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12.01.2026 à 14:55

Renée Nicole Good ou le crime de regard : anatomie d'un thanato-eugénisme d'État

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(Nécro-souveraineté • Cruauté gouvernementale • Production de l'impunité)
Sylvain George

- 12 janvier / , ,

Le 7 janvier 2026, à Minneapolis, une observatrice civile est exécutée par la police des frontières. Cette mort n'est pas un accident. C'est le symptôme d'un seuil historique. Après Nahel Merzouk, Aly Alexandre George et Bilal, le réalisateur Sylvain George se penche traverse l'atlantique pour éclairer cette énième scène de brutalité policière.

Ouverture - Un seuil historique

Le 7 janvier 2026 [1], à Minneapolis, Renée Nicole Good, trente-sept ans, citoyenne américaine, poétesse, est abattue par un agent de la police fédérale de l'immigration (ICE) alors qu'elle se trouve dans son véhicule, à proximité immédiate d'une opération migratoire de grande ampleur.

Présente sur les lieux en tant qu'observatrice civile des raids menés dans la ville depuis le 4 janvier, elle tente de quitter la scène lorsque plusieurs agents encerclent sa voiture. Les images disponibles montrent qu'elle ne représente aucune menace immédiate. Malgré cela, un agent ouvre le feu à bout portant, visant la tête. Le véhicule poursuit sa course sur quelques mètres avant de s'immobiliser.

Renée Nicole Good est grièvement blessée. Un médecin présent sur les lieux s'identifie et demande à intervenir. L'accès lui est refusé. Une ambulance est maintenue à distance. Pendant de longues minutes, toute assistance est empêchée. La victime agonise sous contrôle policier. Elle meurt sur place. Il s'agit de la première mort directement causée par le tir d'un agent de l'ICE depuis la création de cette agence.

Renée Nicole Good n'était pas une figure publique, ni une militante professionnelle, ni une activiste organisée. Originaire de Colorado Springs, elle avait étudié l'écriture créative à l'université Old Dominion, en Virginie. Plusieurs de ses poèmes avaient été publiés dans des revues littéraires indépendantes, et elle avait reçu en 2020 le University & College Poetry Prize de l'Académie américaine des poètes. [2] Veuve depuis 2023, mère de trois enfants dont le dernier âgé de six ans, elle animait avec son mari disparu un podcast culturel. Rien, dans ce parcours, ne la destinait à devenir un nom propre de la violence d'État. C'est précisément ce qui rend sa mort politiquement décisive.

Dans les heures qui suivent, les autorités fédérales qualifient les faits de légitime défense et évoquent un acte de terrorisme intérieur. La victime est accusée d'avoir tenté de renverser un agent. Les vidéos disponibles contredisent cette version. Les autorités locales demandent des explications. L'enquête leur est retirée. Le récit officiel est verrouillé avant même toute instruction indépendante. Rien, dans cette séquence, ne relève de l'improvisation ou de l'emballement. Tout indique au contraire un enchaînement déjà éprouvé, où l'usage de la force, la confiscation de la scène, l'inversion accusatoire et le refus de soin composent une grammaire stabilisée.

C'est pourquoi cette mort ne peut être lue ni comme une bavure de plus, ni même comme un cas exemplaire de violences policières. Ce qu'elle met au jour est une transformation de la rationalité politique. Non seulement contenir, disperser, neutraliser ; mais dissuader, sélectionner, produire des existences structurellement exposées, et rendre d'autres existences progressivement indifférentes à la disparition des premières. La singularité de Renée Nicole Good tient ici à ceci : elle n'est pas tuée pour un acte de violence, ni même pour une désobéissance effective, mais parce qu'elle occupe une position devenue intolérable dans l'économie contemporaine du pouvoir, celle du regard civil posé sur l'action policière, celle d'une présence attentive auprès de personnes ciblées, celle d'un témoignage susceptible de faire trace.

Il faut donc tenir ensemble ce que l'analyse publique tend à dissocier : la scène locale de Minneapolis, le régime discursif qui la recouvre, la décision institutionnelle de retirer l'enquête, la requalification immédiate de la victime en ennemie, la suspension du soin, et, en arrière-plan, une désinhibition plus large du pouvoir, rendue possible par des années de transgressions non sanctionnées. Cette mort vient après. Après l'effondrement du droit comme limite effective, après l'accoutumance à la violence justifiée, après la banalisation des récits de nécessité, après la conversion de l'exception en méthode. Elle doit être lue comme un seuil, non un effondrement soudain, mais l'instant où une continuité devient lisible, où ce qui se répétait de manière dispersée se condense et se montre.

Ce texte ne cherche ni à commémorer ni à dénoncer au sens moral. Il s'efforce de penser, à partir de cette mort située et documentée, ce que devient un État lorsque regarder devient une conduite à risque, lorsque la citoyenneté cesse de protéger sans que cela soit déclaré, et lorsque la catastrophe ne prend plus la forme d'un événement, mais celle d'une continuité administrée.

I. La scène - Exécution, refus de soin, confiscation du témoignage

La scène de Minneapolis ne se donne pas comme un chaos indistinct, mais comme une composition précise dont chaque moment participe d'un ordre déjà connu. Un véhicule arrêté, des agents fédéraux disposés autour, une injonction implicite à l'immobilité, puis la tentative de repartir, lente, sans heurt, immédiatement interprétée comme une menace. Les images disponibles, filmées depuis plusieurs angles par des témoins [3], montrent une séquence sans équivoque : rien n'indique une attaque, rien ne laisse penser à une mise en danger des agents. Et pourtant, les tirs surviennent, à bout portant, visant la tête, sans sommation perceptible. Le corps est atteint, le véhicule poursuit sa course de quelques mètres, puis s'immobilise. La violence ne surgit pas dans l'urgence. Elle s'abat comme une décision.

De plus, les images issues des caméras-piétons portées par les agents fédéraux apportent un élément irréversible. Dans l'un des enregistrements, identifié comme provenant de l'agent Jonathan Ross, auteur du tir, on voit et l'on entend Renée Nicole Good s'adresser à lui d'une voix calme, posée, sans trace d'agitation ni d'hostilité. Elle dit distinctement : « That's fine, dude. I'm not mad at you. » [4] Aucun geste brusque, aucune menace verbale, aucune accélération perceptible ne précède ces mots. Quelques secondes plus tard, l'agent ouvre le feu. [5]

La séquence ne s'interrompt pas avec les tirs. Alors que le véhicule, déjà hors de contrôle, s'éloigne et vient heurter un talus, alors que Renée Nicole Good a été mortellement touchée, l'enregistrement sonore capte encore une parole, une insulte proférée par l'agent : « Fuckin' bitch. » [6] Cette phrase, prononcée après l'acte, sans nécessité opérationnelle, sans contexte de danger immédiat, ne relève ni de la panique ni de la confusion. Elle agit comme un reste, un lapsus brutal de souveraineté, où la violence ne cherche même plus à se justifier.

Ce moment est décisif. Il ne documente pas seulement une absence de menace. Il donne accès, dans sa nudité même, à la structure affective et politique de l'acte. La mise à mort n'est pas suivie d'un silence, d'un retrait, d'un appel à secours. Elle est accompagnée d'un mépris énoncé, qui scelle la transformation du corps abattu en déchet verbal. La scène n'est plus seulement celle d'un tir. Elle est celle d'une dégradation finale, où la parole parachève ce que l'arme a commencé.

Ce premier moment est immédiatement suivi d'un second, tout aussi déterminant, celui de l'après-coup. Renée Nicole Good est grièvement blessée. Un homme s'identifie comme médecin et demande à intervenir. La réponse est nette, sans hésitation, sans justification : il n'y aura pas de soin. L'ambulance arrivée sur les lieux est tenue à distance. La scène est encerclée, soustraite aux gestes, à toute possibilité de secours. La mort ne résulte donc pas seulement du tir, elle se prolonge dans un refus actif de sauver, dans une suspension délibérée de l'assistance, qui transforme l'atteinte initiale en condamnation irréversible. Ce moment n'est pas un détail circonstanciel. Il constitue le cœur de la souveraineté exercée, une souveraineté qui ne se contente pas de décider qui peut être frappé, mais qui décide qui mérite encore d'être maintenu en vie.

La scène ne prend son sens plein qu'à condition de la lire comme une scène regardée, et comme une scène que l'on veut rendre illisible. Renée Nicole Good n'est pas interpellée dans le cadre d'une enquête. Elle n'est pas recherchée. Elle n'est pas ciblée comme suspecte. Elle est là, observatrice civile d'une opération de l'ICE, attentive à ce qui se fait aux marges de la légalité ordinaire. Sa présence ne relève pas d'une obstruction matérielle. Elle relève d'un geste désormais répandu dans les villes soumises aux raids migratoires : filmer, documenter, demeurer là quand d'autres sont arrêtés. C'est ce maintien sur place, ce regard non aligné, qui trouble l'économie générale de l'opacité requise par l'intervention fédérale.

Dès lors, ce qui est visé n'est pas seulement un corps, mais la possibilité même que la scène devienne image au sens fort, c'est-à-dire qu'elle circule, qu'elle se relie à d'autres, qu'elle fasse trace. Le verrouillage immédiat du récit, la qualification en terrorisme intérieur, la disqualification morale de la victime, la confiscation de l'enquête aux autorités locales relèvent d'une même logique, celle d'empêcher que la scène ne se transforme en point de cristallisation, en foyer de lisibilité collective. Le pouvoir ne se contente pas de frapper. Il travaille à neutraliser en amont ce que l'image pourrait faire lorsqu'elle cesse d'être un document et devient un opérateur de liaison, de synchronisation, de mise en commun.

Ainsi comprise, la scène de Minneapolis n'est pas seulement une scène de violence policière. Elle est une scène de souveraineté exercée contre le regard, une scène où être là, voir et ne pas se retirer devient un geste risqué, potentiellement mortel. Elle marque un seuil : celui où la présence civile, autrefois tolérée comme bruit de fond démocratique, est requalifiée en menace, et où le témoin, loin d'être protégé, devient une cible prioritaire.

Pour mesurer la portée de cette souveraineté qui s'attaque au témoin, il faut soustraire la scène à l'isolement de l'instant et la replacer dans la constellation historique qui lui donne son plein sens.

II. Constellation dialectique - Minneapolis / Floyd / Nahel : suspension du régime de sens

La scène de Minneapolis ne se referme pas sur elle-même. Elle appelle d'autres scènes, d'autres images, d'autres morts, qui ne s'ajoutent pas comme des faits comparables, mais se répondent comme les éléments disjoints d'une même constellation historique. Lire la mort de Renée Nicole Good impose de rompre avec l'isolement événementiel, avec la tentation de traiter chaque mort policière comme un cas singulier soumis à ses seules circonstances locales. Ce qui est en jeu ici n'est pas une série statistique, mais une configuration de sens, où des scènes éloignées dans le temps et l'espace deviennent soudain lisibles ensemble.

À Minneapolis même, la mort de George Floyd avait déjà produit une image insoutenable, filmée, partagée, devenue mondiale, qui avait suspendu, pour un temps, le régime ordinaire de justification. [7] Ce qui s'était imposé alors n'était pas une vérité judiciaire immédiate, ni une reconnaissance durable de la violence structurelle, mais un arrêt provisoire de l'évidence, un moment où la parole du pouvoir avait vacillé, contrainte de se justifier face à une image irréductible. En France, la mort de Nahel avait, elle aussi, donné lieu à une scène filmée, immédiatement disqualifiée par le récit officiel, mais suffisamment visible pour fissurer la version policière et rendre perceptible, au-delà du cas, une grammaire de l'inversion accusatoire déjà bien rodée. [8]

Ces scènes ne se répondent pas parce qu'elles seraient identiques. Elles se répondent parce qu'elles activent une même structure de lisibilité. Chacune met en jeu une violence exercée sous couvert de légalité, une tentative immédiate de requalification discursive, et une image qui vient troubler l'économie ordinaire du récit d'État. La constellation ne produit pas une synthèse. Elle ne conduit pas à une conclusion générale sur la police ou sur l'État. Elle opère autrement : elle suspend le régime de sens dans lequel ces morts pourraient être absorbées comme des anomalies regrettables ou des dérapages isolés.

Dans cette perspective, la constellation dialectique ne vise pas à établir une continuité causale entre Minneapolis, Paris ou d'autres lieux. Elle ne cherche pas à démontrer que les mêmes mécanismes seraient mécaniquement à l'œuvre partout. Elle rend visible un autre plan, où la violence cesse d'être un fait localisé pour apparaître comme une possibilité structurelle, toujours disponible, dès lors que certaines conditions sont réunies. Ce plan n'est pas celui de la loi écrite, mais celui de son usage différentiel, de sa suspension pratique, de sa mobilisation sélective.

Ce qui se suspend, dans la constellation, ce n'est pas seulement le récit policier ou institutionnel. C'est l'évidence même du cadre dans lequel ces récits prétendent s'inscrire. L'image, lorsqu'elle devient dialectique, ne prouve rien au sens judiciaire. Elle ne tranche pas. Elle n'innocente ni ne condamne. Elle fait autre chose : elle rend impossible la clôture rapide du sens. Elle empêche que la mort soit immédiatement reclassée comme nécessité, comme erreur regrettable ou comme menace neutralisée. Elle maintient ouverte une béance dans laquelle la violence apparaît non plus comme accident, mais comme forme.

Il n'y a donc pas échec de l'image dialectique lorsque le pouvoir continue d'agir. Il y a malentendu sur ce que l'image est capable de faire. Elle ne renverse pas l'ordre. Elle ne suspend pas l'appareil répressif. Elle suspend l'évidence qui rend cet appareil acceptable. Elle dénaturalise. Elle désajuste. Elle oblige à penser ce qui, sans elle, resterait enfoui sous la répétition des procédures et des justifications.

Mais cette suspension n'est pas sans effet sur le pouvoir lui-même. La constellation révèle un apprentissage : face à la menace politique produite par certaines images - celles qui, comme celle de George Floyd, ont suspendu un instant le régime ordinaire de justification - l'État ne se contente plus de disqualifier après coup. Il anticipe, verrouille en amont, travaille à empêcher que l'image advienne comme image dialectique, c'est-à-dire comme opérateur de liaison, de mise en commun et de crise du sens. La rapidité avec laquelle le meurtre de Renée Nicole Good a été requalifié en terrorisme intérieur, avant toute enquête indépendante, relève de cette stratégie. Le mensonge n'est plus une défense. Il devient une arme préventive.

Ainsi, quelques heures après la mort de Renée Nicole Good, le vice-président J.D. Vance a pris position de façon décisive en faveur de l'agent de l'ICE, identifié comme étant Jonathan Ross, ayant tiré sur elle, défendant non seulement son action mais contestant la description de Good comme « innocente » et attribuant son comportement à des motifs politiques qu'il cataloguait comme liés à des réseaux « d'extrême gauche ». [9] Selon Vance, le tir était justifié et l'agent a agi en légitime défense, tentative par laquelle il légitime explicitement une violence létale. Cette défense a été accompagnée d'une promesse implicite d'immunité absolue : non seulement l'agent n'a pas été suspendu, mais il est assuré d'être couvert par l'appareil exécutif dans sa totalité. Cette déclaration ne relève ni d'une défense circonstanciée ni d'un débat juridique. Elle inscrit l'impunité dans la pratique même du pouvoir : en garantissant une couverture institutionnelle totale à l'exécutant, elle soustrait d'emblée la question de la responsabilité au droit commun, érigeant l'immunité tacite en dogme public adressé à l'ensemble de l'appareil répressif.

Dans le même mouvement, la Secrétaire à la Sécurité Intérieure et cheffe du Department of Homeland Security (DHS), Kristi Noem, qualifie les faits d'acte de terrorisme intérieur, mobilisant une catégorie pénale maximale sans attendre la moindre instruction. [10] Ce choix n'est pas un excès rhétorique. Il constitue une décision stratégique : déplacer instantanément la scène hors du registre de la violence policière, suspendre toute exigence de proportionnalité, et rendre inaudible toute contestation ultérieure. La victime devient la menace. L'agent devient l'objet d'une injustice supposée. Le réel est inversé.

Ce geste est décisif. Il montre que le mensonge n'est plus une réponse tardive aux images, mais une action préventive. Il ne vise pas à corriger une version fragilisée. Il s'impose avant même que la fragilisation ne soit possible. En déclarant l'immunité et en criminalisant la morte, l'exécutif ne cherche pas à convaincre. Il cherche à dissuader, et adresse un message clair à celles et ceux qui regardent, filment ou demeurent présents : il n'y aura ni enquête impartiale, ni protection juridique, ni reconnaissance ultérieure.

Cette stratégie n'est pas improvisée : elle constitue un script récurrent. Human Rights Watch relève que le même récit d'un « véhicule utilisé comme arme » a été invoqué par le DHS dans au moins trois autres fusillades de l'ICE survenues les mois précédents à Glen Burnie et Chicago, chaque fois démenti par les images disponibles. La falsification est une méthode. [11]

La mort de Renée Nicole Good s'inscrit donc pleinement dans cette constellation. Elle réactive, sans les répéter, les images antérieures de corps immobilisés, de récits inversés, de scènes verrouillées. Elle ne s'y ajoute pas comme un cas de plus. Elle en modifie la configuration. Elle introduit un déplacement décisif : ce n'est plus seulement la personne interpellée qui meurt, mais celle qui regarde. Ce n'est plus seulement l'intervention policière qui est filmée, mais le regard lui-même qui devient intolérable. La constellation, ici, ne se contente plus de suspendre le régime de sens. Elle annonce une mutation de la cible.

C'est ce déplacement précis que la constellation permet de rendre lisible, sans encore l'analyser frontalement. Elle prépare le passage vers une autre question, plus inquiétante encore : celle du moment où le témoin cesse d'être un opérateur de visibilité pour devenir un ennemi politique.

III. Le crime de regard - La disqualification souveraine, l'ennemi intérieur

Ce que la constellation dialectique rend perceptible, sans encore l'expliciter, c'est un déplacement décisif dans la cible même de la violence d'État. Avec la mort de Renée Nicole Good, ce n'est plus seulement l'individu interpellé, contrôlé ou suspecté qui se trouve exposé à la mise à mort. C'est la position du regard qui devient elle-même intolérable. Le crime ne réside plus dans un acte, ni même dans une désobéissance effective, mais dans une présence, dans une attention, dans le fait d'être là et de voir.

Renée Nicole Good n'était ni recherchée, ni armée, ni engagée dans une confrontation. Elle n'entravait pas physiquement l'opération en cours. Sa présence relevait d'un geste désormais répandu dans les villes soumises aux raids migratoires, celui de l'observation civile, de la documentation, du maintien sur place lorsque d'autres sont arrêtés. Ce geste n'a rien d'héroïque. Il n'implique ni défi explicite ni revendication spectaculaire. Il consiste simplement à refuser de se retirer, à ne pas détourner le regard, à faire exister une trace possible.

C'est précisément cette banalité qui le rend insupportable. Le regard civil, lorsqu'il persiste, introduit une instabilité dans l'exercice de la souveraineté policière. Il rappelle que l'action ne se déploie pas dans un espace fermé, mais sous une visibilité potentielle. Il n'empêche pas matériellement l'intervention, mais il en fragilise l'opacité. En ce sens, il ne constitue pas une menace immédiate, mais une menace structurelle, car il ouvre la possibilité d'un autre récit, d'une autre mémoire, d'une autre circulation des images.

Le crime de regard ne doit donc pas être compris comme une métaphore. Il désigne une infraction nouvelle, non codifiée comme telle, mais déjà sanctionnée dans les faits. Regarder devient criminel non parce que le regard violerait une loi explicite, mais parce qu'il contrarie l'économie politique de la violence contemporaine, fondée sur la maîtrise des scènes, la confiscation des récits et la neutralisation des traces. Ce que le pouvoir ne tolère plus, ce n'est pas l'opposition déclarée, mais la présence silencieuse qui observe sans se retirer.

Dans ce cadre, la mise à mort de Renée Nicole Good apparaît comme une opération de neutralisation d'une fonction, plus encore que d'un corps. Il s'agit de faire disparaître la position du témoin ordinaire, de signifier que cette place n'est plus disponible, qu'elle expose désormais à un danger létal. Le tir ne vise pas seulement celle qui est dans la voiture. Il vise toutes celles et ceux qui pourraient occuper la même position, demain, ailleurs, dans une autre ville, face à une autre opération.

Ce basculement marque une rupture profonde avec l'horizon démocratique minimal dans lequel le regard civil était encore pensé comme une composante du contrôle public, même fragile, même conflictuel. Jusqu'ici, filmer, observer, témoigner exposait à des violences, à des arrestations, à des intimidations. Désormais, cela expose à la mort. Ce déplacement ne relève pas d'un dérapage ponctuel. Il signale un changement de régime, où la visibilité elle-même devient un terrain de guerre.

La criminalisation du regard opère également un glissement inquiétant dans la définition de l'ennemi. Celui-ci n'est plus identifiable par une appartenance préalable, un statut ou une action déterminée. Il peut être n'importe qui, à partir du moment où il se tient du mauvais côté de l'opacité requise. Le témoin n'est pas un adversaire politique au sens classique. Il est une perturbation. Il incarne une possibilité de dissensus qui n'a pas besoin de s'énoncer pour être efficace. C'est précisément cette efficacité silencieuse que le pouvoir cherche à éradiquer.

Une fois le regard désigné comme perturbateur, il ne suffit plus de l'éliminer physiquement. Il faut encore en délégitimer la figure, en rendre la présence rétrospectivement suspecte et illisible.

Peu après le tir, une campagne de diffamation s'est déclenchée dans les médias mainstream et sur les plateformes numériques visant à disqualifier Renée Nicole Good non seulement comme individu mais comme témoin civique. Des responsables fédéraux et leur porte-parole ont promu des récits où Renée Nicole Good aurait fait preuve d' « extrémisme » ou d'« activité radicale », malgré l'absence de preuves indépendantes. Des montages, des publications de sa vie privée, de ses relations et de ses écrits ont circulé pour invoquer des accusations d'« activisme ou d'agitation », tandis que des réseaux digitaux relayaient des propos visant à la déshumaniser, la traiter de « folle » ou de mauvaise mère, ou à l'assimiler à des discours haineux. À l'ère des technologies d'IA où le vrai et le faux se confondent aisément, cette salissure post mortem fonctionne comme une neutralisation symbolique du témoin : elle vise moins à établir des faits qu'à rendre le regard civique inaudible et suspect.

La mort de Renée Nicole Good indique ainsi que le regard n'est plus seulement un enjeu symbolique ou moral. Il est devenu un enjeu stratégique. Être là, voir et ne pas se retirer constitue désormais un acte politiquement qualifié, même s'il n'est jamais nommé comme tel. Cette qualification implicite prépare la légitimation de violences extrêmes, en les présentant non comme des attaques contre des civils, mais comme des réponses à une menace diffuse, intérieure, insaisissable.

C'est à partir de ce point que l'analyse doit se déplacer vers l'institution qui porte et organise cette nouvelle hostilité à la visibilité. Car le crime de regard n'est pas le produit d'une psychologie individuelle ou d'un excès ponctuel. Il s'inscrit dans un appareil, dans une doctrine d'intervention, dans une manière de concevoir le territoire comme un espace à contrôler, à nettoyer, à pacifier. Ce passage du regard comme gêne au regard comme ennemi appelle désormais une analyse de l'ICE non plus comme simple agence administrative, mais comme force structurée de contre-insurrection intérieure.

IV. ICE - Miliciarisation, contre-insurrection, frontière internalisée

Le crime de regard ne surgit pas dans un vide institutionnel. Il suppose un appareil capable de percevoir la visibilité civile comme une menace, de l'anticiper et de la neutraliser. Cet appareil, dans le contexte américain contemporain, est l'Immigration and Customs Enforcement (ICE). [12] Née en 2003 sous l'administration Bush de la fusion post-11 septembre des services d'immigration et de douanes, l'agence s'est consolidée comme pilier de la « guerre contre la terreur » intérieure. Son mandat et son budget n'ont cessé de croître, y compris sous l'administration Obama qui en fit l'instrument d'une politique de déportations record. Ce qui se joue aujourd'hui, cependant, est une mutation qualitative. L'ICE ne peut plus être comprise comme une simple agence administrative chargée de l'application du droit migratoire. Elle fonctionne désormais comme une milice intérieure, dotée d'une autonomie opérationnelle élargie, d'une culture d'intervention militarisée et d'un rapport dérogatoire au droit commun.

La transformation de l'ICE ne tient pas seulement à l'intensification de ses missions. Elle réside dans la nature même de son déploiement. Les raids migratoires ne se déroulent plus à la périphérie, dans des zones isolées ou des espaces d'exception. Ils investissent le cœur des villes, les quartiers résidentiels, les bibliothèques, les écoles, les centres commerciaux. Cette présence n'a rien de discret. Elle est ostensiblement armée, visuellement marquée, conçue pour produire un effet de sidération. L'intervention ne vise pas seulement l'arrestation. Elle vise la démonstration.

À Minneapolis, cette logique s'est matérialisée au début de janvier 2026 par une opération fédérale d'une ampleur exceptionnelle : le Department of Homeland Security annonce le déploiement d'environ deux mille agents dans les Twin Cities, en la présentant comme la plus vaste opération migratoire conduite sur le sol américain, officiellement au nom d'enquêtes sur des fraudes aux aides sociales visant notamment des réseaux supposés liés à la communauté somalienne. Kristi Noem se rend sur place au moment même où l'offensive se déploie, tandis que des manifestations apparaissent autour du Whipple Federal Building, décrit comme point d'appui logistique des agents.

La mort de Renée Nicole Good n'interrompt pas cette séquence. Elle en marque le basculement létal, c'est-à-dire le moment où la démonstration de force se convertit, sous l'œil des témoins, en permission de tuer et en pouvoir d'empêcher le soin.

La transformation de l'ICE en force quasi militaire ne relève pas seulement d'une évolution doctrinale, mais d'une refonte matérielle et humaine délibérée. Cette politique repose sur deux piliers : une infrastructure financière massive et l'effondrement volontaire des critères de recrutement et de formation. Dotée d'un budget de 170 milliards de dollars, l'ICE a accru ses dépenses d'armement de 600% en 2025. Ses campagnes de recrutement agressives (« Join ICE »), ciblant une base jeune, abaissent l'âge minimum à 18 ans et contournent les filtres judiciaires et psychologiques. Parallèlement, pour déployer des milliers d'agents en un temps record, la durée de formation a été drastiquement réduite, les exigences physiques supprimées, et les tests de compétence ou de vérification de parcours sont souvent reportés, invalidés ou effectués a posteriori. Des responsables ont reconnu que des recrues présentaient des antécédents judiciaires non traités, des affiliations extrémistes visibles, ou échouaient à des tests à livre ouvert. [13]

Ce choix est cohérent avec la fonction assignée à l'ICE dans le dispositif contemporain. Il ne s'agit plus de produire des agents capables de discernement, de retenue ou d'interprétation juridique fine, mais des exécutants disponibles, armés, rapidement déployables, peu entravés par la complexité du droit ou par des scrupules institutionnels. La brutalité n'est pas un accident de ce système. Elle en est la condition de possibilité. Une force ainsi constituée ne peut fonctionner qu'à condition d'être couverte en amont par un régime d'impunité et de justification préventive depuis le sommet de l'État. [14]

Cette logique trouve sa confirmation glaçante dans une sériation rapide des événements. La mort de Renée Nicole Good n'est pas un incident isolé. Dès le lendemain, le 8 janvier à Portland, deux personnes sont grièvement blessées par balle par des agents de l'ICE selon un scénario identique de prétendu « refus d'obtempérer ». Sur les quatre mois précédents, les archives locales et les rapports d'ONG documentent au moins neuf personnes prises pour cible par des tirs d'agents de l'ICE : de Silverio Villegas-Gonzalez, abattu au volant à Chicago après avoir déposé ses enfants à l'école, à Keith Porter, tué à Los Angeles par un agent hors service. Cette violence armée n'est plus l'exception, mais une fonction réitérable du dispositif.

Une telle force n'est plus une police. Elle est une milice administrative, rendue d'autant plus dangereuse qu'elle est idéologiquement chauffée par un discours qui désigne migrants, soutiens et témoins comme ennemis intérieurs. Ce mode opératoire rapproche l'ICE des logiques de contre-insurrection. Il ne s'agit pas seulement d'appréhender des individus en situation administrative irrégulière. Il s'agit de contrôler un territoire perçu comme potentiellement hostile, de dissuader toute forme de solidarité locale, et de fragmenter les liens sociaux qui pourraient entraver l'efficacité de l'appareil. Dans cette perspective, la population environnante n'est jamais neutre. Elle est soit silencieuse et docile, soit suspecte.

La frontière cesse alors d'être une ligne géographique située aux marges de l'État. Elle devient un principe mobile, internalisé, capable de se déplacer à l'intérieur même du territoire national. Chaque intervention de l'ICE reconfigure l'espace urbain en zone frontalière temporaire, où les garanties ordinaires sont suspendues de fait. Dans ces zones, la distinction entre police et armée se brouille, tout comme celle entre application du droit et exercice d'une violence souveraine discrétionnaire.

C'est dans ce cadre que la présence d'une observatrice civile devient une provocation intolérable. Le regard n'est plus seulement un témoin potentiel, mais un élément perturbateur dans une opération conçue sur un modèle quasi militaire, exigeant un contrôle total de la scène. La logique de l'ICE ne tolère pas la coprésence de regards non alignés. Elle exige un espace fermé, un champ d'action purgé de toute visibilité non maîtrisée. La réaction violente à l'égard de Renée Nicole Good ne relève donc pas d'un accident ou d'un excès individuel, mais d'une culture institutionnelle où la menace est définie de manière extensive, et où toute interférence symbolique peut être traitée comme une hostilité. Dans une telle configuration, le passage à l'acte létal n'est pas une rupture de doctrine, mais son aboutissement possible.

Cette militarisation de l'ICE s'accompagne également d'une autonomisation croissante à l'égard des autorités locales. Le refus de laisser les institutions du Minnesota instruire l'affaire après la mort de Renée Nicole Good n'est pas un simple conflit de compétences, mais la manifestation d'une souveraineté fermée, où l'agence se place hors de portée des contre-pouvoirs territoriaux protégée par l'exécutif fédéral. L'ICE n'agit ainsi plus seulement contre des individus, mais contre des municipalités qui revendiquent des politiques d'accueil, de protection ou de sanctuarisation. Chaque raid devient ainsi une épreuve de force, une manière de rappeler que la souveraineté ultime ne réside pas dans les villes, mais dans un État fédéral prêt à imposer sa loi par la violence.

La mort de Renée Nicole Good prend alors un sens supplémentaire. Elle ne résulte pas seulement d'une confrontation entre un agent et une civile, mais s'inscrit dans une logique d'occupation intérieure, où toute présence non contrôlée est potentiellement assimilée à une résistance. Le regard civil devient un obstacle stratégique. La neutralisation de la fonction précède et justifie l'exposabilité du corps qui la porte.

Cette transformation de l'ICE en milice intérieure ne suffit pas à expliquer, à elle seule, la mort de Renée Nicole Good. Pour que cette violence soit possible, tolérable et immédiatement justifiée, il faut une doctrine plus large, un régime de légitimation qui ne se contente pas d'autoriser la brutalité, mais qui la revendique comme méthode de gouvernement. Cette doctrine peut être nommée sans détour : la cruauté gouvernementale.

V. Cruauté gouvernementale - De l'exécution à la méthode

La cruauté, ici, ne relève ni d'un affect individuel ni d'une dérive morale. Elle est une rationalité politique. Elle consiste à gouverner par l'exposition volontaire de certaines vies à la souffrance, à la mort ou à l'abandon, afin de produire un effet dissuasif généralisé. Elle n'est pas ce qui déborde l'État : elle est ce par quoi l'État se rend lisible, redoutable et opérant dans un contexte de conflictualité permanente. Ce qui est visé, ce n'est pas l'excès, mais la continuité, c'est-à-dire la capacité de recommencer, d'absorber, de persister sans coût symbolique majeur.

La scène décisive de Minneapolis n'est pas seulement celle des tirs. Elle est celle qui suit, lorsque le soin est refusé, lorsque l'agonie est prolongée sous contrôle policier, lorsque la mort devient un processus administré. Cette indifférence active ne peut être comprise comme une erreur ou une panique. Elle est l'expression la plus nue d'un pouvoir qui affirme son droit non seulement de frapper, mais de laisser mourir. La cruauté commence précisément là : dans cette décision froide de ne pas intervenir, dans la suspension pratique du devoir de secours.

Ce régime de cruauté trouve un écho explicite dans les paroles politiques qui entourent l'événement. Lorsque Zohran Mamdani parle d'une « année de cruauté » [15] pour qualifier la politique migratoire et sécuritaire fédérale, il ne formule pas une indignation abstraite : il nomme une structure. Il désigne une cohérence entre des décisions apparemment dispersées, mais unifiées par une même logique d'exposition à la mort et d'indifférence à ses conséquences. Dire « cruauté » à ce niveau ne revient pas à moraliser. Cela revient à reconnaître qu'un certain mode de gouvernement est devenu suffisamment visible pour être nommé comme tel, y compris depuis des positions institutionnelles.

À ce point, il devient nécessaire de préciser ce que l'on entend par cruauté, afin d'éviter le double piège de la confusion et de l'affaiblissement. La cruauté n'est ni le sadisme ni la jouissance de faire souffrir. La cruauté n'est pas l'équivalent de la force aveugle. [16] La force peut écraser sans se réfléchir. La cruauté, elle, sait ce qu'elle fait. Elle implique un rapport asymétrique assumé : un pouvoir se reconnaît le droit d'exposer autrui à la blessure, à l'abandon ou à la mort, tout en neutralisant ce qui pourrait interrompre cette exposition - le soin, la compassion, la responsabilité. La cruauté commence lorsque la souffrance de l'autre cesse d'être un problème.

C'est ici que la référence à Antonin Artaud devient utile pour nous, à condition d'être tenue dans sa justesse, sans inversion. Chez Artaud, la cruauté n'est pas le supplice. Elle désigne une « rigueur, une application, une décision implacable, une détermination irréversible, absolue. » [17] Elle vise une exigence de vérité, une violence faite aux illusions, aux formes mortes, aux représentations anesthésiantes, une tentative de réveiller nerfs et cœur contre l'ordre symbolique dominant. Mais c'est précisément cette exigence qui permet de mesurer l'écart. La cruauté artaudienne est une cruauté contre l'ordre établi ; la cruauté gouvernementale est une cruauté de l'ordre établi. Les confondre serait non seulement une erreur théorique, mais une inversion politique. Ce que le pouvoir appelle aujourd'hui « nécessité », Artaud l'aurait nommé falsification. Ce que l'État administre comme cruauté, Artaud l'aurait dénoncé comme simulacre, non parce qu'il nierait la violence, mais parce qu'il verrait dans sa mise en récit sécuritaire une machine à anesthésier l'expérience.

La cruauté gouvernementale n'est donc pas une cruauté de vérité, mais une cruauté de gestion. Elle ne cherche pas à intensifier le réel, mais à le rendre administrable. Elle ne vise pas à faire apparaître l'intolérable, mais à déplacer le seuil de l'intolérable. Elle s'inscrit dans cette continuité de la barbarie au cœur du droit que Walter Benjamin identifiait : non comme accident, mais comme fonction. [18] Cette machine n'est pas extérieure au droit. Elle en est l'une des possibilités internes. La cruauté apparaît lorsque le droit conserve ses formes tout en cessant de protéger la vie, non par abolition spectaculaire, mais par indifférence fonctionnelle à l'anéantissement. La mort de Renée Nicole Good s'inscrit dans cette zone : un espace où rien n'est officiellement suspendu, mais où plus rien n'oblige à sauver.

Cette rationalité suppose un travail préalable de désignation. La cruauté n'atteint pas n'importe quel corps. Elle s'abat sur des vies déjà fragilisées symboliquement, déjà disqualifiées, déjà rendues disponibles pour l'exception. C'est ici qu'intervient la langue du tri, celle qui nomme certains êtres, nous le verrons, aliens. Avant même l'acte, la langue a opéré. Elle a soustrait certaines existences au régime ordinaire de protection. Elle a transformé des corps en chair gouvernable.

C'est ce qui permet de comprendre pourquoi Renée Nicole Good a pu être happée par ce régime. En se tenant aux côtés de celles et ceux que cette langue vise, en observant, en refusant le retrait, elle a franchi une frontière implicite. La cruauté gouvernementale ne s'arrête pas aux statuts. Elle s'étend aux conduites. Elle ne trie pas seulement des populations ; elle trie des regards, des présences, des formes de solidarité. Être témoin devient une transgression.

Elle se prolonge dans une politique du récit qui neutralise par avance ce que Freud décrivait, sans psychologisation possible, comme une protection contre l'effraction : une organisation de l'impossibilité même de recevoir ce qui excède le cadre symbolique admis ; une anesthésie organisée du sensible, où l'horreur, à force d'être recodée comme « ordre » et « sécurité », devient admissible, puis ordinaire. [19] Ce point rejoint ce que Grégoire Chamayou a décrit comme la transformation du pouvoir en pouvoir de chasse. [20] Mais ici, la chasse ne vise plus seulement des corps à neutraliser. Elle vise des positions, des gestes, des regards. La cruauté apparaît alors comme l'affect froid de cette chasse contemporaine : non l'ivresse du combat, mais la certitude que certaines vies, et désormais certaines présences, peuvent être poursuivies, blessées, abandonnées sans conséquence.

C'est à ce niveau que la cruauté s'articule à la langue de l'alien que nous allons analyser plus loin. La cruauté est la forme sensible du tri. Là où la langue opère une disqualification préalable, la cruauté en administre les effets. Elle rend visible, incarnée, exemplaire, la hiérarchisation des vies. Elle prépare ainsi le terrain du thanato-eugénisme : non un programme explicite de mort, mais une organisation méthodique de l'abandon, où certaines existences deviennent supportables à perdre, et où la suspension du soin, ce moment où la violence devient pleinement souveraine, cesse d'être une anomalie pour devenir une option de gouvernement.

Employer le terme de cruauté n'a donc rien d'un excès rhétorique. Il vise à nommer ce que les catégories de bavure, d'abus ou de dysfonctionnement rendent précisément invisible : la rationalité froide et cohérente par laquelle un pouvoir accepte, organise et administre la souffrance et la mort de certaines vies, tout en neutralisant les dispositifs de vérité et de réparation. Refuser ce terme au nom de sa charge morale reviendrait à reconduire ce que la cruauté exige : une anesthésie du langage, une neutralisation conceptuelle qui permet à la violence de se poursuivre sous couvert de normalité.

La cruauté gouvernementale marque ainsi un seuil historique. Celui où la violence d'État cesse d'être un problème à gérer et devient une ressource politique. Le moment où le pouvoir ne cherche plus à masquer ses effets, mais à les rendre exemplaires. Non pour tuer massivement, mais pour montrer ce qui arrive à celles et ceux qui se tiennent du mauvais côté de la ligne.

La mort de Renée Nicole Good ne relève pas d'un dérapage. Elle est une scène. Une scène où la cruauté cesse d'être dissimulée et devient pleinement opératoire. Cette scène n'a cependant pas surgi d'un vide symbolique. Pour que le pouvoir se reconnaisse le droit d'exposer, de blesser et de laisser mourir, un travail préalable est nécessaire : un travail sur la langue elle-même, qui doit avoir déjà opéré un tri fondamental, désignant certaines existences comme éligibles à cet abandon. Avant de pouvoir administrer la mort, il faut avoir appris à nommer des vies superflues. C'est cette opération première, cette grammaire de la séparation ancrée dans le lexique d'État, qu'il faut maintenant analyser : la langue qui, en amont de toute violence, déshumanise déjà et prépare les corps à l'exception.

VI. « Aliens » - Langue du tri, déshumanisation, exception permanente

La cruauté gouvernementale ne s'exerce pas seulement par des gestes, des armes ou des dispositifs policiers. Elle s'enracine plus profondément dans une langue. Une langue qui précède l'acte, qui le rend pensable, qui en prépare l'acceptabilité politique. Dans le cas américain, cette langue trouve l'un de ses noyaux les plus opératoires dans l'usage persistant du terme alien pour désigner les personnes étrangères.

Ce mot ne relève pas d'un archaïsme juridique inoffensif. Il constitue une technologie active de déshumanisation. Dire alien, ce n'est pas simplement signaler une absence de citoyenneté. C'est produire une altérité radicale, situer un corps hors du monde commun, hors de la communauté des semblables, hors du champ de la protection ordinaire. L'alien n'est pas seulement celui qui vient d'ailleurs. Il est celui qui n'appartient pas pleinement à l'espèce politique des humains reconnus.

Or cette puissance du mot ne tient pas seulement à ses connotations contemporaines. Elle tient à ceci, plus décisif : alien est une catégorie d'État, historiquement arrimée à un droit d'exception, et non un simple terme administratif flottant.

Dans l'histoire américaine, alien se stabilise très tôt comme catégorie juridique de mise à distance. Les Alien and Sedition Acts de 1798 [21] instituent une grammaire durable : celle d'un exécutif autorisé à neutraliser préventivement certaines présences au nom de la sécurité nationale, en les soumettant à des régimes de contrôle, d'expulsion, d'enfermement, qui ne relèvent pas du droit ordinaire mais d'un droit de la menace. L'alien n'y est pas un simple non-citoyen. Il est un être dont l'appartenance au commun est réputée réversible, conditionnelle, toujours susceptible d'être suspendue.

La persistance de l'Alien Enemies Act - seule loi de cette séquence encore en vigueur - donne à cette grammaire une profondeur particulière. Elle fixe, au cœur même du droit fédéral, la possibilité d'appréhender et d'expulser des « ennemis étrangers » selon une logique de guerre, où l'identité nationale et l'appartenance deviennent des marqueurs de dangerosité. Ce point éclaire l'efficacité contemporaine du terme : lorsqu'une administration parle d'aliens, elle ne décrit pas seulement un statut. Elle réactive une tradition où l'étranger est gouvernable par dérogation. La protection peut être alors retirée sans être explicitement abolie.

C'est à partir de cette assise historique que la désignation lexicale prend toute sa portée. Elle ne vient pas après l'exception, elle en est l'une des conditions de possibilité, rendue banale par la langue.

Cette désignation opère un premier tri, fondamental. Elle institue une ligne de partage préalable à toute action policière ou administrative. D'un côté, des vies présumées dignes d'être protégées. De l'autre, des existences déjà symboliquement disqualifiées, rendues disponibles pour des traitements d'exception. Arrestations sans mandat effectif, détentions prolongées, séparations familiales, violences physiques, refus de soin…, rien de cela n'apparaît comme scandaleux dès lors que la langue a déjà fait son travail.

La force de cette langue tient à son apparente neutralité. Alien est présenté comme un terme technique, administratif, dépourvu d'intention morale. Mais c'est précisément cette neutralité affichée qui le rend si efficace. Elle permet d'opérer un tri radical sans avoir à l'énoncer explicitement. La violence n'est pas justifiée au nom d'une idéologie raciale déclarée. Elle est rendue acceptable par une opération lexicale qui retire à certains corps leur pleine appartenance au monde commun.

Ce point est décisif pour comprendre la mort de Renée Nicole Good. Elle n'était pas une migrante. Elle n'était pas juridiquement une alien. Et pourtant, en se tenant aux côtés de celles et ceux que ce mot vise, en observant l'action de l'ICE, en refusant de se retirer, elle s'est trouvée aspirée dans le même champ de déshumanisation. La langue du tri ne s'arrête pas aux frontières du statut administratif. Elle déborde. Elle contamine.

En contaminant par extension celles et ceux qui regardent du côté des aliens, cette langue rend presque logique la requalification de l'observatrice en terroriste intérieure : la déshumanisation est un virus lexical sans statut immunitaire.

À partir du moment où l'alien est défini comme une menace structurelle, toute personne qui regarde, documente ou témoigne en sa faveur devient suspecte. La frontière linguistique se déplace. Elle ne sépare plus seulement des catégories de population. Elle trie des conduites, des postures, des formes de présence. Être solidaire devient un facteur d'exposition. Être témoin devient une transgression implicite.

Ce glissement éclaire la rapidité avec laquelle Renée Nicole Good a pu être requalifiée en ennemie intérieure. Le langage du terrorisme, mobilisé contre elle, n'est pas un simple excès rhétorique. Il constitue l'extension logique d'un lexique déjà structuré par la figure de l'alien. Lorsque l'autre est pensé comme fondamentalement étranger à l'ordre humain, la catégorie d'ennemi devient extensible. Elle peut englober celles et ceux qui troublent la partition du monde en refusant de s'y conformer.

Cette langue du tri ne constitue pas une singularité américaine isolée. Elle fonctionne comme un laboratoire avancé de formes discursives appelées à circuler. En Europe, et particulièrement en France, on observe des glissements lexicaux comparables, sous des formes parfois plus euphémisées, mais non moins opératoires : la rhétorique des « flux », des « submersions » [22], des « charges » ou du « seuil de tolérance » ; la catégorie administrative des « dublinés » ou celle, infamante, de « migrant économique » ; la criminalisation du secours à travers le « délit de solidarité » ; ou encore, dans le discours politique et médiatique, l'évocation d'un « ensauvagement » des quartiers ou d'un « grand remplacement » civilisationnel. Autant de formules qui, sans employer le mot alien, opèrent le même travail de disqualification préalable, traçant une frontière symbolique entre les vies à protéger et les existences à gérer, à contenir, voire à abandonner. Ces glissements s'inscrivent dans une généalogie européenne plus large, analysée par des chercheurs tels qu'Étienne Balibar (sur les « frontières intérieures » de l'Europe) [23] ou Didier Fassin (sur la « raison humanitaire » et ses limites) [24], qui montrent comment la « crise migratoire » a servi de creuset à une reconfiguration des catégories du vivant et du jetable. Sous couvert de neutralité administrative, cette langue du tri prépare la suspension différentielle des protections, rend l'exception praticable, et installe une hiérarchisation silencieuse des vies. À chaque fois, la langue prépare le terrain d'une violence accrue, en déplaçant la question de l'humanité vers celle de la gestion.

L'histoire montre que l'eugénisme ne commence jamais par des politiques de mort explicites. Il commence par des mots, par des catégories, par des distinctions apparemment raisonnables, techniques, provisoires. La langue du tri est toujours le premier seuil. Elle institue un monde où certaines vies apparaissent déjà comme de trop, avant même que la violence ne s'exerce.

Ce que révèle ainsi la mort de Renée Nicole Good, c'est que cette langue n'est plus confinée aux marges du droit migratoire. Elle tend à devenir une grammaire générale du pouvoir. Une grammaire capable de redéfinir qui mérite d'être protégé, soigné, entendu, et qui peut être exposé à la mort sans que l'ordre politique n'en soit affecté. C'est à partir de cette grammaire que se déploie pleinement la rationalité plus profonde de l'eugénisme politique contemporain, qu'il faut maintenant analyser.

VII. Eugénisme politique - Le régime de la vie jetable

Parler d'eugénisme politique à propos de la mort de Renée Nicole Good ne relève ni de la métaphore excessive ni de la provocation conceptuelle. Il s'agit au contraire de nommer avec précision une rationalité de gouvernement qui ne se présente jamais comme telle, mais qui organise de manière cohérente la hiérarchisation des vies, l'exposition différentielle à la mort et l'indifférence institutionnelle à certaines disparitions. L'eugénisme dont il est ici question n'est ni biologique ni explicitement racial. Il est politique, administratif, diffus, et d'autant plus opérant qu'il avance masqué.

Les travaux d'Ann Laura Stoler, notamment, permettent de penser cet eugénisme hors de ses formes historiques les plus immédiatement reconnaissables. [25] Loin des programmes déclarés d'amélioration de la population, l'eugénisme contemporain opère par sédimentation de décisions, par politiques fragmentées, par ajustements techniques qui produisent, cumulativement, des effets massifs de tri. Il ne dit jamais quelles vies valent moins. Il agit comme si certaines vies pouvaient être abandonnées sans que cela ne constitue un problème politique.

Cette rationalité repose sur une notion centrale, celle de jetabilité. Certaines existences sont implicitement construites comme remplaçables, sacrifiables, excédentaires. Leur disparition n'interrompt pas le fonctionnement du monde social. Elle ne provoque ni crise durable ni remise en cause structurelle. Elle est absorbée, digérée, neutralisée. L'eugénisme politique ne vise pas à éliminer tout le monde. Il vise à rendre supportable l'idée que certaines morts comptent peu.

Ce régime se distingue d'une simple politique répressive. La répression cherche à corriger, à discipliner, à dissuader. L'eugénisme politique, lui, accepte l'hypothèse de la perte. Il intègre la mort comme un coût acceptable de la gouvernance. Il ne la recherche pas nécessairement, mais il s'en accommode. Il crée les conditions dans lesquelles mourir devient une issue ordinaire pour certaines catégories de population, sans que cette issue ne soit reconnue comme un échec du système.

La scène de Minneapolis doit être lue à partir de ce cadre. Renée Nicole Good n'a pas été tuée parce qu'elle représentait une menace objective. Elle a été tuée parce que sa vie a été, à un moment donné, évaluée comme négligeable au regard de l'objectif politique poursuivi, à savoir le maintien d'une souveraineté policière sans témoin. Le refus de soin, l'indifférence affichée, la rapidité avec laquelle sa mort est recodée en faute individuelle relèvent de cette logique. Sa vie devient jetable dès lors qu'elle trouble l'ordre du tri.

Ce point est fondamental. L'eugénisme politique ne s'applique pas uniquement aux populations déjà précarisées, racialisées ou migrantes, même si celles-ci demeurent ses premières cibles. Il s'étend à toute existence qui occupe une position devenue incompatible avec le régime en place. Regarder, témoigner, être présent sans se soumettre, ces gestes, autrefois protégés par l'horizon démocratique, deviennent des facteurs de vulnérabilité. L'eugénisme politique trie non seulement des corps, mais des postures, des formes de vie.

Cette extension du tri marque une mutation qualitative. La citoyenneté, loin de constituer un rempart, devient conditionnelle. Elle protège tant qu'elle reste silencieuse, alignée, invisible. Elle cesse de produire des effets dès lors qu'elle se fait regardante, critique ou solidaire. La mort de Renée Nicole Good est décisive à cet égard. Elle montre que le seuil a été franchi. Le statut juridique ne garantit plus la survie. Il peut être suspendu de facto par une décision policière couverte par l'exécutif.

L'eugénisme politique fonctionne ainsi par indifférence organisée. Cette indifférence n'est pas un déficit d'empathie. Elle est une posture institutionnelle. Elle permet au pouvoir de se soustraire à toute responsabilité morale en présentant les morts comme regrettables mais inévitables, individuelles mais non structurelles, exceptionnelles mais répétées. Ce double discours, qui nie toute intention tout en assumant les effets, est au cœur du régime contemporain de la violence d'État.

Cette économie politique de la mort n'est pas confinée à une scène singulière. Une fois installée, elle rend possible la répétition rapide de scènes analogues, selon des scripts désormais disponibles. Au-delà des affrontements armés en terrain ouvert, l'ICE exerce en effet sa violence dans les espaces confinés des centres de rétention où des milliers de personnes sont détenues en attente d'expulsion. Au cours de l'année passée, au moins 32 personnes enfermées dans ces installations ont trouvé la mort, souvent dans des conditions liées à l'absence de soins médicaux adéquats, un chiffre constitutif du bilan le plus grave de ces deux dernières décennies. [26] Beaucoup de ces décès concernent des demandeurs d'asile ou des personnes présentes depuis l'enfance aux États-Unis, révélant une indifférence bureaucratique organisée : non pas des accidents isolés, mais des morts dont la multiplication résulte de politiques institutionnelles qui tolèrent la souffrance et l'abandon comme « effets secondaires » normatifs. Cette indifférence n'est pas contingente. Elle est intégrée aux routines de gestion de la vie comme absence de soin.

Ce qui rend cet eugénisme particulièrement dangereux, c'est qu'il ne nécessite pas l'adhésion explicite de la population. Il peut coexister avec des discours humanitaires, des proclamations de valeurs démocratiques, des références abstraites aux droits de l'homme. Il suffit que certaines morts ne fassent plus scandale. Il suffit que l'opinion s'habitue. Il suffit que l'indifférence devienne la norme.

À ce stade, une question devient inévitable. Comment cette rationalité du tri se traduit-elle concrètement dans les pratiques de mise à mort ou d'abandon ? Comment passe-t-on de l'indifférence organisée à la production effective de la mort ? C'est cette articulation précise entre tri politique et gestion létale des corps qu'il faut maintenant examiner, à travers ce que l'on peut nommer le thanato-eugénisme.

VIII. Thanato-eugénisme - Tuer, laisser mourir, refuser le soin

Si l'eugénisme politique désigne la rationalité de tri qui hiérarchise silencieusement les vies, le thanato-eugénisme en constitue la modalité opératoire la plus aboutie. [27] Il ne s'agit pas d'une simple intensification de la violence, mais d'une articulation précise entre mise à mort active, abandon organisé et suspension délibérée du soin. Le thanato-eugénisme ne se réduit ni à l'exécution sommaire ni à la négligence institutionnelle. Il réside dans leur enchaînement cohérent, administré, assumé.

Ce régime se caractérise par une séquence identifiable. D'abord l'atteinte violente, ciblée, rapide, souvent justifiée a posteriori par un récit sécuritaire. Ensuite la confiscation de la scène, qui empêche toute intervention extérieure, tout geste de secours non autorisé, toute requalification immédiate de ce qui s'est produit. Enfin le refus de soin, explicite ou implicite, qui transforme une blessure en condamnation irréversible. La mort n'est pas seulement infligée. Elle est produite.

La scène de Minneapolis en offre une configuration exemplaire. Les tirs atteignent Renée Nicole Good. Mais ce sont les minutes suivantes qui scellent son sort. L'empêchement fait à un médecin d'intervenir, le maintien à distance de l'ambulance, l'agonie prolongée sous contrôle policier ne relèvent ni de la panique ni de l'erreur. Ils constituent un acte politique à part entière. L'État affirme ici son droit non seulement de blesser, mais de décider que la vie atteinte ne mérite plus d'être sauvée.

C'est à ce niveau que le thanato-eugénisme se distingue nettement de la nécropolitique telle qu'elle a été pensée jusqu'ici. Il ne s'agit plus seulement de créer des zones de mort où certaines populations sont exposées à une disparition lente ou probable. Il s'agit d'intégrer la mort au cœur même de la gestion ordinaire des espaces civiques, de la rendre visible, assumée, puis neutralisée par le récit. La mort n'est plus un effet collatéral. Elle devient une variable de gouvernement.

Le refus de soin joue ici un rôle décisif. Il constitue le point où la violence cesse d'être seulement policière pour devenir pleinement souveraine. Tant qu'un soin est possible, la vie demeure reconnue comme telle. En suspendant le soin, le pouvoir retire à la vie blessée son statut de vie à protéger. Il la requalifie en corps déjà perdu, déjà en trop, déjà exclu du commun. Laisser mourir n'est pas une omission. C'est une décision souveraine, immédiatement protégée par un régime d'impunité préconstitué.

Ce geste permet au pouvoir de se dédouaner a posteriori. La mort est présentée comme regrettable, mais inévitable. Le tir devient une réponse proportionnée à une menace supposée. Le refus de soin disparaît du récit ou est justifié par des impératifs de sécurité. La chaîne des décisions est fragmentée, dispersée, rendue illisible. Aucun acteur ne semble porter seul la responsabilité, alors même que l'ensemble forme un dispositif parfaitement cohérent.

Le thanato-eugénisme repose ainsi sur une économie politique de la mort où certaines vies peuvent être perdues sans que cela ne produise de rupture symbolique majeure. La répétition de ces scènes, leur absorption rapide dans le flux médiatique, leur recodage systématique en incidents regrettables mais justifiés, produisent un effet d'accoutumance. La mort cesse d'être un scandale. Elle devient un fait administré.

Cette administration de la mort ne se limite pas à un cas exemplaire. Elle rend possible la répétition rapide de scènes analogues, selon des scripts désormais disponibles.

La mort de Good ne peut être comprise comme un incident isolé. Dans les jours qui ont suivi, d'autres agents fédéraux ont ouvert le feu contre des civils dans le cadre d'opérations similaires, notamment à Portland où deux personnes ont été gravement blessées par des tirs de policiers fédéraux dans des circonstances officielles décrites comme un « refus d'obtempérer ». Ce qui apparaît ici n'est pas un simple accident, mais une reproductibilité des scripts létaux : la logique qui a conduit au tir mortel sur Good se retrouve dans d'autres cadres, avec des récits institutionnels qui mobilisent des catégories similaires pour justifier l'usage de la force. Cette sériation des événements montre que le passage à la violence armée n'est pas une aberration isolée, mais une fonction réitérable du dispositif d'application de la loi fédérale lorsque celle-ci est dotée d'une couverture impunitaire.

Ce régime n'a pas besoin de tuer massivement. Il lui suffit de tuer de manière lisible. Chaque mort visible, documentée, assumée puis niée remplit une fonction dissuasive. Elle avertit celles et ceux qui occupent des positions analogues. Regarder, s'approcher, témoigner, demeurer présent devient une conduite à risque. Le thanato-eugénisme gouverne par l'exemple, non par l'extermination.

Il faut insister sur ce point. Renée Nicole Good n'est pas morte dans un angle mort du pouvoir. Elle est morte sous les caméras, au cœur de l'espace public, dans une scène immédiatement investie par le récit d'État. Cette visibilité n'est pas un échec du dispositif. Elle en est l'un des ressorts. Le pouvoir accepte que la mort soit vue, à condition qu'elle soit immédiatement recodée, justifiée, neutralisée. La visibilité est tolérée tant qu'elle ne devient pas lisibilité.

Le thanato-eugénisme marque ainsi une étape supplémentaire dans la désinhibition du pouvoir. Il articule la violence policière, la langue sécuritaire et l'abandon médical dans une même rationalité. Il rend possible un monde où la frontière entre vivre et mourir n'est plus garantie par le droit, mais soumise à une appréciation discrétionnaire, exercée dans l'instant, sans contre-pouvoir effectif.

C'est à partir de cette logique que la continuité entre la scène de Minneapolis et les violences exercées ailleurs devient pleinement intelligible. Aux frontières, dans les centres de rétention, dans les territoires soumis à la guerre ou à l'occupation, la même séquence est à l'œuvre. Blesser. Isoler. Laisser mourir. Le thanato-eugénisme n'est pas une dérive locale. Il est une forme stabilisée de gouvernement des vies jugées excédentaires dans un monde où la catastrophe n'est plus évitée, mais administrée.

La question devient alors inévitable. Comment ce régime de mort intérieure s'articule-t-il à l'effondrement du droit et de la responsabilité sur la scène internationale ? Comment l'impunité acquise à l'extérieur reconfigure-t-elle les pratiques de violence à l'intérieur ? C'est cette articulation entre intérieur et extérieur, entre guerre lointaine et police domestique, qu'il faut désormais analyser.

IX. Intérieur / extérieur - Impunité cumulative, effondrement du droit, retour impérial

Le thanato-eugénisme qui se manifeste à Minneapolis ne peut être compris comme une pathologie strictement intérieure. Il est l'effet retourné d'un processus plus large, où la violence exercée hors des frontières a progressivement désarmé le droit, vidé les normes de leur force contraignante, et rendu possible une désinhibition croissante du pouvoir à l'égard de ses propres populations. La scène américaine contemporaine est indissociable de ce qui s'est joué, et se joue encore, sur la scène internationale.

Depuis plusieurs années, et plus encore depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, la violation du droit international n'est plus une zone grise, ni un cynisme masqué. Elle est assumée comme méthode. Soutien inconditionnel à des entreprises de destruction massive de populations civiles, justification ouverte de crimes de guerre, négation du statut des civils, menaces explicites contre des États souverains, discours d'annexion formulés comme des options politiques légitimes, remise en cause frontale des cadres juridiques multilatéraux. À chaque étape, l'absence de sanctions effectives, la paralysie des institutions internationales, l'alignement ou le silence calculé des alliés ont produit un apprentissage décisif. Le pouvoir a appris qu'il pouvait transgresser sans payer de prix durable.

C'est ce processus que l'on peut nommer impunité cumulative. Chaque violation tolérée prépare la suivante. Chaque transgression non sanctionnée abaisse le seuil de l'acceptable. Le droit ne disparaît pas formellement. Il demeure comme langage, comme façade, comme rhétorique morale mobilisable à la demande. Mais il cesse d'agir. Il n'oppose plus de résistance. Il devient décoratif.

Dans ce contexte, Gaza n'est pas un cas isolé ou un événement extérieur au raisonnement. Elle constitue un laboratoire extrême de cette impunité. La destruction méthodique d'un territoire, l'anéantissement de populations civiles, l'usage assumé de la famine comme arme, la négation répétée des résolutions internationales, tout cela s'est produit sous les yeux du monde, sans que l'ordre juridique international ne parvienne à produire autre chose que des déclarations impuissantes. Ce qui s'est joué là n'est pas seulement une « tragédie régionale ». C'est une leçon de pouvoir. Une démonstration grandeur nature de ce qui devient possible lorsque le droit cesse de contraindre.

L'intervention militaire américaine au Venezuela au début de 2026, qui a conduit à la capture du président Nicolás Maduro et à des frappes aériennes sur des cibles civiles et militaires, a été largement critiquée comme une violation du droit international. Des juristes spécialisés estiment que l'opération ne repose sur aucune base légale reconnue par la Charte des Nations unies et enfreint le principe de non-recours à la force (Article 2(4) de la Charte). [28] De nombreux États membres du Conseil de sécurité et représentants de l'ONU ont qualifié l'attaque de crime d'agression et ont souligné la nécessité de respecter la souveraineté et l'autodétermination du peuple vénézuélien, tandis que d'autres gouvernements ont condamné l'action comme une violation de la légalité internationale. [29] Ce précédent explicite de l'usage de la force sans mandat multilatéral illustre combien les techniques de contrainte et de neutralisation expérimentées à l'extérieur ne restent pas cantonnées aux marges du politique international. Dans la foulée de cette opération, des menaces directes ont été proférées contre d'autres États souverains, y compris la Colombie et le Groenland, remettant en question les normes de non-intervention et étendant l'horizon d'une violence d'État assumée comme stratégie globale. La falsification et la suspension du droit que l'extérieur tolère deviennent, en retour, disponibles comme répertoire de pouvoir à l'intérieur.

La falsification des faits et des récits, éprouvée à l'extérieur comme instrument diplomatique et militaire, devient à l'intérieur une technique ordinaire de neutralisation politique. L'impunité s'énonce d'abord par le mensonge. La thanato-politique expérimentée à l'extérieur - blesser, assiéger, priver de soin, laisser mourir - n'est plus une technique lointaine. Elle constitue désormais un répertoire disponible pour la police intérieure. L'impunité en est la condition. La cruauté, la substance.

Cette impunité acquise à l'extérieur ne reste jamais cantonnée aux frontières lointaines. Elle revient. Elle migre. Elle se retourne. Les techniques, les récits et les dispositifs forgés pour justifier la violence extraterritoriale sont progressivement importés dans l'espace intérieur. La figure de l'ennemi, autrefois située au dehors, se redéfinit à l'intérieur même du territoire. Migrants, soutiens aux migrants, témoins, journalistes, observateurs civils, tous deviennent susceptibles d'être requalifiés comme menaces.

C'est ici que l'on peut parler d'un impérialisme retourné. [30] Faute de nouveaux espaces extérieurs à conquérir légitimement, la logique impériale se replie sur les villes, les quartiers, les corps présents. La frontière cesse d'être un seuil géographique. Elle devient un dispositif mobile, internalisé, appliqué au cœur même du territoire national. L'ICE apparaît alors non comme une simple agence administrative, mais comme une force d'occupation intérieure, opérant selon une logique de contre-insurrection.

La militarisation des opérations, l'usage de catégories juridiques extensives comme le terrorisme intérieur, la suspension de fait des garanties constitutionnelles, la confiscation des enquêtes aux autorités locales relèvent de cette même grammaire. Ce ne sont pas des excès ponctuels. Ce sont des importations. Le langage de la guerre, longtemps réservé à l'extérieur, est désormais mobilisé pour justifier des morts au cœur des villes.

La mort de Renée Nicole Good s'inscrit exactement dans cette continuité. Qualifier une présence civile de terrorisme intérieur, refuser toute enquête indépendante, disqualifier par avance toute contestation, ce n'est pas seulement protéger une institution. C'est appliquer à l'intérieur les catégories d'un monde déjà gouverné par l'exception permanente. La scène de Minneapolis est une scène de guerre transposée dans l'espace civique.

Ce retournement éclaire également la brutalité décomplexée du pouvoir exécutif. Lorsque le président accuse publiquement la victime avant toute instruction, lorsqu'il inverse les rôles et transforme une morte en coupable, il ne commet pas un dérapage verbal. Il exerce un pouvoir souverain déjà entraîné à nier les faits, à écraser les normes, à substituer le récit à la réalité. Ce geste est cohérent avec un monde où la vérité juridique a cessé d'être une contrainte.

X. Fissures et résistances - L'État contre l'État, les villes contre la milice

L'impunité cumulative produit ainsi un double effet. À l'extérieur, elle autorise la destruction sans limite. À l'intérieur, elle rend possible la violence sans justification durable. La frontière entre guerre et police s'effondre. La distinction entre ennemi extérieur et citoyen disparaît. La logique de l'exception devient la règle.

Ce moment marque, on l'a dit, un seuil historique. Il ne signale pas l'avènement soudain d'un régime inédit, mais l'aboutissement d'un processus lent, où le droit a été progressivement vidé de sa substance, jusqu'à ne plus pouvoir protéger ceux-là mêmes qu'il était censé garantir. La démocratie libérale ne s'effondre pas par un coup spectaculaire. Elle se dissout dans la continuité administrée de la violence.

C'est dans ce cadre qu'il devient nécessaire d'examiner les résistances qui émergent face à cette logique, non comme des solutions toutes faites, mais comme des lignes de fracture réelles, où le pouvoir rencontre encore des limites. Les villes, les autorités locales, les territoires deviennent alors des lieux décisifs de conflictualité. C'est à ces fissures qu'il faut désormais se tourner.

L'impunité cumulative et la désinhibition du pouvoir fédéral ne produisent pas un espace homogène, parfaitement soumis. Elles engendrent au contraire des lignes de fracture internes, des conflits de légitimité ouverts, des résistances institutionnelles partielles mais significatives, qui traversent désormais l'appareil d'État lui-même. La mort de Renée Nicole Good agit ici comme un révélateur actif : non pas un simple choc moral, mais un point de mise en tension de l'appareil d'État, où des autorités locales cessent d'absorber le récit fédéral et entrent en conflit ouvert avec les modalités mêmes de l'action de l'ICE.

À Minneapolis, la parole du maire Jacob Frey constitue à cet égard un moment politique décisif. [31] Lorsqu'il affirme que cette mort n'avait rien de surprenant et qu'elle s'inscrit dans une année marquée par la violence, il ne se livre ni à un commentaire compassionnel ni à une posture partisane. Il nomme une structure. Il désigne un régime de violence devenu anticipable, rendu possible par la stratégie fédérale de confrontation avec les villes, et par la militarisation assumée des opérations migratoires. En soulignant que le message adressé à la population est clair - soutenir ses voisins migrants ou simplement être présent lors de leur arrestation expose désormais à un danger mortel - il met à nu la fonction dissuasive du mensonge d'État. La prise de position du gouverneur du Minnesota, Tim Walz, prolonge et approfondit cette fracture. En déclarant se préparer à mobiliser la Garde nationale face aux conséquences des opérations fédérales, il reconnaît implicitement que l'ICE ne constitue plus un partenaire de sécurité, mais un facteur de désordre et de mise en danger de la population. [32] Cette déclaration marque un seuil inédit. Un État fédéré en vient à considérer que la protection de ses habitants passe par une mise à distance, voire une confrontation, avec une agence fédérale censée agir au nom de la loi. Ce geste n'est pas symbolique. Il atteste d'une crise profonde du fédéralisme américain, où la chaîne de commandement et de légitimité se fissure.

À New York, le maire Zohran Mamdani, on l'a vu précédemment, inscrit lui aussi la mort de Renée Nicole Good dans une séquence nationale de cruauté politique [33], et désigne explicitement la violence migratoire comme une politique structurée, non comme un accident local. À Chicago, le maire Brandon Johnson condamne l'action de l'ICE et affirme que la ville ne tolérera pas des opérations fédérales qui mettent en danger ses habitants. [34] Ces prises de position convergentes dessinent une cartographie politique nouvelle, où les grandes villes deviennent des espaces de résistance institutionnelle face à un pouvoir central perçu comme hostile à leurs populations.

Les lignes de fracture ne se réduisent pas aux seuls différends institutionnels entre autorités municipales et pouvoir fédéral. Aux côtés des maires et des gouverneurs qui contestent l'action de l'ICE et réclament transparence et responsabilité, c'est aussi au niveau social et communautaire que se manifestent des formes de résistance concrètes et solidaires. [35] Dans plusieurs quartiers de Minneapolis, des églises, des écoles, des associations locales et des réseaux de voisinage organisent spontanément des dispositifs d'entraide pour pallier la peur et l'insécurité générées par la présence croissante des agents fédéraux. Des collectifs volontaires se mobilisent pour collecter et distribuer de la nourriture aux familles immigrées trop effrayées pour quitter leur domicile, certains habitants offrant même leur aide aux parents lorsque les écoles modifient leurs horaires par crainte pour la sécurité des enfants. Des voisins se coordonnent pour fournir des gardes bénévoles aux abords des établissements scolaires, distribuent des sifflets d'alerte et des informations pour signaler toute présence de l'ICE, et organisent des formations d'« upstander » visant à soutenir celles et ceux pris à partie par les opérations fédérales. Des commerces locaux adaptent leurs pratiques pour protéger leurs clientes et montrer leur solidarité, et certains ferment même leurs portes en signe de respect pour la mémoire de Renée Nicole Good et de protestation contre les violences d'État. Face à une politique de répression perçue comme massive, ces mobilisations de proximité ne sont pas des réactions ponctuelles ou folkloriques. Face à une politique de répression perçue comme massive, ces mobilisations de proximité ne sont pas des réactions ponctuelles ou folkloriques. Elles constituent des formes de protection collective, de tissage social et de mise en commun des ressources face à la violence institutionnelle. Par leur matérialité même, elles forgent une contre-grammaire pratique qui contredit frontalement l'économie abstraite de l'abandon d'État : là où le pouvoir retire, elles redistribuent ; là où il isole, elles relient ; là où il laisse mourir, elles maintiennent en vie. Cette solidarité active est plus que sociale : elle est l'écho concret et collectif de l'invitation poétique à « faire de la place à l'émerveillement » [36], transformant la défense du voisin en un acte de réinvention du commun. Elle appelle, et parfois force ainsi, une réponse juridique.

À cette cartographie s'ajoute une prise de position d'une portée juridique singulière, formulée à Philadelphie par le procureur de district Larry Krasner. Dans les jours qui suivent le meurtre de Renée Nicole Good, celui-ci déclare publiquement que les agents de l'ICE opérant sur le territoire de sa ville seront poursuivis s'ils enfreignent la loi, indépendamment de toute protection fédérale. [37] Son intervention rompt avec l'ambiguïté prudente des déclarations politiques et s'adresse directement aux forces fédérales. Krasner rappelle un point fondamental du droit américain, devenu politiquement explosif dans le contexte actuel : un président ne peut pas gracier une condamnation prononcée par un tribunal d'État. Autrement dit, l'impunité fédérale a des limites territoriales. En affirmant que tout agent de l'ICE, de la Garde nationale ou des forces militaires qui commettrait des crimes à Philadelphie serait arrêté, inculpé et condamné par son bureau, Krasner ne se contente pas d'une posture symbolique. Il désigne explicitement le cœur du régime d'impunité contemporain : la conviction, largement répandue au sein des forces fédérales, que la violence exercée contre certaines populations sera toujours couverte, excusée ou effacée par le pouvoir exécutif. Sa déclaration vise à briser cette certitude. Elle rappelle que l'État n'est pas un bloc homogène, que la chaîne de l'impunité peut être interrompue, et que le droit, bien que profondément fragilisé, n'est pas encore entièrement désarmé. [38] Cette fracture n'abolit pas le régime de cruauté. Elle n'en inverse pas la logique générale. Mais elle en perturbe la circulation fluide. Elle réintroduit un risque là où le pouvoir s'était habitué à l'absence de conséquences. En ce sens, elle confirme que la guerre intérieure menée au nom de la sécurité ne progresse pas sans résistances, et que certaines villes tentent encore, dans un espace juridique de plus en plus étroit, de faire exister une limite à la violence souveraine.

Cette fissure institutionnelle trouve son point de visibilité au sommet de l'appareil fédéral. Depuis la mort de Renée Nicole Good, un bloc croissant d'élues démocrates engage une procédure de destitution contre la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem. [39] Les articles déposés l'accusent explicitement d'entrave au contrôle parlementaire, de violation des garanties constitutionnelles, de mise en danger délibérée des populations civiles et d'abus de pouvoir. Cette initiative signale un point de rupture institutionnelle : le moment où la chaîne de commandement fédérale cesse d'être perçue comme un cadre de protection du droit pour apparaître comme le vecteur même de son effondrement. La qualification immédiate de la victime en « terroriste intérieure », la défense anticipée de l'agent impliqué, l'absence de toute suspension opérationnelle de l'ICE et la poursuite des raids dans les écoles et les quartiers avoisinants rendent cette crise impossible à contenir par la seule communication exécutive. La tentative de destitution ne garantit aucune sanction effective. Mais elle rend lisible un fait décisif : le crime ne peut plus être absorbé sans coût politique, et l'impunité, jusque-là administrée comme évidence, devient un point de conflit ouvert au cœur même de l'État.

Ce conflit ne relève pas d'un désaccord partisan entre démocrates et républicains. Il oppose deux conceptions antagonistes de l'État et de la souveraineté. D'un côté, un pouvoir fédéral qui gouverne par la peur, la désignation d'ennemis intérieurs et la suspension de fait des garanties juridiques. De l'autre, des autorités locales qui revendiquent une responsabilité concrète envers les corps présents sur leur territoire, indépendamment de leur statut administratif. Cette opposition ne se joue pas au niveau des principes abstraits, mais dans la gestion quotidienne de la vie, de la sécurité, de l'accès aux soins, du logement, de la coexistence urbaine.

Les villes apparaissent ainsi comme des lieux de condensation de la crise démocratique contemporaine. Elles sont à la fois les cibles privilégiées de la politique fédérale autoritaire et les espaces où s'élaborent des formes de résistance pragmatique, souvent contradictoires, mais réelles. Lorsque des maires déclarent à l'ICE de quitter leur ville, ce n'est pas une bravade rhétorique. C'est l'affirmation d'une souveraineté locale opposée à une logique d'occupation et de prédation. Ces villes ne prétendent pas renverser l'ordre fédéral. Elles cherchent à préserver des conditions minimales de vie commune. Cette conflictualité interne révèle une fragilité structurelle du pouvoir central. Contrairement aux régimes autoritaires stabilisés, qui tendent à effacer toute dissension institutionnelle, le trumpisme gouverne par l'affrontement permanent, la provocation et l'escalade. Il accepte, voire recherche, le conflit avec les villes démocrates, car ce conflit lui permet de réactiver la figure de l'ennemi intérieur et de justifier l'extension de ses dispositifs répressifs. Mais ce choix a un coût politique. Il rend la violence visible. Il expose les contradictions. Il empêche la naturalisation complète de l'autoritarisme.

Ces résistances demeurent fragiles, incomplètes, exposées. Elles ne constituent pas une alternative politique stabilisée et restent traversées de compromis, de limites et de contradictions internes. Mais c'est précisément dans cette fragilité qu'elles produisent leur effet. Elles empêchent que la violence se déploie sans reste, maintiennent un espace de conflictualité où le pouvoir doit encore se justifier, se durcir, se dévoiler. Elles ne suspendent pas la catastrophe. Elles en perturbent la gestion silencieuse.

C'est dans cet espace instable, non dans un horizon de résolution, qu'une autre forme d'intervention apparaît, plus diffuse, moins institutionnelle, mais politiquement décisive. Un appel circule à l'échelle nationale sous le mot d'ordre « Stop ICE ! - Nationwide Shutdown » le 20 Janvier 2026. [40] Il ne s'agit ni d'une revendication sectorielle ni d'une mobilisation ordinaire, mais d'une tentative de désorganisation active d'un appareil devenu central dans la gestion autoritaire des populations. L'appel ne vise pas à réformer l'ICE, ni à en corriger les excès, mais à interrompre son fonctionnement, à rendre visible son caractère insoutenable comme institution.

Ce type d'action marque un déplacement important. Là où les autorités locales cherchent encore à encadrer, limiter ou judiciariser l'action fédérale, le mot d'ordre de l'arrêt assume une logique destituante. Il ne demande plus protection, transparence ou responsabilité ; il affirme que certaines institutions ont franchi un seuil au-delà duquel elles ne peuvent plus être amendées sans être d'abord neutralisées. L'ICE n'est plus perçue comme une agence dysfonctionnelle, mais comme une forme de pouvoir incompatible avec toute vie civique soutenable.

Ce qui se joue ici n'est pas seulement une montée de la conflictualité, mais une requalification du problème politique. L'appel à l'arrêt national ne naît pas d'une abstraction idéologique. Il surgit d'une accumulation de scènes - raids, tirs, morts en détention, refus de soin, mensonges officiels - dont la mort de Renée Nicole Good constitue un point de condensation. Il exprime le passage d'une demande de limites à une exigence de cessation, d'un horizon de régulation à une hypothèse de rupture.

Il importe de ne pas réduire cet appel à une radicalité émotionnelle ou à une réaction de colère. Sa portée tient précisément à ce qu'il nomme, implicitement, une vérité que le droit peine encore à formuler : un appareil qui gouverne par la peur, l'abandon et l'impunité ne peut être contenu sans être d'abord arrêté. En ce sens, le mot d'ordre du 20 janvier ne relève pas seulement de la protestation. Il signale l'émergence d'un nouveau seuil de politisation, où la question n'est plus comment contrôler l'ICE, mais comment vivre avec, ou sans, une institution qui rend le regard mortel.

La mort de Renée Nicole Good devient alors un point de cristallisation de cette guerre intérieure. Elle ne révèle pas seulement la brutalité d'une agence fédérale. Elle met au jour une crise de légitimité profonde, où l'État central apparaît de plus en plus incapable de se présenter comme garant de la vie et du droit, tandis que les villes tentent, dans un contexte de plus en plus contraint, de préserver des espaces de protection, de solidarité et de visibilité.

C'est à partir de ces fissures, de ces résistances partielles et de ces conflits territoriaux que peut désormais se poser la question décisive, celle de la signification politique du nom de Renée Nicole Good, non comme simple victime, mais comme point de condensation d'une époque et d'un seuil historique. C'est vers cette question que l'analyse doit maintenant se déplacer.

XI : Le poème - Plan d'immanence et grammaire minimale

« I want back my rocking chairs
solipsist sunsets,
& coastal jungle sounds that are tercets from cicadas and pentameter from the hairy legs of
cockroaches.
i've donated bibles to thrift stores
(mashed them in plastic trash bags with an acidic himalayan salt lamp—
the post-baptism bibles, the ones plucked from street corners from the meaty hands of zealots, the
dumbed-down, easy-to-read, parasitic kind) :
remember more the slick rubber smell of high gloss biology textbook pictures ; they burned the hairs
inside my nostrils,
& salt & ink that rubbed off on my palms.
under clippings of the moon at two forty five AM I study & repeat
ribosome
endoplasmic—
lactic acid
stamen
at the IHOP [41] on the corner of powers and stetson hills—
i repeated & scribbled until it picked its way & stagnated somewhere i can't point to anymore, maybe
my gut—
maybe there in-between my pancreas & large intestine is the piddly brook of my soul.
it's the ruler by which i reduce all things now ; hard-edged & splintering from knowledge that
used to sit, a cloth against fevered forehead.
can i let them both be ? this fickle faith and this college science that heckles from the back of the
classroom
now i can't believe—
that the bible and qur'an and bhagavad gita are sliding long hairs behind my ear like mom
used to & exhaling from their mouths “make room for wonder”—
all my understanding dribbles down the chin onto the chest & is summarized as :
life is merely
to ovum and sperm
and where those two meet
and how often and how well
and what dies there.” [42] »

mes couchers de soleil solipsistes,
& les sons de jungle côtière qui sont tercets de cigales et pentamètres venus des pattes velues des cafards.
j'ai donné des bibles aux boutiques d'occasion
(je les ai bourré dans des sacs-poubelle en plastique avec une lampe de sel acide himalayen —
les bibles post-baptême, celles que l'on cueille aux coins des rues des mains charnues des fanatiques,
les versions abruties, faciles à lire, de type parasitaire) :
elles rappellent plutôt la lisse odeur de caoutchouc des images lustrées des manuels de biologie ;
elles brûlaient les poils à l'intérieur de mes narines,
& le sel & l'encre qui ont déteint sur mes paumes.
sous des fragments de lune à deux heures quarante-cinq du matin j'étudie & répète
ribosome
endoplasmique—
acide lactique
étamine
à l'IHOP à l'angle de Powers et Stetson Hills—

j'ai répété & griffonné jusqu'à ce que ça se fraye un chemin & stagne dans un lieu que je ne peux plus
indiquer, peut-être mon intestin—
peut-être là, entre mon pancréas & mon gros intestin, se trouve le maigre ruisseau de mon âme.
c'est la règle par laquelle je réduis désormais toutes choses ; acérée & éclatante d'un savoir qui autrefois savait s'assoir, un linge contre un front fiévreux.
puis-je les laisser être l'un comme l'autre ? cette foi capricieuse et cette science d'université qui invective du fond de la classe
Maintenant je n'arrive pas à croire—
que la bible et le qoran et la bhagavad gita s'échevèlent derrière mon oreille comme le faisait maman & exhalent de leurs bouches « fais de la place à l'émerveillement »—
toute ma compréhension dégouline le long du menton jusque sur ma poitrine & se résume comme suit :
la vie est simplement
une ovule et un spermatozoïde
l'endroit où ces deux se rencontrent
la fréquence et la manière
et ce qui y meurt. » [43]

À ce point de l'analyse, l'introduction d'un poème pourrait passer pour un geste sans prise, impropre à affronter la rationalité étatique et ses dispositifs de violence. Face à la puissance de l'appareil d'État, à la cohérence froide des dispositifs policiers, à la rationalité du tri et de l'abandon, un texte poétique paraît d'un poids infime. Il ne bloque aucune opération. Il ne suspend aucune décision. Il ne protège aucun corps. Et pourtant, c'est précisément là que se joue quelque chose d'essentiel, non sur le même plan que le pouvoir, mais sur un autre plan, irréductible à ses catégories.

Et pourtant, dans les heures qui ont suivi sa mort, tandis que le récit officiel s'employait à criminaliser son nom, ce poème précisément a commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Traduit, partagé, répété, il est devenu le vecteur d'une réappropriation symbolique silencieuse. Renée Nicole Good n'était plus seulement la « terroriste intérieure » désignée par l'État. Elle redevenait, par fragments, la poète, la mère, la voix qui murmurait « fais de la place à l'émerveillement ». Ce phénomène révèle que quelque chose d'essentiel se joue ici, non sur le même plan que le pouvoir, mais sur un autre plan, irréductible à ses catégories.

Le poème de Renée Nicole Macklin, écrit bien avant sa mort, n'oppose ni une morale à la violence ni une émotion à la politique. Il opère un déplacement plus radical. Il modifie le plan d'immanence à partir duquel la vie est pensée. Là où le pouvoir calcule, classe, trie et expose, le poème ne fonde pas une ontologie, mais expose une grammaire minimale de la vie, irréductible aux catégories de la gestion gouvernementale. La vie n'y apparaît plus comme une valeur à protéger ni comme une ressource à administrer, mais comme une occurrence fragile, contingente, presque dérisoire, et pourtant irréfutable : la rencontre de deux cellules, une fréquence, une manière d'être-là, et ce qui meurt. Rien de plus. Rien de moins.

Ce geste n'est ni consolatoire ni ornemental. Il s'oppose frontalement à la rationalité eugéniste sans jamais la nommer. Là où l'État décide quelles vies méritent d'être prolongées, le poème affirme que la vie ne vaut pas par son utilité, sa conformité ou sa docilité, mais par sa simple apparition, par son caractère absolument non nécessaire. Cette réduction n'appauvrit pas la vie. Elle la soustrait au jugement.

Un poème, pris isolément, ne pèse pas lourd face à la machine étatique. Mais il pèse autrement. Il déplace le plateau sur lequel la violence prétend s'exercer. Il refuse la langue de la gestion, de la sécurité, de la normalisation. Il oppose à l'administration des corps une attention obstinée au minuscule, au non rentable, à ce qui ne se transforme pas en population gouvernable. En ce sens, il ne résiste pas frontalement. Il désobéit au régime même qui prétend définir ce qu'est une vie comptable.

Ce déplacement est décisif, car l'eugénisme politique contemporain ne se présente jamais comme tel. Il opère par abstractions, par catégories, par masses anonymes. Le poème, en ramenant la vie à une matérialité élémentaire, défait cette abstraction. Il ne réhabilite aucune figure héroïque de l'humain. Il rappelle seulement que toute politique qui prétend gérer la vie oublie ce qu'elle est. Non une ressource, non une variable, non un excédent, mais une occurrence fragile, sans justification préalable.

Clôture - Continuer ainsi ?

La mort de Renée Nicole Good ne constitue ni une anomalie, ni une bavure, ni même un simple révélateur. Elle marque un seuil. Elle désigne le point où plusieurs logiques, longtemps dissociées ou maintenues à distance, se rejoignent et deviennent lisibles comme une seule et même rationalité politique. À Minneapolis, ce 7 janvier 2026, se condensent une scène policière devenue létale pour le regard civil, un récit d'État fondé sur l'inversion accusatoire, une cruauté assumée comme méthode de gouvernement, un eugénisme politique opérant par tri et abandon, et une impunité cumulative rendue possible par l'effondrement préalable des normes juridiques internationales. Rien de ce qui s'est produit n'est extérieur à ce faisceau. Rien ne relève de l'exception.

Ce qui se donne à voir ici n'est pas l'instauration soudaine d'un régime inédit, mais l'aboutissement d'un processus. La continuité est la forme même de cette catastrophe. Continuité entre violence extérieure et violence intérieure, continuité entre destruction lointaine et abandon domestique, continuité entre le mépris du droit international et la désactivation progressive des garanties constitutionnelles. [44] Le pouvoir n'a pas changé de nature. Il s'est désinhibé. Il a appris, par répétition, que la transgression pouvait devenir règle, que la violence pouvait être assumée, que l'indifférence pouvait être gouvernée.

Renée Nicole Good est morte dans ce continuum. Elle n'a pas été tuée parce qu'elle aurait représenté une menace réelle, mais parce qu'elle occupait une position devenue intolérable dans l'économie contemporaine du pouvoir. Celle du témoin ordinaire, du regard civil, de la présence non alignée. Sa mort signale que ce qui était autrefois toléré comme bruit démocratique est désormais requalifié en danger politique. Regarder n'est plus un droit fragile. C'est un risque. Être là devient une faute. Ne pas se retirer immédiatement expose à la mort.

Ce seuil engage une transformation plus profonde encore. La citoyenneté cesse d'être un socle protecteur. Elle devient conditionnelle, réversible, indexée à la docilité et au retrait. La vie humaine n'est plus présumée digne d'être sauvée. Elle est évaluée à l'aune de sa compatibilité immédiate avec l'ordre politique. Le refus de soin, l'agonie administrée, l'indifférence souveraine ne sont pas des excès. Ils sont les gestes cohérents d'un régime qui a intégré la catastrophe à son mode ordinaire de fonctionnement.

Pourtant, cette continuité n'est ni totale ni close. Les fissures apparues au sein même des institutions, les prises de position de certaines villes, les refus explicites d'endosser le récit fédéral, indiquent que le pouvoir ne parvient pas à s'imposer sans résistance. Ces résistances sont fragiles, incomplètes, exposées. Elles ne constituent pas une alternative politique stabilisée. Mais elles empêchent que la violence se naturalise entièrement. Elles maintiennent un espace de conflictualité où le pouvoir doit encore se justifier, se durcir, se dévoiler.

C'est dans cet espace étroit que le nom de Renée Nicole Good continue de travailler. Non comme un symbole consolatoire, non comme une figure sacrificielle, mais comme un point de condensation critique. Son nom empêche que cette mort soit absorbée dans la série indistincte des faits divers. Il oblige à penser ce qui se joue lorsque regarder devient mortel, lorsque soigner est interdit, lorsque l'indifférence se donne sans masque, et lorsque la catastrophe ne prend plus la forme d'un effondrement soudain, mais celle d'une continuité administrée.

Walter Benjamin écrivait que la catastrophe n'est pas ce qui arrive, mais le fait « que les choses continuent comme avant. » [45] Penser la mort de Renée Nicole Good, la nommer, la situer, ce n'est pas prétendre interrompre ce cours, mais refuser qu'il se confonde avec le monde lui-même. C'est refuser qu'elle devienne invisible. C'est refuser que la cruauté gouverne sans être reconnue comme telle.

Cette reconnaissance est le premier seuil. Elle impose de voir dans la mort de Minneapolis non un accident, mais l'expression d'un principe politique désormais à l'œuvre : la vie traitée comme un privilège conditionnel, révocable par la souveraineté policière, et la mort administrée comme une punition juste pour toute désobéissance, fût-elle silencieuse. Ce principe ne vise plus seulement les migrants. En s'attaquant à une citoyenne observatrice, l'ICE et le pouvoir qui la couvrent adressent un message à tous : il n'existe plus de statut, de droit ou de présence qui garantisse, de facto, la protection face à la violence d'État lorsque celle-ci estime que l'ordre, son ordre, est troublé.

Ainsi, les enjeux du « regard » qui demeurerait possible dépassent la seule vigilance civique. Il s'agit de reconstruire, dans la brèche ouverte par les fissures institutionnelles et les solidarités de voisinage, une politique qui inverse radicalement le thanato-eugénisme. Une politique qui ne se contenterait pas de limiter les excès de l'ICE, mais qui contesterait son mandat même de milice intérieure ; qui ne négocierait pas les conditions de la cruauté, mais qui en abolirait la rationalité ; qui cesserait de gérer des populations jetables pour fonder à nouveau la communauté sur le principe imprescriptible que la vie n'est un privilège pour personne, mais la condition commune et inconditionnelle de tout droit.

C'est dans cet horizon seulement, non de la commémoration, mais de la refondation politique, que le nom de Renée Nicole Good cesse d'être un point de condensation de la catastrophe pour devenir un opérateur de son dépassement. Nommer ce qui s'est passé à Minneapolis, c'est déjà commencer à le rendre inadmissible. C'est préparer le terrain où la continuité administrée de la violence pourra, non plus être observée avec résignation, mais être interrompue par la volonté collective.

C'est dans cet horizon seulement, non de la commémoration, mais de la refondation politique, que le nom de Renée Nicole Good trouve sa pleine portée. Il ne s'agit pas d'en faire un symbole ou un opérateur, mais d'y reconnaître un point de cristallisation historique : l'instant où le crime de regard est devenu lisible, où la disqualification souveraine a révélé son visage le plus nu. Nommer ce qui s'est passé à Minneapolis, c'est inscrire cette mort dans la constellation qui la rend intelligible, aux côtés de celles de George Floyd, de Nahel et de tant d'autres ; c'est arracher cette scène à la gestion des catastrophes ordinaires pour en faire le lieu d'une scansion politique : l'alternative entre l'assomption de la grammaire de l'abandon et la construction, par le droit, la solidarité et le soin, d'un principe inconditionnel de vie commune.

« Je ne vous en veux pas », auront été les derniers mots de Renée Nicole Good. Ces mots ne clôturent pas l'histoire. Ils déclarent l'inadmissible.

Sylvain George


[1] Richard Luscombe, « Woman in Minnesota fatally shot by ICE agent during raid, video shows », The Guardian, January 7, 2026. https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/07/minneapolis-shooting-immigration-crackdown

[2] Jazmine Ulloa, “Renee Good's Time at Old Dominion Included an Award-Winning Poem”, in The New York Times, January 8, 2026. https://www.nytimes.com/2026/01/08/us/renee-good-ice-minneapolis.html

Jonny Diamond, “Renee Nicole Good, murdered by ICE, was a prize-winning poet”, in Literary Hub, January 7, 2026. https://lithub.com/renee-nicole-good-murdered-by-ice-was-a-prize-winning-poet-heres-that-poem/

[4] Holmes Lybrand, Justin Lear, Sarah Dewberry, “ICE agent's cellphone captures fatal confrontation in Minneapolis”, CNN, January 9, 2026.

https://edition.cnn.com/2026/01/09/us/ice-agent-cellphone-video-minneapolis

[5] Voir aussi une reconstitution 3D réalisée par index investigation : www.index.ngo

[6] Holmes Lybrand, Justin Lear, Sarah Dewberry, “ICE agent's cellphone captures fatal confrontation in Minneapolis”, opus cité.

[9] Henry J. Gomez, “Vance says death of Minnesota woman killed by ICE was 'a tragedy of her own making”, NBC News, January 8, 2026.

https://www.nbcnews.com/politics/trump-administration/vance-says-death-minnesota-woman-killed-ice-was-tragedy-making-rcna253063

[10] Anna Betts, “Kristi Noem doubles down on claim ICE agent killed woman in self-defense”, The Guardian, January 8, 2026. https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/09/kristi-noem-dhs-press-conference-ice

[11] Human Rights Watch, « USA : Une fusillade de l'ICE à Minneapolis injustifiable », 9 janvier 2026 :

https://www.hrw.org/fr/news/2026/01/09/etats-unis-meurtre-injustifie-dune-femme-par-un-agent-de-lice-a-minneapolis

[12] Sur ICE, voir : Daniel Kanstroom, Deportation Nation : Outsiders in American History, Boston, Harvard University Press, 2007 ; Tanya Maria Golash-Boza, Immigration Nation : Raids, Detentions, and Deportations in Post-9/11 America, Routledge, 2012 ; AMERICAN IMMIGRATION COUNCIL. The Growth of the U.S. Deportation Machine. Rapport, 2014.

https://www.americanimmigrationcouncil.org/wp-content/uploads/2025/01/the_growth_of_the_us_deportation_machine.pdf

[13] Corine Lesnes, « Les moyens colossaux et les méthodes brutales de l'ICE, la police de l'immigration déployée par Donald Trump », in Le Monde, 09 juillet 2025.https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/09/aux-etats-unis-le-renforcement-historique-des-moyens-de-la-police-de-l-immigration-inquiete-les-defenseurs-des-libertes_6620158_3210.html ; Bastien Bouchaud, « Centres de détention, expulsions : Trump inonde de fonds publics la police de l'immigration », in Les Echos, 10 août 2025. https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/centres-de-detention-expulsions-trump-inonde-de-fonds-publics-la-police-de-limmigration-2180816

[14] Cette impunité est structurellement garantie par le démantèlement des contre-pouvoirs internes. Le Bureau des droits civiques et des libertés civiles (CRCL) du Département de la Sécurité intérieure des États-Unis (DHS), qui aurait pu enquêter sur cette fusillade, a vu ses capacités anéanties par des coupes budgétaires drastiques, le rendant inopérant. L'enquête a ensuite été retirée aux autorités du Minnesota par le FBI, illustrant une souveraineté fermée qui confisque la scène judiciaire elle-même. Voir Human Rights Watch, « USA : Une fusillade de l'ICE à Minneapolis injustifiable », opus cité.

[15] Sydney Topf, “Mamdani says Minnesota shooting is a ‘glimpse' into a year of ‘cruelty' “, Washington Examiner, January 9, 2026. https://www.washingtonexaminer.com/news/4412907/zohran-mamdani-minnesota-shooting-glimpse-into-year-of-cruelty/

[16] Simone Weil, « L'Iliade ou le poème de la force », in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999.

[17] Antonin Artaud, « Lettre sur la cruauté-Première lettre » in Oeuvres, Paris, Ed. Gallimard, coll. Quarto, 2004, p. 566. Voir aussi « Le Théâtre et la cruauté », et le « Le théâtre de la cruauté : premier manifeste » , in Œuvres, opus cité pp 555-565. Voir aussi sur la cruauté : Hannah Arendt, Sur la révolution, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2013 et Les Origines du totalitarisme Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1998 ; Walter Benjamin, « Le caractère destructeur », in Œuvres II, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 2000 ; « Expérience et pauvreté », in Œuvres II, opus cité ; « Sur le concept d'histoire » in, Œuvres III, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000 ; Catherine Clément, La Syncope. Philosophie du ravissement, Paris, Grasset, 1990 ; Jacques Derrida, L'Écriture et la différence, Paris, Seuil, 1967 ; Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975 et Il faut défendre la société. Cours au Collège de France (1975-1976), Paris Gallimard/Seuil, 1997 ; Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 2010 et « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, Payot, 2004 ; Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale (1887). Trad. Patrick Wotling, Paris, Le Livre de Poche, 2000 ; Par-delà bien et mal, Paris, Garnier-Flammarion, 2000 ; ; Clément Rosset, L'Objet singulier, Paris, Éditions de Minuit, 1979 ; Simone Weil, « L'Iliade ou le poème de la force », opus cité.

[18] Walter Benjamin, « Le caractère destructeur », opus cité ; « Expérience et pauvreté », opus cité ; « Sur le concept d'histoire » opus cité.

[19] Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », opus cité.

[20] Grégoire Chamayou, Les chasses à l'homme, Paris, La Fabrique Editions, 2010.

[21] James Morton Smith, Freedom's Fetters : The Alien and Sedition Acts and American Civil Liberties. Ithaca, NY : Cornell University Press, 1966 ; Geoffrey R. Stone, Perilous Times : Free Speech in Wartime from the Sedition Act of 1798 to the War on Terrorism. New York : W. W. Norton & Company, 2004 ; Daniel Kanstroom, Deportation Nation : Outsiders in American History. Cambridge, MA : Harvard University Press, 2007 ; Mae M. Ngai « The Strange Career of the Illegal Alien : Immigration Restriction and Deportation Policy in the United States ». Law and History Review, vol. 21, no 1, 2003, p. 69-107 ; Hiroshi Motomura, Americans In Waiting : The Lost Story of Immigration and Citizenship in the United States. Oxford University Press (2006), Paperback edition, 2007 and “Alienage Classifications in a Nation of Immigrants : Three Models of Permanent Residence”, in Immigration and Citizenship in the 21st Century, 191 (edited by N. Pikus, Rowman & Littlefield, 1998), and “ Whose Immigration Law ? : Citizens, Aliens, and the Constitution”, 97 Columbia Law Review 1567 (1997). Review essay, “Whose Alien Nation ? : Two Models of Constitutional Immigration Law”, 94 Michigan Law Review 1927 (1996). Review essay ; René D. Flores and Ariela Schachter, Who Are the “Illegals” ? The Social Construction of Illegality in the United States”, in American Sociological Review, Vol. 83, No. 5 (October 2018), pp. 839-868. Voir aussi Sur le droit des étrangers aux Etats Unis : https://www.conseil-constitutionnel.fr/publications/titre-vii/la-cour-supreme-des-etats-unis-et-le-droit-des-etrangers

[22] David Bornstein, « La « submersion migratoire » ne correspond à aucune réalité scientifique », in the Conversation, 2 février 2025. https://theconversation.com/la-submersion-migratoire-ne-correspond-a-aucune-realite-scientifique-248622

[23] Étienne Balibar, « Les frontières intérieures de l'Europe » in Nous, citoyens d'Europe ?, Paris, Ed. La Découverte, 2001.

[24] Didier Fassin, La raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Paris, Ed Gallimard/Seuil, 2010.

[25] Ann Laura Stoler, L'eugénisme politique de Trump : sur les êtres jetables plutôt que L'eugénisme politique de Trump : les êtres jetables , in AOC, vendredi 17 octobre 2025 ; “A Deadly Embrace : Of Colony and Camp,” in Duress : Imperial Durabilities in Our Times, Duke University Press, 2016 ; Ann Laura Stoler, Interior Frontiers : essays on the entrails of inequality, Oxford University Press, 2022.

Voir aussi : Shannon O'Brien, Eugenics in American Political Life, Palgrave, 2024 ; Peter Baker, “From Science to Diversity, Trumps Hits the Reverse Button on Decades of Change,”

https://www.nytimes.com/2025/07/13/us/politics/trump-reversal-better-times ; Tracy Kidder, “A New Era of Hunger Has Begun,” The New York Times, https://www.nytimes.com/2025/07/14/opinion/america ; Bertrand Ogilvie, L'Homme Jetable : essai sur l'exterminisme et la violence extrême, Amsterdam Editions, 2012.

[26] Charlotte Recoquillon, « Renee Nicole Good tuée par l'ICE : au moins 9 victimes de tirs en 4 mois, 32 morts en détention en un an… le bras armé de Trump a de lourds antécédents de violences », in L'Humanité, 9 janvier 2026. https://www.humanite.fr/monde/black-lives-matter/renee-nicole-good-tuee-par-lice-au-moins-9-victimes-de-tir

[27] Sur le nécropolitique et le thanato-eugénisme, voir : Achille Mbembe, « Nécropolitique » in Raison politique, n°21, Paris, Presses de Sciences Po 2006, pp- 20-60 ; Judith Butler, Ce qui fait une vie : Essai sur la violence, la guerre et le deuil. Paris, Ed. Zones/La Découverte, 2010 ; Ann Laura Stoler, La chair de l'Empire : Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, Ed. La Découverte, 2013.

[28] Marc Weller, “The US capture of President Nicolás Maduro - and attacks on Venezuela - have no justification in international law”, in Chatham House, January 4, 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/01/us-capture-president-nicolas-maduro-and-attacks-venezuela-have-no-justification?utm_source=chatgpt.com

[29] David Smith, “US foes and allies denounce Trump's ‘crime of aggression' in Venezuela at UN meeting”, The Guardian, January 5, 2026. https://www.theguardian.com/world/2026/jan/05/un-security-council-trump-attack-venezuela?utm_source=chatgpt.com

[30] Ann Laura Stoler, Duress : Imperial Durabilities in Our Times, Duke University Press, Durham and London, 2016.

[31] Juan Gabriel García, “ICE Shoots Dead Civilian Observer During Minneapolis Raid”, Los Angeles Press, January 7 2026.

https://losangelespress.org/english-edition/2026/jan/07/ice-shoots-dead-civilian-observer-during-minneapolis-raid-14019.html

[32] Jack Date, Luke Barr, and Meredith Deliso, “Minnesota governor says he is preparing National Guard amid furor over fatal ICE shooting”, ABC News, January 8, 2026. https://abcnews.go.com/US/ice-related-shooting-occurred-minnesota-governor/story?id=128984401 Politics : “WATCH : Walz says Minnesota must play a role in investigation into ICE's killing of Renee Good”, PBS Shows, January 8, 2026. https://www.pbs.org/newshour/politics/watch-walz-says-minnesota-must-play-a-role-in-investigation-into-ices-killing-of-renee-good

[33] Sydney Topf, “Mamdani says Minnesota shooting is a ‘glimpse' into a year of ‘cruelty' “, opus cité.

[35] Rédaction, « Minneapolis : face aux raids migratoires, la solidarité s'organise pour protéger les enfants », La Provence, 10 Janvier 2026.

https://www.laprovence.com/article/faits-divers-justice/84383582683515/minneapolis-face-aux-raids-migratoires-la-solidarite-sorganise-pour-proteger-les-enfants

[36] Renée Nicole Macklin. On Learning to Dissect Fetal Pigs. https://www.porkopolis.org/pig_poet/renee-nicole-macklin/ et https://poets.org/2020-on-learning-to-dissect-fetal-pigs. Voir aussi la partie XII du present texte.

[37] Jack Tomczuk, “'Get the F out of here' - Philly DA warns ICE after fatal shooting”, Metro Philadelphia, January 8, 2026. https://metrophiladelphia.com/stories/krasner-condemns-fatal-ice-shooting,122746

[38] Ce geste est d'autant plus significatif qu'il intervient alors même que l'ICE poursuit ses opérations, y compris dans des écoles et à proximité immédiate du lieu où Renée Nicole Good a été tuée. La continuité des raids, malgré l'indignation publique et la mise en cause explicite de l'agent auteur des tirs, confirme que la stratégie fédérale repose sur une logique d'intimidation durable, non sur un simple excès ponctuel. Mais la parole de Krasner introduit une dissonance décisive. Elle affirme que la violence n'est pas seulement un fait politique ; elle est un fait justiciable. Et que ceux qui s'imaginent protégés par l'absolutisme de l'exécutif peuvent, dans certains territoires, encore être tenus pour responsables.

[39] Jan-Werner Müller, “A congresswoman wants to impeach Kristi Noem. She's right to do so”, The Guardian, January 11, 2026. https://www.theguardian.com/profile/jan-werner-m-ller

[40] Indivisible CA45, “Nationwide Protest Planned for January 20, 2026, as Part of “Free America Walkout” Initiative”, Fullerton Observer, January 8, 2026.

https://fullertonobserver.com/2026/01/08/nationwide-protest-planned-for-january-20-2026-as-part-of-free-america-walkout-initiative/

[41] IHOP : International House of Pancakes, est une chaîne de restauration rapide, d'origine californienne, spécialisée dans les pancakes servis toute la journée.

[43] Renée Nicole Good Macklin, « Sur l'apprentissage de la dissection des cochons fœtaux » in Lundimatin #503- 9 janvier 2026. https://lundi.am/Renee-Nicole-Good-abattue-par-l-ICE-son-poeme-premonitoire. Voir aussi la traduction de Julian Blaine : https://www.poesibao.fr/renee-nicole-good-traduction-inedite-par-julien-blaine-iii-8-traductions-et-hommage/

[44] {} Cette continuité ne se limite pas à une seule sphère. L'effondrement du droit à l'échelle internationale, tel qu'illustré, on l'a vu, par l'intervention américaine au Venezuela et les menaces proférées contre des États voisins et partenaires, précède et rend pensable la suspension du droit constitutionnel domestique. Ce qui est toléré à l'extérieur devient un modèle pour l'action intérieure.

[45] Walter Benjamin, Le Livre des Passages, Paris, Cerf, 1989, p. 491.

12.01.2026 à 14:47

Représentation

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L.L. de Mars
[Bande dessinée]

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (7636 mots)

L.L. de Mars nous a confié ses dernières planches. On y suit deux patates colorées qui se rendent à un meeting politique. Mais ce ne sont peut-être pas des pommes de terre et ce n'est peut-être pas non plus exactement le fascisme mais il y a du saucisson et peut-être pas Jésus.

12.01.2026 à 14:47

Notre héritage n'est précédé d'aucun testament

dev

Une étiquette qui se décolle, le polar, 2e partie
A propos de Sicario bébé, de Fanny Taillandier

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (3383 mots)

« Et comment je me débrouille avec ça, maintenant ? » me demandai-je tandis que je cherchais vainement, dans la librairie centrale du gauchisme à Toulouse, le rayon polar. Comment expliquer que, de passage dans cette sympathique capitale de la saucisse et de l'anarchisme, en manque de lecture pour un imminent voyage en train, je me mette en quête d'un genre dont l'étiquette, pourtant, ainsi que je crois l'avoir suggéré dans une première partie, se décolle ?

Je songeai alors à cet excellent et nazérois « Festival de littérature criminelle » qui, au siècle dernier, s'était attiré les remontrances du préfet. Celui-ci accusait la gentille manifestation culturelle, par son seul intitulé, de promouvoir le crime. Voilà qui devrait nous servir de boussole : ce qui mécontente un préfet, incarnation de ce que la raison d'Etat a de plus borné (borné par la bêtise administrative, l'arrogance technocratique, la servilité envers les sommets) a de fortes chances de viser juste, en passant les bornes. Ce que je quêtais donc, c'était un crime et les questions qu'il pose : au lecteur, à la société, au lien social.

Que le crime soit un excellent analyseur social, on le vérifiera à la lecture du livre de Fanny Taillandier, nullement vendu comme « polar » ou « roman noir » et pourtant doté de tous les ingrédients du genre : un braquage en préparation, une montée en tension, une fuite, une fusillade, bref de quoi faire tourner les pages dans la hâte de savoir ce qu'il se passa ensuite. Nulle étiquette autre que « roman » pourtant, qui puisse coller à ce Sicario Bébé qui commence ainsi.

Elle me regardait avec ses yeux profonds, profonds, tellement profonds, j'ai jamais vu un truc pareil. En moi ça faisait comme d'habitude cette sorte de chaleur, mais aussi quelque chose d'autre, de nouveau. Comme une fente lumineuse qui s'ouvre entre deux tours quand le soleil se lève ou décline et qu'on est ébloui, on ne voit que le halo et les deux lignes noires du contre-jour sur le béton. Un truc très grand et peu visible, un truc de ouf.

J'ai dit C'est trop bien.

Djen a pas bougé, à peine frémi, je pense après coup qu'elle hésitait à me croire. Mais je veux dire : c'est pas parce qu'on a le droit d'avorter qu'on est obligé de le faire, on peut aussi se dire allez, ça part de là, et j'ai dit Allez, ça part de là.

(…)

Moi aussi je l'aime, on s'aime depuis qu'on a quatorze ans. Ensuite elle est partie à Langevin où il y a les bac pro plutôt pour meufs, et moi j'ai retapé parce que je voulais partir en électrotech mais ces bâtards du conseil de classe ont commencé direct à me mettre des bâtons dans les roues rapport à ce projet de carrière, comme quoi l'assiduité laissait à désirer, ainsi que mes résultats en sciences. Et derrière de me dire Tu sais, le redoublement c'est une chance, bla-bla, si on fait ça c'est qu'on croit en tes capacités, ou alors si tu veux y a de la place en métiers de la sécurité. Jamais de la vie je vais en sécurité. Pour être le Noir qui va faire le pied de grue à H&M pendant quarante ans en fouillant les sacs des gamines, tandis que les Blancs vont aller voter Bardella ou Zemmour dans les forces de l'ordre, avant de nous tirer dans la tête à bout portant ? On connaît la chanson. Bref, j'ai redoublé, et l'année d'après j'ai réussi à aller en électrotech mais pas à V., à l'autre bout du département. Une zone où y a que des Blancs, d'ailleurs. Dont Bobby, c'est là qu'on s'est connus.

J'ai dû trouver un moyen d'aller crécher là-bas, et c'est Bobby qui m'a dépanné, je dormais chez lui quand on commençait à huit heures parce que la conseillère d'orientation apparemment elle a jamais capté qu'il y avait pas de bus pour se rendre dans ce bled et être à l'heure. Et Djen m'a dit Blaise, faut mettre les chances de ton côté, faut pas rater les cours ; elle avait raison. On s'est donc moins vus ; comme l'amour est un miracle, ça a continué entre nous, par miracle. Faut dire que des meufs, y en a pas à Curie où j'étais, à part la prof d'histoire qui nous faisait aussi les cours de géo, de français et de culture comme ils disent, et qui par ailleurs est assez belle quoique déjà vieille de mon point de vue. Et Djen c'est simple, en carrières sociales à Langevin, y a que des meufs. Depuis on continue à s'aimer.

Tout ça c'était donc le déroulement de mes quatre dernières années, un petit quotidien un peu de galériens comme nous, des bons prolétaires (c'est ainsi que la prof d'histoire les a désignés : ceux qui se font marcher sur la gueule dans le système, et qui doivent s'organiser pour se défendre un tant soit peu d'ici à la révolution – qui adviendra peut-être, a-t-elle nuancé). Et ça aurait pu continuer comme ça jusqu'à l'an prochain, qu'on soit diplômés tous les deux si Dieu veut, mais voilà, Djen qui me dit, un dimanche matin, après avoir passé la nuit en câlin : Blaise, je suis enceinte. Et en moi cette lumière éblouissante entre deux murs noirs.

Donc, effectivement, c'est parti de là.

Bobby n'est pas le même genre de mec que moi. Bobby est le genre de mec à pas aimer jouer au foot, ni au basket, ni à n'importe quel sport de ballon, mais à faire des pompes sur les poings dans sa chambre pour se mettre des muscles dans les épaules. Par séries de cent, avec en guise de pause des digressions sur l'autodiscipline comme clé de la réussite. Et c'est aussi le genre de mec à rouler un énorme zder même s'il est sept heures du matin, qu'il éclate à la fenêtre de sa chambre, vue sur le toit du garage et la petite rue encore tout ensommeillée dans laquelle ses parents habitent. Du coup ça le rend encore plus bavard, il enchaîne sur tout et n'importe quoi, tandis que moi je me frotte encore les yeux en essayant de faire la mise au point sur les posters de Tupac Shakur et Sangoku qui décorent ses murs. Il a aussi Pacino dans Scarface, bien évidemment. Ensuite on glisse mon matelas sous son lit, on sort et il finit le splif sur le chemin des cours, donc autant vous dire qu'il brille pas spécialement par ses résultats. Il est plutôt catastrophique, alors qu'en vrai il comprend toujours tout avant tout le monde dès que ça touche à l'électronique, pourtant derrière il en fout pas une. Tout le monde l'aime bien parce qu'il est certes un peu grande gueule mais tou- jours gentil avec tout le monde, le premier à vouloir séparer les gens qui vont se taper, le premier à dire bonjour quand on croise un prof ou autre. C'est le grand dadais que tout le monde prend pour un semi-débile inoffensif, ce en quoi tout le monde se plante, ainsi que la suite le montrera. Bobby est loin d'être inoffensif.

Or donc le gars a été très sympa avec moi quand je suis arrivé dans cette classe de babtous dont la moitié avait l'air interdit juste à voir ma peau ; il m'a demandé comment je m'appelais, m'a montré les bons spots du lycée, et c'est lui qui m'a proposé de venir dormir chez lui quand on commençait tôt. J'ai dit oui et jusqu'à maintenant je l'avais pas regretté. Il mène à l'ordinaire une vie assez normale, avec deux parents, des trucs à manger dans le frigo, une télé, bref j'aimais bien aller dormir chez lui, un endroit cool, un genre de foyer comme j'aurais bien voulu avoir quand j'étais petit. Comme j'aimerais bien donner à mon fils ou à ma fille.

C'est ça aussi le truc.

Parce que passé le premier éblouissement et la grande chaleur de l'amour qui fait naître la vie car l'amour est un miracle, je me suis dit : Oh, con. Putain de con. En effet j'ai quand même assez vite capté que le miracle de la vie risquait de ne pas s'accomplir sans quelques problèmes d'ordre logistique et surtout financier. Ça a commencé directement dans le car du dimanche soir, quand je repartais chez Bobby, après avoir fait un dernier coucou de la main à Djen par la vitre, dans les halètements du gros moteur. Habituel- lement j'aime bien ce trajet, on sort de V. en douceur, on voit les arrière-cours des immeubles, des maisons, des garages ; on prend un tronçon d'autoroute avec l'horizon qui s'élargit, lisières urbaines, lampadaires, puis le presque noir du crépuscule quand c'est l'hiver, sur des champs verts ou marron, des hangars. Ensuite on ne voit plus rien jusqu'à arriver à l'autre ville, où les lumières reviennent aussi en douceur.

En l'occurrence c'était fin février, il faisait déjà bien nuit, même si on sentait qu'on allait vers un mieux. Et cette fois-là ça ne m'a pas bercé du tout ce putain de trajet. J'ai commencé à penser prix des couches, lit-parapluie, petit machin à remonter pour que ça joue une berceuse, j'ai commencé à imaginer Djen qui allait avoir tout le temps la dalle, et puis à me dire, Pas moyen qu'on reste chez sa mère. Non que j'aie quoi que ce soit contre ladite daronne, mais d'une, elle est assez stricte avec Djen et a toujours été claire sur le fait que sa fille n'habiterait pas avec moi avant sa majorité, donc pas de place pour moi ; et de deux, c'est notre bébé, c'est à nous de faire une famille main- tenant – Sois un homme, bon sang, sois un homme Blaise, pas une mauviette – j'ai pas pensé mauviette sur le moment, mais un terme plus clairement homo- phobe donc pas besoin de le répéter à voix haute, d'autant que ce que ça apporte à la présente chou- croute : macache. Et macache c'était aussi, à peu de chose près, ce dont je disposais en termes de pouvoir d'achat.

Je faisais connaissance avec les affres de la parentalité.

Je ne pipai mot de cette situation toute neuve à Bobby pour le moment. Il était remonté comme un coucou, le gars, par ailleurs, car c'était la semaine des conseils de semestre et pour lui, ça ne roulait pas tout droit. Entre deux séries de tractions sur la barre qu'il avait fixée à sa porte de chambre, il déclama des tas de trucs sur cette formation pourrie, À la fin tu vas changer des ampoules dans des parkings pendant quarante ans, génial, tu parles d'une vie, si t'es salarié c'est smic-party, si t'es à ton compte tu bosses comme un chien pour trois kopecks. Lui avait des vues plus hautes sur l'avenir, m'annonça-t-il en pointant son index contre sa poitrine transpirante. Je marmottai Ah oui, en ne cachant pas mon scepticisme.

Tatata, tu verras mon bonhomme. Je vais trouver un truc.

Je lui dis : Tu vas faire quoi ? tu vas aller chouffer pour cinquante balles par jour et te prendre une rafale dans les genoux d'ici six mois ?

Jamais de la vie, tu m'as pris pour un débile ou quoi ? La drogue, le marché est arrivé à saturation de toute façon, yapu de place pour les startupers.

Il prit son paquet de cartes et commença à les mélanger d'une main experte. Il connaissait plein de tours, tellement que les profs lui avaient interdit de se pointer en classe avec son jeu parce que plus per- sonne voulait bosser, tout le monde fasciné par ses passe-passe. Et que la carte que t'as piochée ressort derrière l'oreille du voisin. Et que tu les mélanges, je coupe et elles ressortent par ordre et par couleur. Un champion.

Tu veux te mettre au poker ? suggérai-je me fou- tant à moitié de lui.

Nope, dit-il en faisant passer les cartes d'une main à l'autre si vite qu'elles paraissaient animées d'une vie propre. Je vais trouver plus rapide. T'inquiète. T'as pas la dalle ?

J'avais pas spécialement la dalle dans la mesure où je n'avais pas fumé deux persos chargés comme des poneys dans les deux heures précédentes, ni fait cinquante tractions d'affilée ; néanmoins je descendis avec lui à la cuisine du pavillon de ses parents. Voilà ce que j'aimerais, pensai-je à part moi, un petit pavillon bien tranquille avec une cuisine où le môme pourra descendre au milieu de la nuit quand il sera un grand échalas de dix-sept ans, et un petit jardin derrière où il aura appris à marcher et joué avec un tricycle. J'imaginai même le tricycle, un beau truc rouge. Comme ça si c'est une fille ça lui plaira aussi. Je me demandai combien coûtait un beau tricycle rouge.

Pendant ce temps-là, Bobby avait entrepris de fouiller méthodiquement le frigo et d'en sortir diverses victuailles qu'il destinait à des tartines de pain de mie géantes ; il continuait à déblatérer des trucs à voix basse pour pas réveiller ses parents, et je me vis dans quinze ans, trouver un môme aussi beau que Djen, en train de rafler toutes les courses au milieu de la nuit.

Pourquoi tu me regardes avec ces yeux ronds, dit Bobby, t'as l'air d'une mamie, gros.

Je remballai mes visions, et on remonta s'endormir tandis qu'il jouait sur sa PS4 jailbreakée. Il est hyper fort pour bidouiller des trucs, donc il avait chopé plein de jeux et d'extensions pour zéro centime. Quant à moi, pour zéro centime aussi, je passai la semaine à calculer des trucs dans ma tête, pendant les cours, dérivant depuis les schémas de puissance jusqu'à comment ça se passe au juste un accouchement, et n'écoutant plus que d'une oreille distraite la prof d'histoire qui nous parlait Grand deux, des colonies, un système de domination économique fondé sur une hiérarchie ethnique et raciale au service des colons. Il pleuvait des cordes sur les terrains de basket de la cour.

A-t-on déjà vu un polar commencer ainsi, en s'attardant si longuement sur les émotions d'un potentiel papa de 17 ans ? Ce qui nous accroche pourtant et nous donne envie de connaître la suite comme dans un bon thriller (c'est-à-dire, chose presque impossible à dénicher de nos jours, un récit producteur de « thrills » [secousses, n.d.t.] qu'on n'aurait pas l'impression d'avoir déjà lu ou vu cent fois), cette « tension interne » créant une « émotion passionnante », Taillandier la trouve dans une création aussi réussie sur le plan littéraire qu'efficace sur la plan politique : c'est la voix de ses personnages. Elle réussit en effet à faire parler Djen et Blaise dans une langue qui n'est pas une plate tentative de restituer le langage de leur âge et de leur classe sociale, mais qui sait l'évoquer, dans son inventivité comme dans ses faiblesses expressives, tout en tenant cette oralité à distance par un artifice vraisemblable du récit : on a affaire à de bons élèves, qui ont donc acquis une certaine maîtrise de la langue des maîtres. Donc, ni surplomb, ni singerie gênante.

Ecoutons la voix de Djen qui cherche à se documenter sur l'économie grise, celle des start-upers de la drogue, dans laquelle son chéri espère opérer une razzia. Elle fait comme vous et moi, elle tape dans google :

Un article concluait sur une vue d'ensemble : « Hélas, V., a bien des attraits pour les trafiquants. À la fois nœud autoroutier au milieu de la plaine et bassin d'emploi sinistré, la ville sert de plaque tournante idéale et représente un marché local non négligeable. Les travaux Opération cœur de ville, Territoire zéro chômeur et NPRU aideront peut-être l'action des forces de police. »

C'était gonflé ça, quand même. Si on faisait tout ce boxon de chantiers et démolitions, qu'on délogeait ma Tatie juste pour que la police soit plus confort, j'étais pas sûre de valider. Mais personne ne me demandait mon avis.

Quand, leur forfait accompli, les deux amoureux fuient les dealers qui veulent leur mort pour rejoindre un territoire où on les accueille sans poser de question, elle raconte :

Donc on avait rejoint la ZAD à la nuit tombante, et mangé la soupe de poireaux de la révolution.

Plus tard encore, on écouta Radio classique et j'avais l'impression incongrue d'être dans un film français sur des quinquagénaires qui se cocufient.

C'est grâce à sa capacité à nous faire entrer dans la peau de ces personnages, noire pour l'un, rose et tendue sur le ventre pour l'autre, que Taillandier réussit à nous entraîner dans leur rêve de petite vie de couple en pavillon, cauchemar de la petite bourgeoisie intellectuelle et paradis inatteignable pour Blaise, qui serait mineur isolé s'il n'était adopté par un squatt de sans-papiers, et qui va « devenir père sans avoir été fils », et pour la fille d'une mère isolée : on comprendra qu'il y a beaucoup d'isolement dans ce roman, le collectif secourable ne s'incarnant qu'en dehors des institutions, du côté de grévistes du tri postal et de zadistes. Le plaisir de la lecture n'est nullement gêné par la présence de ces deux réalités contestataires qui, tout en jouant un rôle essentiel, n'existent qu'en arrière-plan, la focale restant centrée sur les émouvantes aventures de ces futurs jeunes parents et l'enchaînement inéluctable au bout duquel Djen et Blaise et leur ami Bobby commettent un crime que les lectrices et lecteurs de Lundi Matin ne manqueront pas d'approuver. Ou comment démontrer, sans avoir l'air d'y toucher, que dans le capitalisme tardif, les rêves, même les plus modestes, ne peuvent se réaliser que les armes à la main. C'est une leçon à retenir par toutes celles et ceux qui peuvent reprendre à leur compte la phrase de René Char dénichée par Djen et citée comme titre de cette partie.

Samir nous dit que, dans le genre polar, le cosy crime aurait, en termes d'exemplaires vendus, le vent en poupe. Ces récits où le crime est à peine évoqué et qui sont tout entiers centrés sur l'énigme, sur la recherche du coupable à travers l'élimination successive des fausses pistes et le plaisir du lecteur à découvrir qui va partir en prison ne sont pas sans évoquer un célèbre jeu de société. Et après tout, nous n'avons rien contre le cluedo, ni contre le scrabble d'ailleurs, bien faits, l'un et l'aute, pour animer les soirées en Ehpad (et pourquoi pas sur les Zad et dans les squats ?) Mais il est peut-être inutile de rassembler sous une même étiquett
e ce qui ne parle qu'aux vieux (quel que soit leur âge), et ce qui raconte comment on les a fait vieillir.

Serge Quadruppani

09.01.2026 à 20:32

Les protestations en Iran assiégées par les ennemis intérieurs et extérieurs

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À propos des soulèvements populaires en cours
Collectif Roja

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (5858 mots)

Ce texte d'intervention a été écrit par le collectif Roja [1] le 4 janvier 2026, au sixième jour des protestations nationales en Iran. Depuis, beaucoup d'événements ont eu lieu – en particulier, la nuit historique du 8 janvier, au douzième jour du soulèvement. La journée a commencé par une grève générale des commerçants, notamment au Kurdistan, à l'appel de partis kurdes. La fermeture des boutiques a coïncidé avec des mobilisations de rue et des mobilisations étudiantes sur les campus à travers tout le pays. Les affrontements avec les forces de répression se sont étendus à des dizaines de villes, de la capitale aux provinces frontalières ; une organisation de défense des droits humains a compté ce jour là des actions de protestation dans au moins 46 villes, réparties sur 21 provinces. À la tombée de la nuit, des images circulant sur les réseaux sociaux ont donné à voir des foules d'une ampleur sidérante, que le maintien de l'ordre ordinaire ne pouvait contenir : un peuple en lutte reprenant la rue comme son bien propre et, dans de nombreux endroits, repoussant la forces de sécurité. Pour beaucoup, cette atmosphère a ravivé la mémoire des mois précédant la Révolution de 1979.

Dans la soirée du 8 janvier, alors que l'appareil répressif de la République islamique vacillait et que la rue échappait à son emprise, le régime a mis en place une coupure quasi totale d'internet. Au moment où nous écrivons, le blackout se poursuit : il s'agit d'empêcher la coordination et la médiatisation des actions, de la répression et des tueries.

Dans le même temps, Trump a réitéré des menaces de représailles si la République islamique intensifiait les mises à mort, tout en – en partie seulement - prenant ses distances avec Reza Pahlavi : il a déclaré ne pas être sûr qu'une rencontre soit appropriée et « qu'il faudrait laisser tout le monde se lancer et voir ce qui en sort ». Cette fixation médiatique sur le « fils du Shah » obscurcit une autre perspective tout aussi réelle et centrale, qu'évoque ce texte : la possibilité d'un scénario vénézuélien, c'est-à-dire, une transition sous contrôle, se contentant d'une simple reconfiguration au sein du régime, ou dit autrement, un changement sans rupture.

I - Le cinquième soulèvement depuis 2017

Depuis le 28 décembre 2025, l'Iran connaît de nouveau une vague de vastes manifestations populaires. Dans les rues du pays, les cris de « Mort au dictateur » et « Mort à Khamenei » résonnent dans en 222 lieux au moins, répartis dans 78 villes et 26 provinces [2]. Ces protestations ne visent pas seulement la pauvreté, la vie chère, l'inflation et la dépossession, mais l'ensemble d'un système politique pourri jusqu'à la moelle. La vie est devenue invivable pour la majorité de la population, en particulier pour la classe ouvrière, les femmes, les personnes queer et les minorités ethniques. L'effondrement brutal de la valeur du rial - surtout après la guerre de douze jours - a contribué à détériorer les conditions de vie. Conjugué aux perturbations quotidiennes des services publics essentiels, comme l'électricité qui connaît des coupures répétées, à une crise environnementale sans précédent (pollution de l'air, sécheresse, déforestation et mauvaise gestion des ressources hydriques), ainsi qu'aux exécutions massives (au moins 2 063 personnes en 2025 [3], cette nouvelle crise a aggravé la situation et propagé dans la société un sentiment généralisé de vivre en sursis.

La crise de la reproduction sociale est au cœur des mobilisations actuelles, et leur horizon ultime est la reconquête de la vie.

Ce soulèvement constitue la cinquième vague d'une série de protestations amorcée avec ce qui a été qualifié de « révoltes du pain » en décembre 2017 (Dey 1396). Ces protestations sont montées en intensité avec l'explosion de la colère populaire face à la hausse du prix de l'essence et à l'injustice en novembre 2019 (Aban 1398), et se sont prolongées avec les révoltes de 2021 (1400), connues sous le nom de « soulèvement des assoiffées », impulsées par les minorités ethniques arabes. Cette vague a culminé avec le soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » en 2022 (1401) qui, à travers les luttes d'émancipation des femmes et les combats anticoloniaux des peuples opprimés, tels que les Kurdes et les Baloutches, a ouvert de nouveaux horizons. Le soulèvement de janvier 2026 (Dey 1404) marque le retour de la crise de la reproduction sociale, mais cette fois, dans un cadre plus radical et post-guerre.

Ces protestations prennent naissance dans des revendications matérielles. Mais avec une rapidité frappante, elles s'attaquent aux fondements mêmes du pouvoir politique et à l'oligarchie corrompue.

II - Un soulèvement assiégé par des menaces extérieures et intérieures

Les protestations en cours en Iran sont aujourd'hui encerclées de toutes parts par des menaces à la fois extérieures et intérieures.

Un jour seulement avant l'agression impérialiste des États-Unis contre le Venezuela, Donald Trump, sous couvert de « soutien aux manifestantes », lançait cet avertissement : « Si l'Iran tire sur des manifestants pacifiques et les tue violemment, comme à son habitude, les États-Unis d'Amérique viendront à leur secours ». C'est là le vocabulaire bien connu de l'impérialisme, qui prétend « sauver des vies » pour justifier ses interventions militaires - en Irak comme en Libye. Les États-Unis poursuivent aujourd'hui encore sur cette voie : rien qu'en 2025, sept pays ont été la cible d'attaques militaires directes de leur part.

L'État génocidaire d'Israël, qui avait mené avec cynisme son offensive de douze jours contre l'Iran sous la bannière de « Femme, Vie, Liberté », s'adresse cette fois en persan aux manifestantes sur les réseaux sociaux pour déclarer : « Nous sommes à vos côtés ». Toute honte bue, les monarchistes, alliées iraniennes du sionisme, se sont couvertes d'infamie en assumant leur soutien à Israël durant la récente guerre et tentent désormais - par une mise en scène sélective et une manipulation de la réalité - de se présenter à leurs maîtres occidentaux comme la seule alternative possible. Ils ont ainsi lancé une campagne en ligne pour tenter de s'approprier les protestations, en déformant, altérant et parfois en falsifiant les slogans de la rue ; une démarche qui révèle à la fois leur duplicité, leur volonté hégémonique, leur puissance médiatique, et surtout la faiblesse de leur ancrage réel à l'intérieur du pays. Ce courant, sous le slogan Make Iran Great Again, a salué l'intervention impérialiste de Trump au Venezuela, attend désormais l'enlèvement des dirigeants de la République islamique par des « sauveurs » américains et israéliens.

À ce paysage s'ajoutent les campistes se réclamant faussement de la gauche. Ces prétendus « anti-impérialistes » absolvent la dictature de la République islamique en lui prêtant, par pure imagination, un rôle anti-impérialiste. Ils remettent en cause la légitimité des protestations actuelles en affirmant que « se soulever dans les conditions présentes, c'est faire le jeu de l'impérialisme », ne percevant ce mouvement qu'à travers le prisme des conflits régionaux et comme un simple projet américano-israélien. Ce faisant, ils nient la subjectivité politique du peuple iranien et rendent la République islamique politiquement et discursivement intouchables, malgré les massacres et à la répression qu'elle inflige à sa propre population.
« Enragés contre l'impérialisme », mais « terrifiés par la révolution » (pour reprendre la formule séminale d'Amir Parviz Puyan, théoricien communiste et guérillero révolutionnaire, tué en 1971 par le régime monarchique [4], les campistes apportent une réponse réactionnaire à une dynamique réactionnaire. Ils vont jusqu'à nous dire de ne pas mentionner, dans l'espace international, les récentes protestations, les massacres et la répression qui ont lieu en Iran dans une langue autre que le persan, de peur de « fournir un prétexte » aux impérialistes. Comme s'il n'existait, hors de la langue persane, aucun peuple dans la région et dans le monde avec lequel partager un destin commun, des expériences, des liens et des solidarités de lutte. Pour eux, il n'existe pas de sujet politique en dehors des États occidentaux et des enjeux géopolitiques.

Face à ces ennemis, nous réaffirmons la légitimité de ces protestations, pour rappeler l'enchevêtrement des oppressions et la communauté de destin des luttes. Oui, la menace impérialiste contre les populations en Iran et le risque d'une intervention extérieure sont réels. Oui, la réaction monarchiste gagne du terrain au sein de l'opposition iranienne d'extrême droite. Mais tout aussi réels sont le mécontentement accumulé après plus de quatre décennies de répression, d'exploitation et de colonialisme intérieur exercés par l'État iranien contre ses propres peuples, et la révolte populaire de celles et ceux qui, depuis les profondeurs d'un enfer social, mettent leur vie en jeu pour survivre et lutter contre les forces de répression. Nous n'avons d'autre choix que d'affronter ces contradictions.

Nous n'avons pas le droit, au nom de la menace extérieure, de nier la violence exercée contre des millions de personnes en Iran ni de leur refuser le droit de s'y opposer.

Celles et ceux qui descendent dans la rue sont las des analyses abstraites, simplificatrices et paternalistes. Ils luttent au cœur même des contradictions : ils subissent à la fois les sanctions et le pillage de l'oligarchie intérieure ; ils craignent à la fois la guerre et la dictature domestique. Mais ils et elles ne sont pas paralysées par la peur. Ils et elles veulent être des sujets actifs de leur propre destin, et leur objectif, au moins depuis décembre 2017, n'est plus la réforme, mais la chute de l'ensemble du régime.

III - L'extension de la révolte

Les protestations, dont l'étincelle a été déclenchée par la chute vertigineuse du rial, ont d'abord émergé parmi les petits et grands commerçants de la capitale - en particulier dans les commerces de téléphonie mobile et d'informatique, mais elles ont rapidement englobé un spectre large et hétérogène, entraînant dans la rue des commerçants indépendants, des travailleurs salariés, des vendeurs ambulants, des porteurs et des employés de services. Par la suite, ce soulèvement s'est étendu avec rapidité des rues de Téhéran à plusieurs universités, puis à des villes - surtout petites - qui sont devenues récemment les principaux foyers de confrontation.

Les slogans ont dès le départ ciblé l'ensemble du système. La progression du mouvement dépend aujourd'hui plus que jamais de la volonté des classes populaires, des jeunes, des chômeurs, des populations excédentaires, des travailleurs précaires et des étudiantes.

Certains ont rejeté les protestations récentes de manière simpliste sous prétexte qu'elles avaient commencé dans le bazar - souvent perçu comme un allié du régime et une symbole du capitalisme marchand - et les ont déconsidérées en les étiquetant de « petite-bourgeoises » ou « pro-gouvernementales ». Cette méfiance rappelle les réactions initiales au mouvement des « gilets jaunes » en France (2018). Parce que le mouvement émergeait en dehors de la classe ouvrière traditionnelle et des réseaux connus de la gauche, avec la présence d'éléments de droite ou de slogans incohérents, beaucoup avait hâtivement prédit que ce soulèvement glisserait vers une voie réactionnaire. Pourtant, le point de départ d'un soulèvement ne détermine ni son destin ni sa nature. L'étincelle initiale est souvent fortuite, et n'importe quel souffle peut rallumer les braises de luttes solidement ancrées dans le paysage politique iranien. De même, tout soulèvement peut évoluer vers une trajectoire éloignée de ses origines. L'expérience de Dey 1396 montre qu'un mouvement qui débute avec des forces conservatrices intégrées au système peut rapidement se transformer en une opposition généralisée à l'ensemble du régime. Avec les protestations récentes, l'étincelle a jailli du bazar mais s'est très vite propagée aux quartiers populaires urbains de Téhéran et à plusieurs provinces, notamment avec l'entrée en grève des travailleurs des marchés de fruits et légumes de Téhéran dès le cinquième jour.

IV – Les géographies de la révolte

Si le cœur battant du soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » en 2022 se trouvait dans des régions périphériques comme le Kurdistan et le Baloutchistan, les petites villes des provinces de l'ouest et du sud-ouest du pays sont aujourd'hui l'un des principaux foyers de tension : Hamedan, Lorestan, Kohguiluyeh et Bouyer-Ahmad, Kermanshah et Ilam. Les habitants lurs, bakhtiaris et lak de ces régions subissent de plein fouet les multiples crises imposées par la République islamique : outre la pression des sanctions, ils vivent dans l'ombre omniprésente de la guerre, de la répression et de l'exploitation généralisée, et subissent également l'oppression nationale et la destruction de leur environnement, notamment dans le Zagros. C'est dans cet espace marginalisé qu'a été exécuté Mojahid Korkor (manifestant lur) un jour avant l'attaque israélienne par la République islamique, et où Kian Pirfalak, un enfant de 9 ans, a été tué par balles par les forces de sécurité en 2022.

Contrairement au mouvement Jina qui dès le départ, s'était consciemment étendu sur les lignes de clivage, de genre, de sexualité et d'ethnicité, le conflit de classe est plus marqué dans les protestations actuelles. Jusqu'à présent leur expansion dépend davantage des masses populaires.

Au moment où nous écrivons ces lignes (4 janvier 2025), au moins 17 personnes ont été tuées par les forces répressives de la République islamique, avec des armes de guerre et des fusils à plomb, principalement des minorités ethniques lur (en particulier dans le Lorestan et le Chaharmahal-et-Bakhtiari) et kurdes (surtout à Ilam et Kermanshah). Des centaines de personnes ont été arrêtées (au moins 580, dont au moins 70 mineurs) et des dizaines ont été blessées. Plus le mouvement progresse, plus la violence policière s'intensifie : le septième jour, à Ilam, les forces de sécurité ont attaqué un hôpital pour arrêter les blessés, et à Birjand, elles ont pris d'assaut le dortoir universitaire des femmes. Le nombre de morts continue d'augmenter avec l'intensification des protestations, et il est certain que le chiffre réel dépasse celui officiellement communiqué.

La répartition de cette violence est inégale : la répression est plus sévère dans les petites villes, surtout dans les zones ethniquement minorisées. Les massacres sanglants à Malekshahi (Ilam) ou Jafarabad (Kermanshah) témoignent de cette différence structurelle dans l'oppression et la répression.

Le quatrième jour, le gouvernement a décrété, dans une action coordonnée, la fermeture des commerces et des bureaux dans 23 provinces, sous prétexte du « froid » ou de la « pénurie d'énergie ». Cette décision visait en réalité à briser la propagation du mouvement entre le bazar, l'université et la rue. Parallèlement, les cours a l'université ont massivement été dispensés en ligne pour rompre les liens entre les espaces de résistance.

V – L'impact de la guerre des douze jours

Le régime iranien, pour compenser l'autorité ébranlée par la guerre de douze jours, a de plus en plus recours à la violence. Les frappes massives d'Israël contre des sites militaires iraniens en en juin 2025 ont renforcé la militarisation et la sécurisation de l'espace politique et social, notamment à travers le lancement d'une campagne raciste contre les migrantes afghanes et les citoyennes iraniennes d'origine afghane. Alors que le gouvernement insistait de manière croissante sur la « sécurité nationale », il est lui-même devenu un acteur central de l'insécurité physique (avec une hausse sans précédent des exécutions), de la détérioration des conditions carcérale, et de l'insécurité économique (réduisant drastiquement le pouvoir d'achat des populations).

Du 24 juin 2025, date de la fin de la guerre de douze jours, jusqu'au soir où l'étincelle des protestations a jailli dans le bazar de téléphonie et d'informatique de Téhéran, le rial a perdu environ 40 % de sa valeur. Cette chute n'est pas le simple résultat de fluctuations « naturelles » du marché, mais la conséquence des sanctions et d'un transfert délibéré de la crise du haut vers le bas, par la manipulation de la monnaie nationale par la République islamique.

La guerre de douze jours, combinée à l'intensification des sanctions américaines et européennes et au déclenchement du mécanisme de snapback du Conseil de sécurité, a accru la pression sur la vente de pétrole, le secteur bancaire et financier, réduisant drastiquement les revenus en devises et le budget national - un coût supporté directement par les classes populaires et moyennes.

Nous condamnons sans réserve les sanctions. Il n'en reste pas moins qu'en Iran, elles ont conduit à une concentration toujours plus grande de la devise entre les mains d'une oligarchie militaro-sécuritaire, qui a intérêt à la poursuite des sanctions et au négoce opaque du pétrole. Les devises d'exportation sont pratiquement prises en otage et ne retournent à l'économie officielle qu'en périodes critiques, à des taux manipulés. Même lorsque la vente de pétrole augmente, les revenus, plutôt que de profiter à la vie quotidienne des populations, sont principalement captés par des entités quasi-gouvernementales et un « État parallèle », notamment le Corps des Gardiens de la Révolution.

Dans ce contexte, le gouvernement, pour compenser le déficit budgétaire lié à la baisse des revenus et au non-retour des devises, a supprimé les aides sociales et mis en œuvre des politiques d'austérité. La chute soudaine du rial devient ainsi un outil qui facilite le retour des devises captives et augmente immédiatement les ressources monétaires de l'État, qui est lui-même le plus grand détenteur de dollars. Résultat : une extraction directe des ressources des classes populaires et moyennes, et un transfert des bénéfices du contournement des sanctions et des rentes de change vers une petite minorité. Ce processus aggrave les inégalités sociales et l'instabilité économique et favorise l'explosion de la colère sociale.

La chute de la monnaie nationale doit ainsi être comprise comme un pillage organisé par l'État, dans le contexte d'une économie affectée par la guerre et les sanctions : il s'agit d'une manipulation délibérée du taux de change pour enrichir les réseaux de courtiers liés à l'oligarchie au pouvoir, afin de remplir les coffres d'un État qui a fait de la politique néolibérale de libéralisation des prix un dogme sacré.

Or, les campistes se réclamant de la gauche insistent unilatéralement sur le rôle des sanctions et de l'hégémonie du dollar, présentant les sanctions américaines comme seule cause et racine de la crise actuelle. Ils ignorent ainsi le rôle du gouvernement et de l'oligarchie au pouvoir dans la reproduction de cette situation. De leur côté, les campistes de droite, souvent partisans de l'impérialisme occidental, rendent exclusivement la République islamique responsable de la situation actuelle, niant les effets destructeurs des sanctions.

Ces positions se reflètent mutuellement et chaque camp a des intérêts évidents à les adopter. En réponse au campistes de droites, il est nécessaire de rappeler l'entrelacement des processus d'exploitation et de pillage locaux et globaux. Aux campistes dits de gauche, nous rappelons que s'il est vrai que les sanctions affectent sérieusement la vie des populations - pénurie de médicaments et de pièces industrielles, hausse du chômage, usure psychologique - cela touche uniquement les populations, et non l'oligarchie sécuritaire-militaire, qui amasse d'énormes richesses via le contrôle des réseaux non officiels de change et de pétrole.

VI – Les contradictions

Dans la rue, on entend des slogans contradictoires : certains réclament la chute de la République islamique, d'autres expriment une nostalgie pour la monarchie. Dans le même temps, les étudiantes scandent des slogans ciblant à la fois le despotisme du régime et l'autocratie monarchique.

La présence de slogans en faveur du retour du shah résulte à la fois de contradictions réelles et de la distorsion de la réalité par les médias de droite, en particulier Iran International, devenu la plateforme de propagande du sionisme et des monarchistes, et qui reçoit, dit-on, un budget annuel de 250 millions de dollars de la part de proches du gouvernement saoudien et israélien.

Au cours de la dernière décennie, le territoire iranien a été le théâtre d'un conflit entre deux visions politico-sociales distinctes, chacune ayant développé son propre mode d'organisation contre la République islamique.

D'une côté, une organisation sociale concrète, centrée sur les lignes de clivage de classe, de genre, de sexualité et d'ethnicité, qui a trouvé son expression la plus frappante dans les réseaux interconnectés tissés lors du soulèvement de Jina en 2022, s'étendant de la prison d'Evin à la diaspora. C'est ainsi une unité sans précédent entre des forces diverses qui s'est donnée à voir, allant des femmes aux minorités ethniques kurdes et baloutches, toutes et tous s'opposant à la dictature en défendant un horizon féministe et anti-colonial.

De l'autre, une mobilisation populiste, qui sous le label « révolution nationale », vise à former une masse homogène de citoyennes atomisées via les chaînes satellitaires. Ce projet, soutenu par Israël et l'Arabie Saoudite, cherche à créer un corps dont la tête - le fils du shah déchu - interviendrait ensuite de l'extérieur avec un appui militaire. Les monarchistes, s'appuyant sur de puissants médias, ont orienté l'opinion publique vers un nationalisme extrême et raciste, contribuant à creuser les fractures ethniques et divisant l'imaginaire politique des Iraniennes.

La progression de ce courant n'est pas le signe d'une supposée « arriération » du peuple, mais résulte de l'absence d'un large réseau d'organisations de gauche et d'une force de frappe médiatique trop faible pour créer un contre-discours hégémonique. Cette lacune, parfois produite par la répression et le silence imposé, a laissé le champ libre à ce populisme réactionnaire. Sans un récit puissant de la part des forces de gauche, démocratiques et non-nationalistes, même des slogans universels comme liberté, justice ou droits des femmes peuvent être détournés par les monarchistes, qui masquent leur nature autoritaire derrière un vernis progressiste. Il arrive même que les monarchistes manipulent un vocabulaire à connotation socialiste - c'est que l'extrême-droite envahit également le terrain de l'économie politique.

Avec l'intensification des antagonismes contre la République islamique, les tensions entre ces deux visions du monde se sont accentuées. Aujourd'hui, le fossé qui les sépare est visible dans la répartition géographique des slogans protestataires. Le projet de « retour du Pahlavi » représente un horizon patriarcal fondé sur l'ethno-nationalisme perse et une orientation profondément conservatrice. Là où des réseaux de mobilisation ouvrière et féministe se sont développés, notamment dans les universités et dans les régions kurdes, arabes, baloutches, turkmènes et turques, les slogans pro-monarchie sont rarement présents et souvent accueillis négativement. Cette situation a conduit à des interprétations erronées du mouvement récent, qui est confronté au désintérêt si ce n'est au boycott de certaines forces politiques.

VII – L'horizon

L'Iran traverse un moment décisif. La République islamique se trouve à l'un de ses points les plus faibles de son histoire, en raison à la fois des soulèvements répétés à l'intérieur du pays et des pressions internationales, notamment après le 7 octobre et l'affaiblissement du soi-disant « axe de résistance ». L'avenir de ce soulèvement reste incertain, mais l'ampleur du mécontentement laisse présager que de nouvelles vagues de protestation peuvent surgir à tout moment. Bien que réprimées, les manifestations se poursuivent. Dans ce contexte, toute intervention militaire ou impérialiste affaiblirait les luttes actuelles et donnerait plus de latitude à la République islamique pour accentuer sa brutalité contre les mouvements populaires.

Au cours de la dernière décennie, la société iranienne a reconstruit l'action collective politique par le « bas ». Du Baloutchistan et du Kurdistan lors du soulèvement Jina, aux petites villes du Lorestan et d'Ispahan dans la vague actuelle, des grèves générales des enseignantes et des travailleuses et des travailleurs aux manifestations des infirmières et des retraitées, l'action politique, en l'absence de représentation officielle, s'est déplacée dans la rue, vers les comités de grève et les réseaux locaux informels. Ces actions, bien que réprimées avec violence, restent vivantes dans la société et peuvent à tout moment contribuer à créer une force politique. Ce qui déterminera la durée et l'orientation de ce mouvement, ce n'est pas seulement l'accumulation de colère, mais la possibilité de construire un horizon politique indépendant et alternatif.

Cependant, les luttes pour l'émancipation en Iran sont confrontées à deux menaces parallèles : d'un côté, le risque d'appropriation ou de marginalisation par des forces de droite exilées, utilisant la souffrance du peuple pour justifier les sanctions, la guerre ou l'intervention militaire. D'un autre côté, certains segments de l'oligarchie au pouvoir (militaro-sécuritaire ou réformiste) qui, en coulisses, cherchent à se présenter comme l'option la « plus rationnelle, la moins coûteuse et la plus fiable » à l'Occident - une alternative issue du régime pour le réarranger sans rompre avec le système de domination, à l'image de ce que Trump tentait au Venezuela : contraindre une partie du pouvoir à céder, sans qu'aucune transformation structurelle n'ait lieu. Cette stratégie froide vise à maîtriser la colère sociale, apaiser les tensions avec les puissances mondiales et garantir la continuité d'un ordre qui prive les peuples de leur droit à l'autodétermination.

Face à ces deux courants, la renaissance d'une politique internationaliste de libération est une plus nécessaire que jamais. Cette perspective politique n'est pas simplement une « troisième voie » abstraite, mais un effort pour placer les luttes populaires au centre de l'analyse et de l'action : une organisation par la base plutôt que des scénarios écrits par des dirigeants autoproclamés et de fausses oppositions fabriquées de l'extérieur. Aujourd'hui, l'internationalisme signifie reconnaître le droit à l'autodétermination des peuples tout en combattant toutes les formes de domination, intérieures comme extérieures. Un tel bloc, pour prendre corps, doit s'appuyer sur les expériences vécues, une solidarité concrète et des ressources indépendantes.

Cela implique la participation active des forces de gauche, féministes, anti-coloniales et démocratiques pour une organisation de classe large au sein de la vague de protestations, afin de reconquérir la vie et créer des horizons alternatifs de reproduction sociale. Cette organisation doit également se situer dans la continuité des luttes précédentes, notamment le mouvement « Jin, Jiyan, Azadî », qui a traversé l'Iran en 2022 et qui conserve un potentiel libérateur pour neutraliser simultanément le discours de la République islamique, des monarchistes et des Gardiens de la Révolution, ainsi que des anciens réformistes rêvant d'une transition contrôlée et à une intégration dans les circuits d'accumulation américaine et israélienne dans la région.

La diaspora iranienne se trouve également à un moment particulièrement crucial : elle peut jouer un rôle dans la redéfinition d'une politique libératrice, ou, au contraire, contribuer à reproduire le dualisme épuisé de la « tyrannie interne » contre l'« intervention extérieure », perpétuant ainsi le statu-quo politique. Dans ce contexte, il est nécessaire que les acteurs de la diaspora œuvrent à la construction d'un véritable bloc politique internationaliste, capable de se démarquer clairement à la fois du despotisme intérieur et de la domination impérialiste. Cette position lie l'opposition à l'intervention impérialiste à une rupture explicite avec la République islamique et refuse toute justification de la répression au nom de la lutte contre un ennemi extérieur.

Roja


[1] Roja est un collectif indépendant, de gauche et féministe, basé à Paris. Ce collectif est composé de militantes issues de différentes peuple du territoire iranien : kurdes, hazaras, perses, etc. Notre collectif agit en lien avec les mouvements sociaux en Iran et au Moyen-Orient, mais aussi au sein des luttes qui se déploient à Paris, en résonance avec les mouvements internationalistes, notamment en soutien à la Palestine. Le nom « Roja » s'inspire des significations de plusieurs mots proches dans différentes langues : en espagnol, roja signifie « rouge » ; en kurde, roj renvoie à la « lumière » et au « jour » ; en mazandarani, roja désigne « l'étoile du matin » ou « Vénus », l'un des astres les plus brillants.

08.01.2026 à 21:00

Renée Nicole Good abattue par l'ICE : son poème prémonitoire

dev

« Toute ma compréhension dégouline le long du menton jusque sur ma poitrine & se résume comme suit : la vie est simplement (...) ce qui y meurt. »

- 12 janvier / , , ,
Texte intégral (698 mots)

Renée Nicole Good est la dernière victime en date de la police de l'immigration américaine. Cas particulier : elle a été abattue le 7 janvier 2026 de plusieurs balles dans la tête alors qu'elle observait à distance les agissements de l'ICE. Il se trouve qu'un de ses poèmes - primé par l'Academy of American Poets Prize en 2020 - circule en ce moment. Par certains aspects, il peut sembler prémonitoire. Nous en proposons une version traduite. On ne sait de quoi parle le poème : peut-être est-ce une étudiante en médecine révisant tard le soir et méditant sur la foi (n'importe laquelle) et la vision physiologique de la vie. Peut-être est-ce une charge contre le fascisme évangélique qui rend difficile tant l'étude que l'accueil de l'émerveillement. Peut-être est-ce, plus sûrement, une jeune femme enceinte hésitant à accueillir l'enfant qui vient à être. Ce poème étant écrit en 2020, cela coïnciderait avec la naissance de son enfant - désormais orphelin. Chez nous, le meurtre de Renée Nicole Good nous rappelle à la brutalité du meurtre de Nahel Merzouk (17 ans), le 27 juin 2023, abattu à bout portant d'une balle dans le cœur pour un « refus obtempérer » devenu une forme discrétionnaire de peine de mort pour un simple délit.

Sur l'apprentissage de la dissection des cochons fœtaux

je veux récupérer mes rocking-chairs,

mes couchers de soleil solipsistes,

& les sons de jungle côtière qui sont tercets de cigales et pentamètres venus des pattes velues des cafards.

j'ai donné des bibles aux boutiques d'occasion

(je les ai bourré dans des sacs-poubelle en plastique avec une lampe de sel acide himalayen —
les bibles post-baptême, celles que l'on cueille aux coins des rues des mains charnues des fanatiques,
les versions abruties, faciles à lire, de type parasitaire) :

elles rappellent plutôt la lisse odeur de caoutchouc des images lustrées des manuels de biologie ;
elles brûlaient les poils à l'intérieur de mes narines,

& le sel & l'encre qui ont déteint sur mes paumes.

sous des fragments de lune à deux heures quarante-cinq du matin j'étudie&répète

ribosome
endoplasmique—
acide lactique
étamine

à l'IHOP à l'angle de Powers et Stetson Hills—

j'ai répété & griffonné jusqu'à ce que ça se fraye un chemin & stagne dans un lieu que je ne peux plus
indiquer, peut-être mon intestin—

peut-être là, entre mon pancréas & mon gros intestin, se trouve le maigre ruisseau de mon âme.

c'est la règle par laquelle je réduis désormais toutes choses ; acérée & éclatante d'un savoir qui autrefois savait s'assoir, un linge contre un front fiévreux.

puis-je les laisser être l'un comme l'autre ? cette foi capricieuse et cette science d'université qui invective du fond de la classe

je n'arrive pas à croire—

que la bible et le qoran et la bhagavad gita s'échevèlent derrière mon oreille comme le faisait maman & exhalent de leurs bouches « fais de la place à l'émerveillement »—

toute ma compréhension dégouline le long du menton jusque sur ma poitrine & se résume comme suit :

la vie est simplement

une ovule et un spermatozoïde

l'endroit où ces deux se rencontrent

la fréquence et la manière

et ce qui y meurt.

Renée Nicole Macklin (1988-2026)

06.01.2026 à 12:33

Devenir-riverain

dev
Texte intégral (4661 mots)

L'article qui suit, d'abord publié dans revue d'études créoles DO-KRE-I-S, est considéré par son auteur comme l'introduction à une réflexion juridico-poétique autour de la notion de riveraineté. Certains lecteurs et certaines lectrices tiqueront certainement sur des référents tels que la citoyenneté ou encore le droit, mais ce qui nous intéresse ici c'est le pari à l'oeuvre. Au moment même où l'ordre du monde nous apparaît comme une gigantesque contingence, où l'enlèvement d'un chef d'État nous laisse aussi pantois qu'une énième catastrophe climatique, Loan Diaz propose a contrario de coller l'oeil sur l'ici, de partir de notre attention au proche et, depuis-là, d'étendre notre regard sur le monde. Pas sûr que cela suffise à nous libérer de l'impuissance promue par la géopolitique de plateaux télé mais l'intuition est certainement la bonne : c'est depuis le ras du réel que l'on reprend prise sur le monde.

Au coopérant
qui secoue sa main
et la tend libre de suspicions
à l'ami sans frontières [1]
Zahra Hasnaui

Sauf riverains [2]. Un panonceau parmi d'autres qui soulève pourtant bien des questions. Qu'est-ce qu'être riverain ? Et si l'on peut l'être, comment le devenir ? Quand le qui et le comment sont identifiés, à quoi cela ouvre-t-il ? Il existe un droit des riverains [3], seulement celui-ci est partie du Code de l'environnement [4]. Autrement dit, il porte sur les choses plus que sur les individus, du moins, il concerne le propriétaire, celui qui use d'une « ressource naturelle » (l'eau par exemple) et non le citoyen. Selon moi, considérer l'espace riverain au seul prisme de la propriété est à la fois réducteur et dépassé dans un XXIe siècle où le droit d'appropriation-possession, n'est plus garante de la liberté de tous et encore moins de l'égalité.

Je propose de voir l'espace riverain comme un lieu de lien à tisser, un lieu où il existe une horizontalité à développer, notamment dans le domaine de la citoyenneté, où la verticalité (nationalité) est dominante. Aussi, c'est de l'élargissement du droit des riverains à une citoyenneté du proche, fondée sur la Maison (l'habitat) et les Usages (l'habiter) qui peuvent faire territoire en commun dont j'aimerais que l'on cause.

Être-riverain

C'est dans ma riveraineté [5] que je peux rester ouvert à ce qui arrive, non dans ma nationalité close, délimitée par des frontières sur lesquelles je n'ai aucune prise. La riveraineté telle que je la conçois donne un lieu, des valeurs et des principes à une pensée liés à des gestes, une pratique du proche, dont l'échelle est locale (une commune, une ville, un village, un bourg, un quartier, un hameau, etc.) sans pour autant rompre avec le national, puisque le sens, l'existence et les moyens (pour partie) de tout milieu riverain vient d'un ou plusieurs Grands-Ensembles dans lequel il s'inscrit (département, région, contrée, pays).

C'est un espace juridique d'ubiquité, qui favorise les échanges, ouvert du local vers le global dans l'ordre du vertical, du singulier et de l'universel, plus que ne l'est la mondialisation qui est de l'ordre du tout et de l'extension géographique. C'est un espace nouveau qu'il nous faut domestiquer selon le sens allégorique qu'en donne Saint Exupéry : qu'il nous faut apprivoiser comme fonds relationnel en quantité et en qualité entre les communautés humaines et non-humaines [6].

Parmi les dénominateurs communs, la riveraineté constitue à mes yeux l'espace le plus pertinent pour élaborer une citoyenneté du proche : c'est-à-dire en proximité, ouverte à son prochain et toujours dans le devenir, puisque l'hospitalité procède d'un mouvement, celui de se rendre disponible à ce qui vient.

Ce mouvement est essentiel, car nous ne pouvons plus « faire riveraineté » comme autrefois. Si néo et natif ont des représentations parfois négatives les uns des autres, la première chose à faire est de se débarrasser de la certitude que le passé ait connu des liens plus apaisés. D'ailleurs, si nous réduisons le sauf riverains à un droit excluant l'estivant, l'étranger, nous nous privons de toute construction commune. C'est une lecture possible. J'en propose une autre : celle d'une exclusivité paradoxale.

D'un point de vue juridique, le sauf riverains prohibe. Il empêche le passage d'une voiture dans une rue piétonne ou vers les pâturages d'une estive par exemple. D'un point de vue social, nous pouvons l'interpréter d'une manière inclusive, puisque le fait de jouir de cette exception ne découle ni d'une naissance sur un sol ni du privilège absurde du « sang ». Ce sauf peut en fait sauver l'idée de la vie commune. Il « suffit » de vivre ici et maintenant pour avoir droit de passage, d'usage et ce indépendamment du fait que nous venions, hier, de là-bas.

Seulement, cette interprétation est difficilement applicable. En l'état, le droit riverain est encore trop restreint puisqu'il est souvent rattaché d'une part à la nationalité, d'autre part à la qualité de résident d'une commune, excluant de fait les personnes étrangères en situation régulière comme irrégulière, alors même que celles-ci peuvent habiter et contribuer à la vie collective. Qu'attendons-nous pour desserrer les actes de reconnaissance juridiques et ainsi resserrer les liens ? L'injonction à s'identifier, à être identifié (carte d'identité, de séjour et j'en passe), revient souvent à mépriser une présence (quand elle est imposée) voire à nier une existence (quand l'identification demandée fait défaut).

C'est uniquement sous l'effet de sollicitations des autres que chacun d'entre nous découvre qu'il est indubitablement là. A la différence du Cogito ergo sum cartésien, la preuve effectivement valable de notre existence devrait s'énoncer ainsi : Cogitor ergo sum – « on pense à moi, donc je suis ». J'utilise le conditionnel, car celles et ceux qui souscrivent à cette phrase (tout le monde en réalité) ne l'expriment pas d'abord au moyen de mots [7].

Günther Anders nous invite au contraire à accueillir l'Autre dans la reconnaissance mutuelle : « on pense à moi, donc je suis ». Une identification qui ne passe pas par l'administration, les Codes, les papiers, mais par les « sollicitations », donc le sensible, l'affect, la relation. Si l'on pense à moi c'est parce que je m'inscris dans le quotidien de l'Autre, et réciproquement. C'est parce que j'habite . Dès lors, ma dignité devrait être respectée. La valeur de ce que je suis, de ce que je fais, devrait être égale à celle de tout autre. Donc, je devrais avoir des droits identiques aux autres habitants. Cette extrapolation peut paraître étonnante, irréaliste quand on se limite à une lecture à la lettre du droit de nombreux pays. Pourtant, elle correspond pleinement à l'esprit de la Déclaration universelle des droits l'Homme dont les articles valent dans un périmètre qui dépasse les frontières, sans les nier.

Je propose de compléter la conception d'Anders d'une existence fondée sur la reconnaissance (« on pense à moi »), par une existence fondée sur la présence : « je suis , donc je suis ». Cela peut sonner comme une tautologie, mais voilà ce que j'appelle être-riverain. En un mot, puisque l'être ne serait pas dissociable de son lieu, et celui-ci n'a pas à être fixe. C'est d'abord celui où l'on est. C'est le sens du nomadisme, longtemps de mise et promis à un renouveau, qui rend caduque le lien entre l'être et des frontières, proches ou lointaines. En itinérance, les délimitations catégoriques n'ont que peu de matérialité et ne sauraient définir ce que nous sommes. En revanche on est toujours riverain de quelque chose, quelque part, aussi bien lorsque l'on chemine que lorsque l'on fait halte : un cours d'eau, une forêt, une montagne.

Ainsi, sans s'y réduire, je crois que la présence dans un espace est la première des qualités humaines et citoyennes (c'est d'abord à l'échelle locale que se font l'apprentissage et l'exercice sensible de la démocratie).

« La terre promise n'est pas essentiellement un pays, c'est vous aussi et ceux qui vous ressemblent par le cœur et l'esprit. » (JABES, 2006 : 335). La nation bâtit des murs et nous, riverains, bâtissons la vie large entre les murs.

Où commence la citoyenneté ?

Imaginons que l'attrait pour une Rive (c'est un terme générique, remplacez-le par ce qui vous plaira), une Maison (là encore, il s'agit d'un habitat : rien ne dit qu'il doit être sédentaire), oriente vers des droits et constitue socle d'une citoyenneté. La Rive c'est le lieu où l'on va, le lieu où l'on est, le lieu où l'on passe : donc le lieu d'un devenir. Trois dimensions, un carrefour de destins liés et l'occasion de réinterroger commence la citoyenneté.

« Que tu franchisses les continents, les langues et les chimères / Pour arriver à toi-même. » (ABDELAMIR, 2022)

Je vois dans la riveraineté un prétexte formidable à déplier une complexité de la géographie humaine que la langue française passe sous silence. Pour cela il faut faire un détour par le latin. Ubi, c'est le lieu où on est. Unde, c'est le lieu d'où l'on vient. Quo, c'est le lieu où l'on va. Qua, c'est le lieu par où on passe. En français, on prétend que le peut être utilisé indifféremment pour ces quatre sens. Pourtant, en créant une unité de sens (marque du désir de toute-puissance d'académiciens prétendant que tout « ce qui se conçoit bien s'énonce clairement », comme si l'obscurité était une obscénité), nous avons fait disparaître quatre dimensions, rogné la profondeur des provenances, entamé l'épaisseur des origines et nié la diversité qui va avec.

Edouard Glissant nous fait comprendre ce qu'implique cet effacement. Lorsqu'il propose la notion de diversalité, c'est pour signifier que vivre-ensemble n'exige en rien l'arasement des différences. Il souligne ainsi l'importance de ne pas s'abriter derrière une notion purement philosophique pour repenser le droit et la politique. L'entrée de la riveraineté permet en partie d'éviter cet écueil, puisqu'elle se fonde sur une conception pratique (un faire) et incarnée (un lieu, des habitants) du droit et de la politique. Ceci étant, la difficulté vient de ce qu'à l'échelle locale, le droit et la politique sont aujourd'hui définis sur des bases souvent aussi abstraites qu'à l'échelle nationale, ce qui a pour effet d'engendrer une dissonance entre le territoire vécu et le territoire construit. Que l'on soit partisan de l'autogestion ou du centralisme, une même question se pose : d'pense-t-on le droit de l'individu ?

« Il existe forcément, ici ou là […] / une frontière qui attend mon départ / une chambre qui attend mon repos » (LE QUERREC, 2019)

En France et hélas dans d'autres pays de l'Union Européenne, les récentes lois semblent visiblement indiquer le renforcement d'un droit pensé en fonction d'où vient l'individu et non de ce pour quoi il vient. Là encore, j'y vois un lien avec l'oubli du pluralisme éclairant des locutions latines ubi, unde, quo, qua. La provenance définit seule l'existence et donc les marges de manœuvre que l'on accorde à l'individu au sein d'une nation. Selon le pays d'origine, soit nous pouvons nous « imbriquer » dans l'édifice national, soit nous sommes une « pièce-rapportée », donc un sujet de droits dérivés, pour ne pas dire dégradés et précaires. Je ne développe pas ici les problématiques, sinon les scandales humains que cela produit. Je pose simplement ce fait pour mieux m'y opposer.

« La privation des droits commence, en ce point précis, à se transformer en pure honte – sans que cela ne déconsidère, bien évidemment, ceux qui furent contraints de vivre avec cette honte : elle n'est en effet que très rarement la conséquence de la culpabilité. » (ANDERS, 2022 : 49)

Dans un système juridico-politique imposant le « choix » entre l'assimilation et la clandestinité (si tant est que l'assimilation ne soit pas une forme de clandestinité envers soi-même, de trahison de ce que l'on est pour s'intégrer, et je ne formule là aucun jugement), j'ouvre une troisième voie : le devenir-riverain, pour réaffirmer que chaque personne est un appui pour les autres, et donc que chacun est en droit de dire ce qu'il attend de la vie locale, de son lieu de vie.

Devenir-riverain

« Nous sommes tous des étrangers. Nous l'avons été. Nous le devenons. L'errance commence aux origines. » (MENACHE, 1995)

Le fait humain, j'y reviens, a pour racines le nomadisme. Identité nomade, écrit J.M.G Le Clézio. Sur une terre commune, nous nous sommes déplacés de rives en rives – car point d'eau, point de vie – avant de nous sédentariser. C'est cette mosaïque de peuples qui faisait l'unité de l'Humanité et non la sédentarité ou le conformisme national, deux constructions modernes. Cette ignorance parfois doublée de haine nous fait oublier notre qualité inhérente d'étranger et restreint la progression de la citoyenneté et l'effectivité réelle des droits universels.

« Une des richesses, une des alchimies de là-bas était venue se prendre à nos expériences d'ici, s'ajouter à mes pouvoirs limités… » (BONNEFOY, 1982 : 24)

Devenir-riverain. Citoyenneté renouée ici. Recentrée. Rendue réelle. Habitable. L'espace riverain a des frontières plus limitées qu'une nation, certes, mais moins étroites. Ce qu'il perd spatialement et matériellement en comparaison à la nation, il le retrouve en densité et en épaisseur humaine. La riveraineté n'a pas vocation à s'étendre (sauf exception souvent déterminée à l'échelle locale par un vote ou une concertation pour s'attacher à un territoire voisin, à l'image des fusions de communes qui, souvent, unissent bellement d'un trait les noms des anciennes), mais plutôt à approfondir un territoire. Plus encore, la riveraineté se construit et s'entretient par l'acceptation de ce qui lui est « étranger ». Si elle lui est réfractaire, alors elle n'est pas riveraineté mais localisme, c'est-à-dire une reproduction minimale d'un nationalisme hermétique, abêtissant et asphyxiant.

Au-delà de l'horizon il n'y a ni formalités ni tampons, ni discours électoraux ni fabrication d'armements, les hélicoptères ne font pas de bruit, les enfants jouent avec les flammes, et les oiseaux lancent artistement des fientes de couleurs odorantes sur les bitumes phosphorescents. (BUTOR, 1996)

Devenir-riverain, c'est d'abord un regard sur le lieu lointain afin de progresser vers la plénitude du proche. La progression de la citoyenneté (contrairement à la déchéance de nationalité) n'est pas une dégradation de sa valeur, encore moins une annulation réciproque. C'est un approfondissement possible de soi et du collectif (à condition qu'elle ne soit pas impérialiste comme l'est celle d'un Empire).

La progression de la citoyenneté à l'échelle riveraine est la première étape pour apprendre à voir l'unité du contradictoire. J'entends par là qu'il faut réinventer ce que « citoyen » veut dire sur des bases extravagantes (littéralement) et lucides quant à la composition plurielle de nos sociétés. Cela exige de « distordre le simple » et de « fracturer l'évidence » pour reprendre Yves Bonnefoy.

La progression de la citoyenneté, ce n'est pas ignorer la réalité de la nationalité. Au contraire, c'est reconnaître la place centrale qu'elle occupe pour mieux la déplacer et la densifier afin qu'elle cesse d'être prises dans des dénis, des guerres et des narrations dont les enchaînements logiques et juridiques excluent plus qu'ils ne ménagent un espace et un droit communs. La citoyenneté doit être altérée par le monde qu'elle attend, affectée par le temps : le présent qu'elle habite, le passé dont elle hérite.

Il y a des cairns aux seuils des mutations ils servent la mémoire […] les pierres servent la mémoire / il y a des pierres qu'on ne voit pas / elles font tenir le cairn / les pierres chantent et portent le cairn (BRIZZI, 2020)

Devenir-riverain : s'ouvrir à une expérience du monde que nous ne connaissons pas pour cultiver son jardin, prêter l'oreille aux pierres qui chantent, jeter un œil aux cairns, incarnations d'une œuvre collective qui s'élabore grâce à une intention partagée et diffuse, intentionnelle sans besoin d'être intentionnée par la verticalité du pouvoir. Kafka l'exprime mieux que moi dans La Muraille de Chine, une nouvelle qui est sans doute un des plus beaux exemples de l'importance de devenir-riverain pour ne pas succomber à l'isolement ou à l'absurde dans un monde extraordinairement vaste et complexe. Dans cette nouvelle, ce que suit le peuple, ce ne sont pas les empereurs qu'ils ne connaissent pas tant ils siègent loin, ce ne sont pas les arcanes de la volonté politique ou de la bureaucratie centrale qui président à cette construction. Ce n'est donc pas l'arbitraire, n'en déplaise aux dynastes, qui motivent chacun à mettre sa pierre à la Muraille, mais bien la fidélité à des us et coutumes de chaque communauté locale qui construit, parcelle après parcelle (une multitude de petites sections de cinq-cents mètre), l'édifice entier. Kafka déplore que cette méthode produise un résultat lacunaire. Au contraire, je vois dans cet inachèvement que l'essentiel n'est pas d'élever un mur, mais bien de faire ensemble animé par le double sens du pourquoi nous le faisons ici et en quoi cela nous inscrit dans un Grand-Ensemble.

Devenir-riverain, c'est reconsidérer la valeur du passant, du passage. La pérennité du geste temporaire, inachevé. La riveraineté, nous l'incarnons, nous l'habitons, nous en changeons. Elle est donc en devenir. Elle s'institue et s'actualise chaque jour. C'est « ce que nous institutions ensemble en fonction de réalités qui évoluent constamment » (OURY, 2004 : 12). C'est l'institution du quotidien.

Ainsi, la riveraineté offre une alternative à la citoyenneté de la naissance, en ouvrant à une citoyenneté de la présence. Son esprit et sa loi répondent à ce principe : habiter un lieu en commun doit permettre d'entrer dans le droit commun. C'est chahuter nos sociétés régies par les Codes où règne l'hégémonie de la propriété et où rien ne doit échapper au marché.

« Ils descendent et ils montent. / Ils montent et ils descendent. réunissant les continents / qui séparent les hommes [8]. » (ABDELFATAH EBNU, 2016)

Je synthétise donc. Devenir-riverain part de ce principe : nous provenons tous d'un lieu, et s'il y est invité, chacun établira une relation entre ce lieu et la « totalité-monde » (Edouard Glissant). Devenir-riverain c'est faire ce pari : la riveraineté (vie locale) engendre le sentiment de mondialité (ou monde formant un Grand-Ensemble cohérent dans sa diversité), grâce à l'expérience de l'interdépendance, de la solidarité et de l'interaction entre des individus représentants des parties du monde qu'elle permet.

Devenir-riverain, c'est se donner le pays comme nous donnons une direction, l'heure, la main, la confiance. C'est dessiner une nouvelle cartographie des frontières à partir de la complexité de la géographie humaine. C'est relocaliser le droit : lui donner un endroit hors du monde abstrait des Codes.

Ouvre la porte rentre chez toi qui ne sera pas chez toi
Et là y aura
Un ami
Sapho

Loan Diaz

Remerciements : Alexandre Zabalza, pour l'ouverture au monde du droit (et du commun) qu'il m'a offert et pour sa relecture attentionnée, Isabelle Augiéras-Rabaud, pour son compagnonnage et son idée inspirante de « solidarités nomades », Imasango, pour nos conversations et sa poésie qui m'ont ouvert à la créolité.

SOURCES

ABDELAMIR, Chawki (2022). Fortune de mer, traduit de l'arabe (Irak) par Mohamed Kacimi el-Hassani, Al Manar.

ANDERS, Günther (2022). L'Emigré, éditions Allia.

BRIZZI, Ananda (2020). « Oraison », Bleue, Editions Derrière la salle de bain.

BONNEFOY, Yves (1982). L'Arrière-pays, Flammarion.

BUTOR, Michel (1996). « Au-delà de l'horizon », A la frontière, Editions de La Différence.

GEWINNER, Mick (2016). Generacion de l'amistad, Poésie sahraouie contemporaine, anthologie bilingue proposée et présentée par Mick Gewinner, L'atelier du Tilde.

GORODE, Déwé & IMASANGO (2016). Se donner le pays – Paroles jumelles, Editions Bruno Doucey.

JABES, Edmond (2006). Le livre des questions, Gallimard, coll. « L'imaginaire ».

LE QUERREC, Perrine (2019). « Le Réveil », Frontières, Bacchanales n°62, Maison de la poésie Rhône-Alpes.

MENACHE, Michel (janvier-février 1995). « Ta valise », Europe, n°789-790.

Oury, Fernand (2004). « Institutions : de quoi parlons nous ? », Institutions, no 34, p. 11-13.

SAPHO (2008). « Le monde est vaste », Universelle, Basaata productions et Frémeaux & Associés.

ZABALZA, Alexandre (2019). « Défis écologiques et identités nouvelles : ‘'droits de la terre'' et ‘'droit domestique'' », Archiv fuer Rechts- und Sozialphilosophie.


[1] GEWINNER, Mick (2016). HASNAUI, Zahra, « Ah ! j'ai oublié », Generacion de l'amistad, Poésie sahraouie contemporaine, anthologie bilingue proposée et présentée par Mick Gewinner, L'atelier du Tilde.

[2] Pour être tout à fait exact, cette interdiction fait partie du Code de la route et non au Code de l'environnement définissant le droit riverain. Première complexité qui nous invite à chahuter les codes qui nous régissent.

[3] Article L215-1 du Code l'environnement : « Les riverains n'ont le droit d'user de l'eau courante qui borde ou qui traverse leurs héritages que dans les limites déterminées par la loi. Ils sont tenus de se conformer, dans l'exercice de ce droit, aux dispositions des règlements et des autorisations émanant de l'administration. » Pour lire les articles détaillés, voir : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGISCTA000006176466/ (dernière consultation : 14/09/2024).

[4] C'est le cas depuis les années 2000. Pour être exact, la situation du riverain en droit est tirée du Code civil (1804).

[5] Le « droit domestique » par opposition au « droit national » est une approche complémentaire qu'il serait bon de coaliser avec celle de la riveraineté pour révolutionner le système juridique abstrait et la propriété absolutiste, exclusivité et perpétuelle qui prévalent en France. Voir ZABALZA, Alexandre (2022). « La ‘'maison'' (oikos) protégée par le ‘'droit'' (nomos). Éloge d'une théorie ‘'oikonomique'' face à l'urgence écologique », Revue juridique de l'environnement, /HS21 n° spécial.

[6] ZABALZA, Alexandre (2019). « Défis écologiques et identités nouvelles : ‘'droits de la terre'' et ‘'droit domestique'' », Archiv fuer Rechts- und Sozialphilosophie, p.287.

[7] ANDERS, Günther (2022). L'Emigré, éditions Allia, p.19.

[8] GEWINNER, Mick (2016). ABDELFATAH EBNU, Mohammed, « Emigrants », Generacion de l'amistad, Poésie sahraouie contemporaine, anthologie bilingue proposée et présentée par Mick Gewinner, L'atelier du Tilde.

06.01.2026 à 12:12

Le vent nous emportera… mais pas trop loin non plus

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Retour sur une projection du film d'Abbas Kiarostami

- 5 janvier / , ,
Texte intégral (7804 mots)

Une rétrospective Abbas Kiarostami en cette fin d'année, mais pas celle de la Filmothèque du Quartier Latin, ouvrait à débattre du film projeté, Le vent nous emportera. Il s'en fallu de beaucoup pour que la discussion de la critique féministe à l'état explicite dans le film se désindexe de son contexte de monstration en Kurdistan rural iranien. La suggestion d'une critique plus globale a été coupée court dans sa formulation. C'est à l'exploration narrative et située (un homme, profane des vécus évoqués ici, et qui aime le cinéma) de cet échec à l'épreuve d'un patriarcat et d'un racisme toujours-là que cet article s'attache. [1]

A l'issue d'une projection dans le cinéma que je fréquente d'habitude, une discussion autour du film était organisée à ma bonne surprise. L'instigateur du débat (dit « le débatteur » dans la suite), visiblement très érudit et plein d'une culture cinématographique qu'il montre dans des remarques l'air de rien mais toujours bien senties – comme, « un parfum fraise-Bergman », introduit la discussion par un propos liminaire d'une quinzaine de minutes en se fondant sur une analyse (savante) des ‘Filatim' (du latin, toiles d'araignées) tissés à travers l'œuvre, comme autant d'images auxquelles, moyennant un effort esthétique, nous sommes pris à prolonger et à parler dans l'espace de la discussion [2]. Après quoi, façon étrange de débattre, il demande à l'auditoire gros d'une dizaine de personnes maximum, de « [lui] faire des remarques » ou lui poser des questions.

La discussion s'articule d'emblée autour d'une critique légitime et bienvenue de l'architecture patriarcale de la société islamique en Iran par l'entrée de la division genrée du travail que met en scène le film : les femmes aux tâches domestiques (enfants, préparation, nettoyage, etc.), et en tout cas non salariées ; les hommes exclusivement aux champs, ou dans d'autres activités (médecin par exemple), éventuellement soutenu par le travail des femmes. Une division particulièrement visible puisqu'elle sépare aussi deux géographies nettes : un intérieur, le village, féminin ; un extérieur, dehors du village, masculin [3]. Mais, chemin faisant, la discussion s'arrête au milieu de l'Histoire, comme si les résonances provoquées par le film dans sa rencontre avec le spectateur occidental [4] renvoyé à sa propre position sociale, étaient dissipées dans le creuset d'une chambre anéchoïque où loge tranquillement l'inconscient patriarcal éventuellement couvé de la conscience de ses profits escomptés, en tout cas qui interroge.

Quelques jours plus tard, dans le cadre du mois Féministe anticolonial à l'initiative de la Coalition Féministe Anticoloniale, Antisioniste et Antifasciste , sur fond et en contraste d'un mois de novembre placé sous le signe de la lutte contre les violences faites aux femmes, le collectif Palestine EHESS invitait à discuter « les résistances féministes face à l'impérialisme » autour d'une table ronde. L'occasion pour nous de rappeler le rôle fondamental des femmes dans les luttes contre les impérialismes et pas uniquement au titre de rôle de genre transposé dans une situation de guerre et de résistance (soin, nourriture, etc.), mais aussi dans ce qui est d'ordinaire patriarcal dévolu au genre masculin : négociation, stratégie, lutte armée. Le rôle crucial d'Andrée Blouin montrée dans le récent Soundtrack to a Coup d'Etat en est une illustration. Citons encore la Reine Sarraounia magistralement mise en scène dans un film éponyme de Med Hondo.

Une fois la perspective historique re-féminisée à souhaitable et bon droit, le retour au présent et son diagnostic confessé lucidement et courageusement en rupture avec ces trajectoires d'émancipation augurées à travers les luttes anti-impérialistes questionne : pourquoi cette marginalisation réactionnaire après qu'un premier jalon des fruits de la lutte – les décolonisations, formelles du moins - a été posé ? A cela, parmi les deux intervenantes de la Ligue Panafricaine-Umoja, l'une martelait, dans ce qui sembla alors une conclusion et un rappel pour le présent, la nécessité de toujours poursuivre la lutte au risque de l'imposition arbitraire d'une supposée fin de l'Histoire. Entre le « ce-qui-n'est-plus » et « ce-qui-n'est-pas-encore-et-que-nous-souhaitons » [5], il y a tout l'espace dynamique des mobilisations de ce « nous » asymptotiquement toujours reconstitué en soi par l'inévitable verticalisation de la communauté humaine [6] stabilisée dans une configuration nouvelle autour d'un point fixe nouveau, mais toujours déjà l'expression immanente des désirs (ou intérêts si l'on préfère) d'une sous-communauté privilégiée par la configuration historique.

Que l'on soit d'accord ou non avec cette loi de la dynamique de composition des communautés politiques [7] (voire de ses termes même), pour ce qui sera évoqué dans la suite, il faudra seulement m'accorder ceci : l'organisation genrée du travail et les inégalités de genre afférentes, éventuellement mis au jour des situations nouvelles, n'ont pas disparu, loin s'en faut [8] serait-on tenté d'ajouter en riant rose. Pas de ligne d'arrivée franchie, jamais, l'Histoire toujours.

Retour au film iranien.

Le vent nous emportera (italique), du nom d'un poème de Forough Farrokhzad, est un film franco-iranien réalisé par Abbas Kiarostami (réalisateur-réel dans la suite), sorti en 1999. Nous y suivons les pérégrinations d'un réalisateur-journaliste (réalisateur-fictif dans la suite) et son équipe, strictement masculine et dont aucun membre ne sera montré dans le champ sinon par leur voix, au sein d'un village rural kurde connu pour son cortège cérémonial des « Pleureuses ». L'objectif de l'équipe est de capturer la cérémonie attendue de la mort prochaine d'une vieille femme au village. De la provenance de l'information, nous ne saurons rien. Tout au plus, nous saurons que l'équipe dispose de l'information à travers une confidence capturée par le réalisateur-réel mais gardée implicite entre le réalisateur-réel et le premier indigène du village rencontré et parlé, un jeune garçon. La confidence ne revêt son sens qu'à l'issue du premier visionnage, une fois que l'on comprend la raison de la venue de l'équipe dans le village. Pour maintenir l'illusion auprès des femmes et des hommes du village, le réalisateur-fictif se dira Ingénieur en télécommunications.

La pleureuse est connue d'abord comme une profession féminine – un travail rémunéré - rattachée aux rites funéraires et dont le travail consiste à feindre le chagrin comme trame et rappel esthétique à la tristesse et sur quoi fait fond l'expression des affects tristes des endeuillées. La mort comme perte semble être le motif essentiel à la tristesse dans les cas ordinaires de deuil. Pourtant, là, en Iran, ces femmes pleureuses expriment une tristesse non monnayée, sincère dira-t-on, mais surtout, non pas tant comme signifiant d'une perte de ce qui est, mais de ce qui aurait pu être et qui ne fut point, comme les possibles d'une vie épanouie à jamais clos et empêchés pendant la vie (en)durant(e) par le bâillon du poids des structures sociales patriarcales. L'une d'elles est le thème central du film : l'exploitation du travail des femmes. Thème rendu d'autant plus saillant par la manifeste absence de travail, qu'on gagera salarié, de l'équipe masculine de tournage ainsi que le fera remarquer le petit garçon [9] – pourquoi ne faites-vous rien de vos journées ? - dans ce qui relève, c'est selon, autant d'une halte naïvement interloquée par l'arbitraire social que de la critique matérialiste adossée à l'observation.

Des deux espaces de la division genrée du travail, à l'envers de la valorisation marchande, le réalisateur-réel choisira de montrer ce qui est à l'usage hors champ : l'invisible travail domestique quotidien des femmes dans le secret intérieur du village, plutôt que le travail de la terre au dehors où les hommes évoluent très majoritairement. La division genrée du travail est donc pour l'essentiel symbolisée par le couple intérieur-extérieur. Au sein du village, il n'y a que des femmes ou presque. Chaque plan est l'occasion de montrer leur travail ininterrompu : tous les jours, nuits comprises, dira en substance sur un mode ternaire la tenancière d'un café du village sur laquelle il faudra revenir plus tard « Toutes les femmes servent. Elles ont trois métiers : de jour ce sont des travailleuses. Dans la soirée, elles servent. Et la nuit, elles travaillent. »

Au dehors du village en revanche, aux champs, ce sont exclusivement les hommes qui travaillent. La caméra s'arrête peu sur les hommes, ou à la juste distance pudique préservant leur visage dans l'anonymat. Voire, comme pour l'homme de la grotte, le corps peut être parfaitement invisibilisé, là où sa femme, dont on pouvait attendre un traitement symétrique que la pénombre de sa pièce de traite suggérait, finit par montrer au moins les contours d'un corps.

Peu est dit sur l'origine d'éventuels flux économiques vers le dehors capitaliste de ce circuit économique, adossé au travail des femmes et des hommes (et enfants, et vaches, et bœufs, etc.) autochtones, et partagé géographiquement entre village et champ. Peut-être le caractère huis clos du film signifie la fermeture de ce circuit sur lui-même comme dans une économie de subsistance. Une fermeture qui montre toutefois des brèches lorsque « l'usine » fait irruption l'air de rien dans une discussion entre deux personnages masculins vers l'heure de film. L'usine capitaliste qui casse et tue, l'usine capitaliste qui licencie, l'usine capitaliste qui produit le malheur [10]. Un malheur qui reflue inévitablement sur la femme (absente) de la scène au visage de laquelle, est alors dit, que se marque par un rituel auto-flagellateur (le débatteur dira « tribal ») le stigmate de la condition de dépendance au carré à l'ordre capitaliste et patriarcal : gratuité d'un travail dans un rapport d'entretien dominé donc réglé par l'homme, lui-même toujours suspendu à la précarité irréductible de l'exploitation capitaliste. Une subordination au chantage d'un subordonné au chantage d'un autre [11]. Une discussion « l'air de rien », mais lourde de signification donc, et comme un rappel cinglant dans un écrin de nature travaillée des affres d'une intense précarité comme situation standard de la femme de ces espaces-temps, quand elle n'a pas le luxe de monter sa propre affaire ainsi que s'y essaye la tenancière du café contre vents et marées d'un mari aigri, contre l'inattention méprisante à ses conditions de travail et la fatigue lacérante.

L'échec du réalisateur-fictif à saisir Les Pleureuses permet donc au réalisateur-réel de montrer tout le reste, qui se trouve être l'essentiel. Activation peut-être fantasmé du « lore » (méthodologique) marxiste, le geste va comme suit : déplier plutôt que fétichiser la peine, montrer le coût continué du renoncement plutôt que le règlement du solde négatif par les effluves de tristesse. La tâche sera donc de rendre visible l'invisible du travail essentiellement gratuit des femmes au sein de la sphère domestique. Pourtant comme la parabole (re ? [12])jouée dans le film Soul (Disney-PIXAR) du petit poisson en quête de l'océan peu enclin à ne voir autre chose dans ses entours immédiats que de l'eau, le réalisateur-fictif préfère l'expression de l'idée cérémoniée à sa production matérielle continuée : il ne sortira sa caméra qu'à la fin du film quand sera pleurée la vieille femme enfin décédée. Là où celle du réalisateur-réel sera rivée deux heures durant à faire l'exégèse visuelle du poème de Forough Farrokhzad qu'il faut ici introduire :

Dans ma nuit, si brève, hélas
Le vent a rendez-vous avec les feuilles.
Ma nuit si brève est remplie de l'angoisse dévastatrice
Écoute ! Entends-tu le souffle des ténèbres ?
De ce bonheur, je me sens étranger.
Au désespoir je suis accoutumée.
Écoute ! Entends-tu le souffle des ténèbres ?
Là, dans la nuit, quelque chose se passe
La lune est rouge et angoissée.
Et accrochés à ce toit
Qui risque de s'effondrer à tout moment,
Les nuages, comme une foule de pleureuses,
Attendent l'accouchement de la pluie,
Un instant, et puis rien.
Derrière cette fenêtre,
C'est la nuit qui tremble
Et c'est la terre qui s'arrête de tourner.
Derrière cette fenêtre, un inconnu s'inquiète
pour moi et toi.
Toi, toute verdoyante,
Pose tes mains – ces souvenirs ardents -
Sur mes mains amoureuses
Et confie tes lèvres, repues de la chaleur de la vie,
Aux caresses de mes lèvres amoureuses
Le vent nous emportera !
Le vent nous emportera !

Voilà pour le propos essentiel de ce double film, celui du réalisateur-réel et celui du réalisateur-fictif, où le premier reconstitue le laborieux tissage d'une expérience que Forough Farrokhzad nous livre produit fini dans sa poésie et que la caméra du second manque de témoigner pour ne river son objectif, dans un souci d'économie d'effort d'accès au lointain de cette expérience singulière de femmes du Kurdistan iranien rural, qu'à la toute fin. C'était ne pas comprendre que l'accès au symbolique contenu dans le poème de Forough Farrokhzad impliquait d'en payer le prix. Un prix qui se monnaie en travail que l'équipe de tournage, invisible car retranchée dans l'espace domestique provisionné du dehors par les femmes et l'enfant, semblent manifestement peu disposés à débourser, comme placée sous licence auto-attribuée d'oisiveté. Bien qu'affairé à circuler au village pour y surprendre la mort de la vieille, le réalisateur-fictif est lui aussi placé sous le chef d'accusation d'oisiveté comme l'enfant peut nous le faire signifier dans la mise en contraste avec les villageoises toustes affairées à la reproduction du village.

N'y a-t-il pas l'espace pour prolonger ce jeu de miroir à un niveau géographique plus large ? C'est à cette thèse d'une adresse implicite du réalisateur-réel au spectateur occidental, au moyen d'une adresse au réalisateur-fictif, que je souhaite venir.

La révolution islamique de 1979 a instauré un régime où la domination des hommes sur les femmes est institutionnalisée et systématisée à toutes les sphères du monde social, pas uniquement professionnel, ce qui conduit à parler d'un « apartheid de genre » [13]. La conduite des affaires de la cité est fondée sur une indépassable et incorrigible dictée religieuse – orientée à certaines fins. Entre autres conséquences : des femmes dominées, invisibilisées et placées dans un rapport d'extorsion de leur travail gratuit au bénéfice des hommes. Et pas uniquement de ces femmes des milieux ruraux à la vue desquelles l'inclination spontanée – celle du réalisateur-fictif du moins - conduirait à conclure à un déphasage-retard du front d'onde de l'émancipation partie des villes [14]. La tenancière, en effet, face à un réalisateur-fictif sceptique de ce qu'il voit peut-être comme des bovarysmes d'une femme portée à la plainte par l'omniprésence du travail dans l'existence d'elle et ses paires, a cette question qu'elle sait par avance rhétorique et définitive : en paraphrasant, « qui servait le thé à la maison chez vous ? ». Sur quoi notre réalisateur-fictif est rendu par le truchement de souvenirs non explicitement montrés à la conclusion du caractère non-local de l'exploitation des femmes. Systémique donc, pour qui ne connaissait pas la nature d'apartheid du régime iranien. Néanmoins non uniquement fondée théologiquement, mais de beaucoup lié à la gouvernance néolibérale, qui s'accointe de toutes les Églises [15], comme le montre très bien le tour qu'a pris la politique iranienne depuis la crise de 2006 en contraste avec la période antérieure [16].

Or, n'est-il pas très raisonnable d'établir une grande distance culturelle, géographique, sociale entre le réalisateur-fictif, habitant la capitale et dans une profession à fort capital culturel [17], et les habitantes du village ? Par où l'épiphanie-fictive du réalisateur-fictif suscitée par la question de la tenancière pourrait dans un dédoublement symbolique provoquer l'épiphanie-réelle d'hommes bien réels, non-iraniens, non-musulmans, etc., confortablement installés à la Mostra de Venise de 1999 [18]. Par où ainsi, il faudrait conclure que, symboliquement, le réalisateur-réel s'adresse aussi aux spectateurs occidentaux. Ou, à rester prudent sur les desseins conscients d'affection du premier chez ces derniers : par où l'invite de la tenancière à revenir sur son expérience ordinaire propre, fantasmée expurgée du patriarcat crasse des périphéries, fonctionne en fractal : une structure similaire à toutes les échelles. Une forme de scalabilité si on autorise cet emprunt transfiguré à Anna Tsing pour en retenir l'idée d'une indifférence au monde [19].

Quand la villageoise définit l'espace-temps du village comme un « monde de communications » [20], le spectateur occidental n'est-il pas invité à muscler ses capacités de discernement pour saisir le chaînage des mises en sens ? N'a-t-il pas aussi sa place dans les réseaux d'interactions, par exemple comme interprétant de l'interaction particulière entre tenancière et réalisateur-fictif où, de bonne foi, il serait conduit à attester un « déjà-vu », un goût familier, une grammaire connue ? Même en rechignant à accorder par charité d'interprétation l'adjonction de l'hypothèse d'invariance par translation (géographique) à la forme de domination patriarcale signifiée sans ambiguïté d'interprétation, il suffira au spectateur occidental de s'équiper de l'objectif de longue focale que la tenancière nous suggère rhétoriquement pour se situer à gros trait avant de faire retour à sa situation par invariance d'échelle pour voir net. Il se peut alors fort bien que nous soyons pris du vertige d'être spectateur de sa propre situation tout du long. Mais ce n'est pas assuré car - bien sûr – au sein du monde culturel occidental, du cinéma surtout, de patriarcat, il ne serait pas question [21].

Le réalisateur brise, malgré lui ou à dessein, bon gré ou mal gré, le quatrième mur. Ce qu'il montre de la société iranienne, il suggère au spectateur occidental d'y voir un reflet trouble de sa propre société. Voilà, ramassée, la thèse que j'ai soutenu lors du débat du film. Je suggérais cela comme profane et inculte des virtuosités formelles des fraises de Bergman (cf. supra), dans ce qui me semblait être l'évidence seconde du film – la critique de l'exploitation des femmes ici ou ailleurs, m'attendant à un accueil au moins critique. Abbas Kiarostami aurait mentionné lui-même souvent ce sentiment d' « évidence » que la projection d'un film doit faire naître chez chacun [22]. Au cinquantenaire du Deuxième sexe (1949), est-il si extravagant de penser à quelques résonances particulières dans les cabosses des spectateurs occidentaux avec leur situation propre, où, pour le dire en bref, le « travail domestique » (incluant les travaux ménagers, mais aussi la participation au travail de leur mari agriculteur ou commerçant, etc.) des femmes est non-rémunéré et non-payé, pour reprendre la définition de Christine Delphy [23] ?

Compte tenu de la situation sociale des goûts statistiquement corrélés à la contemplation deux heures durant d'une épure de mots et de plans recueillis auprès d'êtres fictivement si proches, mais réellement au double de la distance de celle avec le réalisateur-fictif, et compte tenu de la teneur critique du film, je me suis même avancé à brandir des féministes méthodologiquement marxistes. Son évocation s'est avérée très féconde, mais uniquement à l'aune de ce que Christine Delphy observait déjà : « Sous la poussée des mouvements indépendants de femmes, les organisations d'extrême gauche […] essayent de limiter les dégâts en raccrochant à toute force la lutte des femmes à la lutte anticapitaliste. […] Maintenant, on admet qu'il y a une exploitation spécifique, mais on l'impute aussi au capital, cela revient au même » [24]. Et moi de préciser pour éclairer : le débatteur est né dans les années 50, de vue. Et d'ajouter aussi qu'on pourra aussi se contenter pour la suite de ce que Alexandra Kollontai, qui récusait le féministe toujours déjà bourgeois, disait lors du deuxième congrès de l'Internationaliste socialiste des femmes : « le mouvement socialiste des femmes est partie inséparable, et pourtant indépendante, du mouvement général des travailleurs » [25]

Le débatteur a bien voulu me concéder que le réalisateur-réel ne limite pas la portée géographique de sa critique à l'Iran. En convoquant la figure de l'usine, il se place en effet sans équivoque dans une géographie plus globale nécessaire à la saisie d'un capitalisme mondialisé. Rappelons que 1999 est aussi l'année de lancement de la « Peugeot Pars », produite en Iran spécifiquement pour le marché intérieur. De l'exploitation capitaliste d'accord. En revanche, pour ce qui est de l'exploitation domestique : renvoi aux calendes grecques, refus d'obstacle, que dalle, etc. autant d'expression qui dénote sa réponse, ma réduction au silence, la sagacité de Delphy sur la non-réception de sa thèse d'un à-côté au capitalisme dans certains milieux marxistes.

La séquence mérite une analyse plus serrée, quoique peut-être spéculative.

Un des protagonistes de la scène du débat - moi, lourd de propriétés sociales [26] en plus grande proximité toutes choses égales par ailleurs avec les êtres en procès – les musulmans d'Iran - dans le propos liminaire du débatteur par rapport aux autres protagonistes venues assister à la projection-débat, mais aussi fort de lectures (féministes) d'abord prises comme planche de salut du vide entre une masculinité lestée du dégoût de l'amer constat des premières pesanteurs, et une autre déniée inaccessible, ce protagoniste donc, prolonge la critique que propose le film dans un espace plus ouvert et indiqué par kyrielle de signes - j'espère l'avoir suffisamment montré. Le débatteur saisit alors le signifiant le plus général du propos, « l'Occident », sans en passer une seconde par le truchement de la critique de l'exploitation domestique des femmes qui y invitait, pour revenir à la géographie « explicite » du film en faisant retour par la seule route qui semblait conduire à cet espace plus général en s'en tenant à « l'explicite » : la critique du système capitaliste que suggérait la séquence de l'usine.

Puis quelqu'un d'autre a pris la parole, et la discussion s'en est allée ailleurs.

Mais si regarder un film n'interroge pas notre actualité, à quoi cela peut-il bien servir de regarder des films d'autres espace-temps ? Si l'on refuse de se faire dégonder par ce qu'on regarde, comment voir l'axe narratif qui articule nos façons de nous énoncer ?

J'hésite encore entre inconscient raciste, et inconscient patriarcal qui performe les conditions de maintien de l'intégrité de l'être qui les porte. Le premier bénéficie d'un double support. Premièrement, celui de voir dans les sociétés islamiques (pas nécessairement théocratiques) le spectre des configurations sociales à jamais dépassées pour d'inexistantes [27] sociétés dites occidentales. Et, chemin faisant, de ne jamais manquer de signifier ce retard fantasmé par une instrumentalisation des luttes progressistes [28]. Deuxièmement, la tarte à la crème d'un recul inouï depuis la domination dans le champ de la pratique religieuse de l'Islam sur le Zoroastrisme en termes de droits sociaux, tarte à la crème servie par le débatteur sans évoquer la moindre recherche historique. Qui peut douter qu'il pâtit plutôt qu'il agit d'une fausse nostalgie idéologiquement construite en réaction à une islamophobie ? Un affect islamophobe quoi. Car pourtant, il montrait des signes de compréhension historique de la société iranienne comme lorsque sera explicité, en passant, comment Forough Farrokhzad montre, en passant, le traitement des blessés de guerre par l'administration iranienne amenés à de nouvelles fonctions au sein de l'Etat, ici comme instituteur.

Quant à la seconde inclination, patriarcale, il y a peu à verser à la thèse sinon des propriétés spontanément saisis dans l'interaction et qui précise les contours de la loi de distribution des prises de position dans le champ politique : homme, blanc, retraité, aussi : pas intéressé de pénétrer le champ de résonances probablement déphasant que j'ai tenté d'introduire pour prolonger le dire du film [29]. Pourtant tout dans le propos liminaire laissait présager le contraire et m'autorisait à saisir l'écho que j'entendais, et notamment cela : « c'est donc un film sur la malédiction d'être née femme […] dont rien ne permet à l'ingénieur de distinguer le squelette avec celui d'un homme, particulièrement la région fémorale », non pas femme kurde, ou femme iranienne, ou femme musulmane, mais femme dans son sens historique, et uniquement cela, de part en part.

Ilyas Hanine


[1] Mes remerciements à Lucie Bonvallet pour sa relecture attentive.

[2] Comme support à son propos, il distribue un texte en amont.

[3] L'épure du système est ici largement due au fait qu'en dehors de l'instituteur et de l'équipe de tournage, il n'y a que des femmes au sein du village. Là où il y a quelques femmes au dehors. Il se pourrait très bien que la complexité du système d'opposition superposent des contrastes différenciés à des échelles différentes (temporelles notamment) à la façon dont Pierre Bourdieu le montre en Kabylie : Bourdieu Pierre, 1972, « La maison ou le monde renversé. » (pp. 45-59) In :Esquisse d'une théorie de la pratique, s.l., Librairie Droz.

[4] C'est faute de mieux, par souci de place, et par escompte de ces effets performatifs, qu'on utilisera ce terme.

[5] Et, puisque « à tout seigneur, tout honneur », je parle bien ici de quelque chose de similaire à la révolution permanente dans le sens qu'en donne Proudhon. Voir : York Matt, 2021, « The path is the goal : utopia as process », Interface : a journal for and about social movements, juillet 2021, vol. 14, no 1, p. 209‑229.

[6] Lordon Frédéric, 2019, Vivre sans ? institutions, police, travail, argent, Paris, la Fabrique éditions.

[7] Notamment la critique de Philippe Corcuff : https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/100216/s-emanciper-du-lordon-roi . Toutefois, si l'on excuse les formules de Frédéric Lordon où frisent les pulsions de dernier mot, peut-être que la critique à son endroit gagnerait en sympathie et en efficace à regarder du côté des dispositions d'ingénieur fortement nourri d'économie mathématique – dans sa version ‘système chaotique', cf. ses premières publications dans le cadre de sa thèse – acquises/inculquées dans les premières pentes de sa trajectoire sociale ; peut-être alors, je le suggère, verra-t-on dans la relation de la philosophie « spinozo-lordonienne » aux sciences historiques, une aspiration consciente/inconsciente à une sorte de double de ce que l'économie mathématique théorique est aux études empiriques anhistoriques. A la différence que le mouvement d'ensemble est performatif chez les seconds, avec tout ce que cela entraîne socialement en termes de clôture démocratique dans la conception des politiques publiques par exemple, et à visée plus heuristique chez le premier – probablement car formé à bonne école en sciences économiques. C'est en tout cas toujours sous la tutelle du « conceptuel » que Frédéric Lordon s'exprime dans ses œuvres, selon ses mots. Et de fait, la confrontation méthodique et laborieuse avec « la société » n'est pas son truc, il est philosophe. Il resterait à objectiver les effets performatifs du langage des passions dans le champ politique et s'il en résulte un enrichissement de l'expérience et des capacités d'enquête élargies, ou une clôture.

[8] Dorion Léa, 2021, L'entreprise du XXIe sera féministe, Malakoff, Dunod. Notamment chapitre 2.

[9] Même si sa remarque trace peut-être plus un partage entre l'équipe de tournage et l'ensemble des travailleurses du village sans égard pour leur genre.

[10] Tous ces faits d'armes sont explicités dans les dialogues.

[11] Et probablement au-delà, dans le jeu de « qui tient qui » propre aux économies capitalistes financiarisées et post-coloniales.

[12] La question est : s'agit-il d'un emprunt à une autre œuvre ou non ?

[13] Khezri Haidar, 2022, « Le régime iranien est un apartheid des genres. Il faut le dénoncer comme tel », The Conversation, https://theconversation.com/le-regime-iranien-est-un-apartheid-des-genres-il-faut-le-denoncer-comme-tel-191465 , 28 septembre 2022.

[14] Cela aussi pourtant, l'indistinction rural-urbain, le débatteur le manquait comme l'a manifesté en creux ces remarques sur un supposé gradient d'arriération éprouvé par certains intellectuels en France et jugé plutôt insupportable.

[15] Sur le maintien des structures patriarcales en Argentine comme conditions de réussite des politiques de développement à l'instigation des institutions phares du front de la modernité, pour préserver le compromis mondial : Bedford Kate, 2009, « Holding it Together in a Crisis : Family Strengthening and Embedding Neoliberalism », IDS Bulletin, 26 janvier 2009, vol. 39, no 6, p. 60‑66.

[16] Farvardin Firoozeh, 2020, « Reproductive Politics in Iran : State, Family, and Women's Practices in Postrevolutionary Iran », Frontiers : A Journal of Women Studies, 2020, vol. 41, no 2, p. 26‑56.
« All those concerns about an Islamic- Iranian lifestyle to be achieved through strengthening the foundation of the family, […] were introduced in the document that lays out general population policies.
This neopronatalist strategy is also evident in the later supreme leader's statement on family policies. According to this document, all policies, plans, and regulations must be “family oriented.” It means that the family must take a primary role, and it must be promoted as the “center of growth.” This document also asserts the gender differences in familial roles, “highlighting women's maternal and housekeeping role” in contrast with “men's paternal and economic role.” » (p. 40)

[17] Et il faudrait encore vérifier la part des individus en mobilité ascendante dans ces professions. En tout cas pour les besoins de la démonstration, on supposera que notre réalisateur-fictif vient du pôle plutôt culturel de la classe moyenne.

[18] Qui récompensera le film du Lion d'Argent.

[19] Tsing Anna Lowenhaupt, 2017, Le champignon de la fin du monde : sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Paris, les Empêcheurs de penser en rond-la Découverte (coll. « Collection dirigée par Philippe Pignarre »), cité dans : Debaise Didier et Stengers Isabelle, 2021, « Résister à l'amincissement du monde : », Multitudes, 14 décembre 2021, n° 85, no 4, p. 129‑137.

[20] C'est ainsi qu'est qualifié le village, « cet endroit ».

[21] Il faut immédiatement penser aux violences sexistes et sexuelles. Mais aussi, s'agissant d'une industrie et d'un monde professionnel comme un autre, la distribution genrée des positions dans la hiérarchie : l'auteur comme « métier d'homme » : Jérôme Pacouret, « L'auteur de cinéma : une construction masculine ? », La Vie des idées , 9 avril 2024. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/L-auteur-de-cinema-une-construction-masculine-6087 ; les statistiques de récompense : Grout Kennethet Eagan Owen, 2020, « Oscar Is a Man : Sexism and the Academy Awards », Tripodos, 2 décembre 2020, no 48, p. 85‑102 ; ou des choses plus sournoises comme le paradoxe de la meilleure actrice : Simonton Dean Keith, 2004, « The “Best Actress” Paradox : Outstanding Feature Films Versus Exceptional Women's Performances », Sex Roles, juin 2004, vol. 50, no 11‑12, p. 781‑794. Mais aussi, comme conséquence matérielle de l'emprise des hommes dans l'industrie, en des termes esthétiques : pour une approche filmique de la représentation, voir Brainwashed : Sex-Camera-Power réalisé par Nina Menkes ; ou, dans dans un autre format, le rapport d'étude du Collectif 50/50 dirigé par Maxime Cervulle et Sarah Lécossais : « CINÉGALITÉS – Qui peuple le cinéma Français ? », notamment pp. 16-76.

[22] Padellec Emilie, 2007, « Cher Abbas, Cher Victor », Critikat https://www.critikat.com/panorama/retrospective/victor-erice-abbas-kiarostami/, 6 novembre 2007.

[23] Delphy Christine, 2013, L'ennemi principal, 3e éd., Paris, Éditions Syllepse (coll. « Nouvelles questions féministes »), p.66. Selon elle, le travail des femmes n'est pas uniquement non rémunéré en monnaie sonnante et trébuchante, mais aussi non-payé car bénéficiant aussi aux hommes de la cellule « ménage » contre l'entretien de celles-ci. Or cet entretien ne saurait traduire les valeurs d'échange du travail effectué : il est variable suivant l'appartenance socio-économique de l'homme. Il fait donc l'objet d'une extorsion pure et simple : c'est un travail non-payé.

[24] Ibid., p. 229. Non

[25] Cité par Mathieu Renault dans une conférence « Défaire la famille pour refaire le monde » du collectif Du Pain et Des Roses : https://www.youtube.com/watch?v=lMqVrh3yk1o

[26] Par exemple la probabilité objective d'affectation ethnique (un « eux ») subjective.

[27] Historiquement, sociologiquement et administrativement inexistantes, mais fonctionnant comme point de ralliement politique, selon moi.

[28] A cette instrumentalisation, notamment à des fins racistes, le compte X (ex-Twitter) « Lettres de Téhéran » a choisi de couper les vannes en quittant le réseau social. Et pourtant, les « lettres » sont bien adressées à un dehors, non iranien du moins, comme l'usage du majeur pour un doigt d'honneur collectif au régime iranien (au lieu du pouce comme à l'usage indigène) en témoigne dans la célèbre photo des lycéennes. Cela appelle une éthique de la réception dans une perspective anti-coloniale et anti-impériale à construire en rejet des « fausses binarités », pour reprendre les mots de la chercheuse Firoozeh Farvardin : https://untoldmag.org/between-repression-and-instrumentalization-the-double-edged-portrayals-of-iranian-women/#g

[29] Bidet Alexandra et Macé Marielle, 2011, « S'individuer, s'émanciper, risquer un style (autour de Simondon) : », Revue du MAUSS, 1 novembre 2011, n° 38, no 2, p. 397‑412.

06.01.2026 à 12:09

Contre Avatar et son monde

dev

« Dans l'eau artificielle de Pandora, Cameron ne se mouille jamais »

- 5 janvier / , ,
Texte intégral (2852 mots)

Le dernier volet de la saga Avatar, sorti dans les salles françaises avant Noël, plante un troisième clou dans le cercueil d'une certaine idée du cinéma, fondé sur la captation du réel. Mais cette quête d'un « faux » entièrement numérique n'a pas qu'une incidence artistique. Sous la surface, les films familiaux de James Cameron recouvre un écosystème d'idées peu enviables, qui ne pouvait trouver meilleure enveloppe pour s'imposer en sous-marin. Sa conception du cinéma implique en effet une posture par nature amorale, autoritaire, et dont la technophilie verse vers le transhumanisme.

Il est bien entendu difficile de faire parler un critique disparu. Serge Daney nous a quitté il y a plus de trente ans, en 1992. A la fin de sa vie, il voyait mourir - comme lui, le « ciné-fils » - un art, le cinéma, fondé sur un acte impur et sublime, celui de montrer. Un siècle plus tôt, pour la première fois dans l'histoire de l'art, un unique dispositif, le cinématographe Lumière, promettait la captation du réel, puis sa projection aux spectateurs.

La trilogie Avatar, et son dernier né (Avatar : De feu et de cendres) achève, à sa façon, cet art de la monstration. Daney eut en effet le temps d'écrire sur l'image créée par ordinateur, notamment à propos de Tron, en 1982 (à l'époque pour Libération). Depuis, comme il le craignait, l'image de synthèse n'a cessé de contaminer un cinéma fait de prises de vues réelles, pour aboutir au projet terminal de James Cameron, celui d'un film entièrement numérique.

La question fatidique soulevée par cette forme nouvelle, Daney l'avait posée à Régis Debray, en 1992 : « Comment on montre une image de synthèse ? » [1], c'est-à-dire une image qui n'est plus captée à partir du réel par un artiste, mais produite ex nihilo par une machine. Plus simplement : comment on montre ce qui n'existe pas ?

« C'est la procédure d'approche du réel qui est plus intrigante ou intéressante que la chose figurée, reproduite ou représentée. » [2]

Or, plus que les images elles-mêmes, c'est bien le fait de « montrer » qui est le principe fondamental du cinéma tel que nous l'avons connu. Et faire le choix de s'en passer c'est – consciemment ou non – être mis dans la position d'un réalisateur autoritaire, amoral et fermé à la critique. Autrement dit, d'un autocrate.

D'abord, car l'acte de montrer ouvre la possibilité d'une morale (on pense au travelling de Kapò (1960) [3]). Montrer, pour un cinéaste, c'est choisir un morceau du réel, et une manière de le présenter à l'autre. C'est prendre parti, c'est, comme disait Daney, « se mouiller ».

Or, dans l'eau artificielle de Pandora, Cameron ne se mouille jamais, car il ne montre rien. Il développe un projet. Puis, ses équipes programment et des ordinateurs calculent, pour donner « l'impression que c'est réel » [4]. Aussi, Cameron prétend que ce qui reste de son travail de captation – uniquement les expressions faciales de ses acteurs -, le ferait accéder à un cinéma plus « pur », car réduit à son dernier degré, et que le reste ne serait que de « l'habillage » [5].

Or, tout ce strass est bien l'argument marketing principal de son produit, vendu depuis le premier volet, en 2009, comme un « film entièrement réalisé en images de synthèse ». S'il prétend le contraire, c'est qu'il veut conserver ses habits de cinéaste, quand son travail de performance capture le rapprocherait in fine davantage d'un créateur de jeu vidéo.

Au mieux, Cameron nous abreuverait d'images, mais sans jamais rien montrer. Or, montrer à autrui, dans un espace social, c'est toujours donner sa chance à l'échange. C'est amorcer un dialogue, et, par-là, la possibilité d'une critique. Mais comment critiquer ce qui n'est pas mis en scène par un artiste, mais créé par un logiciel ? Comment apprécier une profondeur de champ fictive ? Juger une lumière fabriquée derrière l'opacité d'un écran ? Des costumes qui ne sont en définitive que des skins ?

Difficile en ce sens, de comprendre les éloges qui ont encore accompagné la sortie du troisième opus, quand le projet de Cameron clame à ce point l'impossibilité de la critique. Il faudrait dire aux cinéphiles que, contrairement à ce qu'il prétend, Cameron a peu à leur offrir en partage. Qu'il a déserté leur réel, qu'il n'est même plus hors-sol, mais hors-monde, sur sa planète si propre. On ne peut rompre plus nettement avec un art qui a été, au XXe siècle, selon une idée chère à Daney, la promesse du monde, et d'un monde commun.

A l'inverse, il faut enfin souligner le narcissisme absolu à l'œuvre dans Avatar. Tout au long de l'histoire du cinéma, des monstres d'ego se sont cassés les dents sur le réel et ont dû faire avec. En parfait démiurge, Cameron a lui la vanité de porter à l'écran le reflet spéculaire de ses rêves d'adolescent (« A dix-neuf ans, j'avais toujours ces rêves très vivaces, je les dessinais, je les peignais, et c'est devenu le monde du premier Avatar » [6]), tout en ayant la maladresse de le faire avec tant d'emprunts au monde qu'il habite encore.

Certains critiques ont bien signalé à ce titre la pauvreté de cet imaginaire balourd qui a la maladresse de produire un amalgame de stéréotypes à partir des traditions de différents peuples autochtones [7]. En outre, tout comme l'entreprise prédatrice des ressources de Pandora, Cameron s'acharne aussi à piller les récits terriens (L'immaculée conception du personnage de Kiri, le sacrifice d'Isaac, les quatre éléments…).

« Puisqu'il est impossible de tout prévoir de ce qui s'inscrira sur la pellicule, reste à s'accommoder de ce qui vient 'en plus'. » [8]

Car le réel résiste toujours, même submergé par un projet qui veut lui être absolument hermétique. Le dessein cameronien est par nature autarcique, il rêve de se défaire techniquement de toutes contingences. Au nom de son seul désir, Cameron ne souhaite souffrir d'aucune des limites que lui opposerait la prise de vue réelle. Il aboutit ainsi à un cinéma aveugle au monde, qui s'absout de ses hasards, de ses contraintes, et de tout ce non-voulu qui le compose, en un mot : de l'altérité. La voie de l'eau – du nom du deuxième volet - éteint aussi la voix de l'Autre. Dans Avatar : De feu et de cendres, c'est le despotisme d'un père auquel on répond « A vos ordres », et qui rappelle qu' « une famille n'est pas une démocratie. »

Selon cette logique, le regardant est lui aussi évacué. Face à cette dé-monstration de force, le spectateur est maintenu la tête sous l'eau, immergé comme jamais derrière ses lunettes 3D (ou sur son siège 4DX). La fable baignée de bon sentiments laisse place à une « utopie totalitaire, où l'image s'impose de force, sans autre position possible pour son spectateur que celle de la soumission » [9]. Mais l'art véritable de l'autocrate est toujours de dissimuler sa domination. Chez Cameron elle se cache sous ce fantasme de la fluidité, qui nous relègue à notre stade inconscient, dans l'apaisement matriciel de la liquidité.

Dans un beau texte sur l'eau [10], consacré pour moitié au Grand Bleu (qui partage beaucoup avec Avatar) Daney se penchait sur ces métaphores aquatiques qui ont inondé les années 1980. Au cœur d'une époque en quête de nouveaux mythes, Daney avait anticipé l'avènement d'une idéologie alors encore en en germe. A plusieurs endroits, il se méfie de l'apparition d'un « vitalisme terrien », que l'on retrouve en particulier dans le dernier volet, qui oppose la forêt et l'eau au feu et à la cendre. Quand il évoque sa « fable écologique », il semblerait que Cameron brandisse l'enjeu de la planète habitable, mais pas nécessairement celui du monde habité ou cohabité. A son extrême, cette écologie qui offre en priorité son secours à « notre mère la Terre », peut reléguer ceux qui parasitent sa vitalité au rang de ses enfants fautifs, donc superflus. On ne sait pas bien si l'osmose pandorienne est un horizon souhaitable ou une inquiétante nostalgie d'un monde d'avant les Hommes.

Il faut se méfier de l'eau qui endort. Daney avait bien senti qu'une image qui ne montre rien est en mesure de dissimuler quelque chose. Ce régime de représentation – qu'on pourrait opposé au « montré » - il l'a qualifié de visuel et en a donné, lui aussi, deux avatars : l'image promotionnelle et l'image de remplacement.

« Des images vendues et prostituées il y en a toujours eues, et il y en a des sublimes. » [11]

Pour mieux cerner la première, il suffit de voir Cameron (en bon « promauteur », Daney encore), faire le tour de plateaux télévisés pour vanter la technologie à l'œuvre dans Avatar. Une attitude qui témoignerait, au mieux, de sa foi béate en un devenir mué par un progrès à la fois technique et écologique. Au pire, une utopie transhumaniste incarnée par ce héros (Jake Sully), qui, transmué sur Pandora, peut enfin oublier son infirme humanité.

En dernier lieu, le visuel est aussi une image de remplacement, « de ce qu'on ne peut, ou ne veut plus voir » [12] dit Daney. De quoi nos yeux se seraient donc lassés ? De la prise de vue réelle, que 130 ans de cinématographe ont fini par essouffler ? D'une planète, qu'on aurait trop vu, jusqu'aux abysses d'Abyss (1989), sous tous les angles, et qu'on ne voudrait, lâchement, pas regarder mourir ? Dans ce dernier cas, le projet de Cameron n'est rien d'autre, cinématographiquement, qu'un triste écho aux espérance des magnats de la valley : la fuite vers une chimérique planète B, pour ne plus avoir à sauver la nôtre. Qu'il le veuille ou non, Cameron sera toujours du côté de ceux auxquels la Terre – au moins au cinéma - n'a pas suffi.

De cela, il n'est toutefois pas le seul responsable. Daney avait compris que depuis L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat (1896), les images cinématographiques n'avaient cessé de perdre en force d'éblouissement. Ce qui condamna le cinéma à toujours inventer de nouvelles façon de réenchanter le monde, jusqu'à finir par ne plus émerveiller que par les images de l'image du monde. Sans doute en ce cas le cinéma était bien destiné à mourir. Mais pas sous les hourras !

Quentin Béhel


[1] Pierre-André Boutang, Dominique Rabourdin, Itinéraire d'un ciné-fils (partie 2), 1992

[2] Serge Daney, Persévérance, entretien avec Serge Toubiana, P.O.L, 1994

[3] Jacques Rivette, De l'abjection, Cahiers du cinéma, juin 1961

[4] Quotidien, La masterclass de James Cameron, TMC, 2 décembre 2022

[5] Idem.

[6] 20h30 le dimanche'. Avec James Cameron, France 2, 13 décembre 2025

[7] Samantha Chery, Indigenous people slam Avatar (again) for tropes and inaccuracies, The Washington Post

[8] Serge Daney, L'exercice a été profitable, monsieur, P.O.L , 1993

[9] Fernando Ganzo, Blue belles bêtes, Cahier critique, Cahiers du cinéma, janvier 2023

[10] Serge Daney, Le cinéma et la mémoire de l'eau, Libération, 29 décembre 1989

[11] Pierre-André Boutang, Dominique Rabourdin, Itinéraire d'un ciné-fils (partie 2), 1992

[12] Idem

06.01.2026 à 12:06

Un mur de Berlin pour la gauche latino-américaine ?

dev

« Le discrédit de Maduro est tel qu'il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps »
Pablo Stefanoni

- 5 janvier / , ,
Texte intégral (2003 mots)

En réaction à la capture de Maduro par les forces spéciales états-uniennes, la gauche française se dispute l'attitude adéquat à adopter face à l'ampleur géopolitique de l'évènement. Les campistes, fidèles qu'à eux-mêmes, voudraient que toutes critiques du régime vénézuélien soient tues au nom de la cohérence d'un front anti-impérialiste. Nous publions ici la traduction d'un article très éclairant de Pablo Stefanoni qui restitue les enjeux et conséquences politiques comme géopolitiques de ces soutiens inconditionnels.

En août 2024, après les élections vénézuéliennes, je concluais ainsi un article publié dans ce même journal : « Les images de la répression au Venezuela – et d'un gouvernement qui se barricade sans même vouloir montrer les procès-verbaux de sa prétendue victoire – constituent un cadeau inestimable pour les réactionnaires de tous bords. Un « socialisme » associé à la répression, aux pénuries quotidiennes et au cynisme idéologique ne semble pas être la meilleure base pour « make progressism great again », si l'on peut dire. J'y soulignais que « si, par le passé, le chavisme était un atout – matériel et symbolique – pour les gauches régionales, depuis le milieu des années 2010, il est devenu de plus en plus un fardeau ».

Pour une gauche qui croyait devoir affronter encore bien des années de désarroi politique, le chavisme est tombé du ciel comme un miracle. Après la chute du mur de Berlin, et en plein règne de la « pensée unique » néolibérale, qu'un président latino-américain parle de socialisme était quelque chose d'inattendu. Chávez était capable de citer le livre Bolchevisme : le chemin vers la révolution, du marxiste britannique Alan Woods – sur l'importance du « parti révolutionnaire » – et d'en lire des extraits à la télévision. Ou bien d'inviter des penseurs de gauche à discuter de leurs visions du changement social à Caracas. En bref, Chávez rouvrait le débat sur le socialisme alors que celui-ci semblait clos.

Diverses initiatives de « pouvoir populaire » semblaient donner corps à cette révolution – Fidel Castro avait enfin trouvé à qui passer le flambeau. L'Amérique latine était à nouveau le territoire de l'utopie, et un tourisme révolutionnaire bigarré débarqua à Caracas et dans ses quartiers les plus combatifs, comme l'emblématique 23 de Enero.

Mais sous ce manteau de radicalité, une élite s'est rapidement formée, qui s'est servie de l'État comme source d'enrichissement personnel et de pillage des ressources nationales, y compris pétrolières. Les services publics que la révolution bolivarienne était censée garantir se sont rapidement dégradés ou ont donné lieu dès le départ à des expériences faillies. Le « pouvoir populaire » dissimulait une caste bureaucratique et autoritaire qui contrôlait le pouvoir réel et un État qui rendait inutilisable tout ce qu'il nationalisait.

Les célèbres « missions » de santé organisées par Cuba, aujourd'hui exsangues ou évaporées, étaient en réalité des opérations de commandos de médecine primaire dont l'essor fut parallèle à la destruction du système de santé publique. Paradoxe d'un « socialisme » qui a démantelé les formes d'État-providence, modestes mais bien réelles, qui existaient avant Chávez au Venezuela et les a remplacées par des initiatives erratiques financées par les ressources pétrolières [1].

Tout cela s'est aggravé après la mort de Chávez. Une partie de la gauche – à l'intérieur et à l'extérieur du Venezuela – a alors cherché des excuses en attribuant tous les maux au « madurisme », qui s'était écarté de la voie tracée par Chávez : le « chavisme non maduriste ». Avec l'aggravation des crises successives, après la période de prospérité pétrolière, l'énergie de la population s'est concentrée sur la recherche de solutions de fortune aux problèmes du quotidien. Cette quête de réponses individuelles à une vie quotidienne devenue impossible a trouvé son expression la plus dramatique dans l'un des plus grands — voire le plus grand — exode migratoire d'Amérique latine [2] .

Pendant ce temps, le régime s'éloignait de plus en plus de sa base de légitimité électorale, qui avait pourtant été l'un des moteurs du chavisme. Un populisme sans peuple remplaçait le « peuple de Chávez ». On pouvait voir partout sur les murs des villes vénézuéliennes le dessein stylisée des « yeux de Chávez » – en tant que commandant éternel –, mais ce regard vigilant était de plus en plus invisibles pour l'homme de la rue. Comme cela s'était jadis passé avec le « socialisme réel », les mots avaient perdu leur sens.

Une fois de plus, comme hier à Cuba, la source de la légitimité politique n'était plus les conquêtes sociales, mais la résistance à l'« encerclement impérialiste » (qui avait certes une part de réalité). Le fait que le Venezuela soit une puissance pétrolière a également alimenté la suspicion que l'Empire cherchait à « voler » son pétrole – une idée quelque peu simpliste que Donald Trump cherche aujourd'hui à relancer, même si les entreprises pétrolières étatsuniennes semblent faire preuve d'une certain scepticisme à cet égard.

L'épopée de la résistance a remplacé celle de la construction d'un modèle politiquement démocratique et économiquement viable. Comme l'écrit le philosophe cubain Wilder Pérez Varona à propos de son propre pays, le lexique de la Révolution – souveraineté, peuple, égalité, justice sociale – a cessé de fonctionner comme une grammaire commune et comme un horizon de sens capable d'organiser l'expérience sociale. Le revers de la médaille , c'est une répression croissante, avec la participation active du redoutable et redouté Service bolivarien de renseignement national (SEBIN), qui jouit du pouvoir d'incarcérer quiconque sans le moindre respect des droits humains [3].

Le Venezuela s'est alors transformé en puissant outil de propagande pour la droite. Les médias internationaux en sont venus à se focaliser sur ce pays des Caraïbes par rapport à d'autres régimes autoritaires : le Venezuela faisait vendre. Puis, l'émigration massive a fait du débat sur le chavisme un sujet d'actualité nationale dans divers pays. L'énorme quantité de Vénézuéliens répandus à travers le monde incarnaient un témoignage militant beaucoup plus puissant que celui de Corina Machado ou de ses prédécesseurs dans les forums de la droite – et de l'extrême droite – mondiale. Chaque émigrant vénézuélien était un témoignage de l'échec du système.

En général – et avec bien sûr quelques exceptions –, la gauche latino-américaine n'a su trouver ni le langage ni le cadre théorique lui permettant de mettre en question les dérives du régime bolivarien, pas plus qu'elle n'a su se forger une place dans le débat public à ce sujet, même si elle a souvent pris silencieusement ses distances du Venezuela. Dans les débats domestiques des divers pays, critiquer le chavisme semblait revenir à se rallier à la droite, ce qui n'aidait pas à définir un « lieu d'énonciation » adéquat. (Il en va pour bonne part de même pour ce qui est de l'invasion russe de l'Ukraine).

À ce jour, le résultat est catastrophique. On assiste à une espèce de chute du mur de Berlin pour les gauches latino-américaines – et aussi pour celles de certains pays d'Europe. Le discrédit de Maduro est tel qu'il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps, qui reste impunie.

La Maison Blanche a clairement indiqué qu'elle mettait en œuvre le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe, pourtant déclarée caduque par le secrétaire d'État John Kerry en 2013. Cette doctrine, conçue contre l'intervention des puissances extra-continentales à la fin des luttes pour l'indépendance, allait finir par justifier, comme l'explique le politiste brésilien Reginaldo Nasser, l'ingérence pure et simple de Washington dans les affaires intérieures de ses voisins face à toute menace ou prétendue menace contre la sécurité des États-Unis.

Le « corollaire Trump » sert aujourd'hui à défendre de manière éhontée les intérêts étatsuniens et à renforcer les forces d'extrême droite dans la région. Contrairement aux néoconservateurs de l'ère Bush, Trump ne parle plus de démocratie et de droits de l'homme pour justifier ses interventions. Il n'y a aucune hypocrisie dans ses discours, c'est un impérialisme à l'état pur qui se permet de kidnapper Maduro, d'aspirer à voler le Groenland au Danemark, ou de dire que les États-Unis géreront le Venezuela jusqu'à ce qu'il y ait une transition acceptable pour Washington, faisant place libre aux compagnies pétrolières gringas.

De fait, pourquoi un « lumpencapitaliste » aux velléités autocratiques dans son propre pays, qui méprise et sabote l'ordre multilatéral, prétendrait-il instaurer la démocratie au-delà de ses frontières ? Sa politique bénéficient du soutien de la galaxie des extrêmes droites régionales, qui considèrent Trump, à bien des égards, comme « leur » président. La voix la plus audible de ce chœur est celle de l'Argentin Javier Milei, qui s'émeut presque jusqu'aux larmes chaque fois qu'il narre ses rencontres avec le magnat new-yorkais.

L'héritage toxique de Maduro disqualifie aujourd'hui les actions anti-impérialistes et, tout comme lors de la chute du mur de Berlin, les débris de cet effondrement tombent aussi bien sur ceux qui ont critiqué Maduro que sur ceux qui l'ont soutenu. Les crises de type catastrophique ne tiennent pas compte des nuances : elles font basculer le pendule à l'extrême opposé. Aujourd'hui, cet extrême est la vague réactionnaire qui déferle sur la région et qui définit le difficile nouveau champ de bataille politique sur lequel doivent agir les forces démocratiques de gauche, affaiblies mais toutefois pas vaincues.

Pablo Stefanoni
Tradution : Marc Saint-Upéry


[1] Ndt : et rongées par la corruption et les détournements de fonds

[2] Ndt : plus ou moins de la même ampleur que la migration des Syriens, qui eux fuyaient un état de guerre

[3] Ndt : Caracas est aujourd'hui la capitale de la torture politique en Amérique latine

06.01.2026 à 11:46

Bilal : du nom propre à l'infra-humain - Anatomie de l'animalisation policière

dev

(Souveraineté sans visage • Gouvernement par la dégradation • Production de l'inadressable)
Sylvain George

- 5 janvier / , ,
Texte intégral (10967 mots)

Les violences policières sont habituellement perçues de deux manières a priori opposée. Certains y voient des « bavures » exceptionnelles qu'il s'agirait de résorber par davantage de contrôle et de déontologie pendant que d'autres dénoncent un usage systémique de la violence et la fonction politique des forces de l'ordre dans le maintien d'un ordre du monde historiquement situé. C'est une autre approche que propose Sylvain George, en l'occurence déceler les mécanismes de pouvoir à l'oeuvre dans les « scènes » de brutalisation policière. Après Nahel Merzouk, Aly et Alexandre George, le réalisateur se penche sur le cas de Bilal, 15 ans, tabassé et humilié dans un local poubelle par un équipage équipage de la Compagnie de Sécurisation et d'Intervention. Il s'agit d'arracher l'évènement au statut délétère du fait divers pour en restituer toute la portée rituelle, symbolique et donc politique.

Le 12 septembre 2025, en bas de son immeuble de Seine-Saint-Denis, Bilal, quinze ans, prend la fuite à la vue d'un équipage de la Compagnie de Sécurisation et d'Intervention (CSI). Il se réfugie dans un local à poubelles, un espace exigu, sombre, où il croit échapper à un danger imminent. Quelques minutes plus tard, il en ressort méconnaissable. Le visage est tuméfié, les traits effacés, le corps couvert de sang. Selon les témoignages recueillis, il aurait été frappé à la tête et au corps à de multiples reprises, traîné menotté sur plusieurs mètres, insulté, et sommé, dans le véhicule de police, d'imiter des cris d'animaux, tandis que l'un des agents filmait la scène pour une diffusion interne. Pendant quatre jours, il ne pourra ni parler ni s'alimenter. Depuis, il reste claustré dans sa chambre. « On ne voyait même plus son visage », dira sa mère [1].

I. Tableau d'une exposition - Un enfant déplacé hors du commun

Ces faits, dans leur crudité, ne relèvent ni du « dérapage » ni de l'excès. Ils appellent une autre lecture. Ce qui frappe immédiatement, ce n'est pas seulement la violence physique, pourtant considérable, mais la logique qui la commande, comme si chaque geste ne valait que par celui qu'il rend possible, comme si l'acte policier répondait à une partition déjà écrite. L'enchaînement - ordre bestial, défiguration, filmage interne, absence de prise en charge institutionnelle - dessine un dispositif cohérent, structuré par la topologie du lieu, la modalité de l'adresse, l'économie de l'effacement, la production de l'inadressable.

La scène initiale révèle d'emblée cet opérateur spatial. Le jeune se réfugie dans un local à poubelles, soit l'espace où la cité relègue ce qu'elle expulse. L'interpellation qui s'y déploie n'est pas circonstancielle, et opère comme un seuil, faisant basculer l'enfant dans une zone retranchée du commun. La police y intervient comme si elle pénétrait un espace déjà séparé du droit, où la violence ne rencontre plus la résistance symbolique que produit ordinairement l'apparition d'un sujet.

Ce glissement, de l'espace public vers l'espace du rebut, trouve un écho précis dans une scène antérieure : celle où Aly fut abandonné en pleine nuit dans une forêt, après avoir été roué de coups puis ligoté. [2] Deux scènes distinctes, mais une même matrice topologique : soustraire un corps à l'espace commun, le transporter ou le maintenir dans une zone où sa présence cesse d'être comptable, où la violence devient pensable et praticable sans justification explicite. Là, la forêt comme extériorité absolue. Ici, le local à poubelles comme scène d'abjection.

Dans cette économie, l'injonction faite à Bilal d'imiter des cris d'animaux n'est pas un geste humiliant parmi d'autres, mais un acte d'animalisation performée. Elle vise non seulement à rabaisser, mais à modifier ontologiquement le statut du sujet. Le jeune homme n'est plus considéré comme un être parlant. Il est sommé de produire un bruit, non un langage, d'occuper la position d'un être privé de parole propre. Ce qui est attaqué ici, c'est l'intervalle même qui fonde l'humain comme être d'adresse : la capacité à dire, à répondre, à apparaître dans un monde partagé. Sommé de se réduire à l'animal, l'enfant est retiré de ce monde.

À cet acte répond un autre, filmer. Qu'un policier saisisse son téléphone non pour documenter, mais pour diffuser les images en interne, révèle une transformation de la souveraineté contemporaine. Filmer revient à constituer le groupe policier comme destinataire exclusif de la violence, à fabriquer une communauté d'appartenance cimentée par l'humiliation infligée à un adolescent. L'image ne rend pas visible. Elle consacre un dedans. Elle devient une image sans extériorité possible, un instrument de clôture, une pièce circulant dans l'économie interne de la puissance.

La question n'est donc plus de savoir si une violence excessive a été exercée, mais de comprendre comment cette violence s'inscrit dans une économie institutionnelle qui neutralise d'emblée les conditions mêmes de sa réception. La plainte pour actes de torture et de barbarie, la non-saisine de l'IGPN, le silence du parquet participent d'une chronopolitique de l'étouffement, où le temps administratif dissout la possibilité d'une scène où la vérité pourrait advenir.

Ainsi, l'affaire Bilal ne se contente pas de prolonger les cas de Nahel [3] Elle en révèle l'opérateur central, à savoir la production de vies privées de visage, de voix, d'adresse, autrement dit la fabrication de sujets désanthropisés. Ici, un enfant n'est pas seulement frappé. Il est reconfiguré comme quelque chose, et non comme quelqu'un.

Pour saisir comment cette désanthropisation s'actualise, il faut revenir au premier opérateur de la scène, à l'espace qui la rend possible. Avant les coups, avant l'animalisation, un lieu a conditionné le déploiement de la violence. C'est à ce niveau topologique que se joue, en amont, le sort de l'enfant.

II. Topologie d'une interpellation - Le local à poubelles comme scène d'exclusion

Il n'est pas indifférent que Bilal ait trouvé refuge dans un local à poubelles, et il n'est pas indifférent non plus que les policiers aient choisi d'y poursuivre l'interpellation plutôt que de la déplacer vers un espace plus ouvert, c'est-à-dire plus visible, plus contraint par la présence d'autrui. Ce lieu, qui pourrait sembler n'être qu'un détail circonstanciel, constitue en réalité l'opérateur spatial de la scène. Sans lui l'enchaînement qui s'ensuit ne pourrait pas se déployer sous cette forme. Il ne s'agit pas de verser dans une symbolique trop rapide, mais de comprendre comment certains espaces, par leur simple configuration matérielle et leur place dans l'économie urbaine, prédisposent à des gestes qui, ailleurs, rencontreraient résistance, interruption, rappel au droit.

Le local à poubelles n'est pas un abri neutre. C'est l'espace où la cité dépose ce qu'elle souhaite soustraire au regard, espace de transit vers la disparition, lieu de passage entre ce qui a encore forme et ce qui doit être éliminé. Y être poursuivi, saisi, battu, c'est être placé d'emblée sous un régime d'apparition dégradé, où la présence d'un corps mineur cesse de valoir comme limite symbolique. L'enfant qui s'y réfugie n'est plus entendu comme un sujet en situation de peur, mais comme une figure déjà rabattue vers ce qui ne mérite pas d'être vu. Le lieu est donc à la fois matériel et politique : il accueille la violence avant qu'elle ne s'exerce, il la rend pensable.

Cette translation topologique, de l'espace commun vers l'espace du rebut, constitue, en elle-même, un premier acte d'exclusion. La brutalité physique ne vient pas s'ajouter à ce déplacement, mais en est la conséquence logique. Dans le cadre ordinaire de la rue, sous le regard des passants ou des voisins, la scène aurait immédiatement produit une adresse : un regard tiers, un appel possible, une tension entre l'acte et sa recevabilité publique. Ici, la scène se ferme. Seuls demeurent les acteurs et un enfant dont la parole ne comptera plus. Dans ce huis clos de béton, de métal et d'odeurs d'ordures, le droit se suspend sans qu'il soit nécessaire de le suspendre explicitement. La pièce se joue dans un espace déjà déjà retranché du monde commun.

Le local fonctionne ainsi comme une zone franche de l'action policière, non pas hors du droit, mais dans une zone où le droit devient inopérant. Ce n'est pas la forêt nocturne où fut abandonné Aly, ce n'est pas la rue ouverte où Nahel fut tué devant témoins, ce n'est pas la place publique où Alexandre perdit un œil sous l'impact d'un tir, c'est un troisième espace. Il opère selon une logique intermédiaire, un dedans-du-dehors, enclave située à l'intérieur de la ville mais déjà retranchée de son monde commun [4]. Le jeune qui y est intercepté se trouve spatialement converti en ce que les appareils répressifs appréhendent parfois comme une entité dépourvue de visibilité propre, un corps opaque parmi les rebuts, disponible pour une intervention sans contrainte.

On ne comprend pas la scène si l'on n'admet pas ce point : le lieu n'est pas passif, il agit. Par son obscurité, par son exiguïté, par son statut, il constitue l'un des opérateurs essentiels de la désanthropisation qui va suivre. Ce n'est pas le lieu qui crée l'intention violente, mais le lieu qui autorise certaines formes de violence, en neutralisant d'avance les conditions de l'objection. Là où l'espace public oppose résistance, ce lieu-limite facilite un glissement, presque imperceptible, du jeune homme en fuite vers la chose que l'on attrape, de la personne vers le corps que l'on déplace, de la voix vers le bruit imposé.

Ce glissement spatial doit être pensé comme une technique, une manière de déplacer un sujet vers un endroit où sa parole perd sa consistance, où son corps perd son statut, où son visage perd son exigence de réponse. Il ne s'agit donc pas d'un mauvais choix tactique, ni d'une localisation contingente, mais d'un mode opératoire : créer un espace d'interpellation où ce qui serait inadmissible ailleurs devient, là, praticable.

Cette scène, si étroite soit-elle, produit une géographie de l'exclusion, où les opérations de pouvoir se distribuent selon la nature des lieux. La rue, la forêt, la place, le commissariat, le local à poubelles, chacun de ces espaces produit un régime distinct d'apparition et de disparition. Dans le cas de Bilal, le local à poubelles constitue le seuil par lequel la violence peut changer de nature, passer de l'interpellation à la brutalisation, de la contrainte au rituel, de l'acte public à la scène fermée où l'enfant cesse d'apparaître comme sujet.

Ainsi, la topologie n'est pas un décor, Elle est l'un des opérateurs premiers du geste policier. Elle configure ce qu'il est possible de faire, ce qu'il est pensable de faire, et ce que l'on pourra ensuite soutenir avoir fait. Dans ce lieu qui concentre ce que la ville rejette, un enfant est devenu, l'espace de quelques minutes, ce que la ville peut rejeter elle aussi : un être déplacé hors du monde commun, assigné à l'invisible, au manipulable, au muet.

Ce glissement spatial, une fois accompli, ouvre la voie à une seconde séquence. Le lieu ayant suspendu les limites symboliques, la violence peut désormais changer de nature. De l'interpellation, elle bascule vers la brutalisation ritualisée.

III. Le geste policier - De l'interpellation à la brutalisation ritualisée

Si la topologie du lieu constitue l'opérateur initial de la scène, elle n'épuise pas la logique de ce qui advient. Encore faut-il comprendre comment la violence se déploie, non dans l'arbitraire, mais selon une séquence qui, dans son articulation même, manifeste une cohérence. La brutalité exercée sur Bilal n'est pas un déchaînement impulsif. Elle relève d'une grammaire gestuelle où chaque acte s'adosse à un autre, où la fonction affichée de l'interpellation cède la place à une opération plus obscure, mais plus structurée.

L'interpellation n'est d'abord qu'une poursuite. Puis, une fois le jeune plaqué, les coups se concentrent sur le visage, zone la plus symboliquement chargée de la corporéité humaine, celle où s'exprime l'adresse à autrui. Défigurer, ce n'est pas seulement infliger une blessure, c'est altérer l'espace même de la relation, empêcher que le sujet puisse encore apparaître comme sujet, rompre la chaîne du regard. Dans cette attaque ciblée, il ne s'agit pas de neutraliser, mais de défaire la possibilité d'un être-face, ce que toute scène de relation suppose.

Vient ensuite le traînement du corps menotté. Un geste paradoxal puisque l'adolescent, déjà neutralisé, ne représente plus aucun danger. Pourquoi alors le tirer, au sol, sur plusieurs mètres ? Ce geste n'a pas de justification fonctionnelle. Il possède une dimension rituelle. Il inscrit le corps dans un ordre symbolique où celui qui est tombé doit être exposé comme corps disponible, corps humiliable, corps offert au groupe. Le traînement n'est pas un acte auxiliaire, mais une mise en scène du rapport de domination.

À cela s'ajoutent les insultes, les coups répétés, les injonctions contradictoires adressées à un adolescent qui ne peut plus ni se défendre ni répondre. Ces éléments, loin de constituer un excédent d'affect ou une perte de contrôle, appartiennent à une même dynamique. Ils configurent un espace où la parole du jeune est disqualifiée d'avance, où tout ce qu'il pourrait dire serait annulé par la scène même. Ce n'est plus un dialogue, ni même un ordre. C'est l'exécution d'un acte de souveraineté interne, un mode d'écriture du pouvoir sur le corps d'un mineur.

C'est dans ce contexte que s'inscrit l'injonction à imiter des cris d'animaux. Un ordre impossible, absurde, mais précisément pour cela extrêmement efficace : il arrache le sujet à son statut humain en le contraignant à occuper une place qui n'est plus celle de la parole mais du bruit. Cette injonction n'ajoute pas l'humiliation à la violence, mais scelle la désanthropisation en obligeant l'adolescent à collaborer, sous la contrainte, à la fiction de son propre abaissement. La violence devient alors un rituel d'altération ontologique, une scène où l'humain est performé comme non-humain.

À ce moment précis, le geste filmique prend tout son sens. Le policier qui enregistre la scène ne l'interrompt pas. Il l'intègre dans un récit interne, destiné à un public restreint qui reconnaîtra dans cette séquence les signes d'une appartenance partagée. L'image n'intervient pas après coup, elle accompagne la violence, lui confère une valeur dans l'économie symbolique du groupe. Filmer, ici, revient à instituer un témoin interne, un regard complice qui confirme la légitimité de l'acte au sein du cercle policier.

On comprend alors que la brutalisation n'est pas un excès mais une mise à l'épreuve, un rituel interne permettant de consolider l'autorité et la cohésion d'un groupe agissant en quasi-autonomie. La présence d'un mineur n'inhibe pas ces gestes. Elle semble au contraire les renforcer, tant la vulnérabilité du corps adolescent offre une surface idéale pour l'inscription de pratiques que rien, dans cet espace clos, ne vient contredire. L'enfant devient support matériel d'une scène qui vise moins à neutraliser un danger qu'à resserrer une communauté autour de la violence qu'elle exerce.

Ainsi, la séquence ne doit pas être comprise comme un enchaînement irrationnel, mais comme la manifestation d'une ritualisation policière de la domination, où la fonction première de l'acte n'est pas d'assurer la sécurité, mais de produire l'éprouvé d'une puissance libre de toute limite. Dans ce cadre, la violence n'est pas un échec du droit mais une forme de souveraineté auto-déployée, exerçable parce qu'exercée dans un espace préparé à la recevoir.

Cette brutalisation, en neutralisant la capacité de réponse, crée les conditions d'une opération plus radicale. Lorsque le corps est rendu disponible et la parole impraticable, la violence peut changer d'objectif. Il ne s'agit plus seulement de maîtriser, mais de transformer le statut même du sujet. La scène est prête pour le déplacement décisif vers l'animalisation.

IV. Animaliser - Scènes contemporaines de désanthropisation

L'ordre donné à Bilal d'imiter des cris d'animaux ne constitue pas un excès dans l'économie de la violence. Il en est l'opérateur central, celui par lequel la scène se referme définitivement sur l'enfant et le fait basculer dans une zone où la parole n'a plus de pertinence. L'animalisation n'est pas ici une métaphore mais une technique, un geste qui produit ses effets en transformant la condition d'apparition du sujet. Elle ne vise pas seulement à humilier mais à modifier ontologiquement la place occupée par celui à qui elle s'adresse.

L'acte possède une double portée. Il consiste d'abord à imposer une parole dégradée, ou plus exactement une non-parole, un bruit, un son sans signification, sans adresse, sans destinataire. Ce qui est retiré à l'enfant n'est donc pas seulement sa dignité mais sa capacité d'énonciation, c'est-à-dire sa possibilité d'exister dans un espace commun où la parole est présumée entendable. L'injonction produit ainsi une scène où le mineur cesse d'être un être parlant. Il devient une source de sonorité contrainte, un organisme sonore plutôt qu'un sujet.

Le second effet de l'animalisation est réflexif. Il agit autant sur le sujet qui subit que sur ceux qui la pratiquent. Car ordonner à un adolescent de s'auto-animaliser, c'est-à-dire de participer à la production de son abaissement, revient à instaurer un rituel de domination où le pouvoir s'éprouve comme capacité d'altérer la condition même de l'autre. Le geste n'est pas accidentel. Il constitue une mise en scène de la souveraineté, où la puissance se confirme dans la possibilité de transformer un être humain en être infra-humain, ne serait-ce qu'un instant.

Cette opération n'est pas sans précédents. On la retrouve, sous des formes diverses, dans plusieurs des affaires récentes impliquant la police. Aly, sommé de se taire puis abandonné dans une forêt, comme un reste que l'on dépose hors du monde commun. Nahel, dont la mort instantanée inscrit brutalement le jeune dans la zone où la vie cesse d'être lisible comme vie. Alexandre, privé d'un œil, c'est-à-dire du regard comme possibilité même de voir et d'être vu. Dans chacun de ces cas, un opérateur distinct - abandon, mise à mort, destruction du regard - produit une forme de désanthropisation. Bilal, lui, est assigné à l'énonciation infra-humaine, un registre où la voix n'articule plus un monde mais en signale l'expulsion.

Ce qui distingue l'affaire Bilal, cependant, tient à la dimension performative de l'ordre animalisant. Là où l'abandon ou la blessure produisent une altération par défaut, l'injonction à « faire l'animal » produit une altération par excès. Elle exige du sujet qu'il se conforme à une place que le geste violent lui attribue. L'enfant doit participer à sa propre expulsion de l'humain. Cette coopération forcée constitue l'un des traits les plus sophistiqués de la scène et place l'adolescent dans une double assignation : être brisé, mais être brisé en collaborant à la fiction qui le définit comme autre qu'humain.

L'important n'est pas tant l'analogie animale elle-même que la structure opératoire qu'elle met en jeu. Il s'agit de l'arrachement du sujet à l'économie de l'adresse. Un être humain peut être blessé. Un animal peut être frappé sans que cela constitue un scandale dans l'espace symbolique de ceux qui exercent la violence. Produire un sujet comme animal, c'est donc neutraliser toute adresse potentielle, supprimer d'avance la scène où la parole pourrait surgir, où le récit pourrait se constituer.

Cette neutralisation est renforcée par la présence du filmage interne. L'enfant animalisé n'est pas seulement dépossédé de sa parole. Il est reconfiguré en image pour un public restreint, destiné à consommer la scène comme preuve de puissance et ciment du groupe. L'animalisation n'est donc pas seulement un acte sur le corps. Elle est également une production imagée, une scénographie de l'infra-humanité destinée à circuler au sein du collectif policier.

Enfin, l'animalisation possède une portée temporelle. Elle organise la manière dont l'événement sera, ou ne sera pas, reçu ultérieurement. Car un sujet réduit à un bruit, à un geste contraint dépourvu de parole, peine à devenir le narrateur de ce qu'il a subi. Sa parole future est anticipée comme non fiable. Son témoignage est préventivement miné. L'animalisation n'agit donc pas seulement dans l'instant. Elle travaille l'avenir même du récit, en rendant difficile l'accès à une scène où l'expérience pourra être articulée.

Ainsi comprise, l'animalisation n'est pas un excès de violence, mais une technologie contemporaine du pouvoir. Un dispositif qui vise à produire des vies assignées à une zone infra-humaine où l'apparition est empêchée, la parole désactivée, le visage détruit, le corps rendu disponible. L'affaire Bilal en donne une formulation nette. L'enfant n'est pas seulement frappé. Il est configuré comme autre chose qu'un sujet, et cette configuration conditionne tout ce qui suivra, du geste policier à la scène judiciaire, du filmage interne à la réception institutionnelle. [5]

Si l'animalisation désactive l'adresse en remplaçant la parole par le bruit, une autre opération vient sceller cette désanthropisation. Filmer. Car pour que la violence se stabilise comme fait intégré à un ordre, elle doit être saisie et appropriée. Après la voix retirée et le visage atteint, l'image intervient, non pour rendre visible, mais pour instituer un dedans où la scène circule en circuit fermé.

V. L'économie de l'image interne - Filmer pour ne pas voir

Le geste de filmer occupe, dans l'affaire Bilal, une place qui excède largement la simple captation d'un acte. Le téléphone sorti par un policier, la caméra dirigée vers un adolescent menotté, défiguré, sommé d'imiter des cris d'animaux, constituent une scène dans la scène, un second dispositif qui vient redoubler la violence et en organiser la circulation. Il ne s'agit pas de documenter, ni même de conserver. Il s'agit de produire une image pour un monde fermé, un dedans policier auquel la scène est exclusivement destinée. On retrouvera plus loin cette logique de circulation interne comme opérateur d'impunité.

Tout indique que la vidéo n'avait pas vocation à entrer dans l'espace public, ni à être versée dans un dossier judiciaire. Elle était destinée à un « groupe interne », c'est-à-dire à un espace de circulation restreint où l'image ne sert pas de preuve mais de signe d'appartenance. Le signe d'une souveraineté éprouvée, d'une puissance qui se confirme dans la réitération de l'humiliation. Ce geste appartient à une économie dans laquelle la violence ne se légitime plus par le droit, mais par sa réception interne, par la reconnaissance mutuelle de ceux qui la partagent. [6]

Cette économie de l'image ne produit pas de visibilité. Elle produit de l'opacité partagée. L'image circule entre ceux qui savent déjà ce qu'elle montre, et pour qui elle ne constitue ni scandale ni anomalie. Elle n'informe pas, elle confirme. Elle ne dénonce pas, elle rassure. Elle n'éclaire pas, elle obscurcit. Nous sommes ici à l'opposé de ce que l'on nomme habituellement « preuve ». L'image n'est plus le vecteur d'un possible jugement, mais devient l'instrument d'un retrait du jugement, un artefact destiné à demeurer hors scène.

Ce geste filmique doit être mis en relation avec une autre figure, celle de l'effacement ou du mensonge, telle qu'elle apparaît dans l'affaire Aly. Dans un cas, la police efface ou falsifie. Dans l'autre, elle filme pour circuler hors du regard. Dans les deux cas, une même logique prévaut, celle d'organiser la visibilité de sorte que ce qui pourrait apparaître n'apparaisse jamais. Là où l'effacement supprime la possibilité d'un voir, l'image interne détourne cette possibilité. Elle constitue une contre-preuve, une image qui n'est pas destinée à vérifier mais à célébrer une scène d'exclusion.

Filmer, dans ce cadre, signifie soustraire l'acte à l'espace commun, le faire entrer dans un régime où la loi cesse d'être le référent premier de la scène. L'image devient l'instrument d'une souveraineté qui ne s'adresse plus au dehors. On pourrait croire que le filmage, en fixant les gestes, les rend vulnérables à une future exposition. Mais tout, dans l'économie interne, vise au contraire à garantir la non-exposition. La vidéo n'est qu'un support de renforcement groupal, non un risque de mise en accusation.

L'image interne possède également une fonction anthropologique. Elle constitue une sorte de trophée, non au sens matériel, mais au sens où elle capture non le corps battu, mais la position dégradée de l'enfant. En diffusant la vidéo, l'agent ne partage pas un document. Il partage une hiérarchie. L'image devient la trace d'une opération réussie. Celle qui consiste à transformer un adolescent en être infra-humain et à inscrire cette transformation dans un imaginaire de groupe.

Il faut alors penser ce geste à la lumière de la théorie de l'apparition et de l'adresse. La captation ne donne pas forme à l'apparition d'un sujet. Elle organise sa disparition. Non pas disparition physique, mais disparition symbolique. L'enfant n'est pas montré comme un sujet blessé, mais comme un « quelque chose » manipulable, filmable, exhibable. Ce que l'image construit, c'est un être déjà soustrait à la possibilité de dire « je ».

Cette économie de l'image interne agit aussi sur le temps. Car ce qui est filmé pourra, en principe, apparaître un jour, être extrait, partagé, rendu visible. Pourtant, tout est fait pour que cette potentialité demeure ajournée. L'image devient alors un opérateur de chronopolitique. Elle suspend le temps de la vérité. Elle retarde indéfiniment le moment où le réel pourrait devenir recevable dans le cadre d'une enquête ou d'un procès.

Ainsi, filmer pour ne pas voir, c'est filmer pour empêcher que quiconque d'autre voie. C'est filtrer la scène, la réserver, la soustraire. C'est affirmer que la violence ne doit circuler que dans un seul sens, du geste au groupe, et non du geste au monde. L'image interne n'est pas un document. C'est une enclave. Une enclave où se fabrique un pouvoir qui ne répond plus du réel, parce qu'il se donne à lui-même la seule image dont il a besoin.

Si l'image interne scelle la clôture de la scène, elle ne constitue pas le dernier seuil de la violence. Le filmage protège l'acte, mais ne l'épuise pas. Quelque chose, en deçà de l'image, a déjà été atteint : le lieu par lequel le sujet pouvait apparaître. Après la capture visuelle, il faut revenir au corps lui-même, à ce point fragile où l'humain se donne à voir. Le visage.

VI. Le visage détruit - Figures nouvelles de l'effacement

La violence infligée à Bilal se concentre d'abord sur son visage. Ce point n'a rien d'anecdotique. Frapper à la tête, tuméfier les traits, défigurer, revient à viser ce qui, dans un être humain, constitue l'espace premier de l'adresse. Le visage n'est pas un simple fragment anatomique. Il est l'interface par laquelle un sujet apparaît comme sujet, par laquelle il entre dans le champ du visible, de la parole, de la relation. Détruire un visage, ou le rendre méconnaissable, c'est donc altérer ce lieu d'apparition avant toute déclaration, avant tout discours, avant toute défense.

Lorsque la mère de Bilal dit : « On ne voyait même plus son visage », elle ne décrit pas seulement un état de blessures. Elle décrit un effacement. Non l'effacement d'un trait ou d'une ressemblance, mais l'effacement de la condition d'apparition elle-même. Le visage détruit n'est pas un visage abîmé, c'est un visage qui ne peut plus soutenir la relation. La scène se rejoue alors une seconde fois : à la violence directe succède une violence épistémique, celle qui transforme un sujet en une entité dont la lisibilité est compromise.

Dans l'économie de la violence d'État, le visage est un point stratégique. Là où la neutralisation du corps vise à limiter la mobilité, la destruction du visage vise à limiter la visibilité. Elle produit un être qui, même remis en liberté, même accueilli dans un hôpital ou dans une salle de classe, porte sur lui une surcharge de signification. Non plus l'apparition d'un adolescent, mais la trace d'une scène qui l'a anticipé comme quelque chose à frapper.

Dans la perspective phénoménologique, la voix et le visage ne sont pas séparables. L'un s'effondre avec l'autre. Le fait que Bilal, pendant quatre jours, n'ait pu ni parler ni manger n'est pas uniquement le résultat mécanique des coups. C'est l'indice d'une atteinte portée à la possibilité même d'articuler, de constituer une parole adressée. Son retrait dans sa chambre, dernier refuge où la lumière et les regards ne peuvent plus l'atteindre, est la poursuite de cette défiguration dans un espace intérieur.

Car la défiguration, dans ce régime de pouvoir, n'est jamais seulement physique. Elle est politique. Elle vise à rendre incertaine la possibilité d'être vu et entendu comme victime, comme plaignant, comme interlocuteur. Un visage détruit porte en lui un doute. Non pas sur ce qui a eu lieu, mais sur la manière dont ce qui a eu lieu pourra être raconté, reconnu, inscrit. La défiguration trouble l'économie probatoire. Elle fragilise la plainte en amont, avant même que la parole ne soit déposée.

Ce geste s'inscrit dans une continuité que l'affaire d'Alexandre avait déjà révélée. La violence policière contemporaine ne vise plus seulement le corps fonctionnel. Elle vise le corps relationnel. Là, un œil crevé : destruction du regard. Ici, un visage tuméfié : destruction de la visibilité. Dans les deux cas, l'opérateur est le même. Altérer la zone par laquelle le sujet apparaît au monde, afin que la parole qui en procède soit d'emblée affaiblie, décalée, bancale.

La destruction du visage n'a pas besoin d'être totale pour être opératoire. Elle suffit à produire un état où la coïncidence entre visage et personne est rompue, où l'enfant ne reconnaît plus son propre reflet, où la mère hésite un instant avant d'affirmer : « C'est lui ». Ce bref doute, cet instant où la reconnaissance vacille, constitue l'un des effets les plus violents de l'acte. Faire vaciller l'évidence du lien.

Le visage détruit agit alors comme un document involontaire. Un document non pas de ce que le sujet est, mais de ce qu'on a fait de lui. Il porte, dans sa déformation même, la signature d'un ordre policier qui attaque la visibilité des vies minorées et travaille à en réduire la portée adressée. Il devient un témoignage muet, non parce qu'il se taira, mais parce que ce qu'il a à dire est déjà partiellement disqualifié par la manière dont il apparaît.

La défiguration est ainsi l'un des opérateurs les plus subtils, et les plus brutaux, de la désanthropisation. Elle n'exclut pas le sujet de l'humanité. Elle le fait apparaître comme douteusement humain, c'est-à-dire comme appartenant à une zone où le regard ne sait plus s'il doit répondre ou se détourner. Dans cet intervalle d'incertitude, la violence trouve sa consolidation. Elle a produit un être qui, même visible, est déjà mal reconnu, et donc vulnérable, à nouveau, à d'autres effacements.

Lorsque la destruction du visage atteint la possibilité même d'apparaître, la scène cesse d'être lisible comme un simple excès individuel. Elle oblige à déplacer l'analyse vers les conditions qui rendent un tel geste reproductible. La violence excède alors le registre des actes pour engager celui des agencements institutionnels. L'affaire Bilal interpelle ainsi l'architecture d'une unité policière, la CSI 93, dont les pratiques forment la matrice visible d'un régime plus large.

VII. Thèse politique - Une unité déviante ou un laboratoire du régime ?

Il serait tentant, pour préserver l'intégrité apparente du système, de considérer la CSI 93 comme une anomalie, une unité « déviante », dont les dérives seraient le produit d'une histoire locale, d'un commandement défaillant, d'une culture interne abandonnée à elle-même. Cette lecture, rassurante, permettrait de maintenir intact le récit d'une police républicaine dont certaines marges s'écarteraient, de manière regrettable, de la norme. Pourtant, tout dans l'affaire Bilal, et dans d'autres qui la précèdent, indique une lecture inverse. La CSI 93 ne constitue pas une excroissance pathologique du système, mais l'un de ses laboratoires les plus visibles.

Depuis 2020, les enquêtes, les procès, les témoignages, les vidéos, les rapports d'associations, composent une archive qui ne montre pas une série d'actes isolés, mais une structure de pratiques : violences habituelles, faux procès-verbaux, humiliations ritualisées, rackets, menaces, circulations internes d'images dégradantes. [7] Tout cela n'est pas l'œuvre d'individus dépourvus de contrôle. C'est l'indice d'un dispositif qui, loin d'être marginal, a trouvé les conditions de son développement dans l'inertie, ou la permissivité, institutionnelle.

Ce qui s'observe ici relève d'une normalisation de la violence illégale. Il ne s'agit pas de dire que l'institution ordonne ces actes. Il s'agit de constater qu'elle produit, par ses silences, ses non-saisines, ses lenteurs, ses dénis, les conditions de possibilité pour que ces actes deviennent des techniques. Dans cette perspective, l'absence de saisine immédiate de l'IGPN dans l'affaire Bilal ne constitue pas une omission. Elle constitue un geste structural. Ce qui est différé est déjà presque neutralisé.

La CSI 93 fonctionne alors comme une zone grise, au sens où le droit ne disparaît pas, mais se trouve suspendu, relâché, partiellement inopérant. Zone grise ne signifie pas absence de loi. Elle signifie présence d'une loi qui n'interrompt plus la violence, qui l'accompagne ou la suit sans jamais la contredire frontalement. Ce relâchement constitue un climat, un milieu, un écosystème où certaines pratiques, pourtant pénalement caractérisées, deviennent routinières.

Dans un tel milieu, les violences ne sont pas des erreurs. Elles deviennent des modalités d'action, parfois même des formes d'écriture interne. La diffusion d'images humiliantes, l'usage d'espaces de relégation, l'animalisation performée, la défiguration, le silence institutionnel composent un répertoire stabilisé qui, loin de s'opposer à la mission policière, finit par être perçu comme l'un de ses prolongements officieux.

Ce point est crucial. Un laboratoire n'est pas un lieu où l'on invente ex nihilo. C'est un lieu où l'on expérimente ce que d'autres appliqueront ensuite, à grande échelle ou sous des formes atténuées. De ce point de vue, la CSI 93 ne doit pas être pensée comme un groupe marginal, mais comme un espace d'expérimentation des seuils. Jusqu'où peut aller la violence avant qu'elle n'appelle intervention ? Jusqu'où peut-on pousser l'humiliation avant qu'elle ne devienne juridiquement intolérable ? Jusqu'à quel point les images peuvent-elles rester internes sans risquer d'émerger ?

Dans cette perspective, la CSI 93 ne dévie pas de la norme. Elle met à nu la norme réelle, celle qui se déploie à l'intersection des textes juridiques et des pratiques policières, là où la loi ne limite plus la violence, mais en étend les conditions de possibilité. Depuis que certains cadres législatifs ont élargi l'usage de la force et de l'arme à feu, la distinction entre l'exception et la règle s'est déplacée : ce qui relevait autrefois d'un excès devient une latitude. [8]

La CSI 93 rend visible, dans une forme plus concentrée et plus brutale, ce que d'autres unités pratiquent parfois avec davantage de discrétion ou de retenue. Elle ne révèle pas une illégalité marginale, mais une norme d'action rendue praticable par le droit lui-même, puis stabilisée par l'inertie institutionnelle.

Ce qui se joue alors n'est pas seulement une dérive opérationnelle, mais la consolidation d'un régime où une partie de la jeunesse est pensée non comme sujet de droit à protéger, mais comme population à risque à administrer, comme ensemble de corps disponibles pour des opérations de contrôle intensifié, de neutralisation préventive, voire d'exposition à une violence juridiquement anticipée comme légitime.

Le laboratoire n'est pas seulement un espace d'action. C'est un espace d'imaginaire policier. On y construit une représentation de la jeunesse minorisée comme entité dangereuse, imprévisible, susceptible d'être neutralisée par anticipation. On y fabrique également une représentation de soi. Groupe soudé par l'expérience partagée de la violence, par l'échange d'images opacifiées, par l'absence de contradiction venue de l'extérieur. [9]

Ce milieu, une fois constitué, se diffracte dans la structure institutionnelle. Les non-saisines deviennent une forme de reconnaissance tacite, les condamnations tardives n'ont pas d'effet dissuasif, les signalements se heurtent à la viscosité des circuits administratifs. La question n'est donc pas de savoir si La CSI 93 est un groupe déviant, mais bien plutôt de s'interroger sur les conditions institutionnelles qui font qu'un tel groupe puisse subsister, prospèrer, se reproduire.

L'affaire Bilal, par sa brutalité même, montre que ces conditions existent. Elle montre aussi qu'elles ne sont pas contingentes. Elles reposent sur une articulation stable entre pouvoir discrétionnaire, invisibilité opératoire, tolérance institutionnelle, et une conception de la jeunesse minorisée comme population administrable par la violence.

Dans ce sens, la CSI 93 n'est pas une déviation du régime. Elle en est l'expression avancée, l'un de ses lieux de vérité. Et ce que l'on voit là, dans sa crudité, n'est pas un scandale isolé. C'est la forme nue d'un pouvoir qui, en divers lieux du pays, agit sans que ses opérations ne soient perçues comme des ruptures, mais comme des adaptations locales d'une même logique de gouvernement.

Dès lors, si la violence relève d'un milieu institutionnel qui la tolère, la question se prolonge nécessairement dans l'après-coup juridique. Elle met à l'épreuve non plus la police comme force, mais l'État comme instance d'adresse. Ce que révèle un laboratoire de pratiques violentes se mesure à la manière dont les plaintes qu'il suscite sont reçues, différées ou neutralisées. Il faut donc suivre le trajet inverse de la violence, depuis la tentative, toujours fragile, de la nommer et de la faire entendre.

VIII. L'économie de la plainte - Adresse, silence, contournement

La plainte déposée par la mère de Bilal pour actes de torture et de barbarie semble, au premier regard, constituer un acte de résistance directe. Un geste d'adresse, par lequel l'événement est porté devant l'institution qui, en principe, doit le recevoir, l'examiner, le qualifier, puis y répondre. Pourtant, si l'on suit attentivement la trajectoire institutionnelle de cette plainte - absence de saisine immédiate de l'IGPN, silence du parquet, interventions ponctuelles d'élus cherchant à reconstituer une scène publique du droit - on comprend que l'adresse ne suffit plus. On adresse, mais l'adresse ne trouve pas son point d'arrivée.

Dans les cas précédents, la plainte se distribuait selon trois motifs : impossibilité dans l'affaire Nahel (le sujet est mort) ; falsification dans l'affaire Aly (le réel est administrativement nié) ; retrait stratégique dans l'affaire Alexandre (la plainte devient elle-même instrument d'un dispositif qui neutralise le plaignant). Ici, un quatrième motif apparaît : la plainte déposée qui ne parvient pas à produire un espace où elle puisse être traitée. Elle existe juridiquement, mais elle demeure, néanmoins, suspendue dans un entre-deux, dans une temporalité où rien ne s'oppose à elle, mais où rien ne la confirme.

Ce phénomène n'est pas marginal. Il révèle ce qu'on pourrait nommer une « économie de la décélération ». Le temps institutionnel, en différant l'instruction, opère comme une force active. Ce qui est différé est déjà, en partie, neutralisé. Ce qui n'est pas immédiatement pris en charge entre dans une zone où son efficacité s'étiole, où la parole perd son momentum, où la douleur, faute d'être reconnue, devient un fait privé, une expérience reléguée.

Dans cette économie, le silence du parquet n'est pas absence de réponse. Il est réponse. Une réponse négative, non formulée, mais réelle « Ce que vous dites n'a pas encore lieu pour nous. » De même, le fait que l'IGPN n'ait pas été immédiatement saisie indique que l'institution se réserve le droit de ne pas voir. Or ne pas voir, alors même que l'image existe, que le visage détruit est visible, que la plainte est déposée, constitue une opération politique déterminante. Le réel est suspendu, maintenu dans une zone où il n'acquiert pas le statut d'événement.

On pourrait dire que la plainte, dans l'affaire Bilal, devient l'exact inverse du geste filmique interne. Là où la vidéo policière circule dans un espace clos, saturé de reconnaissance mutuelle, la plainte circule dans un espace ouvert, mais sans destinataires effectifs. La première est reçue immédiatement, célébrée, intégrée dans l'entre-soi. La seconde erre dans un espace institutionnel qui ne se laisse pas configurer par elle.

Ce déséquilibre révèle la structure profonde du moment politique. L'État n'est pas sourd. Il est sélectivement audible. Il entend ce qui confirme sa propre distribution du sensible. Il n'entend pas ce qui la contredit. La douleur des familles, les récits de violences, les témoignages d'humiliation ne sont pas niés frontalement. Ils sont laissés en suspens, dans un espace où la possibilité du jugement est perpétuellement ajournée.

Dans cette perspective, le geste des élus qui interviennent, celui de la vice-présidente de l'Assemblée nationale comme de certains députés locaux, constitue une tentative de rétablir une scène d'adresse publique : ramener la plainte dans un espace où le droit pourrait redevenir opératoire. Mais leur intervention révèle surtout la fragilité de cet espace. Car si la plainte a besoin, pour exister, d'être relayée publiquement, c'est que le circuit ordinaire police, parquet, instance d'enquête, ne fonctionne plus comme scène de reconnaissance du tort.

La plainte devient alors un acte paradoxal. A la fois nécessaire et insuffisant. Elle nomme ce qui a eu lieu. Mais en l'absence d'un destinataire réel, elle ne parvient pas à instituer ce que le droit promet, un espace d'instruction du réel. Elle s'adresse à une instance qui, structurellement, ne souhaite pas ou ne sait plus recevoir ce type d'énoncés.

Dans ce sens, l'économie de la plainte participe de la même topologie que la violence elle-même. Une topologie de relégation. De même que l'enfant fut déplacé dans un local à poubelles, la plainte est déplacée vers un lieu institutionnel où elle perd son pouvoir d'agir. Les deux gestes se reflètent. Ce qui est relégué physiquement devient ensuite relégué juridiquement.

Ce que l'affaire Bilal met en lumière, ce n'est donc pas seulement l'insuffisance d'une procédure, mais l'impossibilité contemporaine de faire entendre certaines paroles, même lorsqu'elles correspondent à des qualifications extrêmes comme celles de torture, barbarie, que le droit devrait immédiatement considérer. Ici, l'extrême ne provoque pas l'urgence. Il provoque la suspension. Plus la qualification est grave, plus la machine institutionnelle semble hésiter à l'intégrer.

On doit alors considérer la plainte non comme un simple acte juridique, mais comme une épreuve d'adresse. Une épreuve où l'on teste non seulement ce que le système peut entendre, mais aussi ce qu'il choisit de ne pas entendre. La plainte devient révélation. Elle révèle la limite où un régime dit démocratique cesse de se laisser interpeller.

Lorsque la plainte n'atteint pas son destinataire, lorsque l'adresse se perd dans une temporalité qui dissout la possibilité d'une réponse, la scène de la violence se prolonge ailleurs, dans le corps et dans l'espace intime de celui qui l'a subie. L'après-coup n'est pas seulement psychique. Il est spatial. Il se loge dans la chambre où l'enfant se retire, dans le silence qui suit les coups, dans la difficulté même à réapparaître. Après l'effacement du sujet dans l'acte, puis l'effacement de sa parole dans l'institution, s'installe un troisième effacement. Celui du monde devenu inhabitable. [10]

IX L'après-coup - La chambre comme dernier refuge

Dans les jours qui ont suivi l'interpellation, Bilal ne pouvait ni parler ni manger. Ce mutisme et cette incapacité ne désignent pas uniquement les conséquences somatiques des coups portés au visage. Ils traduisent un effondrement de l'espace même où la parole pourrait advenir. La violence ne se prolonge pas dans la douleur physique. Elle se prolonge dans un retrait. Un retrait du monde, des autres, du dehors, jusqu'à ce que ne demeure plus qu'une seule zone praticable, la chambre où l'adolescent s'est enfermé depuis l'agression.

La chambre n'est pas, dans ce contexte, un espace neutre. Elle devient un refuge négatif, c'est-à-dire un lieu où l'enfant se protège non contre une menace extérieure immédiate, mais contre une scène du monde devenue inhabitable. Tout se passe comme si la chambre absorbait la défiguration du visage et l'effondrement de la voix pour les convertir en une forme d'existence minimale. Être là, mais retiré. Être vivant, mais sans apparaître. Être sujet, mais sans adresse.

Il faut prendre au sérieux ce retrait. Il ne constitue pas une réaction psychologique contingente, mais le dernier mouvement logique d'une séquence de désanthropisation. Ce qui ne peut apparaître dehors - le corps, la parole, le visage - cherche un lieu où se maintenir sans être exposé. La chambre devient ce lieu. Un espace de faible lumière, saturé d'objets familiers, où l'adolescent peut habiter sa blessure sans avoir à la justifier, sans rencontrer le regard qui la redoublerait.

Mais la chambre n'est pas seulement refuge. Elle est également symptôme d'une privation de monde. Le philosophe Husserl nommait Lebenswelt le monde vécu, comme horizon de sens partagé. [11] Or l'après-coup produit exactement l'inverse. Un rétrécissement de l'horizon jusqu'à l'extrême, une contraction du monde qui cesse d'être monde pour devenir pièce, lit, silence. Le jeune n'accède plus à l'espace commun. Il y est présent physiquement, mais absent symboliquement.

Dans de telles situations, la temporalité elle-même se transforme. Ce qui, dehors, s'enchaîne selon des rythmes collectifs - école, voisinage, rencontres, mobilités - se défait et s'effondre en une temporalité sans événements. Chaque jour se répète sous la forme d'un même geste : rester. On comprend alors que la chambre ne protège pas seulement le jeune contre ce qui lui est arrivé. Elle le protège contre la possibilité que cela recommence, possibilité devenue structurelle, puisque l'institution n'a pas encore nommé, reconnu ou pris en charge l'agression.

Le retrait n'est donc pas aligné sur la fin de la violence. Il est aligné sur la fin du monde fiable. Là où l'enfant percevait auparavant un espace traversable, même conflictuel, même saturé d'incertitudes, se tient désormais un espace potentiellement hostile. Un espace où les gestes les plus ordinaires peuvent reconduire la scène initiale. Descendre. Marcher. Croiser un uniforme. La chambre est alors non un refus de vivre, mais une tentative de limiter la vulnérabilité produite par le dehors lui-même.

Dans la philosophie de Judith Butler, une vie n'est reconnue comme vivable que si elle s'inscrit dans un champ d'interdépendances, de relations et d'adresses. Lorsque ces conditions cessent d'être fiables, le retrait n'est pas seulement une réaction psychique. Il devient l'indice d'une vie dont l'apparition même est compromise. Bilal se retire parce que son visage détruit, sa voix suspendue, son récit en attente de reconnaissance, ne trouvent aucune scène où s'adosser. Le retrait est alors un verdict implicite. Le monde ne le reconnaît plus comme interlocuteur possible. [12]

Ce point est essentiel. L'après-coup n'est pas un temps de guérison. C'est un temps où le pouvoir continue d'agir, non plus par les coups, mais par l'absence de réparation. À défaut de prise en charge, la chambre devient ce que le sociologue Didier Fassin appellerait un « espace moral de survie » [13]. Un espace où persister, mais pas où vivre. Et cette persistance n'a rien d'innocent. Elle est la preuve que la violence policière ne s'arrête pas lorsque les policiers s'en vont. Elle s'installe dans le corps, dans le visage, dans la voix, puis dans la pièce où le sujet se replie.

Dans cette topologie étroite - lit, mur, fenêtre - s'éprouve également une vérité politique. L'État fabrique des enfants sans monde. Non qu'il les tue, comme dans l'affaire Nahel. Non qu'il les efface administrativement, comme pour Aly. Non qu'il détruise leur regard, comme pour Alexandre. Mais qu'il produise un état où le monde n'est plus praticable. Ce que l'on voit dans la chambre de Bilal, ce n'est pas seulement le retrait d'un adolescent. C'est l'échec d'une société à maintenir la possibilité d'une vie partagée.

Ainsi, la chambre n'est pas seulement la dernière scène de l'après-coup. Elle est la scène où se manifeste la vérité la plus subtile et la plus grave de la violence. Une violence qui ne se contente pas de blesser. Elle transforme un enfant en présence retirée, en sujet en suspens, en être dont l'apparition est ajournée jusqu'à nouvel ordre. Un ordre qui, pour l'instant, ne vient pas.

X. Conclusion - Figurer une tétralogie : topologie du régime contemporain

Lorsque l'enfant se retire dans sa chambre, lorsque le monde extérieur devient impraticable après avoir été le lieu même de la violence, et que toute adresse semble s'éteindre faute de scène pour la recevoir, un dernier déplacement s'impose. Non pour clore l'analyse, mais pour la reprendre depuis un autre point : replacer cette scène singulière dans l'architecture plus vaste des violences déjà traversées. Car si l'après-coup dessine la forme intime de la blessure, il révèle aussi, par condensation, une logique plus générale. Ce qui s'est replié dans l'espace le plus étroit - une chambre, un silence, un corps retiré - doit être réinscrit dans la configuration qui l'a rendu possible.

Ce qui apparaît alors, à travers les affaires de Nahel, d'Aly, d'Alexandre et de Bilal, n'est pas une succession de drames autonomes, ni même une répétition de violences comparables, mais la figuration progressive d'un régime contemporain de la violence d'État. Chaque scène ne répète pas la précédente. Elle en déplace le centre, en révèle un autre opérateur, éclaire une autre modalité par laquelle le pouvoir agit sur des vies déjà minorisées. Prises ensemble, elles composent une tétralogie, non narrative, mais analytique, où se dessine une topologie cohérente des atteintes portées à l'existence.

Ce régime n'agit pas selon un seul registre. Il intervient tantôt sur la vie elle-même, tantôt sur la possibilité du récit, tantôt sur les conditions de la perception, tantôt sur le seuil même de l'humanité partageable. À chaque fois, ce n'est pas seulement un corps qui est touché, mais une capacité fondamentale : vivre, témoigner, voir, parler, apparaître. Ce que la tétralogie rend lisible, c'est cette pluralité d'opérations qui, sans jamais se confondre, convergent vers un même effet : neutraliser la capacité d'adresse, c'est-à-dire la possibilité pour certaines vies d'entrer dans un espace où elles compteraient, où elles obligeraient, où elles mettraient en crise l'ordre établi.

Ainsi comprise, la violence policière ne relève plus de l'excès ponctuel ni de la faute individuelle. Elle fonctionne comme un dispositif de distribution du sensible, au sens où Jacques Rancière l'entend : une manière de décider qui peut apparaître, qui peut être entendu, qui peut faire événement. Et qui, au contraire, sera maintenu dans une zone d'invisibilité, d'inintelligibilité ou d'inadressabilité. [14] La mort, la disparition, la mutilation, l'animalisation ne sont pas des fins en soi. Elles sont des moyens différenciés de produire des vies non recevables.

Ce que révèle alors la tétralogie, c'est l'émergence d'une souveraineté discrète, rarement assumée comme telle, mais d'autant plus efficace qu'elle opère dans la matérialité des gestes, dans la topologie des lieux, dans l'opacité des circuits institutionnels. Une souveraineté qui circule par des images internes tandis que les plaintes restent suspendues. Qui altère des corps sans déclencher l'urgence judiciaire. Qui transforme des adolescents en bruits, en absences ou en figures illisibles sans provoquer de rupture politique immédiate. Le pouvoir ne se contente plus de réprimer. Il produit activement de l'inadressable.

Dès lors, écrire sur Nahel, sur Aly, sur Alexandre, sur Bilal ne relève ni de la commémoration ni de la dénonciation morale. Il s'agit de restaurer, autant que possible, une scène d'apparition pour des vies que l'appareil policier et judiciaire travaille à déplacer hors du champ du visible et de l'entendable. Cette restauration n'est pas réparation. Elle est contre-effacement. Elle consiste à redonner à ces existences une place dans le présent, non comme symboles ou cas exemplaires, mais comme présences qui interrogent, dérangent et obligent.

C'est en ce sens que la tétralogie ne vaut pas seulement comme cartographie d'un régime de violence, mais comme exigence politique. Elle rappelle que la mesure d'une démocratie ne réside pas dans la proclamation de ses principes, mais dans sa capacité à recevoir la parole de ceux que la violence d'État a voulu réduire au silence. Là où le pouvoir fabrique des enfants sans monde, la tâche critique demeure. Rouvrir, par l'écriture et la pensée, un espace où ces vies puissent encore apparaître comme vies, et non comme les supports muets d'une souveraineté de plus en plus déliée.

Sylvain George


[1] Témoignage de la mère de Bilal, in L'Humanité, 18 novembre 2025.

[4] Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000 ; Politiques de l'inimitié, Paris, La Découverte, 2016.

Sur les espaces de relégation, les zones d'exception ordinaires et la gouvernementalité spatiale.

[5] Walter Benjamin, « Critique de la violence » (1921), in Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000.
Sur les formes de violence qui ne fondent ni ne conservent le droit, et se déploient hors de toute scène de justification.

[6] Didier Fassin, La Force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.

Sur les économies différentielles de la visibilité, de la preuve et de la légitimation institutionnelle.

[7] Sur la structuration durable de pratiques violentes au sein de certaines unités policières, et sur la constitution d'archives publiques (enquêtes judiciaires, rapports associatifs, témoignages, images), voir notamment les travaux de Didier Fassin, La Force de l'ordre, opus cité, et Punir. Une passion contemporaine Paris, Seuil, 2017 ; ainsi que les rapports du Défenseur des droits et les enquêtes journalistiques (Disclose, StreetPress, Mediapart) publiées depuis 2020 documentant les pratiques de certaines unités de police en Seine-Saint-Denis.

[8] Depuis l'entrée en vigueur de la loi du 28 février 2017 relative à la sécurité publique, codifiée à l'article L.435-1 du Code de la sécurité intérieure, les conditions d'usage de la force létale par les forces de l'ordre ont été substantiellement élargies, autorisant le recours aux armes à feu sur la base d'une appréciation anticipée du danger et d'un refus d'obtempérer.

[9] Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, opus cité.

Sur la normalisation institutionnelle des pratiques violentes et les seuils de tolérance de l'État.

[10] Walter Benjamin, « Critique de la violence », op. cit.

[11] Edmund Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, trad. Gérard Granel, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1989.

[12] Judith Butler, Défaire le genre (Undoing Gender), trad. fr. Maxime Cervulle, Paris, Éditions Amsterdam, 2006.
Sur la vie vivable, l'interdépendance et le retrait lorsque les conditions de reconnaissance cessent d'être fiables.

[13] Didier Fassin, La Raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Paris, Seuil, 2010.

Sur les régimes moraux contemporains de prise en charge, d'abandon et de différenciation des vies.

[14] Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.
Sur la distribution des régimes d'apparition, de visibilité et d'audibilité.

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