᵉ siècle, offre un cadre interprétatif décisif pour comprendre les conflits du XXIᵉ siècle, à condition de la lire non pour ses inventions et ses anticipations, mais précisément pour sa compréhension précoce des formes modernes de la guerre, en résonance avec les analyses stratégiques contemporaines. Car, ce que Robida a saisi, et que nos démocraties redécouvrent aujourd’hui avec stupeur, c’est sans doute que la guerre moderne n’est plus un événement exceptionnel qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’histoire, mais un milieu désormais pérenne, au sein duquel s’organise l’existence collective de toute unité politique.
Cette intuition, formulée dans le registre satirique de l’anticipation illustrée, rejoint les préoccupations centrales de la pensée stratégique contemporaine : comment penser une guerre sans seuil d’entrée clairement identifiable ni horizon de clôture, une guerre déformalisée, à la fois multidimensionnelle et cognitive, se soustrayant à toute dramaturgie classique ?
L’oubli relatif de Robida : entre rétrofuturisme et malentendu intellectuel
Une réception longtemps réductrice
Albert Robida occupe dans l’imaginaire français une place singulièrement ambiguë, sauf auprès de quelques fidèles 21. Il est certes reconnu, mais cette reconnaissance confine elle-même au malentendu. On l’a longtemps lu comme un simple illustrateur fantaisiste, un dessinateur virtuose aux visions débridées, voire un chroniqueur amusé des folies technologiques à venir. Cette lecture, aussi flatteuse soit-elle sur le plan graphique, opère en réalité une double réduction. D’une part, elle fait de cet observateur lucide l’auteur d’anticipations techniques naïves, plaisantes par leur candeur supposée mais en décalage avec ce que le XXᵉ siècle allait effectivement produire. D’autre part, elle le relègue, surtout, au rang de curiosité de la Belle Époque, simple témoin pittoresque d’un moment où l’on pouvait encore rêver l’avenir sans l’épreuve tragique des tranchées. On aurait pourtant tort de lui dénier sa place au sein du panthéon des visionnaires du XIXᵉ siècle.
Un auteur mal classé
Le problème du satiriste tient à son caractère fondamentalement inclassable. Il n’est pas romancier scientifique au sens vernien : ses machines ne sont pas des prétextes à l’aventure, mais des vecteurs de commentaire social. Il n’est pas davantage un penseur politique explicite : aucun manifeste, aucune thèse univoque, aucun système théorique qui permettrait de l’annexer à tel ou tel courant de pensée. Cette difficulté à l’inscrire dans des canons disciplinaires a durablement pesé sur sa réception critique, le plaçant dans une forme d’impasse. Les historiens de la littérature ne savaient trop qu’en faire, les historiens des sciences le trouvaient trop littéraire et les théoriciens politiques, insuffisamment sérieux.
L’université, cette grande machine à produire des lignées et des filiations, s’est ainsi longtemps trouvée désarmée face à une œuvre hybride, qui ne sépare jamais le texte de l’image, la satire de l’anticipation, et qui résiste aux classifications habituelles 22. Le natif de Compiègne n’a pas fondé d’école, n’a pas eu de disciples revendiqués, n’a pas laissé de corpus critique suffisant pour justifier sa canonisation académique, d’où sa marginalité durable. Enfin, là où d’autres prophètes de l’apocalypse technologique adoptent le ton de l’avertissement solennel, Robida cultive la distance amusée, le second degré permanent et assumé.
Situer La Guerre au XXᵉ siècle dans l’œuvre de Robida
Une pièce d’un ensemble cohérent
La Guerre au XXᵉ siècle ne surgit pas ex nihilo dans la production de Robida. Elle s’inscrit au sein d’une trilogie qui constitue l’armature de sa réflexion sur la modernité : Le Vingtième Siècle (1883), La Vie électrique (1890) et, enfin, La Guerre au XXᵉ siècle (1887). Ces trois œuvres ne sont pas simplement juxtaposées ; elles forment un système interprétatif cohérent, visant à saisir dans sa globalité le basculement civilisationnel que l’auteur voit se profiler à la fin du XIXe siècle.
Ce qui traverse ces récits, au-delà de leurs différences de ton et de focale, c’est une préoccupation constante pour les effets de la modernité technique sur le tissu social. Robida ne s’intéresse pas à la technique comme spectacle ou comme prouesse ; il l’observe avant tout comme un vecteur de transformation anthropologique. L’électricité, les aéronefs, les communications instantanées ne sont pas chez lui des gadgets futuristes destinés à émerveiller le lecteur. Ils sont les instruments d’une recomposition profonde des rapports sociaux, des rythmes quotidiens et des modes de gouvernement. C’est à ce titre qu’on peut également en faire un précurseur du design fiction comme démarche mobilisant des scénarios et des artefacts de futurs possibles pour interroger le présent 23.
L’accélération constitue le fil rouge de cette trilogie. Avant la plupart de ses contemporains, Robida comprend que la modernité technique ne se contente pas d’ajouter de nouveaux outils à un monde qui resterait fondamentalement inchangé. Elle altère le tempo de l’existence, elle comprime l’espace-temps et crée de nouvelles formes d’urgence et d’immédiateté. C’est dans ce régime d’accélération généralisée 24 que s’inscrit l’intégration de la violence comme donnée durable du paysage moderne.
La Guerre au XXᵉ siècle vient ainsi clore un cycle de réflexion, en explorant la dimension proprement conflictuelle de cette modernité. Là où Le Vingtième Siècle décrivait les transformations du quotidien, et où La Vie électrique explorait les mutations de la vie domestique et professionnelle à l’aune de la fée électricité, La Guerre au XXᵉ siècle examine ce qui se produit lorsque les mêmes logiques de rationalisation technique s’appliquent à l’exercice de la violence collective.
Une anticipation non focalisée sur l’arme
À la lecture de La Guerre au XXᵉ siècle, le peu d’intérêt que Robida manifeste pour la performance technique en soi apparaît comme un trait essentiel de son œuvre. Ainsi, il ne se livre pas à ces descriptions complaisantes d’armements toujours plus puissants, toujours plus destructeurs, qui font les délices de la littérature d’anticipation militaire de son époque. Il identifie en revanche très tôt la domination du ciel (et les combats de voltigeurs aériens) comme espace de supériorité, la technicisation des mers (et les sous-marins), la frappe à distance qui dissocie le fait de tuer de tout contact physique risqué, la communication comme arme (et la manipulation cognitive par médiums interposés), la surveillance continue et la bureaucratisation industrielle du conflit. Sans employer nos concepts, bien sûr, il pressent néanmoins les drones, la guerre hybride, la guerre cognitive et la conflictualité permanente.
L’attention de l’illustrateur se porte ailleurs : sur les usages sociaux de ces technologies, sur les effets qu’elles produisent dans l’organisation de la société en guerre, sur les transformations du quotidien qu’elles entraînent. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la portée d’un canon, mais la manière dont la guerre s’immisce dans l’espace domestique, s’inscrit durablement dans le décor urbain et s’insinue dans les routines journalières. La guerre robidienne n’est pas celle des grandes batailles décisives, mais celle des bombardements routiniers, de la mobilisation permanente et de l’information continue sur le front.
De fait, cette approche révèle une intuition profonde : la modernité militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice, mais en une transformation qualitative du rapport entre guerre et société. Ce n’est plus la guerre qui interrompt le cours normal de la vie civile ; c’est désormais la vie civile qui s’organise autour de la guerre érigée en matrice structurante. Les technologies militaires ne sont pas des instruments exceptionnels réservés à des moments de crise ; elles sont dorénavant des composantes ordinaires de l’environnement social.
Une guerre sans héroïsme
Conséquence logique de cette approche : chez Robida, la guerre n’a pas de héros. On chercherait en vain dans La Guerre au XXᵉ siècle une figure centrale du combattant, un personnage qui incarnerait les vertus martiales ou autour duquel s’organiserait le récit. Cette absence n’est pas un manque, mais un geste esthétique et politique : elle traduit l’idée que la guerre moderne n’est plus l’affaire d’individus, mais celle de systèmes, de machines, de procédures, et, plus encore, d’une division du travail qui redistribue la violence en fonctions spécialisées. Dans un tel monde, la grandeur guerrière ne se concentre plus dans un corps à corps, ni même dans la figure romantique du chef ; elle se dissémine dans des chaînes opératoires, des réglages, des dispositifs et des savoir-faire.
La présence de Fabius Molina ne contredit en rien cette logique ; elle en constitue au contraire un révélateur. Molina n’est pas un héros concret, mais un regard porté sur ce monde nouveau. Reporter de guerre avant l’heure, il traverse les événements sans jamais les dominer. Il observe, décrit, témoigne, mais il ne décide rien, ne transforme rien, ne maîtrise rien. Il n’incarne pas la guerre, du fond de la mêlée ; il en documente les manifestations envahissantes. Sa trajectoire narrative épouse moins celle d’un combattant que celle d’un observateur mobile, transporté d’un dispositif à l’autre, d’un corps spécialisé à l’autre, au fil des innovations techniques et des procédures qui structurent désormais la conduite de la guerre.
La Guerre au XXᵉ siècle est collective, bureaucratique, mécanisée. Elle est surtout technicisée au point de déplacer son centre de gravité vers des spécialistes, des opérateurs et des experts. Le récit est traversé par une procession de corps et de métiers – aérostiers, torpilleurs sous-marins, mitrailleurs « pompistes », chimistes, ingénieurs, médecins, apothicaires, téléphonistes, éclaireurs – qui signalent que l’efficacité guerrière ne repose plus sur l’élan individuel, mais sur des chaînes opératoires, des appareillages et des savoir-faire différenciés. À ce titre, elle ne laisse plus aucune place à l’exploit individuel sur le champ de bataille. Dès lors, les soldats y sont moins des combattants que des opérateurs de machines, des rouages au sein d’une vaste organisation technique et administrative. Le courage même n’y a, en vérité, plus de sens : face à l’artillerie électrique ou aux gaz asphyxiants, la bravoure individuelle ne constitue ni un avantage tactique, ni une garantie de survie, encore moins de gloire. Dans cet univers de dispositifs, la valeur guerrière se déplace : elle tient à la compétence, à l’exécution correcte d’une fonction, à l’intégration dans une chaîne technique et organisationnelle, bien plus qu’à l’audace ou au sacrifice personnel.
Cette dépersonnalisation du conflit va de pair avec sa routinisation. La violence n’est plus vécue comme une épreuve exceptionnelle, un moment de rupture qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’existence. Elle devient un environnement, une condition permanente de la vie quotidienne. On ne va plus à la guerre comme on part à l’aventure ; on vit dans la guerre comme on habite une époque, sans possibilité d’en sortir, ni même d’espérer que cela s’arrête.
Ainsi, cette vision désamorce toute possibilité d’héroïsation du conflit. Au contraire de nombre de ses contemporains, Robida refuse à la guerre sa grandeur tragique, son statut d’événement fondateur, sa capacité à révéler les vertus cachées de l’humanité. Ce qu’il montre, c’est une guerre qui constitue désormais le cours même de l’histoire humaine, et qui, pour cette raison, ne produit plus de récits épiques mais des tombereaux de statistiques, n’exhibe plus que des corps spécialisés – des techniciens de la destruction et de l’urgence sanitaire – et ne distingue plus que de simples survivants là où l’épopée façonnait des héros.
Un diagnostic sur la modernité conflictuelle
La Guerre au XXᵉ siècle est donc moins un récit de guerre qu’un diagnostic de la conflictualité moderne. Ce que Robida décrit, sous couvert d’anticipation, c’est la manière dont les logiques de rationalisation technique, d’accélération temporelle et d’intégration systémique propres à la modernité s’appliquent nécessairement au domaine de la violence organisée. La guerre moderne n’est pas une anomalie dans un monde qui serait par ailleurs pacifié par le progrès ; elle est bien plutôt l’aboutissement logique d’une certaine conception du progrès.
En cela, Robida se distingue radicalement des deux grandes familles d’anticipation militaire de son temps. Il ne partage ni l’optimisme des prophètes du progrès, pour qui les avancées techniques rendraient la guerre si destructrice qu’elle en deviendrait impossible, ni le pessimisme des nostalgiques de la guerre chevaleresque, qui déploraient la mécanisation du combat. Il propose une troisième voie : celle d’une lucidité sans illusion sur la capacité de la modernité à intégrer la violence dans ses structures ordinaires de fonctionnement.
Ce n’est donc pas par hasard si La Guerre au XXᵉ siècle clôt la trilogie commencée avec Le Vingtième Siècle. La guerre n’est pas un accident qui viendrait perturber la marche du progrès ; elle est la vérité révélée de la modernité technique, le moment où ses logiques profondes apparaissent dans leur nudité. Quand la rationalité instrumentale s’applique à tous les domaines de l’existence, pourquoi épargnerait-elle celui de la violence collective ? Quand l’accélération devient la norme de toute activité sociale, pourquoi la guerre échapperait-elle à ce régime temporel ? Quand l’intégration systémique abolit les frontières entre civil et militaire, pourquoi le conflit resterait-il confiné dans un espace séparé ?
À ces questions, Robida ne répond pas par un discours théorique mais par une mise en fiction qui en explore les implications concrètes. Son anticipation n’est pas une prédiction ; c’est une démonstration par l’image et le récit de ce que devient la guerre quand elle est soumise aux mêmes logiques que celles de l’usine, du laboratoire chimique et bactériologique, de l’administration ou des réseaux de communication. Et c’est précisément cette méthode, à la fois fictionnelle, satirique et visuelle, qui a longtemps conduit à sous-estimer la profondeur de son analyse.
Robida, non comme prophète technologique, mais comme analyste des formes de guerre
La guerre comme milieu
La rupture conceptuelle majeure que propose Robida réside dans sa compréhension de la guerre non plus comme un événement localisé mais comme un milieu diffus. Ce déplacement, discret mais radical, transforme entièrement la nature du conflit moderne. Là où la pensée militaire traditionnelle repose sur l’identification d’un front – entendu comme ligne de démarcation claire entre espace pacifié et zone de combat, entre arrière sécurisé et avant exposé –, Robida dessine un monde où cette distinction a perdu toute pertinence.
La disparition du front n’est pas chez lui le résultat d’une percée tactique ou d’une manœuvre d’encerclement ; elle procède de la nature même des technologies qu’il met en scène. Les aéronefs de bombardement, les communications sans fil, les armes à longue portée, les « bombes à miasmes » ou chimiques ne respectent aucune ligne de démarcation. Ils abolissent la géométrie rassurante du champ de bataille clausewitzien, celle qui permettait de déterminer avec certitude où finissait la paix et où commençait la guerre.
Cette extension du champ de bataille à l’ensemble de la société constitue l’intuition centrale de La Guerre au XXᵉ siècle. Robida comprend que la modernité militaire ne se contente pas d’augmenter l’intensité de la violence ; elle en modifie la distribution spatiale. La guerre cesse d’être ce moment exceptionnel où des combattants s’affrontent en un lieu circonscrit. Elle devient une condition générale dans laquelle baigne l’ensemble du corps social. Les civils ne sont plus seulement des victimes collatérales de combats qui se dérouleraient ailleurs ; ils sont partie intégrante du système de guerre, objets légitimes de l’action militaire, ressources à détruire ou à mobiliser.
Et c’est précisément parce que la guerre devient une contrainte de milieu qu’elle peut être compatible avec la vie ordinaire. Robida ne décrit pas une société paralysée par le conflit, figée dans l’attente ou la terreur. Il montre des citadins qui vaquent à leurs occupations sous les bombardements, des commerces qui continuent de fonctionner pendant les alertes, une vie sociale qui s’adapte et se réorganise autour de la violence plutôt que de s’interrompre face à elle. On le voit aujourd’hui à Kiev, par exemple, où la population continue de travailler, d’étudier, de se déplacer, de fréquenter cafés et marchés malgré les alertes aériennes et les frappes ponctuelles. Les habitants descendent dans le métro pour se protéger, puis remontent poursuivre leur journée. Les commerces rouvrent parfois quelques minutes seulement après une explosion. Les transports publics fonctionnent sous la menace. Chez Robida comme à Kiev, la guerre n’est plus un événement exceptionnel qui arrête le pays : elle devient un environnement, un climat, une condition de vie. Et c’est cette normalisation du danger, rendue perceptible dans cette capacité à continuer malgré tout, qui donne à son œuvre une actualité saisissante.
La pluralité des milieux conflictuels
Si la guerre robidienne efface les frontières entre le front et l’arrière, elle brouille également les distinctions entre les différentes dimensions de l’espace conflictuel. La vision qu’il propose n’est pas celle d’une guerre qui se déploierait prioritairement dans un seul milieu (terrestre, comme dans les conflits classiques), mais celle d’une conflictualité qui se joue simultanément sur plusieurs théâtres hétérogènes.
Terre, air, mer, information : ces quatre dimensions ne constituent pas chez Robida des champs de bataille séparés, mais les composantes d’un système intégré. Les aéronefs bombardent les villes pendant que les sous-marins bloquent les ports ; les télégraphes transmettent les ordres pendant que l’artillerie pilonne les positions ennemies. Ce qui frappe, c’est l’absence de hiérarchie claire entre ces dimensions. Robida ne privilégie aucun domaine comme décisif ; il montre au contraire comment la guerre moderne exige une maîtrise simultanée de l’ensemble de ces espaces.
Cette vision multidimensionnelle du conflit anticipe ce que la pensée stratégique contemporaine nommera bien plus tard la « guerre tous azimuts » ou le « combat multi-domaines ». Mais là où les doctrines militaires actuelles pensent cette pluralité en termes d’intégration opérationnelle et de supériorité informationnelle, Robida en explore les implications sociétales. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’avantage tactique que procure la maîtrise combinée de ces différents milieux, mais plutôt la manière dont cette pluralité rend la guerre littéralement indépassable.
Car une guerre qui se déploie simultanément dans le ciel, sur mer, sur terre et dans les réseaux de communication ne laisse aucun espace de retrait possible. Il n’existe plus de lieu où se réfugier, plus de dimension de l’existence qui échapperait à la logique militaire. Cette saturation de l’espace par la conflictualité produit un effet d’enfermement radical : on ne peut plus sortir de la guerre parce qu’elle occupe désormais toutes les positions possibles, investissant toutes les niches écologiques où pourrait se déployer la vie humaine.
La guerre comme système combiné ne désigne donc pas simplement une sophistication tactique, mais la transformation ontologique du rapport entre violence et société. Lorsque l’affrontement entre unités politiques souveraines cesse d’être localisable dans un espace donné pour devenir une condition environnementale généralisée, il change en fait de nature. Il n’est plus un état exceptionnel que l’on traverse avant de revenir à la normale ; il devient la condition historique moderne même, l’horizon ordinaire dans lequel s’inscrit désormais toute forme d’existence collective.
La distance et la dilution morale
Cette reconfiguration spatiale de la guerre s’accompagne chez Robida d’une transformation tout aussi décisive de son économie morale. La guerre à distance qu’il décrit, composée de bombardements aériens (conventionnels ou chimiques), de tirs d’artillerie à longue portée, ou encore de communications instantanées permettant de déclencher des frappes depuis des quartiers généraux éloignés, ne constitue pas seulement une évolution technique. Elle produit ce que l’on peut appeler une abstraction déréalisante de la violence, autrement dit un processus par lequel l’acte de tuer se trouve vidé de son poids existentiel par une myriade de médiations technologiques.
Robida saisit avec une acuité remarquable ce paradoxe : plus les moyens de destruction deviennent puissants, plus la relation entre celui qui tue et celui qui meurt se distend. Le pilote d’aéronef qui largue ses bombes sur une ville ne voit pas les visages de ceux qu’il tue ; l’artilleur qui tire sur des positions ennemies à des kilomètres de distance n’entend pas les cris des blessés ; jusqu’à l’officier contemporain ordonnant une frappe de drone depuis un bureau climatisé, qui n’a aucune expérience sensible de la mort qu’il administre. Cette médiation technique transforme le meurtre en geste abstrait, presque bureaucratique.
La responsabilité s’y trouve par là même fragmentée, diluée dans une chaîne d’actions partielles dont aucune ne peut être identifiée comme le moment propre du crime. Qui endosse véritablement la mort violente infligée au camp d’en face, dans une guerre où le bombardier exécute un ordre, où l’ordre a été donné par un officier qui applique une directive, où la directive découle d’une stratégie élaborée collectivement, où la stratégie répond à des impératifs politiques formulés par des instances civiles ? Cette impossibilité de localiser la responsabilité n’est pas un accident ; elle constitue une propriété structurelle de la guerre moderne telle que Robida l’appréhende et la met en forme, par les ressources conjointes du roman d’anticipation et de l’illustration.
Cette dilution morale ne rend pas la violence plus supportable ; elle la rend au contraire plus aisée à mettre en œuvre, dans la mesure où elle est moins entravée par les scrupules qui pourraient naître d’une confrontation directe avec ses effets. Quand tuer devient un acte technique, déconnecté de toute expérience sensible de la mort infligée, les inhibitions morales ordinaires cessent d’opérer. On peut détruire des villes entières avec la même froideur qu’on traite un dossier administratif, parce que la médiation technologique a évacué tout ce qui, dans l’acte de tuer, pourrait susciter hésitation ou remords.
L’anticipation des formes plutôt que des moyens
Ce que notre technoprophète anticipe, au terme de cette analyse à trois dimensions (guerre comme milieu, guerre à distance, guerre multidimensionnelle – conventionnelle, chimique/bactériologique et cognitive – n’est donc pas seulement un nouveau système d’armes, mais surtout le régime belligène moderne. Il ne prédit pas avec exactitude les technologies militaires du XXᵉ siècle ; certaines de ses inventions (les canons électriques, les sous-marins cuirassés géants) relèvent davantage de l’extrapolation fantaisiste que de la prospective technique. Mais cette inexactitude dans le détail technologique importe peu au regard de la justesse avec laquelle il saisit les structures profondes de la guerre moderne.
Ce qu’il comprend, avant d’autres, c’est que la modernisation militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice (des armes plus puissantes, plus précises, plus rapides), mais en une transformation qualitative du rapport entre violence et société. La guerre moderne n’est pas simplement une guerre plus meurtrière ; c’est une guerre d’une autre nature, qui obéit à une autre logique, et qui produit d’autres effets.
Robida saisit les trois caractéristiques essentielles de cette nouvelle forme de conflictualité : son caractère environnemental (la guerre comme milieu plutôt que comme événement), sa nature systémique (la guerre comme intégration de dimensions hétérogènes plutôt que comme affrontement localisé), et sa dimension abstraite (la guerre comme administration de la mort à distance plutôt que comme confrontation directe). Ces trois traits ne décrivent pas accidentellement la guerre du XXe siècle ; ils en constituent durablement le principe structurant.
Que ces intuitions aient été formulées dans le registre satirique de l’anticipation illustrée plutôt que dans celui du traité de stratégie ou de l’essai politique explique qu’elles aient été si longtemps négligées. Mais c’est précisément ce choix formel, dont la légèreté apparente contraste avec sa profondeur véritable, qui a permis à Robida de penser ce que le discours savant de son époque ne pouvait encore concevoir. La satire offrait un mode d’exploration intellectuelle qui autorisait à imaginer l’impensable sans avoir à le justifier théoriquement, à esquisser les contours d’une forme de guerre que rien, dans l’expérience contemporaine, ne laissait encore entrevoir.
Relire La Guerre au XXᵉ siècle aujourd’hui, ce n’est donc pas constater avec amusement que certaines prédictions techniques se sont réalisées tandis que d’autres ont échoué. C’est reconnaître dans ce texte une analyse structurelle de la modernité conflictuelle dont la validité n’a cessé de se confirmer tout au long du siècle qu’il prétendait anticiper. Robida comprend que la guerre moderne serait nécessairement aérienne, multidimensionnelle, à distance et diffuse. Et cette compréhension vaut infiniment plus que n’importe quelle prédiction technique, parce qu’elle saisit la logique profonde du fait guerrier, plutôt que ses seules manifestations techniques de surface.
Robida en dialogue avec L’Échiquier stratégique
Penser la diversité des guerres
Dans un texte récent publié par Le Grand Continent, Alexandre Escudier rend compte de l’ouvrage d’Antony Dabila, L’Échiquier stratégique 25, qui propose une grammaire générale de la guerre fondée sur le refus d’une définition unique du phénomène guerrier. Dabila s’inscrit dans une tradition de pensée stratégique qui, de Raymond Aron 26 à Jean Baechler 27, insiste sur la pluralité irréductible des formes de conflictualité et sur l’existence d’une conflictualité latente comme condition permanente des relations entre unités politiques souveraines (polities).
Cette approche se distingue radicalement des tentatives de réduction de la guerre à une essence unique, qu’elle soit clausewitzienne, technologique ou normative. Dabila propose au contraire un « échiquier combinatoire de seize modes stratégico-tactiques », déduits de trois couples fondamentaux : offensive/défensive, tactique/stratégique, directe/indirecte. L’insistance sur la combinatoire traduit une compréhension profonde de ce que la pensée stratégique contemporaine nomme l’hybridation : la capacité des belligérants à activer simultanément plusieurs dimensions de l’affrontement (terre, air, mer, information), plusieurs régimes d’action (nucléaire, conventionnel, asymétrique) et plusieurs modalités opératoires.
Ce que Robida apporte à cette grammaire
Confronter Robida à L’Échiquier stratégique révèle une étonnante convergence de préoccupations par-delà le siècle qui les sépare. Car ce que donne à voir La Guerre au XXᵉ siècle, c’est précisément cette guerre combinée dont Dabila dégage la syntaxe et, en arrière-plan, via les « médiums » et les « hypnotiseurs », la guerre de l’information et des représentations travaille les perceptions, désorganise les croyances et prépare à l’action létale. Cette simultanéité des dimensions de l’affrontement constitue le cœur de la vision robidienne.
Pour autant, l’apport de Robida ne se limite pas à cette préfiguration précoce. Il offre quelque chose que la pensée stratégique, même la plus sophistiquée, peine à produire : une compréhension sensible de la normalisation du conflit, voire de ce que Raymond Aron, à l’âge thermo-nucléaire, appelait la « guerre hyperbolique ». Là où Dabila construit une grammaire analytique des modes stratégico-tactiques, Robida montre comment ces modes sont effectivement expérimentés et vécus dans le quotidien des populations. Il ne se contente pas de dire que la guerre devient un environnement dont nul n’échappe ; il donne concrètement à voir ce que devient la condition humaine lorsque la violence organisée constitue l’horizon permanent des existences.
Cette dimension anthropologique éclaire un aspect crucial de la guerre moderne : son caractère médiatique et cognitif. Dabila rappelle que la guerre cesse non lorsqu’un camp est militairement anéanti, mais lorsque l’instance décisionnelle centrale d’un régime politique estime que la poursuite du conflit coûterait davantage que ce qu’il reste à espérer. Cette « équation de paix » repose sur des facteurs perceptifs et psychologiques autant que matériels. Or, Robida comprend intuitivement que la guerre moderne se joue aussi dans la gestion de ces facteurs cognitifs : information en continu, spectacularisation médiatique, banalisation routinière de la violence, qui sature les perceptions et transforme l’exceptionnel en ordinaire. Ses propres dispositifs narratifs et iconographiques en témoignent. Les téléphonoscopes, journaux illustrés instantanés, bulletins télégraphiques et panoramas urbains saturés d’images transforment le conflit en un flux permanent de nouvelles, de rumeurs et de visions fragmentées. Les bombardements deviennent des scènes observées depuis les balcons, commentées dans les cafés, relayées par des écrans domestiques ; les dirigeables en flammes ou les combats navals sont aussitôt convertis en gravures, en spectacles, en objets de consommation visuelle. En d’autres termes, Robida montre ainsi comment les médias, les images et les dispositifs de communication fabriquent une guerre cognitive avant l’heure, moins par l’effondrement du moral que par la mise en spectacle continue de la violence, lorsque l’attention se disperse, la sensibilité à la violence de masse s’émousse et la capacité d’indignation s’érode.
Complémentarité des approches
La confrontation entre Dabila et Robida révèle moins une opposition qu’une complémentarité de méthodes. Antony Dabila propose une grammaire stratégique, une typologie analytique qui permet de classer, comparer et comprendre les configurations de l’affrontement armé. Albert Robida offre une anthropologie implicite de la guerre moderne : il donne à voir ce que devient l’existence humaine quand la guerre s’installe comme condition permanente. Cette différence de méthode correspond à une différence de focale. Le premier s’intéresse à la conduite stratégique, à l’articulation entre finalités politiques, objectifs stratégiques et buts tactiques. Le second porte son attention sur la perception sociale de la guerre : à la manière dont elle est vécue par ceux qui la subissent et comment elle transforme le tissu quotidien de la société.
Mais Antony Dabila insiste sur un point crucial : la stratégie militaire doit toujours être subordonnée à une conduite stratégique plus englobante, expression des finalités politiques définies par la communauté politique. Or, ces finalités, leur légitimité, leur acceptabilité, leur capacité à mobiliser, dépendent précisément de la manière dont la guerre est perçue, vécue, intégrée par la société. La grammaire stratégique ne suffit pas si elle n’intègre pas aussi une anthropologie sociale du conflit.
Robida ne concurrence donc pas la théorie stratégique ; il l’épaissit, à la manière de la série télévisée britannique Black Mirror. Il ne propose pas un modèle, mais un dispositif d’exploration : une fiction qui met en scène les conséquences sociales, psychologiques et politiques de technologies futures. La série britannique ne cherche pas à prédire l’avenir ; elle en déplie les logiques, en pousse les tendances jusqu’à leur point de rupture, en révèle les angles morts. Robida procède de la même manière : il ne démontre pas, il met en situation. Il ne théorise pas la guerre moderne, il immerge le lecteur dans un environnement où la technique reconfigure les comportements, les perceptions et les institutions 28. Il rappelle que la guerre n’est pas seulement un problème de combinatoire tactique mais aussi une épreuve existentielle qui transforme en profondeur les sociétés qui la traversent.
Une actualité renouvelée
Cette complémentarité éclaire d’un jour nouveau la pertinence contemporaine de Robida. Dans un contexte où trois dimensions (guerre nucléaire, conflit conventionnel, lutte asymétrique) tendent à s’empiler et à s’activer simultanément, la capacité à penser ensemble la grammaire formelle des modes stratégico-tactiques et l’anthropologie sociale de la guerre devient cruciale.
Les démocraties libérales contemporaines se trouvent confrontées à un double défi. D’une part, elles doivent élaborer des doctrines stratégiques capables de répondre à des menaces hybrides qui combinent plusieurs registres d’action militaire. D’autre part, elles doivent maintenir le soutien de leurs populations à des engagements militaires dont les modalités (frappes à distance, guerre informationnelle, interventions prolongées) correspondent précisément aux formes que Robida avait anticipées : distantes, diffuses, routinières.
Le risque systémique pour les démocraties est qu’elles échouent à penser la conduite stratégique de leur communauté politique, soit parce qu’elles demeurent paralysées de l’intérieur par une conflictualité structurelle, soit parce qu’elles ne parviennent plus à appréhender leur environnement international autrement qu’à travers les coordonnées de l’humanitarisme moral. Dans ce contexte, relire Robida offre une ressource précieuse : non pas des recettes stratégiques, mais une compréhension de la manière dont les sociétés modernes peuvent ou non intégrer la guerre comme matrice, sans pour autant renoncer à leur identité politique.
Car ce que Robida montre, dans son ironie mélancolique, c’est précisément cette difficile cohabitation : comment maintenir une vie démocratique, des institutions civiles, une sphère publique fonctionnelle dans un environnement de guerre continue ? Cette question, que les penseurs stratégiques contemporains formulent en termes de « double résilience démocratique » 29, Robida l’avait déjà posée il y a plus d’un siècle. Et si ses réponses restent ambiguës, oscillant entre satire et inquiétude, entre fascination technique et angoisse existentielle, c’est peut-être parce que la question elle-même ne comporte pas de solution définitive, seulement des ajustements toujours provisoires et précaires, entre les exigences de la survie collective immédiate et celles de la vie bonne, ordonnée à des fins éthiques et métaphysiques qui donnent leur sens véritable à nos existences physiques et politiques.
Pourquoi Robida nous parle plus aujourd’hui qu’hier
Une guerre sans début clair ni fin nette
L’actualité géopolitique contemporaine offre une confirmation troublante des intuitions robidiennes. En Ukraine, le conflit déclenché en février 2022 s’enlise dans une guerre d’attrition dont nul ne peut prédire exactement l’issue. À Gaza, les cycles de violence se succèdent sans jamais produire de résolution définitive, chaque cessez-le-feu portant en germe la prochaine escalade. En mer Rouge, les attaques houthies contre le trafic maritime international créent un état de belligérance diffuse, sans paix certaine ni guerre déclarée. Dans l’Indopacifique, la tension sino-américaine autour de Taïwan maintient la région dans une situation de quasi-guerre permanente, où chaque exercice militaire, chaque incident naval, chaque déclaration politique peut basculer vers l’affrontement ouvert sans qu’aucun seuil clairement identifiable ne sépare la compétition stratégique du conflit armé.
Ces théâtres contemporains partagent une caractéristique commune qui les distingue radicalement des guerres du XXe siècle : l’impossibilité de les circonscrire dans le temps et dans l’espace selon les catégories classiques du droit international. Quand commence une guerre qui n’a jamais été formellement déclarée ? Quand se termine un conflit qui alterne phases chaudes et périodes de gel sans jamais produire de traité de paix ? Comment qualifier juridiquement et politiquement des situations qui combinent actions militaires conventionnelles, opérations cyber, guerre informationnelle et pression économique dans un continuum où la frontière entre temps de guerre et temps de paix perd toute netteté ?
Cette ambiguïté temporelle s’accompagne d’une fragmentation spatiale qui rend tout aussi difficile la délimitation géographique du conflit. La guerre d’Ukraine se joue certes sur la longue ligne de front, mais aussi dans les réseaux d’approvisionnement énergétique européens, dans les circuits de financement internationaux, dans les flux d’information sur les réseaux sociaux, dans les enceintes diplomatiques où se négocient soutiens et sanctions. Le conflit israélo-palestinien déborde largement des frontières de Gaza pour englober le Liban, la Syrie, l’Iran, et même des théâtres africains où des puissances régionales s’affrontent par proxies interposés.
Cette configuration (conflits durables, ambigus, fragmentés) correspond exactement à ce que Robida avait imaginé : non pas la grande guerre décisive qui viendrait trancher un différend séculaire, mais l’installation de la conflictualité comme état permanent, fluctuant, non sans intensité certes, mais sans aucune perspective de résolution.
Une guerre médiatisée et cognitive
Si les conflits contemporains semblent sortir tout droit des pages de La Guerre au XXᵉ siècle, c’est aussi parce qu’ils confirment l’intuition robidienne concernant la centralité des récits dans la conduite de la guerre moderne. Les affrontements du XXIᵉ siècle ne se jouent pas seulement sur le terrain militaire ; ils se déroulent simultanément dans l’espace médiatique et cognitif, où la bataille des perceptions détermine souvent davantage l’issue du conflit que les rapports de force matériels 30.
L’offensive russe contre l’Ukraine en offre une illustration saisissante. Au-delà des combats terrestres, aériens et navals, la guerre s’est immédiatement doublée d’une confrontation narrative intense, opposant le récit d’une résistance héroïque ukrainienne, présentée comme foncièrement démocratique et inscrite dans une filiation nationale remontant aux Cosaques de la Sitch zaporogue, à celui d’une opération de « dénazification » avancé par la Russie, se réclamant de l’héritage historique de la Rus’ de Kiev et de la « Grande guerre patriotique ». Dès lors, cette dimension cognitive du conflit ne constitue pas un simple complément de la guerre conventionnelle ; elle en forme désormais une composante structurelle. Les drones kamikazes qui frappent des infrastructures ukrainiennes sont immédiatement filmés, commentés et diffusés sur Telegram. Ailleurs, les frappes israéliennes sur Gaza produisent instantanément des torrents d’images qui alimentent des récits antagonistes, chacun mobilisant ses propres codes visuels, ses propres registres émotionnels et ses propres communautés interprétatives. La guerre devient ainsi un spectacle permanent, un flux ininterrompu d’informations et de contre-informations dont nul ne peut plus prétendre maîtriser la circulation.
Cette saturation informationnelle produit des effets contradictoires. D’un côté, elle rend la guerre plus visible, plus présente dans l’espace public, et donc plus difficile à ignorer. De l’autre, elle suscite une forme d’épuisement cognitif, qui induit paradoxalement une désensibilisation : l’accumulation d’images de destruction finit par produire de l’indifférence plutôt que de la mobilisation, tandis que la prolifération d’informations contradictoires engendre le scepticisme généralisé plutôt que la compréhension éclairée.
Robida avait anticipé cette double dimension : la guerre comme spectacle médiatique permanent (sous l’effet d’un flux informationnel effréné, aujourd’hui porté par les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux), et l’accoutumance insidieuse que cette permanence finirait par produire. Dans ses illustrations, les citadins continuent de vaquer à leurs occupations pendant que les journaux affichent les dernières nouvelles du front, que les télégraphes transmettent les dépêches en temps réel, et que le conflit devient un simple arrière-plan familier, plutôt que de demeurer un événement extraordinaire, mobilisateur. Ce dont il pointait la possible émergence, sans disposer encore du vocabulaire conceptuel pour la nommer, c’était la guerre cognitive généralisée telle que nous la connaissons aujourd’hui, lorsque la gestion des perceptions importe autant que le contrôle des moyens létaux de l’engagement armé.
Une guerre sans catharsis
Peut-être la correspondance la plus troublante entre les visions de Robida et notre présent réside-t-elle dans l’absence de catharsis que produisent les conflits contemporains. Les guerres du XXᵉ siècle, aussi terribles fussent-elles, s’achevaient généralement sur des moments de résolution : capitulations, traités de paix, procès des vaincus, reconstruction des ordres politiques. Ces dénouements permettaient aux sociétés belligérantes de marquer une césure, de refermer symboliquement une séquence historique, et de se projeter dans un après-guerre clairement distinct de la période de conflit.
Les guerres contemporaines ne produisent plus cette fonction cathartique. L’Afghanistan illustre ce phénomène de façon exemplaire : vingt ans d’engagement occidental se concluent par un retrait chaotique, qui ne ressemble en rien à une victoire, et le retour au pouvoir des Talibans rend rétroactivement illisible le sens même de l’intervention 31. L’Irak, la Syrie, la Libye : autant de théâtres où les interventions militaires n’ont produit ni vainqueurs clairs ni vaincus définitifs, mais seulement des situations de quasi-guerre gelée, susceptible, à tout moment, de se réactiver.
Cette absence de victoires décisives transforme en profondeur le rapport des sociétés à la guerre. Là où les conflits du XXᵉ siècle (malgré leur horreur) maintenaient une dramaturgie reconnaissable (mobilisation, paroxysme, dénouement), les guerres contemporaines s’étirent dans une temporalité indéfinie, qui érode progressivement la capacité des populations à soutenir durablement l’effort de guerre. La fatigue sociale qui en résulte ne prend pas la forme d’une opposition frontale à l’effort de guerre (comme ce fut le cas pour le Vietnam), mais celle d’une lassitude diffuse, d’une difficulté croissante à accorder de l’attention à des conflits qui semblent appelés à se prolonger sans horizon clair de résolution.
Cette fatigue se double d’un processus de normalisation de l’exception qui correspond exactement à ce que Robida avait décrit. La guerre cesse d’être vécue comme une rupture dans le cours normal de l’histoire pour devenir un élément permanent du paysage géopolitique. On s’habitue aux sirènes anti-aériennes, aux tensions militaires périodiques, aux interventions armées ponctuelles, comme on s’habitue à toute condition environnementale stable. Cette normalisation ne signifie pas acceptation ; elle désigne plutôt une forme d’adaptation résignée à un état de choses perçu comme inaltérable.
Les démocraties libérales découvrent ainsi, avec un siècle de retard, ce que Robida avait intuitivement compris : une guerre sans dramaturgie classique, sans moments décisifs clairement identifiables, sans possibilité de clôture symbolique, produit des effets psychologiques et sociaux radicalement différents des conflits traditionnels. Elle ne mobilise plus les énergies collectives vers un objectif commun, mais tend à disperser l’attention, à fragmenter les engagements, et à éroder progressivement la capacité de la société à penser son propre rapport à la violence organisée de masse.
La pertinence d’un diagnostic structurel
Ce que révèlent ces trois dimensions (temporalité indéfinie, centralité cognitive, absence de catharsis), c’est la pertinence du diagnostic structurel que Robida avait porté sur la guerre moderne. Il n’avait pas prédit les technologies spécifiques du XXIᵉ siècle, mais il avait saisi les logiques profondes appelées à structurer durablement la conflictualité contemporaine : diffusion spatiale, extension temporelle, médiatisation généralisée et normalisation progressive de l’état de guerre.
Le cartographe précoce de la guerre moderne nous parle aujourd’hui plus qu’hier, non pas parce que ses prédictions se seraient miraculeusement réalisées, mais parce que la multiplication des formes de l’engagement armé qu’il avait imaginée correspond de plus en plus précisément à notre expérience contemporaine. À une époque où les théoriciens militaires peinent à qualifier les nouvelles formes de belligérance (guerre hybride, guerre grise sous le seuil létal, conflits de haute intensité), Robida offre un cadre interprétatif qui permet de penser cette indétermination non comme une anomalie provisoire, mais comme la structure même de la conflictualité moderne.
Il aide à comprendre que ce que nous vivons n’est pas une transition désordonnée entre un ancien modèle de guerre (interétatique, déclarée, circonscrite) et un nouveau modèle encore à stabiliser, mais l’installation durable d’un régime de conflictualité qui se caractérise précisément par son refus de toute stabilisation, son caractère fondamentalement fluide, et sa capacité à combiner indéfiniment des registres d’action hétérogènes, sans jamais se fixer en une forme définitive.
Robida, un outil pour penser le présent
Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : il faut sortir définitivement de la lecture technoprophétique de Robida afin de comprendre la portée véritable de son œuvre. Elle réside non pas dans la capacité à anticiper la simple apparence des objets techniques du futur, mais dans l’intelligence de la force de structuration que devaient nécessairement revêtir les différents vecteurs – techniques, cognitifs et sensibles – de la guerre moderne.
Ainsi, Robida doit être lu comme un révélateur des logiques profondes de la modernité militaire, un analyste intuitif des transformations structurelles que l’accélération technique et la rationalisation administrative allaient imposer au phénomène guerrier ; il doit être lu comme un penseur ayant su saisir, sous le voile de la fiction satirique, les traits essentiels de la conflictualité à venir. Cette triple qualification, de révélateur, d’analyste et de penseur, le situe dans un registre intellectuel qui n’est ni celui de la science-fiction ni celui de la prospective technique, mais celui d’une polémologie moderne 32 en forme de sociologie historique d’anticipation.
Comme révélateur, Robida rend visible ce que ses contemporains ne pouvaient ou ne voulaient voir : que la modernité technique ne pacifierait pas le monde mais transformerait radicalement les modalités de la violence collective. Comme analyste intuitif, il décompose les mécanismes par lesquels cette transformation est appelée à s’opérer : extension du champ de bataille, pluralisation des milieux conflictuels, abstraction de la violence et normalisation du conflit. Comme penseur des formes émergentes, il saisit que ce qui change dans la guerre moderne n’est pas seulement quantitatif (plus de morts, plus de destruction), mais d’ordre foncièrement qualitatif : le surgissement d’une autre structure temporelle, d’une autre distribution des espaces de conflictualité, d’une économie morale des conflits de nature dissemblable, et d’une dialectique renouvelée entre organisation sociale et violence de masse organisée.
Cette relecture de l’œuvre soulève une question méthodologique qui dépasse largement le cas particulier de cet auteur. Lire Robida aujourd’hui, ce n’est pas chercher le futur dans le passé (exercice toujours suspect de téléologie rétrospective) mais apprendre à reconnaître les logiques profondes de la guerre contemporaine à travers les formes qu’un observateur aussi perspicace avait su identifier il y a plus d’un siècle. En somme, ce qui importe, c’est de saisir la logique structurelle qui rend possible cette transformation : la manière dont la modernité technique crée les conditions d’une guerre continue et déformalisée, tout en demeurant compatible avec le maintien d’une vie sociale ordinaire.
Par ailleurs, Robida illustre exemplairement la fécondité d’une hybridation disciplinaire croisant fiction, stratégie et sciences sociales pour penser la guerre contemporaine. Parce qu’il combine visualisation (le dessin), narration (le récit), et satire (le commentaire social implicite), il parvient à saisir des dimensions du phénomène guerrier qui échappent trop souvent aux approches purement discursives. Ses illustrations ne sont pas de simples ornements du texte ; elles constituent un mode d’analyse à part entière, qui permet de donner à voir, sous une forme immédiatement sensible, ce que le langage conceptuel peine à formuler et à transmettre. Sa narration n’est pas une simple mise en intrigue ; elle explore les implications concrètes, au niveau du vécu individuel et collectif, de transformations que la théorie stratégique n’exprime le plus souvent qu’en termes abstraits.
Le geste robidien suggère ainsi que, pour penser adéquatement la guerre contemporaine, dans sa complexité multi-vectorielle, son indétermination croissante et sa capacité de structuration sociale, il est nécessaire de mobiliser des outils intellectuels eux aussi pluriels et hybrides. Ni la théorie stratégique prise isolément, ni l’analyse sociologique considérée seule, ni la fiction envisagée comme un genre autonome ne suffisent, chacune pour soi, à en épuiser l’intelligibilité. C’est dans leur articulation maîtrisée, dans leur mise en tension productive, que peut émerger une compréhension véritablement à la hauteur de l’objet. Le cas Robida rappelle en ce sens l’utilité heuristique des œuvres marginales pour éclairer les angles morts du présent. Précisément parce qu’il n’appartient à aucun canon établi, Robida a pu explorer des territoires que les formes consacrées de la pensée savante n’autorisaient pas encore à investir.
Au bout du compte, ce que Robida nous lègue, c’est moins un corpus de prédictions qu’une attitude intellectuelle : une lucidité sans illusion face aux transformations en cours, une capacité à penser le pire sans verser dans le catastrophisme, une aptitude à regarder en face ce que la modernité produit de plus inquiétant sans céder ni à la fascination technophile ni à la nostalgie réactionnaire. À l’heure où les démocraties libérales redécouvrent douloureusement les contraintes géopolitiques qu’elles croyaient avoir définitivement conjurées, où les guerres se multiplient sans que jamais ne se dessine la possibilité d’un ordre pacifié, où la violence organisée s’installe comme horizon permanent de l’existence collective, l’approche robidienne offre un modèle de pensée singulièrement précieux : une manière de refuser aussi bien l’optimisme technologique que le pessimisme fataliste.
C’est peut-être là que réside finalement l’apport le plus précieux de Robida : nous avoir montré qu’il est possible de penser lucidement la guerre moderne sans se laisser paralyser par elle, de reconnaître sa logique profonde sans pour autant la naturaliser, de la décrire dans sa banalité quotidienne sans jamais oublier son inacceptabilité morale. Dans un siècle où la guerre risque de redevenir, comme Robida l’avait anticipé, non plus l’exception mais la règle, cette lucidité sans illusion constitue la seule posture intellectuelle tenable pour ceux qui refusent à la fois l’aveuglement paniqué et les formes plus froides de renoncement que sont l’épuisement, le cynisme ou le défaitisme.
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22.06.2026 à 06:47
Le régime iranien a-t-il encore besoin de haïr l’Amérique ?
La décapitation de la génération révolutionnaire a ouvert un conflit profond entre une faction qui veut venger ses martyrs et une qui veut reconstruire le pays.
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Texte intégral (2619 mots)
L’état chaotique des négociations entre l’Iran et les États-Unis — le départ soudain de la délégation menée par Araghchi et Ghalibaf hier, 21 juin, quelques jours après la signature du protocole d’accord par le président américain à Versailles vendredi, puis l’annonce par les médiateurs pakistanais et qatari de progrès, y compris la mise en place d’une « ligne de communication », d’une « cellule de gestion des conflits » et d’une « feuille de route visant à mettre fin définitivement au conflit » — appelle une lecture qui dépasse la chronique diplomatique.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas l’énième variation d’un genre familier, ces innombrables accords de paix dont l’histoire du Moyen-Orient est saturée : quelques paragraphes sur la réouverture du détroit d’Ormuz, la suspension partielle du programme nucléaire, le déblocage d’une fraction des fonds iraniens gelés par Washington.
Sous la surface du texte affleure une question beaucoup plus structurante. Le tabou qui, depuis 1979, fondait l’identité même de la République islamique, le slogan « mort à l’Amérique » 33, s’y trouve, pour la première fois, frontalement remis en question.
La fin d’un tabou fondateur
Ce tabou peut être daté avec précision. Le 4 novembre 1979, un groupe d’étudiants partisans de la ligne de l’Imam 34 occupe l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Le geste, conçu comme une protestation passagère, se mue en pierre angulaire d’un ordre politique.
L’hostilité envers l’Amérique cesse alors d’être l’une des nombreuses dimensions identitaires pour devenir l’un des piliers par lesquels le régime se définit lui-même. La guerre de huit ans contre l’Irak vient cimenter cette hostilité, tandis que, quatre décennies durant, la propagande officielle ne cesse de la réactiver. Au point que la remettre en cause finit par apparaître non pas comme une simple erreur politique, mais comme une remise en cause de l’identité collective.
Ni le fondateur de la République islamique l’ayatollah Rouhollah Khomeini, ni son successeur Ali Khamenei, qui a joui d’une autorité sans rival pendant près de trente ans avant d’être tué par les frappes américaines du 28 février, n’ont pu ouvrir ce dossier. Non pas par incapacité ou manque d’intérêt, mais parce qu’ils savaient que la légitimité même du régime résidait dans cette hostilité fondatrice.
Ce qui distingue cette guerre de toutes les tensions antérieures entre l’Iran et les États-Unis, ce n’est ni son intensité ni sa durée, mais la cible visée par les premières minutes de l’attaque coordonnée du 28 février 2026. Le Guide suprême a été tué, ainsi que des dizaines de hauts responsables, dont Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.
Les conséquences de cette « décapitation » ne doivent pas être lues métaphoriquement : la génération qui, durant quatre décennies, avait fixé les règles du jeu et contraint chaque rouage du régime à s’y plier, n’a pas simplement disparu, elle a, au sens propre, été rayée de la scène.
Le vide ainsi soudainement créé a permis à Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, de prendre la tête de la délégation chargée de négocier avec Washington, évinçant ainsi la présidence et le gouvernement en exercice. Sans être l’héritier direct du discours anti-américain de la génération fondatrice, il s’est assis face au vice-président des États-Unis à Islamabad. Certaines sources lui prêtent même, au cours de cette rencontre, un échange téléphonique direct avec le président américain. Cette entrevue, qui s’est tenue les 11 et 12 avril 2026, est considérée comme le plus haut niveau de contact direct entre les deux pays depuis la révolution islamique.
De cette rencontre à celle de Genève, le chemin n’a pas été sans heurts : un cessez-le-feu conditionnel le 8 avril 2026, plusieurs semaines de tractations tendues autour du détroit d’Ormuz, puis, le 14 juin 2026, l’annonce et la signature, à distance, d’un protocole d’accord. L’essentiel de ce parcours ne doit pas être lu à partir de sa dimension diplomatique, mais à partir d’une question : pourquoi un tabou que des décennies de sanctions et jusqu’à la menace militaire directe, n’avaient pu briser, s’est-il effondré aussi vite ?
La réponse réside peut-être dans un fait trop souvent négligé. Dans les dernières années, la fidélité à ce tabou reposait sans doute moins sur l’idéologie de la révolution islamique que sur une forme d’allégeance de façade, une soumission devenue nécessaire pour rester proche du centre du pouvoir. Il s’agissait en réalité davantage d’une obéissance dont le prix d’une rupture était élevé que d’une croyance véritable. Or tant que le coût de cette mise en scène restait faible, personne ne la remettait en question. La guerre, et surtout l’élimination d’Ali Khamenei, ont bouleversé ce calcul du jour au lendemain. L’appareil militaire, les réseaux régionaux et l’économie du pays se sont trouvés paralysés à tel point que la poursuite de cette mise en scène est devenue elle-même une menace pour la survie du régime.
C’est pour cette raison que l’effondrement du tabou s’est produit si rapidement ; ce qui s’est écroulé n’était pas une croyance ferme en des idéaux immuables de la révolution islamique, mais une façade que plus personne n’avait la force de maintenir.
Revanche ou reconstruction, le nouveau clivage politique iranien
L’effondrement de ce tabou structurant ne signe en rien l’émergence d’un nouveau consensus au sein du régime ; il ne fait qu’en déplacer le terrain, vers une dispute entre deux lignes de fractures de plus en plus nettes.
D’un côté, le camp de la revanche. Le lundi 15 juin 2026, Esmail Qaani, commandant de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution, est apparu pour la première fois depuis le début de la guerre sur la chaîne d’information de la télévision d’État. Assurant que le Hamas serait bientôt reconstitué, il a soutenu que les composantes de l’« axe de la résistance » étaient restées en première ligne et avaient tenu, « dans les conditions les plus difficiles, face à l’ennemi américano-israélien ». « Nous avons un long chemin à parcourir avec les États-Unis et Israël », a-t-il ajouté, avant de réduire ce que l’on avait vu de la puissance du Hezbollah à la simple « pointe de l’iceberg » et d’évoquer des points stratégiques tels que le détroit de Bab-el-Mandeb 35.
Deux jours plus tard seulement, le mercredi 17 juin 2026, le camp rival, celui de la reconstruction, incarné par le président du Parlement iranien Mohammad Ghalibaf s’est exprimé, en prenant ouvertement la défense de la logique du protocole d’accord avec les États-Unis. Lors d’une rencontre avec le représentant spécial de l’Iran pour les échanges commerciaux avec la Chine, il a affirmé : « Nous devons reprendre la tranchée aux jeunes lanceurs de missiles et libérer la population du poids de la pression économique. » En clair, le chef de la délégation de négociation parle désormais ouvertement de mettre fin à la guerre et d’engager la reconstruction du pays.
Ces deux discours illustrent clairement la nouvelle ligne de fracture entre deux logiques inconciliables au sein d’un même appareil d’État. L’une, désormais fortement minoritaire, cherche encore à ménager la frange partisane de la guerre et de l’Axe de la résistance ; l’autre représente celle de la reconstruction du pays, de la réduction des coûts et de la survie du régime.
Cette fracture ne traverse pas seulement les élites politiques, mais elle gagne également la rue. Depuis plus de cent nuits consécutives, des rassemblements nocturnes de partisans du régime ont lieu dans diverses villes. Ces derniers temps, plutôt que de viser l’ennemi extérieur, leur ton s’est retourné vers l’intérieur, avec des slogans hostiles à l’équipe de négociation, à Ghalibaf et à Abbas Araghchi, le ministre des Affaires étrangères. Pour une partie de ce courant, le protocole d’accord n’est pas la fin de la guerre, mais une poignée de main tendue à l’assassin du « guide martyr » et un piétinement de son sang. De la même manière, le soutien au Hezbollah libanais reste au cœur de leurs slogans, et ils ne réclament pas l’apaisement : ils veulent poursuivre la guerre contre les États-Unis et Israël. Les autorités religieuses utilisent ces mêmes expressions dans leurs prêches. Hossein Mozaffari, l’imam du vendredi de Qazvin, a déclaré lors d’une réunion de l’état-major de soutien à la guerre et à la reconstruction des zones sinistrées de sa province : « Nous savons tous que l’ennemi n’est absolument pas digne de confiance ; même en cas de signature du mémorandum, nous ne devons pas nous sentir rassurés. Nous n’avons aucune paix avec l’ennemi, et cet accord n’est lui aussi qu’une étape de notre combat contre lui. » Selon lui, cette guerre est une guerre existentielle et l’objectif est « l’anéantissement des ennemis », non un compromis. La vengeance du sang du guide martyr, dit-il, ne pourra se réaliser que par « la destruction du front de la mécréance et de l’arrogance, et le retrait complet des forces américaines de la région ».
Vers la seconde République islamique ?
Cette dualité débouchera-t-elle sur un consensus durable ou conduira-t-elle à une rupture encore plus profonde ? L’instabilité diplomatique ne permet pas de trancher, mais deux scénarios semblent possibles.
La première serait une normalisation inachevée : les partisans du courant idéologique prônant la continuation de la guerre ont assez de force au sein du noyau dur des élites, pour ralentir l’application intégrale de l’accord, sans pouvoir l’empêcher. Dans ce cas, le résultat ne serait ni une ouverture économique complète, ni un retour à une tension totale.
La seconde trajectoire, plus risquée et peut-être plus réaliste, serait que cette fracture, au lieu de se résorber avec le temps et de conduire les parties de la lutte interne pour le pouvoir vers un terrain commun, s’intensifie au point d’infliger au régime des dommages structurels. On pourrait alors assister à des purges internes, des assassinats, des coups d’État feutrés, l’élimination du nouveau guide ou son remplacement pur et simple par des généraux : autant d’événements dont le contrôle pourrait totalement échapper aux deux courants, ou qui pourraient même conduire à l’effondrement complet de cette République islamique.
Le protocole d’accord prévoit le déblocage d’une partie des ressources iraniennes gelées et un allègement progressif des sanctions. Or même la pleine application de ce volet laisserait ouverte une question qu’aucune clause diplomatique ne saurait trancher. Les oligarques et les réseaux de forces affiliés aux Gardiens de la révolution, plongés depuis des années dans la rente et la corruption économique, et qui en sont les principaux bénéficiaires, ont-ils seulement la capacité ou la volonté de consacrer ces nouvelles ressources au sauvetage de l’économie nationale ? Ou bien ces mêmes mécanismes qui ont mené l’économie et la politique jusqu’à ce point engloutiront-ils, une fois encore, ces ressources ? Et dans quelle mesure ce capital libéré servira-t-il à renforcer les proxies régionaux de la République islamique ? La réponse à ces questions est sans doute plus importante que le texte de l’accord lui-même.
Quoi qu’il en soit, briser un tabou vieux d’un demi-siècle et entrer dans l’ère de l’après-guerre ne referme pas la question identitaire, bien au contraire. On ne sait toujours pas quelle définition la seconde République islamique proposera à ses partisans comme à ses opposants. En effet, ce ne sont ni un guide charismatique, ni une guerre de huit ans, mais une rivalité, pour l’instant invisible, entre les héritiers de la révolution islamique qui déterminera la forme que prendra cette définition. Pour un monde qui, depuis plus de quatre décennies, s’était organisé autour d’un clivage net entre amis et ennemis, autour de l’hostilité entre l’Iran et les États-Unis, cette absence de certitude sera peut-être plus difficile à vivre que la guerre elle-même.
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20.06.2026 à 08:46
À quoi sert la géopolitique ?
Le fondateur de la revue Hérodote retrace l’histoire d’une discipline longtemps marginalisée, aujourd’hui centrale.
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Texte intégral (1429 mots)
Durant mes années étudiantes, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de géopolitique. C’était un mot absolument honni. L’usage qu’en avaient fait les nazis l’avait rendu suspect, si bien qu’on ne l’employait pas.
Au fond et avant même la Seconde Guerre mondiale, les géographes français étaient de toute façon mal à l’aise avec les questions politiques. Ils se référaient toujours à Vidal de la Blache, dont l’ouvrage majeur, le Tableau géographique de la France (1903), excluait tout à fait les phénomènes politiques. Vidal était l’initiateur d’une géographie rurale et régionale qui, appliquée à la France, n’accordait qu’une place dérisoire à Paris, ce qui contribuait à son désintérêt pour les enjeux politiques.
Pour ma part, bien que formé dans cette atmosphère vidalienne, je me suis très tôt intéressé aux rapports entre géographie et politique. Je me souviens d’ailleurs que, lorsque j’ai passé l’agrégation de géographie, nous avions à travailler une question d’histoire qui portait sur Charles Quint. La plupart de mes camarades géographes trouvaient cela sans intérêt et se demandaient en quoi l’étude de cette question pourrait bien leur être utile. Je m’empressais de les détromper en leur faisant remarquer que Charles Quint était roi d’Espagne et empereur d’Allemagne et prenait donc la France en étau. Aujourd’hui, on dirait que Charles Quint déployait une géopolitique !
L’autre raison de la longue exclusion de la politique du champ des études géographiques tenait au poids longtemps prééminent du communisme. Pour les communistes, ce n’est pas seulement la géopolitique, mais la géographie en général qui était regardée avec suspicion. Dans le monde communiste, la géographie était considérée comme une manière sournoise de faire de la géopolitique. Plus généralement, la géographie était tenue pour une discipline fondamentalement réactionnaire. Les seuls à avoir conservé un enseignement géographique digne de ce nom dans le monde communiste étaient les Polonais.
Mon ami cubain, Juan Pérez de la Riva, dont j’avais fait la connaissance lors du Congrès culturel de La Havane de 1968, m’avait rapporté un témoignage direct de ce discrédit de la géographie en terre communiste. Petit-fils du dernier gouverneur espagnol de Cuba, il avait dû s’exiler en raison de son implication dans une tentative de coup d’État. Il avait finalement atterri à Grenoble où il avait été formé à la géographie par Raoul Blanchard. Revenu à Cuba après 1959, il y enseigna l’histoire et la géographie. Une nuit, alors que nous étions tous les deux dans la Sierra Maestra, il m’a fait part de ses envies de suicide. Il était écœuré d’avoir reçu pour consigne des autorités castristes, elles-mêmes sous influence soviétique, de ne plus enseigner la géographie.
Les choses n’étaient guère différentes en Europe. Je me souviens encore de mon premier cours de géographie dispensé à Vincennes. Alors que l’amphi était plein à craquer, une délégation d’étudiants, pour la plupart des historiens, était venue m’interpeller. Ils exprimaient haut et fort leur refus de faire de la géographie, une discipline qu’ils assimilaient à la « réaction ». Je leur ai répondu qu’ils n’avaient pas tort, que certains discours géographiques étaient tout à fait réactionnaires. Il n’y avait de ma part rien de démagogique à le reconnaître. Mais je leur ai dit que ce n’était ni une généralité ni une fatalité. Et que d’ailleurs, le plus grand des géographes français, Élisée Reclus, avait été condamné à mort pour son engagement communard. La géographie ne se réduisait donc pas à la la version conservatrice dominante héritée de Paul Vidal de la Blache.
Le rapport à la politique de Vidal était d’ailleurs plus complexe que je ne le pensais alors. Un jour, dans une librairie anglophone de Paris, je suis tombé sur un livre en anglais intitulé Un siècle de géographie. Quelle ne fut pas ma surprise d’y voir présenté Vidal de la Blache comme un « géographe politique ». Une affirmation que l’auteur étayait par une référence à un livre de Vidal dont j’ignorais jusqu’alors complètement l’existence : La France de l’Est. J’ai filé derechef à l’Institut de géographie où j’ai découvert que ce livre n’était pas référencé dans le fichier ! Après quelques recherches, la bibliothécaire m’apprit qu’il avait été descendu à la cave, « faute de place ». Elle l’en a finalement exhumé et j’ai immédiatement commencé la lecture de cette étude géographique des conséquences politiques de l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1870. C’était extraordinaire. J’en ai été éberlué. Cela m’a conduit à revenir sur mes critiques à l’encontre de Vidal de la Blache.
Plus récemment, il m’est arrivé la même expérience à propos d’Emmanuel de Martonne, ce grand maître de la géographie physique française, que je tenais, plus encore que Vidal, pour responsable de l’exclusion de la géographie politique. J’ai récemment découvert un gros article de janvier 1914, tiré d’une conférence qu’il a donnée à l’École libre de géographie de Bruxelles. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’il y parle certes de géographie physique, mais aussi, et en des termes positifs, de géographie humaine.
Si, à rebours de la tradition géographique française dominante, je me suis très tôt engagé dans une approche politique de la géographie, ce n’est que vers 1980, que je me suis décidé à utiliser le mot « géopolitique ». Longtemps, cela ne m’était au demeurant pas venu à l’esprit. Et puis la création d’Hérodote avait suscité un tel scandale dans la corporation des géographes que je ne voulais pas en rajouter en utilisant un mot aussi lourdement connoté que celui de « géopolitique ». J’aurais fait trop plaisir à un certain nombre de gens qui m’étaient hostiles en y ayant recours.
Les choses ont commencé à changer au moment de la guerre qui opposa le Vietnam au Cambodge en 1979. Le Monde avait publié un édito pour déplorer ce conflit : que des communistes se fassent la guerre entre eux pour du territoire était incompréhensible à son auteur, qui y voyait une manifestation de la « géopolitique ». Je m’attendais à ce que le recours à cet adjectif dans ce quotidien respecté suscite un tollé général, notamment du côté des communistes. Or à mon grand étonnement, il n’en fut rien. Au contraire, cet article sembla favoriser le retour en grâce du mot « géopolitique ».
Voyant que le mot recommençait à circuler sans susciter de tollé, j’ai finalement décidé de franchir le pas. J’en ai parlé à mon éditeur François Maspero, qui m’a donné son accord. En 1982, nous avons ainsi changé le sous-titre d’Hérodote pour y introduire le mot « géopolitique ». J’en suis ainsi progressivement venu à faire mien ce terme que j’avais longtemps appris à proscrire.
C’est donc pour moi à la fois une surprise et un grand plaisir que d’apprendre qu’un Institut géopolitique d’études avancées puisse voir le jour à l’École normale supérieure, là même où Paul Vidal de la Blache posa les bases de l’École française de géographie qui négligea longtemps cette approche. J’y vois une forme de reconnaissance et de continuation du travail accompli par la revue Hérodote, qui a fêté ses cinquante ans d’existence en 2026.
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19.06.2026 à 19:19
En Iran, un changement de régime a eu lieu
Le régime des mollahs est-il en passe de prendre fin au profit d'un tournant brutalement pragmatique des Gardiens de la Révolution ?
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Texte intégral (1829 mots)
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Le 24 mars, dans le Bureau ovale, près d’un mois après le déclenchement de la guerre, Donald Trump affirmait que les États-Unis avaient déjà obtenu un « changement de régime » en Iran.
Le président américain est revenu sur ses déclarations, affirmant à la mi-juin que le changement de régime ne l’avait jamais intéressé (I never cared about regime change). Mais derrière ces affirmations contradictoires, typiquement trumpiennes, se cache peut-être une vérité plus profonde : le régime iranien est sorti de la guerre transformé, même s’il est resté en place.
C’est du moins l’analyse que livre une jeune intellectuelle iranienne, qui a vécu toute la guerre en Iran avant de rejoindre récemment la France, et qui ne nourrit pourtant aucune sympathie particulière pour Donald Trump. Shirin, dont le prénom a été modifié, cette artiste de renommée internationale devant prochainement retourner à Téhéran, estime en effet que les frappes américaines ont décapité le cœur idéologique du régime. Si le fils d’Ali Khamenei a bien été désigné pour succéder à son père, le pouvoir réel est désormais exercé par les Gardiens de la révolution, dont l’approche est avant tout pragmatique et sécuritaire. À ses yeux, l’Iran connaît ainsi une forme de changement de régime sans renversement du régime : une transformation interne du pouvoir, qui est aussi un changement de génération.
Selon elle, les nouveaux dirigeants ne sont pas tant idéologiques que pragmatiques et affichent une posture résolument nationaliste. Toute opposition politique continuera d’être réprimée dans le sang, comme ce fut déjà le cas pour les soulèvements de masse de janvier, au cours desquels des milliers de personnes ont trouvé la mort. En revanche, face aux revendications sociétales, les Gardiens de la révolution feraient preuve d’un pragmatisme inédit. Ainsi, depuis janvier, la plupart des femmes circuleraient sans voile à Téhéran, et hommes et femmes porteraient souvent des vêtements légers sans être inquiétés par les Corps des gardiens de la révolution, les Pasdaran.
Elle ajoute : « Je suis moi-même allée à l’aéroport en T-shirt à manches courtes sans être inquiétée, pas même par la police. Je pense qu’il n’y aura plus de retour en arrière en ce qui concerne le statut des femmes. Les manifestations de 2025 ont montré que la grande majorité des Iraniens, hommes et femmes, ne souhaitent plus revenir à la répression imposée par les mollahs. » Ce récit concorde avec celui de nombreux Iraniens, qui ont quitté Téhéran pour se mettre à l’abri dans d’autres régions et qui racontent que, aux nombreux points de contrôle, les membres des Gardiens de la révolution, ainsi que leurs supplétifs étrangers, se montraient très polis et respectueux, ce qui leur semblait également impensable avant la guerre.
Selon Shirin, depuis le cessez-le-feu, la société civile connaît une véritable effervescence dans les domaines de l’art, de la culture et du divertissement. Les concerts se multiplient à Téhéran et les cafés sont pleins, malgré une situation économique extrêmement difficile : « Les Iraniens veulent vivre à 2 000 kilomètres à l’heure. Les Gardiens de la révolution tolèrent tout cela parce qu’ils cherchent peut-être à établir un nouveau contrat social. Ils ont montré qu’ils étaient capables de défendre efficacement l’Iran contre les États-Unis, contre Israël et contre le risque d’un chaos total, tout en administrant efficacement le pays ».
Si l’inflation est importante et que les prix ont quadruplé, l’approvisionnement en médicaments et en denrées alimentaires a été assuré, et les services postaux, hospitaliers et bancaires ont continué à fonctionner. Shirin résume : « L’État est resté debout. » Le gardien révolutionnaire veut démontrer qu’il sait administrer efficacement, contrairement aux idéologues.
De larges pans de la société civile ont également exprimé leur soutien à la défense du pays en formant notamment des chaînes humaines autour des hôpitaux et des centrales électriques.
Plusieurs spécialistes de l’Iran dressent le même constat. Ainsi, selon Narges Bajoghli et Vali Nasr, « Ce qui est désormais proposé est un compromis nationaliste-technocratique, dans lequel la légitimité de l’État repose sur sa capacité à défendre et à reconstruire le pays. Les termes de ce nouveau contrat sont nationaux et non plus islamiques. Les médias d’État produisent désormais des contenus qui normalisent l’image de femmes avec et sans hijab côte à côte, présentent l’identité iranienne comme avant tout culturelle plutôt que strictement religieuse et cherchent à renouer avec les segments de la société qui avaient le plus massivement rejeté la République islamique, notamment la jeunesse et les classes moyennes urbaines. » 36
Mais pour conserver l’adhésion de ces groupes de population, les nouveaux dirigeants à Téhéran doivent surtout obtenir les résultats escomptés grâce à leur radicalité en politique étrangère, notamment en brisant certains tabous, comme la fermeture du détroit d’Ormuz ou des attaques contre les États arabes du golfe Persique. Ils doivent désormais obtenir le déblocage de leurs avoirs et la levée des sanctions.
C’est notamment ce qui attend la jeunesse, qui représente un peu plus de la moitié de la population âgée de moins de 35 ans dans un Iran comptant désormais près de 100 millions d’habitants. Largement urbaine, elle constitue un facteur déterminant de l’évolution sociale et politique du pays et veut surtout des résultats concrets de l’accord conclu avec l’administration Trump et un véritable progrès économique. « La jeunesse iranienne est dans la ligne de départ. Elle a faim de progrès économique et technologique, et elle est extrêmement bien éduquée. » Dans ces conditions, elle pourrait mettre temporairement entre parenthèses ses revendications politiques, si l’Iran progressait dans cette direction.
Il s’agit là d’un paradoxe. La société iranienne est profondément politique. Comme le dit Shirin, « même boire un verre d’eau est un acte politique », mais elle peut, pour l’instant, accepter de temporiser.
La grande question pour les Iraniens reste celle de la forme que prendra cette nouvelle gouvernance. Narges Bajoghli et Vali Nasr ajoutent : « Il ne s’agit pas d’une libéralisation ; au contraire, le régime continue de réprimer sévèrement toute dissidence politique. Mais il reconnaît désormais qu’il a besoin d’une base sociale bien plus large que celle que peut lui fournir la seule idéologie islamique. Progressivement, la République islamique ressemble moins à une théocratie qu’à un État autoritaire nationaliste de droite. » L’idéologie islamique est toujours présente, mais elle est désormais subordonnée à l’impératif de cohésion nationale. Le critère de loyauté politique n’est plus : « Êtes-vous suffisamment islamique ? », mais plutôt : « Êtes-vous suffisamment iranien ? ». La mosquée est toujours là, mais le symbole politique dominant, que l’on retrouve aujourd’hui sur les colliers et les pin’s portés aussi bien par les jeunes que par les plus âgés, est désormais la carte du pays. »
Pour imaginer à quoi pourrait ressembler cette transformation, on cite souvent l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, où un contrôle politique total est échangé contre une libéralisation sociétale relativement élevée. Toutefois, les nouveaux dirigeants iraniens sont des militaires aguerris qui souhaitent également devenir des acteurs militaires régionaux majeurs.
D’autres parallèles peuvent être établis : la Turquie kémaliste, même si les Gardiens de la révolution ne souhaiteront certainement pas aller aussi loin dans la sécularisation ; la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique, où l’idéologie a disparu pendant un temps ; ou encore le Pakistan, autre république islamique dans laquelle les élites traditionnelles et l’armée se partagent ou se disputent férocement le pouvoir.
Ces parallèles restent toutefois limités et ne permettent que d’esquisser quelques pistes de réflexion. L’Iran suivra sans doute sa propre trajectoire sous un gouvernement dominé par les Gardiens de la révolution.
Pour beaucoup d’Iraniens, il semble néanmoins évident que le régime continuera d’évoluer à mesure que ses nouveaux hommes forts chercheront à préserver et à étendre leur puissance régionale, non seulement dans le golfe Persique, mais aussi dans l’Asie occidentale. Pour y parvenir, ils devront préserver un minimum de la nouvelle cohésion nationale qui semble émerger de la guerre.
Certains Iraniens mettent en garde contre toute conclusion hâtive selon laquelle l’islam politique, le Velayat-e Faqih (la tutelle du juriste-théologien des ayatollahs) serait définitivement mort.
Le 19 juin, la chanteuse iranienne Parastoo Ahmadi a ainsi été condamnée à 74 coups de fouet pour avoir chanté sans hijab sur YouTube en 2024 à Qom, capitale religieuse et principal centre théologique de l’Iran. Ce jugement peut encore faire l’objet d’un appel.
Cette décision est-elle une réaffirmation du pouvoir de l’établissement religieux, qui démontre ainsi son influence, ou les Gardiens de la révolution ont-ils voulu montrer qu’ils conservent un certain attachement à l’autorité religieuse qui dominait jusqu’à présent le système ?
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19.06.2026 à 06:44
Le philosophe normalien du moment géopolitique
Pourquoi lire Pierre Hassner est plus urgent que jamais.
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Texte intégral (1691 mots)
« En tout cas, il est de plus en plus clair que, pour comprendre la relation entre guerre et politique, il faut élargir à la fois notre conception de l’une et de l’autre »
Pierre Hassner, La violence et la paix, Esprit ed, 1995 , Introduction, p. 15
On assiste aujourd’hui au retour de la géopolitique. Mais, s’il y a un penseur de la géopolitique, c’est-à-dire de la dialectique parfois terrible qui se cache derrière ce mot composé apparemment si simple, c’est Pierre Hassner. C’est pourquoi il est, n’ayons pas peur de le dire, le penseur de notre temps, et ce volume le confirme, dont la deuxième partie interprète notre temps à travers sa pensée, tandis que la première présente celle-ci, dont nous dirons donc un mot nous aussi, avant de reconduire à notre époque et à ses défis 37.
Depuis le début de son œuvre, dans une formation mais aussi des textes philosophiques décisifs, on peut dire en effet que Pierre Hassner a posé une seule question, mais simple, radicale et qu’on pourrait formuler ainsi : la géopolitique est-elle une politique ?
Ou, si l’on veut être plus précis : la géopolitique est-elle vraiment une politique si, par « politique » on entend, comme on doit inévitablement le faire, la conduite rationnelle de son destin par une société humaine ? Ce n’est pas un hasard si Pierre Hassner, qui était allé étudier auprès de lui à Chicago, a contribué à la monumentale Histoire de la philosophie politique de Leo Strauss par deux essais décisifs sur Kant et sur Hegel qu’il faut absolument et rapidement réunir dans un volume spécifique. Dans chacune de ces deux pensées, Pierre Hassner voit un effort pour penser la politique sous le signe de la raison et pour l’étendre à l’ensemble de l’histoire humaine et un échec qui bute en particulier sur la relation entre les sociétés ou les États sur la Terre, ce que l’on appelle, en fait, aujourd’hui, la géopolitique. Qu’il s’agisse de la tentative de Kant fondée sur la raison « pratique » — le droit et la morale en tant qu’ils régissent les actions des êtres libres – ou de la tentative de Hegel fondée sur la rationalité de l’État qui organise le « tout » d’une société humaine, elles butent sur la même réalité : non seulement des contradictions humaines internes à ces sociétés mais aussi et de toute façon, leurs conflits externes sur la terre, et pour la terre ou le territoire. Bref, la géopolitique, disons le mot, c’est la guerre, et la guerre, contrairement à ce que croyait un autre célèbre rationaliste méconnu (le général Clausewitz), ne « continue » pas la politique, mais l’ébranle toujours, jusque dans le corps et le cœur des êtres humains, ravivant ainsi toutes leurs contradictions internes. Dans le corps des humains : et ce sont les souffrances par exemple des réfugiés, des exilés, des « migrants », dont Pierre Hassner n’a jamais oublié qu’il avait fait partie. Dans le cœur des humains : et ce sont les « passions » par exemple des révoltés, sinon des révolutionnaires, dont Pierre Hassner n’a jamais pensé qu’elles disparaîtraient de l’histoire.
Ainsi le dualisme de Pierre Hassner est-il plus profond qu’on ne croit. Ce n’est pas celui auquel certains ont voulu réduire nos générations entre un idéalisme du droit (nous avons pourtant rencontré Pierre Hassner en 1989 autour des « droits de l’homme ») et un supposé « réalisme » de la force. Car ces réalistes veulent nous faire croire à une rationalité ou en tout cas à un équilibre de la force et l’expression a même été réinventée aujourd’hui d’une « paix par la force ». Certes, il ne remplaça jamais la géopolitique par une « cosmopolitique » comme si celle-ci était devenue, avec la supposée « communauté internationale » une réalité du jour au lendemain. Mais, pour Pierre Hassner, la passion et la puissance de la guerre ne se laissent pas dompter non plus par aucun calcul et aucun rapport rationnel entre les forces, et c’est ce qui explique les désillusions ou les « déceptions » de tous ceux qui ont pu y croire. Pierre Hassner met lui-même son premier recueil d’études, enfin paru grâce à ses amis de la revue Esprit (La Violence et la paix, donc, qui sera suivi de deux autres) sous le signe de deux « déceptions », post-45, dit-il, et post-89, après de grands espoirs. Mais déception n’est pas surprise et en tout cas il ne se faisait pas d’illusions. C’est pourquoi il fut notre éducateur (autant que notre ami). Et il ne serait pas plus surpris aujourd’hui par les retours pour nous sidérants de la guerre, sous les pires de ses formes et presque partout sur la Terre, et pas plus que ceux qui, de ce côté de sa pensée, furent ses propres maîtres (Raymond Aron lui-même inspiré par Elie Halévy).
Mais il y a un autre côté dans la profonde dialectique de Pierre Hassner, et qui permet de situer la politique dans la géopolitique car elle n’y disparaît certes pas et surgit peut-être de la même origine. On n’écrit pas par hasard sur Hegel et peut-être surtout sur Kant, et Rousseau, on ne dialogue pas par hasard, toute sa vie, avec les plus grands penseurs du « mal » et par exemple son ami Emmanuel Doucy, lui-même introducteur inlassable de la pensée du mal de Jean Nabert, ou sur Simone Weil qui ne cessa d’inspirer Pierre Hassner, par sa pensée du malheur d’abord. Or, que trouve-t-on de ce côté ? C’est, si l’on veut, la passion inverse de la guerre, celle de la justice, bien sûr, mais en tant qu’elle surgit, elle aussi, de l’expérience de l’injustice et au fond de la guerre, qui est donc première. Tout se passe comme si, de l’expérience de ce que Nabert appelait quant à lui « l’injustifiable » tout surgissait à la fois : les passions guerrières, la raison fragile, mais aussi un sentiment d’injustice qui en appelle à une justice, que la raison ne peut jamais suffire à atteindre, mais à laquelle elle doit constamment se rapporter !
La politique, ce n’est donc pas tout, mais ce n’est pas rien : c’est comme une première digue, celle de la raison et de la loi, contre un mal qui la débordera toujours mais qui suscite aussi une révolte et une résistance qui ne céderont pas non plus la place et sur laquelle la raison doit savoir s’appuyer. Tel est le point sans doute le plus intime de la pensée de Pierre Hassner, de ses lectures des textes et de sa lecture du monde, de ses conversations, avec Doucy par exemple et bien d’autres, dont nous ne cessons de nous nourrir à notre tour : comme si la guerre était malgré tout encore une violation (et peut-être la première des violations), qui ne peut donc se penser que par ce qu’elle brise, que comme brisant quelque chose, que du même coup elle révèle, sans que rien pour autant nous garantisse d’y revenir. Il est certain en tout cas que, chez Pierre Hassner, il y a une genèse de la raison, dans le sentiment d’injustice, ou dans une épreuve du négatif, à laquelle la « politique » ne suffira jamais à répondre, mais à laquelle pourtant elle ne doit jamais cesser de se rapporter, comme si la politique, en tout cas, devait toujours rester normée par la guerre, sur son retour, son refus, ses limites, comme la santé l’est, selon d’autres, par la maladie, ses épreuves et sa prévention.
Telle est la clef ou si l’on veut la définition de la géopolitique, dont on doit s’inspirer, et comment ne pas voir qu’elle s’applique, sans reste, à notre temps ?
Personne ne retrouvera l’unité que seul Pierre Hassner savait réaliser, non seulement entre les deux versants de la géopolitique, la guerre et la politique mais entre la philosophie et l’histoire, l’une dans ses plus profonds principes, l’autre dans sa plus brûlante actualité. Mais il nous appartient de garder cette dualité comme orientation, dans les principes qui restent les nôtres et dans l’actualité qui est la nôtre.
Ce livre issu des « Conférences Pierre Hassner » de l’École normale supérieure, dont nous remercions toutes et tous les partenaires et les participants, illustre donc, dans ses deux parties, les tensions, les ruptures, mais aussi les ressources, d’une géopolitique qui n’est rien d’autre que le plus haut degré de la politique des humains, en tant qu’elle affronte les plus hauts risques vitaux et mortels qui sont les leurs.
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17.06.2026 à 20:04
L’Europe après la guerre en Iran : un bilan à chaud
Les États-Unis ont échoué. L’Union est marginalisée. Pour peser dans la nouvelle compétition régionale qui commence, il faut tirer quelques leçons.
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Texte intégral (6211 mots)
Près de quatre mois après le lancement par Donald Trump et Benyamin Netanyahou, en dehors de toute légalité internationale, d’une guerre conjointe contre l’Iran et le Liban, les hostilités ont cessé. L’issue finale du conflit reste encore très incertaine ; une chose, pourtant, est déjà acquise : l’opération aura été désastreuse pour la région, pour les États-Unis et pour le monde.
Pour l’Europe, le bilan est tout aussi alarmant.
Bien qu’elle soit l’une des régions les plus exposées à des événements se déroulant à quelques kilomètres de ses frontières, l’Union n’a su ni se prémunir contre les effets de la guerre, ni peser sur son cours. Le conflit aura confirmé, s’il en était besoin, son insignifiance géopolitique actuelle, et son incapacité à défendre ses intérêts et ses valeurs.
Y remédier suppose d’en tirer d’urgence tous les enseignements sur les plans économique, militaire et géopolitique.
1 — Où en est-on après l’arrêt des combats ?
Le Liban aura particulièrement souffert de la guerre. Le sud du pays a été largement frappé par l’armée israélienne, qui a systématiquement détruit des dizaines de villages, après que plusieurs officiels israéliens ont publiquement annoncé leur intention de faire du sud du Liban un « nouveau Gaza ». Dix pour cent du territoire libanais risquent d’être occupés durablement, puis colonisés, comme le souhaitent plusieurs dirigeants israéliens, à l’instar du Golan syrien.
Hors de cette zone, Beyrouth-Sud, Tyr et de nombreuses autres villes et villages ont été détruits par des bombardements israéliens massifs. Le Liban, qui était déjà dans une situation économique et sociale dramatique avant le 28 février, subit aujourd’hui une véritable catastrophe humanitaire, avec plus d’un million de déplacés dans un pays de six millions d’habitants.
Les gouvernements israélien et libanais ont entamé des négociations sous l’égide de Washington, mais, comme à Gaza, il est à craindre qu’Israël cherche à gagner du temps pour consolider son occupation. On peut également redouter que Netanyahou veuille utiliser le front libanais pour saboter l’accord fragile négocié entre Téhéran et Washington.
En Iran, un régime consolidé mais une économie très affaiblie
En Iran, les bombardements massifs ont non seulement détruit des installations militaires, mais aussi de nombreuses infrastructures civiles et unités de production. Le blocus des côtes iraniennes instauré en avril par la marine américaine a aggravé les conditions de vie de la population civile. Les informations fiables en provenance du pays sont rares, mais il y a tout lieu de croire que la population iranienne, qui souffrait déjà de conditions économiques et sociales très dégradées avant le 28 février, se trouve aujourd’hui dans une situation plus critique encore. Compte tenu de l’ampleur des destructions, l’arrêt des hostilités ne signifie pas la fin du drame humanitaire.
D’un point de vue politique, malgré l’assassinat ciblé de nombreux dirigeants, la guerre a, sans surprise, renforcé et durci un régime qui était pourtant très affaibli, en suscitant un mouvement de rassemblement autour du drapeau. Les Gardiens de la révolution ont donc pu intensifier la répression contre les opposants. La fin du conflit pourrait relancer la contestation, mais les graves difficultés socio-économiques que connaît le pays risquent de freiner les mobilisations : la priorité des Iraniens sera probablement d’assurer d’abord leur survie immédiate.
Les pays du Golfe ont perdu confiance dans les États-Unis
Sur le plan régional, une fois les grandes déclarations de solidarité entre les pays du Golfe durant la guerre passées, la fin des hostilités devrait encore approfondir le fossé qui s’était déjà creusé entre les Émirats arabes unis de MBZ, qui avaient choisi de miser sur Israël et les États-Unis pour établir leur hégémonie régionale, et l’Arabie saoudite de MBS. Les Émirats arabes unis et le mirage Dubaï en ressortent très affaiblis.
Quant à l’Arabie saoudite, Donald Trump s’en est pris à l’héritier saoudien, et il a montré le peu de fiabilité des États-Unis pour garantir la stabilité et la sécurité de la région. La tentation est forte pour la monarchie saoudienne de s’affranchir de cette tutelle et de développer ses liens avec la Chine. Paradoxalement, l’affaiblissement de l’Iran du fait de la guerre pourrait lui permettre de réintégrer le jeu régional et conduire à un rapprochement avec l’Arabie saoudite et ses alliés.
Israël, plus isolé que jamais
En Palestine, l’extrême droite israélienne a profité du « brouillard de la guerre » pour resserrer son étau sur Gaza et repousser la seconde phase du cessez-le-feu, qui aurait impliqué le retrait des forces israéliennes de l’enclave. Les colons de Cisjordanie ont multiplié les exactions, avec le soutien de la police et de l’armée israéliennes. Parallèlement, le gouvernement s’est radicalisé en instaurant une peine de mort réservée de facto aux seuls Palestiniens, et en approuvant un vaste plan de colonisation de la Cisjordanie.
Si la guerre a contribué à affaiblir l’Iran et le Hezbollah sur le plan militaire, elle a échoué à faire tomber le régime, tout en rendant plus lointaine encore la perspective d’un élargissement des accords d’Abraham à d’autres pays de la région. Pour ses voisins, Israël n’est plus ce petit pays qui cherche à assurer sa sécurité face à des ennemis contre lesquels il se défend : c’est désormais une puissance déstabilisatrice et une véritable menace impérialiste. Face à l’échec de la guerre contre l’Iran, il est désormais probable que les États-Unis, sous la pression de l’opinion publique, renoncent progressivement à leur soutien inconditionnel à Israël, dont l’aventurisme coûteux et meurtrier les aura durablement éloignés de nombreux autres alliés.
Le moment Suez des États-Unis ?
Si la guerre a révélé les insuffisances de l’Europe, elle a surtout été un échec pour Donald Trump. Malgré une domination militaire indéniable, Washington n’a pas pu transformer des succès tactiques en victoire stratégique, et sa guerre de choix s’est révélée un échec géopolitique majeur.
Les analogies historiques sont souvent trompeuses mais de nombreux observateurs n’ont pas hésité à qualifier cette guerre de « moment Suez » des États-Unis, en référence au fiasco de la guerre lancée en 1956 contre l’Égypte de Gamal Abdel Nasser par l’alliance d’Israël, du Royaume-Uni et de la France, à la suite de la nationalisation du canal de Suez. Cette guerre contre l’Iran devrait en tout état de cause marquer un recul sensible de l’influence américaine dans la région.
Malgré son silence, la Chine de Xi Jinping, alliée du régime iranien mais aussi du Pakistan qui a joué un rôle clef pour faire cesser les hostilités, est sans doute la grande gagnante. Face à une puissance américaine versatile et imprévisible, elle fortifie son image de partenaire responsable et pondéré.
Au sein des pays du Golfe, les capacités de production de gaz et de pétrole ont été réduites en raison des destructions liées à la guerre. Même si les hostilités cessent durablement, les pénuries de gaz, de pétrole, mais aussi d’aluminium et d’engrais, causées par la fermeture du détroit d’Ormuz, ne se résorberont pas immédiatement. Le manque de fertilisants risque d’entraîner, dans les prochains mois, une baisse de la production alimentaire mondiale et causer des famines. L’inflation a déjà bondi partout et la fragilité de l’activité économique globale risque de se transformer en anémie généralisée.
Au-delà de la région, les armes et les munitions mobilisées par l’administration Trump pour soutenir son allié israélien contre l’Iran sont autant de ressources militaires dont l’Ukraine ne pourra pas bénéficier face à la Russie.
L’insignifiance politique et diplomatique de l’Europe confirmée
L’Europe, voisine immédiate des pays du Moyen-Orient, est, après la région elle-même, l’une des principales victimes de cette guerre, notamment en raison de ses conséquences économiques. Si elle a eu la sagesse de ne pas suivre l’initiative prise par Donald Trump et Benyamin Netanyahou, elle n’a pas su jusqu’ici contribuer à ramener la paix et la stabilité dans la région. Elle n’a pas été en mesure de protéger le Liban et les Libanais de l’agression israélienne et des actions du Hezbollah, ni d’aider la population civile et les démocrates iraniens, soumis au feux croisés du régime en place et des forces israélo-américaines. Elle est absente des négociations en vue de la résolution des conflits, tant ceux qui impliquent le Liban que l’Iran.
2 — Renforcer la résilience économique de l’Europe
Cette crise souligne tout d’abord les faiblesses de l’Union en matière de gestion conjoncturelle de son économie.
La crise provoquée par la guerre contre l’Iran est le troisième choc majeur subi par l’Union en moins de dix ans. Elle fait suite au coup d’arrêt causé par la pandémie de Covid-19 en 2020, puis à la crise énergétique déclenchée par l’invasion de l’Ukraine en 2022. Malgré l’arrêt des combats entre l’Iran et les États-Unis, ainsi que la reprise du trafic dans le détroit d’Ormuz, l’économie mondiale ne devrait se rétablir que très progressivement.
Un cadre de gestion macroéconomique inadapté
Cette succession de crises souligne l’inadaptation persistante du cadre de gestion macroéconomique de l’Union et de la zone euro pour y faire face. La mission de la Banque centrale européenne consiste avant tout à lutter contre l’inflation. Confrontée à des chocs qui, comme actuellement, tendent à faire monter les prix, elle adopte une politique monétaire plus restrictive, afin de ramener l’inflation à sa cible de 2 %.
Elle agit selon son mandat, alors que les sources de cette inflation sont purement externes et n’ont rien à voir avec une surchauffe de l’économie européenne. Le risque que cette hausse des prix importée entraîne des effets de second tour et déclenche une spirale inflationniste existe certes et doit être anticipé, mais une action trop rapide et trop forte de la BCE risque surtout d’aggraver l’état de l’économie européenne, déjà freinée par la hausse des prix de l’énergie et d’autres matières premières. Le risque d’une réaction mal calibrée face à des chocs de ce type pose de nouveau la question du mandat de la BCE, défini de manière trop unilatérale dans le traité actuel.
Dans le même temps, les budgets nationaux sont contraints par le Pacte de stabilité. La capacité des États membres à répondre à une crise conjoncturelle majeure tout en respectant les règles budgétaires est limitée pour beaucoup d’entre eux, notamment pour la France et l’Italie qui, à eux seuls, représentent 30 % de l’économie de l’Union et 35 % de celle de la zone euro.
En 2020, pour faire face à la pandémie de Covid-19, la Commission avait largement assoupli les contraintes liées au Pacte de stabilité et au contrôle des aides d’État. Elle avait également autorisé quelques entorses aux règles budgétaires pour répondre à la crise énergétique de 2022. Elle entend faire peu de concessions face à ce troisième choc. Sous la pression de Giorgia Meloni, elle vient cependant d’accepter de ne pas prendre en compte les investissements publics consacrés à la transition énergétique dans le calcul des déficits publics. Mais au niveau national, ces investissements représenteront des montants limités en raison des difficultés budgétaires des États, le résultat là aussi de la succession rapprochée de ces crises.
Le budget européen ne peut pas servir à amortir les chocs
Quant au budget de l’Union, qui reste très limité et soumis à une contrainte d’équilibre permanent, il ne peut servir à amortir les chocs macroéconomiques.
En 2020, sous l’impulsion inattendue d’Angela Merkel notamment, les États membres avaient accepté pour la première fois de s’endetter collectivement à hauteur de 750 milliards d’euros, soit 4 % du PIB de l’Union, pour le plan Next Generation EU. Cet argent devait permettre à la fois d’amortir le choc conjoncturel en soutenant la reprise d’activité post-Covid-19 et d’accélérer les transformations structurelles, notamment en matière énergétique et numérique.
Le plan a incontestablement contribué à la relance de l’économie européenne après la pandémie. Ce fut notamment le cas pour les pays du sud de l’Europe, comme l’Italie et l’Espagne, mais cet argent a également permis, dans une certaine mesure, de limiter les effets de la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine en 2022. L’essentiel du financement du plan RePowerEU, adopté en mai 2022 pour réorienter les systèmes énergétiques européens, avait consisté à utiliser les mêmes fonds. Ses effets sont aujourd’hui épuisés et, malgré des capacités de réaction au niveau national limitées, les États membres n’ont pas souhaité, du moins pour le moment, renouveler cet endettement commun.
Tous les leviers macroéconomiques disponibles ont donc des effets procycliques et structurels : des entreprises font faillite, des salariés perdent leurs emplois et, tandis qu’ils subissent les conséquences multiples du chômage, ils perdent aussi leurs compétences. L’innovation est à l’arrêt ; les États, contraints de s’adapter à la baisse de leurs revenus, sabrent dans les budgets du service public et, ce faisant, favorisent leur dégradation.
Dans ces conditions, l’Europe est condamnée, sinon à la récession, du moins à la stagnation prolongée.
L’urgence d’une gestion macroéconomique plus adaptée
Il y a donc urgence à redonner aux États membres et aux institutions européennes les moyens et la flexibilité nécessaires pour amortir les chocs conjoncturels exogènes. La création d’une capacité permanente d’endettement à l’échelle de l’Union semble incontournable. L’idéal serait de doter l’Europe d’un mécanisme suffisamment puissant capable d’agir comme un « stabilisateur automatique », c’est-à-dire un mécanisme qui entre en déficit quand la conjoncture ralentit et dégage des excédents quand la croissance est forte. C’est l’objet notamment du projet de création d’une assurance chômage européenne ou plus exactement d’un système européen de réassurance des systèmes nationaux d’assurance chômage. Mais, à défaut, il est impératif de doter les institutions européennes d’une capacité d’endettement discrétionnaire récurrente qui leur permette, face à des chocs conjoncturels majeurs, de renouveler les opérations telles que le plan Next Generation EU, sans que cela doive prendre à chaque fois la forme d’un happening.
3 – Accélérer le Pacte vert au lieu de le freiner
La guerre contre l’Iran et ses conséquences économiques ont confirmé les faiblesses structurelles de l’Europe, à commencer par sa dépendance aux hydrocarbures, qu’il s’agisse du pétrole ou du gaz.
Sous réserve que l’arrêt des combats soit effectif, la crise énergétique devrait cependant avoir des effets plus limités que celle engendrée par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. L’an dernier, l’Europe a importé 6,8 % de son pétrole d’Arabie saoudite, 5,8 % d’Irak et 3,7 % de son gaz du Qatar : c’est l’Asie qui se trouve en première ligne. Il n’en demeure pas moins que la guerre nous affecte et continuera de nous affecter au cours des prochains mois, tant du côté des prix que de la disponibilité de l’offre du gaz et du pétrole sur les marchés.
La question des stocks de gaz et de leur reconstitution est aujourd’hui cruciale. Leur niveau est inférieur à celui des années précédentes, au moment où s’ouvre la période de réapprovisionnement avant l’hiver. La pénurie mondiale, résultant de la guerre et notamment de la destruction des capacités de production qataries, risque non seulement de faire durablement grimper les prix, mais aussi de détourner des flux initialement prévus pour l’Europe.
Après avoir surmonté la crise énergétique de 2022 et trouver rapidement des sources de gaz alternatives, l’Union s’est reposée sur ses lauriers. Elle a notamment cessé d’approfondir les mécanismes d’achat et d’approvisionnement communs amorcés dans le cadre de RePowerEU.
Ce renoncement se conjugue avec un ralentissement des efforts en matière de sobriété et d’efficacité énergétique. En 2024, la consommation finale d’énergie au sein de l’Union avait été de 901 millions de tonnes d’équivalent pétrole. C’est 5 % de moins qu’en 2021, avant l’invasion de l’Ukraine, mais c’est encore 18 % de plus que l’objectif que l’Union s’est fixé pour 2030. Cette consommation s’est réduite de 1,5 % par an depuis 2021 alors que, pour atteindre l’objectif prévu en 2030, il faudrait l’abaisser de 3 % par an. La tâche qui nous attend est donc double : mettre en place des approvisionnements communs de gaz et une gestion commune des stocks, tout en redoublant d’efforts en matière de sobriété et d’efficacité énergétique et en accélérant le déploiement des renouvelables.
Cette dépendance aux fossiles importés – 97 % pour le pétrole, 85 % pour le gaz, et toujours croissante – est une faiblesse stratégique majeure. La guerre l’a rappelé : le risque ne vient pas que de la Russie. Et s’il venait, demain, de notre « allié » américain, auprès duquel l’Union importe aujourd’hui le quart de son gaz ?
L’an dernier, les pays de l’Union ont consacré 330 milliards d’euros à ces importations d’énergie fossile, soit 1,8 % du PIB européen et, cette année, ce pourcentage lui sera très supérieur. Ces chiffres peuvent sembler limités au premier abord, mais un écart de + ou – 2 % suffit souvent à faire la différence entre une entreprise rentable et une entreprise déficitaire, alors obligée de licencier du personnel.
Y remédier le plus rapidement possible n’est pas seulement indispensable dans le cadre de l’effort global mis en œuvre pour limiter le réchauffement climatique : c’est aussi un impératif interne, qui met en jeu l’avenir de l’Union elle-même.
Le Pacte vert, adopté sous la précédente mandature, prévoyait d’abaisser de 55 % les émissions de gaz à effet de serre de l’Union à l’horizon 2030 par rapport à 1990, d’atteindre 90 % de baisse en 2040 et de rendre l’Union neutre en carbone en 2050. En 2024, nous en étions à 37 % de moins qu’en 1990. Atteindre l’objectif de 55 % en 2030 n’est pas hors de portée, mais nécessiterait la mise en œuvre effective de politiques bien plus volontaristes.
D’où le besoin d’un sursaut des investissements dans la transition énergétique. Il n’a de chances de se produire que s’il s’accompagne d’un soutien par le biais de l’investissement public. Or, on l’a démontré, les finances publiques des États membres ne sauraient guère être mises à contribution. Il faut un effort au niveau de l’Union, financé par un endettement commun d’une ampleur au moins équivalente à celle du plan de relance NextGenerationEU. Notamment pour favoriser une meilleure coordination des systèmes énergétiques nationaux, que seuls des financements paneuropéens peuvent concrétiser.
Or, depuis 2024 et le début du nouveau mandat du Parlement européen, on a vu l’émergence en son sein, pour la première fois, une majorité potentielle qui rassemble le Parti populaire européen et les trois groupes d’extrême droite. Cette configuration bien moins favorable à des politiques environnementales ambitieuses, a poussé les dirigeants européens à remettre en cause le Pacte vert et les politiques de sortie des fossiles qui l’accompagnent. Les derniers mois ont par exemple vu la remise en cause de l’obligation prévue par la loi européenne de mettre fin à la vente des véhicules neufs à moteur thermique à l’horizon 2035.
La guerre peut servir de rappel utile à tous les dirigeants européens, y compris à ceux qui se situent à l’extrême droite de l’échiquier politique : remettre en cause le Pacte vert serait un choix désastreux, non seulement pour le climat, mais aussi et surtout pour l’Europe elle-même. Que Donald Trump, climatosceptique revendiqué et fervent partisan des énergies fossiles, en soit à l’origine d’un tel revirement en Europe, ne serait qu’une ruse de plus de l’histoire.
4 — Se préparer au retrait des États-Unis d’Europe
Rien ne prédisposait l’OTAN à intervenir dans la guerre en Iran, mais Donald Trump a particulièrement mal pris cette abstention européenne, allant jusqu’à menacer ouvertement de quitter l’alliance. Il a répété ce propos le 9 avril 2026, lors de sa rencontre avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte.
La garantie, prévue par le traité de l’Atlantique Nord, d’un engagement américain aux côtés des Européens en cas d’agression russe était déjà devenue largement virtuelle, au vu des convergences observées à de multiples reprises entre Vladimir Poutine et Donald Trump. L’hypothèse d’un refus de la part de Washington de mettre en œuvre l’article 5 du traité en cas d’attaque doit désormais être prise au sérieux par les acteurs de la défense européenne, tout comme elle l’est sans doute par nos ennemis.
Pour autant, le départ des quelque 67 000 soldats américains présents sur le sol européen et la fermeture des 30 bases américaines implantées sur le continent marqueraient une étape supplémentaire majeure dans ce désengagement. Il ne faut cependant pas surestimer l’impact de ce retrait sur la défense conventionnelle de l’Europe, car les armées des pays de l’Union comptent 1 470 000 soldats. Il convient donc désormais de se préparer activement à cette éventualité. Cela implique notamment d’accélérer les discussions, entamées en mars dernier, autour de la proposition du président français, Emmanuel Macron, d’étendre la protection offerte par la dissuasion nucléaire française à d’autres pays européens. Il faut également accélérer nettement les projets européens visant à déployer les capacités qui nous font défaut, notamment dans les domaines spatial et du renseignement.
Si la rupture entre les États-Unis et l’Europe devait prendre la forme d’un départ des Américains de l’OTAN, l’outil fonctionnel que représente l’alliance perdurerait avec sa structure éprouvée, ses normes, ses règles d’engagement connues et ses habitudes de travail communes bien établies. Cet outil serait désormais à la disposition des Européens (et des Canadiens) et il n’y aurait plus vraiment besoin de créer le fameux pilier européen de l’OTAN dont il a été régulièrement question ces dernières années, sans qu’on sache vraiment quelle forme celui-ci pourrait prendre, ni d’inventer une structure hors OTAN afin de coordonner les armées européennes comme on a tenté de le faire, largement en vain.
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, le départ des États-Unis de l’OTAN ne signifierait pas non plus une baisse drastique du budget de l’institution, que Washington n’alimente en réalité qu’à hauteur de 14 %, soit autant que l’Allemagne.
5 — Construire une capacité de projection de forces
En termes de politique de défense européenne, la guerre contre l’Iran a rappelé une autre donnée, largement évacuée du débat public ces dernières années : la défense des intérêts essentiels de l’Europe ne se joue pas seulement sous l’angle de la défense du territoire de l’Union.
Elle se joue aussi au loin et en particulier dans les fameux choke points, ou goulots d’étranglement, susceptibles d’affecter gravement nos canaux d’approvisionnements et d’exportations. Avant le conflit en Ukraine, le sujet avait déjà été au cœur de quelques progrès dans la construction d’une politique européenne de défense autonome : citons la mission navale européenne Atalanta, au large de la Somalie, la politique maritime coordonnée dans le Golfe de Guinée ou encore la mission navale européenne au large de la Libye. Dans un autre registre, c’était le cas également, au sol cette fois, avec la présence militaire européenne au Sahel, jusqu’au retrait opéré à partir de 2022.
La capacité de projection de forces à longue distance a presque complètement disparu de l’esprit des dirigeants européens, en raison de la conjonction de l’invasion russe de l’Ukraine et de l’échec cuisant de la politique française et européenne au Sahel. La guerre contre l’Iran nous rappelle toutefois qu’une attaque russe contre la Pologne ou les pays baltes n’est pas la seule qui pourrait mettre l’Europe en grave difficulté.
Il serait irréaliste de penser pouvoir construire des capacités de projection analogues à celles dont disposent aujourd’hui les États-Unis. Le renforcement de la position de l’Europe sur la scène mondiale ne peut pas reposer en premier lieu sur ses capacités de projection militaires. Mais il est désormais établi qu’elle ne pourra pas s’en tenir seulement à son soft power et à son implication dans un multilatéralisme aujourd’hui très affaibli. Le hard power doit rester une part essentielle de notre capacité à défendre nos intérêts.
La guerre contre l’Iran nous montre que, au-delà du travail indispensable engagé pour renforcer la défense territoriale de l’Europe sans le soutien des États-Unis, il est impératif de commencer à travailler sur une capacité propre de projection de forces. Il faut, en effet, coordonner beaucoup plus étroitement les marines des États membres et les bases dont ils disposent autour du globe, en associant autant que possible et dès maintenant le Royaume-Uni à cette démarche.
Politiquement, les sujets de défense sont parmi les plus inflammables et les plus délicats à traiter. Pourtant, celui-ci pourrait ne pas être aussi conflictuel que les autres : s’il y a bien un domaine où aucun pays européen ne peut espérer compter sur ses seules forces en matière de défense, c’est bien celui de la capacité de projection, tant maritime, qu’aérienne ou au sol. Il est d’autant plus facile d’y voir son intérêt qu’il n’y a pas d’interférence importune, toujours difficile à prendre en compte d’un point de vue administratif, entre structures de l’OTAN et structures militaires de l’Union.
6 — Changer radicalement la posture européenne au Moyen-Orient
Après l’échec américain, la paralysie de la diplomatie européenne au Moyen-Orient ne peut plus durer. Cette guerre offre en effet de nouvelles opportunités à l’Union, même si celle-ci reste pour l’instant encore très loin de pouvoir les saisir.
La France et le Royaume-Uni ont certes envoyé des navires à Chypre et quelques avions dans le Golfe pour aider à protéger les pays de la région des missiles et des drones iraniens. Emmanuel Macron a bien tenté de prendre la parole pour défendre l’intégrité territoriale du Liban. Mais ni ces États ni l’Union n’ont été en mesure d’influer sur le cours de la guerre de manière un tant soit peu significative.
Il s’agit pourtant d’une région très proche géographiquement des frontières de l’Union : l’attaque de la base britannique à Chypre l’a rappelé. C’est par ailleurs une région clef pour nos approvisionnements en énergie fossile et pour les échanges commerciaux entre l’Europe et l’Asie. L’instabilité pourrait en outre susciter une de ces vagues migratoires que les dirigeants européens redoutent tant. Les conflits du Moyen-Orient ont de plus des répercussions directes sur la paix civile des sociétés européennes elles-mêmes. Donald Trump n’a pas tort lorsqu’il affirme que les Européens ont bien davantage d’intérêts à défendre dans la région que les États-Unis.
L’impuissance européenne n’est pas une fatalité. L’Union avait joué un rôle clef au cours des années 1990 dans les négociations qui avaient accompagné les accords d’Oslo pour tenter de résoudre le conflit israélo-palestinien. C’est dans ce contexte en particulier qu’avait été conclu, en 1995, avec le gouvernement d’Yitzhak Rabin, juste avant son assassinat, un accord d’association avec l’Union, favorable à Israël, et qui était entré en vigueur en 2000.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Parlement européen avait adopté, en 2002, une résolution demandant la suspension de cet accord compte tenu de la politique hostile à la paix du gouvernement d’Ariel Sharon. Cet avertissement n’était pas passé inaperçu, puisqu’il avait été suivi quelques mois plus tard par le retrait israélien de Gaza. Mais, par la suite, l’Union n’a pas su s’opposer à la radicalisation de la politique israélienne et n’a jamais mis en œuvre de réponse significative à son agressivité croissante.
Malgré l’opposition d’Israël, les États européens avaient aussi joué un rôle clef dans la négociation, puis dans la conclusion en 2015 du JCPoA, l’accord qui visait à contrôler étroitement les activités nucléaires iraniennes en échange de la levée des sanctions occidentales. L’incapacité de l’Union à parer le retrait des États-Unis de l’accord en 2018 et à protéger les entreprises européennes des sanctions américaines a sonné le glas de ses ambitions régionales. L’abandon de cet accord a servi de terreau aux affrontements des derniers mois.
La faiblesse actuelle de l’Union au Moyen-Orient résulte en premier lieu de son inaptitude à adopter à l’égard du gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou une position conforme aux principes qu’elle prétend défendre : le multilatéralisme, la défense des droits humains fondamentaux et le respect du droit international.
Le refus de reconnaître et de dénoncer les multiples violations du droit international et des droits humains fondamentaux commises par les gouvernements israéliens successifs peut s’expliquer par différentes raisons. D’abord, la mauvaise conscience, compréhensible, liée à l’histoire et aux conséquences monstrueuses de l’antisémitisme européen, encore très présente notamment en Allemagne.
Avec la montée en puissance de l’islam politique et du terrorisme islamiste depuis la fin des années 1990, ainsi que le retour d’une forme insidieuse d’antisémitisme sous le visage de « l’anti-sionisme », s’ajoute désormais l’idée, mobilisée au sein des droites européennes, qu’Israël serait le fer de lance de la défense de la « civilisation judéo-chrétienne » au Moyen-Orient face à l’islamisme. Ce qui justifierait un soutien inconditionnel de la part des Européens à l’État d’Israël.
Depuis 2022, les Européens ont invoqué la défense du droit international et des droits humains fondamentaux pour condamner l’agression russe contre l’Ukraine. Dans le même temps, depuis le 7 octobre 2023, ils ont largement fermé les yeux sur les nombreux crimes de guerre, crimes contre l’humanité et violations du droit international commis par le gouvernement israélien. Ce double standard est désormais instrumentalisé pour discréditer l’Europe, d’autant que personne n’ignore les leviers dont dispose l’Union — si elle choisissait de les actionner — pour faire pression sur le gouvernement israëlien : suspension de l’accord d’association, restrictions de visas, embargo sur les armes ou encore sanctions ciblées.
L’Europe peut encore rétablir une crédibilité perdue dans la région, en contribuant à y ramener la paix et la stabilité. Le conflit s’est achevé par un échec des Américains. Les principaux acteurs de la région en ont pris acte et leur nouvelle priorité sera sans aucun doute de trouver de nouveaux interlocuteurs, plus fiables. Si nous ne voulons pas que ce soit la Chine qui prenne le relais, nous devons impérativement adopter une attitude différente à l’égard des gouvernements israéliens.
Ces cinq priorités, la gestion macroéconomique de l’Union, la décarbonation de nos économies, la question de l’OTAN, celle des capacités de projection autonomes européennes et, enfin, la politique européenne au Moyen-Orient, sont certes distinctes, mais elles ne sont pas pour autant disjointes : pour chacune d’entre elles, il s’agit de renforcer l’autonomie stratégique de l’Union dans un monde où, demain, les États-Unis ne seront probablement plus ni dominants ni même nos alliés.
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