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09.04.2026 à 12:00

Le nouveau régime des Gardiens : comment l’État iranien s’est renforcé dans la guerre

Matheo Malik

Pourquoi l’élimination ciblée des maîtres de Téhéran et de leurs alliés n’a-t-elle pas permis de tuer le régime ?

Pour la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian, on assiste en Iran à une profonde mutation : la République islamique s’est transformée en un « Régime des Gardiens » — un État militariste qui s’est renforcé en resserrant son contrôle de la société civile.

Entretien.

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Texte intégral (3352 mots)

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La guerre a été présentée par Donald Trump comme une guerre de changement de régime. De nombreux dirigeants iraniens ont été tués, dont le Guide suprême. Pourtant, la République islamique est toujours en place. Est-ce que le régime iranien sort renforcé de ces quarante jours de guerre ? 

Malgré l’assassinat d’un certain nombre de ses dirigeants, le régime a en effet montré sa résilience face à deux des armées les plus puissantes au monde, l’armée américaine et l’armée israélienne. Dans ce contexte, le régime a pu survivre, voire se renforcer puisqu’ils ont montré qu’ils avaient prévu pour chaque poste décisionnaire des substituts, parfois jusqu’à trois ou quatre personnes.  

Par conséquent, l’élimination de tel commandant en chef des Gardiens de la Révolution n’a pas abouti à la neutralisation des Gardiens comme corps puisqu’il se trouvait toujours un remplaçant. 

Il en va de même pour les personnalités politiques, comme Ali Larijani, remplacé  par Mohammad Bagher Zolghadr au poste de secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, qui détermine la stratégie du pays en interne et à l’international. 

Or à la faveur de ces remplacements, ce sont les plus durs des Gardiens de la Révolution qui renforcent leur autorité et leur contrôle du pays. 

Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.

Azadeh Kian

En quoi consiste ce contrôle ?

Les Gardiens et leurs alliés en Iran ont encore accru leur rôle au cours de la guerre. 

Prenons l’exemple de Mohammed Qalibaf, qui  joue un rôle central aujourd’hui en tant qu’ancien commandant des Gardiens. Il avait certes déjà un rôle politique auparavant, mais il est désormais considéré comme celui qui pourrait discuter avec J. D. Vance au Pakistan — si les négociations se poursuivent…

Le discours des Gardiens consiste à dire : « nous avons protégé l’Iran pendant cette guerre imposée ». Ils utilisent cet argument comme outil de justification d’un contrôle encore accru sur la société civile iranienne, qui a été très largement affaiblie du fait des massacres de janvier 2026. En plus des milliers de morts, 50 000 personnes ont été arrêtées au cours de ces manifestations. Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.

Par conséquent, cette guerre a renforcé le régime islamique et en particulier les militaires en son sein, a affaibli davantage la société civile iranienne et a augmenté la misère économique du pays.

Il est difficile de comprendre qui contrôle l’Iran désormais. Quelles sont les personnes qui vous semblent les plus importantes aujourd’hui ? 

Mohammed Qalibaf est intéressant à observer, non pas en tant que président du Parlement, parce que le Parlement ne joue pas un rôle central, mais en tant que personnalité politique qui a des relations avec les  Gardiens de la Révolution et avec les forces de police qu’il a dirigées par le passé. Il a toujours eu l’ambition de diriger le pays et s’est présenté trois fois aux élections présidentielles, sans succès. Pour lui, cette guerre est sa dernière chance d’émerger comme une figure de dirigeant, dans la mesure où il a également été adoubé par les États-Unis qui disaient pouvoir discuter avec lui. 

Mohammad Bagher Zolghadr est également central, même s’il ne semble pas proche de Qalibaf. S’ils ont tous les deux été sur le front pendant la guerre Iran-Irak en tant que Gardiens de la Révolution, leurs chemins ont divergé par la suite, Zolghadr faisant carrière dans le système judiciaire et Qalibaf dans la politique locale et municipale, comme maire de Téhéran. 

Enfin, la troisième personne clef me semble être Ahmad Vahidi, qui a été le chef des très redoutables services de renseignement des Gardiens de la Révolution et qui dirige désormais l’ensemble des Gardiens. Il représente aussi une forme de radicalisation à la tête des Gardiens. Après la mort de Hossein Salami, lors de la guerre de juin 2025, puis celle de Mohammad Pakpour le 1er mars 2026, Ahmad Vahidi a pris la tête des Gardiens, sur une ligne encore plus radicale que ses prédécesseurs.

Ces personnes sont les réels dirigeants du pays. Le président de la République, Massoud Pezechkian, ne semble pas avoir d’influence réelle : ce qu’il disait pendant la guerre avait très peu d’écho.

Que penser du rôle de Mojtaba Khamenei, qu’on n’a toujours pas vu en public ?

Il faut bien insister sur un point : Mojtaba Khamenei a été élu sous la pression des Gardiens de la Révolution. Au sein de l’Assemblée des Experts, sur quatre-vingt-huit membres, près de vingt-cinq se sont opposés à son élection, ce qui est sans précédent pour une Assemblée qui prend plutôt ses décisions à l’unanimité. 

C’est à la fois sans précédent et attendu, puisque Mojtaba Khamenei n’a aucune assise au sein de l’institution cléricale, ni autorité religieuse. Il a donc dû être élu sous la pression. 

Pour moi, Mojtaba Khamenei ne représente donc pas l’institution cléricale, mais seulement les Gardiens. C’est pourquoi il me semble qu’il serait plus correct de dire « Régime des Gardiens » que « Régime des Mollahs ».

On a vu circuler une photo de ses blessures, qui a été rapidement retirée. Peu importe qu’il soit en vie, blessé grièvement ou non. À mon sens, nous avons largement dépassé le régime de wilayat al-faqih, ou le gouvernement de jurisconsulte. Aujourd’hui, l’Iran s’est transformé en un régime militariste, où les Gardiens de la Révolution et d’autres forces armées jouent un rôle prépondérant, bien plus que les mollahs.

La guerre a renforcé le pouvoir militaire, affaibli la société civile et augmenté la misère économique de l’Iran.

Azadeh Kian

Vous avez mentionné les massacres qui ont eu lieu après la répression de janvier. À quel point cette guerre a-t-elle permis de rallier une partie de la population au régime et quel est l’avenir de ce désir de changement radical qui s’était exprimé et dont les causes restent inchangées ? 

L’un des éléments les plus remarquables de cette guerre est que les rues, autrefois occupées par les protestataires — que ce soit lors du mouvement Femme, vie, Liberté en 2022 ou des soulèvements de décembre 2025 et janvier 2026 —, sont désormais aux mains des partisans du régime, qui ont organisé, tout au long de la guerre, de jour ou de nuit, des manifestations de soutien très visibles dans l’espace public. 

C’est un changement radical dans l’occupation de l’espace public. Il reflète un basculement des rapports de force entre contestataires et soutiens du pouvoir. Le régime a réussi à réoccuper les rues des villes, en mobilisant ses partisans.

Il a également recruté des volontaires au sein des milices Bassidji, parfois des enfants de  12 ans seulement, à qui ils confiaient des armes pour « assurer la sécurité » des rues. 

Pendant ce temps, la répression se poursuit sans relâche. Cette semaine encore, un jeune homme arrêté en janvier a été exécuté. Nasrin Sotoudeh, avocate et militante des droits des femmes, lauréate du prix Sakharov en 2012, a de nouveau été arrêtée alors qu’elle était déjà en résidence surveillée.

«  Après la mort de Hossein Salami, lors de la guerre de juin 2025, puis celle de Mohammad Pakpour le 1er mars 2026, Ahmad Vahidi a pris la tête des Gardiens, sur une ligne encore plus radicale que ses prédécesseurs.  » © Sobhan Farajvan/Pacific Press

Qu’en est-il des difficultés économiques et sociales que connaît la société iranienne ? 

La guerre a malheureusement aggravé les problèmes sociaux de manière dramatique.

Les destructions matérielles sont colossales : selon le dernier rapport du Croissant-Rouge iranien, 93 000 immeubles — résidentiels et commerciaux — ont été détruits. Cela représente 3 millions de personnes déplacées ou privées de logement. 

Le chômage a explosé, le coût de la vie s’est envolé, et l’inflation atteint 83 %. 

Les femmes sont parmi les premières victimes de cette guerre. Beaucoup travaillaient dans le secteur informel — dans les bazars ou les petits commerces, aujourd’hui fermés. Elles ont perdu leurs revenus, tout en devant prendre en charge les enfants et les rassurer au quotidien. 

Les traumatismes psychologiques, souvent ignorés, sont dévastateurs : vivre sous la menace permanente des bombardements, même indirects, crée une angoisse insupportable, tant pour les enfants que pour les adultes. Les femmes sont en première ligne face à cette détresse familiale. 

Je sais ce que cela signifie. J’ai vécu une année de la guerre Iran-Irak, et je me souviens de l’impuissance ressentie. Quand les avions irakiens bombardaient Téhéran, il n’y avait aucun abri. Donc on restait chez soi, résigné, en se disant : « Si c’est notre tour, on mourra. » J’ai retrouvé cette même résignation chez mes amis et ma famille qui se trouvent en Iran. Les gens se sont résignés à mourir.

La situation est même encore pire qu’à l’époque, car la guerre Iran-Irak touchait surtout l’Ouest et le Sud du pays. Aujourd’hui, les bombardements touchent toutes les plus grandes villes de l’Iran : Téhéran, Ispahan, Mashhad. Des dizaines de millions de personnes sont directement touchées. 

Il serait désormais plus correct de parler du « Régime des Gardiens » que du « Régime des Mollahs ».

Azadeh Kian

Après l’annonce d’un cessez-le-feu, comment imaginer l’avenir des relations entre l’État et la société iranienne ? 

Cela impliquerait déjà que le cessez-le-feu se maintienne, et qu’il faille ensuite construire une paix durable. Mais, dans l’immédiat, mon hypothèse est que le régime sortira renforcé de cette guerre. Il devrait rester au pouvoir, faute d’une opposition structurée capable de le remplacer.

Dans un premier temps, le régime va chercher à maintenir son contrôle sur la société, en réprimant toute velléité de révolte — qu’il s’agisse de manifestations ou de mécontentements diffus. 

Toutefois, il devra aussi affronter une difficulté : la reconstruction. Je mentionnais les 93 000 bâtiments détruits. Pour reconstruire, les militaires et le régime n’auront d’autre choix que de s’appuyer sur la société civile iranienne, sur les entreprises. Il ne pourra pas reconstruire le pays seul. 

Faire appel à la société civile iranienne impliquera-t-il une forme d’ouverture ? 

Cette évolution pourrait survenir, mais pas immédiatement. 

On peut penser à l’hypothèse pakistanaise — non pas pour comparer les deux pays, car les contextes sont très différents, mais pour donner un exemple d’un système où l’armée détient l’essentiel du pouvoir, tandis que les civils occupent des fonctions symboliques ou administratives.

Un tel modèle permettrait d’assurer une certaine responsabilité civile, tout en adoptant un discours moins militariste pour apaiser une société civile contestataire. C’est envisageable, mais les conditions sont très nombreuses : d’abord, un cessez-le-feu durable, ensuite, un accord de paix et, enfin, les moyens financiers nécessaires à la reconstruction.

Pour l’instant, je ne vois pas les militaires renoncer spontanément à leurs privilèges ou à leur pouvoir, encore moins dans le contexte actuel.

Au cours de la guerre, les risques de velléités séparatistes ont souvent été évoqués, notamment à propos des Kurdes. Peut-on parler d’un risque pour la stabilité de l’Iran ? 

Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont publiquement évoqué l’idée de mobiliser des forces kurdes depuis le Kurdistan irakien pour envahir l’Iran. Mais cette stratégie se heurte à plusieurs difficultés. D’abord, les responsables du Kurdistan irakien, comme les Barzani, ont rejeté cette proposition. Malgré les tensions avec Téhéran — notamment les frappes de missiles iraniens sur leur territoire —, ils ont préféré éviter de s’aliéner l’Iran, avec lequel ils entretiennent des relations relativement stables. Ensuite, les partis kurdes iraniens — qu’ils soient autonomistes ou indépendantistes — ont également refusé de servir de proxys à Israël ou de s’engager dans ce conflit. Plusieurs organisations kurdes ont déclaré qu’elles ne participeraient pas à une telle offensive. 

Quant aux Baloutches, leur situation est différente. Certains groupuscules armés existent depuis longtemps dans la région, et les affrontements sporadiques avec les forces iraniennes persistent. Mais il n’y a pas de mouvement séparatiste massif parmi les Baloutches. Les figures religieuses, comme Abdolhamid Ismaeelzahi — très respecté dans la communauté — ne soutiennent pas une telle démarche.

En résumé, les tentatives d’instrumentaliser les minorités ethniques contre le régime iranien ont échoué — du moins pour l’instant. La question qui demeure en suspens est : comment les Gardiens de la Révolution traiteront-ils ces minorités à l’avenir ? Leur attitude déterminera en grande partie les dynamiques futures.

La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs.

Azadeh Kian

Qu’en est-il des oppositions iraniennes à la République islamique ? 

C’est une question difficile mais on peut partir de l’exemple du fils du Shah d’Iran. Son positionnement pendant cette guerre a aliéné une grande partie de ses soutiens en Iran. Il a soutenu les frappes israéliennes et américaines sans jamais exprimer la moindre compassion pour les victimes iraniennes. Quand des enfants ont été tués dans une école au début du conflit, il n’a pas dit un mot. En revanche, dès que des soldats américains ont été tués, il a envoyé des messages de condoléances. Il a par conséquent perdu une partie de sa base.

Par ailleurs, les républicains iraniens laïcs et démocrates se sont réunis pendant la guerre, en Iran même, avec des personnalités à la fois en prison et en liberté. Mais ce groupe émerge à peine et ne représente pas, pour l’instant, une opposition crédible.

La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs : reconstruire le pays, reloger les déplacés, recréer des emplois pour les chômeurs, réparer les infrastructures détruites. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer que les Iraniens descendent massivement dans la rue pour réclamer liberté et démocratie.

Cela dit, on ne peut pas exclure des manifestations de colère. Mais ces mouvements ne constitueront probablement pas une menace existentielle pour le régime. Ils seront avant tout l’expression d’une détresse sociale, pas d’une révolution politique.

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08.04.2026 à 11:22

Cessez-le feu : 8 des 10 points proposés par Téhéran donneraient à l’Iran une position plus favorable qu’avant la guerre

Matheo Malik

Hier soir, l’Iran et les États-Unis ont accepté un cessez-le-feu et l’ouverture de négociations sur la base d’une liste d’exigences hautement défavorables à Washington — et que la Maison-Blanche a contesté un jour après leur publication.

Si elles étaient effectivement mises en œuvre, elles placeraient Téhéran dans une position bien plus forte que celle qu’il avait à la veille de l’attaque du 28 février.

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Texte intégral (1956 mots)

Donald Trump a accepté comme « base » de la négociation 10 points communiqués par la partie iranienne par l’entremise du Pakistan avec la médiation indirecte de la Chine.

Dans un communiqué sur Truth Social, le président des États-Unis en effet annoncé qu’il avait « retenu » hier soir les forces dévastatrices qu’il s’était promis de déployer contre l’Iran et que le régime avait accepté un cessez-le-feu de deux semaines au cours desquelles les deux parties allaient travailler à rouvrir le détroit d’Ormuz.

Parallèlement, Téhéran étudierait toujours la proposition américaine en 15 points, qui inclurait notamment un engagement de l’Iran à ne pas se doter de l’arme nucléaire, la remise de ses stocks d’uranium hautement enrichi, des limitations de ses capacités balistiques, la fin de son soutien aux groupes alliés dans la région et la réouverture du détroit d’Ormuz.

Dans la région, la nouvelle est accueillie avec soulagement et circonspection. Si Benjamin Netanyahou a officiellement soutenu cette trêve, Israël a précisé qu’elle ne s’appliquait pas à ses actions au Liban contre le Hezbollah. Dans le Golfe, cette décision a été saluée mais les pays membres du Conseil de coopération du Golfe ont adopté une position de retenue.

La liste que nous traduisons ci-dessous est celle communiquée par l’agence de presse iranienne Fars News Agency. À la suite de l’annonce de Trump mentionnant le plan en 10 points, le ministre des Affaires étrangères iranien a à son tour confirmé qu’ils étaient pour l’Iran la condition du cessez-le-feu et la base de toute négociation. Ces dix points, les communications de la partie iranienne et les premiers éléments de mise en œuvre du cessez-le-feu — notamment l’annonce selon laquelle, aux termes de l’arrangement, l’Iran et Oman percevraient une taxe sur les navires transitant par le détroit d’Ormuz — laissent en effet planer de sérieux doutes sur sa viabilité. Ces demandes restent dans la droite ligne des volontés maximalistes de la République islamique et constitueraient, dans l’hypothèse peu probable où ils étaient tous mis en œuvre, une victoire stratégique massive pour l’Iran.

Si l’on compare en effet la liste des exigences iraniennes avec la situation d’avant-guerre, 80 % de ces demandes, si elles étaient acceptées, mettraient Téhéran dans une meilleure situation géopolitique qu’avant le 28 février 2026.

À titre de comparaison, les points de la médiation pakistano-chinoise en faveur d’un cessez-le-feu « élargi » ne se retrouvent quasiment pas dans les demandes de Téhéran, qui, pour son plan de cessez-le-feu, ne mentionne d’ailleurs nullement la perspective d’une paix future mais seulement des engagements de non-agression — étendus, même, à Israël (point 9).

Après la menace de Trump de « rayer de la carte toute la civilisation iranienne », il y avait trois scénarios possibles : l’Iran reculerait ; l’Iran ne reculerait pas, mais Trump ferait marche arrière ; ou l’Iran ne reculerait pas et Trump mettrait sa menace à exécution. Le cessez-le-feu semble se situer entre les scénarios 1 et 2, et chaque partie le présente désormais comme une concession de l’autre.

Mais le risque d’une future escalade n’est pas pour autant écarté : l’Iran pourrait en effet conclure que la menace proférée hier par Trump n’avait pas de base matérielle réelle. Le fait que les États-Unis acceptent de discuter à partir des demandes maximalistes de Téhéran, ainsi que l’intention de l’Iran d’imposer une taxe pour le passage dans le détroit d’Ormuz, pourraient rendre la position du régime plus intransigeante encore — ce qui augmenterait le risque d’une reprise de la guerre.

Un haut responsable israélien a déclaré hier soir que le cessez-le-feu avait été coordonné à l’avance avec Israël et que Téhéran avait accepté de rouvrir le détroit d’Ormuz sans que ses exigences ne soient acceptées au préalable : « L’Iran a reculé sur ses exigences et a cédé à la demande d’ouvrir le détroit. » Il a ajouté que l’administration Trump avait assuré qu’elle insisterait lors des négociations sur des points d’intérêt commun : le retrait de l’uranium enrichi à 60 % du territoire iranien, la fin de l’enrichissement d’uranium par Téhéran et l’élimination de la menace que représentent les programmes balistiques.

1 — Cessation complète de toute agression contre l’Iran et les groupes de résistance alliés.

Avant la guerre ouverte le 28 février, l’Iran avait déjà été attaqué directement par les États-Unis en juin 2025. Israël, avec l’appui des États-Unis, continuait à cibler les proxies iraniens dans la région. À la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu par Trump, le Premier ministre israélien a d’ailleurs précisé que celui-ci ne s’appliquait pas aux actions menées par Israël sur le territoire libanais contre le Hezbollah, affaibli par la campagne israélienne mais toujours directement soutenu et commandé par Téhéran.

2 — Retrait des forces de combat américaines de la région, interdiction de toute attaque contre l’Iran depuis des bases, et refus d’adopter des postures de combat.

La présence militaire américaine dans le Golfe est l’une des plus importantes au monde. Ce point est cohérent avec la position de la République islamique vis-à-vis des pays du Golfe depuis le début de la guerre — c’était l’objet du premier message public diffusé par le nouveau Guide Suprême Mojtaba Khamenei. Un retrait total des États-Unis de la région n’a cependant jamais été réellement évoqué auparavant et constituerait une victoire stratégique nette pour Téhéran.

3 — Limitation du passage quotidien des navires à travers le détroit d’Ormuz pendant deux semaines, dans le cadre du protocole de passage sécurisé, sous la supervision et selon les règles spécifiques de ce pays.

Aux termes de ces demandes, le détroit d’Ormuz ne serait donc pas ouvert mais directement contrôlé par Téhéran, ce qui constituerait, là encore, une situation nouvelle par rapport à l’avant-guerre. Dans sa publication sur Truth Social a pourtant conditionné le cessez-le-feu à l’« OUVERTURE TOTALE, IMMÉDIATE ET SÉCURISÉE » du détroit d’Ormuz.

Quelques heures après l’annonce, l’agence iranienne Tasnim déclarait que les passages dans le détroit seraient même conditionnés au paiement d’une taxe aux pays riverains du cours d’eau : l’Iran et Oman.

4 — Levée de toutes les sanctions primaires, secondaires et onusiennes.

Le régime iranien est sous sanction des États-Unis — à des degrés plus ou moins importants — depuis sa création en 1979.

5 — Compensation des pertes iraniennes par la création d’un fonds d’investissement et financier.

Il s’agirait d’un élément nouveau, consécutif aux destructions causées par les frappes israélo-américaines contre l’Iran, clairement à l’avantage de Téhéran puisqu’aucune réciprocité n’est mentionnée — même si, en comparaison, les pertes matérielles américaines sont très faibles. Fait notable, les 10 points iraniens ne mentionnent nulle part une garantie et des réparations spécifiques contre les infrastructures, notamment énergétiques.

6 — Engagement de l’Iran à ne pas fabriquer d’armes nucléaires.

Il s’agit d’un point qui serait également présent dans les 15 points américains. Toutefois, il ne constituerait pas une avancée nouvelle : le régime joue sur l’ambiguïté en s’interdisant déjà formellement, par le biais d’une fatwa du Guide Suprême de construire des armes nucléaires.

7 — Reconnaissance par les États-Unis du droit de l’Iran à enrichir l’uranium et négociation sur le niveau d’enrichissement.

La question de l’enrichissement de l’uranium est particulièrement délicate : lors des négociations à Genève qui ont eu lieu avant le 28 février, les États-Unis ont demandé à Téhéran de renoncer à tout enrichissement, en échange de quoi Washington a promis de fournir gratuitement du combustible nucléaire pour toute la durée de vie de leur programme nucléaire civil. Cette offre a été refusée par les négociateurs iraniens.

8 — Accord de l’Iran pour négocier des traités de paix bilatéraux et multilatéraux avec les pays de la région, conformément à ses intérêts.

L’une des demandes américaines avant le début de la guerre, le 28 février, était que l’Iran cesse de soutenir ses proxies dans la région. À Genève, Téhéran avait refusé de discuter de limitations de son programme de missiles balistiques ou de mettre fin à son soutien à ses alliés dans la région, notamment le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les milices en Irak et les Houthis au Yémen.

9 — Extension d’un engagement de non-agression à tous les agresseurs vis-à-vis de l’ensemble des groupes de résistance.

Il s’agit d’un point en partie redondant avec le premier. Mais — parce qu’il vise implicitement et sans le nommer Israël — c’est aussi l’un de ceux qui rend en pratique inacceptable ces demandes : en pratique, cela impliquerait que Washington se porte garant qu’Israël n’attaque aucun groupe menaçant sa sécurité. Formulé de manière détournée, Téhéran demande en fait un renversement d’alliances.

10 — Abrogation de toutes les résolutions du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique et du Conseil de sécurité des Nations unies, et ratification de l’ensemble des engagements dans une résolution officielle des Nations unies.

Là encore, un engagement rétroactif et total des agences onusiennes constituerait pour Téhéran une victoire stratégique — et lui laisserait de facto les mains libres pour poursuivre ses activités de recherche et de développement de technologies nucléaires.

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07.04.2026 à 18:44

La nouvelle architecture de sécurité du Golfe : une perspective irano-émiratie pour l’après-guerre

Matheo Malik

« Une civilisation entière va mourir ce soir » : Donald Trump ne menace pas seulement l’Iran — il tend un piège aux pays du Golfe pour les forcer à sortir de la diplomatie.

Mais il pourrait en être autrement.

Nous publions la première proposition conjointe portée par un Iranien et un Émirati pour penser le cadre de l’après-guerre.

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Texte intégral (1932 mots)

Au-delà de la tragédie humaine, les attaques américano-israéliennes contre l’Iran et les frappes iraniennes visant les États du Golfe qui se poursuivent sans relâche depuis le 28 février 2026 ont mis brutalement en évidence une absence : le Golfe n’avait, fondamentalement, aucune architecture de sécurité.

Le semblant d’ordre qui existait avant le déclenchement de cette guerre reposait sur une polarisation de la perception de la sécurité et des menaces par les différents États de la région. D’un côté la menace iranienne contre le Conseil de coopération du Golfe et de l’autre la menace états-unienne découlant de la présence de Washington dans la région dictaient un équilibre fragile qui reposait sur la dissuasion, la protection extérieure et une diplomatie ponctuelle et discrète entre l’Iran et les États arabes.

Cet équilibre a fait long feu.

La menace n’est plus seulement perçue : toutes les rives du Golfe sont désormais en feu. 

La question n’est plus de savoir si un nouveau cadre de sécurité régionale est nécessaire, mais qui en seront les acteurs, comment ils interagiront entre eux, et si cette nouvelle architecture pourrait être purement régionale — ou si elle devrait s’étendre.

Rétablir la confiance — et la dissuasion

Les attaques iraniennes ont provoqué une rupture profonde dans les relations de Téhéran avec les États arabes de l’autre côté du Golfe et ont sapé la confiance prudente qui avait commencé à s’instaurer grâce à la diplomatie régionale au cours des cinq dernières années. Reconstruire cette confiance sera difficile et prendra du temps. Quelle que soit la configuration politique qui émergera à Téhéran après la guerre, le rétablissement des relations avec les États du Golfe deviendra nécessairement l’une des priorités les plus importantes de la politique étrangère de tout futur gouvernement iranien — même si c’est une considération que les nouveaux dirigeants de la République islamique ont pour l’instant mis de côté.

Avant guerre, les discussions d’experts sur l’avenir de l’architecture de sécurité régionale dans le Golfe — auxquelles nous prenions part — se concentraient pour l’essentiel sur la nouvelle matrice de sécurité nationale englobant les domaines de l’énergie, de l’alimentation, de la santé et de la sécurité environnementale. 

Toutes les rives du Golfe sont désormais en feu. La question n’est plus de savoir si un nouveau cadre de sécurité régionale est nécessaire, mais qui en seront les acteurs.

Mehran Haghirian et Mohammed Baharoon

La guerre qui a commencé le 28 février imposera un réexamen encore plus large des dispositifs de sécurité du Golfe. Et ce nouveau cadre d’analyse ne portera pas seulement sur la capacité à repousser les attaques : il devra également aborder la question de la dissuasion elle-même. 

L’une des conséquences possibles de ce nouveau paradigme serait d’obliger le Golfe à devenir une région hautement sécurisée.

Le Conseil de coopération du Golfe s’engagera ainsi inévitablement dans une coordination de la sécurité collective à court terme, ce qui pourrait inclure la mise en commun des stocks d’intercepteurs, l’investissement dans des systèmes de défense aérienne de nouvelle génération, le renforcement des mécanismes de communication de crise ou la mise en place d’arrangements de sécurité calqués sur le modèle des mécanismes de l’OTAN. 

Ces efforts deviendront probablement un élément central de la trajectoire de la région dans un avenir proche, notamment dans le cadre de l’élargissement des liens militaires avec un ensemble de pays qui ont prouvé qu’ils étaient des partenaires fiables. 

Au-delà du Golfe : géopolitique des grandes coalitions

Cependant, contrairement à ce à quoi l’on aurait pu s’attendre, la reprise des discussions sur une alliance stratégique au Moyen-Orient réunissant les États du Golfe, Israël et les États-Unis pourrait ne pas être une conséquence automatique de la guerre.

Si les attaques iraniennes auraient pu accélérer un tel rapprochement. Mais c’est une option que les pays du Golfe ont pour l’instant repoussée et qu’ils pourraient continuer d’éviter dans la mesure où elle les placerait dans un état de guerre permanent avec un voisin régional. Les États du CCG sont tout aussi préoccupés par la République islamique que par Israël leurs ambitions régionales respectives — car les deux puissances ont montré que l’action militaire brutale était leur moyen privilégié de résolution des différends. À l’inverse, la tradition de patience et de retenue stratégique du Conseil de coopération du Golfe fait qu’il ne considère pas que la puissance militaire seule mène à la stabilité.

Au Moyen-Orient, un nouvel ordre, même après cette guerre, ne signifierait pas non plus un retrait total des États-Unis. Cela ne signifierait pas non plus, pour ceux qui entretiennent des liens avec Israël, un renversement complet de cette relation. 

Il s’agira plutôt d’un ajustement minutieux visant à mettre en place une architecture de sécurité qui non seulement renforce l’autonomie de chaque État mais qui tienne également compte de leur réseau complexe de liens et d’intérêts géopolitiques. 

Dans le même temps, la guerre a mis en évidence à quel point la sécurité et la stabilité du Golfe sont étroitement liées aux intérêts stratégiques mondiaux : tout futur cadre régional impliquera très certainement des acteurs extérieurs dont la présence économique et militaire dans la région est déjà profondément ancrée.  

Le rôle de la Chine en tant que grand importateur d’énergie du Golfe, acteur clef des réseaux commerciaux mondiaux et garant de la détente négociée entre l’Iran et l’Arabie saoudite, garantit que Pékin a un intérêt direct à préserver les voies maritimes, les infrastructures énergétiques et la stabilité politique dans la région. L’Union européenne et le Royaume-Uni ont également renforcé leur engagement stratégique et économique dans la région. La Russie, qui a déjà présenté des propositions en faveur d’un cadre de sécurité collective au Conseil de sécurité des Nations unies, pourrait chercher à s’impliquer à nouveau à mesure que les débats sur la sécurité régionale évoluent. L’Inde, le Japon, la Corée du Sud, le Brésil et d’autres pays ont également des intérêts croissants dans la stabilité du Golfe.

Un nouvel ordre au Moyen-Orient, même après cette guerre, ne signifierait pas un retrait total des États-Unis.

Mehran Haghirian et Mohammed Baharoon

La réponse diplomatique à l’attaque de l’Iran contre les États membres du Conseil de coopération du Golfe a été mondiale — notamment avec la résolution 2817 du Conseil de sécurité des Nations unies exigeant que l’Iran mette fin à ses attaques, qui a été coparrainée par 135 pays. Cette résolution ouvre la voie à une réaction mondiale qui commence déjà à se manifester dans les discussions visant à former une alliance ou un consortium pour maintenir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz.

De tels cadres pourraient s’apparenter à des initiatives similaires à la coalition mondiale de la guerre contre le terrorisme — ce qui aggravera la polarisation militaire dans la région et enfermera les deux rives du Golfe dans une animosité à long terme qui conduira très certainement à davantage d’instabilité, de chaos et de répercussions mondiales. 

Ce que la guerre a mis en évidence, ce n’est pas seulement la vulnérabilité militaire : elle a révélé les limites de la dissuasion et de la diplomatie, ainsi que la fragilité de l’approvisionnement alimentaire, des systèmes de dessalement de l’eau, de l’espace aérien, du transport maritime, de la logistique, des infrastructures numériques, de la fiabilité bancaire et du tourisme. Une résolution diplomatique du conflit pourrait aboutir à la création des fondements d’un cadre de sécurité inclusif, réaliste et ancré dans la coopération régionale. La première étape consiste toutefois à mieux comprendre les objectifs, et non les moyens. 

Les fins plutôt que les moyens

Les propositions antérieures en matière de dialogue, de coopération et de sécurité régionale ont toutes été écartées car jugées insuffisantes.

L’Iran avait proposé l’« Initiative de paix d’Ormuz ». La Russie a réitéré à plusieurs reprises son idée de sécurité collective. La Chine a avancé l’idée de transformer la région en une « oasis de sécurité ». Le Conseil de coopération du Golfe lui-même avait présenté la « Vision du CCG pour la sécurité régionale en 2024 » qui demeure à ce jour l’articulation la plus complète pour une coopération dans la région. Si aucune de ces propositions n’a suscité suffisamment d’intérêt à l’époque, toutes reflétaient la reconnaissance du caractère inadéquat de l’ordre existant. Il n’y a jamais eu d’effort collectif sérieux pour le remplacer. La guerre impose désormais un changement de cap.

Avant qu’une désescalade significative puisse avoir lieu, une nouvelle base de référence devra être établie. 

Les lignes rouges d’hier ont désormais été franchies. 

La région a besoin d’une vision collective de la sécurité qui ne repose pas sur un consensus politique, mais sur des intérêts nationaux qui se recoupent. 

Sans cela, toute désescalade ou résolution diplomatique du conflit ne fera que retarder la résurgence des tensions ou de la guerre, sans résoudre les problèmes qui sont désormais remontés à la surface. 

La dissuasion ne sera pas uniquement d’ordre militaire. Elle devra reposer sur un réseau d’intérêts qui constituent des lignes de survie pour la région et sur la prise de conscience que celles-ci — à l’instar du détroit d’Ormuz — sont également des artères vitales pour le monde entier. 

Sous le feu des missiles et des drones, il est difficile de voir ces discussions avancer aujourd’hui.

Mais les moyens ont finalement peu d’importance : seuls les fins doivent guider notre chemin vers l’avenir.

L’article La nouvelle architecture de sécurité du Golfe : une perspective irano-émiratie pour l’après-guerre est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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