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17.10.2026 à 07:28

Portraits de la génération sacrifiée du Donbass

Louis Puel

Quand la photographie garde trace d’une jeunesse traversée par la guerre

L’article Portraits de la génération sacrifiée du Donbass est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5648 mots)

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En Occident, l’invasion russe de 2022 a eu un effet que ni Maïdan, ni la guerre du Donbass n’avaient suffi à produire : faire connaître l’Ukraine et la placer au centre de l’attention internationale. À cette date, les régions de l’Est du pays sortaient pourtant de huit ans d’un conflit de basse intensité qui a bouleversé l’existence de ses habitants, à commencer par ceux des territoires occupés.

Depuis février 2016, la photojournaliste Marion Péhée travaille sur les conséquences de ce conflit sur les populations civiles à travers un angle inédit : la trajectoire d’un groupe d’adolescents de Chtchastia suivis pendant dix ans de part et d’autre des frontières politiques, sociales et culturelles. Depuis l’occupation de cette ville du Donbass par l’armée russe, la bande autrefois soudée s’est dispersée entre l’Ukraine, les territoires occupés, la Russie et l’étranger  : certains sont devenus soldats dans l’armée ukrainienne, d’autres dans l’armée russe ; plusieurs ont trouvé la mort.

Après avoir reçu le prix de l’Union des Photographes Professionnels en 2022 et été nominée la même année pour le prix « Courage in Journalism » de The Economist, ce travail sur le Donbass a valu à Marion Péhée de remporter la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste en 2025. Nous revenons avec elle sur les drames et les paradoxes de cette génération façonnée par la guerre.

Comment vous est venue, à l’origine, l’idée de ce premier projet en terre ukrainiennne ? S’inscrivait-elle dans une recherche ou un questionnement plus large ?

Marion PéhéeMon arrivée à Chtchastia en avril 2016 s’est faite un peu par hasard. Il se trouve que j’étais en Ukraine pour rendre visite à une amie qui travaillait à l’Institut français de Kiev. Et c’est dans ce cadre que j’ai commencé à m’intéresser à une organisation, l’association Vostok SOS, qui venait en aide aux déplacés internes. Ses membres réalisaient des missions dans le Donbass et m’ont proposé de les accompagner. C’est un souci de logistique sur la route qui nous a contraints à nous arrêter dans l’oblast de Louhansk, précisément à Chtchastia – une ville dont le nom signifie ironiquement « bonheur » en ukrainien et en russe. 

On m’a déposée chez un professeur d’histoire, qui enseignait justement au lycée de la ville, un endroit dans lequel j’allais bientôt passer de longues heures dans le cadre de mes entretiens. En discutant avec moi, il a rapidement évoqué des jeunes de la ville qui s’étaient engagés dans un bataillon de volontaires deux ans plus tôt, alors qu’ils n’avaient que quatorze ans. Cette histoire m’a semblé incroyable, j’ai aussitôt voulu en savoir davantage. Peu à peu, l’idée de raconter leur histoire à travers la photographie s’est imposée à moi. Toutefois, je crois avoir débuté assez maladroitement. À l’époque, je sortais d’un master de photographie et d’art contemporain et travaillais au musée Jacquemart-André. Je n’avais donc aucun rapport avec le photojournalisme. J’étais arrivée sur le terrain sans projet déterminé, et encore moins avec l’idée d’y travailler pendant les dix prochaines années de ma vie.

Dans le cadre de cette entrée sur le terrain improvisée, comment se sont opérées vos premières rencontres avec les jeunes ? 

Finalement, je suis restée plus longtemps que prévu, hébergée par le professeur d’histoire en question. Il m’a raconté l’histoire de la ville, mais aussi sa propre arrestation par les séparatistes pro-russes en 2014, avec un passage en prison durant plusieurs mois. Il m’a également parlé de ses deux filles qui prêtaient main-forte dans l’armée, en tant que volontaires dans le bataillon Aidar. Sur le coup, je ne saisissais pas exactement ce qui les avait amenées à s’engager. 

Plus tard, des jeunes de Chtchastia m’ont expliqué que l’armée était très présente dans cette ville qui avait fait l’objet d’intenses combats en 2014. À leurs yeux, il y avait quelque chose d’excitant, et même de « cool », à fréquenter les militaires, à se montrer à leurs côtés. Ces adolescents n’étaient guère mus par des sentiments patriotiques. Pour eux, l’essentiel était surtout de se donner un statut, en « traînant » avec les figures les plus populaires de la ville. L’un d’eux se vantait même d’être monté sur un char lorsqu’il était âgé de quatorze ans et d’avoir reçu des bonbons ainsi que des douilles vides. 

Intriguée par ces rencontres et ces découvertes, j’ai décidé de revenir plus longuement à Chtchastia quelques mois plus tard, au milieu de l’été, pour tâcher de mieux comprendre les dynamiques locales. Que signifiait le fait d’avoir quinze ou vingt ans dans cette ville  ? Quelle vie y menait-on, quels désirs d’avenir pouvait-on s’autoriser ?

Kharkiv, Ukraine, mars 2026

Sveta marche dans les rues de Kharkiv. Derrière elle, se dresse le bâtiment de l’administration régionale, situé sur la place de la Liberté et lourdement bombardé en mars 2022. Toutes les fenêtres ont été soufflées et les plafonds gravement endommagés, voire entièrement détruits par endroit. « En 2014, j’avais 13 ans, j’ai commencé à comprendre qu’il se passait quelque chose quand l’armée ukrainienne est arrivée dans la ville pour libérer Chtchastia. Les bombardements étaient très intenses, le bruit était tellement surprenant pour moi, j’ai eu très peur. Je me souviens de deux frappes : la première, j’ai saigné du nez de peur ; et la seconde, j’étais sous des couvertures, les vitres ont explosé. Et le lendemain, l’armée ukrainienne est rentrée dans la ville. »

Sveta vit seule à Kharkiv et cumule deux emplois : elle travaille comme vendeuse dans une bijouterie et gère une boutique en ligne d’électronique. Elle a fait ses études supérieures pour être assistante sociale à Kharkiv. « Je me sens bien ici, je suis tranquille. J’aime énormément cette ville : elle est agréable et propre, les gens sont super, il n’y a pas de discrimination et il y a beaucoup de déplacés internes ».

Je ne parlais ni russe, ni ukrainien. Les adolescents de la ville ne parlaient eux-mêmes ni anglais, ni français. Par un nouveau hasard, j’ai été aidée par l’un d’eux, sorti de nulle part, qui parlait espagnol. Je bricolais comme je le pouvais. J’errais dans la ville en lançant des regards et des sourires à tous les jeunes pour tâcher de créer du lien. Valya a été l’une des premières à s’amuser de ma présence. Elle m’a embarquée dans son groupe d’amis où j’ai fait la rencontre de Vova, puis d’une série d’autres jeunes. Ils ne comprenaient pas bien ce qui m’avait amenée à Chtchastia – et j’avais moi-même du mal à le formuler –, mais ils prenaient plaisir à se faire photographier. C’est ainsi que j’ai réalisé plusieurs voyages en 2016 et 2017, pour revenir périodiquement leur rendre visite.

Comment percevaient-ils les enjeux brûlants du moment, les questions liées à la défense du territoire et au contrôle économique et politique de la région ? 

Difficile à dire  : ils n’évoquaient ni Maïdan, ni la Crimée. Ils avaient alors entre 16 et 18 ans. Toutes ces questions n’étaient pas immédiatement présentes pour eux. Beaucoup me disaient même qu’ils se sentaient davantage « à côté de la guerre » qu’au milieu de celle-ci. Il y avait presque quelque chose de ludique dans tous ces événements : une jeune fille m’a raconté que les jeunes de la ville s’amusaient à crier tantôt « Gloire à l’Ukraine », tantôt « Gloire aux séparatistes ». L’un d’eux a même essayé d’arracher un drapeau de l’Ukraine. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Valya, Vova, Sergueï, Dasha, Kostia et Nina (de gauche à droite) discutent sur un banc. Après l’invasion à grande échelle, les jeunes de Chtchastia se souviennent : « Aucun d’entre nous n’avait vraiment de parents, aucun n’avait d’argent. On était avec les grands-parents, qui ne voulaient pas quitter leur maison et n’avaient nulle part où aller. Eux survivaient dans la peur. Nous on vivait ! […] On jouait à choisir son camp ! On buvait en criant “Gloire à l’Ukraine”, “Gloire aux séparatistes”, et on riait. L’un d’entre nous a voulu arracher le drapeau ukrainien et hisser le drapeau de Louhansk en plein jour. C’étaient des jeux que l’on croyait sans conséquences. »

En somme, ils s’amusaient, faisaient les quatre cents coups, sans percevoir tout à fait la portée de la guerre à leurs portes. En 2014, certains écoutaient des chansons qui glorifiaient la Novorossija, les Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk. Pour eux, c’était tout simplement les tubes du moment. Tout cela leur semblait très loin ; ils vivaient ce quotidien de manière légère, comme une sorte de jeu sans conséquences, à la manière de n’importe quelle personne de leur âge en Europe de l’Ouest – à cela près qu’ils étaient en Ukraine. Depuis, les choses ont bien changé, cette insouciance a disparu. À l’époque, certains jeunes avaient été payés une poignée de hryvnia par les séparatistes pour désamorcer des pièges posés par l’armée ukrainienne  ; aujourd’hui, l’un d’entre eux sert dans cette même armée. Il faut dire que beaucoup de ces adolescents étaient livrés à eux-mêmes, parfois sans parents, souvent déscolarisés.

Existait-il, à l’inverse, un encadrement institutionnel qui les rattachait plus étroitement à l’Ukraine ?

Tout ce qui précède ne retire rien à leur attachement au territoire. La plupart manifestaient leur intention de rester dans cette ville, qui n’offrait pourtant pas de réelles perspectives. Vivre à Chtchastia, cela signifiait, soit travailler à la centrale électrique, soit entrer dans l’armée. J’avais le sentiment que certains habitaient la ville un peu comme un devoir, du fait de la présence russe à quelques kilomètres de distance. Il y avait donc une forme d’ambiguïté, qui se retrouvait aussi dans leurs tatouages aux armoiries de l’Ukraine ou dans leurs bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien. Si la politisation ne ressortait pas clairement, puisqu’elle se mâtinait de jeux et d’insouciance, elle transparaissait tout de même dans certains signaux. 

En passant du temps dans leur lycée, j’ai découvert un cours intitulé « Défense de la Mère Patrie », qui consistait essentiellement à monter et démonter des kalachnikovs le plus vite possible. Sur les murs du lycée, on trouvait aussi des affiches avec le visage de Poutine au milieu d’une cible. Mais, à nouveau, il y avait un décalage entre le discours qu’on attendait d’eux et leur rapport personnel à toutes ces réalités. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, novembre 2016

Portrait de Viktor dans sa chambre d’internat du lycée Taras Chevtchenko. À l’époque, cet élève souhaitait quitter la ville pour aller vivre à Kharkiv. Aujourd’hui marié, il vit à Odessa où il reste cloîtré chez lui, craignant d’être recruté par l’armée ukrainienne. « C’est difficile d’être un homme de 26 ans aujourd’hui en Ukraine ».

Dix ans plus tard, qu’est-ce qui vous a amené à reprendre cette enquête ? Dans quelles conditions s’est fait ce retour sur le terrain ? 

La situation n’avait plus rien à voir. Naturellement, je ne pouvais plus me rendre à Chtchastia, désormais occupée par l’armée russe. Les enjeux de sécurité étaient sans commune mesure. Il faut dire qu’en 2016-2017, j’étais, moi aussi, habitée par une forme d’insouciance. Aujourd’hui, au-delà même de l’intégrité physique dans un pays en guerre, la diffusion de mes photos d’archives, celles d’avant 2022, est devenue une source de risque pour certains jeunes qui résident encore dans les territoires occupés ou qui y ont de la famille et des amis. Il m’est devenu impossible de raconter certaines histoires, de montrer certaines personnes. Jusqu’à l’invasion à grande échelle, les choses étaient beaucoup plus fluides.

Plus largement, lorsque j’ai rouvert ce dossier il y a plus de quatre ans, début 2022, mon travail a d’emblée pris la forme d’une véritable enquête. Sur ce terrain que j’avais inauguré de manière assez improvisée, il fallait cette fois-ci que je procède avec méthode pour retrouver la trace de mes contacts. Le point de départ a été une jeune fille, à l’époque la seule à figurer parmi mes contacts Instagram. Elle m’a appris que son amie Valya avait été arrêtée par l’armée russe. Les soldats étaient arrivés à Chtchastia avec des listes d’activistes et d’anciens militaires de la ville. Valya, qui avait fait partie de l’armée ukrainienne, avait été arrêtée dans les premières heures de l’invasion. J’ai su par la suite qu’elle avait passé dix jours en prison avant d’être relâchée, mais que sa libération avait été suivie d’une série de nouvelles arrestations. J’ai commencé à regrouper des contacts grâce à cette personne, puis sur les réseaux sociaux, par téléphone, pendant des mois et des mois, jusqu’à ce que ma recherche se retrouve dans une impasse. Tous mes contacts m’avaient livré les informations dont ils disposaient, je faisais du surplace. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec une personne spécialisée dans l’OSINT, qui m’a aidée à collecter de nombreux renseignements précieux. Bientôt, j’ai appris que Valya avait été tuée par l’armée russe. On avait retrouvé son corps torturé dans une forêt de Chtchastia. C’est aussi ce qui a motivé mon travail : la volonté de savoir, de documenter ces crimes de guerre, mais aussi de transmettre l’histoire et la mémoire de celles et ceux que j’ai photographiés.

Ukraine, mai 2026

Une photo de Valya faite prisonnière sur un groupe Telegram intitulé : « Tu reconnais les Ukrainiens à leur coiffure ». Ce groupe de discussion diffuse quotidiennement des images de soldats ukrainiens faits prisonniers, accompagnées de contenus à caractère humiliant. La légende de la photo indique : « Il est réjouissant de constater que ce ne sont pas seulement les militaires ukrainiens masculins qui ont fait le choix conscient de se rendre, mais aussi les femmes. La question reste ouverte : pourquoi sont-elles allées là-bas ? Néanmoins, certaines d’entre elles déposent les armes à temps et lèvent les mains. L’instinct de vie l’emporte sur l’instinct de mort. N°1748 Valentina Konstantinovna Davronova, 22 ans. »

Après dix jours de captivité, Valya est relâchée mais fréquemment contrôlée. Elle fréquente de temps en temps les soldats de Chtchastia. C’est ainsi qu’elle passe la soirée du 13 janvier 2023 avec eux au café Raduga (arc-en-ciel, en russe). Cette nuit-là, elle disparaît. Le 22 février 2023, sa mère reçoit un appel d’un enquêteur de la fédération de Russie qui lui annonce que Valya a été retrouvée dans la forêt. « Il m’a dit de faire sa reconnaissance par photo sinon je n’allais pas y survivre. Elle avait le corps déchiqueté au couteau et la tête explosée par une grenade. Elle était seulement en culotte. »

Le 7 mars 2025, le tribunal militaire de Rostov reconnaît deux hommes coupables de son meurtre et les condamne à 12 et 18 ans de prison. Ils ont fait appel. L’enquête a établi qu’au moins neuf autres militaires avaient entendu et vu Valya se faire torturer, sans intervenir.

Quelles trajectoires avaient suivi les autres jeunes que vous aviez rencontrés quelques années plus tôt ? 

J’ai d’abord retrouvé Vova, l’un de mes premiers contacts parmi la bande de Valya. Nos retrouvailles ont été particulièrement touchantes. Pour eux, j’étais quelqu’un de familier, mais aussi une personne dépositaire de leurs photographies d’enfance et de jeunesse, donc d’un matériau d’autant plus précieux désormais qu’il n’existe plus rien – ni cette ville, ni cette vie. 

La dernière fois que j’avais photographié Vova, c’était à l’occasion de la fête de ses dix-huit ans avec ses amis. La même année, il s’est engagé dans l’armée ukrainienne, et a passé huit ans dans les tranchées.

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Vova fête ses 18 ans avec ses amis. «  C’était la belle vie, à boire, fumer, faire la fête. La vie libre. Ma belle vie s’est terminée l’année de mes dix-huit ans ». Ce soir-là, ils sont une dizaine d’amis à boire, rire, fumer, s’enlacer, se chercher et s’embrasser. Quinze jours plus tard, Vova s’est engagé dans l’armée, il est parti au combat dans la région de Donetsk après un mois de formation. En 2025, il dit sa frustration d’être mobilisé dans cette région, plutôt que de défendre sa ville et sa région.

 En 2023, après une blessure qui lui a fait perdre deux doigts, il est devenu formateur à Zaporijjia. En le retrouvant en 2022, j’ai bien sûr rencontré quelqu’un de très changé. À l’époque, il était marié et j’ai profité d’une permission pour le prendre en photo avec sa femme, à leur domicile. Le lendemain matin, je l’ai accompagné jusqu’au bus qui le ramenait dans le Donbass. Je ne l’ai revu qu’un an plus tard, à l’hôpital militaire de Dnipro, blessé et détruit – sa femme l’avait quitté entre-temps. Il me disait : « La guerre m’a même pris cela. » Il était très seul, et a tâché de revenir à la vie civile. Mais ce tournant était difficile pour quelqu’un qui avait grandi et qui s’était construit dans les tranchées. Il était devenu incapable de trouver le sommeil dans le silence, après des années passées à s’endormir sous les frappes.

Dnipro, Ukraine, février 2024

Lors d’une consultation avec un médecin pour le changement de son pansement. « Personne ne faisait attention à mon âge. On me lançait : “Tu es du Donbass ? En avant !” »

Vova regarde sa main blessée. Après huit années passées dans l’armée, il se retrouve seul et désorienté à Dnipro. Il a grandi dans les tranchées – une vie de guerre qui, aujourd’hui encore, reste son seul repère. Pour la préserver, pour ne pas l’inquiéter, Vova n’a jamais avoué à sa mère qu’il avait rejoint l’armée – ni qu’il est désormais invalide. « Moins on sait, mieux on dort. Une mère n’a pas envie d’imaginer son fils à la guerre ».

Plus largement, chez ceux que j’ai retrouvés en Ukraine, on peut distinguer deux profils  : ceux qui ont intégré l’armée ukrainienne, comme Vova, et ceux qui craignent d’être mobilisés, vivent terrés chez eux, et passent leurs journées sur Telegram à scruter les mouvements des recruteurs. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait donc d’une réalité dure, très dure. J’ai aussi contacté certaines personnes dans les territoires occupés, notamment à Chtchastia. Pour ces derniers, la communication était rendue particulièrement difficile par les blocages numériques : même Telegram était coupé. Lors de nos premières rencontres, les choses étaient beaucoup moins cloisonnées. Désormais, tous sont très prudents sur les informations qu’ils me transmettent. Certaines personnes m’ont littéralement raccroché au nez parce que je touchais à des questions sensibles : je pouvais moi-même représenter un danger pour elles. 

Malgré tout, certains osent aujourd’hui encore s’exprimer, dire à quel point la vie est devenue compliquée, combien la liberté dont ils jouissaient en Ukraine leur manque, à commencer par la liberté d’expression, depuis qu’ils vivent dans ce climat de peur. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Tatouage des armoiries de l’Ukraine dans le cou, bracelet aux couleurs du drapeau ukrainien, Valya se baigne avec ses amis dans un étang. La jeune fille souhaitait rester vivre dans sa ville, elle a été assassinée par l’armée russe en janvier 2023. Sa mère Tetyana qui vit toujours à Chtchastia raconte : « Lorsque l’on vit très modestement, il faut entretenir de bonnes relations avec ceux qui vous dirigent. J’ai eu de bonnes relations avec les Russes, puis de bonnes relations avec l’armée ukrainienne qui a repris Chtchastia, et enfin de bonnes relations avec les Russes qui sont revenus en 2022. »

Une amie de Valya raconte : « Il n y a plus de liberté d’expression là-bas, ça me paraît être un des motifs pour lequel Valya a été tuée, elle ne tenait pas sa langue dans sa poche, elle pouvait dire les choses franchement et elle a sans doute dit des choses qu’il ne fallait pas. »

J’ai également retrouvé quelques personnes qui vivent maintenant en Russie, par exemple une jeune fille dont le petit ami originaire de Donetsk, a trouvé du travail là-bas. Elle a décidé de le suivre, mais elle-même ne travaille pas ; elle passe son temps chez elle et supporte mal le climat ambiant. Le point commun est que tous reviennent avec nostalgie sur l’époque où je les ai photographiés. Une époque qui, rétrospectivement, à l’aune de tout ce qui est arrivé depuis, leur paraît d’autant plus heureuse – même s’ils habitaient alors à vingt kilomètres de la ligne de front.

Ces trajectoires sont donc plus imbriquées culturellement, voire militairement, qu’on pourrait le penser en observant simplement une ligne de front séparant deux aplats de couleur ? 

L’ambition de ce projet était précisément de montrer la complexité de ces trajectoires, qui peuvent parfois sembler irréelles. 

Il y a une expression que je ne comprenais pas au début de mes recherches : comme je ne parle pas russe, je faisais des traductions automatiques sur mon téléphone, et, à chaque fois, revenait l’expression « changer de chaussures », ce qui signifie « changer radicalement d’opinion ou de comportement ». On dirait en français «  retourner sa veste ». J’ai rapidement compris que beaucoup avaient dû «  changer de chaussures  » pour s’adapter, pour survivre.

Je pense par exemple à un adolescent très pro-ukrainien, Evguéni, qui passait son temps en compagnie des soldats, et portait une petite enseigne aux couleurs de l’Ukraine. Quelqu’un de très fier, qui bénéficiait en même temps d’une sorte d’aura, avec d’autres jeunes gens qui gravitaient en permanence autour de lui. Or, j’ai appris au cours de mes recherches qu’il avait intégré l’armée russe. Je n’en revenais pas que quelqu’un d’aussi patriote puisse être rentré dans l’armée russe. Puis, j’ai eu sa mère au téléphone. Elle ne vivait pas à Chtchastia, mais en Géorgie, elle était persuadée que son fils avait été enrôlé de force dans l’armée russe, qu’il ne l’aurait jamais intégrée délibérément. Pourtant, en poursuivant mes recherches, j’ai trouvé son compte TikTok et découvert des vidéos à la gloire de la Russie, de ses « frères et sœurs d’armes ». Bref, un compte totalement pro-russe. J’ai fini par comprendre que cette mère avait dû elle-même se construire une histoire, parce qu’il lui était trop difficile d’affronter la réalité brute. Lorsque j’ai contacté la petite amie de ce soldat à Chtchastia, elle m’a carrément affirmé qu’ils avaient toujours été Russes, qu’Evguéni était russe, et que rien de tout cela n’était surprenant. C’est ce type de trajectoires non linéaires, qui racontent la guerre de façon inattendue, que j’avais l’intention de raconter.

À l’inverse, certaines attaches culturelles ont été durcies par la guerre. On sait que la question de la langue a acquis une signification particulière depuis que la propagande russe assure vouloir « libérer » les russophones que le « régime de Kiev » aurait privés de leur langue. À ce propos, je me suis longuement entretenue avec un jeune que je suis parvenue à retrouver. Il m’a alors fait le récit suivant  : « J’ai toujours parlé russe à Chtchastia, sans que cela pose le moindre problème. J’avais tout : un travail, une petite amie, ma famille. J’aimais cette ville plus que tout, je parlais russe, et ça n’était pas une question. Un jour, les Russes sont arrivés, et ils m’ont tout pris. Ils sont entrés dans ma maison, et ils m’ont tout pris. Aujourd’hui, je ne peux plus parler russe. C’est devenu impossible pour moi de prononcer un mot dans cette langue. » De fait, beaucoup de jeunes que j’ai rencontrés se sont réapproprié la langue ukrainienne, même sur le tard. Certains préfèrent parler mal ukrainien que parler russe, même si cette maîtrise incomplète leur inspire de la gêne, voire de la honte.

C’est donc la complexité de ces biographies et de ces manières d’être en guerre que je voulais montrer. Au début de l’invasion, mon retour sur le terrain avait été suscité par un sentiment d’alerte : cette guerre me semblait tout simplement inconcevable. Par la suite, le projet s’est précisé. Au-delà des cartes, des chiffres, des décisions politiques et militaires, je voulais raconter ces parcours individuels, ces souvenirs et ces attentes déçues, je voulais montrer l’état du Donbass, l’expérience vécue et le ressenti de ces jeunes, dans toute leur complexité. Proposer une sorte de portrait collectif, en somme. Celui d’une génération sacrifiée.

Bila Tserkva, oblast de Kiev, Ukraine, février 2026

Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, tué en mission à Bakhmout en septembre 2022. Elle vient ici deux à trois fois par semaine, dépose quelques gâteaux sur la sépulture, et allume une cigarette pour lui. « C’est tellement calme ici – c’est le moment où je viens, je m’assoie je pleure un peu. » Serhiy s’engage dans l’armée ukrainienne en 2014, à la suite de la révolution Maïdan, à laquelle il a participé. Au moment de l’invasion à grande échelle, il rejoint une brigade de défense territoriale, et passe plusieurs mois dans sa ville natale de Bila Tserkva. Il est ensuite envoyé dans l’Est du pays, près de Bakhmout, le 14 septembre 2022. Serhiy est tué huit jours plus tard lors d’une frappe d’artillerie, qui coûte également la vie aux sept soldats présents avec lui.

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08.10.2026 à 13:00

La défense européenne face au complexe bureaucratique-industriel national

Louis Puel

Le réarmement du continent bute sur un verrou qui nous empêche de transformer nos dépenses en puissance

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Texte intégral (6509 mots)

Le Grand Continent et le CEPR 2 lancent un nouveau projet : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050.

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Depuis 2020, l’Europe a été affectée à maintes reprises : d’abord par une pandémie qui a fermé les frontières du jour au lendemain, puis par la perturbation des chaînes d’approvisionnement, ensuite par une crise énergétique qui a mis en évidence le coût de la dépendance stratégique, et enfin par le retour de la guerre sur le continent. 

Ces vulnérabilités se manifestent désormais dans un contexte international qui est ouvertement hostile. Les nouvelles relations internationales se caractérisent par l’affirmation de puissances oligarchiques, autoritaires et illibérales, constituées autour des orbites américaine, chinoise et russe, et qui convergent dans l’attaque contre ce que l’Union incarne 3. Celle-ci subit, en dehors de la menace russe, une stratégie américaine qui consiste aujourd’hui tantôt à remettre en cause l’OTAN, tantôt à s’en servir comme d’un levier dans une forme de chantage sécuritaire. Récemment, les États-Unis ont ainsi érigé en critère la « loyauté idéologique » des membres de l’OTAN envers les politiques de Trump, dans le cadre de la réévaluation en cours du dispositif des troupes américaines stationnées en Europe. En réalité, il ne s’agit pas simplement d’un « test de loyauté », mais de ce qu’il convient d’appeler un « test de souveraineté ». La situation critique de vulnérabilité et d’isolement dans laquelle se trouve l’Union amène cependant une clarification des objectifs, qui s’observe dans le langage, avec une convergence du discours des élites : le terme « indépendance » a récemment été utilisé par des personnalités aussi différentes que le chancelier allemand Friedrich Merz et la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde. C’est dans le domaine de la défense que ce glissement s’opère le plus concrètement. 

Ainsi, depuis 2022, les États européens ont augmenté leurs dépenses militaires de plus de 45 %, l’industrie de la défense a fortement accru ses capacités de production, et l’Union s’est vue conférer un rôle de « facilitateur stratégique ». La Commission européenne a créé plusieurs instruments budgétaires — ASAP, EDIRPA, SAFE, EDIP, AGILE — pour soutenir les acquisitions et l’industrie de défense. Les chefs d’État et de gouvernement sont parvenus, malgré leurs différences politiques, à maintenir une unité au sein du Conseil, à travers leur soutien à l’Ukraine et les sanctions imposées à la Russie.

Mais le verrou bureaucratico-industriel national freine et affaiblit cet agenda. Une décision politique peut être prise au niveau européen, mais elle doit ensuite être traduite en budgets nationaux, en procédures administratives, en contrats d’armement, en choix industriels, et c’est à ce moment-là que les réflexes nationaux ressurgissent. Cette situation tient à un paradoxe : l’agenda politique du réarmement européen et les moyens mobilisés pour répondre aux questions géoéconomiques actuelles s’inscrivent dans un temps de guerre, mais leur mise en œuvre à l’échelle nationale n’a pas été adaptée et continue de fonctionner selon des pratiques largement héritées du temps de paix. Or, c’est bien de la mise en œuvre de cet agenda que dépend l’avenir stratégique du continent. Si les acteurs politiques ne parviennent pas à faire sauter ce verrou administratif national, il est peu probable que les États européens parviennent à « être prêts » dès 2030, c’est-à-dire à disposer de capacités militaro-industrielles suffisantes pour dissuader la Russie d’agir.

L’ « archipélisation » politique et industrielle du réarmement européen

La guerre en Ukraine a transformé les priorités stratégiques des États européens : elle a européanisé la menace russe et fait basculer l’investissement budgétaire — donc politique — vers la défense. Mais l’ampleur des évolutions en matière d’agenda, de décisions et d’instruments ne s’est pas accompagnée d’un changement équivalent dans leur mise en œuvre à l’échelle nationale. Trois caractéristiques institutionnelles pré-2022 continuent de structurer le réarmement de l’Europe.

Une dépendance transatlantique persistante

Malgré l’objectif de renforcer le rôle stratégique de l’Europe au sein de l’Alliance atlantique, près d’un euro sur deux consacré aux acquisitions de défense bénéficie encore à des fournisseurs extra-européens, dont environ un tiers sont américains 4.

Dans les faits, pour de nombreux États, la garantie de sécurité offerte par l’OTAN continue de se traduire par un accès aux capacités et aux équipements américains, qu’il s’agisse de systèmes de haute intensité ou de fonctions de soutien critiques. Cette dépendance transatlantique a été renforcée par l’initiative PURL (liste des besoins priorisés de l’Ukraine) conclue entre l’OTAN et les États-Unis en juillet 2025 5.

Cette situation crée une tension structurelle : l’Europe cherche à affirmer sa crédibilité stratégique vis-à-vis des États-Unis, tout en externalisant une part significative de son effort de défense auprès de l’industrie de défense américaine.

La prééminence des logiques nationales

Le réarmement — entendu ici comme l’augmentation des budgets de défense — reste largement conduit à l’échelle nationale, selon des priorités domestiques encore faiblement coordonnées.

On assiste ainsi à un réarmement des États européens en Europe, mais en partie au détriment de la coopération européenne, en somme à un « réarmement des États contre l’Europe » 6. Cela se traduit par une intensification de la concurrence entre industries nationales, une duplication des programmes et des lacunes persistantes en matière d’interopérabilité. Les exemples ne manquent pas, y compris ces derniers mois, après plus de quatre ans de guerre à grande échelle. Les divergences industrielles entre Dassault Aviation et Airbus sur le segment avion du programme d’armement SCAF sont préoccupantes. En outre, le programme d’Eurodrone n’est pas parvenu à l’étape où il serait possible d’affirmer qu’il est too big to fail. De plus, l’Allemagne a annoncé, en mars 2026, son retrait du projet européen de réseau de satellites Iris².

Ces dynamiques sont renforcées par une tendance structurelle à privilégier les retours industriels nationaux au détriment de l’efficacité collective, qui pourrait encore s’accentuer dans un contexte politique plus fragmenté, avec la tenue d’élections en Espagne, en France, en Italie et en Pologne d’ici fin 2027.

Une coopération européenne structurellement limitée

Dans ce contexte, l’échelle européenne demeure secondaire en pratique 7. Moins de 20 % des équipements de défense en Europe sont acquis dans le cadre de coopérations entre États, une proportion qui n’a pas significativement évolué depuis le début de la guerre en Ukraine. Ainsi, alors que la coopération est largement reconnue comme nécessaire pour atteindre des objectifs tels que la préparation opérationnelle, la crédibilité stratégique ou une plus grande autonomie, elle reste marginale.

Pris ensemble, ces éléments conduisent à un constat clair : l’Europe dispose d’une base industrielle de défense en croissance, mais elle n’est pas encore organisée pour produire une efficacité collective à l’échelle requise. 

Cette situation peut être analysée comme une forme d’« archipélisation » du réarmement en Europe : un ensemble d’acteurs partageant des intérêts et des objectifs communs, mais évoluant de manière largement autonome, sans coordination suffisante pour produire des effets collectifs à l’échelle requise. Il ne s’agit donc pas seulement d’accroître les capacités, mais de recréer des formes d’interdépendance organisées entre ces différents pôles nationaux.

Dès lors, la question clef tient à l’exécution : pourquoi l’échelon national continue-t-il de l’emporter, alors même que l’intérêt collectif commande l’inverse ?

L’interventionnisme politique européen bloqué par le verrou bureaucratico-industriel national

Au niveau des mécanismes budgétaires, de marché, administratifs et humains, c’est à chaque fois le mauvais échelon qui l’emporte.

Le budget reste national

Le premier mécanisme est budgétaire et agit comme un frein plutôt que comme une incitation à la coopération : sans correction, les dépenses de défense sont susceptibles de rester organisées à l’échelle nationale plutôt que de manière collective, avec toute l’inefficacité stratégique, opérationnelle et économique que cela implique 8. À mesure que les budgets nationaux de défense augmentent, chaque État se persuade davantage qu’il peut agir, acquérir et produire seul, et qu’il peut améliorer sa position en affaiblissant les autres plutôt qu’en les renforçant : une logique à somme nulle dans laquelle la hausse des dépenses nationales évince, plutôt qu’elle n’encourage, la coordination européenne.

Or, même le budget de défense de l’Allemagne, qui dépasse désormais 100 milliards d’euros par an, ne suffit pas à lui seul à soutenir une production et des acquisitions couvrant l’ensemble du spectre de l’armement, un constat que la littérature établit explicitement 9. On peut résumer cette conséquence dans la formule suivante : dépenser plus est nécessaire mais non suffisant ; dépenser mieux et ensemble constitue la condition déterminante.

Le chancelier Friedrich Merz sur la base aérienne de la Lapland Air Wing avec Andris Kulbergs et Nicusor Dan le 14 septembre 2026, à Rovaniemi, en Finlande.

La logique économique sous-jacente est claire : le coût de l’autarcie stratégique ne se limite pas au développement et à la production, mais se répète à chaque étape ultérieure — l’acquisition, le déploiement opérationnel (où les pertes d’interopérabilité sont les plus élevées, une leçon apprise par l’Europe à ses dépens dès le Conseil supérieur de guerre interallié de 1917 10), et le maintien en condition sur toute la durée de vie des équipements —, ce qui signifie que les pertes d’efficacité liées à la fragmentation nationale des acquisitions s’accumulent au lieu de se résorber avec le temps. Cette même fragmentation entraîne un coût macroéconomique qu’une comptabilité purement militaire ignore : des dépenses dispersées entre de petits programmes nationaux non coordonnés génèrent un multiplicateur budgétaire plus faible, et un effet correspondant plus faible sur la productivité et la croissance potentielle, que le même euro dépensé au travers de programmes européens intégrés. Cette fragmentation restreint en outre la marge de manœuvre budgétaire disponible pour soutenir l’effort de réarmement dans la durée. 

Le marché reste fragmenté

Le deuxième mécanisme est une défaillance de marché que la politique européenne a diagnostiquée sans la corriger. Le marché européen de la défense fonctionne de plus en plus, dans les faits, comme « un marché de guerre » dont les logiques d’auto-renforcement poussent vers l’échelle nationale plutôt qu’européenne 11, alors même que les réseaux de production deviennent plus authentiquement transnationaux au niveau des composants et des chaînes d’approvisionnement 12. L’ambition affichée par l’Union d’une « préférence européenne » dans les acquisitions de défense est structurellement incompatible avec la persistance de marchés nationaux fragmentés : sans défragmentation pas de masse critique ; sans masse critique, les entreprises restent dépendantes des marchés étrangères et sous-investies sur leur propre marché — une trajectoire que le virage géopolitique plus large de la politique industrielle européenne n’est, à ce jour, pas parvenu à inverser 13.

Les grands industriels n’ont qu’un intérêt limité à se consolider volontairement, la fragmentation nationale protégeant actuellement les rentes des acteurs en place. Le parallèle historique pertinent n’est pas européen mais américain : la consolidation du socle industriel de défense dans les années 1990 (la « Dernière Cène ») a été imposée par le gouvernement fédéral, non initiée par l’industrie. Une politique industrielle de défense européenne crédible suppose donc une capacité publique à imposer une consolidation — un rôle que les États européens ont déjà exercé avec succès dans l’aéronautique civile, à travers Airbus.

Les administrations restent déconnectées

Le troisième mécanisme est un déficit de confiance interétatique que la pratique administrative reproduit activement. Le président Macron a eu raison de diagnostiquer le besoin, pour l’Europe, d’une « intimité stratégique » comme fondement d’une culture stratégique commune — mais les instruments permettant de la construire ont fait défaut 14. L’erreur à éviter est de supposer que la mise en œuvre suivra mécaniquement l’accord politique : les administrations nationales conservent une large marge d’appréciation et peuvent s’approprier le processus décisionnel, si bien que les négociations sont vécues comme un jeu à somme nulle — « on a toujours le sentiment d’être perdants », disent souvent les représentants des États membres — précisément parce que les repères et les pratiques administratives restent nationaux 15. 

Ce n’est pas une affirmation abstraite. Le bilan diplomatique français depuis 2019 en fournit des illustrations concrètes : l’OTAN dite « en état de mort cérébrale » ; les mises en garde contre « l’humiliation de la Russie » ; un appel à une « Europe unie » lancé en novembre 2024, en français uniquement, sans mentionner ni la Pologne, ni l’Italie, ni l’Union, ni l’OTAN. Le même réflexe national se retrouve dans la formation des élites : les dirigeants industriels français sont formés très majoritairement à Polytechnique, à Sciences Po et à l’INSP, leurs homologues britanniques à Oxford et Cambridge ; seuls 5 % d’une classe d’âge européenne effectuent un séjour Erasmus.

Les intérêts restent divergents

Le quatrième mécanisme n’est pas institutionnel mais humain : c’est une affaire d’intérêts. Il explique pourquoi les trois précédents persistent malgré des discours qui, eux, convergent. Trois types d’acteurs s’affrontent 16 17. Les « gardiens de la souveraineté » — dirigeants politiques, élites militaires, industriels en place — ont tout intérêt à protéger les bases industrielles nationales, quelle que soit la logique économique. Les « clients de l’hégémon » parient que la loyauté affichée à Washington reste, pour leur sécurité, le choix le plus sûr. Seuls les « promoteurs de l’Europe », disséminés dans les administrations, la diplomatie et l’industrie, ont intérêt au changement que ce texte recommande.

L’enjeu dépasse l’économie : une Union dont l’ambition fondatrice était de rendre la guerre entre ses membres « matériellement impossible » 18 ne peut rester indifférente à un réarmement qui demeure national et non intégré — donc réversible, si des coalitions nationalistes gagnaient du terrain dans un ou plusieurs États membres.

Cinq leviers pour faire sauter le verrou

Cinq leviers, mobilisables dès aujourd’hui, permettent d’agir précisément aux points où les quatre mécanismes qui précèdent produisent leurs effets — le budget, le marché, les administrations, les coalitions d’intérêts.

Les cinq recommandations qui suivent s’organisent autour d’un principe unique. Parce que ce verrou opère avant tout au niveau des administrations nationales et des cycles budgétaires nationaux, plutôt qu’à celui de l’architecture institutionnelle de l’Union, les interventions les plus efficaces sont celles qui rendent l’échelon européen payant pour les États et les entreprises qui, aujourd’hui, se replient par défaut sur le niveau national — plutôt que celles qui créent avant tout de nouveaux organismes européens. Deux sont budgétaires, une est politique, une est administrative, et une est industrielle. Chacune est réalisable dans le cadre de l’actuel cycle de négociation du cadre financier pluriannuel (CFP, 2028-2034), que nous considérons comme le test de crédibilité politique le plus déterminant à court terme. Ensemble, elles combinent la logique de la « carotte et du bâton » qui structure de plus en plus la posture géoéconomique de l’Union 19 : des mesures qui rendent la coopération plus attractive, et des mesures qui rendent la fragmentation persistante plus visible et plus coûteuse.

R1 — Plus d’argent européen : faire du CFP le test de crédibilité budgétaire

La proposition de la Commission de juillet 2025 alloue 131 milliards d’euros au portefeuille défense et espace, dont environ 60 à 70 milliards d’euros spécifiquement fléchés vers la défense — soit un quintuplement par rapport au CFP 2021-2027 20. Cette ambition est déjà sous pression : le chancelier Merz a réagi de façon critique dès les semaines suivant sa publication, et la France et l’Italie, entre autres, devraient faire pression pour des réductions, inquiètes de la tension sur les finances publiques nationales et des fonds susceptibles d’échapper à leurs propres industries de défense. Le problème n’est pas que l’Union manque d’instruments pertinents pour la défense — l’EDIP, le FED et AGILE sont raisonnablement bien conçus —, mais que chacun demeure sous-financé au regard de son mandat : le budget du FED a été réduit de 13 à 8 milliards d’euros lors de la dernière négociation du CFP, un précédent qui ne devrait pas se répéter.

Ce niveau d’ambition devrait être défendu, a minima, tout au long des négociations du CFP. Il ne s’agit pas simplement de dépenser plus, mais de dépenser européen : des financements partagés, mis en commun, pluriannuels, sur lesquels les entreprises peuvent fonder leur planification de production.

R2 — Acheter européen : flécher les budgets nationaux vers la coopération européenne

L’argent reste très majoritairement national. Les lignes budgétaires de l’Union consacrées à la défense s’élèvent à environ 2 milliards d’euros par an ; la France et l’Allemagne, à elles seules, dépensent plus de 150 milliards d’euros, soit près de 40 % des dépenses militaires totales de l’Union. Le seul budget du programme 146 « Équipement des forces » français dépasse 20 milliards d’euros par an, soit dix fois le budget annuel total de la Commission pour ce secteur. Un objectif d’acquisitions coopératives de 35 %, relevé à 40 % dans le cadre de la Stratégie industrielle européenne de défense, existe depuis 2014 ; le niveau réel n’est passé que de 18 à 24 % entre 2024 et 2025. Une seule mesure est recommandée : flécher une part nettement plus importante des budgets nationaux d’acquisition de défense vers des équipements produits par coopération européenne ou par achats croisés entre États membres. Ce n’est pas une hypothèse d’école — l’achat par la France, en décembre 2025, du GlobalEye de Saab, et celui, par la Suède en mai 2026, des frégates FDI de Naval Group montrent déjà ce que cela représente à grande échelle. Ce levier avait été proposé début 2025 21 et a depuis été repris, sous une forme voisine, par le Haut-Commissariat au Plan. Le « 1 % européen » va ainsi dans la bonne direction, mais reste trop lent pour atteindre l’objectif d’acquisitions coopératives de 2030 ainsi que l’objectif de 5 % de l’OTAN d’ici 2035 22.

R3 — Des rencontres « Arsenal Europe » : institutionnaliser un pilotage politique de haut niveau des programmes phares

Les grands programmes d’armement continuent de s’enliser, non pour des raisons de faisabilité technique 23 mais faute d’une attention politique soutenue. Ce sont les États membres, non l’Union, qui investissent, qui acquièrent, et qui restent en dernier ressort responsables devant leurs citoyens ; c’est leur direction politique, non celle de la Commission, qui doit maintenir ces programmes en mouvement. Le nombre de crises imprévues qui se disputent cette attention ne cessant de croître, cela ne peut être laissé à la seule bonne volonté.

Le basculement d’une approche essentiellement nationale vers une stratégie véritablement commune exige une forte impulsion politique. L’histoire des avancées de l’intégration européenne suggère qu’un petit nombre d’États — en particulier la France et l’Allemagne — doivent d’abord pouvoir s’accorder sur les grandes lignes d’une ambition partagée, tout en laissant aux autres États la possibilité d’en discuter et d’y participer. L’impulsion politique de cette initiative doit venir du plus haut niveau, c’est-à-dire des chefs d’État et de gouvernement.

Friedrich Merz inspecte un avion de chasse F/A-18 Hornet à Rovaniemi en Finlande.

Des rencontres trimestrielles « Arsenal Europe » sont recommandées : un point d’étape politique récurrent sur les négociations des programmes phares, tenu au plus haut niveau que permet le format, avec un plancher ministériel. Les dirigeants politiques doivent traiter les résultats comme relevant de leur propre responsabilité, plutôt que de supposer, comme cela arrive trop souvent, que « l’intendance suivra ». Pour éviter de surcharger les agendas ministériels, ces rencontres pourraient se tenir en marge des Conseils des ministres existants, sous des formats différenciés adaptés aux programmes en négociation — franco-allemand, triangle de Weimar, ou autres selon les besoins.

Parallèlement à ces rencontres ministérielles, un processus de type « Track 1.5 » est recommandé : un petit groupe permanent de personnalités respectées dans l’ensemble des États membres, agissant à titre personnel, mais quasi officiel, conduit par une figure de premier plan, doté de sa propre structure de décision, de moyens administratifs et d’un mandat clair pour éclairer les délibérations ministérielles. Un processus « Track 2 » réunissant chercheurs et think tanks en dehors de tout mandat officiel, devrait se déployer en parallèle pour construire la convergence technique et d’expertise sur laquelle les négociateurs formels pourront ensuite s’appuyer.

R4 — Mettre en œuvre l’intimité stratégique : européaniser les administrations qui exécutent, pas seulement les budgets qui financent

Ce verrou est, au fond, administratif : la volonté politique se négocie au sein du Conseil, mais elle est exécutée — ou diluée — par des fonctionnaires nationaux dont les carrières, la formation et les réflexes professionnels demeurent presque entièrement nationaux. Faire passer l’Europe du « par défaut » au « par dessein » relève moins de la création de nouvelles institutions que du changement du mode opératoire des agents qui font fonctionner celles qui existent déjà. L’« intimité stratégique » doit être construite délibérément, en adaptant les administrations nationales appelées à la porter dans la durée.

Trois mesures sont recommandées. Premièrement, créer nettement plus de postes d’échange entre capitales nationales, concentrés là où se joue la mise en œuvre : les ministères de la Défense et leurs agences d’acquisition — la DGA en France, le BAAINBw en Allemagne — ainsi que les ministères des Affaires étrangères et des Affaires européennes. Deuxièmement, européaniser les filières de formation les plus prestigieuses du continent, en augmentant le nombre de places réservées à d’autres Européens dans des institutions comme l’Institut des hautes études de défense nationale en France. Troisièmement, mettre en commun des fonctions, puis à terme des services, en suivant le même chemin d’intégration progressive qui a permis de bâtir l’unique champion industriel européen incontesté : Airbus. L’Ukraine devrait être intégrée à cette circulation à mesure qu’elle s’approfondit.

R5 — Défragmenter l’industrie par le bas : en faire une priorité politique, non un résultat spontané du marché

Une consolidation du socle industriel de défense européen à la manière de la « Dernière Cène », comme celle imposée par les États-Unis à leur propre industrie dans les années 1990, est peu probable à court ou moyen terme : Washington disposait d’une autorité fédérale unique capable de l’imposer ; l’Union n’en a aucune. La défragmentation de l’offre n’en demeure pas moins indispensable — c’est le moyen le plus réaliste de faire baisser les coûts de production et d’accélérer la production industrielle. Or, les efforts d’intégration du marché menés par la Commission, même soutenus par le Parlement européen, continuent de se heurter aux résistances des États membres soucieux de protéger leurs bases industrielles nationales.

Le levier le plus réaliste, à court terme, consiste à créer les conditions d’une défragmentation par le bas : des conditions favorables aux biens duaux, aux entreprises de la « nouvelle défense », aux PME et aux start-up, afin que des pôles transnationaux innovants et compétitifs se forment autour d’elles plutôt qu’autour de grands maîtres d’œuvre ancrés nationalement, qui ont le moins d’intérêt à se consolider volontairement. Ces incitations devraient s’étendre à l’Ukraine : approfondir la proximité industrielle qui se développe déjà entre entreprises de défense ukrainiennes et européennes est en soi une forme de défragmentation, qu’il faut encourager plutôt que de traiter comme un simple effet secondaire de la guerre 24.

Du déclaratoire à l’exécution

Ces cinq recommandations sont délibérément ciblées dans ce qu’elles demandent aux institutions de l’Union comme aux États membres : aucune ne nécessite un nouveau traité, une nouvelle configuration du Conseil, ou un niveau de consensus politique allant au-delà de celui qui existe déjà — plus de 80 % des citoyens européens soutiennent déjà une défense européenne renforcée selon l’Eurobaromètre. Ce qu’elles exigent, en revanche, c’est une exécution soutenue au niveau où, comme ce texte l’a montré tout au long de son propos, la mise en œuvre échoue aujourd’hui : les lignes budgétaires nationales, les administrations nationales, et l’attention politique des États membres dans l’intervalle entre les sommets du Conseil. C’est là que réside, en réalité, le verrou — et le lever est la condition préalable à tout ce que l’horizon 2050 de cette initiative pourrait exiger de plus ambitieux.

Un CFP crédible donnerait à l’Europe les ressources ; des budgets nationaux européanisés mettraient ces ressources au travail ; les rencontres Arsenal Europe maintiendraient l’engagement politique entre les sommets ; des administrations européanisées transformeraient la volonté politique en pratique opérationnelle ; et une politique industrielle « par le bas », ancrée dans les nouvelles entreprises de défense et en Ukraine, produirait la défragmentation qu’une consolidation « par le haut » ne peut pas encore obtenir.

Sans progrès sur ces cinq fronts pris ensemble, la volonté politique de l’Europe risque de demeurer largement déclaratoire. La clef du verrou est donc entre des mains européennes.

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06.10.2026 à 08:21

L’ère de la guerre politique

Louis Puel

Pour comprendre ce que Poutine et Trump font déjà sur le continent, la notion de « guerre hybride » est devenue inadéquate

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Texte intégral (13998 mots)

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Depuis plusieurs années, la terminologie de la « guerre hybride » s’est installée dans le débat public européen avec une force telle qu’elle joue un rôle majeur dans la prochaine élection présidentielle française. Plusieurs candidats putatifs ont déjà été visés par des opérations d’ingérence en provenance de la Russie 25, tandis que la directrice de la Direction générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) a récemment alerté sur une probable recrudescence d’actions hybrides « plus directes et violentes » d’ici à avril 2027 26. « L’’hybridité » est donc sur toutes les lèvres, au point qu’elle risque fort de constituer l’un de ces concepts qui définissent une époque et un imaginaire et sur lesquels les historiens de demain se pencheront.

Apparu dans les années 2000 27 pour désigner la combinaison de modes de combat réguliers et irréguliers (notamment par le Hezbollah), le terme de guerre hybride s’est ensuite transformé à la faveur de la révolution numérique pour désigner les nouveaux moyens de subversion permis par la numérisation des sociétés ouvertes. Il a fini par englober tout ce qui résulte de l’exploitation des failles de cette mise en réseau du monde : hacking et ingérences informationnelles bien sûr, mais aussi pratiques juridiques agressives (lawfare) ou sabotages d’infrastructures physiques permettant la circulation des flux dans une société où la prospérité repose plus que jamais sur le mouvement des biens et des personnes. Dans un monde aussi interconnecté que le nôtre, l’hybridité a rapidement fini par désigner à peu près tout moyen de coercition, de subversion ou d’agression situé sous le seuil susceptible de provoquer un conflit armé. De la même manière, si le terme se voulait à l’origine universel, il désigne désormais quasi exclusivement les opérations de déstabilisation conduites par la Russie sur le continent européen, tandis qu’il n’est presque jamais utilisé pour désigner les agressions commises par d’autres États. Autrement dit, la terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle est à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu’elle introduit plus de confusion qu’elle n’en dissipe. Ce ne serait pas nécessairement un problème si elle n’était pas aujourd’hui massivement utilisée par l’Union européenne et l’OTAN dans leur communication politique comme dans leurs réflexions doctrinales 28, jouant par là un rôle important dans la définition des politiques publiques de protection des citoyens.

Le problème ne relève donc pas de la simple querelle terminologique, puisque la « guerre hybride » participe à vider la question des ingérences de sa substance politique. Elle la réduit à un face-à-face entre techniciens de la subversion, du sabotage ou du renseignement, qu’ils soient européens ou russes, défenseurs ou agresseurs. Dans son sens communément admis, elle réduit l’horizon des menaces qui peuvent être envisagées et anticipées, aussi bien en termes de vecteurs que d’acteurs capables de les mobiliser. En témoigne par exemple la surreprésentation des études, par ailleurs nécessaires à la bonne information du public, qui se focalisent sur les effets et les pratiques plutôt que sur les causes et les objectifs des ingérences. On en sait beaucoup aujourd’hui sur l’identité des acteurs qui les organisent, sur leurs moyens, sur les idées qu’ils entendent propager dans nos espaces publics. En revanche, peu de recherches tentent de replacer ces opérations et les acteurs qui en sont responsables dans leurs contextes sociologiques, géographiques et historiques, afin de mieux comprendre leurs représentations du monde et, in fine, leurs objectifs. Au lieu de cela, nous voyons proliférer les matrices quantitatives et autres typologies techniques qui, au lieu d’élargir notre champ de vision, le restreignent. La guerre hybride, tout comme la question des ingérences étrangères, apparaît alors comme un problème essentiellement technique, devant être géré par des techniciens. Cette vision nous condamne à une réponse champ par champ (cyber vs. cyber, désinformation vs. influence, etc.), technique, dépolitisée et globalement inefficace. En témoigne le foisonnement d’outils informatiques promettant de lutter contre les ingérences, ou encore la banalisation d’un vocabulaire issu de la médecine et de l’épidémiologie pour les décrire  : certains parlent ainsi « d’infodémies » et proposent même de développer des « vaccins informationnels » 29. 

La terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle est à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu’elle introduit plus de confusion qu’elle n’en dissipe.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Ainsi, avec la terminologie de la « guerre hybride », nous, Européens, nous auto-limitons dans la perception que nous avons des menaces bien réelles qui pèsent sur nos systèmes politiques, sociaux et économiques. Elle nous empêche de voir que les adversaires de l’Europe ne cherchent pas uniquement à déstabiliser des États et des administrations, mais bien à subvertir des systèmes politiques ainsi que les valeurs sur lesquelles ils sont fondés – ce qui est beaucoup plus grave. Autrement dit, la guerre hybride et son jargon expert occultent, par une technicisation à outrance, la dimension fondamentalement politique de ce à quoi nous sommes collectivement confrontés. Elle nous condamne en outre à être perpétuellement surpris : nos décideurs et nos opinions publiques se trouvent régulièrement dans un état de sidération face à des opérations qui n’avaient pas été anticipées parce que le logiciel prospectif dans lequel nous nous enfermons ne le permet tout simplement pas.

La question du dépassement de la terminologie de l’hybridité n’est pas une lubie conceptuelle, mais une nécessité stratégique à laquelle nous entendons contribuer en proposant de revenir à une autre approche : celle de la guerre politique. 

Il ne s’agit pas d’opérer un simple changement d’étiquette. Là où l’hybridité se définit par des moyens qui ont tendance à s’étendre et à se diversifier indéfiniment, la guerre politique se définit par une intention et une décision : celle prise par un État de chercher la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Dans cette optique, les moyens mobilisés (désinformation, sabotage, financement occulte ou influence économique) ne sont jamais que des outils au service de cette fin. Ce n’est donc pas un état latent des relations internationales, mais un choix, une décision qui peut être combattue et arrêtée. C’est précisément ce déplacement, des moyens vers l’intention, qui permet d’englober dans une même catégorie d’analyse des acteurs que l’hybridité, de par sa focale technique, a toujours tenus séparés : la Russie bien sûr, mais aussi les États-Unis de Donald Trump, et peut-être demain la Chine.

La guerre politique au prisme de la convergence russo-américaine

Pour discerner les contours de cette guerre politique, il est nécessaire de se situer au niveau de la téléologie des opérations d’ingérence, c’est-à-dire de questionner leurs fins plutôt que leurs moyens. Nous savons, par exemple, que les tentatives d’ingérences actuelles, et plus largement les opérations de déstabilisation commises par la Russie en Europe depuis 2022, ont pour objectif principal d’amoindrir par tous les moyens la volonté des Européens à aider l’Ukraine 30, et donc d’influencer les choix stratégiques que nous ferons pour garantir notre sécurité dans les décennies à venir. 

Cet objectif, qui n’est que la déclinaison conjoncturelle depuis 2022 d’une guerre politique engagée par Moscou dès 2011-2012, s’insère dans celui, plus vaste et plus ancien, qui consiste pour la Russie à rechercher un affaiblissement des systèmes démocratiques européens en favorisant l’érosion de la confiance des citoyens dans leurs institutions. Nous savons également que les partis politiques qui sont en défaveur d’une aide massive de l’Europe à l’Ukraine sont aussi, pour une large part, ceux qui sont les plus hostiles au libéralisme politique qui caractérise la philosophie sur laquelle s’est bâti le projet européen depuis plus d’un demi-siècle 31. Or, ces partis et ces mouvements, que Marlène Laruelle qualifie d’illibéraux 32, ne sont pas uniquement soutenus par la Russie  : ils le sont également de plus en plus clairement par l’administration Trump et une partie de l’extrême droite nationaliste américaine, si bien que l’on commence à voir apparaître de véritables convergences russo-américaines. Un exemple est celui des élections hongroises d’avril 2026 33, au cours desquelles l’ancien Premier ministre Viktor Orbán, finalement sorti perdant, a reçu le soutien du dispositif d’influence de la Russie, mais aussi celui, explicite, des responsables américains, soutien qui s’est notamment manifesté par une visite du vice-président J.D. Vance à Budapest. 

Là où l’hybridité se définit par des moyens qui ont tendance à s’étendre et à se diversifier indéfiniment, la guerre politique se définit par une intention et une décision.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Certains lecteurs ou lectrices pourront considérer que mettre sur le même plan la Russie de Vladimir Poutine et les États-Unis de Donald Trump relève de la provocation. Après tout, la Russie se livre depuis 2014 à une politique expansionniste et impérialiste profondément déstabilisatrice, quand les États-Unis restent, pour l’heure, un allié historique des États européens avec lesquels ils partagent des intérêts et des valeurs. Malgré la dérive trumpienne et l’érosion du système politique traditionnel actuellement à l’œuvre, les États-Unis demeurent une grande démocratie où de nombreux contre-pouvoirs fonctionnent, quand la Russie a sombré depuis longtemps dans un autoritarisme si prononcé qu’il a interdit au seul parti d’opposition hors-système, Yabloko, de présenter des candidats aux élections législatives de septembre 2026 34. 

Notre but n’est pas de mettre sur le même plan la Russie et les États-Unis en tant qu’États, car il est évident que leurs relations avec l’Europe sont historiquement fondées sur des structures, des valeurs et des dynamiques fort différentes. Ceci étant dit, nous constatons une convergence grandissante de vues et de pratiques, qui conduit responsables russes et ultraconservateurs américains à soutenir les mêmes mouvements politiques, avec des méthodes parfois similaires. 

L’administration Trump, encouragée en cela par les milliardaires de la Silicon Valley, ne fait ainsi aucun mystère de son hostilité à toute forme de régulation du numérique, de protection de l’environnement, de redistribution des richesses ou encore de défense des minorités ethniques ou de genre. Le Département d’État a même récemment ouvert des financements à des organisations européennes sur la base de leurs orientations politiques pro-MAGA : le think-tank Western Arc (France) y a candidaté 35, tandis qu’une subvention de cinq millions de dollars était envisagée (et depuis retirée) pour la Free Speech Union (Royaume-Uni) 36. Dans les années 2010, la Russie avait fait exactement la même chose. Par exemple, l’Institut de la Démocratie et la Coopération (IDC) 37 avait pour objectif de soutenir des initiatives qui, déjà, se caractérisaient par une ligne «  souverainiste  » ( c’est-à-dire anti-européenne), extractiviste, et, même si l’on ne le disait pas encore à l’époque, illibérale. Aujourd’hui, on assiste même à des formes de coordination entre la base militante du trumpisme et les acteurs russes de l’ingérence. Citons ici un exemple qui a concerné personnellement l’un des auteurs du présent travail : après une enquête de terrain en Moldavie au moment des élections législatives de septembre 2025, deux chercheurs français ont été accusés par plusieurs blogs, sites et comptes de réseaux sociaux à la fois russes et MAGA d’être des agents de déstabilisation à la solde de l’Élysée. Les éléments de langage, en tous points similaires entre les comptes russes et américains, montraient une coordination évidente. 

Au fond, la Russie et l’administration Trump poursuivent un objectif commun  : celui de la finlandisation de l’Europe, une expression réactivée en 2022 par l’écrivaine estono-finlandaise Sofi Oksanen. Elle entendait par là expliquer que la Russie cherchait à faire à l’Europe ce que l’URSS et les États-Unis avaient imposé à son pays durant la guerre froide  : le fait d’être une non-puissance, ou plutôt un non-sujet des rapports de forces internationaux, faisant des Finlandais les spectateurs de leur propre destin. Dans son article 38, Sofi Oksanen accusait bien entendu la Russie de rechercher un tel objectif. Aujourd’hui, il semblerait que l’administration Trump, engagée dans de nombreux bras de fer avec Bruxelles, méprisant ouvertement les institutions européennes et préférant le dialogue bilatéral, poursuive la même ambition  : celle de limiter au maximum la capacité des Européens à s’organiser collectivement pour prendre en main leur destin et peser dans la marche du monde.

Santiago Sierra, Veterans of war facing the corner, 2017

Malgré cette téléologie commune, il serait inexact de dire que les objectifs stratégiques des deux pays à l’égard de l’Europe convergent strictement. Alors que Moscou cherche à briser un projet d’unité et de cohésion pour exercer de nouveau une domination territoriale sur ce qu’elle considère comme ses marges géographiques, Washington veut réaligner l’Europe sur son agenda stratégique. Le premier casse et divise pour retrouver une marge de manœuvre et d’action devant lui permettre de réaffirmer son idéologie et son rôle régional, alors que le deuxième contraint et influence pour modeler son environnement stratégique en façonnant des alliés qui lui ressemblent. Ce remodelage passe par des actions qui ressemblent parfois furieusement aux ingérences dont Moscou est coupable, comme l’ont montré le soutien affiché par Elon Musk à l’AfD allemande 39, les campagnes d’influence MAGA en ligne ou les opérations d’influence au Groenland 40. Mis en perspective avec les actions russes sur le continent, nous voyons apparaître des intérêts partagés pour des mêmes acteurs, que ce soit en Hongrie, en Allemagne, au Royaume-Uni ou ailleurs. Autrement dit, il existe une certaine convergence des luttes qui permet d’affirmer que l’Europe est menacée par la tenaille illibérale que lui imposent la Russie, l’administration Trump et ses alliés de l’extrême droite américaine, plutôt que par des actions «  hybrides  » dont la définition échappe à tout le monde.

Ce n’est donc pas un état latent des relations internationales, mais un choix, une décision qui peut être combattue et arrêtée.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

On pourra nous objecter que tout ceci n’est pas nouveau, et qu’il a été largement démontré que le mouvement MAGA entretient depuis près de dix ans une véritable porosité avec les acteurs de l’ingérence russe, qui ont cherché à en favoriser l’essor 41. En revanche, le fait que cette administration Trump, contrairement à la précédente, cherche à déclencher une guerre politique en déployant une large panoplie de moyens, notamment fédéraux, pour parvenir à ses fins idéologiques, constitue une nouveauté. Si nous pouvons espérer qu’elle ne soit que passagère, cette décision s’inscrit dans une parenté entre Moscou et Washington qui n’a rien de circonstanciel. En effet, les États-Unis et la Russie partagent une généalogie doctrinale de la guerre politique héritée d’un siècle de rivalité soviéto-américaine, qui, combinée à d’autres facteurs, a conduit dans un cas comme dans l’autre à une privatisation des dispositifs d’ingérence. Ces derniers se concentrent désormais sur les mêmes leviers pour déstabiliser l’Europe  : l’exploitation des dépendances stratégiques à l’ère numérique d’une part, et l’instrumentalisation de la colère sociale d’autre part. 

La guerre politique, un produit de la rivalité soviéto-américaine

La situation à laquelle l’Europe fait face aujourd’hui n’est en effet pas nouvelle. Les pratiques contemporaines d’ingérence sont le produit d’une longue confrontation entre Moscou et Washington, au cours de laquelle chacun a observé, imité et perfectionné les méthodes de l’autre. C’est de ce « dialogue » conflictuel que procède le répertoire d’actions que nous connaissons et que nous désignons souvent sous le vocable de « guerre hybride ». La nouveauté tient à ce que ses deux artisans se retrouvent désormais, face à l’Europe, du même côté.

Le premier acte du dialogue conflictuel ayant donné naissance à la guerre politique se déroule dans la Russie bolchevique des années 1920. Le 11 janvier 1923, Unszlicht, directeur adjoint de la GPU (l’ancêtre du KGB), crée le premier bureau en charge de la dezinformatsiya. Ses activités débutent par une vaste campagne de désinformation auprès des exilés monarchistes russes et des services de renseignement européens dans le but de les inciter à ne pas intervenir militairement contre l’URSS, notamment lors de l’opération Trust, menée par Artouzov 42, chef du contre-espionnage. Confiants du fait de leurs premiers succès, les services de renseignement bolchéviques puis soviétiques multiplient les opérations d’influence et de désinformation jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, développant ainsi une expérience considérable et pionnière dans ce domaine.

Côté américain, la réponse à cet activisme des Soviétiques dans le champ de la déstabilisation des démocraties d’Europe de l’Ouest est élaborée par George Kennan après la Seconde Guerre mondiale. Directeur de la planification politique et conseiller du département d’État sous le président Truman, considéré comme l’un des pionniers de la lutte contre la « menace communiste », celui-ci cherche la stratégie qui permettra aux États-Unis de riposter sans risquer le déclenchement d’un conflit mondial, a fortiori à l’ère nucléaire. Il avance ainsi en 1947 le concept de political warfare (guerre politique), s’inspirant explicitement des enseignements de Clausewitz et de Lénine selon lesquels il est possible d’utiliser d’autres moyens que ceux de la guerre conventionnelle pour lutter contre un adversaire. Dans un mémo classifié de fin avril 1948 qui lance officiellement la guerre politique américaine, intitulé « Inauguration de la guerre politique organisée », il indique que « Lénine a si bien synthétisé les enseignements de Marx et de Clausewitz que la conduite de la guerre politique par le Kremlin est devenue la plus aboutie et la plus efficace de toute l’histoire » 43. Le concept de guerre politique tranche avec le passé en ce qu’il ne distingue plus un temps de paix et un temps de guerre, mais laisse entrevoir l’éventualité d’une guerre menée contre un ennemi désigné et son système idéologique. 

La guerre politique est rapidement traduite en directive officielle et comporte deux dimensions : ouverte et clandestine. La dimension ouverte cherche à mobiliser des moyens financiers, politiques et diplomatiques pour éviter que des pays étrangers ne deviennent communistes et basculent sous le contrôle de Moscou. Elle inclut par exemple la propagande politique ouverte, dite « blanche », qui correspond peu ou prou à la communication stratégique d’aujourd’hui. La dimension clandestine cherche à mobiliser des moyens secrets pour éviter ces basculements, allant de l’ingérence politique et électorale au soutien à des groupes armés irréguliers ou à de la propagande, dite « noire », cherchant à influencer les perceptions des opinions publiques ciblées par de la mésinformation, de la désinformation ou de la compromission. George Kennan devient ainsi un ardent promoteur des opérations clandestines de la CIA, tout juste créée en 1947 et bras armé de cette guerre politique.

L’Europe est menacée par la tenaille illibérale que lui imposent la Russie, l’administration Trump et ses alliés de l’extrême droite américaine.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Pendant la guerre froide, de nombreuses opérations américaines ont relevé de cette guerre politique actée par le président Truman et par plusieurs de ses successeurs contre l’URSS et l’expansion du communisme international : soutien économique, subversion (coup d’État de 1953 en Iran), ingérences électorales (financement de partis démocrates chrétiens en Italie et en France), financement de groupes armés (réseaux Stay-Behind en Europe occidentale ; Contras au Nicaragua), etc.

Côté soviétique, la doctrine américaine de la guerre politique a constitué une source d’inspiration majeure pour le KGB, qui se l’est appropriée sous le nom de lutte contre la «  subversion idéologique  » tout au long des années 1960. En effet, bien que les services soviétiques soient les dépositaires de l’héritage tchékiste, le moment historique que vit l’URSS après la mort de Staline nécessite la création de nouveaux outils de lutte contre l’adversaire américain. Le XXe Congrès du PCUS en 1956, en ouvrant la voie à la déstalinisation de la société, inaugure une ère qu’Alexandre Zinoviev a qualifiée de «  libérale  », avec des répressions moindres et une ouverture du pays un peu plus importante qu’auparavant. Il en a résulté l’émergence de mouvements intellectuels, politiques et civiques que le KGB a rapidement identifiés comme des tentatives de déstabilisations orchestrées par les Américains dans le cadre de leur guerre politique. C’est notamment le cas de la dissidence. Né après que des prisonniers politiques amnistiés ont raconté l’extrême barbarie du goulag, ce mouvement protéiforme est rapidement vu par les autorités soviétiques comme une opération américaine de déstabilisation directement inspirée de la doctrine Kennan 44. Le KGB voit même la main de l’adversaire dans la révolte ouvrière de Novotcherkassk de juin 1962, pourtant provoquée par une hausse des prix et réprimée dans le sang. On va même jusqu’à affirmer que L’Archipel du Goulag, le monument littéraire de Soljenitsyne, est une œuvre commandée par la CIA pour décrédibiliser le régime soviétique et pour entamer la confiance que les partis communistes occidentaux pouvaient avoir en l’URSS. En juillet 1967, une 5e direction du KGB est même créée à l’initiative de Iouri Andropov 45 afin de lutter contre cette «  subversion idéologique  » toujours vue comme une ingérence étrangère plutôt que comme une conséquence des problèmes économiques, politiques et sociaux auxquels le pays était alors confronté. Autrement dit, les services et le gouvernement soviétiques faisaient une lecture conspirationniste du monde et des crises internes que connaissait alors l’URSS.

Cette lecture conspirationniste n’a pas disparu avec la chute de l’Union soviétique, bien au contraire. La Russie contemporaine est largement héritière de cette représentation paranoïaque des relations internationales, qui considère la disparition de l’URSS comme le succès d’une opération occidentale de déstabilisation, bien plus que comme l’échec d’un système politique et économique incapable de se réformer. C’est cette vision conspirationniste de l’histoire qui est aujourd’hui défendue par Vladimir Poutine et son entourage, qui ont interprété de la même manière les révolutions de couleur, les printemps arabes, ou encore la révolution de Maidan à Kiev. En 2011-2012, lorsque des dizaines de milliers de Russes sont descendus dans les rues pour réclamer l’alternance démocratique et refuser le 3e mandat présidentiel de Vladimir Poutine, c’est encore une fois la main de la guerre politique et de la subversion idéologique qui a été dénoncée 46. Or, cette fois-ci, le Kremlin a considéré qu’il s’agissait d’une menace directe à la survie physique du régime et de ses membres. Aussi la décision a-t-elle été prise de retourner l’arme de l’adversaire contre lui  : les premières usines à troll et les premières tentatives de soutien à des partis populistes occidentaux sont apparues immédiatement après cette vague de manifestations inédites par leur ampleur. Depuis, le mouvement est allé crescendo  : décrédibilisation de la révolution ukrainienne de 2014, soutien à la guerre civile dans le Donbass, ingérences massives dans les élections américaines de 2016 et tentatives d’influence lors de plusieurs référendums européens (Brexit, Catalogne, etc) … La liste des opérations menées par la Russie depuis lors est extrêmement longue et se diversifie de jour en jour, avec une préférence notable mais non exclusive pour les mouvements souverainistes de gauche, de droite et d’extrême droite. In fine, la Russie a adopté une forme de «  contre-diversion idéologique  », elle-même héritée de la guerre politique américaine, comme logiciel d’action offensive depuis près de 15 ans.

La guerre politique en sous-traitance : Moscou et Washington en miroir

Si la Russie a relancé la guerre politique en 2011-2012, les États-Unis ont quant à eux renoué avec cette pratique stratégique en 2025, comme l’énonce la Stratégie de sécurité nationale 47. Les anciens modes opératoires ont été réactivés, mais une méthode relativement nouvelle est apparue  : la coopération accrue entre acteurs publics du renseignement et opérateurs privés poursuivant des buts économiques ou politiques. Autrement dit, la guerre politique repose désormais, à Washington comme à Moscou, sur une privatisation du dispositif sécuritaire, qui se met aussi au service d’une compétition politique et économique interne.

Les pratiques de la guerre politique américaine sont multiples et variées, raison pour laquelle il convient de prendre de la hauteur pour caractériser cette stratégie : diplomatie coercitive ; soutien politique et financier à des partis ou des figures politiques ; ingérence dans les processus électoraux ; mise en place clandestine de médias, partis ou syndicats diffusant ses idées ; conférences organisées pour diffuser ses idées ; forges de faux documents ; recrutement d’agents d’influence et de journalistes ; désinformation et propagande ; agit-prop et troubles à l’ordre public ; soutien à des groupes armés irréguliers ; sabotage, etc. La multiplicité des pratiques impose donc de regarder l’acteur initial et son intention politique, plutôt que de se perdre dans l’analyse fine de toutes les tactiques. Le National Security Council sert de lieu de coordination depuis 1947, ce qui lui confère un rôle central dans la construction d’ une vision globale de la guerre politique menée dans les domaines ouvert et clandestin. Le degré d’intensité de cette guerre politique pourra ainsi se mesurer à l’aune de la mobilisation ou non des acteurs institutionnels clandestins pour la mener.

S’il ne reste que deux ans et demi de mandat au président Trump, il reste plusieurs décennies d’avenir politique à J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk. 

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Pour remplir ses objectifs, la Maison-Blanche peut s’appuyer sur des acteurs dédiés aux stratégies ouvertes pour les uns, et aux stratégies clandestines pour les autres. Dans le domaine ouvert, le Département d’État est l’entité privilégiée. Durant la guerre froide, celui-ci chapeautait et finançait de nombreuses entités pour accroître l’influence américaine et contester le communisme, telles qu’USAID, pour l’aide au développement, des programmes d’assistance, tels que le Plan Marshall, des programmes d’influence, tels que la bourse académique Fulbright ou l’International Visitor Leadership Program (IVLP). Dans les années 1990 et 2000, si le soft power est resté une dimension centrale de sa pratique, il ne s’inscrivait pas expressément dans une perspective de guerre politique car il ne cherchait plus la subversion agressive d’un système idéologique adverse. Avec le retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025, le DoS a été mis à genoux par le Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), puis placé sous la responsabilité de Marco Rubio, devenu Secrétaire d’État et Conseiller à la sécurité nationale. Il convient de noter qu’une telle double responsabilité est inédite depuis Henry Kissinger et qu’elle illustre bien le retour de la convergence entre l’outil diplomatique et la sécurité nationale, caractéristique de la guerre politique. Le Département d’État a désormais retrouvé un rôle politique actif en s’impliquant officiellement dans les affaires politiques internes des Européens, comme l’illustre la démarche, en mai 2025, de deux conseillers du Département d’État auprès d’une magistrate française, pour recueillir des arguments contre la condamnation de Marine Le Pen 48. 

Dans le domaine secret ou clandestin, deux entités en particulier peuvent être mobilisées  : la CIA, pour les opérations de guerre politique, et le Commandement des opérations spéciales des États-Unis (SOCOM), pour les opérations d’influence militaire. Selon l’Executive Order 12333 la CIA est la seule à pouvoir mener des opérations clandestines. Or, si depuis le début des années 2000, la CIA construit un arsenal cyber et mène des opérations clandestines ponctuelles, notamment à des fins d’influence, ce n’est que depuis le premier mandat de Trump qu’elle a repris les opérations de propagande de masse 49, et c’est seulement depuis le second mandat qu’elle se place dans une perspective de guerre politique  : elle a, par exemple, été missionnée pour identifier les forces et responsables politiques groenlandais favorables à une intégration aux États-Unis 50. Ainsi, si la CIA est davantage connue pour avoir formé des groupes armés irréguliers en Afghanistan ou en Syrie dans une perspective de contre-terrorisme, elle détient une expérience considérable de la guerre politique via des entités telles que des partis politiques, des médias, des associations, des syndicats, etc. Le livre White Malice de Susan Williams 51 qui retrace les opérations de subversion politique au Congo et au Ghana nouvellement décolonisés, illustre parfaitement ces modes opératoires. Notons qu’ils sont assez peu partagés par les services de renseignement européens plutôt habitués à renseigner et à entraver des menaces sécuritaires qu’à réaliser des opérations politiques d’influence et de subversion politique.

Une caractéristique de ce renouveau de la guerre politique est aussi la mobilisation d’acteurs privés, soutenus politiquement et/ou financièrement, parfois de manière ouverte mais le plus souvent de manière clandestine. Par leur nature indépendantes ou distinctes des structures étatiques, ces derniers sont plus convaincants et permettent de brouiller les lignes en offrant un déni plausible : les influenceurs et les partis sont toujours plus efficaces si leur lien avec un État n’est pas connu, et les hommes d’affaires deviennent ainsi des relais et des vecteurs de confiance plus discrets et moins engageants sur le plan diplomatique. 

Ces réseaux interpersonnels sont désormais devenus centraux dans la guerre politique américaine. En effet, l’existence d’une base politique structurée, dite MAGA, qui dispose déjà de modes opératoires d’influence rodés et efficaces, pouvant servir de chambre d’écho aux opérations politiques américaines, se combine avec la structuration de réseaux politiques et affairistes trumpistes qui n’hésitent pas à se mobiliser, d’initiative ou sur demande, pour influencer des acteurs étrangers. À ce titre, la mobilisation au Groenland de plusieurs réseaux d’entrepreneurs proches de Trump et ayant, pour certains, été membres de l’administration lors du premier mandat, est révélatrice. Cette action d’ingérence a d’ailleurs été qualifiée par les services de renseignement danois d’opération clandestine 52. La nomination du gouverneur de Louisiane, Jeff Landry, comme envoyé spécial pour le Groenland 53, ou les rencontres répétées de responsables du Département d’État avec les indépendantistes de l’Alberta Prosperity Project au Canada en 2025, en sont d’autres illustrations 54. Ceux-ci obtiennent ainsi des rétributions politiques et économiques contre leur engagement personnel, les objectifs de la guerre politique actuelle ayant une dimension fondamentalement économique dans les domaines du numérique, des métaux critiques et de l’énergie.

On retrouve en Russie une dynamique similaire où services de l’État et entrepreneurs agissent sur un pied d’égalité, le tout dans un système où les prérogatives régaliennes sont largement ouvertes au privé. Ainsi, l’un des principaux artisans de la guerre politique russe contemporaine n’est ni un service spécial ou de renseignement, mais bien un entrepreneur – Evgueni Prigojine. Disparu à l’été 2023 dans un accident d’avion suspect, celui que l’on surnommait le Cuisinier de Poutine avait inventé un véritable modèle économique de la guerre politique russe. Son empire, ou plutôt la galaxie d’entreprises qu’il détenait et dirigeait, ont fourni à l’État russe une bonne partie de ses capacités en la matière entre 2014 et 2023. Il incarnait ainsi la figure de l’entrepreneur d’influence 55, c’est-à-dire de l’acteur privé faisant fructifier un capital le plus souvent économique en accompagnant le «  retour  » géopolitique de la Russie dans de nombreuses régions du monde où l’URSS avait eu une présence affirmée. Dans de très nombreux cas, ce «  retour  » a pris la forme d’opérations plus ou moins vastes de déstabilisation afin de favoriser un changement de régime ou de majorité politique. Ce fut le cas dans plusieurs pays d’Afrique, mais aussi en Europe, où de nombreux partis nationalistes, réactionnaires, néo-conservateurs et souverainistes, ont fait l’objet de soutiens appuyés, et aux États-Unis, où d’importantes ingérences russes dans le processus électoral des présidentielles de 2016 ont été documentées par l’enquête du procureur spécial Robert Mueller et par le Sénat américain 56. Si elles ont permis d’appuyer Donald Trump dans une proportion qui reste difficile à définir, ces ingérences ont surtout créé un alignement idéologique et des liens solides entre la sphère MAGA et les acteurs russes de l’ingérence – liens qui continuent de prospérer aujourd’hui.

Santiago Sierra, Veterans of war facing the corner, 2017

Depuis la mort de Prigojine en 2023, l’écosystème sur lequel s’appuie l’État russe pour mener sa guerre politique est davantage contrôlé par les organes officiels, plus spécifiquement les services de renseignement. Il est d’ailleurs fort probable que l’explosion en plein vol du jet privé qui transportait l’entrepreneur ait été provoquée par les services de sécurité russes afin de briser le quasi monopole qu’il exerçait sur de nombreuses capacités d’ingérence et de guerre politique. Souvenons-nous que deux mois avant sa mort, il prenait les armes avec ses troupes et organisait dans le sud de la Russie une mutinerie qui aurait poussé Vladimir Poutine à fuir préemptivement Moscou.

Cet écosystème administratif et financier a donc été repensé afin d’éviter que ne se reproduise une telle situation de monopole. Les entrepreneurs d’influence et autres politekhnolog (spin doctors en bon français) 57 sont ainsi mis en concurrence les uns avec les autres, soumis à un système de distribution de financements qui s’est considérablement bureaucratisé. L’État russe a ainsi créé plusieurs opérateurs chargés de distribuer l’argent public à tout un ensemble de start-up et de sociétés de conseil en communication qui se sont spécialisées dans les ingérences 58. Ce système, s’il a pour objectif d’éviter que ne se recréent des oligopoles, facilite également la coordination avec les services de renseignement, au premier rang desquels la Direction générale des renseignements (GRU). Selon une série de documents ayant fuité du Kremlin et de plusieurs entreprises spécialisées dans les ingérences, la «  tour de contrôle  » de tout ce système se situerait au Kremlin, dans les bureaux du premier chef adjoint de l’administration présidentielle, Sergueï Kirienko. D’après de nombreux documents qui ont été étudiés par divers collectifs de journalistes 59 ainsi que par l’un des auteurs du présent article 60, les services de Kirienko jouent le rôle de courroie de transmission entre l’écosystème des entreprises spécialisées dans les ingérences et les services de sécurité russe. Par exemple, dans les documents internes de la Social Design Agency, l’entreprise russe qui organise notamment l’opération Doppelgänger dans plusieurs pays européens dont la France, la nécessité d’en référer «  au patron  » ( c’est-à-dire à Kirienko) apparaît régulièrement dans les minutes des réunions dès qu’une idée originale est émise.

Il s’agit là d’une bureaucratie néolibérale typique, où les prérogatives régaliennes sont diluées et distribuées à une myriade d’acteurs privés qui poursuivent chacun leurs objectifs particuliers. La conséquence principale d’un tel système est le développement, ou plutôt, dans le cas de la Russie, le maintien, d’une corruption endémique qui structure les rapports de pouvoir et oriente les stratégies de l’État. C’est une des raisons pour lesquelles les acteurs russes se livrant à des ingérences en France continuent malgré tout à organiser des opérations qui, sur le papier, ont tout pour échouer – à l’instar des rumeurs visant les candidats putatifs à l’élection présidentielle de 2027. Nonobstant l’échec manifeste de ces opérations à avoir le moindre impact (hormis sur les médias français qui relaient ces contenus en boucle et leur donnent une visibilité inespérée), il s’agit pour les sous-traitants de l’ingérence russe de maintenir un marché public qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative. Côté américain, il ne serait pas étonnant de voir des mécanismes similaires se mettre en place, sur fond de clientélisme assumé par l’administration Trump.

Câbles, satellites, plateformes et «  guérilla cybernétique  » : l’arsenalisation des dépendances numériques

Au-delà d’une histoire partagée et de mécanismes souvent ressemblants, les guerres politiques américaine et russe contre l’Europe partagent un autre point commun : elles instrumentalisent les nombreuses dépendances stratégiques dans lesquelles l’Europe s’est enferrée depuis trois décennies, notamment à la faveur de la mondialisation et de la révolution numérique. Autrement dit, la guerre politique à l’ère numérique consiste pour beaucoup à maîtriser et/ou subvertir la circulation des flux de données et d’informations sur le réseau de l’adversaire dans l’objectif de gagner la bataille idéologique sur laquelle repose la téléologie réactionnaire.

Du point de vue des États-Unis, le rôle démesuré qu’ont acquis en Europe les plateformes d’intermédiation américaines et maintenant des systèmes d’intelligence artificielle grand public constitue un levier stratégique considérable, d’où un vieux débat bien connu ayant motivé la recherche européenne d’une souveraineté numérique et d’une autonomie stratégique. Jusque récemment, ce débat était bordé par une forme de consensus sur la nécessité de réguler le cyberespace au nom de valeurs humanistes et libérales partagées par les patrons et les régulateurs des deux côtés de l’Atlantique. Cependant, depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, ce statu quo idéologique a volé en éclats à la faveur de l’émergence de patrons ouvertement réactionnaires, à l’instar d’Elon Musk ou de Peter Thiel. Il en résulte un phénomène nouveau pour l’Europe  : celui de l’arsenalisation de ses interdépendances numériques au bénéfice non plus d’une compétition économique, mais d’une guerre politique trumpiste qui cherche à faire triompher ses idées politiques en Europe. Parmi d’innombrables exemples, notons le bras de fer qui oppose Elon Musk et la Commission européenne sur la question de la régulation des réseaux sociaux 61, ou la bataille pour intégrer ou retirer les logiciels de la société Palantir 62, dont le cofondateur Peter Thiel affirmait dès 2009 ne plus croire « que la liberté et la démocratie soient compatibles » 63. 

Ces épisodes relèvent d’une forme de combat politique où deux visions du cyberespace, et plus largement du monde, s’affrontent. Plus largement, l’émergence d’hyperscalers aux mains de milliardaires réactionnaires a comme conséquence de réduire la résilience du continent européen au niveau de la connectivité numérique 64. Historiquement au centre de la toile distribuée que constitue l’Internet mondial depuis les années 1990, l’Europe subit en effet de plein fouet un phénomène que les spécialistes appellent « l’aplatissement de l’Internet » 65 – c’est-à-dire la concentration de tous les moyens de communication, du câble sous-marin à l’algorithme en passant par la plateforme, entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs aux politiques de plus en plus opaques. 

Jusqu’à il y a peu, les acteurs qui s’occupaient des infrastructures physiques du cyberespace étaient distincts des opérateurs de plateformes, ce qui garantissait l’application du principe de neutralité du Net, à savoir la non-hiérarchisation de l’accès aux contenus sur le réseau. Aujourd’hui, cette ère est révolue  : Meta construit ses propres câbles sous-marins 66 tandis que Musk entretient son propre réseau satellitaire, Starlink 67. Concrètement, cela signifie que les entreprises qui aplatissent l’Internet privilégient l’accès à leur réseau, à leurs contenus, et donc à la représentation du monde et au régime de vérité que leurs dirigeants veulent diffuser. Si l’Europe résiste mieux qu’ailleurs sur le segment des infrastructures télécoms, le risque est grand de voir des constellations comme Starlink devenir des leviers de la guerre politique  : en favorisant l’accès aux services de Musk, cette constellation pourrait privilégier l’utilisation par ses clients d’algorithmes d’IA, dont plusieurs travaux suggèrent 68 qu’ils s’inscrivent dans un agenda réactionnaire assumé et aligné sur celui de l’administration Trump. La pression contre l’Ukraine dans une tentative à peine voilée de favoriser la Russie était un premier coup de semonce 69. Or, ces dépendances dictent directement les paramètres de la guerre politique. L’achat à pure perte de Twitter par Elon Musk pour visibiliser les prises de position d’acteurs réactionnaires est avéré  : il instrumentalise ouvertement la plateforme pour prendre position en faveur de responsables nationalistes en Europe, notamment au Royaume-Uni, en Allemagne ou en France. 

Côté russe, la dimension numérique de la guerre politique faite à l’Europe est symétriquement inverse de celle des États-Unis : là où Washington peut compter sur sa suprématie, Moscou ne bénéficie d’aucun accès privilégié au réseau européen – bien au contraire. Depuis 2022, le pays est même un paria dans le cyberespace européen  : ses médias ont été bloqués en Europe 70, ses plateformes sont combattues, ses entrepreneurs sont pour beaucoup sous le coup de sanctions. 

 Il s’agit pour les sous-traitants de l’ingérence russe de maintenir un marché public qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Pourtant, les acteurs russes parviennent toujours à pénétrer l’espace européen via un recours croissant à des méthodes clandestines et en coopérant avec des cybermafias. Prenons ici l’exemple de l’opération Doppelgänger, qui continue à viser les opinions publiques européennes en s’appuyant sur des infrastructures pirates appelées bulletproof hosters, qui permettent de contourner les garde-fous que les Européens ont installé aux frontières de l’Union afin d’empêcher les opérations d’ingérence russes. Il s’agit là d’une véritable stratégie de guérilla qui consiste, avec des moyens très limités, à exploiter au maximum ce qu’on pourrait appeler l’organisation du paysage cybernétique européen ; c’est-à-dire la manière dont notre espace numérique est construit, avec ses forces et surtout ses faiblesses – au nombre desquelles on retrouve évidemment la dépendance aux acteurs américains. Celle-ci est largement exploitée par la Russie sur les couches informationnelles du cyberespace, à travers l’utilisation et la manipulation des algorithmes de réseaux sociaux pour la plupart américains ou chinois. Par exemple, le succès fulgurant qu’a connu le média en ligne Sputnik à la fin de la décennie 2010 dans l’espace informationnel francophone (en Europe et en Afrique de l’Ouest) fut permis en grande partie par une stratégie pionnière de communication hyper-offensive consistant à générer le plus de clics possibles 71. Aujourd’hui, de nombreuses affaires de manipulation d’algorithmes non maîtrisés par des acteurs européens continuent de se produire dans le cadre de la guerre politique, comme par exemple les vastes opérations conduites sur le réseau TikTok lors des élections présidentielles roumaines de novembre 2024, qui ont finalement été annulées par la Cour constitutionnelle 72. Autrement dit, là où les États-Unis arsenalisent leur suprématie sur le réseau européen en l’attaquant «  par le haut  », la Russie se livre à une véritable guérilla numérique en donnant l’assaut «  par le bas  ». Dans les deux cas, il s’agit du même problème  : celui de la difficulté des Européens à garantir leur sécurité et leur souveraineté dans un espace numérique qui constitue désormais un véritable prolongement du territoire au sens classique du terme.

La colère sociale comme terreau de la guerre politique

Passer en revue les doctrines, les acteurs et les moyens de la guerre politique permet de prendre la mesure de l’immensité du problème auquel nous, Européens, sommes confrontés. Cependant, tout ceci laisse dans l’ombre une question fondamentale : celle des raisons qui font que cette guerre politique fonctionne, ou qui, du moins, font que ceux qui s’y adonnent croient en son efficacité. Cette question rejoint celle de l’impact des opérations d’ingérence, et plus largement de la vulnérabilité des opinions publiques européennes aux visées de la guerre politique.

Côté russe, l’un des principaux paris qui est fait par les entrepreneurs d’influence ainsi que par les services de sécurité depuis le mitan des années 2010 est que les démocraties occidentales comportent en leur sein des faiblesses qu’il s’agit d’exploiter. Ces faiblesses sont principalement d’ordre socio-économique, et ont trait au sentiment d’exclusion ou de marginalisation qui traverse des pans de plus en plus importants des populations européennes. Comme l’ont montré de nombreux travaux 73, les médias russes en français ont d’abord connu le succès parce qu’ils ont su fidéliser autour d’eux un lectorat en apparence très hétérogène, mais en réalité traversé par un même sentiment  : celui de se sentir exclu du champ politique et de plus en plus éloigné des centres de richesse et de pouvoir. 

Par leur ton, par leur engagement éditorial (on pense ici par exemple au slogan de Sputnik : « dire ce que les autres taisent », ou telling the untold), les médias russes ont cherché à capter l’attention de personnes souhaitant se réapproprier la politique, dont ils estiment qu’elle leur échappe. C’est ce que montrent par exemple les travaux de Gulnara Zakharova sur les publics de RT France 74 : en couvrant les affaires internationales de manière extensive, tout en développant une ligne éditoriale frontalement hostile aux « médias mainstream », les médias russes en français ont voulu donner à leur lecteur le sentiment qu’ils se rapprochaient de la marche du monde.

Cette stratégie permet d’ailleurs de comprendre pourquoi, dans certains cas, des collectifs de Gilets jaunes ont accueilli chaleureusement les caméras des médias russes alors qu’ils interdisaient aux chaînes françaises d’information en continu de les approcher. Cet arsenalisation du sentiment de marginalité est une constante de la guerre politique russe 75, et pas seulement en Europe : en Afrique de l’Ouest, Harouna Drabo a pu montrer combien le retour géopolitique de la Russie dans la région s’appuyait sur l’exploitation de « géographies de la colère », c’est-à-dire des frustrations de populations subissant des formes d’exclusion socio-spatiale remontant parfois à l’époque coloniale 76.

Côté américain, l’idéologie MAGA a précisément émergé sur ce sentiment de marginalisation de segments entiers de l’électorat, directement victimes des conséquences de la mondialisation, sentiment déjà identifié par son ancêtre, le Tea Party 77 : désindustrialisation, chômage, problèmes de santé, concentration des richesses, guerres longues, etc. Ces sujets sont au cœur des préoccupations d’un électorat hétérogène mais prêt à accepter la désignation de boucs-émissaires parmi les plus vulnérables (immigrés, femmes, etc.). Un récit idéologique s’est ainsi construit, susceptible de séduire des électorats similaires en Europe. 

Cette stratégie de propagande politique orientée sur la mobilisation des marges se décline aussi dans d’autres contextes : au Groenland, par exemple, l’administration Trump exploite les tensions entre Copenhague et les Groenlandais, ces derniers se sentant légitimement exclus de leur propre destinée mais aussi des dividendes de leurs ressources économiques. En Irlande, Trump a bien compris qu’en se disant favorable à la réunification 78, et en s’appuyant ainsi sur une population marginalisée à l’échelle du royaume, il accroît la pression sur Londres. Ces mécaniques sécessionnistes expliquent aussi pourquoi les réseaux MAGA se montraient si favorables au Brexit et militent aujourd’hui pour le démantèlement de l’Europe. 

Là où les États-Unis arsenalisent leur suprématie sur le réseau européen en l’attaquant «  par le haut  », la Russie se livre à une véritable guérilla numérique en donnant l’assaut «  par le bas  ».

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

En résulte une urgence : celle de concevoir les ingérences non pas uniquement comme un problème de sécurité ou de défense, mais bien comme une question de politique publique, et notamment de politique sociale. Car, en fin de compte, les adversaires de l’Europe utilisent leurs moyens convergents pour exploiter la même vulnérabilité, qui est aussi celle sur laquelle prospère l’extrême droite : l’échec des politiques de redistribution des richesses et de lutte contre les inégalités à réduire le sentiment d’injustice, réel ou non, qui habite une partie de la population.

Sortir de « l’étrange défaite »

De ce constat, nous pouvons déduire trois éléments fondamentaux : (a) la guerre politique est une intention politique et une décision bureaucratique, pas un état latent des relations internationales. Elle peut donc être combattue et arrêtée ; (b) la guerre politique cherche la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Les tactiques, que l’on regroupe à tort sous le vocable de « guerre hybride », ne sont que les moyens de cette subversion. La désinformation ou le sabotage ne sont ainsi pas des fins en soi, mais des outils parmi d’autres. Il faut donc placer l’enjeu au niveau politique et idéologique ; © la guerre politique est née au sein des services de renseignement, elle possède une dimension fortement clandestine et elle connaît un phénomène d’hybridation, incarnée par les entrepreneurs d’influence, ce qui implique de l’analyser aussi à travers ce prisme. Ce constat explique notre difficulté à appréhender finement ce qui nous arrive, car la dimension secrète gêne volontairement notre compréhension et notre réponse. Il convient donc de caractériser avec précision ce qui relève ou non de la guerre politique, sa temporalité, son espace de déploiement et les acteurs impliqués, pour proposer des politiques publiques ciblées et efficaces.

En appelant à privilégier l’approche de la guerre politique aux dépens de celle de la guerre hybride, nous proposons de repolitiser la lecture des événements : le système démocratique, ses fondations libérales et les valeurs progressistes sont expressément ciblées par une double-machine. Il apparaît donc nécessaire de défendre un modèle politique et des valeurs, tout en nous prémunissant de la guerre politique, mais aussi de chercher à fragiliser les systèmes adverses pour influencer leur cadre idéologique. L’équation stratégique et politique des adversaires doit changer pour que l’Europe sorte victorieuse de ces agressions.

Ainsi, pour contraindre la Russie à mettre fin à sa guerre politique, il convient probablement de travailler à la subversion du système politique russe. Seul un changement de paradigme politique en Russie est susceptible de favoriser une nouvelle cohabitation, apaisée et motivée par la coopération. Le cas américain diffère en ce sens que la démocratie américaine est loin d’avoir déposé les armes. En revanche, il est clair que les futurs représentants du trumpisme dureront dans l’espace politique américain et qu’ils poursuivront une stratégie de long-terme. S’il ne reste que deux ans et demi de mandat au président Trump, il reste plusieurs décennies d’avenir politique à J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk. Les défaites probables de l’administration aux élections de mi-mandat et à celles de 2028 ne marqueront ni la disparition des dynamiques politico-économiques à l’œuvre aux États-Unis, ni un retour au statu quo ex ante avec l’Europe. 

Il incombe donc à l’Europe de réduire ses vulnérabilités (à commencer par ses dépendances numériques) et d’accroître sa coordination avec les forces politiques démocratiques et progressistes américaines pour renforcer leur légitimité, sans entrer dans une perspective de guerre politique contre les États-Unis. Les responsables européens doivent éviter de favoriser la guerre politique par un déni de la situation sociale et une focalisation sur des sujets de diversion comme l’ont fait trop souvent les gouvernements successifs au cours des vingt-cinq dernières années. Le débat politique national et européen doit rester vif, mais prémuni des ingérences extérieures : de cette ligne rouge dépend notre souveraineté commune.

Reprendre l’analyse avec la perspective de la guerre politique peut produire des savoirs utiles à la mobilisation des Européens et à la construction de leurs propres récits géopolitiques, pour sortir de notre « étrange défaite », faire face aux agressions, requalifier les menaces et soutenir les forces politiques démocratiques qui cherchent à retrouver cause commune avec l’Europe.

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