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12.01.2026 à 20:05

Des conceptions naturalistes et réductionnistes du capitalisme

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L'extractivisme et autres notions en vogue
[Temps critiques]

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (7441 mots)

Depuis quelques années, un nouveau concept est apparu pour qualifier la logique capitaliste à l'œuvre dans le sud global notamment, l'extractivisme. Temps critiques viennent polémiquer autour de ce terme qu'ils considèrent comme à la mode et sans portée ou pertinence analytique, si ce n'est celles de recouvrir les rapports sociaux d'exploitation soit le B.A.BA de l'ordre général du monde.

D'une activité à une idéologie

On peut se demander ce qui pousse à l'emploi de ce vocable purement descriptif dont apparemment beaucoup voudraient faire un concept et quasiment une idéologie. La notion est issue du portugais, mais produite en Amérique latine : extrativismo renvoie à l'origine aux activités commerciales réalisées avec des produits forestiers, et exportés vers les métropoles capitalistes. C'est un usage capitaliste des ressources forestières, qui s'oppose aux activités de subsistance. Dans cette acception, l'activité paradigmatique de l'extractivisme est la culture de l'hévéa pour la production de caoutchouc, dans un contexte colonial. En fait, elle a été utilisée à nouveau dans les pays latino-américains à partir des années 1990-2000 suite à l'échec des politiques de croissance nationale indépendante des années 1960-70 (cf. infra). Elles sont présentées aujourd'hui comme une arme théorique du « Sud global [1] » mais elles se diffusent ailleurs (dans le « Nord global », une expression qui vient de sortir !), sans doute pour y remplacer un anti-impérialisme discrédité et inadéquat.

Sans faire d'évaluation quantitative précise, on peut dire que cet « extractivisme », non dénommé comme tel à l'époque, a aussi été à la base de la révolution industrielle, puisqu'il en a même tracé la carte, l'extraction et la production précédant la transformation. En effet, le cœur du capitalisme n'a pas battu au rythme des « grandes découvertes » ou de la traite des esclaves ou encore des possessions coloniales, mais des mines de charbon et autres ressources « naturelles » que les pays-centres comme l'Angleterre, l'Allemagne et la France possédaient en propre. Le lien était alors direct entre la localisation de ces ressources, le progrès technique et un développement économique initiant une division internationale du travail sur cette base. Les théories de l'échange et des avantages comparatifs de Smith et Ricardo reposent d'ailleurs sur cette spécificité. Les seuls facteurs de production relativement mobiles à l'époque, ce sont la force de travail et quelques matières premières qui vont alimenter l'industrie textile ; mais c'est autour des mines que va se développer l'industrie lourde, au cœur même des pays les plus puissants, industrie lourde qui elle-même entrainera mécanisation et accumulation de capital fixe. Le lien est ainsi direct entre l'extraction et un rapport de production lui-même axé sur la production au sens matériel du terme et la transformation en produits manufacturés.

Or si on prend en compte la définition Wikipédia de l'extractivisme, ce serait un mode spécifique d'accumulation de richesses, reposant sur des « activités qui extraient d'importantes quantités de ressources naturelles qui ne sont pas transformées (ou qui le sont seulement dans une faible mesure), principalement destinées à l'export », ce qui correspond à la période préindustrielle et non pas à celle de la révolution industrielle. De la même façon aujourd'hui, on ne peut comparer l'extraction aurifère, qui entre effectivement dans cette définition de l'extractivisme, avec l'extraction des métaux des terres rares qui vont être transformées avec toute la technologie moderne pour la production de batteries.

Par ailleurs, les grandes plateformes de l'Internet et les centres de données pour l'IA sont basés non pas sur la production matérielle, mais sur la circulation d'une production informationnelle ou même virtuelle. Elles ont certes besoin de production matérielle et de ressources « naturelles », mais c'est d'une manière plus seconde, car ce qui est déterminant pour la valorisation, c'est cette circulation. Et c'est à partir d'elle que se redistribuent les cartes de la domination, non à partir de l'emplacement des ressources, mais plutôt de l'évolution de la demande mondiale. La domination du pétrole comme énergie a été un premier exemple de cette déconnexion géographique entre pays producteurs de technologie à haute valeur ajoutée et pays producteurs de matières premières, situation ou hormis les États-Unis et la Russie avec le pétrole et maintenant la Chine avec les terres rares, l'extraction des nouvelles ressources est en fait mondialisée et donc délocalisée. L'OMC dans un premier temps puis des conférences sur l'environnement et le climat devaient être le cadre qui permet cette nouvelle configuration à l'« extractivisme » aujourd'hui censément mesuré, du fait des prétendues politiques de « transition » censées prendre en compte le caractère très polluant des extractions.

Mais la phase qui s'ouvre avec la transition énergétique remet en cause cette régulation des flux de matières, puisque l'extraction minérale de nouvelles matières devient indispensable à ce qui se voudrait être une nouvelle phase d'accumulation de capital, celle qui s'ouvre notamment avec la transition des véhicules thermiques aux véhicules électriques, dont la réussite reste hautement problématique. De plus, le contrôle de technologies clés par des concurrents des États-Unis et de l'Europe occidentale — en particulier la Chine, qui dispose de chaînes de production intégrées de ces nouvelles technologies — provoque le retour de politiques protectionnistes à la Trump et conduit l'UE à revoir aussi ses positions [2]. Ainsi l'Allemagne est-elle conduite à abandonner sa part de fourniture énergétique en gaz russe et, au niveau européen, cette politique est présentée dans le Critical Raw Materials Act (CRM Act). C'est la directive européenne qui explique la relance du secteur minier en France et en Europe. Cette action est décrite par la Commission européenne comme le prolongement du European Green Deal ainsi que du Net Zero Industry Act visant à faire monter en puissance la production de « technologies stratégiques » ; et ce ne sont pas seulement les technologies « vertes » qui sont visées, mais aussi le numérique, la défense et le secteur spatial. Parler de capitalisme vert est avant tout idéologique, mais indique une tendance à l'œuvre, qui n'est toutefois qu'une tendance parmi d'autres. Nous ne cessons de le dire : il n'y a pas un « plan du capital ».

Alors pourquoi tous ces textes qui se gargarisent de cette notion d'extractivisme ?

Déconstruire disent-ils …

Déjà, nous pouvons dire que cela est typique de la démarche postmoderne visant à « déconstruire » (le mythe ou l'abstraction que représenterait un « système capitaliste ») ; et ensuite pouvoir fonder ses propres concepts ou pseudo-concepts (ici, celui d'« extractivisme »), en essayant, pour leur donner plus de poids, de les inscrire dans une lecture non pas globale (le Tout étant le Mal), mais agrégée et intersectionnelle [3], elle-même sous-tendue par le choix de l'individualisme méthodologique et l'abandon de la pensée dialectique. Pour ce qui nous préoccupe ici, c'est le cas de la position décoloniale, qui juge le colonialisme comme ayant été à la base de l'accumulation capitaliste, alors qu'elle n'en a constitué qu'une partie restreinte. Et c'est ce qui se rejouerait aujourd'hui avec la lutte pour les terres rares, parce que celles-ci se trouveraient principalement dans les pays du « Sud global », source non pas d'un nouvel échange inégal, mais d'un pur pillage.

Cette expression nous apparaît pourtant comme un faux concept géopolitique sans consistance venant soutenir une affirmation hasardeuse, puisque les « terres rares » ne sont pas rares ; c'est leur exploitation difficile et aléatoire qui n'en faisait pas un premier choix de recherche-développement pour les principales puissances d'autant que le prix du pétrole est à la baisse à cause de la tendance à la surproduction. Ces terres rares sont assez bien réparties et de toute façon ne représenteraient à l'horizon 2050 que 4 % des réserves entamées. Le problème est plutôt celui du raffinage, qui s'effectuait jusqu'à maintenant principalement en Chine, y compris pour les produits américains, alors que jusqu'aux années 1990, l'usine Rhône-Poulenc de La Rochelle raffinait la moitié des terres rares du monde. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les industriels des pays du « Nord global » ont particulièrement manqué d'esprit extractiviste et laissé leur monopolisation à un pays classé dans le Sud global par les anti-extractivistes. A contrario, cela montre que pour les premiers, la dynamique du capital n'est pas extractiviste au sens strict du terme, mais « créativiste » et orientée vers des investissements dans les secteurs innovants et à haute valeur ajoutée, ce qui n'est pas la caractéristique principale des secteurs miniers traditionnels, par opposition au secteur des énergies non fossiles ou à l'énergie nucléaire, non fossile mais non renouvelable (source : Goetzmann, Les Échos, le 28 avril 2025 et le 6 janvier 2026).

Rareté relative et idéologie de la rareté

Le terme de « ressource rare » est d'ailleurs pleinement historique et relatif ; par exemple, le Club de Rome a proclamé le pétrole comme un produit potentiellement rare il y a plus de 70 ans, alors que sa production ne cesse d'augmenter parce qu'il n'est justement pas rare et que son prix assez bas en fait encore un produit dont la substitution est sans cesse reportée [4]. Du point de vue historique, cette idée d'une substitution énergétique du plus ancien vers le nouveau est très discutable puisque, si on se fie aux travaux d'un historien des sciences, Jean-Baptiste Fressoz, les sources d'énergie ne sont pas substituables mais cumulables. À ce propos, il cite souvent l'exemple de ressources premières comme le bois et le charbon dont la production continue de croître [5], malgré les nouvelles énergies, ce qui est logique puisque nous ne sommes pas dans une situation de décroissance. Il est d'ailleurs étonnant d'attaquer l'économie capitaliste à l'aide d'un concept, la rareté, qui est un des piliers de l'analyse économique néo-classique fort éloignée de la critique marxiste basée au contraire sur les idées d'abondance potentielle et de besoins illimités. Selon Fressoz, les trois milliards de m3 de bois abattus par année correspondent à trois fois plus qu'un siècle plus tôt. Quant au charbon, il a connu « la plus forte croissance de son histoire […] entre 1980 et 2010 (+300 %) » (p. 17). Cela pour le côté empirique du livre, mais le point de vue théorique est aussi intéressant dans la mesure où il analyse la notion de « transition » comme l'idéologie du capital au XXIe siècle (p. 333), mais qui, pour le moment, prend la forme de la procrastination : une « futurologie attentiste ». Son analyse matérialiste lui fait aussi tenir compte du rapport capital/travail en dehors du schéma commun au patronat et aux syndicats, un compromis entre environnement et travail, pour poser l'idée que « sous les matières, (il y a) le travail » (p. 44). J.-B. Fressoz considère que l'usage productif des énergies non humaines repose sur l'épuisement du « travail-énergie » du corps des travailleurs. Marx le disait déjà quelque part sous une autre forme : « La production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : le travail et la terre ».

Mais pour de nombreux essayistes actuels, qui peu ou prou adoptent la position de la décroissance, l'hypothèse de la rareté est nécessaire à leur démonstration, afin de décrire ce qui n'est presque plus vu comme capitalisme, mais comme technofascisme ou action des ingénieurs du chaos, technoféodalisme, impérialisme fossile ou encore civilisation extractiviste [6]. Il s'agit dans toutes ces conceptions de décrire un mode de fonctionnement qui procède essentiellement par prédation ; et si ce n'est pas de la prédation, par extraction matérielle en provenance du sol. Certains, comme Ted Turner dans Politique des machines, parleront d'extraction sociale de données et de « version high-tech de l'économie de plantation ». Or comparer le rapport d'exploitation capitaliste [7] défini par Marx pour le distinguer de l'esclavage et du servage avec un rapport de distribution (production/consommation), qui s'instaure dans le rapport à l'économie numérique est inapproprié. Parler d'aliénation et de domination, pourquoi pas ? Mais en tout cas, il n'y a pas dans le second d'extorsion ou d'extraction, sauf à créer un métalangage pour l'entre-soi.

D'ailleurs, concrètement, quand passe-t-on matériellement, et non idéologiquement, de l'extraction à l'extractivisme ? Une question qui n'est pas rhétorique, parce que certaines « communautés indigènes » commencent à se la poser quand elles envisagent non pas le pur refus, mais la prise en charge de l'extraction.

Un étonnant traitement de faveur concédé au Sud global

Ce capitalisme de l'appropriation et a fortiori de la prédation (« mauvais ») est opposé au capitalisme de la production et de l'indépendance nationale (« bon »), ce qui nous rappelle l'opposition supposée entre finance et « économie réelle » dans le cadre d'une critique du capitalisme qui s'avère aujourd'hui de plus en plus morale, alors que dans les années 1960 les pays latino-américains avaient cherché à lutter contre l'impérialisme en s'appuyant, du point de vue théorique, sur les « théories de la dépendance » et la notion de « développement du sous-développement » (Gunder Frank, 1969), afin de créer des économies nationales en dehors d'un marché mondial dans lequel règnerait l'échange inégal (Emmanuel Arghiri).

Aujourd'hui, la plupart de ces pays, excepté Cuba [8], ainsi que de nombreux pays de l'aire asiatique, ont renoncé à ce projet et à la lutte anti-impérialiste, pour se fondre dans les nouveaux espaces internationaux globaux (OMC) ou locaux (Mercosur) qui leur ont fait acquérir une croissance capitaliste non négligeable. De ce fait, la notion de Sud global relève plus de l'opportunisme politique que de l'esprit tiers-mondiste de Bandung. Cela signalerait une nouvelle situation géopolitique ni proprement coloniale, ni impérialiste, mais dite de « colonialité du pouvoir ». En effet, selon le sociologue péruvien Anibal Quirano à l'origine de la notion, elle se fonde sur quatre piliers : l'exploitation de la force de travail, la domination ethno-raciale, le patriarcat et le contrôle des formes de subjectivité (ou imposition d'une orientation culturelle eurocentriste). Il s'ensuit que les résistances à la globalisation de la part de dictatures extractivistes comme celle du Venezuela seront perçues d'un bon œil par les nouveaux décoloniaux et les vieux anti-impérialistes, comme ceux-ci ont d'ailleurs soutenu les « résistants » Saddam et la famille Assad. Des dirigeants, comme d'ailleurs d'autres en Afrique, qui ne se sont jamais posé la question d'une croissance soutenable et a fortiori, celle de la décroissance, comme on peut le voir avec les atermoiements économiques de quelqu'un d'aussi réformateur, moderne et avisé que Lula au Brésil [9].

Le Venezuela est un triste exemple du choix extractiviste d'une dictature prétendument anti-impérialiste avec Chavez puis Maduro ; après des années de prospérité grâce au prix élevé du pétrole, l'économie s'est effondrée en même temps que les prix de cette ressource, au tournant des années 2010, cédant la place à la corruption et au démantèlement clientéliste de l'industrie… par le gouvernement vénézuélien.

Pour Roberto Saviano, spécialiste des mafias et du trafic de drogue, in Le Monde, le 8 janvier 2026, « Le narcotrafic n'est pas un effet collatéral des régimes autoritaires contemporains. Il est devenu, dans bien des cas, leur infrastructure invisible. Il ne finance pas seulement des activités criminelles : il soutient des appareils sécuritaires, achète des fidélités, remplace des économies effondrées, maintient en vie des États qui, autrement, n'auraient plus ni ressources ni légitimité. Lorsque la politique cesse de produire de la légitimité, la drogue produit de la liquidité. Et la liquidité produit du pouvoir. Le Venezuela est l'exemple le plus abouti de cette transformation. Ce n'est pas un pays producteur de cocaïne, mais l'un des principaux nœuds logistiques du trafic mondial. Aéroports militaires, ports, documents officiels, protections armées : ce qui devrait garantir la souveraineté est utilisé comme service d'État au narcotrafic […] Comme l'a expliqué l'ancien homme politique vénézuélien Moises Naïm, les dictatures contemporaines ne tombent plus par la seule révolte populaire. Le pouvoir ne repose pas sur le consentement, mais sur des réseaux : contrôle des forces armées, économies illégales, alliances internationales, fragmentation systématique de l'opposition ».

La dictature s'est renforcée, la pauvreté étendue ; la répression et la détérioration des conditions de vie contre les opposants a conduit près de 8 millions de Vénézuéliens à l'exil. Mais comme il faut que la théorie soit soutenue quand même par un rapport à la pratique et à la politique, les souverainistes d'hier et les « résilients » d'aujourd'hui ne seront pas taxés d'extractivistes par l'intelligentzia décoloniale et par les « degauche » européens, mais de « néo-extractivistes », afin de les distinguer des « extractivistes impérialistes ». L'honneur est sauf !

L'utilisation fourre-tout du terme d'extractivisme permet d'abord de poser un schéma explicatif. En effet, pour ces courants contestataires contemporains, les pays du Sud n'auraient été que le laboratoire d'un modèle aujourd'hui mondialisé : la logique extractiviste serait le moteur caché du capitalisme contemporain. Cela permet aussi de créer un pont entre passé et présent dans la description de la transformation du capital. Antonio Negri, par exemple, cherchait depuis les années 1990 à nommer cette transformation comme si elle produisait une forme nouvelle et définitive, parce que la plus récente (le capitalisme cognitif, l'Empire). Ainsi nous parle-t-il d'une situation où la valeur ne serait plus produite, mais extraite et captée, ce qui lui permet d'appliquer le concept à bien d'autres domaines : les données numériques, le tourisme de masse, etc. Son discours, n'est pas si éloigné de ce que nous disons quand nous parlons en termes « d'évanescence de la valeur [10] » liée à un processus de totalisation abstrait, mais non anonyme, au bout duquel le capital tend à dominer la valeur, mais Negri n'y voit que le signe d'une mauvaise gouvernance. La montagne accouche d'une souris.

À force de tout rapporter à l'extraction de matières premières, de force de travail, de données, d'intelligence humaine, etc., ceux qui contestent l'extractivisme, mais en font quand même la clé de lecture de tout, en viennent à effacer ce qui est l'opérateur majeur de la capitalisation des activités humaines : la mise en forme des valeurs créées dans la reproduction (chaotique) des rapports sociaux, et ceci dans l'ensemble des pays du Sud comme du Nord (État, salariat, finance, trusts productifs et/ou marchands, plateformes, médias, mégatechnologies, etc.). Une méprise qui les conduit, non seulement à ne pas saisir le fonctionnement d'ensemble du capitalisme, mais à opérer les choix politiques les plus douteux. Ainsi, les Émirats, l'Arabie saoudite, l'Algérie, l'Iran et la Libye, les supposés représentants de la « religion des pauvres », seront jugés être des extractivistes respectables, mais les compagnies pétrolières occidentales seront d'affreuses extractivistes ne pensant qu'à piller les sous-sols du Sud global. Plus encore, chez l'écologiste radical Andreas Malm, Israël se voit attribuer le « pompon » du pire en tant que tête de pont occidentale de la course aux énergies fossiles ; il va jusqu'à reprocher à l'« entité sioniste » (il a un vocabulaire politique très limité) d'avoir utilisé de gros bateaux pollueurs pour acheminer les rescapés de la Shoah en Palestine mandataire [11].

Voyons l'argumentation de Malm. À partir de l'industrie du charbon développée au XIXe siècle, les Britanniques ont voulu créer un empire fossile sur la terre du Levant arabe et ottoman (Syrie, Irak, Liban, Palestine, Égypte) en s'appuyant sur les Juifs d'Europe, qui, en tant qu'Européens, auraient été en symbiose avec l'empire fossile. Vous nous direz, il y a quand même un progrès puisqu'alors les Juifs ne sont plus coupables depuis 2000 ans comme dans l'anti-judaïsme, mais seulement depuis 200 ans comme dans l'antisionisme.

Il est vrai qu'Israël a un projet critiquable avec l'artificialisation de ses sols (« l'inauthentique ») et la destruction de sa biodiversité ainsi qu'à travers le puisage (voire captage) des ressources en eaux. Mais Israël ne produit pas de pétrole, à la différence des pays arabes. L'important pour Malm et cette forme d'antisionisme vert est de faire de l'« entité sioniste » — définie comme abstraite (entité), mondialisée (occidentale et blanche), à la nature « arraisonnée » par la technique — une menace existentielle pour les valeurs d'authenticité dont les Palestiniens seraient les porteurs exclusifs, en raison de leur rapport au terrestre, à la terre, à la gestuelle paysanne de l'activité de subsistance. En conséquence de quoi, tout ce qui est « authentique » est palestinien. On a ici comme un écho d'un langage ancien en provenance de l'extrême droite française historique à la Barrès d'une part ; de la philosophie allemande à la Heidegger d'autre part.

In fine, ce qui vient à prédominer, c'est un récit qui décline et diffuse une vision dichotomique, dualiste entre un Nord pillard et un Sud pillé. De ce fait, l'opposition et la lutte deviennent : défense de la Terre (mère) contre le moloch-capital. C'est une naturalisation des luttes et cette naturalisation prend une dimension essentiellement morale qui rejoint l'écologisme politique et culpabilisateur. L'acteur politique central, c'est le protecteur de la Terre qui… moralise le capitalisme. Ces courants refusent la pensée totalisante (ce qui ne les empêche pas de parler souvent en termes de Système) et découplent le capitalisme en de multiples métaphores (« de la finitude », « de l'apocalypse », « cannibale »), qui empêchent de saisir les évolutions en termes de processus. Cela conduit à des tautologies comme celle d'Orain définissant son capitalisme de la finitude… par sa finitude. Il leur faut par ailleurs des relais et il y en un tout trouvé, puisque la dénonciation de l'extractivisme peut très bien s'avérer complémentaire à la dénonciation de la finance, perçue majoritairement à gauche comme participant de la prédation et de plus, la finançant. Comme cette finance forcément mauvaise, elle aussi, est opposée à la bonne production, on a un redoublement de la position moralisatrice (pillage, captage, rente) qui se prend pour une critique radicale.

Sur le versant « primitiviste » où la contestation ne se limite pas à celle du capitalisme, mais concerne aussi l'industrie en passant par l'élevage et la plantation, le sujet de leur révolution n'est plus constitué des forces politiques et sociales qui agissent dialectiquement dans l'histoire, mais des entités abstraites ahistoriques : la Terre, la Forêt, les peuples autochtones… Il y a des accents quasi théologiques chez ces idéologues de la Terre martyrisée et pourtant résiliente ; une fois les extractivistes vaincus surgira une ère nouvelle : celle de l'abondance dans la frugalité et l'harmonie… Cette empreinte religieuse sous-jacente est congruente avec la double position moralisatrice que l'on vient de critiquer. Elle peut éventuellement déborder ou dériver vers des positions conservatrices au sens de la « révolution conservatrice » du début du XXe siècle en Allemagne, comme, par exemple chez Philippe Murray in Festivus Festivus (Flammarion, coll. « Champs », 2008) dans lequel se côtoient compassion chrétienne, culte païen de la terre et cosmo-centrisme animaliste.

Cette contestation qui retourne vers l'amont est congruente avec celle qui se tourne vers l'aval. L'intelligence artificielle serait accaparée par quelques opérateurs. Les oligarques de l'extractivisme accusés de piller les ressources et les « seigneurs » du numérique accusés de les monétiser (c'est ce que nous appelons la capitalisation) participeraient de la même alliance contre « notre » monde. Par exemple, pour Varoufakis et son techno-féodalisme, « l'extractivisme cloudaliste » (l'extraction des données et l'unité entre le combustible et le produit) aurait réduit les « bons vieux capitalistes » au rôle de vassaux.

« Mauvais » et « bon » capitalisme

Ce type d'analyse sort de la compréhension du capitalisme comme mode production au sens large, car le lien à la production et aux entreprises (cette boîte noire des gauchistes) est ignoré. Or Netflix, par exemple, ne paie pas un tribut féodal à Amazon, mais un service capitaliste et cette dernière a préalablement investi des centaines de milliards de dollars dans des infrastructures afin de soutenir cette activité dans le Web (58 % de son résultat d'exploitation), alors qu'elle ne lui rapporte que 17 % de ses revenus. Là où il y a bel et bien investissement (Amazon a construit et contrôle plus de 800 entrepôts logistiques aux États-Unis), puis capitalisation boursière, Varoufakis ne voit que frais de transaction entre deux seigneuries qui vivent de la rente. Or ceux qui paient ces services les paient certes très cher (15 % à 40 % de leurs recettes [12]), mais ils ont évité leurs propres investissements logistiques et surtout, du point de vue de la logique économique d'ensemble, il s'est produit une accélération des flux caractéristique de la dynamique du capital et à l'opposé de toute pratique de rente féodale ou d'extractivisme qui, a contrario, repose sur le temps long [13].

Ces investissements que réalisent les plateformes, les anciens services publics comme la Poste en France sont incapables de les faire (manque de capacité financière, manque de savoir-faire, manque d'initiative, etc.). Il ne s'agit donc pas là de captation indue, même si à la sortie on préfèrerait que ce soit la Poste qui nous livre plutôt qu'Amazon. Amazon tire toute sa puissance de sa force capitalistique qui repose sur ses investissements en capital fixe, des économies d'échelle, les effets de réseaux et c'est cet ensemble qui lui permet la thésaurisation de données extraites et non le processus inverse. L'État danois vient d'en tirer les conséquences en décidant que la Poste danoise ne ferait plus de distribution de courrier, alors même que les tarifs postaux de base étaient trois fois plus chers qu'en France (3,90 euros la lettre standard). Le capital est dialectiquement innovation et captation et quand il cherche à mettre des barrières, comme dans la recherche du monopole (cf. Apple sur ses applications), il prend du retard dans d'autres domaines (IA) et il est immédiatement sanctionné par Wall Street, puisqu'Apple prend le risque d'une fuite sur d'autres systèmes tels Android ou Harmony de Huawei (cf. « Une guerre froide 2.0 » in Le Monde diplomatique, mai 2023). Il n'y a pas là déconnexion entre finance et activité réelle, mais bien extrême connexion qu'on peut effectivement jugée comme trop extrême.

Reste à savoir si ces nombreux investissements privés et les subventions publiques qui les accompagnent dans la « Tech » auront un effet moteur et diffuseur dans l'ensemble de l'économie. Ceux qui attaquent principalement le libéralisme plutôt que le capitalisme pensent que l'affaiblissement de l'État qui en découle favorise les situations d'oligopolisation des marchés et la possibilité de féodalisation à partir de la constitution de « fiefs » au sein de « l'Empire », ce que seul le pouvoir « communiste » chinois pourrait éviter. Pour nous, la réallocation actuelle des ressources qui s'effectue depuis la crise paradoxale des États-nations suit une ligne qui combine alliances, par exemple sur le climat (GIEC) et les énergies renouvelables, la paix du « doux commerce » (OMC, Mercosur) avec des luttes entre fractions du capital au niveau du capitalisme du sommet, à laquelle participe un grand nombre de protagonistes (puissances étatiques ou maintenant régionales et d'affaires multinationales réorganisées en réseaux, organismes internationaux, grandes ONG officielles, médias) dont la collaboration semble dissoudre toute dimension politique, sauf à la porter à l'extrême (Xi, Poutine, Trump) en articulant richesse et puissance (le capital comme pouvoir).

Question sociale au rencart et politique au crépuscule

Que nous insistions tant depuis dix ans, au niveau théorique, sur les luttes entre fractions du capital, tout en accordant concrètement une participation concrète à des mouvements comme celui des Gilets jaunes et une attention soutenue à des tentations émeutières, n'est pas contradictoire. C'est « la situation » à court terme, marquée par l'aspect microscopique de nos propres luttes, au travail, où là, elles sont quasi invisibles dans leur déroulement et encore plus dans leurs effets porteurs, et non pas « rendues invisibles » par on ne sait quel esprit malin et aussi quand elles se font visibles (NDDL, TAV, grandes bassines), mais où nous n'arrivons pas à inverser le rapport de forces ou alors, quand nous l'inversons, à ce que cela produise autre chose qu'un arrêt de projet sans incidence notable sur la politique des grands travaux.

D'où le retour de prises de position « campistes »purement idéologiques [14], un signe, entre autres, de la fin de l'hypothèse autonome dont la richesse d'origine, par exemple dans l'opéraïsme italien, résidait dans le fait d'être à la fois « dans et contre », le lien dialectique dans lequel chaque terme donnait son sens à l'autre, rendait concret le rapport social abstraïsé. La défaite actée à la fin des années 1970, puis ce que nous avons appelé la « révolution du capital », qui n'a pas été une contrerévolution parce que nous n'étions pas allé jusqu'à la révolution, a rendu le « dans et contre » sans consistance. Le « dans » n'est plus guère qu'une banalité de base (la contrainte au travail et/ou au revenu) et le contre une posture, parce qu'il ne produit plus de forces sociales et politiques suffisamment antagoniques pour s'objectiver. Il prend alors souvent la forme d'une contestation picrocholine (lutte pour de nouveaux droits) ou abstraite (anticapitalisme, antifascisme, antidualisme). Une perte d'efficience politique, une éclipse de la « Grande Histoire » dont Mario Tronti avait lui aussi tiré le bilan [15] ».

Il faut reconnaître que cette situation est prise en compte par une partie non négligeable de la jeunesse qui a ressenti ou plus rarement compris (dans des tendances insurrectionnistes, par exemple) que le « dans et contre » n'était plus porteur de dépassement. Mais opposer comme ils le font, « leur monde » à « notre monde » dans une version cool ou par l'idée de sécession dans la version hard , n'ouvre pas plus de porte de sortie, puisque c'est la tension dialectique entre les deux pôles (le dans et le contre) qui est alors supprimée. Au mieux, il ne s'agit alors que d'affirmer des expériences, des alternatives, des « lignes de fuite ».

Pour conclure provisoirement

Nous l'avons repéré au cours de ce texte, les diverses interprétations extractivistes du capitalisme ont toutes tendance à définir la domination du capital comme opérant dans un seul moment essentiel : celui de l'extraction des ressources naturelles ou artificielles dans un espace immédiat. Elles réduisent ainsi l'histoire de la dynamique du capital et son rapport au « progrès », à la conquête et à l'extension de nouveaux espaces et territoires à travers des dispositifs technologiques, des captations de données et de flux financiers, etc. Autant de forces qui agissent directement et sans médiation selon des modes violents et destructeurs.

Cette tendance à spatialiser le processus capitaliste, caractéristique de ce que nous avons appelé « l'achèvement du temps historique et dialectique [16] », s'accompagne d'un effacement des luttes concrètes, des antagonismes sociaux et politiques, des manifestations du négatif dans l'histoire.

De ce fait, on ne trouve plus guère trace d'une interrogation sur les rapports sociaux d'exploitation. Est-ce là un point aveugle, un impensé ou bien un choix délibéré de quitter ce terrain en apparence dévasté ? Ce qui est certain, c'est que passer de la critique des rapports sociaux et des interventions qu'elle appelle, à l'indignation vis-à-vis de la dévastation du monde, n'a pas les mêmes incidences sur nos pratiques.

Temps critiques, le 10 janvier 2026


[1] – Une utilisation non seulement universitaire, mais politique et gouvernementale. cf. l'économiste équatorien Alberto Acosta, auteur de « Extractivism and Neoextractivism : Two sides of the same curse” et ex-président de l'Assemblée nationale constituante équatorienne, ex-ministre de l'Énergie et des Mines en 2007 et candidat à la présidence de la République en 2013, pour l'Unité plurinationale des gauches.

[2] – cf. Philippe Pelletier, Climat et capitalisme vert, de l'usage économique et politique du catastrophisme, Nada, 2015.

[3] – Pascal Riché le déclare sans détour dans Le Monde, le 2 avril 2025 in « Le concept d'extractivisme, un résumé de tous les maux du capitalisme » : « Si tous les maux de la planète pouvaient être encapsulés dans un seul mot, quel serait-il ? “Extractivisme” ferait un bon candidat, du moins dans les milieux militants et académiques. Désormais omniprésente, la dénonciation de l'extractivisme est intersectionnelle : on la croise aussi bien dans les discours écologistes, décoloniaux ou anticapitalistes. L'extractivisme, c'est le vol, la prédation, l'exploitation du Sud, la pollution et le dérèglement climatique. » Mais l'auteur se perd au milieu des notions mélangées où il confond exploitation de la terre par le paysan (par exemple dans la catégorie socioprofessionnelle d'exploitant agricole) et celle de l'exploitation ouvrière, sans jamais faire la différence entre un agir humain, tel l'extraction, et une idéologie productiviste qui, conjoncturellement, peut être extractiviste.

[4] – De toute façon (et n'en déplaise à Trump), la stratégie de longue date de ce secteur — les « Seven Sisters » d'abord, l'OPEP ensuite — consiste plutôt à restreindre la production afin de maintenir les prix, ce qui conforte du reste la thèse du capital comme pouvoir développé par Nitzan et Bichler et repris par Temps critiques.

[5] – Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition, Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024.

[6] – cf. Célia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition, Seuil, 2024. En faisant remonter l'extractivisme à l'âge de la plantation, elle dissout le mode de production capitaliste en une civilisation dont on ne sait par quelle perversion elle se serait développée.

[7] – Certains critiques de l'extractivisme vont même jusqu'à trouver extractiviste, non pas le fait que le capitaliste extraie de la plus-valeur sur le travail, mais le travail ouvrier lui-même quand il est lié aux processus d'extraction des ressources. (cf. Sonja Killoran-McKibbin, Anna Zalik, “Rethinking the Extractive/Productive Binary under Neoliberalism”, in Handbook of Neoliberalism, (Edited By Simon Springer, Kean Birch, Julie MacLeavy), Londres, Routledge, 7 juillet 2016, p. 540 (source : Wikipédia).

[8] – Nous ne parlerons pas ici du Chiapas où, quoiqu'on en pense sur le fond, se réalise une expérience originale mais limitée, en marge de la question de l'État, du « développement » et du capitalisme.

[9] – Bien que la logique derrière le néo-extractivisme semble de prime abord moins prédatrice que celle de l'extractivisme, les pratiques qui en découlent sont tout aussi destructrices sur les plans environnemental et social.

[10] – cf. J. Guigou et J. Wajnsztejn, L'Évanescence de la valeur, L'Harmattan, 2004.

[11] – Andreas Malm, Pour la Palestine comme pour la Terre, les ravages de l'impérialisme fossile, La Fabrique, 2025.

[13] – Les hypothèses trumpiennes de l'exploitation des terres rares au Groenland se heurtent au fait que, d'après les experts, elles ne pourraient devenir opérationnelles qu'à l'horizon 2050. L'emballement pour les richesses de l'île « est fondé sur un malentendu », estime le géologue groenlandais Minik Rosing. « Certes, ces matières critiques ont de la valeur, et le Groenland en regorge. Mais on peut aussi les trouver ailleurs dans le monde, où il est souvent plus facile et moins cher de les exploiter. Or, ce qui en fait une ressource, c'est la valeur qu'elles dégagent par rapport au coût de production, et on n'y est toujours pas », explique-t-il (in Le Monde, le 10 janvier 2026).

Quant au redémarrage conséquent d'une production pétrolière au Venezuela, il demanderait d'énormes investissements et du temps pour un pétrole de mauvaise qualité et à bas prix.

[14] – cf. notre brochure : « Maurizio Lazzarato et le malheureux retour au marxisme-léninisme » (novembre 2025) publié aussi dans Lundi matin no 499 ; et plus récemment encore, les manifestations en Europe en soutien à Maduro.

[15] – Mario Tronti, La politique au crépuscule. Éditions de l'éclat, 2000.

[16] – cf. J. Wajnsztejn, L'achèvement du temps historique, l'Harmattan, 2025

12.01.2026 à 19:22

La férocité du peuple

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Netchaïev avait un plan
Erwan Sommerer

- 12 janvier / , , ,
Texte intégral (6842 mots)

Dans cet excellent texte sur Netchaïev, figure du nihilisme révolutionnaire russe, Erwan Sommerer restitue les coordonnées principales d'une pratique de la destitution dans sa forme nihiliste et absolutisée. Contrairement aux planificateurs d'une Révolution libérale fondée sur des images de l'avenir empruntées aux institutions du présent, Netchaïev n'a cessé de proposer sa propre idée du « plan » : la planification des ruines, la « pandestruction » assumée et déterminée du tout de la situation sociale donnée. La tâche du nihiliste consiste alors à dresser la table rase véritable qui doit mener à la révolution la plus complète. De sorte que le nouveau foyer de feu insurgé ne doit décider de s'instituer qu'à la faveur de cendres vraiment froides. On dit qu'il est toujours plus facile de détruire que de construire, mais c'est une vue d'installé. La « pandestruction » est Ô combien plus belle et difficile.

De Netchaïev, on ne connaît souvent que son Catéchisme du révolutionnaire, qui est un très bon texte. Mais il y en a d'autres, tout aussi importants, écrits en quelques mois entre mars et août 1869. Des pamphlets qui méritent d'être lus tant leur contenu révèle une conscience aiguë de l'emprise de l'État et du Capital sur les individus – jusque dans leurs tentatives pour penser une société alternative – et décrit l'exigence de négativité absolue qui en découle.

Netchaïev est alors en exil à Genève, où l'accueille Bakounine. Celui-ci, sans lui faire injure, n'est ici qu'un personnage secondaire. Il a contribué à la rédaction des textes mais les idées, violentes, intransigeantes, le dépassent. C'est un simple spectateur, aussi fasciné que sidéré par la radicalité de la nouvelle génération révolutionnaire russe.

C'est la génération nihiliste inaugurale, née dans les années 1840. Elle a eu son premier martyr : Karakozov, pendu en septembre 1866 pour avoir voulu assassiner le Tsar. Ce sacrifice a sorti le nihilisme hors de la littérature, renvoyant le Bazarov de Tourgueniev à ses tièdes atermoiements. Pour Netchaïev, Karakosov est le « prologue » qui annonce les destructions à venir. Mais il mesure l'ampleur de la tâche face à la grande énigme de la pensée révolutionnaire : quelle stratégie adopter dans une situation d'aliénation si forte, si intense, que les révoltes elles-mêmes deviennent des modes de reconduction de l'exploitation ? D'autres ont tenté de la résoudre : Benjamin, Debord, Marcuse, etc. Tous ont compris qu'une révolution pouvait n'être qu'un vulgaire mécanisme de maintenance du système. Mais alors que faire ?

C'est la grande question, posée dès 1863 par Tchernychevski. Entre le printemps et l'été 1869, Netchaïev livre sa réponse. Elle est empreinte de l'état d'esprit brutal de la pensée russe de son temps, étrangère à toute sophistication occidentale. Surtout, elle atteint un degré de radicalité tel que personne, depuis, n'a été aussi loin. C'est donc un jalon, un point d'intensité maximale à l'aune duquel chacun peut évaluer ses propres limites. Et puisque l'énigme n'a jamais été élucidée – et certainement pas par Lénine – et qu'elle constitue aujourd'hui encore un défi stratégique pour la pensée révolutionnaire, il n'est pas inutile d'écouter ce que Netchaïev avait à dire.

Sa réponse identifie plusieurs strates de destruction de l'ordre existant, que je vais décrire l'une après l'autre.

Mourir pour changer de maître

Netchaïev part d'un constat : « aucune révolution n'a encore eu lieu parmi les peuples » [1]. Cela ne veut pas dire que toutes les révolutions ont échoué. Certaines, en apparence du moins, ont triomphé. Mais les ruptures qu'elles prétendaient instaurer masquaient toutes une continuité de fond :

« Les hommes d'État affublés de tel ou tel costume libéral de pacotille ont, avec des discours enivrants, conduit les foules à un combat sanglant pour ensuite, après la victoire, parmi les cadavres des hommes tombés pour la prétendue liberté, dresser de nouveaux gibets et de nouveaux échafauds (…). Ils ont restauré les conditions antérieures de l'oppression. Les ambitieux ont toujours profité du mécontentement et de l'irritation du peuple pour satisfaire leurs ambitions. Révolutionnaires et démocrates au début, ils se sont mués en despotes à la fin ». [2]

Ces pseudo-révolutions se sont contentées de « renverser une forme politique pour la remplacer par une autre » [3]. Ainsi, la plus formidable ambition révolutionnaire peut n'être qu'un ajustement superficiel tout entier inscrit dans des limites qui, elles, demeurent intouchées voire impensées.

Pour outrepasser ces limites, il faut cesser de s'arrêter « devant la propriété et les traditions (…) de la soi-disant civilisation » [4]. Le but doit être la « destruction définitive du système étatique » [5] et « l'abolition radicale de toutes les structures sociales, des forces, des moyens, des choses et des hommes (…), de tout ce qui existe et triomphe aujourd'hui (...) pour le malheur du peuple » [6]. Il faut « une révolution qui détruira dans ses racines tout gouvernement et qui renversera toutes les traditions de l'ordre et des classes » [7].

Netchaïev désigne ici les deux ennemis fondamentaux et indissociables – l'État et la propriété – qui doivent absolument être pensés et détruits ensemble, sans qu'il n'en reste rien et sans qu'aucun ne prenne la priorité sur l'autre dans l'ordre de la démolition. Il ne s'agit plus de mourir en vain, pour changer de maître, mais d'anéantir toute possibilité structurelle d'émergence d'un nouveau maître : le point d'extériorité à l'ordre existant ne peut être atteint que si l'on mesure avec précision le degré d'abolition des formes anciennes nécessaire à une vraie rupture.

Pandestruction / amorphisme

Netchaïev, prenant acte du fait que toute révolution partielle est une révolution manquée, assume donc la table rase. C'est ce qu'il nomme la pandestruction – la destruction totale de l'ordre existant –, seule voie vers une situation d'amorphisme, c'est à dire l'état de disparition absolue de toutes les formes sociales et institutionnelles :

« Si toutes les formes existantes sont mauvaises, les formes totalement nouvelles ne pourront naître que lorsqu'aucune des formes existantes n'aura survécu aux destructions ; cela signifie que les formes totalement nouvelles ne pourront naître qu'avec l'amorphisme. Dans le cas contraire, si quelques-unes des formes anciennes – et même une seule – survivent, cela implique que survivront les racines des formes antérieures et la possibilité que celles-ci repoussent en abondance. Le changement ne sera qu'apparent et temporaire et les sacrifices et le sang au prix desquels il a été acheté auront été gaspillés en vain ». [8]

La moindre persistance de l'ancien monde sera un ferment de sa renaissance par-delà les tentatives pour l'abattre. Une seule institution, une seule trace des hiérarchies socio-économiques en vigueur et la survie d'un seul gouvernant permettront le retour des vieilles habitudes et de l'ensemble des structures de pouvoir. C'est pourquoi il importe de ne pas reculer devant le déclenchement de la « terrible insurrection populaire pandestructrice » [9].

La pandestruction est le moyen, l'amorphisme le résultat. Conquérir le point d'extériorité, s'extraire de l'ordre positif pour être sûr de ne plus se mouvoir à l‘intérieur du système auquel on veut mettre fin, impose de déployer une négativité absolue.

Le plan négatif

L'amorphisme ne s'obtient qu'à certaines conditions. Il faut d'abord renoncer à imaginer une organisation alternative depuis l'intérieur de l'ordre existant. Netchaïev – qui ne défend nullement l'option fédéraliste en vogue chez les anarchistes – dénonce ceux qui prétendent qu'« on ne doit pas détruire sans posséder un plan de reconstruction rigoureusement élaboré » [10]. Une telle prétention est absurde à ses yeux : « comme on prend les matériaux qui serviront à ces élucubrations dans les infâmes conditions existantes, on obtient un résultat identique, la même infamie » [11].

Ainsi, toute réflexion précoce sur le monde post-révolutionnaire est immanquablement imprégnée des valeurs et des préjugés en vigueur. C'est pourquoi il faut une stricte séparation entre les tâches de destruction et de création :

« Le concept de révolution inclut, sous le rapport du temps, deux étapes radicalement opposées : le début, époque de la destruction des formes sociales existantes, sa poursuite jusqu'à leur disparition, et la fin, époque de la création, c'est-à-dire, de la construction de formes radicalement neuves à partir de cette situation d'amorphisme. (...) La destruction n'est absolument pas la création et elle est incompatible avec elle ». [12]

Il faut prendre la mesure de cette séparation. Bien qu'il parle encore d'un « début » et d'une » fin », c'est l'idée même de temporalité que Netchaïev met ici en cause en défendant l'absoluité de la première phase : « la destruction totale est incompatible avec la création, et pour cette raison, elle doit être exclusivement, absolument unique » [13].

Le but est de casser le rapport de continuité entre les deux moments. Se projeter au-delà de la rupture, c'est la neutraliser. S'empresser d'imaginer l'avenir alors même que la révolution est à faire, croire que l'on peut voir par-delà les formes établies tandis qu'on en subit l'influence, c'est laisser parler les déterminismes existants : il n'est pas possible d'enjamber le néant que la pandestruction doit engendrer sans embarquer avec soi les modes de penser et d'agir propres à l'ancien monde. Pour que l'avenir redevienne pleinement ce qu'il doit être, incertain, imprévisible, il faut d'abord s'en détourner, s'interdire de l'envisager et donner la priorité à la mise en œuvre des conditions dans lesquelles son existence sera de nouveau possible.

Cesser de penser de façon concomitante la destruction et la création revient donc à instaurer une discontinuité et une incommensurabilité radicales entre le moment de la révolution et ce qui ne pourra être défini comme un « après » qu'en cas de réalisation de l'amorphisme, lorsque le temps véritable – et non pas le présent infini de la reproduction de la domination – reprendra son cours.

Rejetant tout « plan positif », Netchaïev peut alors affirmer : « nous n'avons qu'un seul plan négatif et invariable, celui de la destruction impitoyable » [14].

L'abolition de la pensée

Netchaïev mêle le pessimisme d'une génération nihiliste qui a pleinement conscience des déterminismes qui l'entrave et de sa situation d'aliénation sociale et économique, et un activisme rigoriste visant à abolir ces déterminismes en détruisant massivement les structures qui les produisent.

Rien ne doit donc encombrer la négativité révolutionnaire, ce qui inclut la pensée dans toutes ses dimensions puisqu'elle émane du monde à détruire. Depuis l'intérieur de la toile inextricable des déterminismes, lorsque toute idée est produite par des forces institutionnelles hostiles, le seul critère d'orientation – la seule voie vers la connaissance de la ligne juste – est l'action révolutionnaire, à laquelle toute activité intellectuelle doit être soumise :

« Pour nous, la pensée n'a de valeur que dans la mesure où elle peut servir la grande cause de la pandestruction radicale et totale. Aucun des livres qui existent de nos jours ne contient cette pensée. Ceux qui étudient l'œuvre révolutionnaire dans les livres seront toujours des révolutionnaires oisifs. La pensée capable de servir la révolution populaire ne s'élabore qu'à partir de l'œuvre révolutionnaire du peuple, elle doit être le résultat de la série d'expériences et de manifestations pratiques qui visent le même but, par tous les moyens, inébranlablement, celui de la destruction impitoyable. Tout ce qui ne suit pas cette route nous est étranger et hostile » [15].

La pensée et l'action doivent être mêlées et se valider mutuellement au point de ne plus pouvoir être distinguées l'une de l'autre. Debord, à un siècle d'écart, ne dira pas autre chose : « il faut réaliser la fusion de la connaissance et de l'action, de telle sorte que chacun de ces termes place dans l'autre la garantie de sa vérité » [16].

Mais le sens même de l'action peut être dévoyé. Ce n'est qu'un mot dénué de sens si elle ne vise pas l'amorphisme :

« Nous avons perdu toute confiance dans les mots ; le mot n'a de sens pour nous que si (…) l'action le suit immédiatement. Mais tout ce qu'on nomme aujourd'hui l'action est loin d'être l'action. (…) Les seules manifestations concrètes sont pour nous la série d'actions qui détruit réellement quelque chose : toute personne, toute chose ou toute relation sociale qui fait obstacle à la libération du peuple » [17].

Tout est ici subordonné au but final. La valeur des idées et des actes dépendent de leur capacité à réaliser l'intention révolutionnaire.

La science et la morale de la destruction

Cet utilitarisme de la destruction s'applique à la science et à la morale. Ainsi, la première ne vaut que si elle sert le peuple et la révolution et non plus les intérêts « du Tsar et du Capital » [18]. Le révolutionnaire doit préférer « la mécanique, la physique, la chimie, voire même la médecine » [19] car ce sont pour lui des outils. De même, s'il « étudie jour et nuit la science vivante des hommes, des caractères, des positions et de toutes les conditions de la société actuelle, dans toutes les sphères possibles » c'est parce que son « but est la destruction la plus prompte possible de cette société infâme » [20].

La morale, elle aussi, ne se définit que par rapport à l'objectif d'abolition de l'État et de la propriété. Dans tout autre cas, lorsqu'elle conforte les institutions dominantes ou les mœurs en vigueur, le révolutionnaire la méprise et en rejette les prescriptions : « ce qui est moral, pour lui, est tout ce qui contribue au triomphe de la révolution. Ce qui est immoral et criminel pour lui est tout ce qui lui fait obstacle » [21].

Le seul critère pour départager le vrai du faux, le juste ou l'injuste ou le bien du mal, est ainsi l'efficacité pandestructrice.

Refuser de fonder : le nihilisme anti-constituant

Reste à interroger le devenir des nihilistes eux-mêmes une fois réalisé l'amorphisme. Netchaïev est cohérent : si les révolutions échouent à briser la continuité de l'oppression, c'est parce que les révolutionnaires se réservent par avance les meilleurs places dans les institutions à venir. Alors ne s'arroge-t-il pour lui-même et ses alliés aucun privilège de ce type. Le but n'est pas la conquête du pouvoir, mais la destruction des conditions de possibilité même du pouvoir.

« La génération actuelle doit commencer la véritable révolution, commencer à bouleverser totalement toutes les conditions de la vie sociale ; elle doit détruire tout ce qui existe, sans réflexion, sans distinction, avec pour unique considération que ce soit le plus vite possible et à la plus grande échelle possible. Mais puisque cette génération a subi l'influence des conditions de vie répugnantes contre lesquelles elle s'insurge, l'œuvre de création ne peut lui incomber. Cette œuvre incombe aux forces pures qui se révèlent dans les jours de rénovation. Nous disons : les atrocités de la civilisation moderne dans laquelle nous avons grandi nous ont privés de la capacité de bâtir le paradis de la vie future dont nous ne pouvons rien savoir de précis, seulement qu'il sera l'exact contraire des horreurs présentes » [22].

La séparation rigoureuse entre destruction et création s'applique donc aux nihilistes. Ceux-ci sont une génération non-fondatrice, anti-constituante, qui ne se considère nullement comme une élite destinée à prendre en main l'organisation d'une société future. De celle-ci, on ne peut de toutes façons rien savoir si ce n'est qu'elle sera la réalisation de la promesse quasi-prophétique d'un monde inversé, ce contraire absolu de la domination et de l'exploitation : cette génération accepte de n'être que négative et renonce à se croire fondatrice.

L'abolition de soi

En même temps qu'il abandonne toute prétention constituante, le révolutionnaire doit accepter la possibilité que la pandestruction soit aussi sa propre fin. La violence divine, dira-t-on en termes benjaminiens, est une violence auto-destructrice. D'où l'un des passages plus célèbres du Catéchisme du révolutionnaire :

« Le révolutionnaire est un homme condamné. Il ne peut avoir ni intérêts, ni affaires, ni sentiments, ni attachements, ni propriété, ni même de nom. Tout en lui est absorbé dans un intérêt unique et exclusif, dans une pensée unique, dans une passion unique – la révolution » [23].

On peut bien sûr en avoir une interprétation littérale. Le révolutionnaire est prêt au sacrifice, il assume pleinement son statut de martyr : « sans pitié pour l'État et pour les classes supérieures de la société ; il n'en attend aussi aucune merci. Entre eux et lui il existe une guerre à mort, sourde ou ouverte, mais continue et implacable » [24]. Il est « pour ce monde un ennemi sans pitié » et, s'il accepte d'y vivre, « c'est seulement pour le détruire plus efficacement » [25]. C'est le message qu'ont entendu les membres de Narodnaïa Volia qui réussissent en mars 1881 là où Karakozov avait échoué, tuant le Tsar avant d'être pendus. Netchaïev, qui fut l'un de leurs maîtres à penser, meurt pour sa part en 1882 dans la cellule où il est enfermé depuis près de dix ans. Non seulement la génération de la destruction accepte de laisser à d'autres le soin de fonder un monde nouveau, mais elle ne prétend pas survivre à la révolution.

On peut toutefois aller plus loin : le révolutionnaire se sait aussi condamné d'avance parce qu'il a compris que « tout ce qui constitue l'individu, ses traits distinctifs, lui est inculqué de l'extérieur, sous l'influence générale de l'ensemble des conditions sociales » [26]. Dès lors la pandestruction, englobant tous les rapports socio-économiques, anéantira aussi les rôles, les comportements et les modes vie produits par le système.

En d'autres termes, le révolutionnaire netchaïevien sait que la révolution emportera les vieilles identités et que rien de ce qui le définit ne survivra à la rupture. Il a conscience qu'il ne peut se hisser à la hauteur de sa tâche « s'il regrette quelque chose dans ce monde » [27] et il entreprend en pleine connaissance de cause la dissolution simultanée de l'ordre en vigueur et de sa propre existence, soumise aux déterminismes de cet ordre. Niant le monde dans lequel il vit, le révolutionnaire se nie lui-même.

La férocité du peuple

On a beaucoup écrit sur la fascination de Netchaïev envers la formation d'une avant-garde froidement disciplinée. Mais le netchaïevisme n'est pas un blanquisme : à aucun moment il n'est question de se substituer au peuple dans la conduite de la révolution et dans la création du monde post-révolutionnaire.

Certes, il imagine qu'un groupe d'individus organisés, prêts au sacrifice, peut contribuer à la révolte populaire. Ainsi, tuer « les tyrans du peuple » – c'est-à-dire l'ensemble de ceux qui servent ou soutiennent le régime, et dont Netchaïev, un peu à la manière de Marat dans L'Ami du peuple, fait une liste détaillée – pourrait « installer les conditions propices à l'insurrection générale contre l'ordre étatique et le système des hiérarchies sociales » [28]. On peut, en d'autres termes, se rendre utile en déblayant le terrain. Mais l'objectif des nihilistes est surtout de participer aux émeutes et aux insurrections de manière à faciliter leur coordination et leur transformation révolutionnaire globale : « pour fusionner toutes ces révoltes isolées en une seule révolte générale et pandestructrice, c'est-à-dire en une révolution populaire, il faut que nous prenions part nous-mêmes de la façon la plus active, la plus franche et la plus hardie à chacune d'elles » [29].

C'est alors bien plus du côté du narodnisme qu'il faut chercher la relation à établir avec le peuple. L'horizon est non seulement la fusion des révoltes en une seule grande révolution, mais aussi la fusion des nihilistes avec le mouvement populaire. Ainsi Netchaïev peut-il dire au peuple : « accueille-nous donc dans tes rangs sans doute ni indécision, afin que nous continuions à suivre, la main dans main, ensemble, unis, d'un même corps, le chemin de la purification qui mène à la vie nouvelle » [30]. Ici l'abolition de soi, le renoncement à sa propre identité, se fait dans l'action révolutionnaire.

Ce devenir-peuple du nihiliste ne vise toutefois pas, comme c'est le cas chez les Narodniks, à dévoiler une organisation idéale dont la préconnaissance résiderait dans le peuple. Celui-ci ne détient par avance aucun privilège constituant. Il est avant tout la force négative, un opérateur de discontinuité sans projet positif, sans essence prédonnée, qui se définit par la tâche d'effacement total de l'ordre existant.

Cela implique la mise en œuvre d'un degré de conflictualité tel qu'aucune forme de réconciliation ne soit possible : « dans cette guerre, il ne peut y avoir ni rapprochement ni juste milieu. Un des deux adversaires doit succomber : l'État (…) ou le Peuple » [31]. Le déploiement de la violence révolutionnaire doit empêcher toute entente, toute inscription des deux camps antagonistes dans un même système : la révolte véritable est non-subsumable et interdit toute synthèse dialectique avec l'ennemi. Elle acquiert ainsi cette « netteté extraordinaire », cette « perfection » dont parlait Sorel [32] lorsque la société ne connaît plus que deux camps irréconciliables. Et à ceux, libéraux ou réformistes, qui s'en émouvraient, Netchaïev rétorque : « la férocité des gouvernants a engendré, légitimé et rendu nécessaire la férocité du peuple » [33].

En ce sens, le peuple netchaïevien peut être compris comme le seuil d'irréversibilité de la négation. Il est l'annonce de la pandestruction sans retour en arrière possible, un passage vers l'indéterminé – condition de l'expression ultérieure d'une véritable volonté politique, donc d'un processus de création pleinement adossé au néant.

* * *

Le « plan négatif » de Netchaïev avait pour ambition d'être à la hauteur de la domination totale de l'État et du Capital sur les individus : la révolution doit être l'anti-Léviathan, son envers exact, un absolutisme de la négativité. Elle doit assumer elle aussi d'être totale, ne rien laisser en dehors d'elle-même et s'attaquer tout autant aux institutions – et à ceux qui les incarnent – qu'à la morale, à la science et aux rapports sociaux, à toutes les expressions de l'asservissement humain. C'est un néant brut, fait d'un seul bloc, issu de la rencontre contradictoire entre deux mondes : celui des tsars, des moujiks et des abreks, où l'action révolutionnaire demeure empreinte des pratiques tyrannicides antiques, où l'on pense que tuer les rois mettra fin à l'oppression ; et celui des marxistes et des anarchistes occidentaux plus sophistiqués et civilisés, qui vivent dans un monde pleinement capitaliste et raisonnent en termes de structures.

À cet Occident auquel il ne s'identifie pas, et qui le traitera comme un fou, Netchaïev emprunte la compréhension des tâches révolutionnaires – non pas quelques agents de l'État à tuer, mais tout un système à abolir – mais rejette son optimiste rationaliste et sa prétention à dessiner les plans d'une société idéale à venir. Méprisant les « cœurs tendres et sensibles des gens instruits », il n'accepte de formuler qu'une unique promesse, presque messianique, celle de la « justice populaire à laquelle devra être soumis la totalité du monde civilisé quand viendront les jours de l'expiation » [34].

Erwan Sommerer


[1] Sergueï Netchaïev, Les Principes de la révolution, 1869. Tous les extraits sont issus (dans une traduction révisée) de l'édition des œuvres complètes de Bakounine par l'Institut international d'histoire sociale (IISG - Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis). Cette édition propose une version russe et française de chaque texte. Elle comprend l'ensemble des tracts et pamphlets de Netchaïev du printemps et de l'été 1869. Bakounine n'en est pas l'auteur principal mais certaines de ses idées, telles que la nécessité d'une révolution internationale et l'exaltation du brigandage, apparaissent toutefois.

[2] Ibid.

[3] Sergueï Netchaïev, Le Catéchisme du révolutionnaire. La date de rédaction est incertaine et ce texte est donc un peu à part. Netchaïev en a peut-être fait circuler une première version avant son arrivée à Genève, rédigeant la version définitive lors de sa collaboration avec Bakounine.

[4] Ibid.

[5] Sergueï Netchaïev, Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, 1869.

[6] Sergueï Netchaïev, Comment se présente la question révolutionnaire, 1869.

[7] Sergueï Netchaïev, Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[8] Les Principes de la révolution, op. cit.

[9] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[10] Les Principes de la révolution, op. cit.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[15] Sergueï Netchaïev, Notre programme, 1869. L'expression « pandestruction radicale et totale » (radikalʹnogo i povsjudnogo vserazrušenija), par l'effet d'accumulation de ses termes (qui comprennent l'arrachement des racines et l'extension en tous lieux), marque le jalon le plus avancé de la radicalité netchaïevienne, qui acquiert ici une dimension presque mystique.

[16] Guy Debord, La Société du spectacle, § 90.

[17] Notre programme, op. cit.

[18] Les Principes de la révolution, op. cit.

[19] Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Les Principes de la révolution, op. cit.

[23] Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[24] Ibid.

[25] Ibid.

[26] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[27] Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[28] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[29] Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[30] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

[31] Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[32] Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Seuil, 1990 (1908), p. 126.

[33] Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[34] Point de vue sur la façon de comprendre l'action dans le passé et le présent, op. cit.

12.01.2026 à 16:14

Iran : Femme, Vie, Liberté — et rien d'autre

dev
Texte intégral (1382 mots)

Ces lignes sont écrites alors que l'Internet est coupé depuis trois jours partout en Iran.
Les lignes téléphoniques sont coupées.
L'électricité aussi est coupée, pour que la noirceur de ce temps aille jusqu'au bout d'elle-même.
Nous sommes dimanche 11 janvier 2026. Il est 20 heures.

Quand un Iranien entend le nom de Kahrizak, l'angoisse, la rage, la mémoire traumatique le submergent. Je ne sais comment écrire ce mot pour qu'il soit prononçable en français — ni dans aucune autre langue.
Kahrizak est au sud de Téhéran. En 2009, des manifestants y ont été emmenés.
Ils y ont été torturés. Longuement. Violemment. Durement.
Nous sommes en 2026.
À Kahrizak, le centre de médecine légale est rempli de sacs noirs mortuaires. Des dizaines. Des centaines. Posés à même le sol.
Des proches découvrent les corps mitraillés.
Des visages défigurés.
Les yeux ouverts des morts.
Le sang séché.
On rapporte que le régime exige sept cents millions de tomans pour rendre les corps aux familles.
Pour les balles tirées.
On n'écrit pas les cris.

*

Qu'est-ce qu'on fait avec tout ça ?
Après cinquante ans de tyrannie.
Cinquante ans de fascisme.
Cinquante ans de solitude devant la mort.
Qu'est-ce qu'on fait ?
Le désespoir est total. Aucun espoir qu'une organisation humanitaire fasse un miracle. Aucun espoir que l'Occident fasse plus que ce qu'il n'a pas fait depuis cinquante ans. Aucun espoir que ces cris soient entendus.
Aucun espoir que le miracle se produise.
Mais il existe un désespoir qui libère.
Je n'attends rien d'Amnesty International.
Rien des pétitions en ligne.
Rien de Change.org.
Rien de la Commission des droits de l'homme à Genève.
Rien des Nations Unies.
Rien des humanistes.
Rien des humanitaires.
Rien des gentils.
Rien des philosophes.
Rien des poètes mélancoliques.
Rien des artistes.
Rien des internationalistes.
Ne rien attendre, c'est parfois le début de la libération.

*

La démocratie — ce mot creux.
Maintenir les peuples dans la pauvreté, écraser leur dignité et leur liberté, puis leur demander de pleurer sur eux-mêmes. Leur donner l'impression que tout va bien « en démocratie », qu'il faudrait espérer, rêver, croire à ce paradis démocratique.
Il faut être d'une grande naïveté pour rendre hommage à ce monde qui s'écroule, à ces principes qui vont à leur perte.

*

Un coup.
Un coup de main.
Un coup de pouce.
Un coup de force.
Venant d'un Trump.
Venant d'un Netanyahou.
Est-ce gênant ?
Malaisant ?
Honteux ?
Mais non.
Nous n'avons honte de rien.
On le sait depuis longtemps.

*

Il est urgent d'arrêter l'hémorragie. Mais comment s'y prendre ?
Un pays dépourvu de partis politiques constitués.
Dépourvu de mouvements de contestation structurés.
Dépourvu d'une langue capable de dire haut et fort son refus.
Ce pays se retrouve avec un choix par défaut :
le fils du roi déchu comme sauveur annoncé.
C'est presque cocasse.

*

Régression.
Depuis des décennies, le point commun de ces séquences historiques n'est pas l'échec des peuples.
C'est le fantasme occidental et militant de la rupture pure.
Le printemps arabe était hier.
Le renversement n'a jamais suffi.
Nécessaire, mais jamais suffisant.

*

La révolution est pensée comme un événement.
Or elle est un temps long. Conflictuel. Douloureux. Parfois ingrat.
On a cru que la chute du pouvoir suffisait à faire apparaître le politique.
Mais ce qui tombe, le plus souvent, c'est le dernier mur avant que le vide surgisse. 
Qu'est-ce qui se passe dans ce vide ? Idéalement, l'émancipation, mais plus souvent :
Régression.
Retour du clan.
De la milice.
Du religieux.
Du chef.
Du plus fort.
Non par arriération culturelle, mais par défaut de symbolisation collective.

*

Le trauma est un angle mort politique.
La société iranienne n'est pas seulement opprimée.
Elle est traumatisée : guerres, dictatures, colonisations, humiliations répétées.
Un sujet traumatisé agit dans l'urgence.
Il confond soulagement et transformation.
Il accepte le moins pire comme horizon.
Et on le sait : rien de plus facile que de manipuler le traumatisé.
On lui dit : renverse le régime.
On lui dit : contente-toi de sortir de la République islamique.
On lui dit : jette-toi dans les bras du royalisme.
Le trauma rend myope.
Il exige une sortie immédiate de la douleur, pas une construction du commun.
Cela vaut pour les peuples.
Pour les militants en exil.
Pour les intellectuels solidaires.
Pour nous tous.

*

Trauma.
Répétition.
Compulsion.
Retour du pire sous forme de protection.

*

Se contenter de peu — voilà le scandale.
On vous demande de payer de votre personne dans la rue, puis on vous promet des élections sans institutions.
Votez !
Voilà la démocratie.
Voilà la liberté.
Disons-le sans détour : la démocratie occidentale est allée dans le mur.
Et on ose l'exporter en Iran.
Après l'Irak.
Après l'Afghanistan.
Après la Libye.
La liste est trop longue.
Le temps, trop court.

*

Le renversement du pouvoir est souvent l'instant où le politique disparaît.
Les élections organisées dans le vide symbolique ne produisent pas de démocratie.
Elles produisent une scène.

*

Une révolution n'est pas une ingérence.
Entre un mouvement d'émancipation — Femme, Vie, Liberté — et les ennemis déclarés de Femme, Vie, Liberté, chercher un appui, c'est cracher sur cinquante ans de combat contre la dictature.
Une révolution demande du temps.
Elle doit se donner du temps.
Elle doit se souvenir des échecs.
Des faux-pas.
Des erreurs.
Des précipitations.
Des myopies.
Dans le désespoir, alors qu'elle compte ses morts dans le huis clos, elle saura s'appuyer sur elle-même.
Et rien d'autre.

Parham Shahrjerdi

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