LePartisan - 1 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 10 dernières parutions

06.10.2026 à 08:21

L’ère de la guerre politique

Louis Puel

Pour comprendre ce que Poutine et Trump font déjà sur le continent, la notion de « guerre hybride » est devenue inadéquate

L’article L’ère de la guerre politique est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (13998 mots)

Testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Depuis plusieurs années, la terminologie de la « guerre hybride » s’est installée dans le débat public européen avec une force telle qu’elle joue un rôle majeur dans la prochaine élection présidentielle française. Plusieurs candidats putatifs ont déjà été visés par des opérations d’ingérence en provenance de la Russie 25, tandis que la directrice de la Direction générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) a récemment alerté sur une probable recrudescence d’actions hybrides « plus directes et violentes » d’ici à avril 2027 26. « L’’hybridité » est donc sur toutes les lèvres, au point qu’elle risque fort de constituer l’un de ces concepts qui définissent une époque et un imaginaire et sur lesquels les historiens de demain se pencheront.

Apparu dans les années 2000 27 pour désigner la combinaison de modes de combat réguliers et irréguliers (notamment par le Hezbollah), le terme de guerre hybride s’est ensuite transformé à la faveur de la révolution numérique pour désigner les nouveaux moyens de subversion permis par la numérisation des sociétés ouvertes. Il a fini par englober tout ce qui résulte de l’exploitation des failles de cette mise en réseau du monde : hacking et ingérences informationnelles bien sûr, mais aussi pratiques juridiques agressives (lawfare) ou sabotages d’infrastructures physiques permettant la circulation des flux dans une société où la prospérité repose plus que jamais sur le mouvement des biens et des personnes. Dans un monde aussi interconnecté que le nôtre, l’hybridité a rapidement fini par désigner à peu près tout moyen de coercition, de subversion ou d’agression situé sous le seuil susceptible de provoquer un conflit armé. De la même manière, si le terme se voulait à l’origine universel, il désigne désormais quasi exclusivement les opérations de déstabilisation conduites par la Russie sur le continent européen, tandis qu’il n’est presque jamais utilisé pour désigner les agressions commises par d’autres États. Autrement dit, la terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle est à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu’elle introduit plus de confusion qu’elle n’en dissipe. Ce ne serait pas nécessairement un problème si elle n’était pas aujourd’hui massivement utilisée par l’Union européenne et l’OTAN dans leur communication politique comme dans leurs réflexions doctrinales 28, jouant par là un rôle important dans la définition des politiques publiques de protection des citoyens.

Le problème ne relève donc pas de la simple querelle terminologique, puisque la « guerre hybride » participe à vider la question des ingérences de sa substance politique. Elle la réduit à un face-à-face entre techniciens de la subversion, du sabotage ou du renseignement, qu’ils soient européens ou russes, défenseurs ou agresseurs. Dans son sens communément admis, elle réduit l’horizon des menaces qui peuvent être envisagées et anticipées, aussi bien en termes de vecteurs que d’acteurs capables de les mobiliser. En témoigne par exemple la surreprésentation des études, par ailleurs nécessaires à la bonne information du public, qui se focalisent sur les effets et les pratiques plutôt que sur les causes et les objectifs des ingérences. On en sait beaucoup aujourd’hui sur l’identité des acteurs qui les organisent, sur leurs moyens, sur les idées qu’ils entendent propager dans nos espaces publics. En revanche, peu de recherches tentent de replacer ces opérations et les acteurs qui en sont responsables dans leurs contextes sociologiques, géographiques et historiques, afin de mieux comprendre leurs représentations du monde et, in fine, leurs objectifs. Au lieu de cela, nous voyons proliférer les matrices quantitatives et autres typologies techniques qui, au lieu d’élargir notre champ de vision, le restreignent. La guerre hybride, tout comme la question des ingérences étrangères, apparaît alors comme un problème essentiellement technique, devant être géré par des techniciens. Cette vision nous condamne à une réponse champ par champ (cyber vs. cyber, désinformation vs. influence, etc.), technique, dépolitisée et globalement inefficace. En témoigne le foisonnement d’outils informatiques promettant de lutter contre les ingérences, ou encore la banalisation d’un vocabulaire issu de la médecine et de l’épidémiologie pour les décrire  : certains parlent ainsi « d’infodémies » et proposent même de développer des « vaccins informationnels » 29. 

La terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle est à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu’elle introduit plus de confusion qu’elle n’en dissipe.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Ainsi, avec la terminologie de la « guerre hybride », nous, Européens, nous auto-limitons dans la perception que nous avons des menaces bien réelles qui pèsent sur nos systèmes politiques, sociaux et économiques. Elle nous empêche de voir que les adversaires de l’Europe ne cherchent pas uniquement à déstabiliser des États et des administrations, mais bien à subvertir des systèmes politiques ainsi que les valeurs sur lesquelles ils sont fondés – ce qui est beaucoup plus grave. Autrement dit, la guerre hybride et son jargon expert occultent, par une technicisation à outrance, la dimension fondamentalement politique de ce à quoi nous sommes collectivement confrontés. Elle nous condamne en outre à être perpétuellement surpris : nos décideurs et nos opinions publiques se trouvent régulièrement dans un état de sidération face à des opérations qui n’avaient pas été anticipées parce que le logiciel prospectif dans lequel nous nous enfermons ne le permet tout simplement pas.

La question du dépassement de la terminologie de l’hybridité n’est pas une lubie conceptuelle, mais une nécessité stratégique à laquelle nous entendons contribuer en proposant de revenir à une autre approche : celle de la guerre politique. 

Il ne s’agit pas d’opérer un simple changement d’étiquette. Là où l’hybridité se définit par des moyens qui ont tendance à s’étendre et à se diversifier indéfiniment, la guerre politique se définit par une intention et une décision : celle prise par un État de chercher la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Dans cette optique, les moyens mobilisés (désinformation, sabotage, financement occulte ou influence économique) ne sont jamais que des outils au service de cette fin. Ce n’est donc pas un état latent des relations internationales, mais un choix, une décision qui peut être combattue et arrêtée. C’est précisément ce déplacement, des moyens vers l’intention, qui permet d’englober dans une même catégorie d’analyse des acteurs que l’hybridité, de par sa focale technique, a toujours tenus séparés : la Russie bien sûr, mais aussi les États-Unis de Donald Trump, et peut-être demain la Chine.

La guerre politique au prisme de la convergence russo-américaine

Pour discerner les contours de cette guerre politique, il est nécessaire de se situer au niveau de la téléologie des opérations d’ingérence, c’est-à-dire de questionner leurs fins plutôt que leurs moyens. Nous savons, par exemple, que les tentatives d’ingérences actuelles, et plus largement les opérations de déstabilisation commises par la Russie en Europe depuis 2022, ont pour objectif principal d’amoindrir par tous les moyens la volonté des Européens à aider l’Ukraine 30, et donc d’influencer les choix stratégiques que nous ferons pour garantir notre sécurité dans les décennies à venir. 

Cet objectif, qui n’est que la déclinaison conjoncturelle depuis 2022 d’une guerre politique engagée par Moscou dès 2011-2012, s’insère dans celui, plus vaste et plus ancien, qui consiste pour la Russie à rechercher un affaiblissement des systèmes démocratiques européens en favorisant l’érosion de la confiance des citoyens dans leurs institutions. Nous savons également que les partis politiques qui sont en défaveur d’une aide massive de l’Europe à l’Ukraine sont aussi, pour une large part, ceux qui sont les plus hostiles au libéralisme politique qui caractérise la philosophie sur laquelle s’est bâti le projet européen depuis plus d’un demi-siècle 31. Or, ces partis et ces mouvements, que Marlène Laruelle qualifie d’illibéraux 32, ne sont pas uniquement soutenus par la Russie  : ils le sont également de plus en plus clairement par l’administration Trump et une partie de l’extrême droite nationaliste américaine, si bien que l’on commence à voir apparaître de véritables convergences russo-américaines. Un exemple est celui des élections hongroises d’avril 2026 33, au cours desquelles l’ancien Premier ministre Viktor Orbán, finalement sorti perdant, a reçu le soutien du dispositif d’influence de la Russie, mais aussi celui, explicite, des responsables américains, soutien qui s’est notamment manifesté par une visite du vice-président J.D. Vance à Budapest. 

Là où l’hybridité se définit par des moyens qui ont tendance à s’étendre et à se diversifier indéfiniment, la guerre politique se définit par une intention et une décision.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Certains lecteurs ou lectrices pourront considérer que mettre sur le même plan la Russie de Vladimir Poutine et les États-Unis de Donald Trump relève de la provocation. Après tout, la Russie se livre depuis 2014 à une politique expansionniste et impérialiste profondément déstabilisatrice, quand les États-Unis restent, pour l’heure, un allié historique des États européens avec lesquels ils partagent des intérêts et des valeurs. Malgré la dérive trumpienne et l’érosion du système politique traditionnel actuellement à l’œuvre, les États-Unis demeurent une grande démocratie où de nombreux contre-pouvoirs fonctionnent, quand la Russie a sombré depuis longtemps dans un autoritarisme si prononcé qu’il a interdit au seul parti d’opposition hors-système, Yabloko, de présenter des candidats aux élections législatives de septembre 2026 34. 

Notre but n’est pas de mettre sur le même plan la Russie et les États-Unis en tant qu’États, car il est évident que leurs relations avec l’Europe sont historiquement fondées sur des structures, des valeurs et des dynamiques fort différentes. Ceci étant dit, nous constatons une convergence grandissante de vues et de pratiques, qui conduit responsables russes et ultraconservateurs américains à soutenir les mêmes mouvements politiques, avec des méthodes parfois similaires. 

L’administration Trump, encouragée en cela par les milliardaires de la Silicon Valley, ne fait ainsi aucun mystère de son hostilité à toute forme de régulation du numérique, de protection de l’environnement, de redistribution des richesses ou encore de défense des minorités ethniques ou de genre. Le Département d’État a même récemment ouvert des financements à des organisations européennes sur la base de leurs orientations politiques pro-MAGA : le think-tank Western Arc (France) y a candidaté 35, tandis qu’une subvention de cinq millions de dollars était envisagée (et depuis retirée) pour la Free Speech Union (Royaume-Uni) 36. Dans les années 2010, la Russie avait fait exactement la même chose. Par exemple, l’Institut de la Démocratie et la Coopération (IDC) 37 avait pour objectif de soutenir des initiatives qui, déjà, se caractérisaient par une ligne «  souverainiste  » ( c’est-à-dire anti-européenne), extractiviste, et, même si l’on ne le disait pas encore à l’époque, illibérale. Aujourd’hui, on assiste même à des formes de coordination entre la base militante du trumpisme et les acteurs russes de l’ingérence. Citons ici un exemple qui a concerné personnellement l’un des auteurs du présent travail : après une enquête de terrain en Moldavie au moment des élections législatives de septembre 2025, deux chercheurs français ont été accusés par plusieurs blogs, sites et comptes de réseaux sociaux à la fois russes et MAGA d’être des agents de déstabilisation à la solde de l’Élysée. Les éléments de langage, en tous points similaires entre les comptes russes et américains, montraient une coordination évidente. 

Au fond, la Russie et l’administration Trump poursuivent un objectif commun  : celui de la finlandisation de l’Europe, une expression réactivée en 2022 par l’écrivaine estono-finlandaise Sofi Oksanen. Elle entendait par là expliquer que la Russie cherchait à faire à l’Europe ce que l’URSS et les États-Unis avaient imposé à son pays durant la guerre froide  : le fait d’être une non-puissance, ou plutôt un non-sujet des rapports de forces internationaux, faisant des Finlandais les spectateurs de leur propre destin. Dans son article 38, Sofi Oksanen accusait bien entendu la Russie de rechercher un tel objectif. Aujourd’hui, il semblerait que l’administration Trump, engagée dans de nombreux bras de fer avec Bruxelles, méprisant ouvertement les institutions européennes et préférant le dialogue bilatéral, poursuive la même ambition  : celle de limiter au maximum la capacité des Européens à s’organiser collectivement pour prendre en main leur destin et peser dans la marche du monde.

Santiago Sierra, Veterans of war facing the corner, 2017

Malgré cette téléologie commune, il serait inexact de dire que les objectifs stratégiques des deux pays à l’égard de l’Europe convergent strictement. Alors que Moscou cherche à briser un projet d’unité et de cohésion pour exercer de nouveau une domination territoriale sur ce qu’elle considère comme ses marges géographiques, Washington veut réaligner l’Europe sur son agenda stratégique. Le premier casse et divise pour retrouver une marge de manœuvre et d’action devant lui permettre de réaffirmer son idéologie et son rôle régional, alors que le deuxième contraint et influence pour modeler son environnement stratégique en façonnant des alliés qui lui ressemblent. Ce remodelage passe par des actions qui ressemblent parfois furieusement aux ingérences dont Moscou est coupable, comme l’ont montré le soutien affiché par Elon Musk à l’AfD allemande 39, les campagnes d’influence MAGA en ligne ou les opérations d’influence au Groenland 40. Mis en perspective avec les actions russes sur le continent, nous voyons apparaître des intérêts partagés pour des mêmes acteurs, que ce soit en Hongrie, en Allemagne, au Royaume-Uni ou ailleurs. Autrement dit, il existe une certaine convergence des luttes qui permet d’affirmer que l’Europe est menacée par la tenaille illibérale que lui imposent la Russie, l’administration Trump et ses alliés de l’extrême droite américaine, plutôt que par des actions «  hybrides  » dont la définition échappe à tout le monde.

Ce n’est donc pas un état latent des relations internationales, mais un choix, une décision qui peut être combattue et arrêtée.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

On pourra nous objecter que tout ceci n’est pas nouveau, et qu’il a été largement démontré que le mouvement MAGA entretient depuis près de dix ans une véritable porosité avec les acteurs de l’ingérence russe, qui ont cherché à en favoriser l’essor 41. En revanche, le fait que cette administration Trump, contrairement à la précédente, cherche à déclencher une guerre politique en déployant une large panoplie de moyens, notamment fédéraux, pour parvenir à ses fins idéologiques, constitue une nouveauté. Si nous pouvons espérer qu’elle ne soit que passagère, cette décision s’inscrit dans une parenté entre Moscou et Washington qui n’a rien de circonstanciel. En effet, les États-Unis et la Russie partagent une généalogie doctrinale de la guerre politique héritée d’un siècle de rivalité soviéto-américaine, qui, combinée à d’autres facteurs, a conduit dans un cas comme dans l’autre à une privatisation des dispositifs d’ingérence. Ces derniers se concentrent désormais sur les mêmes leviers pour déstabiliser l’Europe  : l’exploitation des dépendances stratégiques à l’ère numérique d’une part, et l’instrumentalisation de la colère sociale d’autre part. 

La guerre politique, un produit de la rivalité soviéto-américaine

La situation à laquelle l’Europe fait face aujourd’hui n’est en effet pas nouvelle. Les pratiques contemporaines d’ingérence sont le produit d’une longue confrontation entre Moscou et Washington, au cours de laquelle chacun a observé, imité et perfectionné les méthodes de l’autre. C’est de ce « dialogue » conflictuel que procède le répertoire d’actions que nous connaissons et que nous désignons souvent sous le vocable de « guerre hybride ». La nouveauté tient à ce que ses deux artisans se retrouvent désormais, face à l’Europe, du même côté.

Le premier acte du dialogue conflictuel ayant donné naissance à la guerre politique se déroule dans la Russie bolchevique des années 1920. Le 11 janvier 1923, Unszlicht, directeur adjoint de la GPU (l’ancêtre du KGB), crée le premier bureau en charge de la dezinformatsiya. Ses activités débutent par une vaste campagne de désinformation auprès des exilés monarchistes russes et des services de renseignement européens dans le but de les inciter à ne pas intervenir militairement contre l’URSS, notamment lors de l’opération Trust, menée par Artouzov 42, chef du contre-espionnage. Confiants du fait de leurs premiers succès, les services de renseignement bolchéviques puis soviétiques multiplient les opérations d’influence et de désinformation jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, développant ainsi une expérience considérable et pionnière dans ce domaine.

Côté américain, la réponse à cet activisme des Soviétiques dans le champ de la déstabilisation des démocraties d’Europe de l’Ouest est élaborée par George Kennan après la Seconde Guerre mondiale. Directeur de la planification politique et conseiller du département d’État sous le président Truman, considéré comme l’un des pionniers de la lutte contre la « menace communiste », celui-ci cherche la stratégie qui permettra aux États-Unis de riposter sans risquer le déclenchement d’un conflit mondial, a fortiori à l’ère nucléaire. Il avance ainsi en 1947 le concept de political warfare (guerre politique), s’inspirant explicitement des enseignements de Clausewitz et de Lénine selon lesquels il est possible d’utiliser d’autres moyens que ceux de la guerre conventionnelle pour lutter contre un adversaire. Dans un mémo classifié de fin avril 1948 qui lance officiellement la guerre politique américaine, intitulé « Inauguration de la guerre politique organisée », il indique que « Lénine a si bien synthétisé les enseignements de Marx et de Clausewitz que la conduite de la guerre politique par le Kremlin est devenue la plus aboutie et la plus efficace de toute l’histoire » 43. Le concept de guerre politique tranche avec le passé en ce qu’il ne distingue plus un temps de paix et un temps de guerre, mais laisse entrevoir l’éventualité d’une guerre menée contre un ennemi désigné et son système idéologique. 

La guerre politique est rapidement traduite en directive officielle et comporte deux dimensions : ouverte et clandestine. La dimension ouverte cherche à mobiliser des moyens financiers, politiques et diplomatiques pour éviter que des pays étrangers ne deviennent communistes et basculent sous le contrôle de Moscou. Elle inclut par exemple la propagande politique ouverte, dite « blanche », qui correspond peu ou prou à la communication stratégique d’aujourd’hui. La dimension clandestine cherche à mobiliser des moyens secrets pour éviter ces basculements, allant de l’ingérence politique et électorale au soutien à des groupes armés irréguliers ou à de la propagande, dite « noire », cherchant à influencer les perceptions des opinions publiques ciblées par de la mésinformation, de la désinformation ou de la compromission. George Kennan devient ainsi un ardent promoteur des opérations clandestines de la CIA, tout juste créée en 1947 et bras armé de cette guerre politique.

L’Europe est menacée par la tenaille illibérale que lui imposent la Russie, l’administration Trump et ses alliés de l’extrême droite américaine.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Pendant la guerre froide, de nombreuses opérations américaines ont relevé de cette guerre politique actée par le président Truman et par plusieurs de ses successeurs contre l’URSS et l’expansion du communisme international : soutien économique, subversion (coup d’État de 1953 en Iran), ingérences électorales (financement de partis démocrates chrétiens en Italie et en France), financement de groupes armés (réseaux Stay-Behind en Europe occidentale ; Contras au Nicaragua), etc.

Côté soviétique, la doctrine américaine de la guerre politique a constitué une source d’inspiration majeure pour le KGB, qui se l’est appropriée sous le nom de lutte contre la «  subversion idéologique  » tout au long des années 1960. En effet, bien que les services soviétiques soient les dépositaires de l’héritage tchékiste, le moment historique que vit l’URSS après la mort de Staline nécessite la création de nouveaux outils de lutte contre l’adversaire américain. Le XXe Congrès du PCUS en 1956, en ouvrant la voie à la déstalinisation de la société, inaugure une ère qu’Alexandre Zinoviev a qualifiée de «  libérale  », avec des répressions moindres et une ouverture du pays un peu plus importante qu’auparavant. Il en a résulté l’émergence de mouvements intellectuels, politiques et civiques que le KGB a rapidement identifiés comme des tentatives de déstabilisations orchestrées par les Américains dans le cadre de leur guerre politique. C’est notamment le cas de la dissidence. Né après que des prisonniers politiques amnistiés ont raconté l’extrême barbarie du goulag, ce mouvement protéiforme est rapidement vu par les autorités soviétiques comme une opération américaine de déstabilisation directement inspirée de la doctrine Kennan 44. Le KGB voit même la main de l’adversaire dans la révolte ouvrière de Novotcherkassk de juin 1962, pourtant provoquée par une hausse des prix et réprimée dans le sang. On va même jusqu’à affirmer que L’Archipel du Goulag, le monument littéraire de Soljenitsyne, est une œuvre commandée par la CIA pour décrédibiliser le régime soviétique et pour entamer la confiance que les partis communistes occidentaux pouvaient avoir en l’URSS. En juillet 1967, une 5e direction du KGB est même créée à l’initiative de Iouri Andropov 45 afin de lutter contre cette «  subversion idéologique  » toujours vue comme une ingérence étrangère plutôt que comme une conséquence des problèmes économiques, politiques et sociaux auxquels le pays était alors confronté. Autrement dit, les services et le gouvernement soviétiques faisaient une lecture conspirationniste du monde et des crises internes que connaissait alors l’URSS.

Cette lecture conspirationniste n’a pas disparu avec la chute de l’Union soviétique, bien au contraire. La Russie contemporaine est largement héritière de cette représentation paranoïaque des relations internationales, qui considère la disparition de l’URSS comme le succès d’une opération occidentale de déstabilisation, bien plus que comme l’échec d’un système politique et économique incapable de se réformer. C’est cette vision conspirationniste de l’histoire qui est aujourd’hui défendue par Vladimir Poutine et son entourage, qui ont interprété de la même manière les révolutions de couleur, les printemps arabes, ou encore la révolution de Maidan à Kiev. En 2011-2012, lorsque des dizaines de milliers de Russes sont descendus dans les rues pour réclamer l’alternance démocratique et refuser le 3e mandat présidentiel de Vladimir Poutine, c’est encore une fois la main de la guerre politique et de la subversion idéologique qui a été dénoncée 46. Or, cette fois-ci, le Kremlin a considéré qu’il s’agissait d’une menace directe à la survie physique du régime et de ses membres. Aussi la décision a-t-elle été prise de retourner l’arme de l’adversaire contre lui  : les premières usines à troll et les premières tentatives de soutien à des partis populistes occidentaux sont apparues immédiatement après cette vague de manifestations inédites par leur ampleur. Depuis, le mouvement est allé crescendo  : décrédibilisation de la révolution ukrainienne de 2014, soutien à la guerre civile dans le Donbass, ingérences massives dans les élections américaines de 2016 et tentatives d’influence lors de plusieurs référendums européens (Brexit, Catalogne, etc) … La liste des opérations menées par la Russie depuis lors est extrêmement longue et se diversifie de jour en jour, avec une préférence notable mais non exclusive pour les mouvements souverainistes de gauche, de droite et d’extrême droite. In fine, la Russie a adopté une forme de «  contre-diversion idéologique  », elle-même héritée de la guerre politique américaine, comme logiciel d’action offensive depuis près de 15 ans.

La guerre politique en sous-traitance : Moscou et Washington en miroir

Si la Russie a relancé la guerre politique en 2011-2012, les États-Unis ont quant à eux renoué avec cette pratique stratégique en 2025, comme l’énonce la Stratégie de sécurité nationale 47. Les anciens modes opératoires ont été réactivés, mais une méthode relativement nouvelle est apparue  : la coopération accrue entre acteurs publics du renseignement et opérateurs privés poursuivant des buts économiques ou politiques. Autrement dit, la guerre politique repose désormais, à Washington comme à Moscou, sur une privatisation du dispositif sécuritaire, qui se met aussi au service d’une compétition politique et économique interne.

Les pratiques de la guerre politique américaine sont multiples et variées, raison pour laquelle il convient de prendre de la hauteur pour caractériser cette stratégie : diplomatie coercitive ; soutien politique et financier à des partis ou des figures politiques ; ingérence dans les processus électoraux ; mise en place clandestine de médias, partis ou syndicats diffusant ses idées ; conférences organisées pour diffuser ses idées ; forges de faux documents ; recrutement d’agents d’influence et de journalistes ; désinformation et propagande ; agit-prop et troubles à l’ordre public ; soutien à des groupes armés irréguliers ; sabotage, etc. La multiplicité des pratiques impose donc de regarder l’acteur initial et son intention politique, plutôt que de se perdre dans l’analyse fine de toutes les tactiques. Le National Security Council sert de lieu de coordination depuis 1947, ce qui lui confère un rôle central dans la construction d’ une vision globale de la guerre politique menée dans les domaines ouvert et clandestin. Le degré d’intensité de cette guerre politique pourra ainsi se mesurer à l’aune de la mobilisation ou non des acteurs institutionnels clandestins pour la mener.

S’il ne reste que deux ans et demi de mandat au président Trump, il reste plusieurs décennies d’avenir politique à J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk. 

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Pour remplir ses objectifs, la Maison-Blanche peut s’appuyer sur des acteurs dédiés aux stratégies ouvertes pour les uns, et aux stratégies clandestines pour les autres. Dans le domaine ouvert, le Département d’État est l’entité privilégiée. Durant la guerre froide, celui-ci chapeautait et finançait de nombreuses entités pour accroître l’influence américaine et contester le communisme, telles qu’USAID, pour l’aide au développement, des programmes d’assistance, tels que le Plan Marshall, des programmes d’influence, tels que la bourse académique Fulbright ou l’International Visitor Leadership Program (IVLP). Dans les années 1990 et 2000, si le soft power est resté une dimension centrale de sa pratique, il ne s’inscrivait pas expressément dans une perspective de guerre politique car il ne cherchait plus la subversion agressive d’un système idéologique adverse. Avec le retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025, le DoS a été mis à genoux par le Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), puis placé sous la responsabilité de Marco Rubio, devenu Secrétaire d’État et Conseiller à la sécurité nationale. Il convient de noter qu’une telle double responsabilité est inédite depuis Henry Kissinger et qu’elle illustre bien le retour de la convergence entre l’outil diplomatique et la sécurité nationale, caractéristique de la guerre politique. Le Département d’État a désormais retrouvé un rôle politique actif en s’impliquant officiellement dans les affaires politiques internes des Européens, comme l’illustre la démarche, en mai 2025, de deux conseillers du Département d’État auprès d’une magistrate française, pour recueillir des arguments contre la condamnation de Marine Le Pen 48. 

Dans le domaine secret ou clandestin, deux entités en particulier peuvent être mobilisées  : la CIA, pour les opérations de guerre politique, et le Commandement des opérations spéciales des États-Unis (SOCOM), pour les opérations d’influence militaire. Selon l’Executive Order 12333 la CIA est la seule à pouvoir mener des opérations clandestines. Or, si depuis le début des années 2000, la CIA construit un arsenal cyber et mène des opérations clandestines ponctuelles, notamment à des fins d’influence, ce n’est que depuis le premier mandat de Trump qu’elle a repris les opérations de propagande de masse 49, et c’est seulement depuis le second mandat qu’elle se place dans une perspective de guerre politique  : elle a, par exemple, été missionnée pour identifier les forces et responsables politiques groenlandais favorables à une intégration aux États-Unis 50. Ainsi, si la CIA est davantage connue pour avoir formé des groupes armés irréguliers en Afghanistan ou en Syrie dans une perspective de contre-terrorisme, elle détient une expérience considérable de la guerre politique via des entités telles que des partis politiques, des médias, des associations, des syndicats, etc. Le livre White Malice de Susan Williams 51 qui retrace les opérations de subversion politique au Congo et au Ghana nouvellement décolonisés, illustre parfaitement ces modes opératoires. Notons qu’ils sont assez peu partagés par les services de renseignement européens plutôt habitués à renseigner et à entraver des menaces sécuritaires qu’à réaliser des opérations politiques d’influence et de subversion politique.

Une caractéristique de ce renouveau de la guerre politique est aussi la mobilisation d’acteurs privés, soutenus politiquement et/ou financièrement, parfois de manière ouverte mais le plus souvent de manière clandestine. Par leur nature indépendantes ou distinctes des structures étatiques, ces derniers sont plus convaincants et permettent de brouiller les lignes en offrant un déni plausible : les influenceurs et les partis sont toujours plus efficaces si leur lien avec un État n’est pas connu, et les hommes d’affaires deviennent ainsi des relais et des vecteurs de confiance plus discrets et moins engageants sur le plan diplomatique. 

Ces réseaux interpersonnels sont désormais devenus centraux dans la guerre politique américaine. En effet, l’existence d’une base politique structurée, dite MAGA, qui dispose déjà de modes opératoires d’influence rodés et efficaces, pouvant servir de chambre d’écho aux opérations politiques américaines, se combine avec la structuration de réseaux politiques et affairistes trumpistes qui n’hésitent pas à se mobiliser, d’initiative ou sur demande, pour influencer des acteurs étrangers. À ce titre, la mobilisation au Groenland de plusieurs réseaux d’entrepreneurs proches de Trump et ayant, pour certains, été membres de l’administration lors du premier mandat, est révélatrice. Cette action d’ingérence a d’ailleurs été qualifiée par les services de renseignement danois d’opération clandestine 52. La nomination du gouverneur de Louisiane, Jeff Landry, comme envoyé spécial pour le Groenland 53, ou les rencontres répétées de responsables du Département d’État avec les indépendantistes de l’Alberta Prosperity Project au Canada en 2025, en sont d’autres illustrations 54. Ceux-ci obtiennent ainsi des rétributions politiques et économiques contre leur engagement personnel, les objectifs de la guerre politique actuelle ayant une dimension fondamentalement économique dans les domaines du numérique, des métaux critiques et de l’énergie.

On retrouve en Russie une dynamique similaire où services de l’État et entrepreneurs agissent sur un pied d’égalité, le tout dans un système où les prérogatives régaliennes sont largement ouvertes au privé. Ainsi, l’un des principaux artisans de la guerre politique russe contemporaine n’est ni un service spécial ou de renseignement, mais bien un entrepreneur – Evgueni Prigojine. Disparu à l’été 2023 dans un accident d’avion suspect, celui que l’on surnommait le Cuisinier de Poutine avait inventé un véritable modèle économique de la guerre politique russe. Son empire, ou plutôt la galaxie d’entreprises qu’il détenait et dirigeait, ont fourni à l’État russe une bonne partie de ses capacités en la matière entre 2014 et 2023. Il incarnait ainsi la figure de l’entrepreneur d’influence 55, c’est-à-dire de l’acteur privé faisant fructifier un capital le plus souvent économique en accompagnant le «  retour  » géopolitique de la Russie dans de nombreuses régions du monde où l’URSS avait eu une présence affirmée. Dans de très nombreux cas, ce «  retour  » a pris la forme d’opérations plus ou moins vastes de déstabilisation afin de favoriser un changement de régime ou de majorité politique. Ce fut le cas dans plusieurs pays d’Afrique, mais aussi en Europe, où de nombreux partis nationalistes, réactionnaires, néo-conservateurs et souverainistes, ont fait l’objet de soutiens appuyés, et aux États-Unis, où d’importantes ingérences russes dans le processus électoral des présidentielles de 2016 ont été documentées par l’enquête du procureur spécial Robert Mueller et par le Sénat américain 56. Si elles ont permis d’appuyer Donald Trump dans une proportion qui reste difficile à définir, ces ingérences ont surtout créé un alignement idéologique et des liens solides entre la sphère MAGA et les acteurs russes de l’ingérence – liens qui continuent de prospérer aujourd’hui.

Santiago Sierra, Veterans of war facing the corner, 2017

Depuis la mort de Prigojine en 2023, l’écosystème sur lequel s’appuie l’État russe pour mener sa guerre politique est davantage contrôlé par les organes officiels, plus spécifiquement les services de renseignement. Il est d’ailleurs fort probable que l’explosion en plein vol du jet privé qui transportait l’entrepreneur ait été provoquée par les services de sécurité russes afin de briser le quasi monopole qu’il exerçait sur de nombreuses capacités d’ingérence et de guerre politique. Souvenons-nous que deux mois avant sa mort, il prenait les armes avec ses troupes et organisait dans le sud de la Russie une mutinerie qui aurait poussé Vladimir Poutine à fuir préemptivement Moscou.

Cet écosystème administratif et financier a donc été repensé afin d’éviter que ne se reproduise une telle situation de monopole. Les entrepreneurs d’influence et autres politekhnolog (spin doctors en bon français) 57 sont ainsi mis en concurrence les uns avec les autres, soumis à un système de distribution de financements qui s’est considérablement bureaucratisé. L’État russe a ainsi créé plusieurs opérateurs chargés de distribuer l’argent public à tout un ensemble de start-up et de sociétés de conseil en communication qui se sont spécialisées dans les ingérences 58. Ce système, s’il a pour objectif d’éviter que ne se recréent des oligopoles, facilite également la coordination avec les services de renseignement, au premier rang desquels la Direction générale des renseignements (GRU). Selon une série de documents ayant fuité du Kremlin et de plusieurs entreprises spécialisées dans les ingérences, la «  tour de contrôle  » de tout ce système se situerait au Kremlin, dans les bureaux du premier chef adjoint de l’administration présidentielle, Sergueï Kirienko. D’après de nombreux documents qui ont été étudiés par divers collectifs de journalistes 59 ainsi que par l’un des auteurs du présent article 60, les services de Kirienko jouent le rôle de courroie de transmission entre l’écosystème des entreprises spécialisées dans les ingérences et les services de sécurité russe. Par exemple, dans les documents internes de la Social Design Agency, l’entreprise russe qui organise notamment l’opération Doppelgänger dans plusieurs pays européens dont la France, la nécessité d’en référer «  au patron  » ( c’est-à-dire à Kirienko) apparaît régulièrement dans les minutes des réunions dès qu’une idée originale est émise.

Il s’agit là d’une bureaucratie néolibérale typique, où les prérogatives régaliennes sont diluées et distribuées à une myriade d’acteurs privés qui poursuivent chacun leurs objectifs particuliers. La conséquence principale d’un tel système est le développement, ou plutôt, dans le cas de la Russie, le maintien, d’une corruption endémique qui structure les rapports de pouvoir et oriente les stratégies de l’État. C’est une des raisons pour lesquelles les acteurs russes se livrant à des ingérences en France continuent malgré tout à organiser des opérations qui, sur le papier, ont tout pour échouer – à l’instar des rumeurs visant les candidats putatifs à l’élection présidentielle de 2027. Nonobstant l’échec manifeste de ces opérations à avoir le moindre impact (hormis sur les médias français qui relaient ces contenus en boucle et leur donnent une visibilité inespérée), il s’agit pour les sous-traitants de l’ingérence russe de maintenir un marché public qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative. Côté américain, il ne serait pas étonnant de voir des mécanismes similaires se mettre en place, sur fond de clientélisme assumé par l’administration Trump.

Câbles, satellites, plateformes et «  guérilla cybernétique  » : l’arsenalisation des dépendances numériques

Au-delà d’une histoire partagée et de mécanismes souvent ressemblants, les guerres politiques américaine et russe contre l’Europe partagent un autre point commun : elles instrumentalisent les nombreuses dépendances stratégiques dans lesquelles l’Europe s’est enferrée depuis trois décennies, notamment à la faveur de la mondialisation et de la révolution numérique. Autrement dit, la guerre politique à l’ère numérique consiste pour beaucoup à maîtriser et/ou subvertir la circulation des flux de données et d’informations sur le réseau de l’adversaire dans l’objectif de gagner la bataille idéologique sur laquelle repose la téléologie réactionnaire.

Du point de vue des États-Unis, le rôle démesuré qu’ont acquis en Europe les plateformes d’intermédiation américaines et maintenant des systèmes d’intelligence artificielle grand public constitue un levier stratégique considérable, d’où un vieux débat bien connu ayant motivé la recherche européenne d’une souveraineté numérique et d’une autonomie stratégique. Jusque récemment, ce débat était bordé par une forme de consensus sur la nécessité de réguler le cyberespace au nom de valeurs humanistes et libérales partagées par les patrons et les régulateurs des deux côtés de l’Atlantique. Cependant, depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, ce statu quo idéologique a volé en éclats à la faveur de l’émergence de patrons ouvertement réactionnaires, à l’instar d’Elon Musk ou de Peter Thiel. Il en résulte un phénomène nouveau pour l’Europe  : celui de l’arsenalisation de ses interdépendances numériques au bénéfice non plus d’une compétition économique, mais d’une guerre politique trumpiste qui cherche à faire triompher ses idées politiques en Europe. Parmi d’innombrables exemples, notons le bras de fer qui oppose Elon Musk et la Commission européenne sur la question de la régulation des réseaux sociaux 61, ou la bataille pour intégrer ou retirer les logiciels de la société Palantir 62, dont le cofondateur Peter Thiel affirmait dès 2009 ne plus croire « que la liberté et la démocratie soient compatibles » 63. 

Ces épisodes relèvent d’une forme de combat politique où deux visions du cyberespace, et plus largement du monde, s’affrontent. Plus largement, l’émergence d’hyperscalers aux mains de milliardaires réactionnaires a comme conséquence de réduire la résilience du continent européen au niveau de la connectivité numérique 64. Historiquement au centre de la toile distribuée que constitue l’Internet mondial depuis les années 1990, l’Europe subit en effet de plein fouet un phénomène que les spécialistes appellent « l’aplatissement de l’Internet » 65 – c’est-à-dire la concentration de tous les moyens de communication, du câble sous-marin à l’algorithme en passant par la plateforme, entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs aux politiques de plus en plus opaques. 

Jusqu’à il y a peu, les acteurs qui s’occupaient des infrastructures physiques du cyberespace étaient distincts des opérateurs de plateformes, ce qui garantissait l’application du principe de neutralité du Net, à savoir la non-hiérarchisation de l’accès aux contenus sur le réseau. Aujourd’hui, cette ère est révolue  : Meta construit ses propres câbles sous-marins 66 tandis que Musk entretient son propre réseau satellitaire, Starlink 67. Concrètement, cela signifie que les entreprises qui aplatissent l’Internet privilégient l’accès à leur réseau, à leurs contenus, et donc à la représentation du monde et au régime de vérité que leurs dirigeants veulent diffuser. Si l’Europe résiste mieux qu’ailleurs sur le segment des infrastructures télécoms, le risque est grand de voir des constellations comme Starlink devenir des leviers de la guerre politique  : en favorisant l’accès aux services de Musk, cette constellation pourrait privilégier l’utilisation par ses clients d’algorithmes d’IA, dont plusieurs travaux suggèrent 68 qu’ils s’inscrivent dans un agenda réactionnaire assumé et aligné sur celui de l’administration Trump. La pression contre l’Ukraine dans une tentative à peine voilée de favoriser la Russie était un premier coup de semonce 69. Or, ces dépendances dictent directement les paramètres de la guerre politique. L’achat à pure perte de Twitter par Elon Musk pour visibiliser les prises de position d’acteurs réactionnaires est avéré  : il instrumentalise ouvertement la plateforme pour prendre position en faveur de responsables nationalistes en Europe, notamment au Royaume-Uni, en Allemagne ou en France. 

Côté russe, la dimension numérique de la guerre politique faite à l’Europe est symétriquement inverse de celle des États-Unis : là où Washington peut compter sur sa suprématie, Moscou ne bénéficie d’aucun accès privilégié au réseau européen – bien au contraire. Depuis 2022, le pays est même un paria dans le cyberespace européen  : ses médias ont été bloqués en Europe 70, ses plateformes sont combattues, ses entrepreneurs sont pour beaucoup sous le coup de sanctions. 

 Il s’agit pour les sous-traitants de l’ingérence russe de maintenir un marché public qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative.

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

Pourtant, les acteurs russes parviennent toujours à pénétrer l’espace européen via un recours croissant à des méthodes clandestines et en coopérant avec des cybermafias. Prenons ici l’exemple de l’opération Doppelgänger, qui continue à viser les opinions publiques européennes en s’appuyant sur des infrastructures pirates appelées bulletproof hosters, qui permettent de contourner les garde-fous que les Européens ont installé aux frontières de l’Union afin d’empêcher les opérations d’ingérence russes. Il s’agit là d’une véritable stratégie de guérilla qui consiste, avec des moyens très limités, à exploiter au maximum ce qu’on pourrait appeler l’organisation du paysage cybernétique européen ; c’est-à-dire la manière dont notre espace numérique est construit, avec ses forces et surtout ses faiblesses – au nombre desquelles on retrouve évidemment la dépendance aux acteurs américains. Celle-ci est largement exploitée par la Russie sur les couches informationnelles du cyberespace, à travers l’utilisation et la manipulation des algorithmes de réseaux sociaux pour la plupart américains ou chinois. Par exemple, le succès fulgurant qu’a connu le média en ligne Sputnik à la fin de la décennie 2010 dans l’espace informationnel francophone (en Europe et en Afrique de l’Ouest) fut permis en grande partie par une stratégie pionnière de communication hyper-offensive consistant à générer le plus de clics possibles 71. Aujourd’hui, de nombreuses affaires de manipulation d’algorithmes non maîtrisés par des acteurs européens continuent de se produire dans le cadre de la guerre politique, comme par exemple les vastes opérations conduites sur le réseau TikTok lors des élections présidentielles roumaines de novembre 2024, qui ont finalement été annulées par la Cour constitutionnelle 72. Autrement dit, là où les États-Unis arsenalisent leur suprématie sur le réseau européen en l’attaquant «  par le haut  », la Russie se livre à une véritable guérilla numérique en donnant l’assaut «  par le bas  ». Dans les deux cas, il s’agit du même problème  : celui de la difficulté des Européens à garantir leur sécurité et leur souveraineté dans un espace numérique qui constitue désormais un véritable prolongement du territoire au sens classique du terme.

La colère sociale comme terreau de la guerre politique

Passer en revue les doctrines, les acteurs et les moyens de la guerre politique permet de prendre la mesure de l’immensité du problème auquel nous, Européens, sommes confrontés. Cependant, tout ceci laisse dans l’ombre une question fondamentale : celle des raisons qui font que cette guerre politique fonctionne, ou qui, du moins, font que ceux qui s’y adonnent croient en son efficacité. Cette question rejoint celle de l’impact des opérations d’ingérence, et plus largement de la vulnérabilité des opinions publiques européennes aux visées de la guerre politique.

Côté russe, l’un des principaux paris qui est fait par les entrepreneurs d’influence ainsi que par les services de sécurité depuis le mitan des années 2010 est que les démocraties occidentales comportent en leur sein des faiblesses qu’il s’agit d’exploiter. Ces faiblesses sont principalement d’ordre socio-économique, et ont trait au sentiment d’exclusion ou de marginalisation qui traverse des pans de plus en plus importants des populations européennes. Comme l’ont montré de nombreux travaux 73, les médias russes en français ont d’abord connu le succès parce qu’ils ont su fidéliser autour d’eux un lectorat en apparence très hétérogène, mais en réalité traversé par un même sentiment  : celui de se sentir exclu du champ politique et de plus en plus éloigné des centres de richesse et de pouvoir. 

Par leur ton, par leur engagement éditorial (on pense ici par exemple au slogan de Sputnik : « dire ce que les autres taisent », ou telling the untold), les médias russes ont cherché à capter l’attention de personnes souhaitant se réapproprier la politique, dont ils estiment qu’elle leur échappe. C’est ce que montrent par exemple les travaux de Gulnara Zakharova sur les publics de RT France 74 : en couvrant les affaires internationales de manière extensive, tout en développant une ligne éditoriale frontalement hostile aux « médias mainstream », les médias russes en français ont voulu donner à leur lecteur le sentiment qu’ils se rapprochaient de la marche du monde.

Cette stratégie permet d’ailleurs de comprendre pourquoi, dans certains cas, des collectifs de Gilets jaunes ont accueilli chaleureusement les caméras des médias russes alors qu’ils interdisaient aux chaînes françaises d’information en continu de les approcher. Cet arsenalisation du sentiment de marginalité est une constante de la guerre politique russe 75, et pas seulement en Europe : en Afrique de l’Ouest, Harouna Drabo a pu montrer combien le retour géopolitique de la Russie dans la région s’appuyait sur l’exploitation de « géographies de la colère », c’est-à-dire des frustrations de populations subissant des formes d’exclusion socio-spatiale remontant parfois à l’époque coloniale 76.

Côté américain, l’idéologie MAGA a précisément émergé sur ce sentiment de marginalisation de segments entiers de l’électorat, directement victimes des conséquences de la mondialisation, sentiment déjà identifié par son ancêtre, le Tea Party 77 : désindustrialisation, chômage, problèmes de santé, concentration des richesses, guerres longues, etc. Ces sujets sont au cœur des préoccupations d’un électorat hétérogène mais prêt à accepter la désignation de boucs-émissaires parmi les plus vulnérables (immigrés, femmes, etc.). Un récit idéologique s’est ainsi construit, susceptible de séduire des électorats similaires en Europe. 

Cette stratégie de propagande politique orientée sur la mobilisation des marges se décline aussi dans d’autres contextes : au Groenland, par exemple, l’administration Trump exploite les tensions entre Copenhague et les Groenlandais, ces derniers se sentant légitimement exclus de leur propre destinée mais aussi des dividendes de leurs ressources économiques. En Irlande, Trump a bien compris qu’en se disant favorable à la réunification 78, et en s’appuyant ainsi sur une population marginalisée à l’échelle du royaume, il accroît la pression sur Londres. Ces mécaniques sécessionnistes expliquent aussi pourquoi les réseaux MAGA se montraient si favorables au Brexit et militent aujourd’hui pour le démantèlement de l’Europe. 

Là où les États-Unis arsenalisent leur suprématie sur le réseau européen en l’attaquant «  par le haut  », la Russie se livre à une véritable guérilla numérique en donnant l’assaut «  par le bas  ».

Jonathan Guiffard, Kevin Limonier

En résulte une urgence : celle de concevoir les ingérences non pas uniquement comme un problème de sécurité ou de défense, mais bien comme une question de politique publique, et notamment de politique sociale. Car, en fin de compte, les adversaires de l’Europe utilisent leurs moyens convergents pour exploiter la même vulnérabilité, qui est aussi celle sur laquelle prospère l’extrême droite : l’échec des politiques de redistribution des richesses et de lutte contre les inégalités à réduire le sentiment d’injustice, réel ou non, qui habite une partie de la population.

Sortir de « l’étrange défaite »

De ce constat, nous pouvons déduire trois éléments fondamentaux : (a) la guerre politique est une intention politique et une décision bureaucratique, pas un état latent des relations internationales. Elle peut donc être combattue et arrêtée ; (b) la guerre politique cherche la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Les tactiques, que l’on regroupe à tort sous le vocable de « guerre hybride », ne sont que les moyens de cette subversion. La désinformation ou le sabotage ne sont ainsi pas des fins en soi, mais des outils parmi d’autres. Il faut donc placer l’enjeu au niveau politique et idéologique ; © la guerre politique est née au sein des services de renseignement, elle possède une dimension fortement clandestine et elle connaît un phénomène d’hybridation, incarnée par les entrepreneurs d’influence, ce qui implique de l’analyser aussi à travers ce prisme. Ce constat explique notre difficulté à appréhender finement ce qui nous arrive, car la dimension secrète gêne volontairement notre compréhension et notre réponse. Il convient donc de caractériser avec précision ce qui relève ou non de la guerre politique, sa temporalité, son espace de déploiement et les acteurs impliqués, pour proposer des politiques publiques ciblées et efficaces.

En appelant à privilégier l’approche de la guerre politique aux dépens de celle de la guerre hybride, nous proposons de repolitiser la lecture des événements : le système démocratique, ses fondations libérales et les valeurs progressistes sont expressément ciblées par une double-machine. Il apparaît donc nécessaire de défendre un modèle politique et des valeurs, tout en nous prémunissant de la guerre politique, mais aussi de chercher à fragiliser les systèmes adverses pour influencer leur cadre idéologique. L’équation stratégique et politique des adversaires doit changer pour que l’Europe sorte victorieuse de ces agressions.

Ainsi, pour contraindre la Russie à mettre fin à sa guerre politique, il convient probablement de travailler à la subversion du système politique russe. Seul un changement de paradigme politique en Russie est susceptible de favoriser une nouvelle cohabitation, apaisée et motivée par la coopération. Le cas américain diffère en ce sens que la démocratie américaine est loin d’avoir déposé les armes. En revanche, il est clair que les futurs représentants du trumpisme dureront dans l’espace politique américain et qu’ils poursuivront une stratégie de long-terme. S’il ne reste que deux ans et demi de mandat au président Trump, il reste plusieurs décennies d’avenir politique à J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk. Les défaites probables de l’administration aux élections de mi-mandat et à celles de 2028 ne marqueront ni la disparition des dynamiques politico-économiques à l’œuvre aux États-Unis, ni un retour au statu quo ex ante avec l’Europe. 

Il incombe donc à l’Europe de réduire ses vulnérabilités (à commencer par ses dépendances numériques) et d’accroître sa coordination avec les forces politiques démocratiques et progressistes américaines pour renforcer leur légitimité, sans entrer dans une perspective de guerre politique contre les États-Unis. Les responsables européens doivent éviter de favoriser la guerre politique par un déni de la situation sociale et une focalisation sur des sujets de diversion comme l’ont fait trop souvent les gouvernements successifs au cours des vingt-cinq dernières années. Le débat politique national et européen doit rester vif, mais prémuni des ingérences extérieures : de cette ligne rouge dépend notre souveraineté commune.

Reprendre l’analyse avec la perspective de la guerre politique peut produire des savoirs utiles à la mobilisation des Européens et à la construction de leurs propres récits géopolitiques, pour sortir de notre « étrange défaite », faire face aux agressions, requalifier les menaces et soutenir les forces politiques démocratiques qui cherchent à retrouver cause commune avec l’Europe.

L’article L’ère de la guerre politique est apparu en premier sur Le Grand Continent.

24.09.2026 à 06:00

En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ?

Louis Puel

Trump et Netanyahou voulaient renverser le régime, ils pourraient avoir consacré la doctrine du guide assassiné

L’article En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6525 mots)

Testez le Grand Continent et découvrez les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Sept mois après le début de la guerre, où en sont les pourparlers entre l’Iran et les États-Unis ?

Il y a eu des discussions en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, mais à mon sens il n’y a pas de véritables pourparlers en cours. Les échanges menés par Oman, surtout avec les pays de la région, concernent exclusivement le détroit d’Ormuz. Le Pakistan espère susciter des négociations, mais elles n’ont guère de chances d’aboutir, car elles ne peuvent pas résoudre le dilemme des États-Unis.

De quel dilemme s’agit-il ?

L’Iran considère qu’il a gagné la guerre au cours des quarante premiers jours et qu’il en est sorti nettement renforcé. Il a pris le contrôle du détroit d’Ormuz et a ainsi pu exercer une pression considérable sur les marchés mondiaux de l’énergie. Les États-Unis n’ont pas pu régler ce problème par la voie militaire et, comme Donald Trump l’a reconnu à Évian, ils étaient sur le point d’épuiser leurs réserves stratégiques. Il redoutait de passer pour le président qui avait provoqué une récession. Les Iraniens estiment donc avoir contraint Washington à conclure un protocole d’accord au Pakistan en juin qui leur était très favorable.

Et dans les faits, ils ont raison : le protocole d’accord était favorable à l’Iran, du moins dans sa formulation. Le problème de Téhéran, sur le dossier nucléaire comme dans ces négociations, c’est qu’il parvient à obtenir l’accord des Occidentaux sur certaines mesures, mais pas à les faire appliquer. L’administration américaine peut signer n’importe quoi, elle ne le mettra pas nécessairement en œuvre.

Washington n’était donc pas satisfait de ce protocole ?

Non, c’est désormais très clair. Les États-Unis n’avaient pas atteint leurs objectifs militaires et ils avaient dû faire beaucoup de concessions pour obtenir la réouverture du détroit. Donald Trump a essuyé de vives critiques dans son propre camp, chez les républicains comme chez les tenants de la ligne traditionnelle du Parti démocrate en matière de politique étrangère. À la première occasion, c’est-à-dire la première fois que les Iraniens ont violé le protocole, il est reparti en guerre, en s’en servant comme prétexte pour modifier l’équilibre. Cela n’ayant pas abouti, il s’est tourné vers la pression économique : davantage de sanctions et un blocus.

On se retrouve donc dans une situation où le régime iranien veut préserver le protocole d’accord et répète que les États-Unis doivent y revenir et l’appliquer. Le secrétaire du Conseil de sécurité nationale, Mohsen Rezaï, comme le négociateur en chef et président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, tiennent le même discours. C’est le message qu’ils ont transmis aux Pakistanais et aux Qataris. Les États-Unis, eux, veulent autre chose : pas nécessairement la capitulation totale de l’Iran, mais en tout cas pas le protocole initial.

Que veulent les États-Unis ?

La victoire, ou du moins que le président Trump puisse la revendiquer. Or aucune négociation ne le lui permet pour l’instant. Il n’existe aucun scénario dans lequel on s’assoit à la table avec les Iraniens, on obtient l’ouverture du détroit d’Ormuz, et le président en retire quelque chose. 

Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.

Comment la guerre peut-elle se terminer dans ce cas ?

Elle devra se terminer autour d’une table de négociations, mais nous n’en sommes pas encore là. Le président Trump pense pouvoir modifier le calcul de l’Iran, en accentuant la pression économique ou en reprenant les hostilités. Et les Iraniens pensent eux aussi pouvoir le forcer à admettre que la situation ne s’améliorera pas et qu’il doit signer le protocole. C’est ce qui explique l’attaque contre l’oléoduc saoudien, les manœuvres des Houthis vers le détroit de Bab-el-Mandeb, ainsi que l’attaque directe de l’Iran contre des navires de guerre américains. Même si elle a manqué sa cible, le message est clair : ils sont prêts à recommencer et à intensifier les hostilités.

Vous indiquez que les principaux acteurs du processus – le président, le négociateur en chef et le conseiller à la sécurité nationale – défendent tous le protocole d’accord. Comment expliquer cette cohésion ?

En Occident, et en particulier aux États-Unis, on insiste beaucoup sur les divisions internes de l’Iran. Quand Massoud Pezechkian évoque les souffrances économiques de la population, on pourrait croire qu’il adopte une position très différente de celle des Gardiens de la Révolution. Mais Mohammad Ghalibaf et Massoud Pezechkian sont des élus, au Parlement et à la présidence : ils sont censés refléter la position du peuple et parler de ce que vit la population. Les Gardiens de la Révolution sont des combattants : ils ne sont pas responsables de l’économie, mais de la guerre.

La véritable division en Iran oppose plutôt ceux qui veulent négocier avec les États-Unis et ceux qui jugent inutile de dialoguer, au motif que les Américains trahiraient toujours leurs interlocuteurs.

Sur quoi repose cette méfiance ?

Les Américains ont signé le JCPOA en 2015 puis, dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils s’en sont retirés et ont accentué la pression économique. Depuis 2025, à deux reprises, l’Iran a engagé des pourparlers avec Washington, d’abord à Mascate, puis à Genève, et les États-Unis ont déclenché la guerre alors que les discussions étaient en cours. Des représentants iraniens se sont rendus à Islamabad et ont même proposé d’ouvrir le détroit d’Ormuz : la réponse a été un blocus. Puis ils ont signé le protocole d’accord et, à la première occasion, les États-Unis sont retournés à la guerre. Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.

Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.

Vali Nasr

D’autres estiment qu’il faut continuer à discuter ; Ghalibaf parle de « se battre et discuter en même temps ». Mais en réalité, il n’y a aujourd’hui en Iran aucun accord sur la table qui susciterait un véritable débat. Lorsque Pezechkian dit qu’il faut envisager un infléchissement de la position iranienne, on lui répond : « Mais sur quel accord ? Êtes-vous en train de dire qu’il faut capituler ? » Et il répond : « Non, je ne parle pas de capitulation. »

Quand il y avait un accord sérieux sur la table, comme le protocole du printemps, le débat a eu lieu. Au Conseil suprême de sécurité nationale, le vote s’est soldé par douze voix pour et une contre. On ne sait pas qui a voté contre, mais on sait que tous les commandants des Gardiens de la Révolution ont voté pour. Cet accord a ensuite échoué et l’Iran n’en a tiré aucun bénéfice. Du point de vue du régime, la question n’est donc pas d’être pour la guerre ou pour la diplomatie, mais de savoir si l’on peut faire confiance aux États-Unis et s’il existe un accord auquel on pourrait réellement donner suite.

C’est la perception de la menace qui soude le régime ?

Oui. Tout le monde partage la même lecture de l’objectif américain : Washington cherche à briser le pays, militairement ou par la pression économique. Il n’y a alors que deux réponses possibles : capituler, c’est-à-dire faire ce que dit Trump, devenir comme le Venezuela ou la Syrie et accepter ses conditions ; ou se battre dans l’espoir de faire évoluer son calcul. Aucun homme politique iranien n’accepterait de capituler. Ils ne se considèrent pas dans la situation de Tokyo ou de Berlin en 1945. La seule option qui reste, c’est la lutte.

Il n’y a donc aucun débat ?

Si débat il y en a, il concerne certainement ce qu’il faut exactement demander aux États-Unis. J’ai été intrigué par l’information selon laquelle l’Iran aurait présenté sept points aux Qataris comme conditions pour mettre fin à la guerre. Cinq ont été révélés : la fin de la guerre contre l’Iran, la levée du blocus et des sanctions, le déblocage des fonds iraniens… Tout cela figurait déjà dans le protocole d’accord. En revanche, le mot « Liban » n’apparaît pas. Je ne sais pas s’il figure dans les deux points restants, mais c’est peut-être la raison pour laquelle les Iraniens parlent de « sept » : sur le plan intérieur, cela permet de prétendre avoir abordé la question du Liban alors que ce n’est pas le cas.

Certains disent qu’il ne faut pas perdre de temps avec les Qataris, d’autres qu’il faut leur présenter les conditions et voir s’ils obtiennent des résultats. Ces sept points ont d’ailleurs été transmis par Mohsen Rezaï, et non par Pezechkian. Ceux qui prônent de ne pas discuter du tout ne sont pas directement représentés dans l’appareil décisionnel.

Dans votre livre Iran’s Grand Strategy. A Political History, vous liez cette approche de la résistance d’Ali Khamenei à son éducation, à l’histoire et à son identité de combattant du tiers-monde, à l’instar de Hô Chi Minh. Cette idée lui survit-elle, même sans Guide suprême véritablement actif aujourd’hui ?

Oui. La révolution iranienne est l’une des trois grandes révolutions du XXe siècle, avec les révolutions chinoise et soviétique. Si l’on remonte plus loin, la quatrième par son ampleur serait évidemment la Révolution française.

Toutes ces révolutions connaissent une phase initiale marquée par l’idéologie et l’extrémisme : c’est de la lave qui jaillit d’un volcan. Lors de la révolution d’Octobre comme lors de la prise de Pékin par Mao, l’anti-impérialisme, et très tôt l’anti-américanisme, a constitué une part centrale de l’idéologie.

Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.

Vali Nasr

En Iran, il y avait la religion, la lutte des classes et l’anti-impérialisme. Étonnamment, l’Occident ne s’est focalisé que sur l’aspect religieux : pendant longtemps, tout s’expliquait par le fait qu’il s’agissait d’un gouvernement de mollahs, d’une théocratie du VIIe siècle transposée dans le monde contemporain. Mais il y a une autre facette, très moderne, qui rapproche l’Iran des révolutions chinoise et soviétique. La lutte des classes n’est plus d’actualité ; l’anti-impérialisme, lui, demeure.

L’Iran aurait pourtant pu prendre une autre voie après la mort de Khomeini et la fin de la guerre Iran-Irak.

Une faction très puissante voulait s’engager sur la voie de ce que les sciences sociales appellent la « routinisation » ou, pour reprendre Crane Brinton, la phase thermidorienne de la révolution : la normaliser. C’est en partie Hachemi Rafsandjani, qui a été président pendant huit ans, de 1989 à 1997, qui a poussé pour donner la priorité au développement économique et à la reconstruction. Face à lui, Ali Khamenei, au départ plus faible, estimait que la mission devait rester l’anti-impérialisme.

Sur quoi repose cette conviction ?

Elle repose sur une certaine lecture de l’histoire, selon laquelle l’Iran a été malmené par l’impérialisme du début du XIXe siècle jusqu’à la révolution. Cela peut sembler exagéré, mais l’Iran du XIXe siècle, comme la Thaïlande, l’Empire ottoman ou l’Égypte, sans être directement colonisé, subissait une pénétration commerciale russe et, dans une certaine mesure, britannique, française et belge. Il a perdu des territoires au profit de la Russie et de la Grande-Bretagne. Et aux yeux des révolutionnaires, la période Pahlavi n’était pas meilleure : Reza Chah aurait été porté au pouvoir par les Britanniques, Mohammad Reza Pahlavi aurait été une marionnette des Américains, et le coup d’État de 1953 aurait été orchestré par Washington et Londres. Je ne partage pas cet avis.

Mais c’était la lecture des révolutionnaires, laïcs de gauche comme religieux ; les marxistes-léninistes, qui pensaient hériter de la révolution, la partageaient. Pour Khomeini, l’une des grandes réalisations de la révolution était d’avoir donné à l’Iran une véritable indépendance. Je crois même qu’à un certain niveau, il pensait que l’Iran devait être islamique parce que seul l’islam pouvait lui garantir cette indépendance. On retrouve ce thème dans l’islam sunnite : le dirigeant du Front islamique du salut en Algérie avait déclaré que le Front de libération nationale n’avait obtenu qu’une indépendance physique et qu’il restait à conquérir l’indépendance culturelle vis-à-vis de la France.

Cette idée reste profondément ancrée. Il y a huit mois, l’ancien ministre des Affaires étrangères Djavad Zarif a déclaré dans Foreign Policy que la République islamique était le premier gouvernement depuis plus de deux cents ans à avoir réellement défendu la souveraineté de l’Iran. En tant qu’historiens, nous pourrions contester cette affirmation. Mais quoi que nous en pensions, c’est leur vérité, c’est ce qui les anime, c’est de là que la République islamique tire sa légitimité. Khamenei a continué jusqu’au bout d’affirmer que la légitimité découlait de l’islam, mais sa légitimité supérieure, à la lumière de l’histoire iranienne, réside selon lui dans le fait d’avoir donné au pays son indépendance.

Comment cette conviction s’est-elle traduite dans la construction de l’État ?

C’est cette indépendance qu’il a tenté de protéger pendant quarante ans. L’Iran devait être islamique, disposer d’une milice, le Basij, des Gardiens de la Révolution, il fallait imposer l’idéologie à la population. Lorsque la société est devenue plus libérale et plus encline à la réconciliation avec l’Occident, il a investi dans des institutions, notamment l’université et le séminaire Haqqani à Qom, pour former un corps de technocrates imprégnés d’idéologie.

Tous ces groupes qui sont ensuite devenus un problème pour lui, à commencer par celui d’Ahmadinejad, il a joué un rôle déterminant dans leur création. Après Rafsandjani, il pensait pouvoir installer son propre président, et il a été stupéfait par l’élection de Khatami en 1997. Il a ensuite propulsé Ahmadinejad, sorti de nulle part, avec l’idée de créer une société conforme à sa vision. Cela a échoué.

La politique intérieure iranienne ne se résume donc pas à l’opposition entre islam et laïcité, ou entre dictature et démocratie. Ce sont des réalités, mais c’est aussi une lutte entre ce que exigeait la conception de la sécurité nationale de Khamenei et ce que voulait le peuple. C’était déjà le cas sous la présidence de Rafsandjani. Khamenei n’était pas opposé au développement, mais il considérait que la tâche prioritaire de l’Iran était la résistance, car le développement signifiait ouvrir les portes à l’Occident et devenir comme la Turquie, l’Argentine ou le Brésil. « Quelle différence y aurait-il alors avec la période d’avant la révolution ? », se demandait-il.

Lors de sa première apparition publique après les massacres de janvier, il a déclaré : « Depuis quarante-sept ans, les États-Unis tentent de vaincre la révolution pour revenir asservir le pays. » À ses yeux, tout le soulèvement de janvier relevait d’une ingérence étrangère, comme Poutine perçoit les révolutions de couleur ou Erdoğan les soulèvements. C’était un nouveau front ouvert par les États-Unis. Les institutions qu’il a créées ont toutes été bâties autour de cette défense de l’Iran : Gardiens de la Révolution, services de renseignement, Basij, fondations. Elles interviennent dans les élections, créent des maisons d’édition, des universités, des institutions d’endoctrinement. Ce sont elles qui, en fin de compte, contrôlent l’Iran.

La guerre a-t-elle renforcé cette logique ?

Les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran à deux reprises, et il y a les déclarations de Donald Trump : ce 22 septembre, à la tribune des Nations unies, il a dit que la question principale pour lui était de savoir quand, ou si, il ferait sauter tout le pays. Nous pouvons y voir une hyperbole, mais pour l’Iranien lambda ou pour les partisans du régime, c’est la preuve que Khamenei avait raison et que les États-Unis et Israël veulent démanteler l’Iran.

Tout le monde n’y croit pas. De nombreux intellectuels et militants pensent qu’il existe une autre voie : devenir comme la Chine ou la Turquie, ne pas être l’esclave de l’Occident sans pour autant s’enfermer dans une résistance permanente. Mais les forces qui contrôlent aujourd’hui l’Iran estiment que tout ce qu’a dit Khamenei s’est vérifié. Et toutes les institutions qu’il a mises en place pour défendre l’Iran contre une invasion américaine sont désormais en action : l’arsenal de missiles, les programmes de drones, l’organisation de l’État et de l’armée. Il s’y préparait depuis très longtemps.

Nous avons cette conversation alors que la guerre fait encore rage et que son issue est incertaine. Mais elle est l’aboutissement de quarante ans de résistance. Une fois terminée, je pense qu’une réflexion s’ouvrira sur ce que pourrait être une « troisième République islamique ». Même si Khamenei avait raison, de nombreuses questions sont désormais sur la table.

Quelle place Ali Khamenei occupe-t-il dans l’histoire iranienne ?

Pour le meilleur ou pour le pire, il est probablement l’un des dirigeants iraniens les plus marquants des deux derniers siècles. C’est d’abord le troisième règne le plus long depuis la période qajare : Nasreddin Shah a régné quarante-neuf ans, Mohammad Reza Pahlavi trente-sept ans, Ali Khamenei trente-six ans en tant que Guide suprême, sans compter sa présidence.

C’est aussi, à mon sens, le plus important des deux dirigeants de la révolution. Khomeini est une figure historique à la manière de Lénine : le leader charismatique qui a rendu la révolution possible, mais pas celui qui a gouverné dans la durée. C’est Ali Khamenei qui a bâti la République islamique. La phase de bureaucratisation de la révolution, qui correspondrait en URSS aux périodes de Staline, Khrouchtchev et jusqu’à Brejnev, s’est déroulée sous lui. Il a organisé la République islamique autour de l’idée de résistance. L’islam compte, bien sûr, mais ce n’était pas la force motrice. La manière dont il a organisé les Gardiens de la révolution et les institutions de l’État s’inscrit dans cette grande bataille contre les États-Unis. Cela a permis de défendre l’idéologie islamique de l’État, mais je ne pense pas que ce soit ce qui l’animait.

J’en donne un exemple dans mon livre. Pendant les manifestations liées à la mort de Mahsa Amini, j’ai écouté une vingtaine de ses discours. Dans aucun d’entre eux il n’a parlé du hijab ni vraiment de l’islam ; le mot n’apparaissait que pour désigner la République islamique. Il parlait sans cesse de la menace pour la sécurité nationale : les États-Unis et Israël se servaient de cette question pour affaiblir l’Iran et en prendre le contrôle. Et lorsque la situation s’est envenimée, le régime a largement laissé tomber le hijab. La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab. Reviendront-ils sur cette question ? J’en doute fortement.

La guerre peut-elle transformer la nature de ce régime ?

Un État construit pendant plus de quarante ans ne peut pas changer du jour au lendemain. Mais cette guerre a été suffisamment lourde de conséquences pour en modifier la nature. Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux. Comment Mojtaba Khamenei entend-il gouverner ensuite ? Nous ne le saurons qu’une fois que nous y serons. Même lui n’a pas toute latitude pour prendre des mesures radicales : c’est un État bien plus sophistiqué que l’État saoudien, par exemple. Or il a fallu à Mohammed ben Salmane une dizaine d’années pour transformer un État saoudien reposant sur de multiples piliers en régime autocratique : écarter les oulémas et les autres princes, centraliser la décision entre ses mains, modifier jusqu’aux systèmes d’allégeance de la famille royale. En Iran aussi, cela prendra du temps.

Cette obsession de l’ingérence étrangère a laissé un angle mort : la situation intérieure, la viabilité du pays en tant que société et en tant qu’économie. Vous avez également coécrit How Sanctions Work. L’effondrement économique n’est-il pas la grande faiblesse de cette stratégie de résistance ?

Les guerres ont un coût, et la question est toujours de savoir quel coût une population est prête à supporter. En pleine guerre, la population ne se pose pas encore les grandes questions, même si nous nous en approchons.

L’un des grands défis de Khamenei a été que, à mesure qu’il construisait un État tourné vers la résistance, et que cette résistance devenait plus conflictuelle et plus coûteuse, il perdait le soutien de la population. La société souhaitait une autre direction : une ouverture progressive à l’Occident et davantage de libertés culturelles et politiques. Elle voulait que la révolution suive la voie de la révolution chinoise. Khamenei poussait dans le sens inverse.

Cette tension a éclaté une première fois lors de la réélection d’Ahmadinejad en 2009. La population avait voté massivement pour Mir-Hossein Moussavi, un révolutionnaire de gauche, radical, socialiste, issu du courant religieux, qui s’était réinventé en porte-parole de l’ouverture, y compris vers l’Occident. L’État profond créé par Khamenei a dû recourir à la fraude, ce qui a provoqué le premier grand soulèvement politique, le Mouvement vert.

La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab.

Vali Nasr

Depuis, la contradiction n’a cessé de s’accentuer entre l’idée qu’il faut une société idéologique pour mener la guerre anti-impérialiste et la direction que prend la société iranienne. Elle a de nouveau explosé avec le soulèvement « Femme, vie, liberté », au cours duquel les jeunes ont en substance déclaré : « Laissez-nous tranquilles, nous ne voulons pas être religieux. » L’État a dû reculer : Khamenei a renoncé à faire du hijab une condition minimale de la guerre anti-impérialiste. Quand une personnalité comme Ali Larijani déclare publiquement qu’il faudrait revenir à l’époque du Shah, où le hijab était facultatif, cela montre que le régime a déjà perdu une partie du soutien populaire.

Khamenei s’est alors appuyé sur les 20 % de la population qui votent encore ou soutiennent fermement le régime, face aux 80 % qui sont apathiques, dans une zone grise ou franchement hostiles. En ce sens, la République islamique telle qu’il la concevait n’est plus viable.

Et sur le plan économique ?

L’érosion économique est d’une autre nature que l’érosion politico-culturelle, et elle n’a cessé de s’aggraver avec le durcissement des sanctions. Au début de son arrivée au pouvoir, les sanctions étaient modérées et le pays pouvait fonctionner. La classe moyenne s’est même considérablement développée : l’existence d’artistes, d’intellectuels, de laïcs désireux de s’occidentaliser en est d’ailleurs une conséquence. Cette classe moyenne, qui a grandi sous Rafsandjani avec l’essor du secteur privé, a voté pour Khatami. Elle a continué à se développer sous Khatami, mais les inégalités ont permis à Ahmadinejad de remporter la présidence. Le mouvement de 2009 était un mouvement de la classe moyenne, et celle-ci a aussi joué un rôle important dans le soulèvement de janvier.

Mais à mesure que la pression économique s’est intensifiée, et surtout après les sanctions de « pression maximale » de 2018, cette classe moyenne s’est réduite. Hassan Rohani estimait que si le JCPOA avait été appliqué pendant dix ans, elle aurait augmenté de 35 % et serait devenue le moteur du changement. Au lieu de cela, entre 2018 et 2020, 20 % de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.

La pression économique peut-elle provoquer un soulèvement, comme l’espère Washington ?

Une théorie veut que plus une population s’appauvrit, moins elle est en mesure de se révolter. La révolution de 1979 a d’ailleurs été menée par la classe moyenne : plus les gens s’enrichissent, plus ils ont d’exigences culturelles et politiques, et mieux ils savent s’organiser. Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.

La théorie américaine, formulée par Mike Pompeo, était que l’Iran devrait choisir entre nourrir son peuple et rester tel qu’il est. Le discours de Scott Bessent vise lui aussi un changement de régime par la pression économique : si l’on étrangle suffisamment la population, elle se révoltera. Mais je pense que, même sans cette pression, les Iraniens avaient déjà commencé à s’interroger sur le coût de la résistance. Ce coût, c’est l’isolement : on ne peut pas voyager où l’on veut, on est coupé du monde. Pourquoi ne pas être comme la Turquie ?

Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux.

Vali Nasr

Avec l’intensification de la pression depuis 2018, et maintenant ce nouveau tour de vis, le débat a changé de nature. Ce n’est plus que la résistance a un coût en soi : ce sont les États-Unis qui augmentent le coût de la confrontation avec eux, avec l’Occident, avec Israël. La question n’est plus de savoir si ce coût est bon ou mauvais, mais s’il est supportable, et combien de temps.

Khamenei pensait même que la résistance était bénéfique. L’Iran fabriquait tout lui-même, pas seulement des missiles, mais aussi des médicaments ; il a développé toute une base industrielle. À certains égards, il dispose de chaînes d’approvisionnement bien plus solides que de nombreux pays de la région qui ont joué la carte de la mondialisation. Il pouvait donc défendre l’« économie de résistance ». Cet argument ne tient plus. La question n’est plus de savoir s’il est bon de se passer du commerce avec les États-Unis, mais si les coûts actuels sont tenables.

Trump a en quelque sorte voulu mettre cette politique de résistance au pied du mur. C’est de plus en plus le cœur du débat. Quand Pezechkian dit : « Nous devons payer les salaires, nous manquons d’argent », que dit-il au fond ? « Je ne dis pas qu’il faut capituler, mais il faut peut-être repenser la résistance comme voie à suivre. »

Et Mojtaba Khamenei ?

Il pourrait estimer que ce chemin est encore loin d’être tracé. Veut-il vraiment diriger un pays qui ne cesse de s’appauvrir ? Ce serait son héritage. Mais le problème, après quarante ans, c’est que ce que les États-Unis exigent de l’Iran a aussi un coût très élevé. Il ne s’agit pas seulement d’une capitulation militaire : il faudrait changer de politique étrangère, devenir en somme un al-Charaa. Quand les deux options sont aussi coûteuses, je ne sais pas qui choisira quoi, ni quand.

Venons-en à la stratégie américaine. De nouveaux bombardements restent-ils possibles ? Quels sont aujourd’hui les objectifs de guerre vus de Washington, et quel rôle jouent les midterms ?

Les élections de mi-mandat sont un levier de pression sur Donald Trump, que l’Iran tente d’ailleurs d’exploiter, notamment par le biais des prix de l’essence. Je ne sais pas si cela fonctionnera.

Le problème plus général est que Khamenei a longtemps pensé pouvoir maintenir avec les États-Unis une situation de « ni guerre ni paix » : « Laissez-nous tranquilles, nous voulons être un pays normal à nos conditions, sans faire partie de votre ordre mondial. » Ce n’est plus tenable. Depuis qu’Israël a attaqué l’Iran et que la guerre de février a éclaté, c’est impossible. Certains en Iran souhaitent peut-être un accord qui reviendrait à ce « ni guerre ni paix ». Mais Donald Trump ne raisonne pas ainsi : il pense en termes de victoire américaine. Il l’a déclaré devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Le butin revient au vainqueur ». Même s’il signe un accord et revendique une petite victoire, je ne vois pas les États-Unis laisser désormais l’Iran tranquille. 

Il existe pourtant des précédents de normalisation.

Le Vietnam, oui. L’Union soviétique et la Chine le défendaient et l’armaient, mais la question a fini par être réglée, contrairement à Cuba ou au Venezuela. Une dizaine d’années après la chute de Saïgon, le Vietnam a commencé à normaliser ses relations avec les États-Unis, quelles qu’en soient les raisons. Cela n’a pas pris très longtemps. L’Iran souhaiterait sans doute une situation dans laquelle la pression économique serait suffisamment allégée pour qu’il puisse gérer l’État comme il l’entend. Mais je ne pense pas que Washington s’en contente aujourd’hui. Les États-Unis veulent la victoire, et c’est pourquoi le risque d’une nouvelle offensive militaire est bien réel.

Les sanctions ne suffiraient-elles pas ?

La pression économique pourrait briser l’Iran, mais cela pourrait prendre beaucoup de temps, et le calendrier compte. Un pays peut aussi s’appauvrir durablement sans s’effondrer. Prenez le Venezuela : quand Trump est arrivé au pouvoir, environ un quart de la population avait quitté le pays et un autre quart était sur le départ. Les États-Unis ont fini par intervenir pour changer de régime, notamment afin d’endiguer l’exode. Les seules sanctions n’ont pas eu l’effet escompté sur Maduro, pas plus qu’à Cuba. On se rend compte que les sanctions ne fonctionnent que jusqu’à un certain point et qu’au-delà, les États-Unis ne l’emporteront peut-être pas sans reprendre la guerre. Je pense donc qu’il y aura un nouvel épisode militaire avant le retour à la table des négociations.

Quels signaux faut-il surveiller dans les semaines et les mois à venir ?

Il y en a beaucoup. La situation s’est clairement aggravée : les Houthis, l’attaque contre l’oléoduc en Arabie saoudite. Les États-Unis fournissent à Israël des bombes de deux mille livres dont il n’a pas besoin à Gaza ou au Liban : elles sont destinées à l’Iran. Les Iraniens estiment que les mouvements de troupes et de matériel américains autour de leur territoire annoncent une opération d’envergure. Les élections israéliennes et américaines approchent. Et la nervosité est grande dans les pays voisins. Beaucoup disent que l’atmosphère rappelle bien plus celle de février que celle de juin, lors de la signature du protocole. Trump semble lui aussi estimer qu’il ne sert à rien de discuter et qu’il faudra tout détruire ; il est revenu à ce type de menaces. Nous traversons un moment dangereux.

Une percée reste-t-elle possible ?

Cela me rappelle ce qu’a dit le sénateur George Mitchell à propos des négociations de l’accord du Vendredi saint : des jours sombres de découragement, puis, soudain, une percée. On ne peut donc pas l’exclure. Je la crois toutefois peu probable, car les positions sont trop éloignées au regard de ce dont Trump a besoin pour crier victoire. Et un accord temporaire qui ne lui apporte pas cette victoire ne ferait que repousser le problème.

Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.

Vali Nasr

Beaucoup d’indices laissent penser qu’il pourrait être tenté par au moins un nouveau round, plus intense, dans l’espoir que cela suffise. Nous ne savons pas ce qui se dit dans le bureau de Rezaï. Les Iraniens se battraient jusqu’au bout, mais peut-être pensent-ils eux aussi que cette situation n’offre pas d’issue. À ce stade, une percée entre l’Iran et les États-Unis relèverait du « cygne noir ».

Quel rôle joue Israël ?

C’est ce qui distingue ce conflit de bien d’autres. Israël ne s’intéresse pas aux relations entre les États-Unis et l’Iran : il veut que les États-Unis en finissent avec l’Iran. Israël a compris qu’il ne pouvait pas y parvenir seul. Il a essayé en juin 2025, le régime n’est pas tombé ; en 2026 il a agi aux côtés des États-Unis, et le régime n’est toujours pas tombé.

La tendance israélienne, comme on le voit au Liban et à Gaza, n’est pas d’essayer autre chose. Israël conclut plutôt que la force employée n’était pas suffisante et fait donc valoir que les États-Unis ne doivent pas se contenter d’un accord qui apporterait un soulagement économique à l’Iran et donnerait à la République islamique le temps de se reconstruire : « Maintenant que vous en êtes là, finissez le travail. » Ce débat ne se limite donc pas à Trump et à l’Iran. L’opinion israélienne pèse, et c’est elle qui a joué un rôle déterminant pour convaincre Trump, en février, que la guerre serait rapide et décisive.

Voyez-vous des signaux à l’intérieur même de l’Iran ?

De nombreux rapports font état de trafics d’armes vers l’Iran, en particulier vers les zones kurdes. La semaine dernière, plusieurs hauts responsables sunnites ont été assassinés en Iran, par les forces de sécurité, j’insiste sur ce point. Israël et les États-Unis tentent de recréer un scénario de janvier : accentuer la pression économique pour que la population soit aussi en colère qu’alors, mener une opération qui servirait de déclencheur à un nouveau soulèvement de masse, puis bombarder, peut-être plus intensément qu’auparavant. C’est presque la même recette, mais du point de vue israélien, les ingrédients doivent être plus puissants. Je ne sais pas si c’est exact, mais cela fait partie du débat. Et encore une fois, la vente de bombes de deux mille livres à Israël n’a qu’un seul objectif : l’Iran.

Il y a toujours la possibilité d’un « moment japonais », comme après Hiroshima et Nagasaki, quand les Japonais ont dit : « C’est fini. » Ou bien, à l’inverse, les Iraniens causeront d’énormes dégâts dans la région avant d’en arriver là. C’est pourquoi les gouvernements arabes sont si inquiets : les dommages collatéraux pourraient être bien plus importants que tout ce que nous avons vu jusqu’ici.

L’article En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

23.09.2026 à 06:30

Les clefs de la puissance houthiste

Louis Puel

Pourquoi personne n’arrive à vaincre ce mouvement tribal et sa violence théologico-politique

L’article Les clefs de la puissance houthiste est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6731 mots)

Testez le Grand Continent et découvrez les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Par intermittence, et souvent en lien avec leurs victoires sur le terrain militaire, les Houthistes font irruption dans l’espace médiatique européen et américain. 

L’opération éclair menée jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb n’est que la dernière d’une série d’actions qui a notamment été marquée en 2014 par leur prise de contrôle de Sanaa, la capitale yéménite, ou encore en 2023 par leurs attaques en mer Rouge, en soutien aux Palestiniens. Pourtant, ce mouvement politico-religieux yéménite semble à chaque fois être (re)découvert. 

1 — Une famille : al-Houthi, père et fils

Le mouvement tire son nom de la famille al-Houthi, originaire des environs de Sa’dah, dans l’extrême nord du Yémen. Le terme houthiste désigne donc d’une manière générique les partisans du leader actuel Abd al-Malik al-Houthi, né en 1979. Celui-ci a pris la succession de son père Badr al-Din (1926-2010) qui avait lui-même assuré un intérim après que son fils Hussein, fondateur du mouvement né en 1960, ait été tué en septembre 2004 par l’armée yéménite 79. Par convention, le vocable Houthi fait donc référence à la famille elle-même, et houthiste au mouvement qui dépasse très largement le cercle familial. 

Les houthistes s’auto-désignent d’abord à travers le terme de Jeunesse croyante (al-Shabab al-mu’min) et, depuis 2011, par celui de Partisans de Dieu (Ansar Allah), nom qui n’est pas sans rappeler celui du Parti de Dieu libanais, le Hezbollah.

Dans l’environnement tribal traditionnel du Yémen, le prestige de la famille al-Houthi tient à son appartenance à la catégorie des descendants du Prophète Mohammed. Ils appartiennent de ce fait à une forme d’aristocratie qui a pu, dans cet environnement septentrional yéménite où les tribus sont majoritaires et portent les armes, s’arroger une forme de monopole sur le savoir religieux. Ces familles dites hachémites ou désignées comme sayyid (pl. sada) ou ahl al-bayt (gens de la maison), ont aussi accaparé le pouvoir politique, jusqu’à la révolution républicaine de 1962 : l’imam, sorte de monarque, était alors sélectionné parmi les membres de ces familles 80. 

2 — Une identité  : le renouveau zaydite

Le mouvement houthiste s’inscrit dans le cadre de l’identité zaydite, une branche singulière du chiisme qui n’est aujourd’hui présente qu’au Yémen et à laquelle environ 40 % de la population totale est originellement rattachée. La révolution de 1962, qui a mis fin au régime de l’imamat, a bouleversé le zaydisme et conduit à sa marginalisation politique et religieuse. La perte de sens de cette identité religieuse a donné lieu à une dynamique de renouveau à partir des années 1980, portée notamment par la Jeunesse croyante et influencée par des clercs tels que Badr al-Din al-Houthi. 

L’organisation de camps d’apprentissage du Coran, les activités éditoriales et les conférences dans les mosquées ont conduit à l’émergence d’une génération de militants désireux de réinventer leur identité zaydite. Localement, autour de Sa’dah, le déploiement en parallèle d’un mouvement salafi ayant des liens avec l’Arabie saoudite 81, et le rayonnement de l’expérience iranienne postrévolutionnaire ont favorisé une recomposition identitaire. 

3 — Un corpus idéologique : Hussein al-Houthi

Au cours des années 1990 et au début des années 2000, la Jeunesse croyante se structure autour des enseignements de Hussein al-Houthi. Ce dernier est élu député entre 1993 et 1997. Il part ensuite poursuivre ses études universitaires à l’université de Khartoum, puis s’engage, à son retour, à travers des prêches et conférences centrées sur l’histoire du zaydisme, la place prépondérante à accorder aux hachémites, descendants du Prophète, ainsi que sur les questions internationales.

Le contexte de la lutte contre Al-Qaïda à partir de septembre 2001 et la guerre en Irak de 2003 favorisent un discours critique du pouvoir yéménite aligné sur les positions des États-Unis chez Hussein al-Houthi. Les interventions du dirigeant de la Jeunesse croyante sont l’occasion pour ses partisans de scander des slogans sans équivoque : « Mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les Juifs, victoire à l’Islam ! » Une visite du président Ali Abdallah Saleh à Sadaa début 2004 au cours de laquelle l’assemblée crie ce slogan justifie la répression étatique. La tentative d’arrestation de Hussein al-Houthi échoue et débouche en juin 2004 sur un conflit armé dont les répercussions se prolongent encore aujourd’hui 82.

Deux mois plus tard, la mort de Hussein al-Houthi alors qu’il était réfugié dans une grotte, fait de lui un martyr, mais ne règle aucunement le conflit avec le pouvoir central. Ses successeurs et soutiens poursuivent le combat et s’appuient sur ses enseignements pour façonner un corpus idéologique qui, ancré dans la tradition zaydite, la réinvente. Les Malazim (notes), tels qu’ils sont nommés, sont rassemblés, largement diffusés et analysés. Ils sont marqués par une rhétorique contestataire et la mise en exergue d’une forme d’infaillibilité de l’interprétation religieuse par les hachémites, participant ainsi à ce qui est décrit comme une « culture coranique » 83. Ce concept est, rétrospectivement, mis au cœur de l’idéologie houthiste et constitue une forme de pendant local à la contribution intellectuelle khomeyniste à la Révolution islamique de 1979, à savoir la doctrine du velayat e-faqih qui offre aux clercs religieux un rôle prépondérant dans la gestion des affaires politiques. 

4 — Un mouvement aguerri par les guerres de Sa’dah

Cette idéologie houthiste, marginale du vivant de Hussein, serait sans doute restée cantonnée aux segments très minoritaires des partisans du renouveau zaydite sans son inscription dans une longue guerre civile. L’opération de police contre Hussein a pris une ampleur inattendue et donné lieu à un conflit armé que l’on désigne sous le nom de « guerres de Sa’dah ». Durant six rounds étalés entre 2004 et 2010, le mouvement houthiste et le pouvoir se sont affrontés militairement dans les hautes terres de Sa’dah puis dans les gouvernorats avoisinants. Après son demi-frère, puis son père, Abd al-Malik al-Houthi prend progressivement la tête du mouvement en 2007. 

La répression indiscriminée occasionnée par cette guerre asymétrique, accompagnée de bombardements aériens, d’une intervention ponctuelle des Saoudiens mais aussi de milices islamistes sunnites a sans nul doute favorisé l’alignement des populations de ces zones sur les houthistes. Les tribus d’origine zaydite ont contribué à l’effort de guerre houthiste, au même titre que le soutien reçu par la République islamique d’Iran. Dès 2004, le pouvoir yéménite accuse celle-ci (ainsi que le Hezbollah libanais) de chercher à l’affaiblir et d’ouvrir un front sur le flanc sud de l’Arabie saoudite afin de favoriser un affrontement entre sunnites et chiites.

Durant ces années, l’expérience guerrière des houthistes et de leurs combattants renforce leur assise populaire et permet à Abd al-Malik al-Houthi de devenir une figure charismatique d’opposition 84. Ses interventions vidéo, qui utilisent un vocabulaire rappelant la communication de Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, le positionnent au-dessus du débat politicien. Il parvient habilement à s’ériger en tant que défenseur du petit peuple et de la nation yéménite traditionnelle, contre les ingérences saoudiennes et l’impérialisme américain, mais aussi en défenseur de la cause palestinienne.

5 — Une alliance à revers avec l’ancien président Saleh 

Début 2011, lorsque survient le soulèvement révolutionnaire du « Printemps yéménite », les houthistes se mobilisent sans surprise en faveur de la chute d’Ali Abdallah Saleh. Ils ont recours à la même rhétorique, pacifiste pour l’essentiel, que les autres groupes contestataires, s’installent sur les sites de manifestations et participent aux débats qui tentent d’inventer un nouveau Yémen 85. Toutefois, leur intégration dans l’opposition ne dure que peu de temps.

En effet, la chute de Saleh en 2012 a provoqué un revirement des houthistes. Le processus de transition, selon eux, offre une place prépondérante à leurs adversaires islamistes sunnites, notamment la branche yéménite des Frères musulmans, le parti al-Islah, ancien allié de Saleh dont il souhaite désormais se venger. Pour ce faire, Saleh passe un accord tacite avec les houthistes, leur offrant le reste de ses capacités financières et militaires pour mettre à mal la transition politique. 

Le 21 septembre 2014, les réseaux de l’ancien régime aident les houthistes à mener un coup d’État victorieux, puis à accroître leur territoire, jusqu’à la capture de la ville d’Aden, au sud du pays. Ils prétendent alors vouloir préserver les acquis de la révolution et expriment l’impatience des Yéménites qui souffrent de la crise économique et des promesses non tenues 86. 

À l’appel du président Hadi, reconnu par la communauté internationale, l’Arabie saoudite lance le 26 mars 2015 une opération militaire de grande envergure, censée provoquer la chute des houthistes. Mais celle-ci n’obtient que peu de succès en dehors de la libération d’Aden, port devenu capitale provisoire. Le nouveau revirement de Saleh qui, fin 2017 accepte la proposition saoudienne de se retourner contre les houthistes n’a pas davantage d’effet  : les houthistes finissent par le tuer lors de sa fuite et ils restent seuls au pouvoir dans les territoires qu’ils contrôlent, soit le tiers occidental du pays où vit plus des deux tiers des 35 millions de Yéménites.

6 — Une ambiguïté : restaurer ou non l’imamat

Si les houthistes appuient leur stratégie politique sur un discours aux accents nationalistes et populistes ; contre « l’agression américano-sioniste et saoudienne » et la corruption, l’idéologie qu’ils portent n’est pas sans équivoque. 

Tout d’abord, force est de reconnaître que leur capacité de mobilisation dépasse difficilement les segments d’origine zaydite de la société. L’instrumentalisation de quelques figures salafies ne fait par exemple pas illusion. Ensuite, le cœur de leurs élites appartient directement à la minorité des descendants du Prophète. Enfin, même s’il n’en a pas le titre et que des institutions de façade ont été créées, telles que le Comité révolutionnaire, Abd al-Malik al-Houthi joue de facto le rôle de monarque et d’imam. L’ambiguïté est entretenue et aucun texte publié, pas même les Malazim de Hussein al-Houthi, ne plaide pour la restauration de l’imamat zaydite, disparu en 1962. 

Le manque de clarté quant au projet politique concerne également le territoire revendiqué par les houthistes. Les zones peuplées de zaydites ou l’ensemble du Yémen unifié en 1990 ? Viseraient-ils à terme les territoires conquis en 1934 par l’Arabie saoudite, voire La Mecque et Médine ? 87

7 — Un proto-État féroce

Le flou entourant leurs objectifs n’a pas empêché les houthistes de mettre en place, depuis septembre 2014, un proto-État. Bien que non reconnues par la communauté internationale, les institutions qu’ils contrôlent préservent l’illusion d’une continuité. C’est notamment le cas des médias publics, des universités ou du ministère des Affaires étrangères et bien évidemment de l’armée. 

Cette illusion est mise à mal par les difficultés financières et le non-paiement des salaires des fonctionnaires. Toutefois, force est de reconnaître qu’en matière de services publics, de sécurité et de stabilité de leur monnaie, ils ne font pas moins bien que les régions où le pouvoir reconnu par la communauté internationale, et pourtant appuyé par les monarchies du Golfe, est en place. Pire encore, ils sont parvenus à développer des capacités militaro-industrielles conséquentes.

Ce semblant d’efficacité est obtenu au prix d’un pouvoir autoritaire voire féroce, qui viole les droits humains et s’attaque en particulier aux femmes. Le niveau élevé de corruption qui ponctionne l’aide humanitaire internationale dont dépendent les trois quarts des Yéménites, offre des ressources au pouvoir en place.

8 — Une alliance avec l’Iran

L’appréhension du mouvement houthiste est parfois réduite à son intégration dans la politique régionale iranienne dont il ne serait qu’une marionnette ou, un proxy. Les liens entre le mouvement yéménite et la République islamique ne sont pas un mystère. Ils s’ancrent dans les origines du mouvement houthiste il y a plus de vingt ans. Mais il convient de ne pas les surévaluer. La circulation d’un savoir-faire militaire, le transfert de composants pour fabriquer des drones ou des missiles de longue portée ainsi que des financements probables font des houthistes un relais efficace, mobilisé à moindre coût par les dirigeants iraniens 88. 

Toutefois, leur grille de lecture régionale et leur stratégie s’inscrivent avant tout dans le contexte historique yéménite. Les dirigeants du mouvement ont toujours veillé à justifier leurs actions en fonction de la situation locale et à modifier le rapport de force avec leurs ennemis directs. C’est ainsi qu’il faut comprendre leur retenue sur le détroit de Bab el-Mandeb pendant les premiers mois de la guerre américano-israélienne déclenchée en février 2026. Ils ne souhaitaient en aucun cas apparaître aux yeux de leurs partisans comme agissant au nom des intérêts de l’Iran.

9 — Un double engagement : Palestine et Arabie saoudite

L’ancrage local et le lien avec la politique régionale iranienne guident un engagement constant contre l’Arabie saoudite et Israël, ou plutôt en soutien aux Palestiniens. L’offensive saoudienne contre les houthistes, qui a débuté en 2015, a progressivement donné lieu à des mesures de rétorsion significatives, à mesure que les capacités de projection militaire de ces derniers se sont accrues. Drones puis missiles de longue portée ont, à compter de 2019, placé des villes et des infrastructures saoudiennes à portée de tir. Cet état de fait a favorisé une stratégie de retrait et de négociation avec les Houthistes chez les dirigeants saoudiens, ce qui a conduit au cessez-le-feu de mars 2022, en vigueur sous une forme ou une autre jusqu’en août 2026. Pendant cette période où le conflit semblait gelé, les houthistes ont constamment fait monter les enchères, formulant notamment des exigences financières que les Saoudiens ne pouvaient pas accepter. Au cours de l’été 2026, après que les Houthistes eurent cherché à mettre les Saoudiens devant le fait accompli en autorisant l’arrivée d’un avion en provenance de Téhéran, les Saoudiens ont de nouveau bombardé l’aéroport de Sanaa. En représailles, les houthistes ont annoncé un blocus des navires à destination de l’Arabie saoudite. Cette décision a alors justifié leur offensive contre le détroit de Bab el-Mandeb, marquant le début d’une nouvelle phase de la guerre, avec des attaques ciblant l’aéroport de Riyad et les pipelines saoudiens. 

L’engagement des houthistes en faveur de la Palestine est ancien et donne lieu à des manifestations massives qui sont bien davantage qu’une instrumentalisation du conflit israélo-arabe, tant elles servent leur popularité. Suite aux attaques du 7 octobre 2023 et aux bombardements israéliens sur Gaza, les houthistes ont investi un terrain militaire qui semblait longtemps hors de portée de ces combattants venus des montagnes : la mer Rouge. Dès novembre 2023, ils ont annoncé cibler les navires commerciaux liés, même indirectement, à Israël. Cette stratégie a désorganisé le commerce maritime mondial, mais a aussi occasionné des bombardements israéliens et américains. En mai 2025, Donald Trump a fini par signer un accord avec les houthistes, tandis que les Israéliens continuaient de mener des raids aériens en réponse aux envois de drones et de missiles sur Israël et aux attaques contre les navires longeant les côtes yéménites. Bien que les bombardements israéliens aient été significatifs, conduisant notamment à l’assassinat de douze ministres du gouvernement houthiste en août 2025, le mouvement yéménite n’a jamais semblé réellement affaibli 89.

10 — Des ennemis fragmentés

La capacité militaire des houthistes et leur assise politique sont inversement proportionnelles à la division de leurs adversaires. Tant au niveau local qu’au niveau régional, le camp anti-houthiste n’a jamais réussi à former un front uni face aux avancées d’Ansar Allah.

Dès les guerres de Sa’dah au milieu des années 2000, l’offensive contre les houthistes avait été instrumentalisée par les successeurs putatifs du président Saleh pour s’affaiblir mutuellement. À partir de 2015, les tensions entre Frères musulmans et partisans de la sécession sudiste, entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis, ou entre milices originaires de l’est et du sud ont grandement grevé les capacités militaires du camp hostile aux houthistes. C’est cette fragmentation même, bien davantage que le soutien iranien, qui explique le succès à Bab el-Mandeb en septembre 2026 et leur capacité à tenir, depuis douze ans, les régions qu’ils contrôlent.

L’article Les clefs de la puissance houthiste est apparu en premier sur Le Grand Continent.

6 / 10

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞