08.04.2026 à 11:19
Pour que les choses empirent donc...
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Il est parfaitement limpide ce manifeste en tant qu'effet miroir de ce qui a réellement lieu. L'adhérence et le soutien à la destruction massive sont décrits dans tout leur cynisme, toute leur indolence, tout leur saccage.
Finalement, il n'y a juste rien à faire pour que tout empire en suivant une courbe exponentielle. Juste ne pas oser la réflexion, ne pas s'y coller. Préférer le toboggan de la logique marchande et de la solution finale, et surtout, c'est le maître-mot, se foutre de tout. Donc vive les poulets en batterie à 2 euros, les conditions de travail dans les abattoirs qui vont avec, et les maladies… Comment financer le pire ? En consommant ce que le pire produit et fait. C'est parti pour le millième tee-shirt de l'année en promotion, fabriqué en Inde avec des teintures toxiques qui pourrissent les fleuves et la peau de ceux et celles qui les produisent. Merci à toutes les solutions de la techno-industrie qui nous permettent d'avoir bonne conscience en continuant à consommer sans rien changer à nos habitudes, voire en consommant encore plus, parce que le CO2 s'échappant des usines de production est traité pour être injecté sous les océans où il est censé rester stocké à jamais bien docile lui aussi.
Inutile d'aller poser des dynamites dans le détroit d'Ormuz, tout est déjà miné, partout. En utilisant tous l'IA pour lui demander de devenir notre « friend » et surtout si elle peut nous donner un coup de main pour tout détruire plus vite, elle aura déjà réalisé notre vœu du pire le plus cher en ayant aussitôt engloutie les derniers litres d'eau potable sur terre pour refroidir sa propre surchauffe. Et ce qui vaut pour l'environnement, vaut pour les relations humaines. S'installe bruyamment le relativisme, où l'on peut penser et dire ce que l'on veut et où finalement on ne reconnaît plus rien, même pas nos propres paroles ni nos actes, seulement le relativisme de tout – l'irréalité. Notre adaptation au pire consentie confirme alors qu'« il n'y a pas d'autres alternatives ». Nihilisme, dont le sens historique ainsi énoncé est la forme extrême… c'est-à-dire la vengeance envers ce qui existe. Un monde absolument mécanique serait absence, il n'y aurait plus de vie possible. On y est presque.
A Paris le 4 avril 2026
Natanaële Chatelain
08.04.2026 à 11:17
« Rien ne sert de pourrir, il faut mûrir à point »
Texte intégral (747 mots)
Le 1er avril dernier, nous publiions un manifeste empiriste déjà signé par 32 célébrités. Sur les réseaux sociaux, certains se sont émus que nous ouvrions nos pages à ce type d'accélérationnisme nihiliste et désenchanté. Ce n'est pas le cas de J.C.E.H. de la Pétaudière qui nous a immédiatement transmis cet addendum.
Cessez de jouer la mouche du coche, soyez la coche !
D'humour noir à humour noirci, noircissez-vous vraiment, au jus de nihilisme, pas cher en ce moment, vous en trouverez chez Auchan à gogo au rayon bio, vous irez en trottinette, car le réel du prix à la pompe vous tient coi.
N'attisez pas la haine chez les enfants au collège, saisissez vous-mêmes le couteau, et tuez, lardez de sang froid de rire chaud le corps d'un gamin de 13 ans, mieux que ne le fait son copain de classe du même âge.
Foncez en bagnole avec ce qui vous reste de carburant de merde, shootés au gaz hilarant, c'est-à-dire au verbe sans conséquence sauf pour les autres, médusés, vos épigones.
Soyez de vrais influenceurs-ceuses à la bonne sauce, avec des fausses miches, de faux culs bimbo, une barbe en paillasson et les couilles sur la table, bref soyez enfin des accélérationnistes en uniforme cathodique, et qui sait, peut-être au final, chrétiens évangélistes. Ne restez pas à la traîne, vos mentors courent encore loin devant.
Votre invisibilité date un peu, beaucoup, passionnément. Quittez l'angle obscur d'un fond de vieux troquet miteux, paradez dans le Fouquet's parmi les pourceaux capitaux aux cris de « Viva la muerte », sans rougir ni débander, faites péter le champagne en pleine gueule de Brigitte, Emmanuel, Sébastien, Rachida, Aurore, Gérald and co., and so on.
Posez pour la photo torse nu, en short et en tongs, avec le casque colonial, sur le pont d'un pétrolier en train de couler.
Déployez votre prodigieuse énergie en écrasant, à genoux, l'herbe des prés à coups de marteau.
Conjurez la déprime qui vous hante en imitant Diogène, sur son tonneau, qui se branlait sur la place publique d'Athènes, lui un authentique cynique, une école de pensée.
Ou bien chantez en chœur Marinetti :
« Le grand balai de la folie nous arracha à nous-mêmes et nous poussa à travers les rues escarpées et profondes comme des torrents desséchés. Çà et là, des lampes malheureuses, aux fenêtres, nous enseignaient à mépriser nos yeux mathématiques. – Le flair, criai-je, le flair suffit aux fauves ! Sortons de la Sagesse comme d'une gangue hideuse et entrons, comme des fruits pimentés d'orgueil, dans la bouche immense et torse du vent !... Donnons-nous à manger à l'Inconnu, non par désespoir, mais simplement pour enrichir les insondables réservoirs de l'Absurde ! »
… et écrivez l'article 12 qui se fait attendre, suite à celui-ci, le dernier du Manifeste, qui a pris bien du retard :
« 11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l'horizon ; les locomotives au grand poitrail qui piaffent sur les rails, tels d'énormes chevaux d'acier bridés de longs tuyaux et le vol glissant des aéroplanes, dont l'hélice a des claquements de drapeaux et des applaudissements de foule enthousiaste ».
Au boulot les cocos, n'est pas salaud qui veut. Rien ne sert de pourrir, il faut mûrir à point.
Jean-Charles-Édouard-Hugues de la Pétaudière
08.04.2026 à 11:09
Quand l'État organise la mort
En Espagne, une jeune femme de 25 ans obtient le droit à l'euthanasie
- 7 avril / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2Texte intégral (1550 mots)
Le 26 mars dernier, l'État espagnol a autorisé l'euthanasie de Noelia Castillo Ramos, 25 ans. Le débat public qui a accompagné la médiatisation de l'évènement s'est polarisé entre « progressistes » qui défendent la liberté de choisir sa mort et « conservateurs » qui défendent l'idée bien particulière qu'ils se font de la vie. L'autrice de cet article propose un pas de côté et de penser ce que signifie l'administration par l'État de ce pouvoir de donner la mort.
Parfois, une seule histoire concentre tout. Elle force à regarder, révèle des lignes de partage qu'on n'aurait jamais osé contempler aussi crûment, actualise les potentialités les plus extrêmes du présent tout en annonçant le futur qui se dessine.
Le 26 mars dernier, par la main volontaire d'un de ses auxiliaires, l'État espagnol a administré à une jeune femme de 25 ans une injection létale. Qu'avait-elle fait pour mériter qu'on la tue ? Elle l'avait voulu, il semblerait. Elle souffrait, physiquement et mentalement, depuis une tentative de suicide qui l'avait rendue paraplégique, consécutive à un viol collectif, sur fond de passé difficile marqué par un placement par les services sociaux dès l'âge de 13 ans, ainsi que divers troubles psychiatriques. Noelia Castillo Ramos a fait une demande d'euthanasie en 2024, moins de deux ans après son viol et sa tentative de suicide, qui lui a été accordée. Son père, opposé à cette décision, a épuisé l'ensemble des recours judiciaires qui s'offraient à lui, jusqu'à la Cour européenne des droits de l'homme, sans succès. Par une matinée printanière, dans un hôpital près de Barcelone, le protocole prévu par la législation espagnole a ainsi pu entrer dans sa dernière phase. Un soignant, ou une soignante, a posé une perfusion dans une des veines de la jeune femme, injecté un sédatif, puis un anesthésique, suivi d'un agent bloquant la respiration, ce qui a conduit à sa mort en une quinzaine de minutes.
L'affaire a été médiatisée, Noelia Castillo Ramos a accordé une interview à la télévision espagnole, si bien que le monde entier a pu se repaître du spectacle de cette jeune femme vulnérable, devenue le symbole d'un affrontement plus grand qu'elle, déclarant toutes sortes de choses : qu'elle voulait mourir belle et maquillée, vêtue de sa robe préférée, qu'elle s'était toujours sentie seule, jamais comprise, que personne n'avait d'empathie pour elle, qu'elle n'aimait pas la direction que prenait le monde, la société, et qu'elle préférait disparaître. Elle décrit ses douleurs, affirme n'avoir envie de rien, ni de sortir, ni de manger, mais aussi prendre soin d'elle, ne pas être prostrée, se lever, se doucher seule, se maquiller… Chaque « camp » aura puisé dans ce flot de paroles éparses, parfois contradictoires, ce qui l'arrange.
L'affaire a vite été présentée comme une bataille entre conservateurs et progressistes. En 2026, donc, approuver qu'un État accorde sa mise à mort à l'une de ses ressortissantes dépressive et handicapée, malmenée dans sa jeunesse, convalescente, traumatisée par un viol survenu deux ans plus tôt, c'est faire partie du camp du progrès. On observera la gauche parlementaire espagnole se contorsionner pour défendre la décision, se réfugiant derrière la loi, se prévalant du respect du protocole, rabâchant les mots creux de dignité, d'autonomie, de choix à respecter. En comparaison, les paroles des « conservateurs » apparaîtraient presque comme des îlots d'humanité et de bon sens. Il faudra ainsi se coltiner un article du Figaro pour lire quelques évidences qu'aucun des principaux organes de presse « progressistes » n'aura jugé bon de rappeler : que l'autonomie individuelle est un mythe, qu'elle masque en l'occurrence une série de défaillances, tout au long de la vie de la jeune femme, qui ont conduit à ce choix, la société n'hésitant plus à offrir la mort aux premières victimes de ses manquements.
Pendant ce temps, de l'autre côté, on croit s'en sortir en débunkant des fake news. Ainsi un journaliste d'El País met-il un point d'honneur à démontrer qu'il ne s'agit pas de la première euthanasie pour dépression, mais que ce sont l'état clinique et les souffrances physiques de la jeune femme qui ont été pris en compte. En quoi est-ce plus rassurant ? Il ne précise pas. Le cas Noelia Castillo Ramos n'est pourtant pas hors-norme. Les personnes ayant des handicaps et des douleurs similaires aux siennes sont nombreuses. Ces gens sauront désormais que l'État, dans le grand tri qu'il opère entre les vies dignes d'être vécues et les autres, ne fait pas grand cas de la leur. Qu'il accèdera sans broncher à leur envie bien légitime d'en finir. Quant aux proches, ces êtres arcboutés sur leur logiciel passéiste, qui auraient encore la curieuse idée de vouloir aider leur ami, enfant, parent, à reprendre goût à la vie, ils n'auront désormais pas simplement à affronter la détresse d'un être suicidaire, mais toute une machinerie étatique qui ne s'oppose plus en rien à son exécution. On les priera de « respecter la décision » de l'être aimé, de ne pas faire peser sur lui de « pression ».
D'où cette scène ubuesque, devant l'hôpital, sous le feu des caméras, où une amie de Noelia Castillo Ramos, en pleurs, enfant en bas âge dans les bras, déclarant être venue de loin après avoir appris la nouvelle par la presse, supplie le policier posté à l'entrée de la laisser parler à la jeune femme, pour tenter de la faire « changer d'avis », ou, à défaut,« lui dire au revoir ». On ne le lui permettra pas. Rien n'a encore commencé, mais une heure a été fixée, la télévision est là, et il n'est visiblement plus temps d'interrompre un script écrit de longue date, pas pour si peu. Noelia Castillo Ramos, qui avait demandé à mourir seule, n'aura sans doute jamais su que son amie a fait des pieds et des mains pour la voir. On a décidé pour elle, en invoquant ses directives, qu'il ne le fallait pas. Sa mort ne lui appartient déjà plus.
Quel aurait été le risque, au fond ? Que sa décision soit subitement moins assurée, qu'elle veuille la repousser de quelques jours, voire même y renoncer ? À croire qu'il est plus grave de faire riper un protocole que de mourir. Ces petites choses qui parfois contrarient le passage à l'acte, un point de vue différent, un témoignage d'affection inattendu, un imprévu, ne pouvaient déjà plus advenir. Tout un dispositif institutionnel, hospitalier, policier, était présent pour veiller au respect du choix souverain, libre et autonome, de cette jeune femme, censée décider seule en sondant ses tréfonds, un choix que toute intervention extérieure, de surcroît d'un entourage biaisé par son amour et moins enclin qu'une administration impersonnelle à vous déclarer irrécupérable, ne pouvait que polluer.
L'euthanasie fait entrer le suicide dans un nouveau paradigme. Il n'est plus ce geste arraché à un monde réprobateur, qui, à chaque fois qu'[il] survient, fait un trou honteux dans le tissu biopolitique (Tiqqun). Au contraire, le suicide médicalisé apparaît comme l'un des prolongements, dans nos démocraties libérales, d'une gestion de la vie étendue jusqu'à la mort. Une fois qu'elle se plie au seul cadre à même de la certifier acceptable, l'intention suicidaire cesse d'être contrariée, des moyens sont offerts pour permettre sa réalisation, en garantir la propreté, la discrétion, l'efficacité. Là où il serait impensable de laisser quelqu'un sauter d'une falaise, la même décision d'en finir devient un droit inviolable sitôt prononcé le mot magique d'euthanasie.
Par le bras de ses institutions les plus loyales, le biopouvoir contemporain, à peine en avance sur son temps, a ainsi estimé que pour protéger la vie de Noelia de ce qui la rendait indigne, selon des critères qu'il partage d'autant mieux avec elle qu'il les lui a inculqués, il était bon de la supprimer. Remède radical, salué par une foule d'enthousiastes, manifestement sereins à l'idée d'abandonner une jeune femme à la mort.
L'État moderne, dans ses évolutions thanatopolitiques, nécropolitiques, a tué et tue encore. Il a administré la mort dans les camps, les colonies, il assassine pendant les guerres. Il n'est plus certain, selon la vulgate foucaldienne, qu'il se contente de « laisser mourir » sa population. Ce sont les conditions de la mort elle-même qu'il semble prêt à encadrer, jusqu'à légitimer et organiser sa production.
Noelia Castillo Ramos n'est pas la première victime de cette condamnation administrative, et ne sera pas la dernière. Le risque est grand de s'y habituer.
08.04.2026 à 10:57
Le nouveau maire Cazenave annonce de nouvelles mesures sécuritaires pour Bordeaux
Un commissariat repeint en rose pour l'occasion
- 7 avril / Mouvement, Avec une grosse photo en haut, 4Texte intégral (620 mots)
Thomas Cazenave, ancien ministre et député macroniste est désormais le nouveau maire de Bordeaux. Ses fonctions à peine prises, il a convié ce 2 avril pas moins de trois ministres (Françoise Gatel, Laurent Nuñez & Sébastien Lecornu) afin d'annoncer des mesures sécuritaires locales. Cela ne fut néanmoins pas du goût de tout le monde : un commissariat a été repeint en rose pour l'occasion. Des habitants nous ont transmis une revendication et quelques photos qui ne semblent pas avoir été générés par l'IA.
Aujourd'hui, 2 avril 2026, Bordeaux a la tristesse de voir ses rues occupées. Des flics, des flics, des flics. Tout ça parce que Cazenave veut faire sa meilleure démonstration de force avec ses potes Lecornu et Nuñez.
C'est marrant, on pourrait se dire que si on a besoin d'être escorté par autant de mecs armés, c'est qu'on est pas serein. Ils ont peur de quoi ? Que ressortent au grand jour toutes les casseroles au cul qu'ils ont, eux et un nombre non négligeable de leurs collègues de partis, malgré une justice, largement docile et partisane. Certains n'hésitent pas à dire que les vrais voyous sont en costard, c'est difficile de leur donner tort.
Il est temps de leur montrer que dans le fond, malgré les millions dépensés en médias toujours plus d'extrême droite afin d'abrutir la population et la diviser en 2, en 4, en 1000, la sécurité n'est pas tant la préoccupation principale des gens, en tout cas, moins que les salaires minables, le système de santé et d'éducation qui fait pitié, le prix à la pompe qui nous ruine, la soumission à un ordre géopolitique qui justifie la spoliation, la colonisation et les génocides.
Non, à Bordeaux on ne veut pas plus de flics, pas plus de comico, pas plus de caméras. On n'en peut plus d'assister à des contrôles au faciès H24 OKLM et à des arrestations méga violentes de gens à la rue qui galèrent. On n'en peut plus de vivre dans une société de contrôle où il faut badger, signer, s'authentifier, s'identifier, se soumettre à un ordre qui détruit nos vies et la planète.
Plus que jamais, nous devons apprendre à vivre sans keuf, à comprendre qu'ils apportent plus de merde et de violence qu'autre chose, à résoudre les conflits collectivement, à communiquer, se comprendre, se défendre même. À ne rien lâcher sur les agressions sexuelles, sur les attaques racistes, à prendre de front et par le bas le problème des inégalités sociales qui ravagent notre ville.
Bordeaux a une âme rebelle qui du Bordeluche à ses caves rock, du quartier Saint-Michel au port de Bacalan, des Gilets Jaunes aux occupations de facs, a toujours résisté à ces bourgeois qui cherchent à mettre le peuple au pas. Votre comico on l'a souillé pour vous montrez le dégout que vous nous inspirez. Vous pourrez toujours bomber le torse escortés par vos milices, mais ici c'est chez nous et ça le restera.
08.04.2026 à 10:48
Ni furie ni martyr
« Opération "Furie épique" et drones-martyrs Shahed, une même violence mythique se réinscrit ainsi dans la langue des machines »
[Cinétract]
Lire plus (191 mots)
Nous recevons et diffusons ce petit cinétract qui expose les soubassements mythologiques tant de l'opération « Furie épique » que des drones-martyrs Shahed iraniens.
La violence guerrière ne veut pas seulement être efficace, elle veut aussi être mythologique et esthétique. Derrière le drone Shahed l'horizon du témoin martyr, derrière la furie épique, le vieux désir de rejoindre la fureur d'Achille. Le drone Shahed et le nom Furie épique indiquent chacun dans une tradition différente que la guerre contemporaine ne cesse de réactiver des formes archaïques de légitimation symbolique. Une même violence mythique se réinscrit ainsi dans la langue des machines.
08.04.2026 à 10:39
De l'Estaque à Gaza
Entretien avec deux participants à la flottille partie le 4 avril
- 7 avril / Avec une grosse photo en haut, 4, InternationalTexte intégral (5077 mots)
Le 4 avril une nouvelle flottille a pris la mer pour Gaza depuis Marseille. La Grappe s'est entretenu avec deux participants avant leur départ. Ils reviennent sur l'auto-organisation de la flottille, la solidarité extrêmement puissante qui opère à l'Estaque et dans la cité phocéenne en général, ainsi que sur les stratégies et les objectifs politiques de ce nouveau convoi.
L'accueil que nous avons eu dès le début était assez incroyable. Nous partions de quelque chose d'assez solitaire cet hiver, assez glauque, dans le froid à Port Saint-Louis du Rhône, un chantier à sec peu vivant avec les bateaux hors de l'eau. Alors qu'ici, dès que nous avons commencé à mettre les bateaux à l'eau contre le quai, les pêcheur.euse.s qui étaient à coté sont venus nous voir, nous ont donné du poisson, de l'argent, nous ont dit être très touché-es par ce que l'on faisait quand on leur a expliqué que c'était la préparation de la flottille pour Gaza. Il y a par exemple un pêcheur qui vient souvent ici, qui est à la CGT et qui, dès que l'on a besoin de quelque chose, nous le ramène, des camions de palettes, des tôles… Il a pas mal de contacts et nous a permis de rencontrer beaucoup de monde. C'est très touchant de voir que beaucoup de gens peuvent se saisir de l'objet flottille que nous étions en train de préparer de notre côté. C'est passé de quelque chose de militant à une chose beaucoup plus à tout le monde.
C'était un pari politique qui était dur à prendre, nous avons mis du temps à nous décider ; c'était une occupation sans droit ni titre, il y avait donc un risque d'expulsion, nous ne pouvions pas nous permettre de mettre en danger les bateaux pour la flottille, mais en même temps nous avions besoin du lieu et nous pensions qu'il y avait quelque chose à jouer. Nous savions que Marseille était une ville particulière, c'est une ville tournée vers la Méditerranée, une ville de marins. Avec le mélange de l'identité marseillaise, de la culture de la solidarité de la mer, qui se ressent d'ailleurs dans la force des luttes en soutien à la Palestine, le nombre de collectifs impliqués dedans, nous savions que nous n'arrivions pas au milieu de nulle part. Malgré tout, ça a pris largement au-delà de nos attentes et nous avons été très touché-es par la quantité et la diversité de personnes qui sont venu-es soutenir.
Ici ça fait 13 000 mètres carrés, c'est un endroit qui est abandonné depuis plus d'une trentaine d'années. Il y a des quais, un énorme terre-plein central et des hangars partout. Comme c'est abandonné, c'était recouvert de déchets, donc on a fait un gros travail de nettoyage. C'était un lieu qui avait des usages avant, le trou dans le mur ce n'est pas nous qui l'avons fait, il était là avant. Des gens venaient se baigner, jouer à la pétanque, faire des barbecues, pêcher. Il faut savoir que c'est un enjeu le droit à la mer dans les quartiers nord de Marseille, il n'y a que la plage des Corbières, au-dessus d'ici, qui est une plage pas immense et peu accessible qui donne vraiment accès à la mer, sinon les gens galèrent. Il y a donc ici un espace immense abandonné, délaissé, sale, où les gens viennent profiter de la mer de manière pirate. Nous avons essayé de faire du lien directement entre l'usage que nous faisions de la mer en tant que flottille et l'accès, le droit à la mer pour les habitant.e.s.
C'est un lien qui a assez bien fonctionné, qui nous a permis de rencontrer plusieurs collectifs. À Marseille il y a notamment ce que l'on appelle les CIQ, les Comités d'Intérêt de Quartier, il y en a une cinquantaine dans la ville. Ce sont des associations d'habitant-es de quartier, qui ne sont pas toujours réactionnaires, mais au moins un peu conservatrices. C'est souvent des des retraité-es, qui ne font pas de politique au-delà de leurs 10 000 mètres carrés de quartier. Par exemple, le CIQ de l'Estaque-Riaux qui est celui le plus proche, nous a soutenu en disant qu'iels ne se prononçaient pas sur le fait que nous allions à Gaza car iels ne feraient pas de politique, mais trouvaient ça bien que nous faisions vivre l'endroit. Tout ça donne une diversité et une quantité de soutiens assez folles.
C'est quelque chose qui est plutôt marquant en passant les journées ici. Dans cette zone qui a l'air abandonnée, il y a toujours différents usages, il y a toujours des gens qui viennent pêcher, regarder ce qui se passe, s'intéresser aux travaux en cours ; quand on est en cuisine, toute la journée il y a des gens qui viennent apporter des provisions selon ce qu'iels peuvent emmener. Il y a un flux incessant de dons, de vêtements, de médicaments, de provisions…
R : Je trouve que c'est important de dire que ce n'est pas tant le physique qui compte, mais plutôt le mental, car c'est ça qui nous fait tenir collectivement. Lors des dernières mises en prison, c'est le fait d'être à plusieurs qui a fait tenir les gens.
Merci à Hermine Roquet M (@hermine_roquetm) pour les photos.
08.04.2026 à 10:09
Procès des inculpé·es du 15 juin 2021 à Limoges
Texte intégral (4780 mots)
Nous avons régulièrement parlé dans nos pages de « l'affaire du 15 juin » qui a mené au jugement les 19 et 20 mars dernier à Limoges de deux personnes poursuivies pour association de malfaiteurs suite à des sabotages et incendies visant des antennes-relais. Le comité de soutien nous a transmis ce compte rendu d'audience qui revient sur les débats mais aussi sur la mobilisation qui a précédé et accompagné l'audience.
Un procès du déferlement numérique
Les 19 et 20 mars 2026 à Limoges, deux personnes étaient convoquées devant la justice, à la suite d'une enquête de plusieurs mois menée « avec les moyens de l'antiterrorisme » et d'un contrôle judiciaire de près de cinq ans, pour répondre d'accusations de « dégradations de biens par des moyens dangereux pour les personnes » et d'« association de malfaiteurs ». Les faits incriminés étaient des sabotages par incendie (véhicules et antennes-relais) réalisés en opposition au déploiement du compteur Linky et de la 5G, en février 2020 et janvier 2021. Les personnes convoquées risquaient 10 ans de prison et des centaines de milliers d'euros d'amendes. Le comité de soutien et les inculpées ont fait de ce procès une tribune contre le numérique, qui a réuni plusieurs centaines de personnes.
Préambule : une grande tournée de soutien qui a touché des centaines de personnes
Depuis l'interpellation en 2021, le comité de soutien a évolué de la défense de camarades vers la critique des technologies imposées. Il s'est beaucoup activé ces derniers mois avec une quinzaine d'actions de solidarité dans diverses villes et villages, des Pyrénées Orientales à Amiens et de Bordeaux à Grenoble.
Ces événements ont pris des formes diverses suivant les capacités des groupes locaux organisateurs. Deux réseaux ont favorisé l'organisation : les groupes critiques des technologies imposées (Écran Total, Stop Micro, Stop 5G…) et les chorales révolutionnaires. En fonction des lieux, des groupes très divers ont pu s'associer à ces soirées : OCL, FA, CNT, Union Étudiante, Amnesty International, comités anti répression, groupes antimilitaristes (CRAAM) ou écologistes de terrain…
La forme de ces évènements a pu aller d'une simple rencontre-débat avec une douzaine de personnes à des événements regroupant plus de 200 personnes. Plusieurs cantines solidaires se sont mobilisées. Des projections de films : Woman at war, If a tree falls et des animations musicales très diversifiées ont rameuté du monde.
Tout cela a permis de faire connaître cette affaire, rassembler des fonds pour aider à financer la défense, informer et échanger sur les technologies imposées ainsi que sur les moyens utilisés pour la répression. Cela a remonté le moral des accusées et favorisé la mobilisation du 18 au 21 mars.
Mobilisation pendant le procès
Environ 200 personnes ont participé à ces journées. La salle d'audience, de capacité limitée, n'a pas permis que toutes assistent à un moment du procès. Les places debout étaient préemptées par les forces de police, en effectifs croissants la seconde journée.
L'organisation locale a permis l'hébergement des personnes venues de loin, la tenue d'un rassemblement avec banderoles et petits stands en face de la cité judiciaire, l'accueil de rencontres et de discussions en trois lieux. Le regroupement de deux cantines solidaires a permis de restaurer tout le monde.
Plusieurs temps forts ont eu lieu en parallèle du procès : rencontres avec les membres du comité de soutien et des chercheurs critiques dès le 18 au soir ; conférence-débat de Jean-Michel Hupé (organisée par le cercle Gramsci sous le titre : « Greenblacklash, quand reculs écologiques et démocratiques vont de pair ») le 19 au soir ; temps d'information à chaque étape du procès ; échanges le 20 au soir sur les attentes à l'issue du procès ; rencontre le samedi sur les perspectives des luttes contre le numérique.
Ouverture du procès
Après une première présentation à la barre des personnes poursuivies (Anne et Fernando), la présidente du tribunal a rappelé les faits à partir de l'enquête policière et judiciaire. Un rappel effectué de façon correcte, notant les éléments menant aux accusées, mais relevant aussi les impasses de certaines pistes : ADN ou traces de semelles inconnus...
La présidente a lu l'intégralité du communiqué de revendication de l'incendie d'antennes (que l'on peut encore retrouver sur le site internet la Bogue : https://labogue.info/spip.php?article908). À propos des enregistrements de conversations téléphoniques, les avocats soulignaient qu'ils n'ont pas obtenu d'avoir accès à l'ensemble des enregistrements. La juge précisait que les enquêteurs ont relevé quelques bribes de conversation pouvant paraître suspectes, mais que cela n'était pas très probant et ne constituait qu'une très petite partie des enregistrements. L'avocate d'Anne a souligné qu'une conversation citée n'avait rien à voir avec l'affaire. La juge a acquiescé.
Les avocats ont fait d'autres remarques du même ordre, dont la juge a convenu. Elle a également souligné que l'expertise graphologique demandée pour l'écriture des tags n'avait rien donné : ils ne peuvent être attribués aux prévenus. Anne serait mise en cause pour une affaire plus ancienne d'incendie de véhicules de chantiers en 2015-2016. Un non-lieu avait été prononcé en décembre 2019, faute d'identification des responsables, mais son ADN, prélevé à l'occasion des arrestations du 15 juin, semblait similaire à une trace retrouvée sur les lieux.
Sur interrogation de la présidente, Fernando a maintenu qu'il n'avait pas commis les faits mais soutenait les lanceurs d'alerte qui font ce type d'action. Anne maintenait ses aveux extorqués en GAV mais annonçait ne parler désormais que de ce qui la concerne.
Les témoins
Les avocats de la défense, Chloé Chalot et Henri Braun, ont proposé huit témoins de qualité pour parler du contexte de l'affaire.
Victor Cachard, auteur d'une Histoire du sabotage en deux volumes (éditions Libre), a expliqué comment le sabotage était apparu historiquement comme remède à l'action violente contre les personnes et essayant d'être plus efficace que les « bras croisés » (ceux qui font grève). Le sabotage est une pratique pivot entre violence et non-violence. Cette pratique a été utilisée dans le cadre des luttes syndicales à partir de la fin du XIXe siècle.
Les avocates (Enedis, Bouygues et Orange) des parties civiles se sont élevées contre cette présentation, assimilant les destructions matérielles à de la violence.
Célia Izoard, philosophe et journaliste, est l'autrice de plusieurs ouvrages sur le numérique (dont le dernier s'intitule La ruée minière au XXIe siècle) et traductrice de la dernière version de 1984 de Georges Orwell. Elle a dénoncé dans son intervention les effets nocifs pour la planète du déploiement de la 5G, l'exploitation minière avec les crimes et les guerres qu'elle entraîne, le gaspillage de la mise en place des Linky, et les mensonges sur l'obligation de pose du compteur.
Jean-Michel Hupé, chercheur en neurosciences durant 25 ans, s'est tourné ensuite vers la sociologie et a cofondé l'Atelier d'écologie politique de Toulouse (ATECOPOL). Il a rappelé tous les effets nocifs de l'IA, de la 5G et des ondes. Il soutient la nécessité de la désobéissance civile, voire du sabotage. La présidente et la procureure se sont posé des questions sur la possibilité d'invoquer « l'état de nécessité » pour justifier les actions de sabotage. Son intervention a été très attaquée par les avocats d'Enedis et de Bouygues
Nicolas Bérard, journaliste à L'Âge de faire et auteur d'ouvrages sur le Linky, la 5G et le numérique, a expliqué les effets délétères de ces objets numériques sur le sommeil, la sédentarité, l'isolement, la santé mentale des jeunes. La présidente confirmait avoir suivi avec attention une émission sur la santé mentale des jeunes filles. Nicolas Bérard a regretté l'absence de prise en compte des mobilisations citoyennes.
Karima Mersad, enseignante chercheuse à Paris I en neurobiologie et en psychologie cognitive, a témoigné de la façon dont elle s'est rendue compte de l'apparition de symptômes perturbants pour elle (maux de tête, troubles du sommeil…). Elle a expliqué comment, de façon scientifique, elle avait étudié son environnement et progressivement compris qu'elle était victime des ondes électro-magnétiques. Elle a témoigné des difficultés vécues par les personnes électro-hypersensibles.
Matthieu Amiech, éditeur (éditions la Lenteur), auteur (Peut-on s'opposer à l'informatisation de nos vies ?) et contributeur régulier à la revue en ligne Terrestres : il a cité Fairtiq, une application proposée en région Occitanie qui est la seule manière d'avoir accès aux réductions sur les transports, mais exige l'utilisation d'un smartphone et de la géolocalisation. Il précisait que l'enregistrement de la plupart des trajets des citoyens était une des critiques faites au régime soviétique, alors que lorsque c'est Carole Delga (présidente de la région Occitanie) qui la met en place, il n'y pas de souci... Puis il citait le « portefeuille d'identité numérique » qui est une promesse de réunir toutes les cartes dans la même application… permettant de fait la privation de droits de manière automatique, donc le délitement complet des libertés civiles. Il donnait enfin des exemples de privations de droits sur la base de communications numériques, de messages, de relevés par des objets connectés.
Sandrine Larizza, salariée de France Travail au sein des services d'indemnisation des demandeurs d'emploi, a témoigné de la déshumanisation des relations avec les usagers en raison de la numérisation des services et du développement de l'IA. Elle a rappelé qu'une personne sur deux inscrite à France Travail a son dossier d'indemnisation géré par l'IA. Dans le même temps, selon le défenseur des droits, le problème d'accès aux services numériques est systémique et ne concerne pas que les précaires.
Romain Couillet est un professeur des universités, spécialiste, reconnu internationalement, de mathématiques appliquées dans le traitement numérique des télécommunications. Depuis 10 ans, il a pris conscience de la nocivité du développement du numérique pour les humains et la planète. Il a choisi d'arrêter ses recherches pour se consacrer aux réflexions sur les différents niveaux de refus du numérique. Il milite aussi à Stop Micro à Grenoble. Romain Couillet assimile les industriels et les chercheurs qui justifient le développement de l'IA à ceux qui niaient les dangers du tabac ou de l'amiante. Il se situe dans la filiation d'Alexander Grothendieck qui a cessé ses travaux en raison de leur usage militaire.
Romain Couillet terminera son propos, la voix tremblante d'émotion, par l'évocation des résistantes d'hier traitées de terroristes qui sont aujourd'hui au Panthéon, et fera le parallèle avec ces lanceurs d'alertes jugés pour avoir essayé d'empêcher la course folle vers la destruction générale, en espérant qu'il y aura un avenir pour que dans 50 ans on puisse les réhabiliter pour ce qu'ils sont : des héros !
Émotion dans tout le tribunal, quelques mouchoirs sortent des poches. La présidente semblera ébranlée. La procureure, de son côté, se fendra d'un rappel à l'ordre à son encontre : nous sommes dans l'enceinte d'un tribunal, et les propos de ce dernier témoin, assimilables à la justification et la promotion du sabotage, sont passibles de poursuites.
Le tribunal était très attentif lors de ces exposés, concerné, conscient peut-être de la véracité de ces propos. La présidente semblait bienveillante à l'égard des prévenues et du public nombreux qui se trouvait dans la salle mais encore plus nombreux à l'extérieur.
Interrogatoire des prévenues
Fernando et son avocat contestent le caractère probant de l'ADN. L'avocate d'Enedis mobilise à son compte un extrait de l'enquête sociale, où l'enquêtrice a rapporté que Fernando disait « assumer ses actes ». La présidente précise que l'enquête sociale s'étant tenue en dehors de la présence d'un avocat, elle ne pourra la prendre en compte. Parmi les documents retenus pour incriminer Fernando figure une brochure en espagnol comprenant le terme « Las bombas » dans le titre. Celui-ci, d'un air malicieux, invite alors l'interprète à expliquer à la cour ce que signifie ce terme en espagnol : ce dernier confirmera qu'il s'agit d'un traité sur les chaudières et le matériel de plomberie. Ce ne sera pas la seule des facéties de Fernando à la barre, qui n'hésitera pas, à plusieurs reprises, à se tourner vers les avocates des parties civiles pour leur mettre sous le nez le caractère criminel des entreprises pour lesquels ils travaillent.
Anne fait une déclaration préalable très courageuse et émouvante, contredisant le portrait que les enquêteurs ont fait d'elle. Elle n'est pas une terroriste, juste une personne très proche de la nature, catastrophée par la situation actuelle de destruction de la planète et ayant voulu lancer une alerte. Elle nous livre « oui, l'avenir est devenu inhabitable ! Sauf pour quelques-uns, peut-être,
une poignée de dirigeants et d'industriels qui imposent une marche forcée à l'ensemble de la société et de la planète, avec la croyance absurde dans un solutionnisme technologique aussi mortifère que totalitaire. Cela, finit de mener l'humanité à sa perte. »
Et pour finir « Finalement, tandis que l'éco-anxiété ronge des millions de personnes, que l'impunité des industriels règne et qu'il semble impossible de les freiner ; après les manifestations réprimées, les pétitions et les conventions citoyennes ignorées, que faire ? Le chemin est étroit. On fait quoi ? On se suicide ? On fait l'autruche ? Je n'ai pas choisi ces voies-là. Sans doute mon geste apparaîtra-t-il contestable… Quand nous sommes au bord du gouffre, n'avons-nous pas besoin de signaux d'alertes ? Face à l'ampleur du désastre écologique, à l'urgence de la situation et l'impossibilité de se faire entendre, mon geste m'a semblé, à ce moment-là le seul possible. Pour espérer encore, et pour rester debout. »
Sur l'interrogation de la présidente par rapport à la mise en danger d'autrui, elle précise que les dispositifs artisanaux utilisés n'étaient pas explosifs et qu'il n'y avait personne sur les sites. L'avocate d'Enedis explique qu'il y avait un employé sur le site, qui aurait pu être victime et a été traumatisé. L'avocate d'Anne relève qu'il n'a pas été auditionné et qu'il n'y a aucune pièce attestant de cet éventuel traumatisme. Cet employé était dans un bunker à l'autre bout de ce site assez vaste et n'a même pas vu l'incendie.
Avocats des parties civiles
Il y avait trois parties civiles : Enedis, Orange et Bouygues. L'avocate d'Enedis a été la plus virulente dans sa plaidoirie finale, comme elle l'avait montré dans ses questions. Elle insiste sur la violence des accusées, l'idéologie « antitout », l'ultragauche… Elle va jusqu'à mettre en cause la personne ayant bénéficié d'un non-lieu et une de celles ayant été mises hors de cause à l'issue de sa garde à vue. Elle traite les experts de « pseudo-scientifico-politico-sachants ». Henri Braun l'interrompt pour souligner que ces termes peuvent entraîner une procédure de diffamation publique. Pour réparation, elle évoque une somme globale d'environ 400 000 euros, avouant que le calcul et les justificatifs ne sont pas prêts, ce qui étonne les juges.
L'avocate d'Orange ne s'est pas exprimée pendant les débats, et fait une plaidoirie finale assez courte et plutôt ennuyeuse. Pour elle, l'état de nécessité ne peut être invoqué et la violence peut bien s'appliquer à ces faits. Elle souhaite que les prévenues soient reconnues coupables et versent 1 000 € à titre d'image et réputation, plus de 76 000€ de préjudice matériel, expliquant qu'il n'y a pas eu de déclaration à l'assurance car le montant de la franchise était supérieur au montant des dégâts, mais que même si l'assurance avait été mobilisée, la jurisprudence prévoit quand même un remboursement. Elle demande également 2 000 € de frais de représentation en justice.
L'avocat de Bouygues reprend quasiment les mêmes arguments que sa consœur d'Enedis avec un peu moins de virulence dans ses propos. Reconnaissant une impossibilité de chiffrer les dommages matériels, Bouygues demande 1 euro symbolique. Il réclame 5 000 € de préjudice moral et 5 000 € de frais de représentation en justice.
Réquisitoire de la procureure
Globalement, la procureure a tenu son rôle sans montrer une agressivité ou une sévérité excessive, précisant même dès le départ qu'elle ne s'engagera pas sur le terrain politique et s'en tiendra aux faits. Elle propose de retenir la culpabilité des deux accusées ainsi que l'association de malfaiteurs, mais demande la relaxe pour les tags. Elle justifie les peines demandées par le coût social des actions et le fait qu'elle n'est pas sûre que les accusées aient changé sur le fond, tout en les modérant en raison de l'absence de condamnation antérieure.
Elle demande 4 ans de prison dont 2 avec sursis pour Fernando, 5 ans de prison dont 3 avec sursis pour Anne, et laisse aux juges la possibilité d'aménagement sur la partie ferme. Dans la mesure où un tel aménagement signifie la possibilité d'un bracelet électronique, on comprend là que les prévenues n'iront sans doute pas en prison, même si cette demande est complétée par du sursis : sur les conditions de celui-ci, elle demande le respect du remboursement des parties civiles, l'interdiction de manifester et celle de détenir une arme et enfin l'interdiction de se rendre sur les communes de Les Cars et Limoges. Sachant que les peines de prison encourues auraient pu aller jusqu'à 10 ans ferme et que le parquet est souvent jusqu'au-boutiste dans ce genre d'affaire, ce réquisitoire peut être considéré comme relativement modéré.
Plaidoirie de Me Chloé Chalot :
En préambule, l'avocate d'Anne explique qu'elle n'appellera pas sa cliente par son nom de famille mais par son prénom, parce qu'au fil des années elle a appris à la connaître et l'apprécier. Elle souligne la longueur et la sévérité du contrôle judiciaire qui l'a privée pendant un an et demi de relations avec sa compagne. Elle souhaite que les peines qui pourraient être prononcées tiennent compte de ce qu'elle a déjà subi. Elle relève l'incohérence qu'il y a à demander à Anne de n'utiliser que des moyens légaux pour exprimer ses idées et de lui retirer le droit de manifester.
L'avocate répète qu'Anne n'est pas violente et qu'il s'agit de destruction de biens, pas de violence. En raison de preuves insuffisantes, elle demande de ne pas retenir l'affaire des engins de chantier. En raison de la situation sociale et familiale d'Anne, Chloé Chalot demande que la peine prononcée soit entièrement avec sursis, qu'il n'y ait pas d'interdiction de manifester, ni de venir à Limoges où résident sa mère et son frère.
Plaidoirie de Me Henri Braun :
L'avocat de Fernando, plus disert et plus lyrique que sa consœur, alterne les moments purement juridiques avec des évocations historiques, des thèmes politiques et la démolition de certains arguments des parties civiles. Il affirme que les industriels mettent aussi en danger les personnes, et que les moyens numériques de surveillance peuvent conduire au techno-fascisme.
Il rappelle plusieurs affaires judiciaires où l'ADN a conduit vers une personne n'étant pas coupable. Il cite le docteur Olivier Pascal (expert judiciaire qui a introduit en France l'utilisation de l'ADN) et produit une attestation de sa part : au vu du dossier, le docteur Pascal explique que les traces relevées sont trop minimes pour être probantes. De plus, le premier prélèvement a été réalisé sans autorisation du parquet et doit être annulé.
Enfin, il fait un historique de « l'état de nécessité » pour démontrer que cette notion pourrait très bien s'appliquer dans ce procès.
D'autre part, il précise que les personnes qui ont commis ces dégradations n'ont agi ni par haine d'autrui, ni pour s'enrichir, ni pour prendre le pouvoir mais ont pris tous les risques pour le bien de toutes et tous. Il demande la relaxe de Fernando.
Remarques complémentaires
Comme on pouvait s'y attendre (en particulier de la part d'une avocate d'Enedis qui travaille pour le cabinet Montbrial, réputé pour ses prises de positions violemment antigauchistes), les avocates des parties civiles n'ont pas manqué quelques coups bas gratuits, entre la mobilisation d'un vocabulaire issu des pires factions du ministère de l'Intérieur et les moqueries ou provocations à peine masquées envers certains témoins. Ils ne nous auront pas non plus épargné quelques formules issues souvent d'un monde disparu malgré leur apparente jeunesse (il s'agissait, pour l'avocate d'Enedis de « remettre l'église au centre du village », expression qui sera d'ailleurs reprise par l'avocat de Bouygues,), mais tout cela avec peu de panache et en commettant des erreurs que les avocates de la défense n'ont pas manqué de relever avec fermeté et humour.
Ainsi, quand une avocate nous donne la définition de la violence extraite du Larousse, Me Braun aura pu se régaler d'un : « Chère consœur un avocat consulte le code pénal et non le Larousse pour définir les mots ». Ce à quoi Me Chalot ajoutera qu'à sa connaissance, et contrairement à la violence contre les personnes, « il n'existe pas de famille des antennes ».
Me Chalot et Me Braun ont fait, chacun dans son style, des plaidoiries magistrales, intelligentes, drôles, percutantes, réjouissantes et très convaincantes dans une grande fidélité à l'esprit de leur cliente et dans la continuité des « conférences » des témoins (au sujet desquelles même le Populaire se sera senti obligé de titrer : « Déferlement d'experts contre le déferlement numérique »).
Le maintien pendant deux jours d'un rassemblement face à la cité judiciaire avec de nombreuses banderoles a donné une grande visibilité au procès et aux questions politiques qui y furent traitées, donnant l'impression qu'on pouvait enfin enfoncer un coin dans l'inquestionnable catastrophe que représente le déferlement numérique.
Visibilité et espoirs
La presse régionale (journal, télé et radio) s'est fortement mobilisée et a réalisé des rappels préalables de l'affaire puis des comptes-rendus quotidiens tout à fait corrects et faisant place à l'expression du comité de soutien. D'autres médias étaient présents tels que Reporterre, L'Âge de faire, Radio Zinzine, et l'Empaillé.
Il y a eu des remerciements, des accolades chaleureuses, des larmes aux yeux, des sourires éclatants et une grande respiration collective. On retiendra de ce procès ce partage assez dingue d'émotions, de conscience commune qu'il se passait quelque chose de fort dont on se souviendrait longtemps et qui donnait envie de rester ensemble pour construire vraiment quelque chose de grand.
On s'est senties bien ensemble, nourries de toute cette intelligence collective et malgré la fatigue, il a été difficile de rentrer chez soi. On s'est bien sûr promis de se retrouver pour d'autres moments forts, joyeux, festifs ou difficiles. Les liens sont là, essentiels, qui durent, qui nous tiennent chauds et nous renforcent pour affronter ce monde dystopique.
Il est toujours difficile d'évaluer le résultat à venir d'un jugement, mais le comité de soutien a des raisons d'espérer une issue assez positive. La présidente du tribunal a été très attentive aux arguments évoqués par les témoins et les défenseurs. Le réquisitoire n'a pas été excessif et les avocates des parties civiles se sont déconsidérées par leurs excès.
Le prononcé du délibéré aura lieu le 3 avril. On peut espérer que les peines seront inférieures à celles demandées, et que certaines peines secondaires seront supprimées.
En attendant que passent un jour à la barre, ou devant la cour du peuple et de leurs victimes, les véritables criminels…
Épilogue (provisoire ?)
La présidente : bien, les débats sont maintenant terminés, les prévenues ont-illes quelque chose à ajouter ?
Fernando : je voudrais dire une dernière chose. On a beaucoup dit qu'on faisait un procès politique. Mais pour moi c'est n'est pas un procès politique. C'est un procès de l'amour. L'amour que je dois porter à mes enfants, (il se tourne vers les avocats des parties civiles) : que vous, (il se tourne vers la salle) : que vous, devez porter à vos enfants.
La séance est levée.
Le vendredi 3 avril 2026, le tribunal de Limoges a rendu son délibéré concernant l'affaire du 15 juin.
Les deux prévenus sont condamnés : l'un à une peine de 3 ans d'emprisonnement avec sursis simple, l'autre à une peine de 2 ans d'emprisonnement avec sursis simple. Ils ont en outre l'interdiction de se fréquenter pendant 3 ans. Le jugement sur les les intérêts civils (dommages intérêts) a été renvoyé au 2 septembre.
Le comité de soutien aux inculpés considère que ces condamnations expriment la prise en compte par la justice de deux éléments essentiels :
- d'abord, une considération pour la dureté d'un contrôle judiciaire de presque cinq ans préalable au procès, qui a constitué pour les prévenu•es une véritable 'peine avant la peine', qu'il semblait juste de ne pas lourdement aggraver.
- ensuite, le signal de la percée ô combien nécessaire et urgente dans le débat public de la principale question que soulevait ce procès : celle de la remise en question du déferlement numérique imposé, à l'œuvre dans nos sociétés depuis plusieurs dizaines d'années, source de dégâts colossaux sur l'environnement et les sociétés humaines.
Les parties ont 10 jours pour faire appel de cette décision.
08.04.2026 à 10:02
À La Chapelle, tu feras l'impossible
Pétards, boxe et victuailles
Une nouvelle hétérotopie QLF
Texte intégral (2450 mots)
Depuis maintenant deux ans, un spectre hante les universités d'Île-de-France : QLF. Partisans de la piraterie et de la malice, ils organisent régulièrement des hétérotopies surprises à base de nourriture gratuite, de combats de boxe semi-clandestins et de pyrotechnie. La semaine dernière, c'est le campus flambant neuf de La Chapelle qui accueille désormais 3500 étudiants exilés de Tolbiac qui a été pris pour cible. Récit et analyse.
Paris 1 a ouvert son campus La Chapelle. 3500 étudiants sortis de Tolbiac ont été envoyé dans un nouveau site 100 % neuf 100 % Sim City. Cette architecture, réfléchie par la fac pendant 10 ans, n'a rien à envier à un aéroport ou une clinique privée, elle dégage une ambiance de Purgatoire où rien ne peut arriver…
« Imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque. »
« Rendez-nous Tolbiac » est le cri le plus diffus parmi les tags des WC de La Chapelle. Pourtant, le béton armé de Tolbiac était austère, en plus d'être vertical. Que regrette-t-on vraiment ? La brutalité de l'architecture de Tolbiac faisait depuis les années 70 une forteresse à conquérir, facilement retournable par les foules. Sous la tour, des lieux comme « la fosse » ou « l'amphi N » étaient (presque) habitables. Dans le gris de Tolbiac, les couleurs proposées par les ascenseurs étaient les repères quotidiens et la prise de guerre des étudiants bloqueurs pour attraper le petit monde universitaire pour qu'il mette les mains dans la vraie politique. Pour des générations d'étudiants, il suffisait d'être assez (peu) nombreux à être motivés pour tout faire bugger. Contester, se rencontrer, s'organiser, c'était bloquer les ascenseurs, devenus, une fois peuplés de tables et de chaises, les ronds-points étudiants d'une journée ou d'un printemps.
« Université d'excellence de surveillance ». À La Chapelle, la forteresse est conçue pour être imprenable. Ce campus est « moderne » et « agréable » car bâti à l'aide d'un verre plus lisse et contrôlable que le béton armé. Le verre est un matériau sur lequel rien n'a prise. Rien de vivant ne peut y proliférer autrement qu'autour ou à côté. Dedans ? À condition de se conformer. Au travers ? À condition de le casser. Rien ne peut lui être souterrain, il n'a pas d'angle mort. Ils ont construit un aquarium pour étudiant, un petit laboratoire de bienséance et de discrétion. Sous ses allures d'open space, on passe dans des couloirs dépourvus de bancs, où on est assis par terre, cernés par des barreaux et bien sûr par un tas de caméras. Dans un espace dans lequel rien n'est à faire, on a juste à suivre les nudges [1]. La Chapelle est un aquarium-supermarché. Un Campus bâti sur l'angoisse de sa propre négation.
« Quoi de mieux qu'un lieu sans âme pour nous faire perdre la nôtre ». La Chapelle donne à voir et subir quotidiennement un lieu chewing-gum qui ressemble à un supermarché plutôt qu'à une fac. Entre ses rayons vertigineux, sous ses néons aveuglants, le supermarché est une forme qui tient en respect les corps qui le parcourent, sans zone invisible. Dans sa fonction économique, la forme-supermarché n'est organisée que pour empêcher le vol, pour empêcher le fait de faire ses courses sans avoir à bosser pour un patron. Un supermarché sans caméra est aujourd'hui inimaginable. Un campus sans un vide aussi bien programmé que celui de La Chapelle, ça le devient tout autant. Il faut reconnaître l'intelligence de l'ennemi qui a su rendre les foules « solitaires » pour mieux régner. Mais déjà, en 1532, un maniaque florentin osait les mots suivants pour parler de la difficulté à briser l'ingouvernabilité d'un territoire :
« Et qui devient Seigneur d'une société accoutumée à vivre libre et ne la détruit point, qu'il s'attende d'être détruit par elle, parce qu'elle a toujours pour refuge en ses rébellions le nom de la liberté et ses vieilles coutumes, lesquelles ni par la longueur du temps ni pour aucun bienfait ne s'oublieront jamais. Et pour chose qu'on y fasse ou qu'on y pourvoie, si ce n'est d'en chasser ou disperser les habitants, ils n'oublieront point ce nom, ni ces coutumes... »
Quelle méthode peuvent proposer les QLF à La Chapelle et partout ailleurs face à la multiplication des aquariums, et des galères ?
D'abord, on ne peut rien regretter politiquement, sinon déprime, ou on périme. Il faut accepter et faire avec les nouvelles conditions de lutte. Il faut comprendre la continuité des techniques de pouvoir qui sont à chaque fois plus vicieuses lorsqu'elle se mettent à jour. La Sorbonne millénaire a tellement été martyrisée par la contestation à Tolbiac qu'on se retrouve maintenant avec un bâtiment Black Mirror pour nous calmer. Et qui ne peut être débloqué que par l'intervention de la police depuis la rue. Respect aux générations passées qui ont détruit la serrure de Tolbiac, maintenant à nous de trouver les outils contre La Chapelle.
Le mardi 31 mars, aux alentours de 11h, la présidence de Paris 1 a été vue en train de visiter la BU presque vide du campus La Chapelle, qu'on voit à travers le verre, depuis la rue, occupée. Avec son état-major, Christine Neau-Leduc [2] s'arrête un instant, derrière la vitre, face à l'hétérotopie anti-police qui commence devant son campus, pendant que s'installent voiture de condés en carton, distribution alimentaire, football, crêpes chocolatées… À ce moment-là, on ne comprend pas ce que la présidente dit à ses collaborateurs. Plus tôt dans la matinée, la sécurité de la fac avait été aperçue avec la police en train de prendre en photo les belles affiches QLF hostiles à la flicaille, et à son racisme. Pourtant, ce jour-là, La Chapelle a ouvert ses portes normalement. Les étudiants s'y sont engouffrés, comme chaque jour. Mais si l'institution n'a pas été empêchée dans son fonctionnement, elle s'est vue piratée. Par une force qui lui est extérieure. La Piraterie étudiante. À chaque pause clope, ou arrivée et sortie de cours, surtout au moment ensoleillé du midi, c'était des centaines d'étudiants qui ont fuité de l'institution, comme une fuite de donnée, pour entrer dans un lieu qui n'était ni vraiment la fac, ni vraiment la rue. D'où sa force. Plus la fac se vide, plus son envers se remplit.
Musique. Fumée de barbecue. Du monde dans tous les sens. Et quelques bêtises. L'hétérotopie est un petit univers, en expansion. Une fête glorieuse qui régale tout le monde. « Gratuité » pour nous ne veut pas dire seulement que recevoir ne coûte rien, mais qu'un échange autre que marchand peut motiver le don, comme le fait d'alimenter un lieu habitable, éphémère. Peut-être pour s'organiser. Ou au moins pour partager un instant de sérénité. Le mardi 31/03, tout le monde s'est étonné de la facilité qu'il y a à s'approprier l'espace public devant une fac, pour y composer une autre réalité. Où on est tous QLF.
À La Chapelle, ce qui est empêché par l'intérieur était composé, étendu et revendiqué par l'hétérotopie, à l'extérieur, dans le souci d'un consensus sur le tracé d'une ligne, entre Eux et Nous. D'un côté, la présidence déjà inquiète derrière vitres, grilles, vigiles, portiques, et de l'autre les QLF, qui, ouverts, joyeux, multiples, sont ceux qui expérimentent avec le bitume. Le mardi 31/03, l'hétérotopie anti-police proposée par QLF à Paris 1 a été une menace pour l'institution, portée par une forme jamais vue, ni par beaucoup d'étudiants, ni par la fac elle-même, et répétable.
Même si l'institution impose un circuit fermé, une rotation constante dans le Système, – depuis l'enfance, dans la scolarité, au travail, – malgré ses postures statiques, elle n'est pas toujours stable. Son autorité peut tomber à tout moment, même si le rapport de force qui donne son pouvoir à la Loi est plus fragile par moments, et moins à d'autres. Maintenant, ce qui nous manque c'est une autre méthode. Sous ses formes renouvelées, où tout circule, l'institution nous lance un défi. Une rencontre, c'est toujours le renversement de ce qu'on pensait stable. Pour continuer à lutter, même dans des lieux invivables, il faut repartir à la base de tout lien, la convivialité, ce besoin d'aller vers les autres, déjà, pour ne pas rester isolé dans ses galères, et puis, parce que c'est qu'à plusieurs qu'on devient plus forts. Entrer dans un groupe, s'ouvrir à d'autres, c'est devenir plus que soi. Se démultiplier. Augmenter sa puissance d'agir. Mais un réseau de complicités devient politique quand on cherche, à travers lui, une forme pour repousser l'emprise de la Règle. De là naissent des questions stratégiques et se révèlent des ennemis. « QLF » n'est que le nom d'un archipel politique.
Les QLF ne revendiquent pas un passé idéal, ou une tradition avec laquelle renouer. Les QLF n'ont rien à imiter, ni à promettre. Ce qu'il faut, dans une situation mondiale de guerre et de désespoir, c'est que les noyaux révolutionnaires encore en vie, ou naissants, tentent de nouvelles connexions. Sans proposition, le risque est de se disperser. Inventer, c'est s'armer. Asymétriquement à l'institution.
À leur échelle, les QLF proposent une autre manière de lutter contre les espaces de galère. La méthode QLF est généralisable à tout contexte localisable où se pose la question de l'organisation : un lycée, une université, une résidence CROUS, une grève, un quartier, un rond-point, une occupation. Il s'agit d'un équilibre à produire entre la formation d'un attroupement festif, le déclenchement d'une riposte face à l'ennemi, et la répétition de gestes quotidiens d'ouverture aux autres. Des guérilleros disaient qu'il fallait réussir à tenir le tract dans une main et le revolver dans l'autre. À nous de composer avec un matériel de base (canapés, enceintes, chichas, pétards), qui, entre nos mains, permettent des alliances durables et fassent éclater au grand jour la puissance détonante que cachent les foules.
Nous retenons que les mouvements populaires les plus impressionnants du XXIe siècle répandent des formes insaisissables par les institutions. Ils ne s'inscrivent dans aucune prophétie politique. En émergeant de manière horizontale, localisée mais contagieuse, ils mettent en chantier un nouveau communisme moins calculable, plus diffus, que les schémas et programmes du XXe siècle. Ils n'ont pas de sujet révolutionnaire clairement défini, ni d'institution qui centralise, ou modère leur action. Ils abattent la séparation entre les micro-politiciens, les militants, et les autres. Ils abattent un vocabulaire et une forme folklorique de la politique. Ils abattent la passivité et l'hésitation. L'ennui aussi. Bref, ce que semble réclamer l'époque c'est un archipel de subversion qui sait s'organiser : ni une avant-garde autoproclamée, ni des groupuscules anarchistes bornés. Qui dit nouveau communisme, dit nouvelle politique, nouveaux complices et nouvelles inventions ?
« Vous ne me direz pas que j'estime trop le temps présent ; et si pourtant je n'en désespère pas, ce n'est qu'en raison de sa propre situation désespérée, qui me remplit d'espoir. »
Karl Marx
Photos par @oeilko et bapptou
[1] Série d'outil conçue pour modifier nos comportements au quotidien, sous la forme d'une incitation discrète, presqu'inconsciente. Cela se traduit par des « coups de pouce » et consiste à faire marcher les choses et les gens tous seuls.
[2] La présidente de Paris 1 depuis janvier 2021, en second mandat depuis avril 2025.
08.04.2026 à 09:27
Les Remplaçants chantent les entretiens d'embauche
« Et à part ça, quels sont vont principaux défauts ? »
- 7 avril / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2Texte intégral (539 mots)
Voilà deux ans, Alex Ratcharge, écrivain, dessinateur mais aussi troubadour à ses heures, nous faisait parvenir le morceau Carrefour Express des Remplaçants, groupe où il pousse la chansonnette en compagnie de 4 énergumènes rencontrés dans les WC d'une agence d'intérim. Aujourd'hui, c'est le tour d'un autre morceau, sobrement intitulé « Les Remplaçants », qui explore à sa façon cette épineuse question posée dans moult entretiens d'embauche : « Et à part ça, quels sont vont principaux défauts ? »
À noter que, las d'écumer les rares bars dignes de ce nom dans la triste ville de Lyon, Les Remplaçants en écumeront d'autres cette semaine lors d'une petite tournée printanière. Pour vous joindre à eux, il suffit de vous présenter les jours suivants dans les bars mentionnés :
Montreuil : mardi 7 avril à La Bicyclette.
Rennes : mercredi 8 avril au Ty Ana
Brest : jeudi 9 avril au Café de la Plage
Trédrez-Loquémeau : vendredi 10 avril au Café Théodore
Nantes : samedi 11 avril à l'Enchantier.
Dès qu'on voit le nom de ta boîte
On a envie de se pendre
Alors pour venir y postuler
Mais gros, t'imagines ? Faut vraiment
Qu'on soit au fond du trou
Et voilà que tout fier derrière ton bureau
Tu nous demandes quels sont nos défauts
Tu veux parler desquels ?
On les collectionne
Tu les veux tous, on te fait la liste ?Flemmards, retardataires, antipathiques
Vulgaires, drogués et alcooliques
Râleurs, pénibles, bruyants, introvertis
Nerveux, rancuniers, mal embouchésSi tu peux être sûr d'une chose
C'est que tu vas le regretter
Tes performances vont dégringoler
Ouais gros t'as pas idée
Tu le réaliseras qu'un beau matin
Quand tu tomberas
Sur nous en train de fumer des clopes
Dans ton bureau, 8°6 en main
À dessiner des moustaches
Sur les photos de tes enfants
À faire marrer ta secrétaireFlemmards, retardataires, antipathiques
Vulgaires, drogués et alcooliques
Râleurs, pénibles, bruyants, introvertis
Nerveux, rancuniers, mal embouchésFallait pas recruter de remplaçants
Fallait pas recruter les Remplaçants
Fallait pas nous recruter
08.04.2026 à 09:25
La mort n'éblouit pas les yeux des partisans
Joke & Chakka Svraka chantent L'Affiche rouge
- 7 avril / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2Lire plus (138 mots)
La semaine dernière, en publiant le fabuleux lundisoir musical avec la harpiste Laura Perrudin, nous soulignions et regrettions la bien trop petite place laissée à la musique dans nos pages. Nous réajustons donc, dans un style néanmoins plutôt différent avec les amis de Joke qui chantent L'Affiche rouge.




