24.02.2026 à 11:11
« L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme »
Qu’est-ce que la nouveauté au juste ? Et pourquoi fait-elle vendre ? Dans cet entretien avec Anthony Galluzzo, la philosophe Jeanne Guien analyse les discours sur la nouveauté, depuis la colonisation marchande au 16ème siècle jusqu’aux dernières tendances des réseaux sociaux. Et réfute l’idée, si chère au marché, d’un désir universel de nouveauté.
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Texte intégral (9895 mots)
Dans son dernier ouvrage, Le désir de nouveautés. L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXIe siècle), Jeanne Guien propose une plongée stimulante dans l’histoire longue de la consommation. Après ses travaux consacrés aux objets jetables et à l’obsolescence, la philosophe poursuit ses investigations historiques en s’attaquant ici à une question centrale mais rarement interrogée : d’où vient le désir de nouveauté ? Plutôt que de considérer ce désir comme une évidence ou un penchant naturel de l’être humain, elle en retrace les origines historiques, sociales et discursives. Du capitalisme marchand et colonial aux stratégies contemporaines du marketing, Jeanne Guien met en lumière la façon dont la nouveauté a été construite, valorisée et imposée comme moteur économique et idéologique.
Dans l’entretien qui suit, Jeanne Guien revient avec Anthony Galluzzo sur les apports théoriques et historiques de son livre : la remise en cause de la narration classique centrée sur la « révolution industrielle » et sur les « 30 glorieuses », le rôle des designers dans la promotion de la nouveauté ou encore la manière dont la consommation contemporaine d’objets est fétichisée et réenchantée via de nombreuses techniques telles que le packaging. Ensemble, ils interrogent la place de la nouveauté comme valeur cardinale et discutent des pistes critiques ouvertes par ce livre pour penser autrement notre rapport aux objets, aux discours et aux marchés.

Anthony Galluzzo – Ton livre s’ouvre sur un chapitre détaillant la naissance du capitalisme marchand et colonial. Contrairement à une idée répandue, l’histoire de la consommation ne naît pas au 19e siècle, mais au 16e siècle…
Jeanne Guien – Avant 1492, il existait des marchés du sucre, de la soie, du café ou d’autres produits de luxe. Mais justement, c’était des marchés de niche. Il s’agit au 16e siècle de créer des marchés de masse pour des produits inconnus de la grande majorité des Européens. Il y a donc un rôle important des producteurs de discours pour intéresser, séduire et faire vendre. Ils participent d’une économie de l’attention, le terme est bien sûr anachronique, on l’emploie dans le contexte actuel de l’économie du numérique, mais le phénomène était déjà palpable.
Samir Boumediene m’a beaucoup inspirée avec ses travaux sur l’importation et la création de marchés pour les plantes et leurs produits dérivés en métropole1. Il s’est appuyé sur les écrits des docteurs, des prêtres, des colons, des militaires pour l’expliquer. Les rôles de ces personnages s’entrecroisaient souvent. J’ai essayé de bien le souligner dans mon livre : tel traité sur le chocolat, le café, le thé, n’est pas simplement écrit par un docteur, mais par un docteur qui est par ailleurs commerçant, apothicaire, boutiquier, doté d’actions dans telle compagnie marchande, possesseur d’un cabinet de curiosités, en relation avec d’autres scientifiques et parfois avec des politiques. C’est par exemple la figure de Voltaire, dont Sylvie Laurent2 montre bien qu’il n’était pas qu’un intellectuel français, un philosophe ou un romancier, mais aussi un capitaliste qui investissait dans le commerce du sucre, dans le commerce esclavagiste. C’est important de montrer les multiples fonctions des acteurs de l’époque : c’est en les réunissant toutes que l’on peut comprendre le rôle de la production de discours à cette époque. Aujourd’hui, on peut être purement marketeur, ne travailler que sur la mise en marché ou sur la publicité. Mais à l’époque, ces fonctions sont plus intriquées : un producteur de discours professionnel qui se dit philosophe exprime et défend aussi des intérêts marchands.
Anthony Galluzzo – Tu mobilises un concept central qui est celui du « columbusing », que signifie-t-il ?
Jeanne Guien – L’expression m’a été indiquée par Mame-Fatou Niang, elle a été créée par des humoristes, Bernard David Jones et Brian Murphy, qui en ont fait un sketch en 20143. Ce sketch a eu un certain retentissement médiatique, et a été utilisé pour désigner ce qu’on appelle en français l’appropriation culturelle : des pratiques de « white washing », de blanchiment de certaines pratiques culturelles, références, issues de peuples non blancs, que des Blancs vont mobiliser à leur profit. Au-delà de l’appropriation culturelle, ce qui m’a intéressée dans ce concept, c’est qu’il est basé sur le nom de Christophe Colomb et qu’il renvoie au fait que la colonisation marchande, à partir du 15e siècle, s’est beaucoup accompagnée d’une prétention de la part des colons européens d’avoir inventé ce qu’ils ont volé, rapporté de force, acheté ou prélevé sur les autres continents. C’est l’époque où le capitalisme déploie ses réseaux et il le fait sous le signe de la néophilie, c’est à dire de la prétention à apporter quelque chose de nouveau, une « découverte » que le monde attend et qui améliore la vie des gens. Cela sert à réenchanter la violence de rapports de production basés sur l’esclavage, l’écocide et l’exploitation humaine.
Anthony Galluzzo – La plupart des ouvrages proposent un récit commun qui commence au 19e siècle avec ce que l’on a appelé la révolution industrielle et tout un faisceau de phénomènes : l’émergence de la marque, de la publicité moderne, des médias de masse, la concentration urbaine, la salarisation… Tu expliques bien dans ton ouvrage en quoi ce récit est insuffisant et la nécessité de ressaisir cette histoire par ses racines coloniales. Comment t’es-tu détachée de ce récit commun, auquel nous avons été largement socialisés en tant que chercheurs ?
Jeanne Guien – Ce récit est effectivement dominant. Pendant ma thèse, je m’inscrivais d’ailleurs dans cette périodisation. Je commençais mon analyse avec les débats entre Marx et Babbage sur l’obsolescence dans le contexte de la mécanisation des moyens de production en Angleterre. Depuis, j’ai lu des histoires du capitalisme plus ambitieuses ainsi que les approches anglo-saxonnes de la « société de consommation », qui incluent le 18e siècle4. J’ai aussi été inspirée par les recherches de penseurs décoloniaux comme Mame-Fatou Niang5 ou Malcom Ferdinand6. C’est le moment où des réseaux de production, d’exportation et de distribution de produits inconnus en métropole se mettent en place. Mais c’est aussi le moment où on emploie sans cesse le mot « nouveau », et d’autres figures de la nouveauté comme « exotique », « curieux », « étrange »… Le concept de « nouveauté » est absolument partout pendant cette période coloniale : le Nouveau monde, la Nouvelle France, la Nouvelle Angleterre, etc.

Anthony Galluzzo – Tu critiques également la vision phasiste et évolutionniste de l’histoire économique mise en avant par les promoteurs de l’innovation. Tu évoques notamment la mobilisation des théories de Joseph Schumpeter…
Jeanne Guien – La plupart des discours sur l’obsolescence contiennent soit explicitement soit implicitement des philosophies de l’histoire que je me suis attachée à analyser, avec la mobilisation du progrès, de l’évolution, du darwinisme. Cette philosophie de l’histoire est souvent peu assumée et plus rarement encore argumentée.
Concernant Schumpeter, c’est un peu différent : il compare ce qu’il pense à Marx, qu’il cite explicitement et dont il reprend certaines intuitions pour développer sa propre théorie. Pour Schumpeter, l’innovation, c’est d’abord un esprit, c’est le propre d’un sujet aventureux, qui est l’entrepreneur, qui lance des initiatives. À l’époque où il écrit, il dit assister à une bureaucratisation des activités capitalistes et diagnostique la perte de cet esprit entrepreneurial et le développement d’un système centralisé qui ne relèvera plus du capitalisme à proprement parler. Il évoque une disparition du capitalisme par son propre exercice. Il y a donc une vision de l’histoire dialectique : le capitalisme contient une contradiction qui va se révéler au fur et à mesure du temps.
L’idée est qu’être spectateur ou utilisateur d’objets nouveaux et d’avoir une diversité d’objets à disposition serait intrinsèquement plaisant. C’est présenté comme une sorte d’évidence anthropologique.
Cette vision pessimiste est gommée par les chantres de l’innovation actuels, qui lui substituent un genre de néodarwinisme, un darwinisme social, avec l’idée que dans un monde concurrentiel, ce sont les meilleurs qui gagnent et les plus faibles qui perdent. Ils reprennent un peu à Schumpeter, avec la notion de destruction créatrice, l’idée que l’innovation entraine une crise à l’issue de laquelle certains produits, certaines entreprises, certains modes d’organisation de l’économie vont disparaître et d’autres prospérer. Mais le phénomène est replacé dans un cadre néodarwiniste qui l’inscrit dans la nature. En conséquence, il faut s’adapter, voire anticiper ces moments de crise en innovant le plus possible, en investissant encore plus dans l’innovation, il faut être celui qui va provoquer la crise, celui qui va créer une « disruption » sur le marché pour reprendre le vocabulaire managérial de la fin du 20e siècle. Ce genre de représentations est aujourd’hui très répandu et même récompensé, puisqu’un Philippe Aghion vient par exemple de recevoir le prix « Nobel » d’économie.
Anthony Galluzzo – Tes livres précédents portaient déjà sur l’obsolescence et sur le jetable7. Que souhaitais-tu accomplir avec ce nouvel ouvrage ?
Jeanne Guien – Les gens qui valorisent l’obsolescence ou qui tentent de la justifier (même s’ils la déplorent), vont avoir tendance à se réfugier, une fois qu’ils n’ont plus trop d’arguments, dans l’idée que la nouveauté fait plaisir aux gens, que ça les amuse, les intéresse, les satisfait. L’idée est qu’être spectateur ou utilisateur d’objets nouveaux, d’innovations, de tester et d’acheter de nouvelles choses et d’avoir une diversité d’objets à disposition serait intrinsèquement plaisant. C’est présenté comme une sorte d’évidence anthropologique.
Même du côté des critiques de l’obsolescence et des défenseurs de la durabilité, on a quand même cette idée que l’on ne peut pas critiquer l’innovation. Tu peux lire des plaidoyers en faveur de l’écologie par l’innovation et le progrès technologique. Il y a une forme de réticence, une peur de détruire une grande idole, une valeur consensuelle. Comme si la nouveauté était nécessairement une valeur en soi, comme la beauté ou la santé, qu’on ne pourrait pas remettre en question. Or, il y a vraiment une incapacité à fonder scientifiquement les origines possibles de ce désir de nouveauté, qui n’est pas inné.
Il y a une industrie de la production du discours, et elle a laissé des traces. Des méthodes et des théories ont été produites sur l’influence, notamment sur les manières de faire acheter de la nouveauté.
Une autre chose qui m’intéressait beaucoup aussi, c’était d’aller voir du côté des discours. J’ai beaucoup travaillé sur les objets et les discours qui les accompagnent. En étudiant ces sujets, on ne peut pas éviter la question de l’influence publicitaire, des valeurs et de l’aspect psychologique de la consommation, aspects que j’ai un peu mis de côté jusqu’à présent en me consacrant au parcours industriel des objets et à la construction de marchés. J’avais envie de montrer qu’il est possible d’aborder de la même façon les discours. Je n’ai pas mis de côté mon approche matérialiste : au contraire , j’essaie de montrer que l’on peut appliquer cette approche aux discours. Il y a une industrie de la production du discours, et elle a laissé des traces. Des méthodes et des théories ont été produites sur l’influence, notamment sur les manières de faire acheter de la nouveauté.
Enfin, une troisième chose m’intéressait : montrer que la promotion, la diffusion de l’obsolescence et des habitudes de renouvellement n’est pas quelque chose de caché ou de dissimulé. Je souhaite documenter les textes où les acteurs du marché se montrent très explicites, et théorisent le fait qu’il faut du gaspillage pour maintenir l’économie à flot.

Anthony Galluzzo – Dans ton ouvrage, tu prends le temps de définir les concepts, notamment celui de « nouveauté ». Tu expliques que qualifier quelque chose de nouveau est en quelque sorte un acte créateur : cela permet de créer des marchés.
Jeanne Guien – Dans ce passage-là, j’allie plusieurs concepts : l’économie des qualités de Michel Callon et de ses co-auteurs et le concept de langage performatif d’Austin, pour montrer que sur les marchés, quand on attribue certaines qualités à un objet, on peut réellement le faire exister comme tel. Tout est par exemple fait pour que l’objet soit perçu comme féminin ou masculin, cher ou pas cher, nouveau… C’est « créateur », au sens où il n’y a pas de propriété physique de l’objet qui justifierait cette dénomination. D’ailleurs, les durées pendant lesquelles l’objet reste nouveau peuvent être très élastiques : ça peut être en années, en mois, en jours, en heures…
Il n’y a pas vraiment de base ontologique qui justifie la propriété « nouveauté ». C’est pour ça que je parle plutôt de qualité. Un produit va être nouveau pour autant qu’il est qualifié et perçu comme nouveau pendant un certain temps sur un marché. D’ailleurs, les marketeurs ne disent pas autre chose. Thibault Le Texier a attiré mon attention sur la définition du produit nouveau selon Philip Kotler, un marketeur très lu, très enseigné. Celui-ci définit le produit nouveau comme « un produit qui est perçu comme nouveau ». C’est complètement tautologique et ça montre bien que, même pour eux, c’est avant tout une construction rhétorique et marchande.
Le désir de nouveauté n’a pas de base scientifique, c’est un discours sur les autres qui justifie la mise sur le marché d’un produit.
Anthony Galluzzo – Un autre concept qui me semble important dans ton ouvrage est celui de « néophilie » que tu inscris dans un rapport dialectique avec la « néophobie ». Est-ce que tu peux revenir là-dessus également ?
Jeanne Guien – Je veux bien revenir là-dessus, d’autant plus que dans les reformulations qu’on en fait, il y a beaucoup de simplification. La néophilie, c’est le désir de nouveauté en tant qu’il est prétexté et attribué aux consommateurs par les acteurs marchands que j’étudie dans ce livre. Le désir de nouveauté n’a pas de base scientifique, c’est un discours sur les autres qui justifie la mise sur le marché d’un produit. On attribue à des catégories de population, autoritairement, un désir de nouveauté. La néophilie ce n’est donc pas quelque chose qui serait en nous – sans jamais d’ailleurs, que nous définissions ce « nous » – c’est un être de discours qui permet de renvoyer la responsabilité d’une consommation sur d’autres.
Ce qui est intéressant, c’est que ce discours évolue beaucoup selon « l’autre » dont on parle. Quand la nouveauté est associée à la mode et au gadget, là, c’est la faute des femmes et des jeunes. Quand on est dans l’innovation, c’est plus compliqué. On parle alors d’hommes blancs dont le désir de nouveauté équivaut à du génie, à une soif d’innovation qui est beaucoup plus valorisée. Je pense d’ailleurs que la sociologie du langage pourrait nous aider à poser des mots là-dessus.

Anthony Galluzzo – J’ai la même impression de mon côté : discuter avec des spécialistes de linguistique pourrait effectivement être très utile.
Jeanne Guien – J’ai justement commencé à réfléchir à ces aspects grâce à la linguiste Laélia Veron qui m’avait invitée à présenter mes travaux dans son séminaire de recherche. J’avais expliqué mes efforts pour ne pas réduire les objets à des signes, pour ne pas réduire la consommation à du langage, comme l’ont tant fait Baudrillard, Barthes ou même Debord. Ce à quoi elle m’avait opposé « oui, mais tu parles quand même de discours, en quel sens ? ». Ça m’a incité à travailler une approche matérialiste du discours, et à appréhender le caractère performatif du langage. Oui, les objets sont porteurs de signes, les objets sont supports de messages. C’est vrai, mais c’est une petite partie de ce qu’est la consommation. Et quand on y pense, c’est la partie la moins évidente. La consommation apparait d’abord comme de l’usage, de l’incorporation, de l’habituation, de la discipline du corps. Des phénomènes que d’autres ont analysé, comme Pierre Bourdieu par exemple. Mais bizarrement, cet aspect est un peu laissé de côté, on en revient à des questions de classement et d’expression de soi. Ce n’est peut-être pas un hasard. L’approche sémiologique a été du pain béni pour les publicitaires : ce sont les premiers à se satisfaire de réduire les objets à des signes pour pouvoir leur faire dire ce qu’ils souhaitent. Je m’inspire là de tout un pan des sciences sociales qui traitent de la « culture matérielle » et qui critiquent eux aussi cette tendance à réduire tous les objets à des signes.
➤ Lire aussi | Crises sanitaires et profits : une brève histoire du marketing épidémique・Jeanne Guien (2022)
Anthony Galluzzo – Dans le récit commun, les principaux « ingénieurs de sens » concernant la consommation sont les publicitaires. Et ça tombe sous le sens, c’est très implanté dans les représentations communes. Dans ton livre, tu soulignes le rôle important d’une profession beaucoup moins souvent évoquée, et pourtant tout aussi centrale dans cette ingénierie, celle des designers.
Jeanne Guien – Le design est un peu l’éléphant dans la pièce. On parle d’écoconception pour la durabilité, d’un design plus sobre. Mais c’est vrai que l’on entend assez peu parler de l’histoire des designers, du moment où ils se sont mis au service du renouvellement, y compris pour de très grosses machines comme IKEA par exemple. Il y a évidemment le design industriel, un mouvement professionnel mais aussi théorique. Là aussi, on les voit se confondre parfois avec les publicitaires et les marketeurs. Là aussi, il est intéressant de constater l’intrication des fonctions. Ces acteurs sont complexes, ont plusieurs casquettes, évoluent d’un domaine à un autre et se connaissent. Tout un écosystème professionnel se met à promouvoir explicitement au début du 20e siècle la théorie du consumérisme, cette idée qui consiste à dire qu’il faut trouver des moyens de renouveler la demande le plus souvent possible, notamment en changeant régulièrement l’apparence des produits, en s’inspirant de la mode.
Le design doit servir à attirer l’attention et à vendre des produits en plus grande quantité que nécessaire. Je cite l’exemple plus ancien de l’entrepreneur en porcelaine anglais Josiah Wedgwood (1730-1795), qui lui aussi avait développé toute une théorie autour du renouvellement, du design et du merchandising. Selon lui, il faut construire de jolis endroits où les femmes riches viendront faire leurs mondanités et pour les faire venir plus souvent, il faut changer l’apparence du magasin. Idem pour les grandes compagnies de commerce colonial, dès le 17e siècle. Dans leurs commandes auprès des importateurs de porcelaine chinoise ou de tissus indiens, elles réclament sans cesse de nouveaux designs, de nouveaux motifs. La mise à contribution du design n’est donc pas nouvelle au 20e siècle, mais à ce moment-là, la profession se restructure et se redéfinit en référence à cette théorie du consumérisme. De la même façon, les professionnels de la vente ou les économistes commencent à s’appeler marketeurs parce qu’ils prétendent développer une expertise spécifique sur la segmentation des marchés et la possibilité d’accroitre la consommation. Toujours de la même façon, les publicitaires se mettent à produire une publicité dite « scientifique », qu’ils présentent comme absolument nécessaire à la prospérité commune.
Le design est un peu l’éléphant dans la pièce. On entend assez peu parler de l’histoire des designers et du moment où ils se sont mis au service du renouvellement, y compris pour de très grosses machines comme IKEA par exemple.
Les designers, eux, font du design industriel, ils rejettent la figure de l’artiste dans sa tour d’ivoire, l’art pour l’art. Leur but est désormais de vendre et de faire vendre. La General Motors a ouvert au début du 20e siècle un département de design intégré dans l’entreprise et a établi une politique de changement de modèles tous les ans. On dispose de nombreux textes de ces professionnels, qui ont souvent écrit leurs mémoires. Pour une raison que, comme Thibault Le Texier, tu analyses toi-même très bien8, ces professionnels font de l’autopromotion, leurs textes leur permettent de vendre leurs services, de gagner la confiance des entrepreneurs et d’accroitre leur clientèle. Il faut donc s’en méfier, ce sont très souvent de simples promesses (nous vous ferons vendre plus, en incitant les consommateurs à gaspiller plus). Mais le fait que ces promesses soient dicibles, assumées dans l’espace public est pour moi important : cela permet de montrer que l’obsolescence est rarement un phénomène caché mais assumé et structurant pour le capitalisme.

Anthony Galluzzo – Dans le chapitre 5 de ton livre, qui porte sur les produits jetables, le packaging et les objets dits « neufs », j’ai l’impression que tu revisites des thèmes et des phénomènes que tu as déjà abordés dans tes précédents ouvrages, mais de manière plus ramassée et analytique. Et dans ce cadre, tu mobilises un concept qui me paraît central également, qui est l’« ex-nihilisme ».
Jeanne Guien – C’est un mot que je forme à partir de ex nihilo – « à partir de rien » – pour expliquer plusieurs choses. Tout découle du concept de fétichisme de la marchandise de Marx : les marchés mettent en place beaucoup de dispositifs pour invisibiliser l’origine des produits, leur histoire, pour donner l’impression qu’ils viennent de nulle part. L’ex-nihilisme permet de décrire ce genre de dispositifs, qui sont là encore des pratiques très matérielles. L’emballage et le merchandising ont tendance soit à présenter les produits, soit à les donner à vivre, à expérimenter d’une façon qui joue ou rejoue sans cesse l’idée de première naissance, l’idée de cause non causée. Le rôle du merchandising à ce propos est bien connu : les objets sont présentés hors de tout contexte. Pour ma part, j’ai travaillé sur le packaging, ses productions et ses pratiques de déballage. Les vidéos d’unboxing (où quelqu’un se filme en train d’extraire un produit neuf de son emballage) récoltent beaucoup de succès. Suite à une vidéo publicitaire, les gens se sont mis à en faire eux-mêmes. Constatant le phénomène, les marques se sont mises à en faire plus. On voit se développer plus récemment des pratiques comme les caddies mystères, les colis perdus ou l’achat de boxes de stockage dont on ne connaît pas le contenu. Tout un marketing de la surprise, de la curiosité.
Il y a là aussi des filiations historiques : on est remonté tout à l’heure au 16e siècle pour parler de cette économie de l’attention, de ce marketing du curieux, du surprenant, du jamais vu. Toutes ces figures de la nouveauté sont mobilisées pour donner l’impression que le produit vient à l’être au moment où on le déballe. C’est ce qui est nouveau par rapport au commerce au loin, au commerce colonial, où l’on valorisait justement le fait d’être allé chercher l’objet très loin. On mettait en scène à travers des récits de voyage la complexité de l’histoire du produit, tout ce qu’il avait vécu avant d’arriver dans les mains du consommateur, en général par des récits stéréotypés et enchanteurs, évitant de mentionner les violences de ce commerce, ce qui constitue aussi une invisibilisation. J’ai l’impression qu’aujourd’hui tout est fait pour donner l’impression que le premier moment est celui de la prise de possession. Évidemment, le e-commerce y contribue beaucoup : là aussi il y a une construction de l’expérience de la commande comme un phénomène spontané, qui tombe du ciel, qui fait plaisir, qui arrive magiquement le plus vite possible. C’est ça que j’appelle l’ex-nihilisme, la construction de toutes ces expériences marchandes comme des expériences créatrices.
On voit se développer plus récemment des pratiques comme les caddies mystères, les colis perdus ou l’achat de boxes de stockage dont on ne connaît pas le contenu. Tout un marketing de la surprise, de la curiosité.
Anthony Galluzzo – Ton ouvrage a fait l’objet d’une recension critique par Thibault Le Texier. Je te propose de conclure en revenant sur les principaux reproches qu’il adresse à ton travail. Il pointe tout d’abord la rareté des matériaux de première main…
Jeanne Guien – Tout dépend de ce qu’on appelle « première main ». S’il s’agit d’archives, en effet, je ne suis pas historienne et je ne suis pas formée à aller voir dans les archives, quoi que cela m’intéresserait beaucoup. Ma formation philosophique me permet seulement de faire de la synthèse historique c’est à dire de lire les historien·nes, et reprendre leurs sources. Cependant, cela me conduit très souvent à rechercher les textes cités et à les lire directement – lorsqu’il s’agit de textes accessibles pour moi. J’essaie aussi d’aller dans les musées des techniques pour voir les objets eux-mêmes.
Anthony Galluzzo – Il évoque également le caractère trop « flottant » de l’objet du livre, la « nouveauté ».
Jeanne Guien – C’est le problème même de l’ouvrage : qu’un concept aussi vague, jamais défini et fortement moralisé ait acquis une telle valeur économique et symbolique, un tel poids social. C’est cette socialisation, et l’aveuglement collectif qu’elle produit, que j’étudie. En effet, il est possible de parler de façon sérieuse de choses qui ne le sont pas, de même qu’il est possible d’étudier des sujets tristes sans se mettre à pleurer. Il y a tout un pan de l’histoire qui se penche sur l’histoire des erreurs, mensonges, illusions… Qui pour être fausses ou « flottantes » n’en ont pas moins des effets sociaux réels, que l’on peut étudier scientifiquement. Ainsi, je me réclame souvent de l’« agnotologie », ou étude de la production de l’ignorance, pour parler de cette étude des discours trompeurs, délirants ou tout simplement infondés. C’est justement ce qui me permet d’allier philosophie et histoire : dans la conclusion du livre, je propose une définition de la nouveauté issue de l’exploration des nombreux problèmes que les usages de cette notion ont fait apparaître tout au long des chapitres.

Anthony Galluzzo – Dans sa critique, Le Texier décrit ton livre comme trop militant, ce qui se lirait notamment dans la pratique du cherry picking : « L’auteure plaide à sens unique et contextualise peu », écrit-il.
Jeanne Guien – J’assume totalement le fait que mes recherches soient ancrées dans une démarche critique : montrer les impacts sociaux et environnementaux du consumérisme en me basant sur des faits. Il s’agit de produire une « contre-histoire », c’est à dire un récit non apologétique de la formation des industries et du lancement des produits, contre les versions simplistes ou fausses que les entreprises produisent à leur sujet. Tenter de rétablir un peu la balance face à une industrie qui surproduit du discours apologétique et une société civile qui possède beaucoup moins de pouvoir médiatique, et à qui j’espère pouvoir fournir des arguments pour se défendre.
Je récuse par contre le verbe « plaider » puisque mes livres sont des récits. J’énumère des faits, je ne fais pas une liste d’arguments théoriques contre le consumérisme – il y en a énormément, mais ce n’est pas ma méthode, je trouve cela moins efficace. Quant à aller dans l’autre « sens », c’est à dire tenter de lister les avantages du consumérisme, c’est justement ça qui conduirait à une vision partielle, tronquée, de la réalité. En effet, les avantages du consumérisme sont toujours très locaux : tel produit qui bénéficie à telle classe de consommateurs est fabriqué au détriment de tel autre groupe de population. Se concentrer sur la classe qui en bénéficie, comme le fait la publicité, ce n’est pas contextualiser : c’est invisibiliser.
➤ Lire aussi | Quelle histoire de la fabrique du consumérisme ?・Thierry Bonnot (2019)
Anthony Galluzzo – Thibault Le Texier te reproche également d’accorder beaucoup d’attention aux vêtements et aux objets technologiques sans se demander pourquoi la nouveauté compte tant pour ces objets et pas pour d’autres, comme les produits alimentaires de base et les services.
Jeanne Guien – Là c’est inexact, en deux sens. Déjà parce que, dans ce livre, je parle de produits de base (notamment lorsque j’évoque les produits jetables) ainsi que de denrées alimentaires (dès le 1er chapitre). Par ailleurs, je ne pense pas du tout que ces secteurs échappent à la néophilie. Si je reprends son exemple du ticket de métro, voilà un produit « de base » dont un consommateur pourrait en effet attendre l’identité, la durabilité et la simplicité. Pourtant il n’en est rien. En Île de France, cela fait deux ans que la RATP nous inonde de publicités pour la « révolution billettique » (l’abandon des tickets en carton, au profit de cartes plus chères), annonce « du nouveau sur toute la ligne » (pour l’ouverture des lignes du Grand Paris), un « bus innovation » (doté notamment de plus d’écrans) et la « mobilité de demain » (pour l’ouverture du téléphérique, technique absolument pas nouvelle). Pour son autre exemple de la baguette de pain, allez compter les boulangeries qui ne se revendiquent plus « artisan » mais « créateur » ou « créateur de saveurs ». Bref, la communication de ces secteurs est la même que celle que j’étudie pour l’informatique ou la mode, sans doute parce que les agences publicitaires sont les mêmes. La recension de Le Texier passe à côté en choisissant des exemples qui parlent des attentes des consommateurs. Or dans ce livre, je parle des productions de l’industrie.
Image d’accueil : photo de Masha sur Unsplash.

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Notes
- Samir Boumediene, La colonisation du savoir : une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Les éditions des mondes à faire, 2019.
- Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, éditions du Seuil, 2024.
- Dropout, Columbusing : Discovering Things for White People, 23 juin 2014.
- Alain Bihr, Le premier âge du capitalisme (1415-1763), trois volumes, Syllepse/Page 2, 2018-2019.
- Mame-Fatou Niang, Identités françaises : Banlieues, féminités et universalisme, Brill Rodopi, 2020.
- Ferdinand, Une écologie décoloniale, éditions du Seuil, 2019.
- Jeanne Guien, Le consumérisme à travers ses objets : gobelets, vitrines, mouchoirs, smartphones et déodorants, Éditions Divergences, 2021 ; Une histoire des produits menstruels, Éditions Divergences, 2023.
- Anthony Galluzzo, La fabrique du consommateur. Une histoire de la société marchande, La Découverte/Zones, 2020.
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12.02.2026 à 16:24
Adieu aux cybersoviets : sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche
À mesure qu’une partie de la gauche découvre l’écologie, on ne cesse de constater qu’elle reste profondément industrialiste, prisonnière de sa foi dans le progrès et la neutralité des techniques. L’historien des techniques Guillaume Carnino adresse une série d’objections à C. Durand et R. Keucheyan, auteurs de “Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique”.
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À propos de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024 (254 pages) et de Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris, Amsterdam, 2025 (164 pages).
« Faut expliquer : tu vois, y’a le mauvais chasseur, il voit un truc qui bouge, il tire, il tire. Le bon chasseur, il voit un truc, il tire, mais… c’est un bon chasseur. »
Les Inconnus
À l’instar du bon et du mauvais chasseur, il y aurait, d’après Cédric Durand et Razmig Keucheyan, le bon et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, le bon et le mauvais marché, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Respectivement économiste et sociologue, les deux auteurs tentent, dans leurs derniers ouvrages, de proposer des voies de sortie de la crise environnementale contemporaine. Si ces textes – dont la lecture est aussi ennuyeuse que celle d’un programme politicien – ne passeront probablement pas à la postérité, ils ont l’intérêt de révéler les stratégies industrialistes et technologiques d’une frange non négligeable de ces universitaires se revendiquant politiquement de la gauche. Les analyses de Cédric Durand et Razmig Keucheyan offrent en effet une base programmatique à la France insoumise, et reflètent une position commune au sein d’une partie de la gauche marxiste, condamnée à la cogestion du désastre et donc à l’impuissance – d’où ces tentatives accélérationnistes et éco-modernistes qui ne cessent de revenir sur le devant de la scène, alors même qu’elles ont déjà amplement révélé qu’elles constituaient des impasses.
Dans Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique (La Découverte, 2024), Durand et Keucheyan analysent les limites des positionnements économistes actuels face à l’urgence climatique : ils espèrent ainsi paver la voie d’une stratégie politique permettant de sortir de l’ornière écocidaire dans laquelle nos sociétés s’enfoncent un peu plus chaque année. Dans Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (Amsterdam, 2025), Durand retranscrit trois conférences présentées par l’Institut La Boétie (think tank de La France insoumise), et qui, à partir d’une critique de la concentration monopoliste des GAFAM, visent à infléchir le numérique vers davantage d’égalité sociale et de justice environnementale.
Notre critique de ces deux textes s’organise en quatre temps : après avoir fait part de notre étonnement quant à la référence appuyée à certaines politiques de la Chine contemporaine, nous proposons une analyse critique de leur conception du numérique mondialisé. Dans une troisième partie, nous discutons des conséquences de leur méconnaissance de l’histoire industrielle, une ignorance dommageable car elle engendre une série de contresens sur la nature des processus en cours. Enfin, nous terminons par la mention de plusieurs travaux montrant à quel point leur insistance sur la décision en matière de politique technologique évacue les principaux enjeux environnementaux du monde industriel contemporain.
La Chine contemporaine, modèle écologique ou premier pays pollueur au monde ?
Ce qui étonne assez directement à la lecture de Durand et Keucheyan, c’est leur admiration pour la Chine d’aujourd’hui du point de vue politique et environnemental : la Chine aurait mis en place de nombreux leviers bénéfiques, dont on pourrait s’inspirer afin de « bifurquer » vers un monde meilleur. Si les auteurs en appellent à plusieurs reprises à un renouvellement des formes démocratiques contemporaines, notamment en matière d’écologie, ils semblent néanmoins avoir quelque appétence pour les régimes politiques forts, puisqu’ils revendiquent la constitution de cybersoviets (D1181 ) et voient dans la dictature sud-coréenne de Park Chung-Hee une situation à certains égards inspirante (DK144). Mais c’est dans leurs louanges adressées aux politiques chinoises contemporaines que cette tendance est la plus visible. Il convient ici de citer directement ces propos.
À rebours des nombreux travaux dénonçant les ravages psychosociaux du crédit social chinois2, Durand vante les mérites de ce système, même s’il met en garde contre ses « dérives possibles » (D44) : « Contre l’ignorance créée par le marché, le système de crédit social permet de stabiliser les réputations et de réencastrer les échanges marchands dans le social. » (D44) Là où les sociétés du face-à-face ont été massivement transformées par l’anonymat urbain et la massification industrielle, recourir à un système de gestion numérique de la confiance permettrait de « partir des masses pour retourner aux masses » (Mao est ici directement convoqué et cité – D44, voir aussi D162).

Autre source d’inspiration théorique, Jack Ma (créateur du site internet marchand Alibaba.com et président d’Alibaba Group jusqu’en 2019) est longuement commenté au sujet de sa vision du big data et de la prédiction algorithmique, qui permettrait de devenir plus efficace que le marché lui-même en matière de planification et d’optimisation économique (D109-111). Partisan de la nationalisation étatique, Durand suggère que des représentants du gouvernement siègent dans les conseils d’administration des grandes entreprises du numérique, à l’instar de ce qui se fait en Chine : « Ce dispositif a été adopté par la Chine depuis quelques années : l’État chinois est actionnaire des grandes firmes, […] ce qui lui permet d’avoir un droit de regard sur toutes les décisions stratégiques et techniques des Big Tech » (D91, voir D151 aussi).
La stratégie de Temu (une plateforme de commerce en ligne, exploitée par la société chinoise PDD Holdings Inc., qui propose des produits à prix cassés, expédiés aux clients directement depuis les usines) est aussi convoquée comme moyen d’« établir une connexion permanente entre les besoins et la production, et d’orienter cette dernière selon des préférences et des choix collectifs qui ne se réduisent pas à de simples prix » (D120-121). Ce que Durand perçoit comme une vertu est depuis longtemps intégré au sein du marketing contemporain, les mécanismes les plus affûtés de la publicité contemporaine recourant au pair-à-pair (P2P) dont les recommandations commerciales sont bien plus efficaces que les messages publics impersonnels. Vantant à cet égard les mérites de la figure du prosumer (sic), contraction de producer (producteur) et consumer (consommateur), Durand et Keucheyan écrivent ainsi qu’« il ne s’agit plus là de sortir de l’échange marchand mais au contraire de rechercher les voies d’un engagement marchand approfondi » (DK174).
Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ?
Alors que de nombreux auteurs peu évoqués dans ces ouvrages dénoncent, depuis l’avènement du numérique, sa participation à un projet politique délétère3, Durand joint sa voix au cœur des pourfendeurs récents de la « mutation fasciste du capitalisme numérique » (D11), qu’il n’hésite pas à qualifier de « grand événement de l’histoire universelle » (D146). Ce revirement lui fait désormais percevoir les GAFAM comme l’incarnation d’un nouveau Mal. À l’inverse, la riposte industrielle chinoise est vantée comme un incomparable Bien : « Sous les coups de boutoir des prouesses numériques chinoises, le vernis des prétentions suprémacistes des géants de la côte Ouest s’écaille » (D164). Il est néanmoins probable que si Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi font trembler les GAFAM, ce n’est pas pour leur programme politique émancipateur.

Mais la palme revient sans doute à cette assertion, commune aux deux auteurs qui voient dans la nation chinoise un modèle écologique : « La Chine est en avance sur ses objectifs de décarbonation » (DK152). Premier pays producteur de gaz à effet de serre (plus de 30 % des émissions mondiales), la Chine industrielle produit tous les trois ans, depuis 2003, autant de béton que les États-Unis au cours du XXe siècle4. Multiplier les statistiques sur les pollutions engendrées par ce territoire devenu l’usine du monde semble inutile tant l’affaire est scientifiquement et médiatiquement rebattue : la dégradation très rapide de l’environnement y est telle que le pays, comme toute puissance de premier plan, est contraint d’exporter ses pollutions pour maintenir sa trajectoire industrielle.

Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ? S’agit-il d’un soutien politique volontaire (à l’instar des communistes ayant longtemps défendu le régime stalinien ou de l’extrême droite contemporaine qui s’aligne invariablement sur la Russie de Poutine) ou d’un simple aveuglement idéologique ? Tous les projets de « décarbonation » issus de la pensée économique mainstream réduisent la crise écologique à un problème climatique, mesuré à partir des émissions de CO2, maintenant ainsi le réductionnisme économiciste largement à l’origine des ravages en cours. Dans tous les cas, il convient d’étudier plus avant la rhétorique des auteurs afin de voir comment s’enchâssent ces louanges à l’égard des politiques chinoises dans leur programme politique plus général.
Les effets de réseau du numérique
Durand rêve d’une Europe numérique forte : déplorant le « décrochage européen […] manifeste » (D33) en la matière, et vantant le besoin de « technologies souveraines » (D93), il plébiscite l’interventionnisme étatique en faveur de l’environnement et de la justice sociale : « le numérique lui-même doit faire l’objet d’une planification écologique consciente » (D129). La récente crise sanitaire mondiale est le seul exemple donné quant aux potentialités concrètes de redéploiement du numérique vers davantage d’écologie : « pendant la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a négocié avec Netflix une baisse de la qualité des images diffusées par la plateforme pour permettre le développement du télétravail » (D129). Pour le reste, il faut se contenter de déclarations de bonnes intentions quant à « l’utilisation ciblée du numérique à des fins de planification écologique et de décroissance matérielle » (DK123), car imaginer se passer du numérique serait « illusoire » (D140) : « Il nous faudra donc discriminer dans les usages du numérique, développer des mesures de sobriété dans l’usage des outils innovants qui émergeront » (D142). Cette croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que l’agrégation d’ordinateurs et de réseaux que constitue le numérique aujourd’hui fait état d’une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci. Il convient donc de rappeler quelques généralités quant au numérique mondialisé.
➤ Lire aussi | Planification écologique : frein d’urgence ou administration de la catastrophe ?・Geneviève Azam (2023)
Un rapport de 2021 indique ainsi qu’en Europe la part d’utilisation des ressources fossiles serait de 62 % pour les terminaux, de 14 % pour les réseaux et de 24 % pour les centres de données – des chiffres relativement similaires aux évaluations en termes de toxicité environnementale ou de d’impact climatique du numérique5.
La croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que le numérique traduit une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci.
Les terminaux utilisateurs constituent la face émergée de l’iceberg : ordinateurs, téléphones, tablettes, objets connectés, etc. sont la dimension visible du numérique pour l’utilisateur. Un smartphone contient de très nombreux matériaux, notamment métalliques : nickel, plomb, étain, bismuth, or, argent, tungstène, platine, rhodium, béryllium, cuivre, phosphore, arsenic, gallium, germanium, silicium, zirconium, ruthénium, néodyme, fer, bore, samarium, cobalt, praséodyme, chlore, dysprosium, tantale, niobium, palladium6 – composés qui doivent être extraits de la croûte terrestre pour fabriquer les 1,4 milliard d’appareils mis en circulation chaque année sur Terre7. Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine, sans compter le silicium, constituant de base des puces électroniques que l’industrie s’emploie à insérer dans tous les objets du quotidien8.

L’historien Christophe Lécuyer a ainsi montré combien la trajectoire environnementale de la « vallée du silicone » était délétère9. Dès les années 1950, la firme IBM mène des études et sait que la production électronique engendre des effets néfastes sur la santé, par la suite confirmés par des enquêtes toxicologiques : pollution des nappes phréatiques contaminant l’eau (consommée par les populations à proximité), maladies respiratoires faisant suite à des inhalations acides, destruction de la couche d’ozone liée à l’émission de chlorofluorocarbures (interdits par le protocole de Montréal en 1987, mais de nouveau illégalement émis en grande quantité depuis le début des années 2010), cancers et malformations infantiles engendrées par du trichloréthylène, etc.
Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine.
Au fondement de l’électronique réside la matérialité des puces : logiques pour les calculs, mémoires pour le stockage de données, analogiques pour numériser des signaux comme le son ou la lumière, capteurs divers, etc. La fabrication de ces dispositifs à semi-conducteurs est un procédé complexe – et qui ne cesse de se complexifier davantage – utilisant le plus couramment du silicium (extrait du quartz, puis transformé en silicium métal, avant d’être raffiné en polysilicium, soit environ 2933 kWh d’électricité pour produire 1 kilogramme de plaque de silicium à graver10– c’est-à-dire environ les deux tiers de la consommation annuelle d’un ménage français moyen). Les principales étapes au cours desquelles le circuit est peu à peu produit sur un disque de matériau semi-conducteur (le wafer) recouvrent notamment la photolithographie (qui inscrit le masque à graver), la passivation et l’oxydation thermique (création d’un film protecteur par projection d’un agent oxydant à haute température), le dopage (ajout d’impuretés en petites quantités afin de modifier la conductivité), la métallisation (revêtement de la surface avec un métal afin de créer un chemin de retour pour le courant électrique) et la gravure (étape critique qui consiste à retirer une ou plusieurs couches de matériaux à la surface du wafer).
Chacune de ces étapes doit être maîtrisée et contrôlée, c’est-à-dire réalisée dans un environnement hermétique et exempt de toute micropoussière, que l’on appelle conséquemment « salle blanche ». Produire une micropuce électronique consommerait ainsi 32 litres d’eau, soit 20 000 litres pour un ordinateur11 – des estimations très probablement sous-évaluées. Les entreprises qui réalisent cette production, bien que rarement médiatisées, sont parmi les plus cotées financièrement : la capitalisation boursière de TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) est de 600 milliards de dollars en 2021, soit l’une des dix entreprises les plus chères du monde. Sa nouvelle ligne de production entrée en service en 2022 a coûté 20 milliards de dollars : une salle blanche qui recouvre la surface de vingt-deux terrains de football12. En 2020, la Chine a acheté 350 milliards de dollars de puces électroniques, soit davantage que ses importations de pétrole. En 2021, l’industrie des semiconducteurs a produit 1,1 billion de puces (soit 140 par personne sur Terre) – le dispositif le plus complexe que l’être humain ait jamais produit, dont le cycle de vie (fabrication, tests, packaging) peut impliquer le franchissement de plus de 70 frontières pour un déplacement supérieur à 40 000 kilomètres13.

Si quelques rumeurs justifiant l’augmentation du prix des ordinateurs et téléphones suite à la pandémie de Covid-19 ont circulé au sujet des entreprises de microélectronique, l’historien Chris Miller parle sans ambages de la « guerre des semi-conducteurs » comme de l’enjeu stratégique mondial14 : ayant participé à asseoir la puissance militaire américaine, ces composants à la base de l’électronique se sont largement mondialisés et se spécialisent aujourd’hui (pour la performance graphique, pour l’intelligence artificielle, etc.) à mesure que leur coût de fabrication augmente avec leur miniaturisation. La première puce comptait quatre transistors, contre 15 milliards pour celles produites actuellement, alors que seules trois entreprises tiennent la course : TSMC en tête, talonnée par Samsung et Intel. Dès 1985, le physicien Richard Feynman envisageait une limite inférieure en termes de taille à trois atomes pour la construction de transistors15 : or, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Dans la fabrication des puces, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Par ailleurs, loin de se limiter à des rachats entre grandes firmes, la concurrence capitaliste liée aux micropuces engendre de véritables conflits, et de nombreux morts. Le sociologue Fabien Lebrun a étudié le cas du Congo (RDC) où, depuis les années 1990, l’explosion mondiale de la production de biens électroniques a déclenché une guerre des métaux technologiques qui n’a fait que gagner en intensité depuis16. La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation, dont l’extraction des « minerais de sang » (coltan pour les smartphones, cobalt pour les batteries « vertes ») constitue le dernier avatar : économie militarisée, criminalité institutionnalisée, pillage généralisé, travail forcé, viol comme arme de guerre, destruction des forêts et anéantissement de la biodiversité comptent parmi les fléaux qui prospèrent dans le sillage de la « dématérialisation » numérique17.
➤ Lire aussi | Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo・Celia Izoard (2025)
Les infrastructures de transport font voyager les données dans les deux sens entre le fournisseur d’accès contacté depuis un terminal et le fournisseur de contenu. Ces informations peuvent emprunter plusieurs voies pour arriver à bon port (d’où d’ailleurs la robustesse du réseau des réseaux) : communication interne à un même fournisseur d’accès, réseaux de diffusion de contenu (CDN, pour Content Delivery Network), peering privé, points d’échange internet (IXP, Internet eXchange Point) et transporteurs de transit. Les CDN n’existaient pas au début de l’internet commercial, mais aujourd’hui, presque tous les acteurs marchands les emploient d’une manière ou d’une autre pour le contenu régulièrement sollicité. Le plus grand fournisseur tiers de services CDN aux États-Unis est Akamai, avec des revenus de 2,7 milliards de dollars en 201818. Bien que les réseaux de diffusion de contenu soient invisibles pour l’utilisateur, la grande majorité des données reçues passe directement par cette voie. S’il existe des centaines d’IXP aux États-Unis, le plus grand opérateur au monde est Equinix, avec un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de dollars et plus de 200 centres de données dans de nombreuses villes, dont certains sont directement configurés pour servir d’IXP19.

Si les satellites sont souvent présentés comme un symbole de la communication du futur, 99 % des données numériques transitent à la surface du globe via des câbles souterrains et sous-marins20. Internet repose ainsi autant sur les câbles terrestres (à l’instar de la fibre optique qui connecte 83 % des foyers en 2023 en France21) que maritimes (dont le plus long, SEA-ME-WE 3, qui connecte l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Ouest, totalise 39 000 km, alors que 2Africa, son concurrent direct revendiquant 45 000 km, est en train d’être mis en service). À l’aube des années 2020, le globe est quadrillé par plus de quatre cents câbles sous-marins, pour un total d’environ 1,3 million de kilomètres. Même les zones les plus inhospitalières, comme l’océan Arctique, font l’objet de négociations et de batailles géopolitiques et industrielles afin d’y installer ces autoroutes de l’information, notamment parce que la mise en place d’une liaison internet stable dynamise et rend possible la montée en puissance d’autres activités industrielles (ainsi, le gouvernement russe et les agences fédérales états-uniennes responsables de la route maritime du Nord souhaitent développer le câble Polar Express pour y connecter les ports et les sites d’extraction de ressources tout le long du Passage du Nord-Est22).

Source : www.submarinecablemap.com
L’aspect technique de ces explications ne doit pas nous égarer quant à la prétendue dématérialisation : sur Terre, les dix millions d’antennes-relais (2G à 5G), le milliard de box DSL/fibre, les deux cents millions d’équipements autres (routeurs, bornes WiFi, etc.), le million de kilomètre de câbles sous-marins et la centaine de millions de serveurs dédiés accaparent tant de matières et d’énergie qu’ils constituent l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité23.
Le cloud (qui ne peut être réduit aux GAFAM, comme le croit Durand, D75) est enfin constitué par les infrastructures de stockage de données réparties sur le globe dans un peu moins d’une dizaine de milliers de data centers. Un data center, ou centre de données, est l’infrastructure industrielle permettant d’héberger plusieurs milliers de serveurs informatiques en un même site24. Cela implique de calibrer le bâti (résistance au sol pour des baies de serveurs pouvant dépasser une tonne, faux-plancher ou chemins de câbles au plafond pour la connectique, allées froides et chaudes afin d’optimiser la climatisation, etc.), l’alimentation électrique (les six plus gros centres sur Terre sont alimentés à plus de 100 MW, soit davantage qu’une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants25), la climatisation (toute panne pouvant déclencher un incendie tant la chaleur émise par les machines est importante), le câblage (chaque salle machine contient plusieurs tonnes de câbles savamment agencés26), l’interconnexion aux réseaux numériques (bien souvent à proximité des grandes villes où streaming, sites commerciaux, jeux vidéo et finance consomment beaucoup de puissance de calcul et de bande passante), la sécurité énergétique et physique (groupes électrogènes dotés de cuves de fioul de plusieurs hectolitres, sas biométriques, vigiles, etc.), et la maintenance de l’ensemble de ces activités (ce qui nécessite une main d’œuvre en permanence sur site afin de pallier les défaillances récurrentes des systèmes27).
Le numérique accapare tant de matières et d’énergie qu’il constitue l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité.
Même les petites structures de quelques centaines de mètres carrés sont soumises à de véritables contraintes industrielles d’optimisation, là où les plus grands centres de la planète sont de véritables usines à données : le China Telecom-Inner Mongolia Information Park dispose d’une capacité totale de 100 000 baies, soit 1,2 million de serveurs répartis sur 1 kilomètre carré et alimentés à 150 MW, pour un coût total évalué à 3 milliards de dollars. Comme le résume un consultant de la filière : « il n’y a pas de bâtiment qui, au mètre carré, coûte plus cher qu’un centre de données de haut niveau28 ».
Le cloud est une prolifération d’usines
Récapitulant l’histoire de la concentration industrielle des machines informatiques, l’historien Nathan Ensmenger énonce cette vérité simple mais trop méconnue : le cloud est une usine (« the cloud is a factory29 »). À l’échelle du globe, c’est d’ailleurs le charbon, bien plus que l’éolien ou le nucléaire, qui alimente ces gigantesques centres de calculs et de données. La multinationale Google tente ainsi de redorer son blason environnemental en promettant la mise en place d’infrastructures colossales visant à fournir une électricité renouvelable à l’ensemble de son parc de machines30) : puisque l’éolien ou le solaire ne sont pas des énergies suffisamment stables en termes calendaires, plutôt que de les suppléer intégralement par des énergies fossiles (comme c’est généralement le cas aujourd’hui), la firme construit des parcs continentaux d’infrastructures « renouvelables » afin de les activer algorithmiquement au gré de la météo et de ses besoins énergétiques. À terme, l’idéal consisterait à faire coïncider les aléas de la production d’électricité avec la répartition des calculs sur une zone étendue (voire la planète), afin de ne plus être tributaire du fossile.
Quand bien même ces énergies prétendument renouvelables ne dépendraient pas d’énergies carbonées pour la production de leurs infrastructures, on peine à imaginer comment le fait de recouvrir des déserts de panneaux solaires et des océans d’éoliennes pourrait être une solution face aux atteintes environnementales contemporaines. On saisit alors à quel point le déploiement du numérique implique une réorganisation colossale du monde afin de rendre à chaque instant disponibles les données requises : l’empreinte écologique d’internet est gigantesque, et elle ne fait que croître. Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière. Alors que s’accroît la longueur des chaînes industrielles grâce au numérique, l’empreinte géographique de celui-ci s’accentue ; et à mesure que l’emprise territoriale du numérique augmente, la capacité d’optimisation qu’il offre grandit ; ad infinitum.
Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière.
Avant l’explosion de l’industrie du data center liée au développement des intelligences artificielles génératives, une controverse existait quant au fait que l’amélioration de l’efficacité énergétique des machines puisse endiguer la croissance de l’impact environnemental liée au développement des centres de données31. Certains auteurs faisaient remarquer que la baisse relative de consommation électrique cachait en réalité une augmentation de la consommation d’eau32 (les nouvelles technologies de climatisation fonctionnant de façon plus « sobre » d’un point de vue électrique nécessitaient davantage de ressources hydriques). Autrement dit, la facture environnementale doit toujours être payée à un moment ou à un autre. David Bol, spécialiste des systèmes électroniques minimalistes, explique d’ailleurs que les arguments vantant l’amélioration de l’efficacité énergétique sont fallacieux et dangereux tant ils masquent la fuite en avant contemporaine33.

Quoi qu’il en soit, à l’heure des investissements massifs dans les technologies de l’intelligence artificielle, ces débats des années 2010 paraissent presque lunaires : « Amazon, Microsoft, Google et Meta (Facebook, Instagram) [investissent] en 2024 […] 200 milliards de dollars (187 milliards d’euros) en nouvelles infrastructures, soit 45 % de plus qu’en 2023 et 180 % par rapport à 201934 » – des placements logiques quand on sait qu’une requête sur un assistant d’intelligence artificielle générative consommerait dix fois plus d’électricité d’une simple recherche sur Google, elle-même pourtant déjà l’agrégat de calculs dispatchés dans les quelques 900 000 serveurs de la firme.
Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique.
On comprend à quel point les volontés de faire « bifurquer le numérique » vers davantage de sobriété sont naïves et irréalistes : d’après Durand, « les data centers d’aujourd’hui regorgent d’informations ultra-précises couvrant un spectre immense d’activités et d’objets humains et non humains. Il y a là, potentiellement, une infrastructure informationnelle inouïe pouvant être mise au service de la bifurcation » (D121). Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique. Véritable pensée magique du numérique, ces incantations sont aussi absurdes que si l’on entendait maintenir les infrastructures autoroutières, minières et pétrolifères de la civilisation automobile pour ne laisser circuler que les ambulances. Ce qui n’empêche pas Durand et Keucheyan de claironner qu’« un autre numérique est possible » (DK115), et de déplorer la « perte de contrôle sur nos existences, accaparées et contrôlées par le numérique » (D51), puisque d’après eux, ce sont les méchants GAFAM qui s’accaparent aujourd’hui indûment les bénéfices d’une industrie qui jadis profitait à tout le monde. Et l’on saisit alors qu’ils ne connaissent pas mieux les dynamiques historiques de l’industrialisation que celles du numérique.
Une histoire industrielle méconnue
D’après les dires de Durand lui-même (D19), son concept phare de technoféodalisme (qui vise à épingler l’hégémonie prédatrice des firmes monopolistiques étasuniennes du numérique35 – les GAFAM ou Big Tech) est emprunté à un ouvrage de jeu de rôle publié en 199036. De la même manière (D98), c’est dans le feuilleton télévisé Star Trek que Durand va chercher le concept de cyber-éco-communisme (quand la conscience numérique globale de l’humanité subordonnerait enfin l’économique au politique), revendiquant ainsi cette abondance technologique débridée qui percole l’ensemble des épisodes de la série. L’inspiration conceptuelle en dehors du champ académique n’est pas un problème en soi, mais que les notions centrales d’une critique qui se veut anticapitaliste soient directement issues de la culture de masse produite par l’industrie du divertissement a de quoi laisser perplexe.
On ne peut reprocher à un auteur d’avoir tout lu – une tâche impossible en l’état de la science numérique mondialisée. Mais il aurait néanmoins pu être judicieux, dans le cadre de livres programmatiques traitant de numérique, de capitalisme industriel et d’environnement, d’aller regarder quelques travaux d’histoire des technologies, de sociologie de l’industrie, de philosophie des techniques, d’économie de la subsistance, d’histoire de l’environnement, de critique de la valeur, d’écologie politique ou même de STS consacrés aux liens entre industrie, numérique et pollution.

Cette cécité par rapport aux travaux récents conduit à une série de contresens ou de fausses ruptures historiques. Durand perçoit ainsi la prédation des Big Tech sur des infrastructures et productions mutualisées comme une nouveauté radicale propre au technoféodalisme numérique (D73), là où en réalité l’histoire de l’industrialisation regorge, depuis deux siècles au moins, de ce type d’accaparement. Ainsi le déploiement du chemin de fer indien est-il entièrement préempté par des firmes britanniques : les bénéfices revenaient aux compagnies anglaises mais la main-d’œuvre était fournie par le gouvernement indien, qui devait par ailleurs garantir le remboursement des capitaux anglais en cas d’échec du projet (i.e. 95 000 000 £ investies entre 1845 et 1875 pour installer plus de 8 000 km de lignes37). La construction des infrastructures technologiques est le fruit d’une mutualisation des coûts par les gouvernements (y compris aux États-Unis, prétendue terre du libre-échange38), généralement suivie à plus ou moins brève échéance par une privatisation des bénéfices. L’histoire de la construction des réseaux numériques ne diffère aucunement de cette histoire industrielle : les acteurs de la téléphonie, financés par l’État, ont installé les infrastructures ayant rendu possible le déploiement des multinationales du numérique.
L’économiste Marianna Mazzucato montre que les fonds publics sont à l’origine du développement des plus grands succès de la firme Apple (iPod, iPhone et iPad), et que cette situation est la norme et non l’exception : le même type de soutien appuie le développement des nanotechnologies, des biotechnologies, des énergies renouvelables industrielles, des firmes pharmaceutiques, etc.39 L’histoire de l’industrialisation nous apprend que l’organisation duale État/entreprises permet invariablement de mutualiser les coûts et de privatiser les bénéfices.
La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale.
De la même manière, Durand perçoit une situation inédite et spécifique au technoféodalisme des Big Tech dans la monétisation des rapports de dépendance à certaines productions (D155). La quasi-totalité de l’histoire des macro-systèmes techniques expose pourtant ces mêmes dynamiques à l’œuvre, et ce dès les débuts de la construction des grands réseaux technologiques (gaz, électricité, téléphone, etc.40 ). Car l’intérêt d’un macro-système technique réside dans sa capacité à délivrer de certaines contraintes en regroupant leur production en des lieux distants afin de pouvoir bénéficier de leurs effets en tout point du réseau : on croit alors posséder en propre une faculté disponible sur le lieu du branchement au système (la voiture sur la route, le smartphone tenu dans la main, le plat surgelé sorti du congélateur, etc.), faculté qui est en réalité conditionnée par d’immenses chaînes de traitement en amont et en aval, et dont le point réticulaire auquel on se branche a incessamment besoin pour continuer à exister. La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale. Historiquement, cette dépendance est la source de nombreuses résistances face au développement de ces réseaux technologiques. Dès les débuts du XIXe siècle, les promoteurs français de l’éclairage au gaz sont ainsi confrontés aux réticences des élites mondaines, voyant d’un mauvais œil cette subordination des foyers à l’industrie qui remet en cause la hiérarchie sociale : le « père de famille [se verrait soumis] au pouvoir d’un industriel, ou pire, d’un quelconque employé qui peut à tout moment couper l’alimentation au gaz41 ». Que l’industrie s’immisce dans les relations familiales paraît alors inacceptable.

Mais ces controverses passées constitueraient un obstacle théorique et politique pour les auteurs, qui préfèrent vanter ce bon vieux temps du capitalisme à l’ancienne, vicieusement perverti par d’avides Big Tech : pour Durand, « le capitalisme industriel était un jeu à somme positive » (D50), car il s’agissait alors de produire des richesses matérielles le moins cher possible, donc potentiellement accessibles à tout le monde. On ne peut qu’inviter les auteurs à découvrir les travaux (en vérité bien trop nombreux pour être longuement cités ici) d’histoire de la colonisation42, du mouvement ouvrier43 ou de l’exploitation des femmes dans le commerce, l’industrie et l’administration44. Il faut à ce propos mentionner les études de flux matériel (material flow analysis), qui ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde. Un collectif historien montre qu’entre 1830 et 2015, la France se comporte « comme un parasite », important massivement des matières premières pour alimenter son métabolisme industriel : sa consommation de ressources est multipliée par neuf sur la période45. Entre 1860 et 2010, l’Espagne passe de 58 à 570 millions de tonnes de consommation matérielle directe annuelle (soit de 2,8 à 11,6 tonnes par habitant)46.
Les études de flux matériel ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde.
Cette croissance est progressive, mais s’accélère grandement dans la deuxième moitié du XXe siècle, quand le pays importe plus qu’il n’exporte de matières premières. La biomasse composait 98 % des ressources mobilisées sur la péninsule ibérique en 1860, une part qui se réduit à 16 % en 2010 – cette disparité provenant massivement de l’augmentation du recours aux ressources fossiles non renouvelables. Cette tendance est générale et concerne en premier lieu les États-Unis et l’Europe47 (bien que la Chine les dépasse aujourd’hui). Autrement dit, l’industrialisation implique, sur le long terme, l’intensification des circulations de matière à l’échelle du globe, au profit des populations dominantes48 : les pays les plus fortunés consomment en moyenne dix fois plus de ressources que les autres49. En 2022, la consommation énergétique est d’environ 36 000 kWh/hab./an en France, 194 000 au Qatar, 78 000 aux États-Unis, 7 100 en Inde, et 217 en Somalie50.
➤ Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame et Celia Izoard (2025)
Sans mettre en avant de tels éléments, il est ainsi plus simple pour Durand et Keucheyan de prétendre qu’« au cours des XIXe et XXe siècle, le progrès technique était volontiers perçu comme un facilitateur d’utopie ou de projets plus sérieux pour dépasser les dominations » (D96-97) et que « l’écologie s’inscrit dans la grande épopée du progrès » (DK75), alors même que l’idéologie du progrès a été épinglée à plusieurs reprises comme faisant précisément partie d’un discours lénifiant visant à faire taire les nombreuses contestations de l’industrialisation51. Un véritable culte dédié aux « héros de l’invention52 » se déploie au XIXe siècle et permet de naturaliser la fable progressiste en l’adossant aux grandes étapes censées avoir mené au monde tel qu’on le connaît. L’institutionnalisation de l’innovation-panacée arrimant cette grande fresque du progrès est le fruit de stratégies délibérées mises en œuvre par les protagonistes au cœur de la production industrielle, bénéficiaires des rapports de force qui s’y sont cristallisés53 : ingénieurs, managers, consultants et décideurs politiques ont fait de l’innovation une solution politique. Juges et parties très intéressés au développement d’un tel retournement, ces divers acteurs ont tenté de bâillonner les contestations qui les visaient en donnant à leurs intérêts l’apparence de la nécessité historique : le progrès.

S’il est bien évidemment souhaitable d’élaborer des trajectoires d’émancipation et d’amélioration des conditions de vie collectives, revendiquer naïvement le progrès comme évidence politique sans avoir aucune conscience de ces débats passés revient à rejouer, volontairement ou non, ces rapports de force et à se positionner linguistiquement et politiquement du côté de l’exploitation. Poursuivant ces analyses sociocentrées, les deux auteurs abordent la question des besoins, dont Keucheyan a fait son cheval de bataille. Pourtant conscients du fait que le capitalisme crée des besoins factices, leur liste préfigurant le « gouvernement par les besoins » égrène les différents articles du mode de vie urbain contemporain : « un réfrigérateur pour conserver [les aliments]. Une surface de 30 m² pour deux est un minimum, auquel s’ajoutent 10 m² par personne. Avoir accès à l’électricité : le logement doit être éclairé, disposer d’un système de chauffage et/ou de climatisation selon les régions […] Un téléphone par personne paraît indispensable aujourd’hui, mais un ordinateur et une télévision par foyer suffisent » (DK73).
Toutes les sociétés humaines, quels que soient leurs environnements et techniques disponibles, ont invariablement considéré que leur mode de vie était le bon. Vouloir universaliser le mode de vie industriel contemporain est ainsi doublement problématique : d’une part, cela revient à imposer une vision industrialiste et eurocentrée du « bon mode de vie », même si les auteurs s’en défendent en invoquant « l’apport de la délibération démocratique » (DK78) ; d’autre part, cela ne permet aucunement de garantir une trajectoire sociotechnique mettant réellement fin aux ravages du capitalisme industriel (ergoter sur le nombre d’écrans par foyer, des technologies que les auteurs entendent déployer « à l’échelle de l’espèce humaine » [DK75], ne risque pas d’infléchir grandement les courbes d’émission de gaz à effet de serre dans les prochaines années). En son point limite, un tel positionnement n’est finalement aucunement incompatible avec les propos de George Bush père, qui déclarait en 1992 au Sommet de la Terre de Rio que « le mode de vie américain n’est pas négociable ».
On imagine aisément les deux auteurs s’offusquer d’une telle association. Pourtant, force est de constater que leur propos est profondément accélérationniste : « le capitalisme n’assurera pas la transition énergétique de manière suffisamment rapide » (DK22). Reprenant à leur compte la notion de transition, véritable fiction historique faisant croire à l’existence de basculements entre régimes énergétiques au cours de l’industrialisation, Durand et Keucheyan refusent visiblement de percevoir l’œuvre idéologique derrière la notion. Alors que le pétrole a augmenté la consommation de charbon, que le nucléaire a accru l’extraction pétrolifère, que l’éolien a fait croître la consommation électrique, etc.54, le capitalisme œuvrerait dans le bon sens, bien que trop lentement. Durand et Keucheyan colportent à leur façon le mythe d’une énergie qui nous sauverait des déboires écologiques contemporains – un fantasme irréaliste qui fait fi des leçons de l’histoire : le pétrole est (au départ) aisé à extraire et ses rendements sont extrêmement élevés. Sa massification a pourtant eu pour conséquence l’augmentation du recours à toutes les autres sources d’énergie. Quand bien même de nouveaux modes d’extraction moins polluants verraient le jour, ils ne feraient qu’augmenter la consommation énergétique globale, et donc in fine la dégradation des écosystèmes : aucune énergie miracle ne nous sauvera. À l’heure actuelle, les multinationales de l’énergie sont d’ailleurs en train de se repositionner afin de pérenniser au mieux la croissance énergétique capitaliste, en s’arrimant sur la décarbonation (et ce qu’elle soit une réalité ou un pur alibi55).
Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.
Mais pour Durand et Keucheyan, le problème reste celui des temporalités de l’innovation : la « restructuration [des économies réelles] est difficile : elle demande du temps pour permettre aux effets de l’innovation technologique de se diffuser ou à l’évolution des comportements de se déployer » (DK25). Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation56, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.

N’étant visiblement pas à une contradiction près, Durand cite l’historien David Noble, à propos de son livre séminal Forces of Production57 où il montrait que « l’enjeu, pour les directeurs d’usine, était principalement de réduire [par le recours aux machines – notamment à commande numérique] la souveraineté exercée par les travailleurs et les syndicats sur le processus de travail lui-même, ce qui revenait à déqualifier le travail pour moins en dépendre » (D68). Cette analyse pionnière de Noble est aujourd’hui bien documentée historiquement, et concerne l’ensemble du processus d’industrialisation58 : déposséder les travailleurs de l’exclusivité de leurs savoirs et savoir-faire – c’est-à-dire les rendre disponibles et appropriables par toute personne – permet la mainmise croissante du capital sur le travail. Sans y voir de contradiction (puisque le seul enjeu pour lui est d’établir la coordination des acteurs sur une autre base que le marché), Durand cite comme source d’inspiration, littéralement deux pages plus loin, l’ultralibéral Friedrich Hayek, qui défendait le fait que la « libre circulation des connaissances est l’élément décisif pour permettre le progrès de l’humanité » (D70).
Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques.
La palme de l’ignorance en matière d’histoire industrielle revient probablement à ce mépris celé des populations contemporaines des débuts de l’industrialisation, qui n’auraient pas compris que les infrastructures manufacturières pouvaient polluer. D’après Durand, notre situation est bien différente, puisqu’aujourd’hui « la destruction de la planète perdure, mais en connaissance de cause » (D99). Jadis, nul n’aurait envisagé que l’industrie puisse polluer, alors qu’aujourd’hui, nous sommes bien plus éclairés. En réalité, nos ancêtres n’étaient aucunement aveugles aux ravages de l’industrialisation, une naïveté qui paraît absurde dès qu’on prend le temps de lire la presse du XIXe siècle, qui décrit parfois très précisément le détail des destructions en cours59. Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques. Le problème n’est pas la connaissance, ni même peut-être la volonté d’agir, mais l’inadéquation de nos moyens d’action, rendus inopérants par la complexification technologique et administrative à laquelle participe d’ailleurs directement le déploiement numérique.
La constitutivité technique contre le décisionnisme
L’ensemble du propos de Durand et Keucheyan est infusé d’une métaphysique instrumentaliste, qui ne voit dans les techniques qu’un moyen pouvant être utilisé à diverses fins – la seule question devenant alors celle de la décision : que faire de ces merveilleuses techniques ? Alors que la philosophie, l’histoire et la sociologie des dernières décennies ont totalement invalidé cette mythologie de la neutralité de la technique, les deux auteurs ne voient dans les dispositifs industriels contemporains qu’un outil que l’on pourrait aisément plier à notre volonté politique : « Si nous le décidons, production et consommation peuvent […] être subordonnées à la reproduction des écosystèmes et à la préservation des grands équilibres de la biosphère » (DK141). Cette banalité résume tout leur propos, et témoigne du fait qu’ils n’ont au fond pas grand-chose d’autre à dire. Durand fait mine de s’interroger à ce propos : « un outil si puissant de connaissance et de contrôle utilisé dans le seul objectif de générer du profit ne pourrait-il pas être détourné à d’autres fins ? » (D97). Et les deux compères de se lamenter : « La raison principale de cet échec [des actions écologiques entreprises au cours du dernier demi-siècle] tient au caractère second de la question environnementale par rapport aux objectifs de croissance économique » (DK18). Écrire deux livres pour aboutir à l’idée que le problème environnemental contemporain se résumerait à une question de volonté politique paraît quelque peu dérisoire quand on connaît la littérature qui a tenté d’attaquer sérieusement ces questions, et dont nous n’offrons ici que quelques morceaux choisis.
Le sociologue François Dedieu montre ainsi, au sujet des pesticides, que c’est l’organisation globale des activités et professions rattachées à la bonne gestion des normes sanitaires qui interdit toute opposition réelle au déploiement des intrants produits par l’industrie chimique60. Les lobbies agroindustriels œuvrent bien sûr en coulisse pour semer le doute. Mais l’inaction généralisée face à ces composés dont la dangerosité est avérée depuis plus d’un demi-siècle n’est pas tant le fait d’une manipulation machiavélique que d’un déni collectif engendré par une production active d’ignorance favorisée par les protocoles officiels d’évaluation des risques et résultant in fine de la complexité des formes d’organisation contemporaine du travail, dissolvant toute responsabilité dans des chaînes de causalité trop distendues pour être efficaces. Le problème n’est pas la connaissance, mais l’impuissance.

Dans leur étude des toxicités planétaires, les historiennes Soraya Boudia et Nathalie Jas discutent de cette impuissance de la science contemporaine (leur ouvrage est surtitré Powerless Science) : « Le constat dressé dans ce livre est très sévère : si la science joue un rôle déterminant dans la définition et la mise en évidence des effets sanitaires et environnementaux dangereux, si elle a parfois fourni des ressources aux mouvements de défense et contribué à l’adoption de nouveaux systèmes de régulation plus protecteurs, elle a aussi largement participé à invisibiliser et à pérenniser des situations problématiques. Elle l’a fait en leur conférant le sceau de l’objectivité, en produisant et favorisant certains résultats au détriment d’autres et en donnant aux politiques adoptées une apparence de décision raisonnée alors qu’il s’agissait en fait d’un renoncement. Ainsi, la science contribue à l’élaboration de systèmes de régulation produisant et diffusant l’ignorance, rationalisant et légitimant des politiques publiques qui naturalisent les asymétries entre ceux qui sont affectés par les contaminations et ceux qui en bénéficient, que ce soit financièrement ou en termes de confort de vie61 ». La production scientifique participe à des processus de normalisation pérennisant ignorance et inégalités.
Investiguant ces processus de normalisation, le sociologue Léo Magnin explique quant à lui que les haies, massivement détruites en France lors de la modernisation agricole après 1945, sont désormais plébiscitées en tant que réservoirs de biodiversité, et ce alors même que leur nombre ne cesse de diminuer. À la croisée de multiples normes (techniques, environnementales, politiques, économiques, etc.), les haies sont la cible de feux croisés dont le niveau d’intrication n’est maîtrisé par personne, et qui aboutissent à perpétuer les destructions écologiques : « Si l’environnement n’a jamais été aussi présent en tant que motif de préoccupation, on ne décèle cependant aucun sens de l’histoire vers l’écologie62 ». Le souci ne vient pas d’une absence de conscience, ni même d’un manque de volonté, mais d’une incapacité à traduire ces prises de position en autre chose qu’une poursuite des trajectoires écocidaires contemporaines.
Interrogeant les effets directs des stratégies d’optimisation énergétique et technologique, les ingénieurs prospectivistes Christopher Magee et Tessaleno Devezas ont suivi l’effet rebond de cinquante-sept innovations depuis les années 193063 : dans chacun des cas étudiés, l’élasticité de la demande couplée à l’amélioration du taux de performance technique a abouti à une augmentation et non à une diminution des ressources matérielles utilisées. Plus on innove, améliore et réduit le coût (y compris écologique) d’une technologie, plus on impacte les écosystèmes ! En dernière instance, la maîtrise technoscientifique et la puissance technologique ne se convertissent jamais en relâchement de la pression sur les environnements. La complexification industrielle engendre l’impuissance politique, notamment environnementale.

Analyse pionnière des effets délétères de cette complexification technologique, l’article de l’historien Thomas P. Hughes publié en 1969 et consacré à la synthèse ammoniacale64 montre que la vision conspirationniste de l’histoire ne permet pas de comprendre les dynamiques qui présidaient à la stratégie du groupe IG Farbenindustrie (anciennement BASF) lors de la montée du nazisme en Allemagne. La Première Guerre mondiale avait conduit à produire un important complexe industriel de synthèse d’ammoniac, utilisé pour fabriquer des gaz de combat, devenu inutile lors du désarmement. Dans les années 1920, le groupe était ainsi détenteur d’infrastructures gigantesques proposant une solution à un problème qui n’existait plus : il fallait donc en trouver un nouveau, ce que les velléités expansionnistes hitlériennes allaient idéalement fournir. Les modifications des dispositifs à réaliser étaient minimes pour obtenir des usines produisant de l’essence synthétique, une industrie en parfaite adéquation avec les visées autarciques de l’armée du Reich. Archives à l’appui, Hughes montre que les charges retenues contre la firme lors du procès de Nuremberg partaient du principe naïf de l’agentivité absolue des êtres humains, sans tenir compte de l’immense inertie que peuvent constituer les infrastructures techniques. Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : le momentum est pour Hughes la force inertielle, la persistance ontologique et l’élan déployés par un macro-système technique. Cette inertie macro-systémique mêle des facteurs matériels (infrastructures usinières), techniques (formation des personnels), socioculturels (pédagogie, traditions et habitudes), juridiques (institutionnalisation dans le droit), politiques (inscription dans les partis et pratiques de gouvernement à l’échelle d’un État), etc. Le momentum apparaît alors comme la direction vers laquelle le monde humain est orienté par un ensemble multifactoriel de trajectoires organisées autour d’un système technique65, jouant parfois avec les aléas politiques66.
Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : un macro-système technique est porteur d’une force inertielle et d’un élan qui lui donne une certaine direction.
Dans leur ignorance totale des travaux consacrés à ces questions, la plus grande naïveté de Durand et Keucheyan consiste peut-être de continuer à penser que tout est affaire de volonté, et qu’il faut avant tout emporter la conviction afin que tout le monde se dresse face aux méchants pollueurs, alors que les structures techniques du monde préemptent très largement les choix possibles : si on désire conserver l’automobile, routes, autoroutes, constructeurs, extraction minière, énergies, firmes et conglomérats industriels viendront avec. En dehors des élites qui ont tout intérêt à rester aveugles aux trajectoires réellement engagées, de nombreuses personnes sont déjà convaincues que le mode de vie contemporain fondé sur l’exploitation industrielle du monde n’est pas nécessairement la panacée, ce qui ne change malheureusement pas grand-chose à la situation : le problème se situe très largement du côté des infrastructures matérielles de nos sociétés, et ce n’est pas une simple décision qui permettra de transformer data centers, télévisions, ordinateurs, automobiles, plats surgelés et bombes nucléaires en vecteurs d’émancipation du capitalisme industriel.
Durand et Keucheyan se disent défenseurs de la démocratie. Pourtant, leur proposition politique principale consiste à décider que le monde industriel contemporain soit mis au service de la justice sociale et de l’environnement. Les populations doivent-elles simplement se ranger « démocratiquement » à leur avis, car il en va de leur intérêt ? Forcément, peut-on croire en les lisant, puisqu’ils se disent tous deux « de gauche » donc bien intentionnés. Envisagent-ils plutôt un modèle politique davantage musclé, à l’instar des politiques chinoises qu’ils encensent, afin de pousser les masses à se ranger à leurs vues ? Peut-être, si l’on en juge par les éloges qu’ils adressent à plusieurs reprises à divers régimes autoritaires. Quelles que soient les réponses à ces questions, les perspectives politiques esquissées ne sont guère réjouissantes.
Comment faire pour sauver le monde ? Suivons les recommandations d’un économiste et d’un sociologue afin que l’ensemble des systèmes contemporains nous mène vers des cieux plus cléments. Car n’oublions pas qu’il y a le bon numérique et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, les bonnes et les mauvaises multinationales, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Après avoir lu plus de quatre cents pages, on comprend enfin que Cédric Durand et Razmig Keucheyan pensent très fort qu’un autre monde est possible, à condition de ne rien changer ou presque, si ce ne sont les rênes du pouvoir qu’il faudrait confier à Cédric Durand et Razmig Keucheyan.
Photo d’ouverture : Yaroslavl, Russia. Crédits : Valeriy Kryukov

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Notes
- Les références à Durand Cédric, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris : Amsterdam, 2025, sont notées par la lettre « D » suivie du numéro de page (ex : D66). Les renvois à Durand Cédric, Keucheyan Razmig, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris : La Découverte, 2024, sont signalées par les lettres « DK » suivies du numéro de page (ex : DK123).
- Loubere Nicholas, Brehm Stefan, 2019, “The Global Age of Algorithm: Social Credit and the Financialisation of Governance in China”, in Franceschini Ivan et al. (dir.), Dog Days: Made in China Yearbook 2018, Canberra : ANU Press, p. 142-147 ; Hoffman Samantha, 2019, “Managing the State: Social Credit, Surveillance, and the Chinese Communist Party’s Plan for China”, in Wright Nicholas D. (dir.), Artificial Intelligence, China, Russia, and the Global Order, Air University Press, p. 48-54 ; Arsène Séverine, 2021, « Le système de crédit social en Chine : la discipline et la morale », Réseaux, n° 225, p. 55-86.
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- Magnin Léo, La Vie sociale des haies. Enquête sur l’écologisation des mœurs, Paris: La Découverte, p. 188-189.
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05.02.2026 à 18:45
La guerre contre la nature : penser l’Anthropocène avec Marcuse
Souhaitable, la réindustrialisation ? Déroutées par la course impériale à la puissance, les élites ultralibérales chantent le retour de l'industrie en Europe. Et si on réfléchissait plutôt à la dynamique technologique incontrôlable et à ses effets de domination ? Pour cette sixième rencontre Terrestres, retour sur la pensée du philosophe Herbert Marcuse.
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Texte intégral (4690 mots)
Table-ronde le jeudi 5 février avec les philosophes Aurélien Berlan, Haud Gueguen et Jean-Baptiste Vuillerod. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.
Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.
Qui connaît encore le philosophe allemand Herbert Marcuse (1898-1979) ? À la mort de celui-ci, André Gorz, figure de l’écologie politique alors en pleine ébullition, lui rend hommage : « Nous sommes tous enfants de Marcuse ». Peut-on lire cette formule comme une invitation à voir dans Marcuse un intellectuel qui a contribué à nourrir le fond théorique et politique de l’écologie politique ?
Cette sixième Rencontre Terrestres explorera cette hypothèse en revenant sur son œuvre, relue à l’aune de l’effondrement écologique et de notre dépendance extrême aux technologies. Dès 1955, alors que l’enchantement par la consommation de masse domine, Marcuse développe depuis les États-Unis une critique du consumérisme et du type d’être humain qu’il produit.
Dans Éros et civilisation (1955) et L’homme unidimensionnel (1964), Marcuse analyse la nature de la technologie moderne afin de comprendre dans quelle mesure elle participe d’un projet politique et capitaliste de domination. Cet examen le conduit à développer des thèses ambivalentes, voire contradictoires : il perçoit à la fois le caractère aliénant du pouvoir technologique, mais également ses potentialités émancipatrices dans l’optique d’une révolution permettant une réappropriation de l’infrastructure du capitalisme industriel. Dans ces conditions, comment hériter de Marcuse ? Comment actualiser les chantiers théoriques et politiques qu’il a ouverts ? Comment le lire à l’heure de la prédation généralisée et de l’emballement technologique et climatique ?
Dans un colloque intitulé « Écologie et révolution » et organisé à Paris par André Gorz en 1972, Marcuse proposait de voir dans la « guerre contre la nature » le phénomène central pour analyser le capitalisme dans sa contradiction avec les écosystèmes et les milieux de vie. À l’heure de la catastrophe écologique, il est urgent de redécouvrir les leçons stratégiques de cet auteur en vue de s’atteler à la grande tâche politique qui demeure plus que jamais la nôtre : en finir avec le productivisme et les formes de subjectivité qui en soutiennent la destructivité.

La rencontre abordera les thèmes suivants :
1/ Pourquoi relire Marcuse aujourd’hui ? Les intervenant·es nous parleront de leur intérêt pour cette œuvre et analyseront le renouveau éditorial qu’il suscite dans divers pays.
2/ Retour sur le contexte de l’écriture de l’œuvre de Marcuse : rappel biographique ; brève présentation de la théorie critique de l’Ecole de Francfort et de son rapport à Theodor W. Adorno-Max Horkheimer ; engagement politique de Marcuse aux côtés des mouvements de jeunesse des années 1960-1970 et découverte de la question écologique.
3/ Discussion autour du diagnostic de Marcuse sur la technologie moderne : quelle est la nature de l’ordre socio-technique produit par la dynamique de rationalisation et d’industrialisation ? Comment le travail, l’ordre politique et les sujets sont-ils façonnés par le développement continu des forces productives ? Comment penser avec Marcuse une transformation du travail et des techniques, au service de l’émancipation et de l’autonomie ?
4/ Analyse de la pensée écologique de Marcuse : son élaboration théorique se fait en lien étroit avec une réflexion sur le féminisme, l’anticolonialisme et l’anti-autoritarisme, dans la mesure où il s’agit à chaque fois de mettre au jour une dimension spécifique de la domination capitaliste. Penser l’Anthropocène et le Capitalocène avec Marcuse signifie qu’une écologie politique conséquente est nécessairement anticapitaliste, féministe et anticoloniale.
5/ Comment articuler une critique du mode de production capitaliste et une critique de la modernité fondée sur un partage du monde où les êtres et les choses sont hiérarchisés selon la distinction nature/culture ? On fera ici dialoguer Marcuse avec les critiques contemporaines de la nature et du naturalisme (Descola, Latour) : le philosophe allemand défendait une approche où l’idée de nature, réélaborée dans le sillage de Marx, offre un point d’appui essentiel pour appréhender et penser la domination sociale et capitaliste de la nature. Dans cette perspective, le concept de nature est indépassable ; c’est le fondement à partir duquel on peut critiquer à la fois la modernité et le capitalisme.
Le jeudi 5 février 2026, de 19h00 – 21h30, à l’Académie du Climat – Salle des mariages – 2 place Baudoyer – 75004 Paris.
Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Intervenant·es :
Aurélien Berlan est maître de conférence au département de sciences économiques et gestion de l’Université Toulouse 2 – Jean Jaurès. Il a contribué aux écrits du Groupe Marcuse (De la misère humaine en milieu publicitaire, La Découverte, 2004 ; La Liberté dans le coma, La Lenteur, 2013). Il a publié un essai sur la critique de la modernité industrielle par les sociologues allemands : La Fabrique des derniers hommes (La Découverte, 2012), et une théorie de la liberté articulée au féminisme de la subsistance : Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (La Lenteur, 2021).
Il a notamment écrit dans Terrestres : Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance et Snowden, Constant et le sens de la liberté à l’heure du désastre.
Haud Guéguen est maîtresse de conférences en philosophie au Conservatoire national des arts et métiers. Ses travaux portent sur les sciences humaines et sociales du possible et sur l’histoire du néolibéralisme. Elle a notamment publié Herbert Marcuse. Face au néofascisme (Paris, Amsterdam, 2025) ; avec Pierre Dardot, Christian Laval et Pierre Sauvêtre : Le Choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme (Lux, 2021), et avec Laurent Jeanpierre : La Perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire (La Découverte, 2022).
Elle a notamment écrit dans Terrestres : Désirer après le capitalisme.
Jean-Baptiste Vuillerod est agrégé et docteur en philosophie. Ses travaux portent sur la philosophie de Hegel et ses réceptions dans les pensées critiques contemporaines : la philosophie française des années 1960, l’École de Francfort, les théories féministes, l’écologie politique. Il a notamment écrit Theodor W. Adorno : La domination de la nature (Amsterdam, 2021).
Il a écrit dans Terrestres : L’héritage de la Dialectique de la raison chez les écoféministes.
Pour écouter les anciennes Rencontres Terrestres, c’est ici.
Photo d’ouverture : Herbert Marcuse with his then UC San Diego graduate student Angela Davis, 1969. Crédits : Monoskop.

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