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06.07.2026 à 20:33

Ce que révèle la mise en scène des funérailles du Khamenei

Louis Puel

Pourquoi le régime iranien organise-t-il les plus grandes funérailles du XXIᵉ siècle ?

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Texte intégral (9576 mots)

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Les funérailles du Guide suprême, tué par les États-Unis le 28 février, initialement prévues en mars, sont l’occasion pour un régime à bout de souffle de réactiver l’énergie de sa théologie politique messianique, épuisée par des décennies de cruauté bureaucratique. Entre la scénographie du martyre et l’arithmétique des négociations avec Washington, chaque image diffusée par la télévision d’État ou les photographes du régime est un indice qui mérite d’être analysé et critiqué. 

1. Faire masse

Les autorités espèrent entre 15 et 20 millions de participants rien qu’à Téhéran pour les trois jours d’hommage dans la capitale, un chiffre qui dépasserait celui des funérailles de Rouhollah Khomeyni en 1989, reconnues par le Guinness World Records comme ayant réuni « le plus grand pourcentage de la population à avoir assisté à des funérailles », avec environ 10,2 millions de personnes.

Les six jours de commémorations se déploient dans cinq villes d’Iran et d’Irak : après l’exposition du cercueil à la Grande Mosquée Mosalla jusqu’à dimanche soir et la procession de ce lundi dans les rues de la capitale, la dépouille prendra la direction de Qom mardi, puis de Najaf et Kerbala en Irak, avant l’inhumation jeudi à Machhad, au sanctuaire de l’imam Reza, dans la ville natale du défunt.

Le dispositif est celui d’une mobilisation totale. 

Le régime a décrété trois jours fériés, fermé les centres commerciaux et mis les entreprises au repos forcé afin de garantir une affluence maximale.

Des immenses périmètres interdits aux voitures, plus de 400 tentes du Croissant-Rouge érigées pour accueillir les Iraniens venus de tout le pays.

La mairie de Téhéran affirmait avoir transporté 2,2 millions de pèlerins en métro dès le premier jour, tandis que des portraits du Guide étaient installés dans la plupart des stations aux côtés d’images de propagande de guerre.

Dans une station de métro déserte, à Téhéran, un panneau publicitaire représentant une main militaire agrippant le détroit d’Ormuz, accompagnée d’inscriptions en farsi indiquant : « Entre les mains de l’Iran pour toujours », « Trump n’a rien pu faire » et « Le contrôle du détroit d’Ormuz appartiendra à l’Iran pour toujours ». © Vahid Salemi/ AP

Le régime cherche avant tout à mettre en scène sa résilience face à la guerre, en invitant les dignitaires religieux iraniens à participer aux funérailles.

Des dignitaires religieux iraniens et des membres de sa famille défilent devant les cercueils du Guide suprême iranien décédé, le vendredi 3 juillet 2026, à Téhéran. © Vahid Salemi / AP

Les délégations étrangères servent le même récit. 

Une trentaine de pays représentés, dont l’ancien président russe Dmitri Medvedev, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif et, pour la Chine, un haut responsable du Parlement, He Wei, ainsi que des dirigeants du Hamas, dont le chef de son bureau politique Mohammed Darwish, et du Hezbollah. 

Deux absences structurent pourtant la scène. 

Celle du peuple des grandes villes durement réprimé par le régime ces derniers mois, et celle du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei, 56 ans, officiellement blessé dans les bombardements du 28 février, qui n’est jamais apparu en public et ne s’exprime que par des communiqués qui lui sont attribués. Il n’était pas présent à la grande prière de dimanche, à laquelle assistaient trois fils du défunt Massoud, Mostafa et Meysam. 

Une mère de famille brandit un drapeau sur lequel figurent les visages de l’ayatollah Khomeini, de Khamenei et de son fils Mojtaba, sur la place Enqelab, à Téhéran.© Ilya Pitalev/Sipa

Les funérailles de Rouhollah Khomeini avaient été l’une des plus grandes concentrations humaines de l’histoire et l’une des plus incontrôlables. 

La première procession avait dû être interrompue : la foule, dans une frénésie de deuil, avait renversé le cercueil pour toucher le corps et déchirer le linceul en reliques, la dépouille tombant à terre avant d’être évacuée par hélicoptère. 

Une foule en proie à l’hystérie tend les mains pour toucher le corps de l’ayatollah Ruhollah Khomeini, alors que son cercueil brisé est porté au-dessus de leurs têtes, lors des funérailles à Téhéran, le 6 juin 1989. © AP

Le lendemain, le corps fut acheminé dans un cercueil métallique fermé, sous protection militaire, tandis que des lances à incendie aspergeaient la foule pour la contenir et la rafraîchir. 

Les bilans de l’époque firent état de morts et de milliers de blessés. Toutefois ce chaos n’était pas un échec sécuritaire pour le régime, mais la preuve, physique, de la fusion entre le Guide et la communauté des croyants, l’oumma faisant littéralement corps avec son imam. 

C’est cette énergie que le régime tente de reconvoquer aujourd’hui. 

3. Théologie-politique du martyr

Les images de la mosquée Mosalla obéissent à une grammaire précise, celle du paradigme de Kerbala le martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué en 680, matrice émotionnelle du chiisme politique résumée par le slogan révolutionnaire : « chaque jour est Achoura, chaque terre est Kerbala ». 

Khamenei tué par l’Amérique est immédiatement inscrit dans cette série. 

Les médias d’État ont diffusé des images du cercueil recouvert d’un drapeau rouge portant en calligraphie blanche « Ya Hussein », référence directe au martyre du petit-fils du Prophète.

Des personnes se rassemblent autour du cercueil de l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, en Iran, le 2 juillet 2026. L’inscription « Ya Hussein » inscrit le martyre de Khamenei dans la lignée de celui de l’imam Hussein. © Bureau du Guide suprême iranien via ZUMA Press

À la Mosalla, le cercueil du Guide, enveloppé dans le drapeau iranien et surmonté de son emblématique turban noir, signe des sayyeds, les descendants du Prophète, est exposé aux côtés de ceux des membres de sa famille tués avec lui le 28 février. Le fait que les cercueils soient enveloppés dans des drapeaux de la République islamique suggère que les funérailles s’inscrivent à la fois dans le cadre théologique du martyre chiite, mais aussi dans une exaltation du nationalisme iranien.

La nouvelle élite au pouvoir s’est affichée en larmes devant le cercueil du Guide. Mohammad Ghalibaf notamment, le président du Parlement et actuel négociateur avec les États-Unis, a été vu en train de sangloter face au cercueil.

Des responsables étrangers et nationaux se recueillent devant les cercueils contenant la dépouille de l’ancien guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, et celle de membres de sa famille, à la grande mosquée de l’imam Khomeini, le 3 juillet 2026, à Téhéran. © Khamenei IR/UPI/Shutterstock

Plusieurs éléments visuels sont à lire comme un signe codé. 

Les drapeaux rouges brandis par la foule, couleur du sang, de la justice et de la vengeance, évoquent l’étendard hissé sur le dôme de la mosquée de Jamkaran après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020, promesse de représailles non encore accomplies.

Les drapeaux rouges brandis par la foule évoquent l’idée de vengeance et de justice, à l’instar de ce qui s’est passé après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020. Téhéran, Iran, le 4 juillet 2026. © AP Photo/Altaf Qadri

Les hommes se frappent la tête et la poitrine en signe de deuil : c’est le siné-zâni, le rituel d’Achoura transposé au chef de l’État. 

Plusieurs femmes portent l’icône du martyr.

Les murs du site sont couverts de portraits géants de l’ayatollah aux différents âges de sa vie, notamment sur le front de la guerre Iran-Irak : la martyrologie murale qui recouvre Téhéran depuis les années 1980 trouve ici son apothéose. C’est en effet au cours de la guerre Iran-Irak que s’est développé et affirmé le culte des martyrs, qui sont devenus à cette occasion une des clefs de voûte du système politique iranien. Rappelons également qu’Ali Khamenei était, de son vivant, handicapé à la suite d’une tentative d’assassinat en 1981.

Même l’agenda participe de cette dramaturgie de la vengeance : les funérailles coïncident avec le 250e anniversaire des États-Unis, des banderoles « #KillTrump » apparaissent dans la foule, et des panneaux montrent Khamenei le poing levé sous le slogan « Nous devons nous lever » ou des détournements du drapeau américain et de la statue de la liberté de l’ancienne ambassade des États-Unis. 

Le 3 juillet, dans une rue de Téhéran, en Iran, une banderole fait référence aux dégâts matériels et aux morts causés par les bombardements américains. © Ilya Pitalev/Sputnik/Sipa

À côté du cercueil du Guide, ceux de ses proches tués avec lui le premier jour de la guerre : une fille, un gendre, une belle-fille et une petite-fille de 14 mois — l’innocence sacrifiée, figure obligée du récit de Kerbala.

4. Venger ou négocier

Les funérailles sont surtout un moment de vérité, alors que les tensions sont vives entre les négociateurs et une partie de l’appareil qui dénonce un rapprochement trop rapide avec Washington.

La mesure du soutien populaire pourrait produire deux effets opposés : un sursaut d’hostilité aux négociations, au nom de la vengeance du « martyr » Khamenei. Depuis vendredi, les foules scandent « Mort à l’Amérique » et « Que la malédiction de Dieu s’abatte sur Israël ». Ou, au contraire, une cohésion nationale renforcée derrière les négociateurs pour reconstruire le pays. 

Cette ambiguïté stratégique est incarnée par un homme très mis en avant dans la liturgie de ces funérailles : Mohammad Bagher Ghalibaf

Le président du Parlement et négociateur en chef qui a lui-même appelé à « venger » la mort de Khamenei par une forte participation aux funérailles, une vengeance reconvertie en démographie cérémonielle plutôt qu’en missiles.

Les négociations indirectes ont repris le 1er juillet à Doha, avec la médiation du Qatar et du Pakistan, autour de deux dossiers : la sécurisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz et les modalités de mise en œuvre du cessez-le-feu, après la signature le mois dernier d’un accord-cadre pour mettre fin au conflit. 

Les médiateurs ont annoncé qu’une nouvelle réunion aurait lieu immédiatement après la fin des funérailles, sans date précise. Donald Trump a commenté la pause à sa manière : « Nous leur avons donné une semaine de congé pour des funérailles, parce que nous sommes gentils ». 

À la veille des cérémonies, Téhéran a averti qu’une attaque pendant les funérailles entraînerait une « riposte sévère », tandis que son ambassadeur à Pékin évoquait des frais imposés aux navires transitant par Ormuz, une idée rejetée par Washington, avec un traitement « spécial » pour les pays « amis ». 

Hier, plusieurs navires ont traversé le détroit en empruntant la route indiquée par les États-Unis, le long des côtes d’Oman. 

Reste à savoir si les images de cette semaine, marée noire et rouge à Téhéran, escale à Kerbala, tombeau scellé jeudi à Machhad, donneront au régime l’élan d’une revanche ou l’alibi d’une paix. 

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06.07.2026 à 07:41

Comment le chef de la Marine prépare la guerre de demain

Ramona Bloj

Pour l'amiral Vaujour, les conflits se jouent désormais sur les mers, les flux et la vitesse d'adaptation.

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Texte intégral (6605 mots)

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Il semble que les grands conflits des années 2020 aient un point commun : ils finissent toujours par se jouer en mer. Du blocage des exportations céréalières ukrainiennes en mer Noire à la fermeture du détroit d’Ormuz consécutive au conflit avec l’Iran, en passant par les attaques des Houthis contre le trafic maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb, les routes maritimes sont devenues des théâtres stratégiques majeurs, comme vous le montrez dans votre livre Les Guerres des mers, paru cette année chez Tallandier. La guerre moderne est-elle devenue une guerre des flux maritimes ?

En effet, tous les conflits récents débordent en mer. Aujourd’hui, nos espaces maritimes sont devenus des espaces de confrontation, dans lesquels s’exerce régulièrement le principe de friction, que ce soit entre des États ou des acteurs non-étatiques, tels les Houthis. La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un atout stratégique. C’est l’économie mondiale dans son ensemble qui s’en trouve gravement perturbée, avec des conséquences dramatiques. Cette faculté de perturbation est un attribut de puissance dans la guerre moderne. 

Un des premiers impacts de la guerre en Ukraine a été l‘arrêt du transport du grain et, pour certains pays dépendant des céréales, notamment en Afrique, cela s’est transformé en véritables crises alimentaires. 

Les conséquences en cascade de l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, et l’implication des Houthis dans les conflits au Moyen-Orient ont eu pour effet de rendre particulièrement dangereuse la traversée du détroit de Bab-el-Mandeb, au point qu’il a fallu créer une opération de sécurisation européenne, ASPIDES : 60 % du trafic avait été suspendu et s’est vu naturellement dérouté vers le Cap de bonne Espérance, au sud de l’Afrique. 

Dans le cas de la guerre en Iran, au printemps 2026, le choc a eu des conséquences immédiates sur l’approvisionnement énergétique depuis le golfe arabo-persique et donc – in fine – sur le prix du carburant. Cette situation impose de trouver des solutions stratégiques et politiques. Car on ne peut pas faire circuler des millions de tonnes de pétrole par la terre, les volumes étant trop importants comparés aux infrastructures existantes. Le temps et le coût de construction d’oléoducs suffisamment robustes, leur dépendance aux alliances, sont bien trop importants. 

Par ailleurs, les mers ne sont pas seulement les supports de ces flux, visibles sur la surface de l’océan ou invisibles dans les câbles posés sur les fonds marins : ce sont aussi des stocks. Ils seront l’objet des conflits demain.

C’est-à-dire ? 

La remise en cause ou le chantage vis-à-vis de la liberté de navigation par certains acteurs n’est pas le seul aspect des conflits actuels. Les stocks halieutiques, les ressources minières qui se trouvent dans les fonds marins et dont une partie reste inexploitée, font de plus en plus l’objet de convoitises et de prédation, pour ne pas dire d’attaques directes. C’est le cas dans le golfe de Guinée, par exemple, et plus généralement dans l’Atlantique sud. La pêche illégale exerce une pression sur ces réserves halieutiques, au point que certaines économies des rives africaines sont aujourd’hui en danger. Ce sont les capacités souveraines de certains pays africains à garantir une alimentation protéinée à leur population qui se trouvent remises en cause. Il n’y a pas, pour le moment, de régulation suffisamment efficace pour contrer ces actions. 

La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un attribut de puissance dans la guerre moderne.

Amiral Vaujour

Les terres rares sont également très convoitées. On peut s’attendre à ce qu’un conflit se déclenche pour l’exploration et l’exploitation des fonds marins. Les ressources contenues dans les nodules polymétalliques sont aujourd’hui indispensables à notre économie globalisée. Certains pays, dont la France, souhaitent un moratoire sur leur exploitation, mais d’autres pays n’hésitent pas à faire main basse sur ces ressources. 

Qu’en est-il des infrastructures sous-marines ? 

Que ce soient les câbles énergétiques, les oléoducs et les gazoducs installés sous l’eau, ou encore les câbles Internet, ces infrastructures font l’objet d’un certain nombre de pressions et d’attaques. Ce sont des actifs stratégiques majeurs. Je rappelle que 30 % de la flotte de câbliers mondiale est opérée par des groupes français. Dans un moment d’ultra-compétition, c’est un atout.

Au-delà des infrastructures sous-marines, les infrastructures littorales sont aussi devenues plus vulnérables. En effet, avec des zones littorales de plus en plus abrasives, le coût du contrôle des mers a fortement augmenté au XXIe siècle. Les sites sensibles à terre sont ciblés par des missiles balistiques de longue portée et des drones aériens avec une bonne précision. Les unités mobiles, à la mer notamment, sont moins exposées mais elles doivent opérer plus loin des côtes, au large, et nécessitent un haut niveau d’autodéfense.

Est-elle le fruit d’une sophistication technologique croissante pour surveiller ce qu’il se passe en mer ? 

Les mers sont en effet de plus en plus surveillées. Aujourd’hui, les unités de surface et les porte-avions sont visibles depuis l’espace par les constellations de satellites. La transparence de la kill zone, typique du champ de bataille ukrainien, n’est pas encore la norme dans les espaces littoraux, mais on s’en rapproche. Ce n’est pas le cas de l’espace sous-marin, qui est encore très opaque. Cette nouvelle donne nous oblige à travailler sur la mobilité de nos unités ainsi que sur leur protection et à sans cesse développer l’agilité avec laquelle nous opérons en mer. 

De manière concrète, par quoi cette mobilité peut-elle passer ? 

La France est une puissance mondiale par sa géographie. Nous sommes sur tous les océans du monde, il ne faut pas l’oublier. Nous sommes une nation riveraine du Pacifique, de l’océan Indien et de l’Atlantique Ouest parce que nous sommes présents à Papeete, à Nouméa, à La Réunion, à Mayotte, en Guyane, aux Antilles. La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique qu’il faut véritablement exploiter. 

Quand on parle de mobilité, il s’agit aussi de mobilité entre les théâtres d’opérations  : passer un groupe aéronaval du théâtre Baltique/Grand Nord au théâtre océan Indien en quelques semaines, c’est une manœuvre intense et complexe que peu de marines savent mettre en œuvre avec l’escadre logistique. 

Et enfin il s’agit de mobilité tactique pour adapter nos modalités d’action au nouveau tempo des opérations. Le «  temps tactique  » s’est considérablement raccourci.

Revenons à la guerre en Ukraine. C’est précisément par des crises survenues en mer que nous avons commencé à remettre en cause l’idée d’une sécurité garantie par l’interdépendance économique. 

En effet, l’Europe avait accueilli la mondialisation comme une solution aux questions de sécurité et de défense du continent : l’interdépendance économique, élargie à l’échelle mondiale, apparaissait non seulement comme le moyen d’une prospérité plus grande, mais également d’une paix de long terme, tant au sein du marché commun qu’au niveau mondial.

Progressivement, depuis le 24 février 2022, à un rythme variable selon les États et les continents, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits. La Russie, par son comportement agressif et son invasion de l’Ukraine, a fait renaître cette conscience européenne du danger. 

L’amiral Pierre Vandier disait dans ces pages que la parenthèse enchantée de la mondialisation et de la paix est en train de se refermer, au bénéfice d’un brouhaha de l’histoire dans lequel il va falloir se faire entendre. C’est précisément ce que nous sommes en train de vivre. 

Avons-nous déjà basculé dans les « guerres subies », pour reprendre une expression de Thierry Burkhard, ancien chef d’État-Major des Armées, par opposition aux « guerres choisies » ? 

C’est également mon constat. Nous avons, en effet, vécu des guerres choisies, au sens où les opérations que menaient la France et les Européens étaient des opérations qu’on appelait « extérieures » — des interventions sur des crises plus ou moins lointaines, mais où l’on choisissait de s’engager, sans obligation. Les choses ont changé, au profit des guerres subies : les conflits que nous n’avons pas choisis, pour lesquels nous avons l’obligation de nous impliquer – sans nécessairement y prendre part, car ils ont désormais des conséquences directes sur les économies et nos pays. 

Progressivement, depuis le 24 février 2022, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits.

Amiral Vaujour

Le tragique de la guerre entre États fait son retour sur notre continent. C’est une réalité que nous n’imaginions pas et, pourtant, c’est bien ce qui aura marqué ces quatre années de guerre en Ukraine : la prise de conscience par les Européens de l’ensemble des dangers du monde. La guerre «  n’est plus une anomalie ni une crise passagère  » : elle est appelée à durer, avec peu d’espoir que les choses s’apaisent dans les prochaines années.

L’actuel chef d’État-Major des Armées, le général Fabien Mandon, prévoit un conflit de haute intensité d’ici trois ans. La revue nationale stratégique, elle, a clairement défini la menace à horizon 2030. Les services de renseignement français font le même diagnostic, de concert avec leurs homologues allemands, britanniques, et ceux des pays de l’est de l’Europe. En quoi pourrait consister ce conflit ?

La principale menace qui pèse aujourd’hui sur le continent européen est russe. La Russie a envahi l’Ukraine, un pays souverain. De manière marquée, elle multiplie les comportements agressifs aux frontières de l’Europe. Elle poursuit sans discontinuer son réarmement, avec un outil de production industriel qui s’est très largement renforcé, et se projette dans une économie de guerre à long terme. Il est donc de notre devoir d’anticiper et de réfléchir à l’éventualité d’un choc direct avec cet adversaire particulièrement belliqueux. 

Pour ce qui est de la temporalité, fixer un horizon daté permet d’aller bien plus vite dans les étapes préparatoires. Il ne s’agit pas de faire peur, mais d’être pragmatique, de stimuler une énergie positive, de planifier afin d’être prêt à se défendre et à défendre nos alliés. L’un de mes homologues américains avait, dans son bureau, une horloge qui faisait le décompte au 1er janvier 2027 et la montrait à tous ses visiteurs, pour bien faire comprendre que sa marine se préparait avec détermination au prochain choc possible dans l’espace Indopacifique. Mettre une temporalité a des vertus, la première étant la prise de conscience collective.

Nous n’avons pas le droit de regarder ce qui est en train de se dérouler sans se préparer et sans agir. 

À l’ère des rapports de force décomplexés, peut-on encore compter sur les institutions internationales pour retarder autant que faire se peut ce moment du choc ? 

Pour certains États, la puissance militaire est devenue un levier politique comme un autre pour peser sur les affaires du monde. Cette puissance militaire est dorénavant incontournable à l’ère où l’imprévisibilité s’est transformée en norme et la violence en habitude. Il y a quelques années encore, il était impensable qu’Israël frappe l’Iran ou que l’Iran lance des centaines de missiles sur Israël. Tout cela a commencé en février 2022 en Ukraine, et a pris une ampleur nouvelle à compter du 7 octobre 2023, dans l’attaque contre Israël. Cette augmentation du seuil de violence n’a fait que s’amplifier depuis. 

Pendant ce temps, les institutions internationales, comme l’ONU, sont peu entendues. C’est le signe que ces outils de régulation sont malheureusement moins audibles, donc aussi moins crédibles. Fut un temps où le seul déplacement du Secrétaire général de l’ONU dans les pays en guerre mettait fin aux hostilités et permettait d’ouvrir des négociations. Nous avons besoin d’outils de régulation puissants pour faire primer le droit sur la force. 

L’appareil militaire français est-il en capacité de soutenir ce conflit de haute intensité que vous anticipez ? 

Si nous voulons être respectés et entendus, il faut affirmer notre puissance. C’est le fondement de notre crédibilité. La France en a les moyens, qu’elle a su préserver. Notre base industrielle de défense nous permet de compléter cette souveraineté de manière inégalée en Europe. C’est vrai pour les capacités de combat, comme pour les forces nucléaires.

Les efforts fournis au cours de nombreuses décennies pour établir une dissuasion nucléaire fiable, permanente et crédible payent. Pour la Marine, c’est la composante océanique des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, mais aussi la composante aéroportée de la force aéronavale nucléaire qui se déploie à partir du porte-avions, en complément des forces aériennes stratégiques de l’Armée de l’Air et de l’Espace. La parole de la France sur la scène internationale est fondamentalement crédible, en particulier grâce à la dissuasion. 

Quels sont les exercices opérationnels qui permettent à la Marine de se préparer ? 

Tous nos exercices ont pour objectif de renforcer la résilience de la Marine, en lien avec les autres armées. Il faut être capable de tester nos vulnérabilités sur la durée, face à différents types de menaces. Par exemple, ces dix dernières années, nos bases navales se sont avant tout préparées à contrer des menaces de type terroriste. Elles se préparent aujourd’hui à une attaque «  étatique  », avec des moyens plus létaux. Nous progressons très vite, notamment à travers des exercices plus réalistes : c’est un moyen de faire l’autodiagnostic de nos faiblesses.

L’OTAN est particulièrement intéressée par ces entraînements, qui témoignent d’une capacité d’adaptation à l’état de la menace actuelle. Cette façon de tester nos capacités opérationnelles s’appuie sur le principe du free play, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autres règles que celles de la guerre : des équipes jouent le rôle de nos adversaires, sans limites, en reproduisant leurs méthodes de combat, ce qui nous permet, en les affrontant, d’examiner avec lucidité notre propre niveau. Et de tout mettre en place pour que nos systèmes, notre organisation et nos savoir-faire soient adaptés très rapidement au niveau de la menace.

Outre l’aspect tactique, il faut également s’adapter à de nouvelles formes d’armements. 

C’est le problème de la massification des menaces, qu’on a pu observer en Ukraine. La résilience de l’armée ukrainienne et de toutes les armées désormais, repose sur la capacité à faire face à la prolifération massive des systèmes d’armements qu’on appelle low cost. Auparavant, on privilégiait un faible nombre d’armements high tech. Désormais, il faut allier les deux  : drones et missiles balistiques, tant en termes défensifs qu’offensifs. Les Houthis ont tiré des missiles balistiques sur les bâtiments de la Marine française après la guerre des douze jours. Ils disposent à la fois de ces armes particulièrement sophistiquées et difficiles à se procurer, mais aussi de drones aériens ou de surface à bas coûts. C’est un élargissement du spectre des menaces auquel nous faisons face. Notre objectif est de faire baisser le cost per kill, c’est-à-dire d’employer les armes les plus adaptées – en termes d’efficacité et de coût – contre les différentes menaces.

Il faut donc rendre nos unités plus performantes maintenant, sur le temps très court, en s’adaptant à l’ère des drones. Sur le temps long, on doit développer une vision stratégique qui prend en compte une autre échelle, celle des longs programmes et des infrastructures associées, ou bien l’échelle des ressources humaines. Fabriquer un sous-marin pour la dissuasion, comme le sous-marin Invincible, c’est se projeter jusqu’en 2080. C’est aussi construire les infrastructures qui vont durer au moins 100 ans et qui vont accueillir ces bijoux de technologie, avec une marge suffisante pour permettre des évolutions futures. Cela nécessite dès aujourd’hui de faire de la prospective. Les sous-marins Barracuda, imaginés il y a plus de trente ans, rendent aujourd’hui des services exceptionnels  : on ne s’est pas trompés dans leur design, la qualité des infrastructures d’accueil et dans la transmission des savoir-faire entre les deux générations de sous-marins. Il faut continuer à regarder loin et ne jamais cesser d’investir.

Quelles sont aujourd’hui les priorités stratégiques de la Marine ? Vous parliez de l’agilité et de la résilience. Quelles sont les autres ? 

La vitesse d’adaptation est la priorité. Avoir de l’hyper technologie, des bateaux en nombre et des équipages bien préparés ne suffit pas. Il faut accélérer les analyses et s’adapter beaucoup plus rapidement. Si l’Ukraine résiste, c’est qu’elle réussit à s’adapter à la menace russe, c’est-à-dire à la contourner. Il en va de même pour les Russes : leurs bateaux sont bien plus rarement touchés par la Marine ukrainienne qu’au début de la guerre, même si près de 30 % de leur flotte a été neutralisée en mer Noire. 

La vitesse d’adaptation est la priorité.

Amiral Vaujour

Pour cela, il nous faut impérativement des unités adaptables by design, c’est-à-dire des outils qui ne soient pas numériquement fermés et plus modulaires. Jusqu’à présent, les systèmes étaient produits selon un modèle industriel qu’on ne pouvait pas changer : c’était à la charge de l’entreprise d’assurer son entretien et de faire une mise à jour régulière. Il devient urgent de multiplier les architectures ouvertes afin d’optimiser l’emploi de nos équipements. Nous devons embarquer avec nous les partenaires industriels dans cette nouvelle façon d’agir.

Ce principe d’ouverture a-t-il été appliqué au porte-avions « France libre » ? 

Son modèle repose en effet sur une plateforme à la fois rigide (une coque) et parfaitement modulable, dotée d’une architecture numérique ouverte, capable d’évoluer en temps réel. L’artère numérique d’aujourd’hui ne sera peut-être pas celle de dans quinze ans  : on la fera évoluer en continu pour s’adapter aux menaces nouvelles. Le France libre accueillera aussi un groupe aérien hybride, composé de drones et d’avions habités, dont la modularité permettra de réaliser les missions ordonnées.

Cette agilité que l’on a dans le domaine capacitaire, il faut également l’avoir dans notre manière de mener les opérations, ce que nous appelons les modes d’action  : c’est vrai dans la lutte contre les trafics illicites, comme dans les missions de «  haute intensité  ».

Comment rendre ce principe d’ouverture, employé dans le domaine numérique, applicable aux modes d’action de la Marine de manière plus générale ? 

Prenons l’exemple de la lutte contre la flotte fantôme. Intercepter un cargo n’est pas le plus difficile. La vraie difficulté est d’assurer la continuité entre l’action militaire en mer et l’action judiciaire à terre. Le commandant d’un bâtiment de la Marine nationale a le pouvoir de constater une infraction au droit international en pleine mer. C’est un atout spécifiquement français, dont ne disposent pas d’autres nations, notamment européennes. C’est la force de notre modèle  : le préfet maritime est à la fois commandant en chef des forces aéromaritimes dans sa zone de responsabilité, sous l’autorité du chef d’État-Major des Armées, et préfet de la mer sous l’autorité du Premier ministre  ; il a donc un lien direct avec le procureur de la République.

Le temps tactique s’est considérablement raccourci.

Amiral Vaujour

Le format de notre Marine est dit complet : dans le bas du spectre d’action, il y a les patrouilleurs ; en haut, vous trouvez, les frégates et le porte-avions. Mais les deux spectres sont interconnectés. Notre Marine de combat bénéficie de tous les savoir-faire développés sur ces petits bateaux qui luttent contre les trafics illicites en tous genres… Ces opérations, qui sont parfois d’une rare violence, servent de socles de compétences pour tous les marins, avant de se projeter sur des navires de combat. Cette cohérence, cette fluidité des rapports entre les différents niveaux du spectre d’action sont indispensables. 

Ces efforts en vue d’une plus grande adaptation sont-ils toujours compatibles avec certaines normes en vigueur, par exemple celles de la Commission européenne ? 

Cette vitesse d’adaptation va de pair avec une autre faculté, hélas peu courante dans nos sociétés contemporaines : la prise de risques. La non-décision reste la pire des solutions. C’est pourquoi je milite notamment à prendre plus de risques dans le processus d’acquisition des capacités, en lien avec la Direction Générale de l’Armement. Ce que je veux en termes de systèmes, c’est le good enough, c’est-à-dire des outils suffisamment performants pour être opérationnels maintenant et répondre à l’urgence des opérations actuelles. On pourra les industrialiser plus largement dans un deuxième temps. 

Qu’en est-il des recrutements ? La Marine cherche-t-elle à recruter davantage ? 

Le recrutement est un défi à part entière et permanent, il est particulièrement structurant pour des armées dont la jeunesse et le dynamisme sont des piliers. Notre premier enjeu est la fidélisation de nos marins, dont on constate qu’ils sont attirés assez tôt par rejoindre la vie civile, après avoir acquis des compétences chez nous et qui sont très recherchées. Nous sommes également confrontés aux conséquences de la baisse de la natalité, qui touche les sociétés modernes. Les classes d’âge diminuent drastiquement et une rude concurrence va s’instaurer entre secteurs pour recruter des gens de bon niveau.

La Marine nationale sera directement concernée. Cela impliquera probablement de diversifier nos voies de recrutement et de formation. Pour les officiers, la pérennité de nos recrutements, très largement réalisés dans les filières techniques se pose, nous devrons réfléchir à d’autres cursus académiques. Il est probable que cette contrainte se transforme en opportunité : élargir les viviers de recrutement permettra d’augmenter la résilience de nos forces armées, mais aussi celle de la société entière. 

Que voulez-vous dire ? 

Les opérations expéditionnaires menées depuis une trentaine d’années ont fait parfois oublier que, bien souvent, la guerre n’est pas seulement une affaire de militaires. La guerre en Ukraine montre qu’elle touche les forces armées, mais également l’industrie, les infrastructures – logistiques et énergétiques notamment -, la cohésion sociale, les opinions publiques. Cela s’explique par le caractère diffus et permanent de cette menace multiforme. Dans le monde cyber, un hacker russe peut attaquer les infrastructures énergétiques d’un pays à des milliers de kilomètres de distance. Des pans multiples de la société sont dès lors très vite concernés par cette guerre totale. 

Au-delà de nos forces armées, ce phénomène peut interroger la capacité que nous avons, nous Européens, à résister en tant que nations. C’est cette question de la force morale, agissant comme un liant entre la population et ses armées, qui doit nous concerner. L’Ukraine nous apporte de nombreuses leçons sur ce point essentiel. 

Appeler à fortifier notre résilience morale, n’est-ce pas une façon détournée de préparer les esprits à des pertes humaines importantes ? 

Il faut prendre conscience de ce qu’implique la guerre pour un pays  : dans une guerre, les pertes humaines et matérielles sont très élevées et touchent toute la population. La France doit se préparer à une autre guerre que les conflits lointains dans lesquels nous avons été impliqués au cours de ces trente dernières années. La guerre en Ukraine est une leçon pour les Européens. 

La question centrale pour nous réside dans notre capacité à avoir une organisation et les moyens associés, prêts à répondre à un choc. Le chemin de la résilience et du renforcement est pris, notamment à travers l’actualisation de la loi de programmation militaire votée, par le parlement. Je pense aussi que la France a eu une force morale puissante, qu’il faut davantage éveiller. 

Cet éveil ne serait-il pas plus efficace avec le concours de forces extérieures ? Je veux parler de nos partenaires et de nos alliés. 

Le contexte actuel interroge sur les partenariats. L’OTAN, alliance qui nous lie, est en pleine transformation. Le prochain sommet d’Ankara fera le point sur les objectifs de dépense fixés à 5 % du PIB d’ici 2035, et la capacité des Européens à prendre la charge que les Américains souhaitent dorénavant leur transférer. La leçon qui doit être tirée des prises de position américaines, c’est que le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle. La France dispose aujourd’hui de ces deux atouts et, grâce à eux, se trouve en position de force pour espérer nouer davantage de partenariats à travers le monde. 

Qu’en est-il de notre lien avec les États-Unis ?

Les États-Unis ont pleinement conscience des capacités opérationnelles françaises. Dans certains domaines et dans certaines zones du monde, nous travaillons avec les forces armées américaines de manière très synchronisée. C’est le cas dans le Grand Nord, afin de repérer, pister et contrer l’action des sous-marins russes. Nous avons dans ce domaine un niveau d’excellence reconnu et apprécié.

Le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle.

Amiral Vaujour

Aujourd’hui, néanmoins, il y a certains sujets sur lesquels nous ne sommes pas alignés. Cela, mes homologues l’acceptent et le respectent. Pourquoi ? Parce que nous faisons la démonstration de notre crédibilité sur le terrain en déployant nos frégates, nos sous-marins, notre porte-avions, nos moyens aériens et notre dissuasion océanique. La confiance est bâtie sur le long terme avec nos partenaires.

Précisément, le Président de la République a annoncé travailler sur la formation d’une coalition pour aider au déblocage du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Quelle est son actualité et sous quelles modalités la Marine française pourrait-elle conduire cette expédition ? 

D’abord, c’est le rôle de la Marine française, aux côtés de nombreux partenaires notamment européens, de se tenir prête à mener des opérations de déminage dans le détroit d’Ormuz lorsque les conditions seront réunies. Aucun élément ne permet de confirmer que la zone n’a pas été minée par les forces iraniennes. Les compagnies maritimes doivent pouvoir traverser le détroit de manière sécurisée et pérenne, c’est essentiel pour nos économies. 

La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique

Amiral Vaujour

Le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle en océan Indien a permis de montrer la détermination de la France à rechercher une sortie de crise commune et a contribué à la désescalade de la violence.

Paradoxalement, la Chine, qui a des intérêts pétroliers immenses dans la région, est restée particulièrement discrète. Quels sont nos rapports avec ce pays dans le domaine maritime ? 

La Chine a développé son outil militaire maritime de manière spectaculaire. L’amiral Prazuck, l’un de mes prédécesseurs, disait que les Chinois fabriquaient l’équivalent d’une Marine française tous les quatre ans. Aujourd’hui, c’est plutôt tous les deux ans. Leur objectif est de détenir au moins six porte-avions, soit deux de plus qu’à l’heure actuelle. Ils déploient quotidiennement en mer de Chine pas moins d’une quarantaine de frégates et de destroyers. C’est une démonstration de force.

Comment expliquez-vous ce développement record ? 

Il s’agit pour la Chine de se créer une zone d’influence, d’abord jusqu’à la première chaîne d’îles, puis d’étendre progressivement leur espace de manœuvre jusqu’à la deuxième chaîne d’îles. Depuis la presqu’île de Hainan, les Chinois entendent rejoindre sans contrainte les eaux profondes pour y déployer leurs forces sous-marines nucléaires. 

L’objectif de la Chine est également de garantir son approvisionnement, notamment en terres rares d’où la construction d’une véritable route de la soie maritime en direction du continent africain. 

Taïwan est-il en ligne de mire ? 

Taïwan est au centre du rapport de forces. Mais cela ne veut pas dire que l’option militaire est privilégiée par la Chine. Il est très difficile de le savoir ou d’interpréter leur intention, car nous avons très peu d’échanges avec eux. Je dialogue épisodiquement avec mes homologues chinois lors de symposium, par exemple le Western Pacific Naval Symposium que la France va présider en novembre 2026. Tous les deux ans, l’ensemble des marines de l’océan Pacifique se réunissent. La Chine en était le secrétaire lors de la dernière édition et la France a pris la suite à Tahiti. L’amiral Hu Zhongming, mon homologue, viendra à Papeete.

Quelle est la stratégie française et européenne en Indo-Pacifique, alors que l’agressivité de la Chine se fait de plus en plus ressentir ? 

Notre rôle est de porter une voix de souveraineté et de responsabilité, mais aussi de dialogue, de partenariat et de respect du droit international. Nous œuvrons pour que les intérêts de chaque pays puissent être entendus. La France est très présente en tant que nation riveraine de l’Indopacifique, nos partenaires le voient et nous font confiance.

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28.06.2026 à 13:00

Le prophète oublié de la guerre du futur

Louis Puel

Albert Robida avait imaginé avant les autres la guerre du XXᵉ siècle — il est urgent de le redécouvrir aujourd’hui.

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Texte intégral (11972 mots)

Dirigé par Giuliano da Empoli chez Gallimard, le nouveau volume papier du Grand Continent L’ennemi qui nous désigne est désormais disponible. Cliquez ici pour le découvrir — si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez à vous abonner à la revue

Un siècle après sa disparition, Albert Robida (1848-1926) reste souvent relégué au rang de curiosité rétrofuturiste. On le célèbre volontiers pour ses inventions visionnaires, telles que le téléphonoscope, préfiguration de nos outils de visioconférence, le blockhaus roulant, les transports électriques et quelques autres artefacts d’anticipation saisissants ; mais cette reconnaissance, tardive et partielle, tend paradoxalement à réduire la portée intellectuelle de son œuvre. Illustrateur et caricaturiste de génie, salué comme « le plus grand futuriste du monde » par l’historien des techniques et analyste des cultures de l’innovation Edward Tenner 10, il anticipe de manière littéraire et humaniste les usages sociaux et politiques de la technologie. Il le fait d’une manière bien différente d’un Elon Musk, qui fait de la prophétie un outil de pouvoir, ou de l’historien Yuval Noah Harari, dont la deep history retrace le passage d’un animal humain fragile à un démiurge techno-augmenté et anxiogène, au prix sans doute de l’effacement des acteurs et des causalités. Une lecture purement technologique de l’œuvre de Robida en masque pourtant l’essentiel 11. Le « maître de l’anticipation » 12 n’anticipait pas d’abord des objets ; il décryptait des logiques. Attentif aux dynamiques profondes des formes contemporaines de conflictualité, il n’est ni un simple prophète des drones, ni même un visionnaire des guerres futures. 

Alors que la guerre s’installe durablement dans l’imaginaire des sociétés européennes, sous des formes multiples et combinées – de l’Ukraine à Gaza, de la mer Rouge à l’Indopacifique – son œuvre, et plus particulièrement son ouvrage La Guerre au XXᵉ siècle, offre un cadre interprétatif décisif pour comprendre les conflits du XXIᵉ siècle, à condition de la lire non pour ses inventions et ses anticipations, mais précisément pour sa compréhension précoce des formes modernes de la guerre, en résonance avec les analyses stratégiques contemporaines. Car, ce que Robida a saisi, et que nos démocraties redécouvrent aujourd’hui avec stupeur, c’est sans doute que la guerre moderne n’est plus un événement exceptionnel qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’histoire, mais un milieu désormais pérenne, au sein duquel s’organise l’existence collective de toute unité politique. 

Cette intuition, formulée dans le registre satirique de l’anticipation illustrée, rejoint les préoccupations centrales de la pensée stratégique contemporaine : comment penser une guerre sans seuil d’entrée clairement identifiable ni horizon de clôture, une guerre déformalisée, à la fois multidimensionnelle et cognitive, se soustrayant à toute dramaturgie classique ?

L’oubli relatif de Robida : entre rétrofuturisme et malentendu intellectuel

Une réception longtemps réductrice

Albert Robida occupe dans l’imaginaire français une place singulièrement ambiguë, sauf auprès de quelques fidèles 13. Il est certes reconnu, mais cette reconnaissance confine elle-même au malentendu. On l’a longtemps lu comme un simple illustrateur fantaisiste, un dessinateur virtuose aux visions débridées, voire un chroniqueur amusé des folies technologiques à venir. Cette lecture, aussi flatteuse soit-elle sur le plan graphique, opère en réalité une double réduction. D’une part, elle fait de cet observateur lucide l’auteur d’anticipations techniques naïves, plaisantes par leur candeur supposée mais en décalage avec ce que le XXᵉ siècle allait effectivement produire. D’autre part, elle le relègue, surtout, au rang de curiosité de la Belle Époque, simple témoin pittoresque d’un moment où l’on pouvait encore rêver l’avenir sans l’épreuve tragique des tranchées. On aurait pourtant tort de lui dénier sa place au sein du panthéon des visionnaires du XIXᵉ siècle. 

Un auteur mal classé

Le problème du satiriste tient à son caractère fondamentalement inclassable. Il n’est pas romancier scientifique au sens vernien : ses machines ne sont pas des prétextes à l’aventure, mais des vecteurs de commentaire social. Il n’est pas davantage un penseur politique explicite : aucun manifeste, aucune thèse univoque, aucun système théorique qui permettrait de l’annexer à tel ou tel courant de pensée. Cette difficulté à l’inscrire dans des canons disciplinaires a durablement pesé sur sa réception critique, le plaçant dans une forme d’impasse. Les historiens de la littérature ne savaient trop qu’en faire, les historiens des sciences le trouvaient trop littéraire et les théoriciens politiques, insuffisamment sérieux.

L’université, cette grande machine à produire des lignées et des filiations, s’est ainsi longtemps trouvée désarmée face à une œuvre hybride, qui ne sépare jamais le texte de l’image, la satire de l’anticipation, et qui résiste aux classifications habituelles 14. Le natif de Compiègne n’a pas fondé d’école, n’a pas eu de disciples revendiqués, n’a pas laissé de corpus critique suffisant pour justifier sa canonisation académique, d’où sa marginalité durable. Enfin, là où d’autres prophètes de l’apocalypse technologique adoptent le ton de l’avertissement solennel, Robida cultive la distance amusée, le second degré permanent et assumé.

Situer La Guerre au XXᵉ siècle dans l’œuvre de Robida

Une pièce d’un ensemble cohérent

La Guerre au XXᵉ siècle ne surgit pas ex nihilo dans la production de Robida. Elle s’inscrit au sein d’une trilogie qui constitue l’armature de sa réflexion sur la modernité : Le Vingtième Siècle (1883), La Vie électrique (1890) et, enfin, La Guerre au XXᵉ siècle (1887). Ces trois œuvres ne sont pas simplement juxtaposées ; elles forment un système interprétatif cohérent, visant à saisir dans sa globalité le basculement civilisationnel que l’auteur voit se profiler à la fin du XIXe siècle.

Ce qui traverse ces récits, au-delà de leurs différences de ton et de focale, c’est une préoccupation constante pour les effets de la modernité technique sur le tissu social. Robida ne s’intéresse pas à la technique comme spectacle ou comme prouesse ; il l’observe avant tout comme un vecteur de transformation anthropologique. L’électricité, les aéronefs, les communications instantanées ne sont pas chez lui des gadgets futuristes destinés à émerveiller le lecteur. Ils sont les instruments d’une recomposition profonde des rapports sociaux, des rythmes quotidiens et des modes de gouvernement. C’est à ce titre qu’on peut également en faire un précurseur du design fiction comme démarche mobilisant des scénarios et des artefacts de futurs possibles pour interroger le présent 15.

L’accélération constitue le fil rouge de cette trilogie. Avant la plupart de ses contemporains, Robida comprend que la modernité technique ne se contente pas d’ajouter de nouveaux outils à un monde qui resterait fondamentalement inchangé. Elle altère le tempo de l’existence, elle comprime l’espace-temps et crée de nouvelles formes d’urgence et d’immédiateté. C’est dans ce régime d’accélération généralisée 16 que s’inscrit l’intégration de la violence comme donnée durable du paysage moderne.

La Guerre au XXᵉ siècle vient ainsi clore un cycle de réflexion, en explorant la dimension proprement conflictuelle de cette modernité. Là où Le Vingtième Siècle décrivait les transformations du quotidien, et où La Vie électrique explorait les mutations de la vie domestique et professionnelle à l’aune de la fée électricité, La Guerre au XXᵉ siècle examine ce qui se produit lorsque les mêmes logiques de rationalisation technique s’appliquent à l’exercice de la violence collective.

Une anticipation non focalisée sur l’arme

À la lecture de La Guerre au XXᵉ siècle, le peu d’intérêt que Robida manifeste pour la performance technique en soi apparaît comme un trait essentiel de son œuvre. Ainsi, il ne se livre pas à ces descriptions complaisantes d’armements toujours plus puissants, toujours plus destructeurs, qui font les délices de la littérature d’anticipation militaire de son époque. Il identifie en revanche très tôt la domination du ciel (et les combats de voltigeurs aériens) comme espace de supériorité, la technicisation des mers (et les sous-marins), la frappe à distance qui dissocie le fait de tuer de tout contact physique risqué, la communication comme arme (et la manipulation cognitive par médiums interposés), la surveillance continue et la bureaucratisation industrielle du conflit. Sans employer nos concepts, bien sûr, il pressent néanmoins les drones, la guerre hybride, la guerre cognitive et la conflictualité permanente.

Illustration du voltigeur aérien n°39, page 36 de La Guerre au XXe siècle. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

L’attention de l’illustrateur se porte ailleurs : sur les usages sociaux de ces technologies, sur les effets qu’elles produisent dans l’organisation de la société en guerre, sur les transformations du quotidien qu’elles entraînent. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la portée d’un canon, mais la manière dont la guerre s’immisce dans l’espace domestique, s’inscrit durablement dans le décor urbain et s’insinue dans les routines journalières. La guerre robidienne n’est pas celle des grandes batailles décisives, mais celle des bombardements routiniers, de la mobilisation permanente et de l’information continue sur le front.

De fait, cette approche révèle une intuition profonde : la modernité militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice, mais en une transformation qualitative du rapport entre guerre et société. Ce n’est plus la guerre qui interrompt le cours normal de la vie civile ; c’est désormais la vie civile qui s’organise autour de la guerre érigée en matrice structurante. Les technologies militaires ne sont pas des instruments exceptionnels réservés à des moments de crise ; elles sont dorénavant des composantes ordinaires de l’environnement social.

Une guerre sans héroïsme

Conséquence logique de cette approche : chez Robida, la guerre n’a pas de héros. On chercherait en vain dans La Guerre au XXᵉ siècle une figure centrale du combattant, un personnage qui incarnerait les vertus martiales ou autour duquel s’organiserait le récit. Cette absence n’est pas un manque, mais un geste esthétique et politique : elle traduit l’idée que la guerre moderne n’est plus l’affaire d’individus, mais celle de systèmes, de machines, de procédures, et, plus encore, d’une division du travail qui redistribue la violence en fonctions spécialisées. Dans un tel monde, la grandeur guerrière ne se concentre plus dans un corps à corps, ni même dans la figure romantique du chef ; elle se dissémine dans des chaînes opératoires, des réglages, des dispositifs et des savoir-faire.

La présence de Fabius Molina ne contredit en rien cette logique ; elle en constitue au contraire un révélateur. Molina n’est pas un héros concret, mais un regard porté sur ce monde nouveau. Reporter de guerre avant l’heure, il traverse les événements sans jamais les dominer. Il observe, décrit, témoigne, mais il ne décide rien, ne transforme rien, ne maîtrise rien. Il n’incarne pas la guerre, du fond de la mêlée ; il en documente les manifestations envahissantes. Sa trajectoire narrative épouse moins celle d’un combattant que celle d’un observateur mobile, transporté d’un dispositif à l’autre, d’un corps spécialisé à l’autre, au fil des innovations techniques et des procédures qui structurent désormais la conduite de la guerre.

La Guerre au XXᵉ siècle est collective, bureaucratique, mécanisée. Elle est surtout technicisée au point de déplacer son centre de gravité vers des spécialistes, des opérateurs et des experts. Le récit est traversé par une procession de corps et de métiers – aérostiers, torpilleurs sous-marins, mitrailleurs « pompistes », chimistes, ingénieurs, médecins, apothicaires, téléphonistes, éclaireurs – qui signalent que l’efficacité guerrière ne repose plus sur l’élan individuel, mais sur des chaînes opératoires, des appareillages et des savoir-faire différenciés. À ce titre, elle ne laisse plus aucune place à l’exploit individuel sur le champ de bataille. Dès lors, les soldats y sont moins des combattants que des opérateurs de machines, des rouages au sein d’une vaste organisation technique et administrative. Le courage même n’y a, en vérité, plus de sens : face à l’artillerie électrique ou aux gaz asphyxiants, la bravoure individuelle ne constitue ni un avantage tactique, ni une garantie de survie, encore moins de gloire. Dans cet univers de dispositifs, la valeur guerrière se déplace : elle tient à la compétence, à l’exécution correcte d’une fonction, à l’intégration dans une chaîne technique et organisationnelle, bien plus qu’à l’audace ou au sacrifice personnel.

Cette dépersonnalisation du conflit va de pair avec sa routinisation. La violence n’est plus vécue comme une épreuve exceptionnelle, un moment de rupture qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’existence. Elle devient un environnement, une condition permanente de la vie quotidienne. On ne va plus à la guerre comme on part à l’aventure ; on vit dans la guerre comme on habite une époque, sans possibilité d’en sortir, ni même d’espérer que cela s’arrête.

Illustration de l’unité des mitrailleurs pompistes, page 21 de La Guerre au XXe siècle. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Ainsi, cette vision désamorce toute possibilité d’héroïsation du conflit. Au contraire de nombre de ses contemporains, Robida refuse à la guerre sa grandeur tragique, son statut d’événement fondateur, sa capacité à révéler les vertus cachées de l’humanité. Ce qu’il montre, c’est une guerre qui constitue désormais le cours même de l’histoire humaine, et qui, pour cette raison, ne produit plus de récits épiques mais des tombereaux de statistiques, n’exhibe plus que des corps spécialisés – des techniciens de la destruction et de l’urgence sanitaire – et ne distingue plus que de simples survivants là où l’épopée façonnait des héros.

Un diagnostic sur la modernité conflictuelle

La Guerre au XXᵉ siècle est donc moins un récit de guerre qu’un diagnostic de la conflictualité moderne. Ce que Robida décrit, sous couvert d’anticipation, c’est la manière dont les logiques de rationalisation technique, d’accélération temporelle et d’intégration systémique propres à la modernité s’appliquent nécessairement au domaine de la violence organisée. La guerre moderne n’est pas une anomalie dans un monde qui serait par ailleurs pacifié par le progrès ; elle est bien plutôt l’aboutissement logique d’une certaine conception du progrès.

En cela, Robida se distingue radicalement des deux grandes familles d’anticipation militaire de son temps. Il ne partage ni l’optimisme des prophètes du progrès, pour qui les avancées techniques rendraient la guerre si destructrice qu’elle en deviendrait impossible, ni le pessimisme des nostalgiques de la guerre chevaleresque, qui déploraient la mécanisation du combat. Il propose une troisième voie : celle d’une lucidité sans illusion sur la capacité de la modernité à intégrer la violence dans ses structures ordinaires de fonctionnement.

Ce n’est donc pas par hasard si La Guerre au XXᵉ siècle clôt la trilogie commencée avec Le Vingtième Siècle. La guerre n’est pas un accident qui viendrait perturber la marche du progrès ; elle est la vérité révélée de la modernité technique, le moment où ses logiques profondes apparaissent dans leur nudité. Quand la rationalité instrumentale s’applique à tous les domaines de l’existence, pourquoi épargnerait-elle celui de la violence collective ? Quand l’accélération devient la norme de toute activité sociale, pourquoi la guerre échapperait-elle à ce régime temporel ? Quand l’intégration systémique abolit les frontières entre civil et militaire, pourquoi le conflit resterait-il confiné dans un espace séparé ?

À ces questions, Robida ne répond pas par un discours théorique mais par une mise en fiction qui en explore les implications concrètes. Son anticipation n’est pas une prédiction ; c’est une démonstration par l’image et le récit de ce que devient la guerre quand elle est soumise aux mêmes logiques que celles de l’usine, du laboratoire chimique et bactériologique, de l’administration ou des réseaux de communication. Et c’est précisément cette méthode, à la fois fictionnelle, satirique et visuelle, qui a longtemps conduit à sous-estimer la profondeur de son analyse.

Robida, non comme prophète technologique, mais comme analyste des formes de guerre

La guerre comme milieu

La rupture conceptuelle majeure que propose Robida réside dans sa compréhension de la guerre non plus comme un événement localisé mais comme un milieu diffus. Ce déplacement, discret mais radical, transforme entièrement la nature du conflit moderne. Là où la pensée militaire traditionnelle repose sur l’identification d’un front – entendu comme ligne de démarcation claire entre espace pacifié et zone de combat, entre arrière sécurisé et avant exposé –, Robida dessine un monde où cette distinction a perdu toute pertinence.

La disparition du front n’est pas chez lui le résultat d’une percée tactique ou d’une manœuvre d’encerclement ; elle procède de la nature même des technologies qu’il met en scène. Les aéronefs de bombardement, les communications sans fil, les armes à longue portée, les « bombes à miasmes » ou chimiques ne respectent aucune ligne de démarcation. Ils abolissent la géométrie rassurante du champ de bataille clausewitzien, celle qui permettait de déterminer avec certitude où finissait la paix et où commençait la guerre.

Cette extension du champ de bataille à l’ensemble de la société constitue l’intuition centrale de La Guerre au XXᵉ siècle. Robida comprend que la modernité militaire ne se contente pas d’augmenter l’intensité de la violence ; elle en modifie la distribution spatiale. La guerre cesse d’être ce moment exceptionnel où des combattants s’affrontent en un lieu circonscrit. Elle devient une condition générale dans laquelle baigne l’ensemble du corps social. Les civils ne sont plus seulement des victimes collatérales de combats qui se dérouleraient ailleurs ; ils sont partie intégrante du système de guerre, objets légitimes de l’action militaire, ressources à détruire ou à mobiliser.

Et c’est précisément parce que la guerre devient une contrainte de milieu qu’elle peut être compatible avec la vie ordinaire. Robida ne décrit pas une société paralysée par le conflit, figée dans l’attente ou la terreur. Il montre des citadins qui vaquent à leurs occupations sous les bombardements, des commerces qui continuent de fonctionner pendant les alertes, une vie sociale qui s’adapte et se réorganise autour de la violence plutôt que de s’interrompre face à elle. On le voit aujourd’hui à Kiev, par exemple, où la population continue de travailler, d’étudier, de se déplacer, de fréquenter cafés et marchés malgré les alertes aériennes et les frappes ponctuelles. Les habitants descendent dans le métro pour se protéger, puis remontent poursuivre leur journée. Les commerces rouvrent parfois quelques minutes seulement après une explosion. Les transports publics fonctionnent sous la menace. Chez Robida comme à Kiev, la guerre n’est plus un événement exceptionnel qui arrête le pays : elle devient un environnement, un climat, une condition de vie. Et c’est cette normalisation du danger, rendue perceptible dans cette capacité à continuer malgré tout, qui donne à son œuvre une actualité saisissante.

La pluralité des milieux conflictuels

Si la guerre robidienne efface les frontières entre le front et l’arrière, elle brouille également les distinctions entre les différentes dimensions de l’espace conflictuel. La vision qu’il propose n’est pas celle d’une guerre qui se déploierait prioritairement dans un seul milieu (terrestre, comme dans les conflits classiques), mais celle d’une conflictualité qui se joue simultanément sur plusieurs théâtres hétérogènes.

llustration du sous-marin Cyanure de Potassium, page 28 de La Guerre au XXe siècle d’Albert Robida. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Terre, air, mer, information : ces quatre dimensions ne constituent pas chez Robida des champs de bataille séparés, mais les composantes d’un système intégré. Les aéronefs bombardent les villes pendant que les sous-marins bloquent les ports ; les télégraphes transmettent les ordres pendant que l’artillerie pilonne les positions ennemies. Ce qui frappe, c’est l’absence de hiérarchie claire entre ces dimensions. Robida ne privilégie aucun domaine comme décisif ; il montre au contraire comment la guerre moderne exige une maîtrise simultanée de l’ensemble de ces espaces.

Cette vision multidimensionnelle du conflit anticipe ce que la pensée stratégique contemporaine nommera bien plus tard la « guerre tous azimuts » ou le « combat multi-domaines ». Mais là où les doctrines militaires actuelles pensent cette pluralité en termes d’intégration opérationnelle et de supériorité informationnelle, Robida en explore les implications sociétales. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’avantage tactique que procure la maîtrise combinée de ces différents milieux, mais plutôt la manière dont cette pluralité rend la guerre littéralement indépassable.

Car une guerre qui se déploie simultanément dans le ciel, sur mer, sur terre et dans les réseaux de communication ne laisse aucun espace de retrait possible. Il n’existe plus de lieu où se réfugier, plus de dimension de l’existence qui échapperait à la logique militaire. Cette saturation de l’espace par la conflictualité produit un effet d’enfermement radical : on ne peut plus sortir de la guerre parce qu’elle occupe désormais toutes les positions possibles, investissant toutes les niches écologiques où pourrait se déployer la vie humaine.

La guerre comme système combiné ne désigne donc pas simplement une sophistication tactique, mais la transformation ontologique du rapport entre violence et société. Lorsque l’affrontement entre unités politiques souveraines cesse d’être localisable dans un espace donné pour devenir une condition environnementale généralisée, il change en fait de nature. Il n’est plus un état exceptionnel que l’on traverse avant de revenir à la normale ; il devient la condition historique moderne même, l’horizon ordinaire dans lequel s’inscrit désormais toute forme d’existence collective.

La distance et la dilution morale

Cette reconfiguration spatiale de la guerre s’accompagne chez Robida d’une transformation tout aussi décisive de son économie morale. La guerre à distance qu’il décrit, composée de bombardements aériens (conventionnels ou chimiques), de tirs d’artillerie à longue portée, ou encore de communications instantanées permettant de déclencher des frappes depuis des quartiers généraux éloignés, ne constitue pas seulement une évolution technique. Elle produit ce que l’on peut appeler une abstraction déréalisante de la violence, autrement dit un processus par lequel l’acte de tuer se trouve vidé de son poids existentiel par une myriade de médiations technologiques.

Robida saisit avec une acuité remarquable ce paradoxe : plus les moyens de destruction deviennent puissants, plus la relation entre celui qui tue et celui qui meurt se distend. Le pilote d’aéronef qui largue ses bombes sur une ville ne voit pas les visages de ceux qu’il tue ; l’artilleur qui tire sur des positions ennemies à des kilomètres de distance n’entend pas les cris des blessés ; jusqu’à l’officier contemporain ordonnant une frappe de drone depuis un bureau climatisé, qui n’a aucune expérience sensible de la mort qu’il administre. Cette médiation technique transforme le meurtre en geste abstrait, presque bureaucratique.

La responsabilité s’y trouve par là même fragmentée, diluée dans une chaîne d’actions partielles dont aucune ne peut être identifiée comme le moment propre du crime. Qui endosse véritablement la mort violente infligée au camp d’en face, dans une guerre où le bombardier exécute un ordre, où l’ordre a été donné par un officier qui applique une directive, où la directive découle d’une stratégie élaborée collectivement, où la stratégie répond à des impératifs politiques formulés par des instances civiles ? Cette impossibilité de localiser la responsabilité n’est pas un accident ; elle constitue une propriété structurelle de la guerre moderne telle que Robida l’appréhende et la met en forme, par les ressources conjointes du roman d’anticipation et de l’illustration.

Cette dilution morale ne rend pas la violence plus supportable ; elle la rend au contraire plus aisée à mettre en œuvre, dans la mesure où elle est moins entravée par les scrupules qui pourraient naître d’une confrontation directe avec ses effets. Quand tuer devient un acte technique, déconnecté de toute expérience sensible de la mort infligée, les inhibitions morales ordinaires cessent d’opérer. On peut détruire des villes entières avec la même froideur qu’on traite un dossier administratif, parce que la médiation technologique a évacué tout ce qui, dans l’acte de tuer, pourrait susciter hésitation ou remords.

L’anticipation des formes plutôt que des moyens

Ce que notre technoprophète anticipe, au terme de cette analyse à trois dimensions (guerre comme milieu, guerre à distance, guerre multidimensionnelle – conventionnelle, chimique/bactériologique et cognitive – n’est donc pas seulement un nouveau système d’armes, mais surtout le régime belligène moderne. Il ne prédit pas avec exactitude les technologies militaires du XXᵉ siècle ; certaines de ses inventions (les canons électriques, les sous-marins cuirassés géants) relèvent davantage de l’extrapolation fantaisiste que de la prospective technique. Mais cette inexactitude dans le détail technologique importe peu au regard de la justesse avec laquelle il saisit les structures profondes de la guerre moderne.

Ce qu’il comprend, avant d’autres, c’est que la modernisation militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice (des armes plus puissantes, plus précises, plus rapides), mais en une transformation qualitative du rapport entre violence et société. La guerre moderne n’est pas simplement une guerre plus meurtrière ; c’est une guerre d’une autre nature, qui obéit à une autre logique, et qui produit d’autres effets.

Robida saisit les trois caractéristiques essentielles de cette nouvelle forme de conflictualité : son caractère environnemental (la guerre comme milieu plutôt que comme événement), sa nature systémique (la guerre comme intégration de dimensions hétérogènes plutôt que comme affrontement localisé), et sa dimension abstraite (la guerre comme administration de la mort à distance plutôt que comme confrontation directe). Ces trois traits ne décrivent pas accidentellement la guerre du XXe siècle ; ils en constituent durablement le principe structurant.

Que ces intuitions aient été formulées dans le registre satirique de l’anticipation illustrée plutôt que dans celui du traité de stratégie ou de l’essai politique explique qu’elles aient été si longtemps négligées. Mais c’est précisément ce choix formel, dont la légèreté apparente contraste avec sa profondeur véritable, qui a permis à Robida de penser ce que le discours savant de son époque ne pouvait encore concevoir. La satire offrait un mode d’exploration intellectuelle qui autorisait à imaginer l’impensable sans avoir à le justifier théoriquement, à esquisser les contours d’une forme de guerre que rien, dans l’expérience contemporaine, ne laissait encore entrevoir.

Relire La Guerre au XXᵉ siècle aujourd’hui, ce n’est donc pas constater avec amusement que certaines prédictions techniques se sont réalisées tandis que d’autres ont échoué. C’est reconnaître dans ce texte une analyse structurelle de la modernité conflictuelle dont la validité n’a cessé de se confirmer tout au long du siècle qu’il prétendait anticiper. Robida comprend que la guerre moderne serait nécessairement aérienne, multidimensionnelle, à distance et diffuse. Et cette compréhension vaut infiniment plus que n’importe quelle prédiction technique, parce qu’elle saisit la logique profonde du fait guerrier, plutôt que ses seules manifestations techniques de surface.

Robida en dialogue avec L’Échiquier stratégique

Penser la diversité des guerres

Dans un texte récent publié par Le Grand Continent, Alexandre Escudier rend compte de l’ouvrage d’Antony Dabila, L’Échiquier stratégique 17, qui propose une grammaire générale de la guerre fondée sur le refus d’une définition unique du phénomène guerrier. Dabila s’inscrit dans une tradition de pensée stratégique qui, de Raymond Aron 18 à Jean Baechler 19, insiste sur la pluralité irréductible des formes de conflictualité et sur l’existence d’une conflictualité latente comme condition permanente des relations entre unités politiques souveraines (polities).

Cette approche se distingue radicalement des tentatives de réduction de la guerre à une essence unique, qu’elle soit clausewitzienne, technologique ou normative. Dabila propose au contraire un « échiquier combinatoire de seize modes stratégico-tactiques », déduits de trois couples fondamentaux : offensive/défensive, tactique/stratégique, directe/indirecte. L’insistance sur la combinatoire traduit une compréhension profonde de ce que la pensée stratégique contemporaine nomme l’hybridation : la capacité des belligérants à activer simultanément plusieurs dimensions de l’affrontement (terre, air, mer, information), plusieurs régimes d’action (nucléaire, conventionnel, asymétrique) et plusieurs modalités opératoires.

Ce que Robida apporte à cette grammaire

Confronter Robida à L’Échiquier stratégique révèle une étonnante convergence de préoccupations par-delà le siècle qui les sépare. Car ce que donne à voir La Guerre au XXᵉ siècle, c’est précisément cette guerre combinée dont Dabila dégage la syntaxe et, en arrière-plan, via les « médiums » et les « hypnotiseurs », la guerre de l’information et des représentations travaille les perceptions, désorganise les croyances et prépare à l’action létale. Cette simultanéité des dimensions de l’affrontement constitue le cœur de la vision robidienne.

Pour autant, l’apport de Robida ne se limite pas à cette préfiguration précoce. Il offre quelque chose que la pensée stratégique, même la plus sophistiquée, peine à produire : une compréhension sensible de la normalisation du conflit, voire de ce que Raymond Aron, à l’âge thermo-nucléaire, appelait la « guerre hyperbolique ». Là où Dabila construit une grammaire analytique des modes stratégico-tactiques, Robida montre comment ces modes sont effectivement expérimentés et vécus dans le quotidien des populations. Il ne se contente pas de dire que la guerre devient un environnement dont nul n’échappe ; il donne concrètement à voir ce que devient la condition humaine lorsque la violence organisée constitue l’horizon permanent des existences.

Cette dimension anthropologique éclaire un aspect crucial de la guerre moderne : son caractère médiatique et cognitif. Dabila rappelle que la guerre cesse non lorsqu’un camp est militairement anéanti, mais lorsque l’instance décisionnelle centrale d’un régime politique estime que la poursuite du conflit coûterait davantage que ce qu’il reste à espérer. Cette « équation de paix » repose sur des facteurs perceptifs et psychologiques autant que matériels. Or, Robida comprend intuitivement que la guerre moderne se joue aussi dans la gestion de ces facteurs cognitifs : information en continu, spectacularisation médiatique, banalisation routinière de la violence, qui sature les perceptions et transforme l’exceptionnel en ordinaire. Ses propres dispositifs narratifs et iconographiques en témoignent. Les téléphonoscopes, journaux illustrés instantanés, bulletins télégraphiques et panoramas urbains saturés d’images transforment le conflit en un flux permanent de nouvelles, de rumeurs et de visions fragmentées. Les bombardements deviennent des scènes observées depuis les balcons, commentées dans les cafés, relayées par des écrans domestiques ; les dirigeables en flammes ou les combats navals sont aussitôt convertis en gravures, en spectacles, en objets de consommation visuelle. En d’autres termes, Robida montre ainsi comment les médias, les images et les dispositifs de communication fabriquent une guerre cognitive avant l’heure, moins par l’effondrement du moral que par la mise en spectacle continue de la violence, lorsque l’attention se disperse, la sensibilité à la violence de masse s’émousse et la capacité d’indignation s’érode.

Illustration du corps médical offensif, page 16 de La Guerre au XXe siècle © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Complémentarité des approches

La confrontation entre Dabila et Robida révèle moins une opposition qu’une complémentarité de méthodes. Antony Dabila propose une grammaire stratégique, une typologie analytique qui permet de classer, comparer et comprendre les configurations de l’affrontement armé. Albert Robida offre une anthropologie implicite de la guerre moderne : il donne à voir ce que devient l’existence humaine quand la guerre s’installe comme condition permanente. Cette différence de méthode correspond à une différence de focale. Le premier s’intéresse à la conduite stratégique, à l’articulation entre finalités politiques, objectifs stratégiques et buts tactiques. Le second porte son attention sur la perception sociale de la guerre : à la manière dont elle est vécue par ceux qui la subissent et comment elle transforme le tissu quotidien de la société.

Mais Antony Dabila insiste sur un point crucial : la stratégie militaire doit toujours être subordonnée à une conduite stratégique plus englobante, expression des finalités politiques définies par la communauté politique. Or, ces finalités, leur légitimité, leur acceptabilité, leur capacité à mobiliser, dépendent précisément de la manière dont la guerre est perçue, vécue, intégrée par la société. La grammaire stratégique ne suffit pas si elle n’intègre pas aussi une anthropologie sociale du conflit.

Robida ne concurrence donc pas la théorie stratégique ; il l’épaissit, à la manière de la série télévisée britannique Black Mirror. Il ne propose pas un modèle, mais un dispositif d’exploration : une fiction qui met en scène les conséquences sociales, psychologiques et politiques de technologies futures. La série britannique ne cherche pas à prédire l’avenir ; elle en déplie les logiques, en pousse les tendances jusqu’à leur point de rupture, en révèle les angles morts. Robida procède de la même manière : il ne démontre pas, il met en situation. Il ne théorise pas la guerre moderne, il immerge le lecteur dans un environnement où la technique reconfigure les comportements, les perceptions et les institutions 20. Il rappelle que la guerre n’est pas seulement un problème de combinatoire tactique mais aussi une épreuve existentielle qui transforme en profondeur les sociétés qui la traversent.

Une actualité renouvelée

Cette complémentarité éclaire d’un jour nouveau la pertinence contemporaine de Robida. Dans un contexte où trois dimensions (guerre nucléaire, conflit conventionnel, lutte asymétrique) tendent à s’empiler et à s’activer simultanément, la capacité à penser ensemble la grammaire formelle des modes stratégico-tactiques et l’anthropologie sociale de la guerre devient cruciale.

Les démocraties libérales contemporaines se trouvent confrontées à un double défi. D’une part, elles doivent élaborer des doctrines stratégiques capables de répondre à des menaces hybrides qui combinent plusieurs registres d’action militaire. D’autre part, elles doivent maintenir le soutien de leurs populations à des engagements militaires dont les modalités (frappes à distance, guerre informationnelle, interventions prolongées) correspondent précisément aux formes que Robida avait anticipées : distantes, diffuses, routinières.

Le risque systémique pour les démocraties est qu’elles échouent à penser la conduite stratégique de leur communauté politique, soit parce qu’elles demeurent paralysées de l’intérieur par une conflictualité structurelle, soit parce qu’elles ne parviennent plus à appréhender leur environnement international autrement qu’à travers les coordonnées de l’humanitarisme moral. Dans ce contexte, relire Robida offre une ressource précieuse : non pas des recettes stratégiques, mais une compréhension de la manière dont les sociétés modernes peuvent ou non intégrer la guerre comme matrice, sans pour autant renoncer à leur identité politique.

Car ce que Robida montre, dans son ironie mélancolique, c’est précisément cette difficile cohabitation : comment maintenir une vie démocratique, des institutions civiles, une sphère publique fonctionnelle dans un environnement de guerre continue ? Cette question, que les penseurs stratégiques contemporains formulent en termes de « double résilience démocratique » 21, Robida l’avait déjà posée il y a plus d’un siècle. Et si ses réponses restent ambiguës, oscillant entre satire et inquiétude, entre fascination technique et angoisse existentielle, c’est peut-être parce que la question elle-même ne comporte pas de solution définitive, seulement des ajustements toujours provisoires et précaires, entre les exigences de la survie collective immédiate et celles de la vie bonne, ordonnée à des fins éthiques et métaphysiques qui donnent leur sens véritable à nos existences physiques et politiques.

Pourquoi Robida nous parle plus aujourd’hui qu’hier

Une guerre sans début clair ni fin nette

L’actualité géopolitique contemporaine offre une confirmation troublante des intuitions robidiennes. En Ukraine, le conflit déclenché en février 2022 s’enlise dans une guerre d’attrition dont nul ne peut prédire exactement l’issue. À Gaza, les cycles de violence se succèdent sans jamais produire de résolution définitive, chaque cessez-le-feu portant en germe la prochaine escalade. En mer Rouge, les attaques houthies contre le trafic maritime international créent un état de belligérance diffuse, sans paix certaine ni guerre déclarée. Dans l’Indopacifique, la tension sino-américaine autour de Taïwan maintient la région dans une situation de quasi-guerre permanente, où chaque exercice militaire, chaque incident naval, chaque déclaration politique peut basculer vers l’affrontement ouvert sans qu’aucun seuil clairement identifiable ne sépare la compétition stratégique du conflit armé.

Ces théâtres contemporains partagent une caractéristique commune qui les distingue radicalement des guerres du XXe siècle : l’impossibilité de les circonscrire dans le temps et dans l’espace selon les catégories classiques du droit international. Quand commence une guerre qui n’a jamais été formellement déclarée ? Quand se termine un conflit qui alterne phases chaudes et périodes de gel sans jamais produire de traité de paix ? Comment qualifier juridiquement et politiquement des situations qui combinent actions militaires conventionnelles, opérations cyber, guerre informationnelle et pression économique dans un continuum où la frontière entre temps de guerre et temps de paix perd toute netteté ?

Cette ambiguïté temporelle s’accompagne d’une fragmentation spatiale qui rend tout aussi difficile la délimitation géographique du conflit. La guerre d’Ukraine se joue certes sur la longue ligne de front, mais aussi dans les réseaux d’approvisionnement énergétique européens, dans les circuits de financement internationaux, dans les flux d’information sur les réseaux sociaux, dans les enceintes diplomatiques où se négocient soutiens et sanctions. Le conflit israélo-palestinien déborde largement des frontières de Gaza pour englober le Liban, la Syrie, l’Iran, et même des théâtres africains où des puissances régionales s’affrontent par proxies interposés.

Cette configuration (conflits durables, ambigus, fragmentés) correspond exactement à ce que Robida avait imaginé : non pas la grande guerre décisive qui viendrait trancher un différend séculaire, mais l’installation de la conflictualité comme état permanent, fluctuant, non sans intensité certes, mais sans aucune perspective de résolution. 

Une guerre médiatisée et cognitive

Si les conflits contemporains semblent sortir tout droit des pages de La Guerre au XXᵉ siècle, c’est aussi parce qu’ils confirment l’intuition robidienne concernant la centralité des récits dans la conduite de la guerre moderne. Les affrontements du XXIᵉ siècle ne se jouent pas seulement sur le terrain militaire ; ils se déroulent simultanément dans l’espace médiatique et cognitif, où la bataille des perceptions détermine souvent davantage l’issue du conflit que les rapports de force matériels 22.

L’offensive russe contre l’Ukraine en offre une illustration saisissante. Au-delà des combats terrestres, aériens et navals, la guerre s’est immédiatement doublée d’une confrontation narrative intense, opposant le récit d’une résistance héroïque ukrainienne, présentée comme foncièrement démocratique et inscrite dans une filiation nationale remontant aux Cosaques de la Sitch zaporogue, à celui d’une opération de « dénazification » avancé par la Russie, se réclamant de l’héritage historique de la Rus’ de Kiev et de la « Grande guerre patriotique ». Dès lors, cette dimension cognitive du conflit ne constitue pas un simple complément de la guerre conventionnelle ; elle en forme désormais une composante structurelle. Les drones kamikazes qui frappent des infrastructures ukrainiennes sont immédiatement filmés, commentés et diffusés sur Telegram. Ailleurs, les frappes israéliennes sur Gaza produisent instantanément des torrents d’images qui alimentent des récits antagonistes, chacun mobilisant ses propres codes visuels, ses propres registres émotionnels et ses propres communautés interprétatives. La guerre devient ainsi un spectacle permanent, un flux ininterrompu d’informations et de contre-informations dont nul ne peut plus prétendre maîtriser la circulation.

Cette saturation informationnelle produit des effets contradictoires. D’un côté, elle rend la guerre plus visible, plus présente dans l’espace public, et donc plus difficile à ignorer. De l’autre, elle suscite une forme d’épuisement cognitif, qui induit paradoxalement une désensibilisation : l’accumulation d’images de destruction finit par produire de l’indifférence plutôt que de la mobilisation, tandis que la prolifération d’informations contradictoires engendre le scepticisme généralisé plutôt que la compréhension éclairée.

Robida avait anticipé cette double dimension : la guerre comme spectacle médiatique permanent (sous l’effet d’un flux informationnel effréné, aujourd’hui porté par les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux), et l’accoutumance insidieuse que cette permanence finirait par produire. Dans ses illustrations, les citadins continuent de vaquer à leurs occupations pendant que les journaux affichent les dernières nouvelles du front, que les télégraphes transmettent les dépêches en temps réel, et que le conflit devient un simple arrière-plan familier, plutôt que de demeurer un événement extraordinaire, mobilisateur. Ce dont il pointait la possible émergence, sans disposer encore du vocabulaire conceptuel pour la nommer, c’était la guerre cognitive généralisée telle que nous la connaissons aujourd’hui, lorsque la gestion des perceptions importe autant que le contrôle des moyens létaux de l’engagement armé.

Une guerre sans catharsis

Peut-être la correspondance la plus troublante entre les visions de Robida et notre présent réside-t-elle dans l’absence de catharsis que produisent les conflits contemporains. Les guerres du XXᵉ siècle, aussi terribles fussent-elles, s’achevaient généralement sur des moments de résolution : capitulations, traités de paix, procès des vaincus, reconstruction des ordres politiques. Ces dénouements permettaient aux sociétés belligérantes de marquer une césure, de refermer symboliquement une séquence historique, et de se projeter dans un après-guerre clairement distinct de la période de conflit.

Illustration du blockhaus, page 11 de La Guerre au XXe siècle. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Les guerres contemporaines ne produisent plus cette fonction cathartique. L’Afghanistan illustre ce phénomène de façon exemplaire : vingt ans d’engagement occidental se concluent par un retrait chaotique, qui ne ressemble en rien à une victoire, et le retour au pouvoir des Talibans rend rétroactivement illisible le sens même de l’intervention 23. L’Irak, la Syrie, la Libye : autant de théâtres où les interventions militaires n’ont produit ni vainqueurs clairs ni vaincus définitifs, mais seulement des situations de quasi-guerre gelée, susceptible, à tout moment, de se réactiver.

Cette absence de victoires décisives transforme en profondeur le rapport des sociétés à la guerre. Là où les conflits du XXᵉ siècle (malgré leur horreur) maintenaient une dramaturgie reconnaissable (mobilisation, paroxysme, dénouement), les guerres contemporaines s’étirent dans une temporalité indéfinie, qui érode progressivement la capacité des populations à soutenir durablement l’effort de guerre. La fatigue sociale qui en résulte ne prend pas la forme d’une opposition frontale à l’effort de guerre (comme ce fut le cas pour le Vietnam), mais celle d’une lassitude diffuse, d’une difficulté croissante à accorder de l’attention à des conflits qui semblent appelés à se prolonger sans horizon clair de résolution.

Cette fatigue se double d’un processus de normalisation de l’exception qui correspond exactement à ce que Robida avait décrit. La guerre cesse d’être vécue comme une rupture dans le cours normal de l’histoire pour devenir un élément permanent du paysage géopolitique. On s’habitue aux sirènes anti-aériennes, aux tensions militaires périodiques, aux interventions armées ponctuelles, comme on s’habitue à toute condition environnementale stable. Cette normalisation ne signifie pas acceptation ; elle désigne plutôt une forme d’adaptation résignée à un état de choses perçu comme inaltérable.

Les démocraties libérales découvrent ainsi, avec un siècle de retard, ce que Robida avait intuitivement compris : une guerre sans dramaturgie classique, sans moments décisifs clairement identifiables, sans possibilité de clôture symbolique, produit des effets psychologiques et sociaux radicalement différents des conflits traditionnels. Elle ne mobilise plus les énergies collectives vers un objectif commun, mais tend à disperser l’attention, à fragmenter les engagements, et à éroder progressivement la capacité de la société à penser son propre rapport à la violence organisée de masse.

La pertinence d’un diagnostic structurel

Ce que révèlent ces trois dimensions (temporalité indéfinie, centralité cognitive, absence de catharsis), c’est la pertinence du diagnostic structurel que Robida avait porté sur la guerre moderne. Il n’avait pas prédit les technologies spécifiques du XXIᵉ siècle, mais il avait saisi les logiques profondes appelées à structurer durablement la conflictualité contemporaine : diffusion spatiale, extension temporelle, médiatisation généralisée et normalisation progressive de l’état de guerre.

Le cartographe précoce de la guerre moderne nous parle aujourd’hui plus qu’hier, non pas parce que ses prédictions se seraient miraculeusement réalisées, mais parce que la multiplication des formes de l’engagement armé qu’il avait imaginée correspond de plus en plus précisément à notre expérience contemporaine. À une époque où les théoriciens militaires peinent à qualifier les nouvelles formes de belligérance (guerre hybride, guerre grise sous le seuil létal, conflits de haute intensité), Robida offre un cadre interprétatif qui permet de penser cette indétermination non comme une anomalie provisoire, mais comme la structure même de la conflictualité moderne.

Il aide à comprendre que ce que nous vivons n’est pas une transition désordonnée entre un ancien modèle de guerre (interétatique, déclarée, circonscrite) et un nouveau modèle encore à stabiliser, mais l’installation durable d’un régime de conflictualité qui se caractérise précisément par son refus de toute stabilisation, son caractère fondamentalement fluide, et sa capacité à combiner indéfiniment des registres d’action hétérogènes, sans jamais se fixer en une forme définitive.

Robida, un outil pour penser le présent

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : il faut sortir définitivement de la lecture technoprophétique de Robida afin de comprendre la portée véritable de son œuvre. Elle réside non pas dans la capacité à anticiper la simple apparence des objets techniques du futur, mais dans l’intelligence de la force de structuration que devaient nécessairement revêtir les différents vecteurs – techniques, cognitifs et sensibles – de la guerre moderne.

Ainsi, Robida doit être lu comme un révélateur des logiques profondes de la modernité militaire, un analyste intuitif des transformations structurelles que l’accélération technique et la rationalisation administrative allaient imposer au phénomène guerrier ; il doit être lu comme un penseur ayant su saisir, sous le voile de la fiction satirique, les traits essentiels de la conflictualité à venir. Cette triple qualification, de révélateur, d’analyste et de penseur, le situe dans un registre intellectuel qui n’est ni celui de la science-fiction ni celui de la prospective technique, mais celui d’une polémologie moderne 24 en forme de sociologie historique d’anticipation.

Comme révélateur, Robida rend visible ce que ses contemporains ne pouvaient ou ne voulaient voir : que la modernité technique ne pacifierait pas le monde mais transformerait radicalement les modalités de la violence collective. Comme analyste intuitif, il décompose les mécanismes par lesquels cette transformation est appelée à s’opérer : extension du champ de bataille, pluralisation des milieux conflictuels, abstraction de la violence et normalisation du conflit. Comme penseur des formes émergentes, il saisit que ce qui change dans la guerre moderne n’est pas seulement quantitatif (plus de morts, plus de destruction), mais d’ordre foncièrement qualitatif : le surgissement d’une autre structure temporelle, d’une autre distribution des espaces de conflictualité, d’une économie morale des conflits de nature dissemblable, et d’une dialectique renouvelée entre organisation sociale et violence de masse organisée.

Cette relecture de l’œuvre soulève une question méthodologique qui dépasse largement le cas particulier de cet auteur. Lire Robida aujourd’hui, ce n’est pas chercher le futur dans le passé (exercice toujours suspect de téléologie rétrospective) mais apprendre à reconnaître les logiques profondes de la guerre contemporaine à travers les formes qu’un observateur aussi perspicace avait su identifier il y a plus d’un siècle. En somme, ce qui importe, c’est de saisir la logique structurelle qui rend possible cette transformation : la manière dont la modernité technique crée les conditions d’une guerre continue et déformalisée, tout en demeurant compatible avec le maintien d’une vie sociale ordinaire.

llustration de l’artillerie des chimistes sans peur, page 25 de La Guerre au XXe siècle. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Par ailleurs, Robida illustre exemplairement la fécondité d’une hybridation disciplinaire croisant fiction, stratégie et sciences sociales pour penser la guerre contemporaine. Parce qu’il combine visualisation (le dessin), narration (le récit), et satire (le commentaire social implicite), il parvient à saisir des dimensions du phénomène guerrier qui échappent trop souvent aux approches purement discursives. Ses illustrations ne sont pas de simples ornements du texte ; elles constituent un mode d’analyse à part entière, qui permet de donner à voir, sous une forme immédiatement sensible, ce que le langage conceptuel peine à formuler et à transmettre. Sa narration n’est pas une simple mise en intrigue ; elle explore les implications concrètes, au niveau du vécu individuel et collectif, de transformations que la théorie stratégique n’exprime le plus souvent qu’en termes abstraits.

Le geste robidien suggère ainsi que, pour penser adéquatement la guerre contemporaine, dans sa complexité multi-vectorielle, son indétermination croissante et sa capacité de structuration sociale, il est nécessaire de mobiliser des outils intellectuels eux aussi pluriels et hybrides. Ni la théorie stratégique prise isolément, ni l’analyse sociologique considérée seule, ni la fiction envisagée comme un genre autonome ne suffisent, chacune pour soi, à en épuiser l’intelligibilité. C’est dans leur articulation maîtrisée, dans leur mise en tension productive, que peut émerger une compréhension véritablement à la hauteur de l’objet. Le cas Robida rappelle en ce sens l’utilité heuristique des œuvres marginales pour éclairer les angles morts du présent. Précisément parce qu’il n’appartient à aucun canon établi, Robida a pu explorer des territoires que les formes consacrées de la pensée savante n’autorisaient pas encore à investir. 

Au bout du compte, ce que Robida nous lègue, c’est moins un corpus de prédictions qu’une attitude intellectuelle : une lucidité sans illusion face aux transformations en cours, une capacité à penser le pire sans verser dans le catastrophisme, une aptitude à regarder en face ce que la modernité produit de plus inquiétant sans céder ni à la fascination technophile ni à la nostalgie réactionnaire. À l’heure où les démocraties libérales redécouvrent douloureusement les contraintes géopolitiques qu’elles croyaient avoir définitivement conjurées, où les guerres se multiplient sans que jamais ne se dessine la possibilité d’un ordre pacifié, où la violence organisée s’installe comme horizon permanent de l’existence collective, l’approche robidienne offre un modèle de pensée singulièrement précieux : une manière de refuser aussi bien l’optimisme technologique que le pessimisme fataliste.

C’est peut-être là que réside finalement l’apport le plus précieux de Robida : nous avoir montré qu’il est possible de penser lucidement la guerre moderne sans se laisser paralyser par elle, de reconnaître sa logique profonde sans pour autant la naturaliser, de la décrire dans sa banalité quotidienne sans jamais oublier son inacceptabilité morale. Dans un siècle où la guerre risque de redevenir, comme Robida l’avait anticipé, non plus l’exception mais la règle, cette lucidité sans illusion constitue la seule posture intellectuelle tenable pour ceux qui refusent à la fois l’aveuglement paniqué et les formes plus froides de renoncement que sont l’épuisement, le cynisme ou le défaitisme.

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