16.10.2026 à 10:46
Torpiller les dépendances technologiques, inventer de nouvelles techniques
Notre dépendance matérielle à une civilisation en perdition nous enferme dans la techno-dystopie. Pour sortir de l’impuissance politique, d’aucuns appellent à se réapproprier la technologie pour en modifier les usages. Vision trompeuse, affirme le Comité invisible dans cet extrait de son “Manuel de survie” : les techniques sont bien davantage que des instruments.
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Texte intégral (11336 mots)

Ce texte est un extrait de l’ouvrage du Comité invisible, Manuel de survie, qui paraît ces jours-ci aux éditions de La fabrique (p. 301-315).
Dans son livre sur la crise de 2008, Never let a serious crisis go to waste, Philip Mirowski explique la stratégie « à large spectre » des néolibéraux confrontés aux conséquences notamment climatiques de leur hégémonie mondiale. Leur stratégie de court terme, un peu punk, mais qui désarme efficacement consiste à dénier le changement climatique. Cela permet de gagner du temps avant de mettre en place une usine à gaz vouée à ne pas fonctionner, mais qui donne l’impression que l’on prend au sérieux la question : les marchés carbone. La grenouille des peuples sent la température monter, mais assez lentement et avec assez de soporifiques pour qu’elle ne songe pas à sauter hors de la casserole économique. Mais ce que vise à long terme cette stratégie, c’est de produire des conditions de vie sur Terre si désastreuses, une augmentation des températures si suffocante que nous en venions à supplier les gouvernants d’enfin lancer les projets de géo-ingénierie qu’ils auront eu des décennies pour peaufiner. Non que cela ait la moindre chance de résoudre la question. Non, cela permettra seulement d’étendre la propriété jusqu’à la troposphère, et avec elle d’inventer des marchés dont nous n’avons même pas idée. La dernière phrase du livre de Mirowski s’adresse à nous : « Les néolibéraux ont leur propre plan à large spectre pour répondre aux crises qui menacent leur monde ; il serait temps que leurs opposants s’en donnent un, eux aussi. » Telle est notre tâche présente. Elle ne porte pas le nom d’écologie.
Cette société n’a pas son pareil pour faire peser sur ses sujets impuissants le poids moral de sa propre catastrophe. C’est ainsi qu’elle parvient à rapatrier ses propres contradictions – qui doivent rester intactes, étant si rentables – dans l’existence de chacun. Si l’argent a toujours tendance à s’évaporer vers le haut, la culpabilité ne cesse jamais de ruisseler vers le bas. À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse. « Chaque geste compte pour sauver la planète », « soyons solidaires, vaccinez-vous », « l’énergie est notre avenir, économisons-la ». Toutes les ONG environnementales à la Oxfam, Greenpeace ou le WWF savent bien que la rhétorique de l’empreinte carbone est née de la mission donnée en 2004 par la British Petroleum au cabinet Ogilvy pour améliorer son image. Ça ne les empêche nullement de marcher dans la combine des écogestes, de « calculer notre empreinte climat », d’« améliorer nos comportements » et d’« échanger nos bonnes pratiques ». Peu importe que rien ne distingue leur com’ des appels cyniques d’un quelconque ministère de l’Écologie macroniste à « réduire, réutiliser, recycler ». Il est vrai que tous vivent grassement sur notre dépossession. Leur façon de s’échanger les nudge est tout de même grossière. Difficile d’oublier le passage des écogestes aux gestes barrière, puis de « soulager le système hospitalier » à « soulager le réseau électrique » lors de l’invasion de l’Ukraine, le « Je me teste, je m’isole, je me vaccine » qui devient « j’éteins, je réduis, je diffère », et cette appli, LibertéWatts, inventée par un jeune entrepreneur en partenariat avec le réseau de distribution électrique qui propose des « défis » pour réduire sa consommation avec des récompenses à la clé…
À entendre les gouvernants, tout ne serait qu’affaire de « petits gestes du quotidien ». C’est ainsi qu’ils prétendent régler leur petit problème d’apocalypse.
Ainsi assure-t-on avec une efficacité millimétrée la percolation du pouvoir, et celle de la tristesse. Aménager les conditions d’existence de chaque chose et de chaque être de manière à opérer sur eux l’effet que l’on veut produire, sans que rien n’y paraisse – quoi de plus environnemental, quoi de plus pervers ? Le Great Reset de Klaus Schwab, dont s’étaient étouffés les anti-complotistes, tient sur ce fait assez simple qui est devenu le b.a-ba de l’agenda des dirigeants comme celui de la bonne conscience militante : dans le monde post-covid, disait-il, « prendre soin de la planète sera aussi important que prendre soin de soi ». En bon entrepreneur, il célébrait aussi « la résilience du système électrique » pendant la crise, afin de permettre le fonctionnement normal de la société : activités numériques, opérabilité des hôpitaux et des industries. Voilà réunis l’intendance des infrastructures, la maintenance des corps et le souci de la planète dans le programme commun des gauchistes et des néolibéraux : prendre soin de soi et de l’environnement en tant que capital. Toute crise donne ainsi l’occasion d’une intrusion plus audacieuse dans le gouvernement de soi. Au stade suprême de l’infantilisation, le ministère de l’Intérieur est heureusement là, quand il fait trop chaud, pour nous inciter à boire, rester au frais et veiller sur nos proches. Pris de court à l’été 2026, les communicants ont finalement trouvé l’enthousiasmant « Passons tous en mode canicule ». La prochaine fois, on aura peut-être droit aux pictogrammes « Je bois, je dors, je passe des coups de fil ». Qui a dit qu’il n’y avait plus de marge de progrès ?
Il serait bien entendu dommageable de réduire les écogestes à la misère citoyenne. Il y a aussi des gens qui jettent des cocktails Molotov sur le domicile du fondateur d’Open AI, des tirs d’arme à feu sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis favorable à l’installation d’un data center, des autonomes qui coupent par incendie l’électricité à la gigafactory Tesla du Brandenbourg ou à une usine STMicroelectronics dans les Bouches-du-Rhône. C’est en effet cette question du geste qui, du fond de notre paralysie présente, paraît la plus centrale, notamment pour ce qui est des techniques. Peu de questions ont été aussi mal posées que celle dite « de la technique » en Occident. Et pour cause, nous héritons de plusieurs décisions lourdes comme du plomb. D’abord il y a la décision grecque : celle de fonder la politeia sur l’exclusion de la technè. Comme l’a montré Paulin Ismard, l’artisan virtuose de la Grèce archaïque, le dêmiourgos, est déjà une figure itinérante, étrangère à la communauté civique, qui l’emploie à ses travaux publics avant de le laisser repartir. Mais avec l’extension de la citoyenneté active dans l’Athènes démocratique appuyée sur l’extension correspondante du marché des esclaves, on passe du dêmiourgos au dêmosios, l’esclave public de la cité. Celui-ci s’occupe de l’ensemble des tâches « techniques » que présuppose l’entretien de celle-ci, y compris toutes sortes d’activités réclamant de hauts niveaux d’« expertise », comme on dit de nos jours. La vie du citoyen grec n’est politique que par son exclusion du contact dégradant avec les réalités techniques. Nullité technique et compétence politique font encore, dans la France contemporaine, un couple récurrent et désopilant. Le capital l’a si bien compris que sa stratégie favorite consiste à avancer sous le masque de la technique l’ensemble des décisions qu’il ne cesse de prendre pour nous. Son inexorable stratégie de contournement échoue rarement, même si cela lui est arrivé par exemple, un temps, avec les OGM. Mais sa longue patience n’a pas craint de prendre trente ans pour finalement les réintroduire sous un nouveau nom. Il a imposé sans la moindre discussion, dans les années 1970, le verrou proprement politique que constitue l’industrie nucléaire contre tout bouleversement révolutionnaire : « C’est soit moi, soit la mort atomique ! » dit le Corps des Mines au travers de chacun de ses réacteurs. On peut en dire autant des smartphones, des réseaux sociaux ou de l’IA. Ce qui est décisif n’est jamais discuté. Le programme technocratique, depuis les années 1930, mais aussi avant lui celui de Saint-Simon ou du positivisme, fut explicitement de remplacer la politique par l’ingénierie. Les « machines à gouverner » du révérend père Dubarle se voulaient un remède à la faillite des humains. Un hégélien y verrait un cas exemplaire de la dialectique de la domination et de la servitude : l’Athènes démocratique a exclu les techniques du champ politique et, pour finir, celles-ci, liguées entre lui, l’ont ramené au rang de bac à sable.
Cela dit, on ne peut pas blâmer la Grèce pour tout. Nous n’en serions pas là si le christianisme n’y était pas allé de son petit grain théologique. Nous n’allons pas, ici, résumer ce livre important qu’est La religion industrielle de Pierre Musso. Quelques citations d’historiens, de philosophes ou d’un père bénédictin suffiront : « Le capitalisme n’a pas été inventé dans un comptoir vénitien, encore moins dans une banque protestante en Hollande. Il a été développé à partir du IXe siècle par des moines catholiques, qui, en dépit de leur rejet des biens terrestres, cherchaient à assurer la sécurité économique de leurs domaines monastiques. » (Rodney Stark, Le triomphe de la Raison) « Le christianisme a constitué le support religieux et culturel des peuples européens qui, durant la Renaissance et la Révolution industrielle, ont fini par unifier la planète en un seul système technique. » (Jacques Neyrinck, Le Huitième Jour de la création. Introduction à l’entropologie) « Le monachisme bénédictin est sans doute la plus vieille multinationale du monde. Ce qui prouve que notre technique de “moine-agement”, la règle de saint Benoît, doit être performante. » (Dom Hugues Minguet, L’Éthique ou le Chaos).
La question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : c’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.
La question de l’industrie a partie liée, dès le XIIe siècle, avec l’histoire des monastères. La technique est pensée par Hugues de Saint-Victor à partir d’une catégorie issue de son angélologie, celle d’instrumentum – les anges sont une médiation entre Dieu et le monde exactement comme le serait l’outil entre l’humain et son milieu. Depuis lors, et pour notre malheur, la question technique n’a cessé d’être celle de l’instrument. Il ne resterait plus qu’à discuter des fins, bonnes ou mauvaises, auxquelles on l’utilise. Mais c’est là rater l’essentiel : l’instrument n’est que la concrétion du geste. C’est à partir des gestes et non des outils qu’il faut penser la question des techniques.Qui dit instrument dit un sujet déjà figé en face d’un monde d’objets lui aussi figé et, en guise de médiation entre les deux, cette curieuse sorte d’ange que serait l’instrument – neutre et utile, diligent et efficace. La réalité de la technique est toute autre : chaque technique engendre ses propres régimes de subjectivation, comme elle répond à ses propres mondes d’objectivité. Elle est éthopoiëtique et cosmomorphe. Par ses gestes singuliers, elle propage un monde et un rapport au monde. C’est là que la question des formes de vie devient parfaitement incontournable, et se révèle être le cœur de tout matérialisme encore doté de mains. Aucun outil n’est réductible à sa fonction. Si une cuillère ne servait qu’à amener un liquide à la bouche, il n’y aurait pas la cuillère touareg, la bretonne, la mélanésienne, la chinoise ou l’eskimo. Même le fonctionnalisme minimaliste du mobilier shaker est intensément imprégné d’une forme de vie. Une civilisation qui a congédié autant que possible la pluralité des formes de vie a donc commencé par congédier la pluralité des « régimes d’instrumentalité » dont parle Langdon Winner. Sortir de l’impuissance politique sans sortir de l’analphabétisme éthique est devenu d’autant plus impossible que les principales décisions politiques sont devenues des questions techniques, et que les formes de vie humaines sont plus que jamais déterminées technologiquement. Avec les smartphones, nous sommes idéalement placés pour constater la puissance éthopoïétique de l’« instrument », sa capacité à affecter tant le rapport à soi que le rapport aux autres et au monde. Celui qui croit « avoir » un smartphone et l’utiliser comme un simple « instrument » est celui qui se trouve le plus prédisposé à devenir son smartphone. Un tel outil est fait pour absorber son utilisateur, pour se l’annexer. Il n’y a pas de rapport « instrumental » au smartphone.

Curieusement, la seule littérature où, pendant des siècles, on a parlé explicitement de forma vitae, de « forme de vie », est la littérature monastique sur la vie fraternelle. Mais c’est pour n’en reconnaître qu’une seule comme exemplaire, celle du Christ, dont l’imitation par les ordres est à vocation d’édification et de propagande : il s’agit avant tout de démontrer aux hommes et femmes du siècle que la vie chrétienne est possible. Le simple fait d’avoir besoin d’ainsi en témoigner et le prouver aux autres n’incite pas à croire cela vraisemblable. La destruction méthodique, sur la base du critère économique de l’efficacité, de la pluralité des techniques n’exprime au fond que la haine toute chrétienne de la pluralité des formes de vie – la haine des différences, associées théologiquement à la Chute, avant quoi tout était un en Dieu, et obstacles à « l’unification de toutes les créatures en passant par Celui en qui n’existe aucune division » (Jean Scot Érigène, La création de l’homme). Cette pluralité correspond seulement à la pluralité des gestes que nous rencontrons. Comme l’expliquait Marcel Jousse dans son Anthopologie du geste, « nous sommes pleins des interactions reçues du réel ambiant et donc pleins de gestes interactionnels infligés par le réel […] L’Anthropos n’est pas un squelette terminé, mais un interminable complexus de gestes. Le squelette n’est qu’un porte-manteau d’homme, un porte-gestes. Avant de fabriquer des outils, prolongements de ses gestes, l’Anthropos a modelé son geste. » C’est ce qui fait de la question des techniques une question d’emblée cosmique, une question de monde. Comment faire entendre cela à qui se trouve aussi pauvre en gestes, en dehors du scroll, que pauvre en monde ? Nous pourrons un jour nous définir comme ceux qui ont vu les satellites de Starlink remplacer les étoiles. « Rien ne distingue davantage l’homme antique de l’homme moderne que son abandon à une expérience cosmique que ce dernier connaît à peine », remarquait déjà Walter Benjamin dans « Vers le planétarium », et il liait cela très précisément à la question des techniques et de leur caractère cosmique : « La technique n’est pas domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre nature et humanité. »
Que la question des techniques coïncide largement avec la question éthique est une évidence qui s’est perdue il n’y a pas si longtemps. Tout le temps qu’a perduré un « monde ouvrier », elle restait parfaitement vivante. Et l’« éthique hacker » n’a fait que prolonger cette sagesse. Jefferson, dans ses Observations sur l’État de Virginie, considérait que le système manufacturier, par l’asservissement qu’il induisait, n’était tout simplement pas incompatible avec le type humain nécessaire à une république stable. « La dépendance, avertissait-il, engendre servilité et vénalité, étouffe le germe de la vertu, et prépare le terrain aux noirs desseins de l’ambition. » Kafka, lassé d’écrire des lettres à Milena, distinguait entre les techniques qui « ajoutent au fantomatique entre les êtres » en leur laissant croire qu’il est possible d’entretenir une relation ou de vivre une expérience à distance – comme le courrier, le télégraphe, le téléphone – et celles qui visent, en compensation, à éliminer ce fantomatique le plus possible, « à obtenir entre les hommes des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ». Là, les êtres peuvent se retrouver face à face, faire l’expérience les uns des autres et remédier à la « terrible dislocation des âmes » engendrée par les premières. Imaginez ce qu’un tel partage signifie pour l’époque du « télé-tout » dont parlait Eric Schmidt !
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Gilbert Simondon faisait, lui, passer la ligne entre l’objet technique ouvert qui se laisse réparer, améliorer, coupler, altérer et l’objet technique fermé « qui est tout entier constitué au moment où il est prêt à être vendu » – « objets bons à jeter après usure, objets soumis à dégradation, ou encore objets de pure civilisation » (« Psychosociologie de technicité »). Objets aliénés, autant qu’un sujet peut l’être, doit-on ajouter. Même MacLuhan n’ignore pas la parabole taoïste, citée par Heisenberg, du vieil homme dans son jardin qui se fatigue à aller chercher l’eau lui-même au fond de son puits au lieu de mettre en place un puits à levier qui ferait le travail à sa place. Un voyageur de passage lui en fait la remarque. « À ce moment, la colère empourpra le visage du vieil homme, et il dit : “J’ai entendu mon maître d’école dire que celui qui utilise une machine accomplit son travail machinalement. Celui qui fait son travail machinalement finit par avoir le cœur d’une machine et celui qui porte en son sein le cœur d’une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité devient incertain dans les mouvements de son âme. L’incertitude dans les mouvements de l’âme est une chose contraire à l’honnêteté. Ce n’est pas que je ne connaisse pas les choses dont tu me parles : j’aurais honte de les employer.” »
Chaque technique imprègne éthiquement celui qui s’y livre. Aucun critère économique ou énergétique d’« efficacité » ne peut prévaloir ici. Ou bien il faut la définir à la manière de Walter Benjamin : « La fécondité d’une action, comme il convient, est à l’intérieur d’elle-même. » Là aussi, il faut faire craquer le recouvrement, pluraliser au maximum, singulariser le plus possible. Ce qui se fait passer pour une « amélioration » du monde, une « économie d’efforts », un « progrès », de manière toute chrétienne, est d’abord une ruine du monde et une ruine de l’être. Car avec chaque technique dont on assure l’extinction évolutive, ce sont l’ensemble des gestes, l’ensemble des mondes, l’ensemble des formes de vie qui lui étaient liées qui disparaissent. « Il ne s’agit pas seulement de l’extinction de techniques et d’outils autrefois utiles, il s’agit de la disparition des formes d’existence sociale et d’expériences individuelles autrefois vivantes et dépendantes de ces techniques. » (Langdon Winner, La baleine et le réacteur)

L’imposition des grands systèmes techniques n’est au reste pas de hasard : « Au moment où, dans l’histoire, les formes d’autorité reposant sur la religion et la tradition commencèrent à s’effondrer, le besoin de construire et d’entretenir des systèmes techniques fournit le moyen de restaurer une pyramide sociale. » (Ibid.) La dévastation de la diversité humaine a précédé de longue date la sixième extinction en cours, dont elle forme la véritable explication. C’est là que l’écologie et son maudit environnement apparaissent dans leur dimension véritablement criminelle. L’écologie aura servi de parfaite diversion pour distraire de la destruction en cours des formes de vie humaines, et même de justification. Il suffit de voir le premier youtubeur écolo venu scénariser sa crise existentielle en découvrant l’existence de la nature et ajouter, d’affût en affût, la malheureuse faune sauvage au décor de sa mise en scène de soi pour comprendre que se revendiquer de la « nature qui se défend » ou prétendre « faire partie du vivant » ne sont que deux nouvelles manières, pour l’Occidental, de rester enfermé dans sa bulle narcissique.
L’archéologue Leroi-Gourhan a présenté le processus d’hominisation comme l’extériorisation progressive dans les outils et dans le milieu technique des facultés qui résidaient dans les corps et dans les esprits des humains. Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle. Certains ont parlé d’« exosomatisation », et comme d’un processus inexorable. La fin de toute notre belle histoire évolutive résiderait ainsi dans un monde intégralement automatisé hanté de corps sans gestes, analphabètes, réduits à faire de la gym, et qui ne savent rien faire. À ce compte, ce n’est pas le contact avec la nature que nous avons perdu, mais l’essentiel des techniques dont la vie a besoin. On a rarement connu époque techniquement si pauvre, si nulle, si défaillante que notre haut-modernisme de déferlement technologique. Une inquiétude parcourt l’espèce quant à sa superfluité advenue. Avec l’IA, l’humanité des bullshit jobs commence à entrevoir son destin au fond de la poubelle. Au moins la fontaine de Narcisse lui renvoyait-elle son image.
Le geste de la chasse est devenu fusil, la mémoire est devenue livre puis ROM puis cloud, la marche est devenue automobile et l’intelligence est devenue artificielle.
La misère présente de la technicité est éprouvée vastement comme misère éthique, comme houellebecquisme diffus. De cela découle partout une faim de gestes. Chez les jeunes cadres chinois, la dernière mode consiste à cultiver un potager traditionnel à la campagne, quitte à y employer un local qui n’apparaîtra pas sur les réseaux sociaux où le jeune ambitieux s’affiche, le temps de la récolte venu, avec sa plus grosse courgette. Cette faim s’assouvit le plus souvent par procuration. Le regard blasé s’arrête sur telle ou telle vidéo Instagram vue ailleurs des milliers de fois : un mécano talentueux customise de vieilles bagnoles dans son garage, des bûcherons assemblent une maison en fûts de bois taillés sur place, une jeune femme, quelque part dans la montagne chinoise, bichonne des petits plats pour sa grand-mère avec les seuls produits de son jardin. « Satisfaisant » est le degré minimal du sentiment anémique, le point physiologique recherché par les algorithmes. Mais la faim revient, n’ayant trouvé rien de réel dont se nourrir. Et la magie s’enfouit à nouveau dans les anfractuosités du monde, faute d’un tissu vital qui la recueille. Les reels, les shorts et les vidéos TikTok donnent un tel sentiment de « facilité » qu’ils désactivent comme superflu l’effort de faire siennes ces bribes de techniques. Il ne faut pas chercher plus loin les dégâts sur les corps et dans les âmes de cette anémie entretenue. Le dispositif opère deux fois : d’abord sur le geste technique, qui n’est autorisé à apparaître qu’après avoir été disloqué de son monde, déchiré, puis recollé ; ensuite sur ma propre présence, réduite à celle de pur spectateur. Technophanie de la dépossession. Il n’y a là que des reflets, comme ces poêles à pellets qui simulent si froidement le feu d’un foyer. On n’habite pas des reflets. On les déserte. Ou on les brise.
Paradoxalement, cette époque qui se veut si profane est saturée de fausse magie – des applis avec qui l’on bavarde à l’aspirateur-robot des contes pour enfants. Gilbert Simondon avait identifié la dégradation parallèle de la sacralité et de la technicité dans le monde moderne. Lui qui était si sensible à l’aura des objets, ne pouvait que déplorer l’objectivation conjointe des lieux et des techniques. « La dégradation de la sacralité consiste en une fragmentation du réseau entier du sacré, qui perd sa dimension organique et cosmique de totalité pour s’enfermer dans telle ou telle chose, transportable comme un outil. […] Il ne faut pas déchirer la tunique, il ne faut pas fragmenter le sacré, parce qu’il est, en sa nature, univers et réseau de points-clefs, tissus de centres, communicant les uns avec les autres. » (« Psychosociologie de la technicité ») Preuve s’il en est qu’il y a une sacralité non chrétienne et des réseaux non cybernétiques.
Nous avons été défaits de nos gestes parce que nous avons été défaits de la texture technique du monde. Les corps et les lieux ne se tiennent plus. C’est-à-dire qu’ils n’habitent plus, déphasés qu’ils sont d’avec les objets qui, tout autour, ne perdurent qu’aussi longtemps que le cours fluctuant de l’innovation le leur permet. Les environnements dans lesquels on nous permet de résider sont construits comme des petits mondes clos, et les ustensiles qui les meublent tout autant. Nous sommes entourés de boîtes noires auxquelles nous ne comprenons rien, de notre téléphone à la voiture que nous conduisons, de la pompe à chaleur de notre logement à l’acheminement d’un pot de yaourt, du traitement des eaux usées aux systèmes électriques. À force, nous sommes devenus des boîtes noires pour nous-mêmes. Il y a une vérité sensible attachée à chaque technique parce que s’y joue une justesse d’assemblage, d’ajustement, de frictions des matières. Et les matières ne sont pas des boîtes noires, mais une expression de formes ouvertes, qui se prolongent dans l’existence de l’objet et de l’être qui s’y lie. Cela, tout charpentier, tout maçon le sait mieux que n’importe quel ingénieur. La vérité se donne, elle ne se connaît pas. Une manière « d’avoir l’œil ». Parfois, le simple fait de toucher, de toucher l’argile, le métal, la pierre, remplit d’une joie enfantine, véritable, celui qui s’initie à une technique. Parce qu’il semble là reprendre contact non seulement avec la matière mais avec la possibilité d’une ouverture technique au monde. De fibres en fibres, d’éclats en éclats. « Enfin j’ai l’impression de faire quelque chose de beau et d’utile », avoue cet informaticien en bâtissant les premiers rangs d’un mur en pierres sèches, au milieu du coteau calcaire. Dans le geste technique je m’oublie et c’est bien pour cela que je m’y retrouve.

Ce n’est pas « d’habitabilité » que nous avons besoin, mais d’habiletés. Si la pauvreté de notre perception du réel coïncide avec notre dépossession des savoir-faire, il ne peut pas y avoir d’habiletés authentiques, sans qu’elles soient situées, géographiques. Au nom d’une connexion à un tout abstrait, le processus de représentation – technologique, planétaire, collectif ou écologique – me sépare de ma propre puissance, m’y arrache, me décharne. À l’inverse, les techniques situées m’approfondissent à leur contact, d’implicite en implicite, de geste en geste, de monde en monde. Là se love le caractère sacré des techniques dont parle Simondon, qui est leur caractère vrai, le plus intime et donc le plus partageable. Parce que, là, le monde n’est pas le « sans-monde » de l’homogénéité, mais c’est un monde fait de fragments, de qualités singulières qui seules permettent une orientation possible, une charpente. Une manière de se tenir. Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans. Il faut avoir été en présence, avoir vu faire l’artisan de tout son corps, il faut avoir établi des routines, perdu du temps, raté, écouté, réessayé pour acquérir les gestes et que ceux-ci deviennent technique incorporée. Une nouvelle présence au monde s’y gagne. Peut-être tous ces cadres bancaires, tous ces connards de la pub, tous ces anciens ingénieurs qui se sont mis à leur compte en tant que boulanger du Marais, paysan breton ou réparateur moto, en plus d’avoir flairé le bon filon, ont-ils répondu à un tel appel de la présence.
On s’est trompé en voyant dans le geste des ingénieurs qui bifurquent, depuis AgroParisTech en avril 2022, puis Polytechnique ou l’ENSAT ou HEC, et laissent derrière eux toutes les fausses promesses de « transition » et d’« énergies vertes », la seule expression d’une dissonance cognitive devenue insupportable. C’est autre chose qui se jouait là, malgré le peu d’effets de contagion parmi « les ingénieurs qui doutent ». Au-delà du fatras médiatique et des sempiternelles justifications idéologiques s’exprimait le désir de retrouver un semblant de monde et d’y expérimenter des gestes un peu ancrés. De retrouver ses mains, en quelque sorte. Une forme de désœuvrement, bien sûr. Mais déserter le milieu professionnel ne suffit pas, encore aurait-il fallu ne pas se laisser capturer par la valorisation des milieux militants, et les déserter à leur tour. « Sortir de la cage, renoncer à son moi », écrivait honnêtement un ingénieur repenti. Les commentateurs et les directions d’écoles ont eu tôt fait de sociologiser ces désertions et de réparer la faille. Tantôt pour disséquer « la mise en récit des prises de conscience écologiques », tantôt pour « réformer les programmes et donner plus de place à l’écologie ». Il faut planer autant qu’Alexandre Monnin pour croire pouvoir donner des leçons de correction politique depuis son école de commerce et aller s’indigner que ces jeunes déserteurs osent remettre en cause, « avec leur corps », « la dépendance vitale à la Technosphère ». Et il faut être aussi courageux que lui pour se cacher derrière la cause des handicapés quand il lance ses diatribes contre ses adversaires.
Aussi sympathiques que puissent être tous les fondus de bricolage, de low tech et de rocket stove avec leurs tutoriels sur Internet, la vérité est que les gestes se transmettent difficilement au travers des écrans.
Privés par définition de toute prise sur le monde environnant, nous sommes enjoints de continuer de piaffer à la croisée de ces deux mystifications : la voie de l’innovation qui nous dit : « Restez là. On s’occupe de tout. La solution à toutes ces apocalypses simultanées se trouve dans une application que nous sommes justement en train de développer et qui sera sous peu téléchargeable sur votre portable. D’ici là, faites preuve de patience et de bonne volonté », et la voie de la collapsologie qui mantraïse : « Tout s’effondre. Il n’y a rien à faire. C’est le temps de la fin. Acceptez la finitude. Adaptez-vous une dernière fois à votre propre destin de cadavre. Préparez-vous à l’absence d’issue. Construisez-vous une cabane au fond du Berry. Tout va bien se passer. » Car ces deux voies sont jumelles, et se font écho l’une l’autre. Elles en appellent au même renoncement complice, au même abouchement aux écrans, au même cycle maniaco-dépressif de l’information continue. Ensemble, elles font dispositif pour nous détourner du chemin praticable, de celui vers lequel tend en pareille époque toute puissance d’agir humaine – celui d’une reprise de la question technique, dont la mécompréhension en Occident nous a menés à ce point de désastre.
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Nous avons de la chance dans notre malheur épochal. Et c’est justement que les grands systèmes techniques qui nous avaient abstraits de la terre, qui nous avaient déterrestrés, qui avaient donné un corps au grand Christ social et industriel ont été conçus pour des temps de stabilité climatique, géopolitique et culturelle qui sont définitivement derrière nous. C’est douze mille ans d’une régularité climatique remarquable qui s’achèvent sous nos yeux. Moins un « réchauffement », notion mièvre et presque délectable, qu’un véritable chaos climatique. La « société », nationale puis globale, ne fut que l’expression idéelle du fonctionnement régulier, prévisible des grandes infrastructures. Ces infrastructures, à présent, fondent sous la fournaise solaire. Il faut y lire un signe. Ceux qui ont commencé à fuir les métropoles sont comme les oiseaux sentant venir le tsunami. Chaque région rurale de France en accueille ces dernières années une espèce particulière, en fonction de la coloration politique et historique du territoire. C’est, en petit, le retour de la géographie humaine dans le cadre plus vaste d’un retour de cette géographie dont les théoriciens américains du monde clos avaient proclamé la fin au début du XXe siècle. Les effets du chaos climatique sont, de région en région et parfois de vallée en vallée, extrêmement diffractés. Ils se chargent de rendre leur réalité aux techniques situées. Chaque canton et peut-être chaque commune, en fonction de sa situation, va devoir déployer des techniques distinctes, appropriées à sa survie. L’expérimentation est déjà partout, de manière embryonnaire, à l’œuvre. La question est si sérieuse que même les centralisateurs fous de LFI ont dû ajouter un codicile biorégionaliste à leur programme jacobin.
C’est qu’à l’heure de l’effondrement au ralenti, ce qui émerge est cet irréconciliable minimal : les corps n’en peuvent plus. Ça craque de partout. N’en déplaise aux intendants de la « redirection écologique ». La technosphère ne se maintient que grâce au chantage à la survie en son sein. Telle une marâtre jalouse, elle chuchote aux oreilles de ses enfants trop rebelles : « c’est mon habitabilité sous contrôle ou le chaos entropique, mes espaces climatisés ou le dehors infernal ! ». Cela fait penser à la nouvelle d’anticipation de E. M. Forster de 1909, La machine s’arrête. Chacun doit rester dans son cocon souterrain individuel dont les murs lumineux simulent la course du soleil et assister à des conférences sur une tablette, voire à en donner. De temps à autre, on s’extrait de sa cellule pour monter dans des zeppelins et redescendre aussi sec sous terre une fois arrivé à destination. Le grand mensonge de la Machine est de faire croire à ses cavernicoles que la vie sur Terre est impossible, que l’air libre y est devenu mortel. La vérité est que, tant que la matrice existe, tant que ses structures restent intouchées, nous viendrons toujours buter contre l’organisation logistique de ce monde. Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé. Son emprise s’est faite souterraine, et son arrière-décor, minier. Ourdi de câbles de cuivre, de béton armé, de fibre optique. En sus des montagnes de lithium, cobalt, nickel, lanthane et silicium. « Presque personne ne descend ici. Sauf bien sûr s’il y a un problème. Eh oui, les gens sont comme ça, on ne cherche pas à comprendre comment ça marche tant que ça marche. J’aime bien me souvenir que cette cité survit uniquement grâce à toutes ces machines. […] Si nous le voulions, nous pourrions toutes les mettre en pièces. Mais si nous le faisions, il faudrait nous demander ce qui arriverait à notre éclairage, notre chauffage, notre air », expliquait un personnage de Matrix.
Voilà, au crépuscule de l’Occident, ce qu’il a fait du mythe de la caverne : un cocon technologique personnalisé.
L’exemple du black-out en Espagne et au Portugal le 28 avril 2025 aura servi d’avertissement de masse : les infrastructures de la métropole tenant lieu de consistance subjective, l’absence inopinée d’électricité plonge la plupart des métropolitains dans l’angoisse. Plus moyen de payer, plus moyen de consommer, plus moyen de « communiquer » ni d’allumer la clim, la plaque de cuisson ou d’ouvrir les stores. La nuit noire, partout, à l’exception des lucioles éblouissantes des derniers smartphones assez chargés. Des effets de sidération sur la population proches de l’épisode covid. Et les mêmes conseils gouvernementaux à « se préparer » à ce genre de risques. La véritable leçon de cet événement est que tout système est fragile. Derrière son semblant de stabilité inébranlable, il comporte des failles. Que ces failles apparaissent au grand jour, voilà déjà un danger pour lui. Un point stratégique du réseau qui disjoncte et c’est l’ensemble qui pète, en cascade. Depuis un parc photovoltaïque jusqu’aux centres des métropoles. Que faire si la panne dure plus de 72 heures ? Depuis, le silence médiatique sur cet événement majeur est un signe de l’embarras des gouvernants et de leurs experts. On ne s’est pas trop étendu non plus sur les coupures d’eau ou d’électricité jusque dans Paris lors de la canicule de l’été 2026. Il faut préserver la foi dans la « société ». « Paumé, mais branché », dit bien la publicité d’EDF. C’est l’un des impensés des mouvements pour la transition énergétique, biberonnés qu’ils ont toujours été à ce contrat implicite : l’assurance d’une bonne place au sein du système pour prix de leur pacification, au nom de l’écologie. Les avocats du nucléaire à la Jancovici peuvent venir donner toutes les leçons qu’ils veulent, les symbioses, banalement physiques, du capital se chargent de lui donner la réplique : les infrastructures d’énergies renouvelables sont construites et implantées grâce aux énergies fossiles. En attendant, RTE prévoit, à l’horizon 2040, un investissement massif de 100 milliards, pour « moderniser le réseau électrique », et assurer « la réindustrialisation de la France ». Du jamais-vu depuis le programme électronucléaire.

Au rythme où va le dépérissement des infrastructures existantes et de l’économie européenne, les annonces semblent plutôt faites pour rassurer les fidèles. Cela aussi est apparemment passé sous les radars des luttes écolos. On se souvient encore des belles métaphores organicistes des communicants de RTE : « Comme l’influx nerveux contracte nos muscles, l’électricité qui circule sur notre réseau fait vibrer l’économie. À haute et très haute tension, elle alimente les industries, qui éclairent les territoires. Nous ajustons en temps réel la production et la consommation et nous assurons la solidarité entre les régions. Pour que chacun ait accès à l’électricité, en France, en Europe, le jour, comme la nuit. » Il est tellement drôle de voir à présent « l’interdépendance » des points du réseau entre eux, hier vantée comme perfection divine de l’interconnexion, susciter aujourd’hui toutes les inquiétudes. D’un côté, la centralisation du réseau, de l’autre sa décentralisation constituent un « défi » pour les gestionnaires. Un défi qui est un cauchemar. Il ne suffirait que d’une panne des data centers de cinquante villes pour couper l’accès aux données des 2 000 plus grandes entreprises mondiales. C’est d’ailleurs moins le moment de la panne d’électricité en lui-même qui est craint que « les effets d’entraînement » engendrés par l’effondrement des infrastructures les unes à la suite des autres. C’est ce qu’annonçait déjà en 2015 le Global Risk Forum de Davos. Avec l’accroissement continué des instabilités géopolitiques, leurs craintes n’ont jamais été aussi fondées.
Ainsi qu’on le voit en Ukraine, en Russie ou au Moyen-Orient : plus les humains deviennent dépendants aux grandes infrastructures technologiques, plus celles-ci s’imposent comme des cibles logiques. Les gestionnaires de ce monde sont bien trop attachés à la centralisation de leur pouvoir, même sous couvert de « décentralisation », pour admettre ce qui se répand chaque jour un peu plus comme une certitude vitale : il faut urgemment s’autonomiser des structures de cette civilisation. Or leur « résilience » n’ira jamais jusque-là. Toute dépendance devient de plus en plus ostensiblement un vecteur d’intimidation. À voir comment le pouvoir a pu faire levier sur cette situation pour qu’une population massivement réticente au départ finisse par se laisser « vacciner » lors de la crise covid, chacun a bien compris les réserves de chantage sur lesquelles est assise la société existante. Virilio, dans les années 1980, liait les velléités d’auto-organisation populaire à une « anticipation de situations d’abandon » par l’État. On a pu voir jusqu’ici que celui-ci ne pousse jamais l’abandon jusqu’à tolérer de véritables formes d’auto-organisation. Il ne tolère les ZAD qu’à condition qu’elles deviennent un enfer. Anticipant sa propre défaillance, il veille à s’assurer qu’aucune force politique ne puisse la tourner à son avantage. C’est évidemment la visée de la ridicule brochure « Tous résilients », mais c’est surtout le sens de son alliance avec les fractions effondristes les plus compromises, telle que celle de Pablo Servigne, qui fait le grand écart entre cercles survivalistes et tournée pour une société d’assurance. Qui n’entend distinctement le petit ton garde-chiourme de l’État, d’ailleurs, quand il écrit dans son Manifeste pour une entraide populaire : « Nous affirmons que tout le monde peut (et doit) jouer un rôle dans la réponse aux crises. » Mauvaise nouvelle pour les survivalistes : ils vont devoir survivre aussi à Pablo Servigne.
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18.07.2026 à 07:33
Sauver nos mémoires de l’obsolescence numérique
Longtemps consignées sur papier, nos archives individuelles et collectives sont désormais numériques… et menacées par l’obsolescence matérielle, les propriétaires de logiciels ou les pouvoirs autoritaires. Pour lutter contre la fabrique de l’oubli et redonner de la matérialité à nos histoires, il est urgent d’imaginer un mouvement d’archivistes citoyen·nes.
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Texte intégral (10587 mots)
[An 3038 post-JC — comptage humain]
Mission numéro […] sous la tutelle de l’Institut inter-galactique
d’Archéocognition.
Journal de bord numéro […]
Psycho-xénon, historiographe, archiviste.
Des causes de la disparition des humains, seule espèce ayant dépassé le point d’inflexion cognitivo-sapiente de la planète Terra, je ne dirai rien au vu du traitement très complet effectué par la dernière mission Thanatos ayant documenté les raisons de son extinction.
J’enregistre aujourd’hui ce rapport pour signaler un phénomène paradoxal que j’observe depuis le début de mon travail d’archivage et de classification des artefacts que nous collectons sur cette planète. Bien que nous ayons des preuves évidentes qu’à partir du XXIe siècle l’espèce humaine a connu une expansion sans précédent dans tous les savoirs, et que ces savoirs ont pu être diffusés dans tous les coins du monde de façon directe et simultanée, nous ne gardons presque aucune trace des faits qui suivirent. Là où pour les millénaires précédents nous gardons nombre d’écrits, de dessins et de photographies soigneusement entretenus et enrichis par les savants humains jusqu’à la fin du XXe siècle ; les preuves documentant cet extraordinaire bond en avant déclinent de façon aussi exponentielle que se multiplient leurs innovations.
J’estime que les technologies filaires et satellitaires qui révolutionnèrent l’humanité ont augmenté la création d’images et d’écrits par plusieurs dizaines de trilliards seulement lors des 30 premières années de leur existence. Nous n’en conservons rien dans leurs formats digitaux. La caducité de leurs supports et l’absence de mise en place d’alternatives physiques semblent avoir laissé l’entropie ronger presque toute trace des progrès qui furent faits.
Comme si cette espèce, dans sa course effrénée vers le futur, n’avait jamais envisagé que quelqu’un puisse se retourner pour considérer le passé. Ce qui confirme l’hypothèse de la mission Thanatos d’un lent abêtissement généralisé qui provoqua l’involution qui elle-même entraîna les causes dont nous ne connaissons que trop bien les effets…
Psycho-xénon est un personnage fictif. L’Institut inter-galactique d’Archéocognition n’existe pas (pour l’instant ?). Pourtant le futur décrit dans ce rapport est tout à fait possible, probable même, si rien n’est fait pour lutter contre l’obsolescence numérique. Jules Verne n’a-t-il pas, en agrandissant et dramatisant les inventions de son siècle, démontré l’importance qu’auraient les sous-marins pour le monde militaire et la biologie marine ? H.G. Wells anticipé l’arme nucléaire ? Alejandro Jodorowski les cultes technologiques et le dataïsme ?
Cette capacité de prescience de la littérature est d’autant plus évidente aujourd’hui à l’heure où nos données les plus intimes sont devenues des propriétés corporatives vendues au plus offrant sur les marchés de la prédiction et du conditionnement. Cette utilisation des données pour asservir les peuples est déjà bien connue et documentée mais un danger d’égale envergure existe, lui aussi bien réel et déjà en place, pourtant bien plus rarement évoqué. Et si l’autre menace, avec la surveillance, était l’oubli ?
C’est la thèse développée par Terry Kuny, spécialiste en bibliothéconomie, dans son article « A Digital Dark Ages ? Challenges in the Preservation of Electronic Information » paru en 1997 lors d’un séminaire sur la conservation de l’information. Il y forge un terme aussi évocateur qu’alarmant : « Digital Dark Age », « moyen-âge numérique », ou encore « l’âge sombre du digital »1.
Kuny compare les archivistes et bibliothécaires modernes aux moines copistes de l’Europe médiévale recopiant dans la pénombre des scriptoria codices2 et volumina3, préservant ainsi les trésors des littératures arabes, grecques et romaines à travers des siècles d’obscurantisme. Ces moines ont créé une redondance physique à destination de bibliothèques et universités à travers toute l’Europe. C’est grâce à leur multitude et leur éparpillement géographique que ces textes ont traversé les guerres, incendies et pillages. Kuny prévient que nous risquons d’entrer dans un nouvel âge sombre où l’information électronique sera perdue à jamais, du fait de l’extrême fragilité et la rapide obsolescence de nos supports.

L’ironie est superbe : nous vivons dans l’époque qui produit le plus d’informations et sommes pourtant incapables de la préserver. Les tablettes sumériennes faites d’argile séchée au soleil restent lisibles depuis 5000 ans par quiconque possède les connaissances linguistiques nécessaires alors que la moitié des données4 des missions Pioneer 10 (1972, survol de Jupiter) et 11 (1974, survol de Jupiter puis Saturne) sont perdues à jamais. Les disques durs ne garantissent pas dix années de conservation5. Les formats de fichiers deviennent rapidement obsolètes, nécessitant de constantes migrations pour être préservés. Des entreprises font faillite, entraînant dans leur chute des milliards de documents dans l’oubli. Paradoxalement nous n’avons jamais autant frénétiquement entassé nos mémoires, envoyé de messages, pris de photographies, fait de recherches, tout cela sur des supports toujours plus éphémères, centralisés et dématérialisés.
Nous n’avons jamais autant frénétiquement entassé nos mémoires, envoyé de messages, pris de photographies, tout cela sur des supports toujours plus éphémères, centralisés et dématérialisés.
Dans son article, Terry Kuny souligne la nécessité pour les archivistes de se coordonner de façon internationale afin de développer des matériaux durables et trier les informations pour sélectionner celles qui doivent être conservées. Alberto Manguel écrit, dans son Histoire de la Lecture (2000, Actes Sud) que « tout agencement suscite à sa traîne, telle une ombre, une bibliothèque d’absents. » Choisir, c’est donc exclure : consacrer certains documents à la postérité revient nécessairement à en vouer d’autres à l’oubli. Ce processus, bien qu’inévitable, confie à une poignée d’êtres humains le pouvoir de décider ce qui mérite d’être souvenu et ce qui disparaîtra de la mémoire collective. Rien ne garantit que les bibliothécaires et archivistes en charge du projet ne seront pas forcés par les autorités qui les financent à faire des choix qui iraient à l’encontre des libertés fondamentales de s’instruire et de s’informer.
Des autodafés nazis de 1933 à la révolution culturelle maoïste, du Chili de Pinochet à la junte militaire argentine, des épurations franquistes aux purges staliniennes, les bibliothèques de papier ont toujours été les ennemies de l’obscurantisme et des autocraties. Celles de silicium le sont tout autant.
Depuis Alexandrie en Égypte antique à la Maison de la Sagesse de Bagdad en passant par Pompéi et Herculanum, l’Histoire telle que nous la connaissons regorge déjà de disparitions catastrophiques de bibliothèques de papier ou de papyrus, entraînant avec elles des pans entiers d’écrits témoins de notre histoire qui resteront (peut-être ?) muets à jamais. Plus récentes et moins connues, les disparitions de bibliothèques de silicium sont pourtant déjà une réalité alarmante.
L’Histoire regorge déjà de disparitions catastrophiques de bibliothèques de papier ou de papyrus. Plus récentes et moins connues, les disparitions de bibliothèques de silicium sont pourtant déjà une réalité alarmante.
Geocities était un service d’hébergement web gratuit fondé en 19946. Il fut l’un des tout premiers services permettant de créer et publier facilement des pages web, bien avant les réseaux sociaux et autres blogs. Se présentant comme une ville à la géographie numérique, la création y était totalement libre dans un internet balbutiant où tout était nouveau, sans règles, à définir, à explorer. Il s’y est rapidement développé une esthétique surréaliste, baroque et adolescente, aux couleurs et clignotements psychédéliques comme nous le montre cette reconstitution intitulée Cameron’s World7. Cet espace bouillant de créativité fut racheté en 2009 par Yahoo! pour la somme de 3,5 milliards de dollars. Ne parvenant pas à le monétiser, Yahoo! ferme Geocities dix ans plus tard, sacrifiant ainsi les centaines de milliers d’heures de travail de 38 millions d’utilisateurs, 15 années d’histoire des débuts d’Internet, sans proposer aucune solution pour récupérer ne serait-ce qu’une partie des données qui y résidaient. Au-delà de l’évidente valeur historique qu’auraient ces ruines numériques pour les chercheurs du futur8, des milliers d’anonymes ont perdu de précieuses photos de leurs proches, des articles qu’ils avaient écrits, des souvenirs de moments passés à créer, à s’entraider, à innover.

« Geocities allowed people to create their own area of the Internet long before Facebook was a twinkle in Mark Zuckerberg’s eye. Flashing backgrounds, guest books, rotating images and pictures of people’s pets in various positions were the order of the day and it was extremely popular. »
— Geocities Archives
Photobucket est un service d’hébergement d’images fondé en 2003, devenu en quelques années la plus grande plateforme du genre au monde. Des millions de blogueurs, de vendeurs eBay, de participants aux forums l’utilisaient comme infrastructure invisible mais essentielle afin d’intégrer des contenus visuels, et nombre de particuliers l’utilisaient simplement comme un service de stockage cloud pour leurs galeries personnelles. En juin 2017, suite à une très discrète et controversée mise à jour des conditions d’utilisation9, l’entreprise bascule vers un modèle payant : 399 dollars par an, sans échelonnement, sans transition. Du jour au lendemain, les 10 milliards d’images hébergées sur leurs serveurs et disséminées sur des centaines de milliers de sites disparaissent, remplacées par une bannière ordonnant aux utilisateurs de payer pour réactiver l’accès. Certains avaient bâti leurs commerces sur cette infrastructure et n’eurent d’autre choix que de payer la rançon. D’autres avaient confié à Photobucket des années de photographies familiales10, parfois de malades ou de défunts, sans en conserver de copies : récupérer ces souvenirs nécessitait de les télécharger un par un ou de s’acquitter des 400 dollars.
Ainsi un corpus entier de 10 milliards d’images témoignant de l’esthétique web du milieu des années 2000, du développement des pratiques visuelles, de l’émergence d’une culture de l’image distribuée, fut pris en otage et menacé d’extinction. Certains, ayant les moyens de payer ou le temps de télécharger leurs images une par une, purent ainsi sauver ce qui pouvait l’être. D’autres se résolurent à abandonner. Contrairement à GeoCities qui bénéficia d’un effort coordonné de sauvetage, Photobucket est un service toujours actif11. Les données existent toujours quelque part sur leurs serveurs mais restent inaccessibles sans payer la rançon, rendant tout projet de sauvegarde collective juridiquement et techniquement complexe.
« If You Host Or Propagate Your Content Through A Third-Party Service… It’s probably not yours anymore. »
— Geoffrey Yu
Geocities, Photobucket : deux entreprises privées détenant des pans entiers de notre histoire collective, libres de les détruire ou de les amputer pour améliorer leurs bilans comptables. L’oubli que redoutait Kuny n’est plus technique : il est aussi devenu un modèle économique. Les entreprises effacent ou séquestrent des bibliothèques par cupidité ; les pouvoirs et États le font par doctrine. Le numérique permet le plus parfait des palimpsestes, la plus indétectable des falsifications puisque le support de l’information est volatile par nature et modifiable à souhait.
L’oubli que redoutait Kuny n’est plus technique : il est aussi devenu un modèle économique. Les entreprises effacent ou séquestrent des bibliothèques par cupidité ; les pouvoirs et États le font par doctrine.
L’homme qui a peut-être le plus réussi à occulter le réel et rendre inaudible la vérité en faisant usage des espaces numériques est sûrement Donald Trump. La vérité n’est pas censurée, elle est submergée dans une mer informationnelle, où le mensonge abondant bien plus rapidement qu’il ne peut être débunké12. La perception du réel est définitivement aliénée au profit du récit. Les memes qu’il diffuse massivement avec sa communauté saturent les réseaux sociaux, créant ainsi un écran de fumée à l’ombre duquel les décisions les plus graves s’appliquent. Depuis janvier 2025, une suppression rapide et généralisée de données scientifiques13, notamment concernant les mesures de l’impact des activités humaines sur l’environnement et le climat, a été mise en place par le gouvernement fédéral. Plus de 2000 jeux de données supprimés des bases publiques14. Des millions de données scientifiques effacées depuis l’inauguration. Les bases de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) sur les catastrophes climatiques, estimées à 1 milliard de dollars, ont vu leurs recherches arrêtées et leurs archives depuis 1980 confisquées15. Une plainte déposée par l’association Earthjustice qualifie de « purge » l’ordonnance du USDA (le ministère de l’agriculture états-unien) indiquant de « supprimer ou rendre inaccessible toute information concernant le changement climatique »16. Et ce dans un délai de 24 heures.
➤ Lire aussi | Économie du numérique : la mue du capitalisme contemporain・Hélène Torjman (2021)
Néanmoins, des projets visant à sauver des documents essentiels à la compréhension de notre époque existent. Parmi eux, deux se distinguent : Le Rosetta Project17, gravant microscopiquement sur des disques de nickel 13 000 pages d’informations dans plus de 1500 langages humains pour une durée de vie estimée de 2 000 à 10 000 ans ; et Memory of Mankind18, créateur de tablettes en céramique d’une capacité de 5 millions de caractères où tout le monde peut soumettre gratuitement du contenu tant historique que personnel, conçues pour durer un million d’années. Il est possible pour des individus de faire enfouir une copie de sa tablette dans la mine de sel de Hallstatt (la plus ancienne du monde), et de conserver l’original chez soi pour la transmettre soi-même aux générations futures. Ces initiatives, bien que louables, présentent toutes deux les mêmes risques systémiques, plus nuancés en ce qui concerne Memory of Mankind qui distribue des copies individuelles. Elles sont centralisées, dépendantes de la bonne volonté des entités qui les financent, et soumises au risque de suppression ou de réécriture au même titre que les journaux orwelliens et les bases de données scientifiques américaines. Elles combattent l’obsolescence du support mais restent vulnérables à la mainmise des entreprises et des États. Bien qu’essentielles, elles nécessitent d’être complétées par une autre initiative plus discrète, volatile, parfois sans nom ni visage, modeste, disséminée et pourtant déterminante, celle de Gardiens de la Mémoire constituant des réseaux d’Archives Citoyennes.

Lors du génocide arménien (1915–1917), l’Empire ottoman détruit systématiquement églises, monastères et bibliothèques. Des prêtres et civils organisent le sauvetage clandestin de manuscrits médiévaux qu’ils enterrent, démontent ou transportent à dos d’homme, lors des marches de déportation, avant de les dissimuler19. Une partie réapparaît des décennies plus tard et rejoint Etchmiadzine, centre religieux arménien, constituant aujourd’hui le fonds du Matenadaran, la grande bibliothèque de manuscrits anciens. Durant l’occupation de la Pologne par les Allemands (1939–1944) les nazis détruisent systématiquement les preuves de la vie et de la culture juive. Emanuel Ringelblum fonde l’organisation clandestine « Oneg Shabbat » avec quelques dizaines de contributeurs20. Ils collectent et dissimulent tous les documents et témoignages de la vie courante dans le ghetto de Varsovie. Ringelblum est assassiné en mars 1944. Après la guerre, les membres survivants d’Oneg Shabbat conduisent les chercheurs aux sites d’enfouissement et déterrent 35 000 pages de précieux témoignages.
Le 25 août 1992, durant le siège de Sarajevo, les forces nationalistes serbes bombardent la bibliothèque nationale de Bosnie-Herzégovine. Des bibliothécaires, pompiers et citoyens volontaires forment une chaîne humaine sous le feu des snipers et sauvent 17 600 pièces dont un millier de codex écrits en arabe, turc, persan, latin, grec, et certaines langues slaves21.
En 2012, les forces d’Al-Qaeda prennent le contrôle du nord du Mali et essayent de détruire de manière systématique tous les textes ne validant pas leur doctrine, dont des manuscrits du XIe au XVIe siècle, d’une valeur inestimable pour l’histoire musulmane, prônant un islam savant et intellectuel. Abdel Kader Haidara, bibliothécaire, et des membres de son équipe, sauvent une immense partie de ces manuscrits en les transportant jusqu’au Niger, malgré les arrestations et contrôles militaires22.

Lutter contre la fabrique de l’oubli est un combat qui nous concerne tous, à l’échelle individuelle comme à l’échelle de nos sociétés. Chez les individus l’identité se construit dès l’enfance dans un cadre biographique (proches, histoire familiale…), permettant ainsi de s’ancrer dans une chaîne générationnelle. La mémoire inaccessible, censurée ou oubliée de l’un des maillons corrompt inévitablement les suivants23. La construction identitaire individuelle s’inscrit dans un cadre commun. Il en est donc de même pour la mémoire collective, essentielle à la saine évolution de nos sociétés. Ne pas s’en soucier c’est refuser au futur le droit d’accéder au passé, d’apprendre de ses erreurs ou de célébrer ses victoires, c’est créer un monde vulnérable et orphelin.
« La lutte de l’Homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli »
— Milan Kundera, Le Livre du rire et de l’oubli
Comment s’inscrire dans cette lutte contre la fabrique de l’oubli ? Devenons Archivistes Citoyens ! Grâce à la conservation de papiers de famille, je connais le visage de mon arrière-arrière-grand-père, j’ai lu sa déclaration d’amour écrite à mon arrière-arrière-grand-mère. Ces artefacts matériels sont les preuves concrètes que nous ne surgissons pas du néant. L’impression d’albums photos constitue bien plus qu’une pratique nostalgique : c’est un choix de pérennité face à la précarité du numérique. Imprimer les visages de sa famille, de ses amis, les paysages traversés et moments partagés, c’est consacrer par l’impression dans la réalité ce qui mérite d’être transmis et ceux qui ont été aimés.
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Continuer à faire vivre le livre papier, les journaux, les magazines, les bandes dessinées, accumuler et partager tous les vaisseaux de l’éducation, de l’information et de la culture dans des formats dont nous sommes propriétaires du support, pas seulement usagers. Pour les livres qui ne sont plus réédités ou indisponibles, le Projet Gutenberg24 et Internet Archive25 sont les deux plus grandes bibliothèques en ligne accessibles gratuitement sur lesquels il est possible de télécharger des ouvrages dans toutes les langues, nécessitant parfois l’usage d’un VPN pour contourner certaines restrictions géographiques. Ces documents sont facilement imprimables en format poche ou broché dans n’importe quelle imprimerie près de chez vous. Pareil pour les recherches scientifiques académiques via des agrégateurs comme CORE26 ou encore arXiv27. Des groupes autonomes d’Archivistes Citoyens pourraient tout à fait sélectionner sur ces sites les ouvrages qu’ils jugent menacés d’extinction et mutualiser leurs moyens pour garantir leur subsistance.
Le Projet Gutenberg et Internet Archive sont les deux plus grandes bibliothèques en ligne. Ces documents sont facilement imprimables dans n’importe quelle imprimerie près de chez vous.
Néanmoins le temps presse. Certaines recherches se basant sur les habitudes de langage des LLM estiment qu’entre 30 et 40 % du texte actuellement accessible en ligne pourrait avoir été produit par des systèmes d’IA28. Everypixel, une entreprise travaillant sur des volumes massifs d’images stock, estimait déjà en août 2024 que plus de 15 milliards d’images avaient été créées via des interfaces de texte vers image, soit une moyenne de 34 millions par jour lorsqu’ils publient cet article29. Si ce phénomène continue sa progression de façon exponentielle il y a un risque réel d’effondrement systémique. Plus la part de contenu généré par IA augmente, plus les futurs modèles risquent d’être entraînés sur des données synthétiques plutôt que sur des textes ou images issus de l’humain. Cela crée une boucle rétroactive dans laquelle les modèles produisent du contenu qui alimente de nouveaux modèles, ce qui entraîne progressivement une perte de diversité, un appauvrissement de l’information et une déconnexion avec la réalité. Ce mécanisme, connu sous le nom de model collapse, pourrait se généraliser à l’ensemble du web, transformant les corpus numériques en un écosystème mort, où les faits et la connaissance se diluent dans un flux incessant de contenus générés par IA. Les archives du présent deviennent indistinctes, les informations se répètent et se déforment progressivement, et la mémoire collective se fragmente jusqu’à l’oubli. Le langage se délite, remplacé par des protocoles ésotériques et des représentations vectorielles que les machines elles-mêmes, dans leur course folle, ne parviennent plus à comprendre. La bibliothèque de silicium est condamnée à une croissance autophage infinie. nécrose expansive eutrophisation cr()issance aut°phage rétro~active ampli#fication entr*pique négat!ve mouv∞ment perpé†uel bootstrap ma‡ériel tum€ur autar¢ique hy₽ertrophie end°gène pr‿lifération métatatique ∩écrose sém∆ntique gl◊ssolalie v∃ctorielle ∀utogenèse exp∧nsive cr[]issance {}utophage rét®oactive ampl!#fic@tion 3ntr*pique n3g@tiv€ m0uv∞m3nt p3rpé†u3l b00tstr@p m@†éri3l 3x~nih!l0 †um€ur @u†@r¢iqu3 hy₽3r†r0phi3 3nd°gèn3 pr‿lif3r@†i0n mé†@ †@†iqu3 ∩écr0s3 sém∆n†iqu3 gl◊ss0l@li3 v∃c†0ri3ll3 ∀u†0g3nès3 3xp∧nsiv3 ¢r[]0iss@n¢3 {}u†0ph@g3 r醮0@¢†iv3 @mpl!#fi¢@†i0n 3n†r*piqu3 n3g@†iv€€ m00uv∞∞m3n†† p3rpé†u3lll b000†††s†r@@ppp m@@†éri3llll 3xx~~~nih!l000 †††um€€€ur @@u†@@r¢¢¢iqu33 hy₽₽3r†r00phi333 3n§d°g±èμn¶33† pr‡‿©lif®33
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Digital Dark Age.
[…] Il est tout de même important de préciser que, en plus de quelques institutions ayant tenté de faire subsister les supports en lecture directe, nous avons découvert nombre de témoignages disséminés sur toutes les surfaces habitées, non pas par un consortium organisé mais grâce à l’effort d’individus qui semblent avoir agi seuls ou en petits groupes autonomes pour lutter contre le voile de l’oubli qu’ils voyaient s’abattre sur eux et leur descendance.
Nous retrouvons par fragments nombre de textes et d’images éparpillés sur tous les espaces habités de cette étrange planète. Je vais tenter durant le reste de ma mission de collecter ces documents avec minutie car je suis persuadé qu’ils renferment, une fois agrégés en un ensemble cohérent, l’histoire d’autant d’individus ainsi que les secrets nous permettant de reconstituer cet âge inconnu et les causes qui menèrent cette espèce à la funeste fin qui fut la leur.
Fin du Journal de bord numéro […]
Mission numéro […] sous la tutelle de l’Institut inter-galactique
d’Archéocognition.
Psycho-xénon, historiographe, archiviste.
Cet article est une une version remaniée d’un texte paru sur le blog Medium de l’auteur sous le titre « Archéologues du Futur en Quête du Dark Age Digital ».
Image d’ouverture : Saint Jérôme écrivant, Caravage, vers 1605 – 1606, huile sur toile, 112×157 cm, Galerie Borghèse, Rome. Saint Jérôme traduit la Vulgate (première traduction latine officielle de la Bible) de l’hébreu et du grec ancien vers le latin vulgaire, entre 382 et 405 après J.-C.

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- Volumen, ensemble de feuilles manuscrites collées côte à côte et enroulées autour d’un bâtonnet.
- Voir l’article « La NASA a détruit des centaines de bandes magnétiques trouvées dans la cave d’un homme mort », Sarah Emerson, 2017.
- Voir le rapport du groupe PSN (pérennité des supports numériques) intitulé « Longévité de l’information numérique. Les données que nous voulons garder vont-elles s’effacer? » coordonné par Erich Spitz, Jean-Charles Hourcade et Franck Laloë.
- Voir « Geocities Archive and the death of digital », 2019, Geocities Archive – Medium.
- Cameron’s World est une œuvre du designer berlinois Cameron Askin qu’il décrit lui-même comme « une lettre d’amour à l’internet d’avant ». La page web est constituée d’un ensemble de collages de textes et d’images issus des pages de Geocities (1994-2009).
- Au cœur des ruines numériques, un documentaire d’Alt236 qui retrouve grâce au logiciel libre et gratuit Flash Infinity « tout ce qui s’efface avec le temps, tout ce qui est silencieusement poussé vers la sortie » du monde d’Internet.
- Katie Notopoulos, « Photobucket just killed a chunk of Internet history », Buzzfeed, 2017.
- Jacqueline Dooley, « Photobucket Held My Memories Hostage Seven years later, I set them free », Grief Book Club – Medium, 2024.
- AXEL, « How Photobucket Broke The Internet (And Why You Should Care) », AxelUnlimited – Medium, 2017.
- « La désinformation est-elle devenue une stratégie de communication comme une autre ? », Le blog du communiquant, 2024.
- Daniel Dale, « Fact check: Trump makes false claims about crime, January 6 and the economy in GOP speech », CNN Politics, 2026.
- Steven Cohen, « The Impact of the Trump Administration’s Destruction of Earth Observation Science », Columbia Univ News, 2025.
- https://www.weather.gov/
- La plainte peut être lue dans son intégralité ici.
- The Rosetta Project, A long now foundation Library of human languages.
- « Help us to preserve the 1000 most important books of humanity in the MOM Archive » est-il écrit sur leur site internet.
- « Operation to rescue the Armenian manuscripts during the Genocide », Art-A-Tsolum, 2022.
- Pour plus de détails, lire ici.
- András Riedlmayer, « Erasing the Past: The Destruction of Libraries and Archives in Bosnia-Herzegovina », Review of Middle East Studies, 2016.
- Lire à ce propos « The Brave Sage of Timbuktu: Abdel Kader Haidara », Joshua Hammer, 21 avril 2014.
- « Trauma intergénérationnel : quand un trauma passe d’un parent à un enfant », psychologues.net, 2017.
- https://www.gutenberg.org/
- https://archive.org/
- CORE, « The world’s largest collection of open access research papers ».
- « arXiv is a free distribution service and an open-access archive ».
- « Delving into: the quantification of Ai-generated content on the internet (synthetic data) », Dirk HR Spennemann, 29 mars 2025.
- « People Are Creating an Average of 34 Million Images Per Day. Statistics for 2024 », Everypixel Journal, 2023.
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10.06.2026 à 16:07
À la recherche de l’écoterrorisme : le cas Unabomber
L’écologie a-t-elle déjà tué ? Les trois morts causées par les colis explosifs de l’étasunien Theodore Kaczynski, dit “Unabomber”, semblent l’attester. Mais pour être “écoterroriste”, encore faut-il être écologiste. Or ce n’est pas vraiment le cas de Kaczynski, comme le démontre le politiste Sean Fleming dans un examen inédit et précis de ses écrits.
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Texte intégral (10587 mots)
Ce texte est la traduction légèrement raccourcie de l’article « Searching for Ecoterrorism : The Crucial Case of the Unabomber » du chercheur en sciences politiques Sean Fleming, paru dans la revue American Political Science Review en 2024 (vol°118, n°4, pp. 1986–1999, Cambridge University Press).
La traduction a été réalisée par Ludmilla Pinot.
Une découverte majeure des recherches récentes sur la violence politique est que les activistes écologistes utilisent rarement, voire jamais, la violence létale. Même si les cas de sabotages réalisés au nom de la protection de l’environnement sont courants, il est difficile de trouver des exemples de meurtres commis pour les mêmes raisons. De nombreux spécialistes ont donc souligné que le terme « écoterrorisme » n’est pas adapté pour nommer ce qu’il conviendrait plus justement d’appeler « écosabotage ». Selon les définitions élargies du terrorisme utilisées par de nombreuses organisations chargées de faire respecter la loi, qui incluent toute « utilisation illégale de la force ou de la violence contre des personnes ou des biens » pour des « objectifs politiques ou sociaux », le sabotage motivé par des raisons écologistes relève du terrorisme. Cependant, certains opposent qu’il conviendrait de faire la distinction entre les violences contre les biens et celles contre les personnes. À leurs yeux, détruire des SUV n’est pas du terrorisme, pas plus que voler des SUV n’est du kidnapping.
Le débat sur l’écoterrorisme va pourtant au-delà d’une question de terminologie. Quelle que soit la définition du terrorisme, l’absence d’attaques meurtrières par des activistes écologistes est saisissante. Même en considérant le sabotage à motif politique comme du terrorisme, il est néanmoins remarquable que les activistes écologistes se limitent au « terrorisme » contre des biens. La montée en généralité de la non-létalité de leurs modes d’action – appelons-la « la Thèse de l’écologiste non-violent » – semble constituer l’une des généralisations les plus solides que les sciences politiques contemporaines ont à offrir. Les activistes écologistes ne tuent pas les gens.
Il n’existe que quelques contre-exemples à cette montée en généralité. Dans son enquête déterminante sur 11 562 faits illégaux associés aux mouvements écologistes et animalistes intervenus entre 1973 et 2010, Michael Loadenthal n’a identifié que quatre attaques meurtrières1. Trois d’entre elles ont été perpétrées par Ted Kaczynski, le terroriste étasunien aussi connu sous le nom d’Unabomber. De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés.
Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté. Tandis que certains le voient comme un exemple type d’écoterroriste, d’autres considèrent que ses revendications environnementalistes étaient hypocrites et d’ordre uniquement rhétorique. Étant l’un des rares cas plausibles de terrorisme écologiste, l’affaire Unabomber est un « cas décisif » pour la Thèse de l’écologiste non-violent2.
De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés.
Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté.
Si Unabomber est écologiste, alors c’est un contre-exemple significatif de la montée en généralité selon laquelle ces activistes ne recourent pas à la violence létale. Un contre-exemple qui exige une explication. Si en revanche il n’est pas écologiste, alors la Thèse de l’écologiste non-violent est encore plus solide que ce que les travaux antérieurs le laissaient penser, puisque son principal contre-exemple est en fait illusoire. Le cas d’Unabomber est donc « décisif » pour mesurer la pertinence de la Thèse de l’écologiste non-violent. Si une généralisation qui comprend une exception se voit très solide, une généralisation qui n’en recense aucune représente le Graal en sciences sociales. Ainsi, Unabomber n’est pas seulement important comme cas de mise à l’épreuve des théories sur l’écoterrorisme, mais aussi, plus généralement, en tant que figure influente pour les mouvements politiques radicaux contemporains.
Son manifeste La Société industrielle et son avenir, un texte de 35 000 mots, a été publié conjointement dans le Washington Post et le New York Times en septembre 19953. Il a été traduit dans plus d’une douzaine de langues et représente une source d’inspiration et d’idées pour les courants radicaux d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, des anarchistes aux néo-fascistes.

Cet article a pour objectif d’analyser la relation de Kaczynski à l’écologisme, et s’appuie sur des matériaux d’archive jusqu’ici inexploités, issus de la Joseph A. Labadie Collection (University of Michigan) et de la UNABOM Collection (Pennsylvania Western University). Il démontre que l’idéologie de Kaczynski diffère de l’écologisme tant dans son origine que dans sa structure, et bien que ses idées présentent des affinités avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, elles ne rentrent pas dans ces catégories. Pour autant, l’idéologie de Kaczynski n’est pas une forme idiosyncratique d’écologisme qui appartiendrait à une catégorie à part : presque aucune de ses idées n’est tirée de la pensée écologiste, et ses motivations étaient résolument anti-technologiques, davantage que pro-écologiques. Cependant, la Thèse de l’écologiste non-violent ne s’en sort pas indemne pour autant. Même si Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible, il amène à en identifier d’autres.
L’article est composé de cinq parties. La première décrit l’approche, la méthode et les matériaux d’archive utilisés. La seconde s’intéresse à l’affirmation courante selon laquelle Kaczynski n’aurait pas réellement agi au nom des idées qu’il défend dans son manifeste. Cette thèse, si elle se vérifiait, offrirait un raccourci vers la conclusion d’une absence de motivation écologiste à sa violence, cependant elle ne résiste pas à l’examen des faits. Les trois dernières parties évaluent les liens supposés de Kaczynski avec trois idéologies environnementalistes : l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite. Quant à la conclusion, elle réévalue la Thèse de l’écologiste non-violent à la lumière de l’affaire Unabomber et tire des conséquences plus larges pour l’étude des idéologies politiques et de la violence politique.
Analyser rigoureusement l’idéologie
Dans mon étude des idéologies, j’adopte une double approche qui combine ce que le politiste Michael Freeden appelle une analyse « morphologique » avec une analyse « génétique » de leur origine intellectuelle4. Une idéologie peut être analysée morphologiquement, selon la configuration des concepts qu’elle mobilise, ou génétiquement, selon la filiation intellectuelle dans laquelle elle s’inscrit. Cette double approche saisit deux manières par lesquelles les revendications d’identité idéologique sont généralement formulées et comprises.
Pour éviter des redécoupages lexicaux, je commence avec une définition pratique de l’écologisme, volontairement trop large : l’écologisme est une famille d’idéologies dont la préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine. Cette définition comprend aussi bien des types anthropocentriques d’écologisme, préoccupés par la préservation des « ressources naturelles » pour le bénéfice des êtres humains, que des types d’écologisme écocentriques qui attribuent une valeur intrinsèque à la nature non humaine. Afin de poser des repères approximatifs, une idéologie peut donc être provisoirement considérée comme « écologiste » si sa préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine.
Cependant, des analyses morphologiques et génétiques sont nécessaires pour se prononcer sur certains cas ambigus tels que celui d’Unabomber. Au lieu de simplement évaluer si l’idéologie de Kaczynski correspond à une définition arbitraire (et inévitablement contestable) de l’écologisme, il est plus constructif de comparer son idéologie à celles qui ont été largement reconnues comme écologistes, tant par leurs défenseurs que par d’autres.
Mon évaluation de la relation de Kaczynski avec l’écologisme se base donc sur des critères aussi bien morphologiques que génétiques : (1) la force ou la faiblesse des similitudes conceptuelles entre son idéologie et les idéologies écologistes auxquelles elle a été assimilée (c’est-à-dire l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite) ; et (2) la force ou la faiblesse des liens intellectuels et historiques de Kaczynski à la tradition écologiste (c’est-à-dire le fait que ses idées proviennent de sources écologistes ou pas).

Maladie mentale et duplicité
Selon le juriste Michael Mello, principal expert du cas Unabomber, « les preuves selon lesquelles Theodore Kaczynski souffrirait de schizophrénie paranoïde, ou de toute autre maladie mentale réelle et grave, sont étonnamment faibles. À moins de considérer que les idées anti-technologiques, la volonté de tuer pour elles, et un mode de vie reclus constituent une maladie mentale. »5 Après avoir longuement échangé avec lui, Mello conclut que Kaczynski « n’était pas un poseur de bombes fou, c’était un poseur de bombes d’une inquiétante lucidité »6. James Q. Wilson, ancien président de l’American Political Science Association, soutient que le manifeste d’Unabomber constitue à lui tout seul la preuve solide que Kaczynski était sain d’esprit.
« Rien dans ce manifeste ne s’apparente à l’œuvre d’un homme fou. Ses mots sont clairs, précis et calmes. Sa pensée est subtile et soigneusement développée, très loin de toute ressemblance avec les revendications violentes ou les thèses irrationnelles qu’une personne démente pourrait produire. […] Si c’est l’œuvre d’un homme fou, alors les écrits de bien des philosophes de la politique (Jean-Jacques Rousseau, Tom Paine, Karl Marx…) ne sont guère plus sains d’esprit. »7
Après avoir longuement échangé avec lui, le juriste Michael Mello conclut que Kaczynski « n’était pas un poseur de bombes fou, c’était un poseur de bombes d’une inquiétante lucidité ».
L’objectif de Wilson n’était certainement pas de défendre les idées de Kaczynski, et ce n’est pas non plus mon intention. L’auteur Kirkpatrick Sale affirme que Kaczynski « n’a rien d’un écologiste » : « son intérêt envers la nature est entièrement utilitariste (comme ajouter un autre petit mécanisme à une bombe pour s’assurer qu’elle fonctionne) »8. De la même manière, le philosophe Alston Chase soutient que son idée de « nature sauvage » était « au mieux, ajoutée après coup », et « plus probablement une tentative cynique de gagner des soutiens pour sa révolution »9. Chase fait remarquer que l’essai de Kaczynski Progress Versus Liberty (1972), anticipe nombre des idées clés de son manifeste mais ne mentionne jamais la nature)10. Il conclut que « Kaczynski avait peint son message en vert » seulement « parce qu’il pensait que cela rendrait son manifeste plus populaire »11. Si c’est exact, alors Kaczynski peut aisément être exclu de la catégorie des écologistes.
Le problème avec le raisonnement de Chase, c’est que sa chronologie est incomplète. L’idée de nature sauvage (wild nature) apparaît dès les premiers écrits connus de Kaczynski, même avant Progress Versus Liberty. Dans une lettre de février 1969 adressée à la Wilderness Society, il prévient que l’utilisation grandissante de la nature pour les loisirs « va entraîner un besoin croissant d’intervention et de contrôle scientifique sur les espaces sauvages ». Au final, regrette-t-il, « ils ne seront pas du tout sauvages, puisque tous les aspects de ces espaces seront sous contrôle humain »12. Une interprétation similaire du caractère sauvage (wildness) figure dans l’essai de Kaczynski Progress Versus Wilderness (1979)13. Il y cite l’historien de l’environnement Roderick Nash en définissant « le caractère sauvage » comme « ce qui n’est pas contrôlé par la société organisée »14. Cette idée est ensuitereformulée sous les termes de « nature sauvage » (wild nature) dans son manifeste de 1995 : « les aspects du fonctionnement de la Terre et de ses êtres vivants qui sont indépendants de l’intervention humaine et éloignés de toute interférence et contrôle humains »15. Loin d’être une idée ajoutée après coup, le concept de nature sauvage apparaît dans les écrits de Kaczynski plus de 25 ans avant le manifeste d’Unabomber.

Dans une note de son journal de janvier 1985, Kaczynski évoque brièvement Le Gang de la clef à molette : « L’attitude de M. Abbey est similaire à la mienne sous certains aspects, même si elle n’est pas identique »16. Une différence majeure réside dans le fait qu’Abbey ne tolère pas la violence envers les êtres humains, conformément à la Thèse de l’écologiste non-violent. La voix de la raison du Gang de la clef à molette, Dr Sarvis, réprimande plusieurs fois son camarade impétueux, George Hayduke, alors qu’il s’apprête à sortir son arme17. Kaczynski exprime une idée similaire dans Progress Versus Wilderness : « les espaces sauvages offrent l’opportunité précieuse de faire l’expérience du sauvage »18. La préoccupation centrale du manifeste d’Unabomber est « la liberté », au sens de la capacité de vivre en accord avec la nature humaine sauvage ou les instincts humains naturels19.
Loin d’être une idée ajoutée après coup, le concept de nature sauvage apparaît dans les écrits de Kaczynski plus de 25 ans avant le manifeste d’Unabomber.
Lorsque Kaczynski écrit dans son journal qu’il rejette « le culte de la nature ou des espaces sauvages »20, le terme important est « culte ». Il rejetait les conceptions spirituelles de la nature et les visions idéalisées d’une nature préservée des humains21. Dans la « nature sauvage » (wild nature) de Kaczynski, « sauvage » est le terme dominant : la liberté permise par un environnement est plus importante que le fait qu’il soit intact ou non. Dans une lettre de 2004, il défend que l’« on peut mieux faire l’expérience de la nature sauvage sur un terrain abandonné ou négligé (même s’il s’agit d’un terrain ravagé par l’exploitation forestière ou minière) que dans des espaces sauvages soigneusement préservés comme les parcs nationaux. » Alors que les visiteurs d’un parc national sont soumis à des règles et à une surveillance, les gens peuvent vivre librement sur des friches : « on peut ramasser des plantes comestibles, tuer de petits animaux pour se nourrir, cuisiner sur un feu en plein air, construire un abri avec des matériaux naturellement disponibles à l’endroit que l’on veut… bref, on peut se libérer de ses chaînes »22. La chasse et la cueillette étaient la façon pour Kaczynski de vivre en accord avec sa conception de la nature sauvage, « libéré de ses chaînes » et réintégré à la chaîne alimentaire.
En résumé, l’argument selon lequel les passages « écologistes » du manifeste d’Unabomber sont uniquement rhétoriques ne tient pas face à un examen approfondi. Les écrits étudiés montrent que Kaczynski était sincèrement attaché à la « nature sauvage » – un concept qu’il a emprunté à Roderick Nash, un célèbre historien de l’environnement. Et les passages de son journal qui semblent contraires à l’écologisme font en fait écho à des thématiques issues de la littérature écologiste radicale.
➤ Lire aussi | Faut-il en finir avec la civilisation ?・Pierre Madelin (2020)
Écologie radicale
« L’écologie radicale » est une catégorie fourre-tout pour les activistes écologistes qui rejettent les visions anthropocentriques de la société moderne. Bien que leurs tactiques et positions philosophiques varient, ce qui unit les écologistes radicaux, c’est qu’ils défendent la valeur intrinsèque de la vie non humaine. Du temps de Kaczynski, le groupe écologiste radical le plus important était Earth First!, fondé en 1980 et dirigé par Dave Foreman, un ancien lobbyiste pour la Wilderness Society. Les activistes d’Earth First! étaient connus pour leur utilisation du « monkeywrenching »23, ou sabotage de petite échelle, pour empêcher des opérations d’exploitation forestière, et nombre de leurs détracteurs les qualifiaient d’« écoterroristes »24.

Kaczynski est souvent considéré comme un écologiste radical. Les journalistes ont supposé pendant longtemps qu’il était inspiré ou encouragé par des groupes comme Earth First!. Deux éléments rendent ces affirmations plausibles. Premièrement, Kaczynski a lu des publications d’écologie radicale, y compris Earth First! Journal et Live Wild or Die – dont il a apparemment utilisé des informations pour sélectionner certaines des cibles de ses colis piégés. Deuxièmement, l’antithèse centrale du manifeste d’Unabomber – « la nature sauvage » en opposition à « la société industrielle » – était un élément dominant du discours de l’écologie radicale des années 80. Comme l’admet Kaczynksi, « les écologistes radicaux adoptent déjà une idéologie qui exalte la nature et s’oppose à la technologie », même s’il est à noter qu’il ne se considérait pas comme l’un des leurs25.
Il s’avère que Kaczynski n’a emprunté que très peu de ses idées aux écologistes radicaux. Il n’avait entendu parler ni d’Arne Naess ni de Georne Sessions, les pionniers intellectuels de l’écologie profonde, avant son arrestation26. Et il n’a eu connaissance de l’existence d’Earth First! qu’en 1987, environ sept ans après que le groupe a vu le jour27. À ce moment-là, cela faisait près de dix ans qu’il menait ses attaques aux colis piégés, et il avait développé sa propre idéologie28. Il était attiré par la littérature écologiste radicale car elle exprimait des points de vue anti-industriels qu’il avait déjà.
Comme je l’ai démontré, le concept de nature sauvage de Kaczynski comporte un réel lien intellectuel et historique avec l’écologisme. Cependant, le fait que l’idéal qu’il s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste (liberal). Parce que des ressemblances terminologiques cachent souvent des différences conceptuelles : « des mots identiques peuvent dissimuler des clivages conceptuels et comportementaux indépassables »29. La vision de la nature sauvage de Kaczynski n’était pas la même que celle des écologistes radicaux, et elle s’imbriquait dans une configuration de concepts très différente.
Le fait que l’idéal que Kaczynski s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste.
Les écologistes radicaux ont tendance à considérer la nature comme un équilibre harmonieux entre des organismes et des espèces. Comme l’observe le politiste Mathew Humphrey, « L’écologie scientifique est généralement mobilisée pour montrer l’intérêt de la symbiose et de la coopération mutuelle (les écologistes sont plus kropotkiniens que darwinistes) »30. En ce qui concerne Earth First!, leur concept de « nature sauvage » s’insérait dans la vision spirituelle du monde de l’écologie profonde, qui met en avant la symbiose, la diversité et l’égalité (Naess 1977). Kaczynski, quant à lui, interprétait « la nature sauvage » (qui comprend la nature humaine) dans des termes darwiniens, comme le produit d’une lutte pour la survie compétitive et souvent violente. « L’homme ayant été un chasseur ces derniers millions d’années », s’interrogeait-il dans une lettre à son frère en 1985, « il est possible que, comme n’importe quel autre animal prédateur, il ait une sorte d’“instinct de tueur” »31. Comme le laisse entendre Mathew Humphrey, la différence entre les visions kropotkinienne et darwiniste de la nature réside dans ce qui est mis en avant32. Bien que certains écologistes radicaux invoquent des idées darwiniennes, ils arrivent cependant généralement à des conclusions kropotkiniennes. Par exemple, alors que l’écologue et écologiste Aldo Leopold a emprunté nombre de ses idées sur l’écologie à Darwin33, son « éthique de la terre » insiste sur le rôle de l’interdépendance et sur le potentiel de la coopération dans la nature34. Là où Leopold voyait une « communauté biotique », Kaczynski voyait une bataille pour la survie.

La conception hyper-darwinienne de la nature chez Kaczynski aide à mieux comprendre pourquoi il était en désaccord avec les écologistes radicaux sur la question de la violence. Comme l’observe le spécialiste d’éthique environnementale Bron Taylor, les écologistes radicaux partagent « des sentiments religieux généraux – que la terre et toute vie sont sacrées – qui diminuent la possibilité que les activistes se livrent à la violence terroriste »35. Leur engagement envers le caractère sacré de la vie forme une barrière idéologique qui les dissuade de tuer des gens. Pour cette raison, leurs modes d’action caractéristiques sont le sabotage et la désobéissance civile36. Dave Foreman, d’Earth First!, implorait les saboteurs écologistes de ne jamais faire de mal à des êtres vivants : « Saboter, c’est résister de manière non-violente à la destruction de la biodiversité et des espaces sauvages. Ce n’est jamais dirigé contre les êtres humains ou d’autres formes de vie »37. Même l’Earth Liberation Front (ELF), qui était connu pour ses attaques à la bombe incendiaire contre l’industrie, respectait ce principe à la lettre : « ELF se considère comme étant une organisation non-violente puisqu’aucun humain n’a été blessé à la suite des actions du groupe »38. Quelques groupes écologistes radicaux, comme Deep Green Resistance, ont affirmé que la violence létale était justifiée et même nécessaire pour empêcher une catastrophe écologique mondiale39. Mais aucun, jusqu’à présent, ne semble être passé à l’acte malgré cette rhétorique belliqueuse. Dans sa lettre de 1995 au New York Times, Kaczynski a lui-même reconnu que « les écologistes radicaux commettent des sabotages » mais, contrairement à lui, « leur très grande majorité est opposée à la violence envers les êtres humains »40.
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Comme l’écrit Taylor, il n’y a « pas de preuve que Kaczynski partageait le sentiment, si répandu dans les sous-cultures écologistes radicales, que la vie mérite le respect et que la terre est sacrée »41. Même si Taylor a raison d’y voir une différence idéologique profonde, elle est plus subtile que ce qu’il suggère. « Oui, j’ai un grand respect pour la vie, entendue comme la totalité de la vie sur Terre », écrivait Kaczynski dans une lettre révélatrice42. Cependant il ajoutait que « la mort et le fait de tuer font partie de la vie dans sa totalité. » Alors que les représentations kropotkiniennes de la nature ont fait naître chez les écologistes radicaux une éthique de la non-violence, la vision hyper-darwinienne de Kaczynski a servi à naturaliser et à justifier sa violence. Comme il l’écrivait dans une autre lettre, « Les humains à l’état sauvage constituent une des espèces les plus violentes. […] une certaine dose de violence est naturelle dans la vie humaine »43.
Dans l’ensemble, il y a peu de liens intellectuels ou de ressemblances conceptuelles entre l’idéologie de Kaczynski et l’écologie radicale. Bien que ces dernières partagent l’utilisation du terme « nature sauvage », des mots identiques peuvent cacher une différence conceptuelle majeure. De plus, le concept de nature sauvage de Kaczynski est intégré à un réseau de concepts différent. Aucun des trois concepts clés du manifeste d’Unabomber (« le processus de puissance », « activité de substitution », et « sur-socialisation ») ne proviennent de la pensée écologiste44.
Alors que les représentations kropotkiniennes de la nature ont fait naître chez les écologistes radicaux une éthique de la non-violence, la vision hyper-darwinienne de Kaczynski a servi à naturaliser et à justifier sa violence.
« Le processus de puissance » résume la vision de la nature humaine de Kaczynski : « un être humain a besoin d’objectifs dont la réalisation demande un effort, et il doit avoir un taux de succès raisonnable face à ces objectifs »45. Dans les sociétés « primitives », les êtres humains satisfaisaient leur besoin de processus de puissance en luttant « pour obtenir les nécessités matérielles d’existence : la nourriture, l’eau, l’habillement et l’abri rendus nécessaires par le climat »46. Depuis que l’industrialisation a réduit la lutte pour la survie à un effort insignifiant, du moins dans les « pays “avancés” », les gens essaient de satisfaire leur besoin de processus de puissance au travers d’« activités de substitution, » tels que les loisirs, le sport, la recherche et l’activisme47. Kaczynski affirme que « ces formes artificielles de processus de puissance sont insuffisantes, » ce qui explique pourquoi les sentiments d’absurdité et d’aliénation sont si répandus dans la société moderne48. De plus, le processus de pouvoir est entravé par la « sur-socialisation », ou l’inculcation excessive de normes sociales. De nombreuses pulsions et tendances humaines (la haine, la colère, la violence et le népotisme) doivent être réprimées, car elles perturbent le fonctionnement des organisations complexes et des systèmes de production. Pour les personnes « sur-socialisées », qui ont profondément intégré les normes d’égalité, d’impartialité et de non-violence, « essayer de penser, ressentir et agir moralement représente un lourd fardeau » et « génère un sentiment de contrainte et d’impuissance »49. Kaczynski attribue donc les problèmes psychologiques prépondérants de la société moderne – de la dépression et l’anxiété aux troubles alimentaires et à la toxicomanie – au fait que « la société demande aux gens de vivre dans des conditions radicalement différentes de celles avec lesquelles l’espèce humaine a évolué »50.

Alors que les écologistes radicaux s’opposent aux technologies modernes pour des raisons écologiques, Kaczynski s’opposait aux technologies modernes avant tout pour des raisons évolutionnaires/psychologiques. Il a lui-même reconnu cette différence dès le début. Dans un premier temps, ne voyant pas d’autre endroit où il pourrait trouver des personnes radicales anti-tech, il a essayé d’en rencontrer dans des groupes écologistes. Kaczynski a correspondu avec Friends of the Earth durant les années 70 : « pas parce que je pense qu’une telle organisation serve à quelque chose », écrivait-il dans son journal, « mais parce qu’il pourrait y avoir une chance que je rencontre quelques personnes de cette organisation qui partagent mes idées anti-technologiques »51. Avec la même motivation utilitariste, il a écrit un essai intitulé « Suggestions pour les membres d’Earth First! de la part de FC »52. Son objectif était de persuader les militants d’Earth First! que le problème était la technologie même, et que la préservation des espaces sauvages n’était qu’un détail. Il présentait ses arguments comme des conseils stratégiques : « tant que l’on se bat seulement pour des problématiques écologiques ou liées aux espaces sauvages, on lutte de manière défensive […]. Pour lutter de manière offensive, il faut sortir de ce piège et attaquer les structures qui font tourner le système »53. Kaczynski affirmait que « la revue d’Earth First! devrait consacrer au moins la moitié de son contenu à des questions centrées sur le développement du système industriel et technologique » – en particulier « le génie génétique », « la technologie informatique » et « la propagande »54. Derrière le prétexte de proposer des conseils stratégiques, il essayait visiblement de dévier le groupe de ses objectifs écologiques pour l’amener vers des objectifs anti-technologiques.
Par la suite, Kaczynski arrêta d’essayer de convertir les écologistes radicaux et commença plutôt à accentuer les différences entre son idéologie et la leur. Dans son livre de 2016, La Révolution anti-tech, il encourageait ses sympathisants à se forger une identité distincte : « S’il y a un mouvement duquel les organisations anti-tech doivent se séparer définitivement, c’est bien l’écologie radicale ; ainsi que l’anarcho-primitivisme » (Kaczynski 2016, 167). Bien qu’il puisse exister des raisons stratégiques pour qu’une organisation anti-tech travaille avec des groupes écologistes radicaux (« pour attirer des recrues », « pour propager les idées anti-tech », pour « l’entraînement et l’expérience, » ou « pour noyauter un groupe écologiste radical », comme ce que voulait faire Kaczynski avec Earth First!), les membres de l’organisation anti-tech « devront garder en tête que leur but, en travaillant avec des écologistes radicaux, est uniquement de faire gagner des avantages à l’anti-technologie »55.
Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs ont étiqueté Kaczynski comme écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques.
Même s’il est aisé de comprendre comment Kaczynksi a pu être pris pour un écologiste radical, cette perception tient plus d’une fabrication délibérée que d’une erreur honnête. Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs l’ont étiqueté écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques. Après l’attentat au camion piégé de Timothy McVeigh, un extrémiste anti-gouvernement, à Oklahoma City en avril 1995, la gauche américaine accusa le Parti Républicain et la National Rifle Association56. En septembre 1995, quand La Société industrielle et son avenir fut publié, la droite répliqua en accusant les écologistes des attaques d’Unabomber. Tony Snow, qui était alors présentateur de Fox News Sunday et avait écrit des discours de George H. W. Bush dans le passé, a comparé Kaczynski à Al Gore, alors Vice-Président : « ce qui est le plus renversant c’est combien [le manifeste] fait penser au livre d’Al Gore, Sauver la planète Terre »57. Beaucoup prirent le train en marche et rendirent la gauche, de manière générale, et les écologistes en particulier, responsables des attaques d’Unabomber58. L’étiquetage de Kaczynski comme « écoterroriste » est, en grande partie, un vieux poncif politique des années 1990.

Écologie libertaire
Dans ses communiqués liés aux attaques, Kaczynski se considérait comme un anarchiste, sans préfixe ni adjectif. Comme il l’expliquait dans sa lettre d’avril 1995 au New York Times, « Nous nous considérons anarchistes parce que nous voudrions, idéalement, décomposer toute la société en de toute petites unités, complètement autonomes »59. L’importance de l’autonomie et de la décentralisation, combinée avec l’idéal de « nature sauvage », évoque l’écologie libertaire (green anarchism) ou l’anarcho-primitivisme. En effet, certains écologistes libertaires ont d’abord reconnu en Unabomber l’un des leurs. John Zerzan, un anarcho-primitiviste influent basé à Eugene, en Oregon, est devenu l’un des plus fervents défenseurs de Kaczynski, ainsi qu’un de ses plus proches confidents60.
Placée dans la catégorie de l’anarchisme, la violence de Kaczynski est d’une certaine manière plus lisible. Bien que la plupart des anarchistes contemporains rejettent la violence, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe les anarchistes étaient connus pour assassiner des gens à la bombe. La série d’attaques d’Unabomber ressemble à un retour à la « propagande par le fait ». Comme l’écrit Taylor, « le mouvement anarchiste fournit un meilleur terreau pour les tactiques violentes que les mouvements qui s’identifient principalement à l’écologie radicale »61. Cependant, ajoute-t-il, les écologistes libertaires ne semblent pas vouloir aller au-delà de « l’incendie volontaire occasionnel et de la violence (non létale) limitée durant des affrontements avec la police »62. Alors que certains écologistes libertaires soutenaient Kaczynski en tant que prisonnier politique, la critique de Zerzan à propos des attaques d’Unabomberrésumait un sentiment partagé dans le mouvement : « Envoyer des colis piégés dans le but qu’ils touchent les agents aux manœuvres de la catastrophe actuelle est trop aléatoire. Des enfants, des facteurs ou d’autres personnes risquent d’être tués. Même si l’on légitimait le fait de s’attaquer au carnage des hautes technologies en terrorisant leurs premiers architectes, il est injustifiable de faire des victimes collatérales »63. La série d’attaques à la bombe de Kaczynski était hors des pratiques de l’écologie libertaire. Comme avec l’écologie radicale, cette différence tactique est le signe de divergences idéologiques plus profondes.

Les liens intellectuels entre Kaczynski et l’anarchisme sont donc encore plus faibles que ses liens avec l’écologie radicale. Il semble n’avoir lu aucun des auteurs majeurs de la tradition anarchiste, comme Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine, Pierre Kropotkine, Rosa Luxemburg, Emma Goldman, Alfredo Bonanno ou Errico Malatesta. Kaczynski n’entendit parler de Zerzan qu’après son arrestation64. Seul un anarchiste identifiable (bien qu’atypique) apparaît de manière significative dans ses traces écrites : Jacques Ellul, un sociologue français souvent qualifié d’anarchiste chrétien. Kaczynski a emprunté beaucoup de ses idées à Ellul65. Mais il n’avait lu encore aucun de ses livres sur l’anarchisme lorsqu’il a écrit son manifeste : seulement ceux sur la technologie, la propagande, et la révolution64. Quelle que soient les raisons de son identification à l’anarchisme, les liens de Kaczynski avec la tradition anarchiste sont ténus, comme il le reconnaissait dans sa lettre de juin 1995 au New York Times : « Si nous avons décidé de nous qualifier anarchistes, ce n’est pas dans le but de nous associer avec un quelconque groupe ou mouvement anarchiste mais seulement parce qu’il nous semblait nécessaire de nous trouver une étiquette, et “anarchiste” était la seule qui semblait convenir »66.
Kaczynski partageait le mépris des anarchistes pour « les grandes organisations », telles que les États et les entreprises, ainsi que leur préférence pour une société en « petits groupes »67. Il pensait, comme c’est le cas de nombreux écologistes libertaires, que la vie dans les sociétés « primitives » était plus authentique et épanouissante que la vie moderne68. Mais derrière ces points de convergence généraux se cachent bien d’autres différences fondamentales.
Quelle que soient les raisons de son identification à l’anarchisme, les liens de Kaczynski avec la tradition anarchiste sont ténus. Derrière des points de convergence généraux se cachent des différences fondamentales.
Premièrement, Kaczynski n’utilisait pas le vocabulaire conceptuel de l’anarchisme. Les termes clés du lexique anarchiste, tels qu’« entraide », « oppression », « domination », « exploitation » et « solidarité » sont étonnamment absents de ses écrits. Seul un de ses concepts clés trouve un équivalent approximatif dans le discours anarchiste : l’idée de « sur-socialisation » de Kaczynski, comme celle de « domestication » des anarcho-primitivistes, décrit un état dans lequel la nature humaine authentique aurait été socialement éliminée. Ses deux autres concepts clés – « processus de puissance » et « activité de substitution » – n’ont pas d’équivalent dans le vocabulaire anarchiste.
Deuxièmement, alors que l’égalité est au cœur de l’anarchisme, elle ne fait même pas partie des idées secondaires de Kaczynski. Les seules fois où il traite de questions d’inégalité ou d’injustice sociale dans son manifeste, c’est pour s’en moquer ou les catégoriser de « progressistes » et « réformistes »69. De plus, la révolution avant-gardiste que propose Kaczynski, dirigée par « un petit cercle de personnes profondément engagées »70, s’oppose fortement à l’ethos égalitaire et participatif de l’anarchisme. La rédaction de la revue Green Anarchist a décrit sa théorie révolutionnaire de « désagréablement élitiste »71. D’autres anarchistes allèrent jusqu’à la juger « autoritaire ».

Troisièmement, Kaczynski définissait son ennemi bien plus précisément que ne le font les écologistes libertaires. Son but était de détruire « le système industriel et technologique », au sens d’un assemblage interconnecté de machines et de techniques72. Si son concept du « système » est large (englobant tout, des ordinateurs et réfrigérateurs aux techniques publicitaires et au management), le concept de « civilisation » des écologistes libertaires est encore plus vaste. Pour eux, la technologie n’est qu’une facette de « la civilisation », et le racisme, le sexisme, le colonialisme et une multitude d’autres formes de domination ont tout autant d’importance73.
Kaczynski s’est brouillé avec les écologistes libertaires principalement à cause d’un désaccord sur ces sujets « gauchistes ». « Si vous pensez que les droits des femmes, des personnes noires, des homosexuels, des animaux, etc., etc., etc., etc. sont plus importants que de se débarrasser du techno-système », critiquait Kaczynski à l’adresse de Zerzan, « alors je vous suggère de vous en tenir à ces questions et de laisser le problème de la technologie aux personnes qui le prennent au sérieux ». Zerzan rétorqua qu’« il doit toujours y avoir une critique fondamentale de toute forme de lecture qui réduirait tout à une seule problématique », en insistant sur le fait que « les oppressions et les problématiques sont liées les unes aux autres »74. De la même manière, Starcross affirma dans Green Anarchist que les actions de Kaczynski « ne servent finalement à rien » car elles « proviennent d’une critique du pouvoir partielle »75.
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Même si Kaczynski était de toute évidence primitiviste, il n’a jamais été anarcho-primitiviste76. Il finit par regretter de s’être déclaré anarchiste : « Je n’aime vraiment pas voir La Société industrielle et son avenir associé à l’anarchisme. Quand je l’ai écrit, j’ai adopté une identité anarchiste car je pensais qu’il serait utile d’y mettre une étiquette politique connue. C’était une grosse, grosse erreur ! ». « À ce moment-là », ajoutait-il, Kaczynski ne connaissait « que peu de choses sur l’anarchisme en tant que mouvement politique »77. De nombreux anarchistes ont, pour leur part, fini par considérer Kaczynski comme un réactionnaire. Un journal anarchiste de Détroit, le Fifth Estate, dénonça notamment « les propos fascistes » de Kaczynski à propos de la gauche et ses « écrits racistes et machistes », résumant un sentiment partagé dans le mouvement78.

Écologie de droite
Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite, voire un véritable écofasciste. Il a eu une influence majeure sur l’extrême-droite, notamment sur ses courants « écolo ». Pentti Linkola, l’un des écofascistes les plus importants, a loué le « modèle de société alternativeplanifié et bien pensé » de Kaczynski79.
Une fois catégorisée dans l’écologie de droite, son utilisation de la violence létale ne semble plus exceptionnelle. « La seule chose qui est efficace, qui affaiblit et secoue l’ordre actuel voué à la destruction du monde, est l’extrême violence », a notoirement déclaré Linkola80. Plusieurs attaques mortelles ont récemment été commises par des écofascistes auto-proclamés, telles que la fusillade dans une mosquée à Christchurch (Nouvelle-Zélande) en 2019, celle de Walmart à El Paso (Texas) en 2019 également, et celle du supermarché de Buffalo (état de New York) en 202281.
Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite. Mais cette interprétation se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles.
C’est l’historien Peter Staudenmaier qui a développé l’interprétation la plus élaborée du lien de Kaczynski à l’écologie de droite82. Il place le manifeste Unabomber dans le contexte d’une « pensée anti-industrielle et proto-écologique de la droite allemande »83. Il soutient que Kaczynski appartient à la tradition de la « Kulturkritik et Zivilisationskritik de droite, la critique réactionnaire de la civilisation en tant que telle », dans la lignée des penseurs conservateurs tels que Ludwig Klages, Oswald Spengler et Friedrich Georg Jünger84. S’il n’était pas vraiment écofasciste, il n’en demeure pas moins une figure de l’écologie de droite.
L’interprétation inscrivant Kaczynski dans l’écologie de droite se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles. Il n’y a aucune preuve qu’il ait lu, ou même eu connaissance, de Klages, Spengler ou Jünger. (Il connaissait Martin Heidegger, la principale figure de la droite proto-écologiste allemande, mais le détestait. Kaczynski aurait été furieux lorsque son frère, David, est « devenu un adepte » de Heidegger85). Comme l’admet Staudenmaier, les affinités qu’il identifie chez Kaczynksi « ne relèvent pas d’une influence idéologique directe ; il y a peu d’indices laissant supposer qu’il connaissait cette littérature »86.

En réalité, il existe une multitude d’informations directes sur les lectures de Kaczynski sur une période de plus de 50 ans. Les archives ne montrent aucun lien clairement défini entre Kaczynski et la droite proto-écologiste allemande, et encore moins de filiation intellectuelle directe. Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration. Quant à sa conception rudimentaire de la nature humaine et de la liberté, Kaczynski l’a trouvée non pas dans la pensée politique conservatrice, mais dans la vulgarisation scientifique. Ses concepts de « processus de puissance » et d’« activités de substitution » découlent du zoologiste britannique Desmond Morris et du psychologue étasunien Martin Seligman, tandis que sa notion de « sur-socialisation » semble avoir été empruntée au biologiste français René Dubos44. Ce qui frappe chez Kaczynski, c’est le peu de connaissances et d’intérêt qu’il semble avoir eu pour l’influente et vaste tradition allemande de la critique technologique.
Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration.
Pour ce qui est de rendre compte de la morphologie idéologique de Kaczynski, l’interprétation de l’écologie de droite n’est pas plus satisfaisante. Les écologistes de droite se tournent vers lui à cause d’affinités évidentes : le respect de la nature, l’opposition à la technologie moderne et le mépris pour la gauche. Cependant, il manque à l’idéologie de Kaczynski deux des éléments caractéristiques de l’écologie de droite. Tout d’abord – et c’est le plus important – Kaczynski rejetait les idées de suprématie raciale et de solidarité nationale qui sont au cœur de l’écologie de droite. Ce qui inquiétait [le philosophe allemand] Oswald Spengler à propos de la technologie moderne, c’était que les « races de couleur » ne l’utilisent pour renverser la domination « des races blanches », comme l’avait fait le Japon pendant la guerre russo-japonaise de 1904-190587.
Kaczynski se moquait de ces peurs de domination étrangère, les qualifiant d’« hystériques » : « Nom d’un robot ! Le ciel va nous tomber sur la tête si les Japonais vendent plus de voitures que nous ! »88. Il admettait qu’essayer de renverser le système technologique aux États-Unis pourrait permettre aux « méchantes dictatures comme la Chine, le Vietnam ou la Corée du Nord » de dominer les États-Unis grâce à leurs technologies intactes. Cependant cela ne l’inquiétait guère car il ne voyait que peu de différences entre une forme de société technologique et une autre. Il a même suggéré qu’« un système industriel contrôlé par des dictateurs pourrait être préférable, parce que les systèmes contrôlés par des dictateurs se sont généralement montrés inefficaces ; ainsi, ils sont plus facilement renversables » – « Regardez Cuba, par exemple »89. « Le nationalisme est un puissant promoteur de la technologie », avertissait Kaczynski, car la compétition internationale et le conflit conduisent à la course à l’armement technologique90.

Deuxièmement, alors que le contrôle démographique est central dans l’écologie de droite, Kaczynski considérait que la surpopulation n’était qu’un problème secondaire, voire une source de distraction vis-à-vis du problème de la technologie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’avertissement de Spengler à propos des « innombrables mains des races de couleur » a laissé place à des formes de néomalthusianisme plus subtilement racistes91. L’écologue et eugéniste étasunien Garrett Hardin est connu pour avoir comparé les « nations riches » à des « canots de sauvetage » qui couleraient si l’on autorisait trop de personnes des « nations pauvres » – avec des taux de natalité nettement supérieurs – à monter à bord92. Kaczynski, quant à lui, rejetait le néomalthusianisme. Bien qu’il « préférerait un monde avec seulement un millième de la population actuelle », il ne voyait « la surpopulation [que comme] un symptôme » du problème technologique93.
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De plus, Kaczynski soulignait que le contrôle démographique et l’opposition à la technologie moderne n’allaient pas forcément de pair : « il n’y a aucune raison pour que la population ne puisse pas être réduite tout en conservant les technologies modernes. […] L’argument de la surpopulation a moins de chances d’amener les gens à rejeter la technologie qu’à rechercher des moyens plus efficaces de réduire la population mondiale »94. Après tout, la Chine a mis en place sa politique de l’enfant unique durant une période de croissance économique et de développement technologique sans précédent. Kaczynski se méfiait du contrôle démographique car celui-ci était un formidable levier pour plus de technologies médicales et de techniques de contrôle social.
Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé « L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme »95. Il y reprochait à la fois aux « progressistes ordinaires » et aux écofascistes d’être « obsédés par la race »96. Il insistait sur le fait que le mouvement anti-tech « doit faire tous les efforts possibles pour limiter les divisions et les différences entre les groupes ethniques », et que « le métissage racial et culturel doit être encouragé »97. Sa critique de l’écofascisme fait écho à celle du progressisme. Quand il écrivit dans son manifeste que « l’objectif unique et primordial doit être l’élimination de la technologie moderne, et qu’aucun autre but ne doit le menacer »98, il a délibérément ratissé large.
Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé “L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme”.
La justice sociale était son illustration favorite de la manière dont les autres objectifs « dévient l’attention et l’énergie du but principal »99, mais il appliquait le même principe au nationalisme et à la suprématie raciale. « Il faut être idiot pour viser le nationalisme ou l’ethnonationalisme », sermonnait-il dans une lettre à un correspondant anonyme en 2018. « De tels objectifs ne font que dévier notre attention du seul objectif qui est infiniment plus important que tous les autres mis bout à bout », à savoir, « se débarrasser du système technologique avant qu’il ne se débarrasse de nous ». Il ajoutait qu’il était « fermement opposé à toute notion de “supériorité” ou d’“infériorité” d’ethnies, de races ou de genre », et que « toute entreprisede détruire le système technologique devra, pour être réussie, rassembler toutes les races, groupes ethniques, genres, etc. »100. Pour l’esprit obsessionnel de Kaczynski, le problème du monde moderne était la technologie, et tous ceux qui ne s’en rendaient pas compte – qu’il s’agisse de la gauche, de la droite, des anarchistes ou des fascistes – étaient à jeter dans la même poubelle.

L’idéologie de Kaczynski est avant tout anti-technologie
Quelle était donc la relation de Kaczynski à l’écologie ? L’hypothèse nulle, selon laquelle il n’y aurait pas de lien, ne tient pas face aux documents d’archive. Cependant, Kaczynski correspond difficilement aux trois étiquettes idéologiques écologistes qui lui sont généralement attribuées. Ses idées ne présentent que de faibles affinités morphologiques avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, et elles n’ont que peu de connexions intellectuelles et historiques avec la tradition écologiste. Hormis l’unique exception de « nature sauvage », aucun de ses concepts fondamentaux, ni même secondaires, ne découlent d’influences écologistes. L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.
Si Kaczynski n’était pas écologiste, alors qu’était-il ? Bien que la résolution de cette question dépasse le cadre de cet article, j’ai déjà esquissé une réponse. Un des éléments caractéristiques de l’idéologie de Kaczynski est qu’elle est avant tout anti-technologique. Alors que de nombreux écologistes libertaires, écofascistes et écologistes radicaux prennent des positions anti-technologiques, ils le font en conséquence d’autres engagements idéologiques. Les écologistes libertaires pourraient être pro-technologie, s’ils pensaient que les nouvelles technologies avaient plus de chance de conduire à l’égalité et à une coexistence harmonieuse avec la nature, qu’à la surveillance, le contrôle social et la domination sur la nature. Les écofascistes pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait rester dans les mains de leur propre nation et être utilisée pour mettre à l’œuvre un contrôle sélectif de la population. Les écologistes radicaux pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait résoudre le problème du changement climatique et aider à préserver ce qu’il reste d’espaces sauvages. D’ailleurs, certains libertaires, fascistes et écologistes sont pro-technologie. Alors qu’aucune modification de croyance n’aurait pu rendre Kaczynski favorable à la technologie ; cela aurait exigé un changement fondamental de sa vision du monde. « Il est concevable », admettait volontiers Kaczynski, « que nos problèmes environnementaux (par exemple) soient un jour résolus via une méthode d’ensemble rationnelle ». Il aurait cependant tout de même voulu détruire le système technologique, car la gestion rationnelle de l’environnement est fondamentalement incompatible avec « l’état sauvage » et « la liberté ». C’est ce qui, en résumé, distingue le radicalisme anti-technologique de Kaczynski de nombreuses formes d’écologie.
L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.
Qu’en est-il de la Thèse de l’écologiste non-violent ? D’une part, Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible à la généralisation du fait que les écologistes ne recourent pas à la violence létale. Il convient mieux de le considérer comme un terroriste anti-technologique que comme un écoterroriste. D’un autre côté, Kaczynski met en lumière un autre type de contre-exemples apparents à la Thèse de l’écologiste non-violent : les écofascistes. On pourrait opposer que ceux-ci ne sont pas non plus de vrais contre-exemples. Comme l’observe Kiernan Christ, leurs motivations et modus operandi semblent plus « fascistes » qu’« éco » : « Au lieu d’attaquer des pipelines ou des barrages hydroélectriques, les “écofascistes” auto-déclarés comme Tarrant [le tireur de Christchurch] attaquent les mêmes types d’endroits et de personnes que les terroristes non-écologistes de droite »101.

En tout état de cause, la Thèse de l’écologiste non-violent doit être nuancée avec précaution. Selon les éléments de preuve à disposition, la seule chose qui peut être énoncée en toute confiance est que de nombreux écologistes rejettent fermement l’usage de la violence contre les êtres humains. L’engagement envers une vision égalitaire et harmonieuse de la nature semble être le facteur déterminant. Comme le montre le cas d’Unabomber, toutes les idéologies centrées sur la nature ne sont pas intrinsèquement non-violentes, ni même forcément écologistes. L’interprétation darwinienne de la nature peut aisément être utilisée pour justifier et naturaliser la violence. De plus, comme l’illustre Pentti Linkola, même l’écologie profonde (deep ecology) peut être interprétée d’une façon qui légitime la violence102. Si l’objectif de préserver le maximum de biodiversité est considéré de manière absolue, alors peu importe le nombre d’organismes individuels qui peuvent être tués pour empêcher l’extinction de telle espèce. Si l’on suit la logique impitoyable de Linkola, la vie d’une chouette en voie de disparition a plus de valeur que celles d’un milliard d’êtres humains.
Bien que jusqu’à présent, les activistes écologistes aient été peu disposés à franchir la frontière entre l’écosabotage et l’écoterrorisme, il est possible, et même probable, que certains écologistes auront recours à la violence létale dans le futur. La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.
La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.
Une chose importante que nous enseigne le cas d’Unabomber est que l’analyse contextuelle des idées – l’interprétation de textes dans un contexte historique – est nécessaire mais insuffisante. L’analyse contextuelle est toujours nécessaire car même les preuves les plus solides demandent à être interprétées. L’analyse contextuelle sans preuves tangibles relève cependant de la spéculation. Bien qu’interpréter une appartenance de Kaczynski à l’écologie radicale, l’écologie libertaire ou l’écologie de droite semble cohérent avec le texte de son manifeste et le contexte historique, aucune de ces catégorisations ne résiste à l’analyse des données d’archives. Les nombreuses affirmations concernant le lien de Kaczynski à l’écologie n’ont jamais été que des suppositions et des demi-vérités, souvent proclamées avec un excès de confiance, mais elles sont restées sans contradiction pendant deux décennies car les preuves scientifiques n’avaient pas été mises en lumière.
Le cas d’Unabomber amène à se demander combien d’autres affirmations fausses sur des écrivains – de Platon à Hobbes en passant par Arendt et bien d’autres – demeurent incontestées du fait que les preuves scientifiques n’ont pas été exhumées, ou n’existent plus.

Image principale : effets personnels de Theodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

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Notes
- Loadenthal, Michael. 2017. “‘Eco-Terrorism’: An Incident-Driven History of Attack (1973-2010).” Journal for the Study of Radicalism 11 (2): 1–34.
- Voir Eckstein, Harry. 1975. “Case Studies and Theory in Political Science.” In Handbook of Political Science, eds. Fred Greenstein and Nelson Polsby, Vol. 7, 79–138. Reading, MA: Addison- Wesley ; George, Alexander L., and Andrew Bennett. 2005. Case Studies and Theory Development in the Social Sciences. Cambridge, MA: MIT Press ; Gerring, John. 2007. “Is there a (Viable) Crucial-Case Method?” Comparative Political Studies 40 (3): 231–53.
- Kaczynski, Theodore J. 1995. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post.
- Freeden, Michael. 1996. Ideologies and Political Theory: A Conceptual Approach. Oxford: Clarendon Press
- Mello, Michael. 2000. “The Non-Trial of the Century: Representations of the Unabomber.” Vermont Law Review 24 (2): 419–535, p. 448.
- Idem, 472-3.
- Wilson, James Q. 1998. “In Search of Madness.” The New York Times, 15 janvier.
- Kirkpatrick Sale. 1995. “Unabomber’s Secret Treatise: Is There Method in his Madness?” The Nation 261 (9): 305–11., p. 310.
- Alston Chase. 2004. A Mind for Murder: The Education of the Unabomber and the Origins of Modern Terrorism. New York: W. W. Norton.
- Theodore J. Kaczynski, 1972. “Progress Versus Liberty.” Labadie Collection, University of Michigan, Box 65, Folder 13.
- Alston Chase, op. cit., p. 94.
- Kaczynski cité par James Morton Turner dans The Promise of Wilderness: American Environmental Politics since 1964. Seattle, WA: University of Washington Press., 2012, p. 71.
- Kaczynski, Theodore J. 1979. “Progress Versus Wilderness.” Labadie Collection, University of Michigan, Box 65, Folder 15.
- Idem, p. 2.
- Kaczynski, “Industrial Society and Its Future”, p. 183.
- Kaczynski, Theodore J. 1985a. Journal Series VII #1. Labadie Collection, University of Michigan, Box 79, Folder 6. p. 96.
- Abbey, Edward. [1975] 2004. The Monkey Wrench Gang. London: Penguin, pp. 73, 135, 328). Ce qui a plu à Kaczynski dans le travail d’Abbey, c’est son anti-industrialisme, son côté politiquement incorrect, et par-dessus tout, sa compréhension de la liberté comme caractère sauvage (wildness). Pour Abbey, les espaces sauvages (wilderness) sont des espaces où les humains peuvent être libres : « À la question : Les espaces sauvages, à quoi bon ? Doc répondrait : Parce que nous aimons le goût de la liberté, camarades. »((Note de la traductrice – À retrouver en page 341 de la version française du Gang de la clef à molette, éditions Gallmeister, [1975] 2013.
- Theodore J. Kaczynski, 1979. “Progress Versus Wilderness.” Labadie Collection, University of Michigan, Box 65, Folder 15.
- Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 33-7, 93-8.
- Theodore J. Kaczynski, 1978. Journal Series VI #4. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, C-230E, 7.
- Theodore J. Kaczynski, 2003b. Letter to anonymous correspondent, July 1. Labadie Collection, University of Michigan, Box 21, Folder 841. ; “The Truth about Primitive Life: A Critique of Anarcho-Primitivism.” In Technological Slavery: The Collected Writings of Theodore J. Kaczynski, 126–89. Port Townsend, WA: Feral House.
- Theodore J. Kaczynski, 2004. Letter to David Skrbina, January 2. Labadie Collection, University of Michigan, Box 93, Folder 1215, 7 – points de suspension dans le texte original.
- Note de la traductrice – Cette expression a été popularisée par le roman d’Abbey cité auparavant, Le Gang de la clef à molette (The Monkey Wrench Gang), suite à une scène où une clef à molette (monkey wrench) est lancée dans un engrenage pour le rendre inopérant. Le « monkeywrenching » désigne donc désormais une pratique de sabotage orientée contre des infrastructures ou projets particulièrement nuisibles pour l’environnement.
- À propos de l’histoire de Earth First! et de l’écologisme radical, voir Martha F. Lee, 1995. Earth First!: Environmental Apocalypse. Syracuse, NY: Syracuse University Press; Bron Taylor, 2008. “The Tributaries of Radical Environmentalism.” Journal for the Study of Radicalism 2 (1): 27–61; et Keith Makoto Woodhouse, 2018. The Ecocentrists: A History of Radical Environmentalism. New York: Columbia University Press.
- Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 184 – mise en relief dans l’original.
- Theodore J. Kaczynski, 2001a. Comments on “On the Unabomber” by Scott Corey, 7 juillet. Labadie Collection, University of Michigan, Box 58, Folder 12. À noter que les notes de Kaczynski ne peuvent être prises pour argent comptant, car les auteurs peuvent minimiser ou tout simplement se souvenir de manière erronée de leurs influences intellectuelles. Mais les affirmations de Kaczynski concernant ce qu’il a lu ou pas semblent crédibles : aucune d’entre elles n’est contredite par l’ensemble des pièces d’archives.
- Theodore J Kaczynski, 2008. Letter to David Skrbina, October 30. Labadie Collection, University of Michigan, Box 93, Folder 1215.9., 4-5.
- Theodore J. Kaczynski, 1972. “Progress Versus Liberty.” Labadie Collection, University of Michigan, Box 65, Folder 13; 1979. “Progress Versus Wilderness.” Labadie Collection, University of Michigan, Box 65, Folder 15.
- Michael Freeden, 1996. Ideologies and Political Theory: A Conceptual Approach. Oxford: Clarendon Press, p. 53.
- Mathew Humphrey, 2013. “Green Ideology.” In The Oxford Handbook of Political Ideologies, eds. Michael Freeden, Lyman Tower Sargent, and Mark Stears, 422–38. Oxford: Oxford University Press., p. 425.
- Theodore J. Kaczynski, 1985b. Letter to David Kaczynski, December 19. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, T-85, 3 ; voir aussi 2003c. Letter to “M.K.”, October 4. Labadie Collection, University of Michigan, Box 20, Folder 808, 8-9
- Mathew Humphrey, 2013. “Green Ideology.” In The Oxford Handbook of Political Ideologies, eds. Michael Freeden, Lyman Tower Sargent, and Mark Stears, 422–38. Oxford: Oxford University Press, p. 425.
- Roberta A. Millstein, 2015. “Re-Examining the Darwinian Basis for Aldo Leopold’s Land Ethic.” Ethics, Policy & Environment 18 (3): 301–17.
- Aldo Leopold, [1949] 2020. A Sand County Almanac and Sketches Here and There. London: Penguin., 155-7.
- Bron Taylor, 1998. “Religion, Violence and Radical Environmentalism: From Earth First! to the Unabomber to the Earth Liberation Front.” Terrorism and Political Violence 10 (4): 1–42., 14.
- Sivan Hirsch-Hoefler et Cas Mudde. 2014. “‘Ecoterrorism’: Terrorist Threat or Political Ploy?” Studies in Conflict and Terrorism 37 (7): 586–603; Michael Loadenthal, 2014. “Eco-Terrorism? Countering Dominant Narratives of Securitisation: A Critical, Quantitative History of the Earth Liberation Front (1996-2009).” Perspectives on Terrorism 8 (3): 16–50; Michael Loadenthal, 2017. “‘Eco-Terrorism’: An Incident-Driven History of Attack (1973-2010).” Journal for the Study of Radicalism 11 (2): 1–34 ; David Thomas Sumner et Lisa M. Weidman. 2013. “Eco-Terrorism or Eco-Tage: An Argument for the Proper Frame.” Interdisciplinary Studies in Literature and Environment 20 (4): 855–76.
- Dave Foreman, 2002. “Strategic Monkeywrenching.” In Ecodefense: A Field Guide to Monkeywrenching, 3rd edition, eds. Dave Foreman and Bill Haywood, 5–11. Chico, CA: Abbzug Press. 2002, 9.
- Earth Liberation Front (ELF). 2001. “Frequently Asked Questions about the Earth Liberation Front (ELF).” Portland, OR: North American ELF Press Office., 15.
- Aric McBay, Lierre Keith et Derrick Jensen. 2011. Deep Green Resistance: Strategy to Save the Planet. New York: Seven Stories Press.
- Theodore J. Kaczynski, 1995c. Letter to Warren Hoge (The New York Times), June 24. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, U-9. 1995C, 2
- Taylor, Bron. 1998. “Religion, Violence and Radical Environmentalism: From Earth First! to the Unabomber to the Earth Liberation Front.” Terrorism and Political Violence 10 (4): 1–42., p. 17.
- Theodore J. Kaczynski, 2003a. Letter to Anonymous Correspondent, May 25. Labadie Collection, University of Michigan, Box 20, Folder 777, 1.
- Theodore J. Kaczynski, 2003c. Letter to “M.K.,” October 4. Labadie Collection, University of Michigan, Box 20, Folder 808., 8-9.
- Sean Fleming, 2022. “The Unabomber and the Origins of Anti-Tech Radicalism.” Journal of Political Ideologies 27 (2): 207–25.
- Kaczynski, Theodore J. 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 37.
- Idem, 35.
- Idem, 38-41.
- Idem, 64.
- Idem, 25-6.
- Idem, 46.
- Theodore J. Kaczynski, 1978. Journal Series VI #4. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, C-230E, 12 – mise en relief dans l’original.
- Theodore J. Kaczynski, N.d. “Suggestions for Earth First!ers from FC.” Labadie Collection, University of Michigan, Box 82, Folder 3.
- Idem, 3 – mise en relief dans l’original.
- Idem, 2.
- Theodore J. Kaczynski, 2016. Anti-Tech Revolution: Why and How. Scottsdale, AZ: Fitch & Madison., 172-3
- Joe Klein, 1996. “The Unabomber and the Left.” Newsweek 127 (17): 39.
- Tony Snow, 1995. “Unabomber ‘Gores’ Technology.” Detroit News, September 21.
- Voir par exemple Ron Arnold, 1997. EcoTerror: The Violent Agenda to Save Nature: The World of the Unabomber. Bellevue, WA: Free Enterprise Press. ; Linda Chavez, 1996. “Want Motive for Unabomber?” USA Today, April 10. ; James Lileks, 1996. “Unabomber Undergoes a Liberal Interpretation.” The Oregonian, April 14. ; Cal Thomas, 1996. “If the Right Caused Waco, Left Made Unabomber.” Salt Lake Tribune, April 13.
- Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post,1995b, 1.
- Les relations entre Kaczynski et Zerzan étaient cependant complexes, et je ne peux pas les résumer de manière satisfaisante ici. La correspondance entre Kaczynski et Zerzan est disponible dans la collection Labadie, à l’université du Michigan, dans les boîtes 14 et 15.
- Taylor Bron, 2003. “Threat Assessments and Radical Environmentalism.” Terrorism and Political Violence 15 (4): 173–82., 181.
- Idem, 181.
- John Zerzan, 1995. “Whose Unabomber?” Autonomous Anarchists Anonymous, Eugene, OR.
- Theodore J. Kaczynski, 2001a. Comments on “On the Unabomber” by Scott Corey, July 7. Labadie Collection, University of Michigan, Box 58, Folder 12.
- Corey Scott, 2000. “On the Unabomber.” Telos 118 (Winter): 157–81. ; Sean Fleming, 2022. “The Unabomber and the Origins of Anti-Tech Radicalism.” Journal of Political Ideologies 27 (2): 207–25.
- Theodore J. Kaczynski, 1995c. Letter to Warren Hoge (The New York Times), June 24. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, U-9, 2.
- Theodore J. Kaczynski, 1995a, “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 215.
- Idem, 75.
- Idem, 6-32, 213-30.
- Idem, 189.
- Rédaction de Green Anarchist, 1996. Response to a Letter from “anon”. Green Anarchist 43/44 (Autumn): 26–7, p. 27.
- Theodore J. Kaczynski, 1995a, “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 121-4
- Faun/Formerly Feral (pseudonyme), 1997. “Fixed Ideas and Letter Bombs.” Green Anarchist 45/46 (Spring): 11–3 ; John Zerzan, 1994. Future Primitive and Other Essays. New York: Autonomedia.
- John Zerzan, 2003. Letter to Theodore J. Kaczynski, March 18. Labadie Collection, University of Michigan, Box 15, Folder 462.6, 1 – mise en relief dans l’original.
- Leigh Starcross, 1998. “Exploding Myths.” Green Anarchist 53 (Autumn): 15.
- J’ai suggéré ailleurs que le terme « bioprimitivisme » désigne bien l’idéologie de Kaczynski : voir Sean Fleming, 2022, “The Unabomber and the Origins of Anti-Tech Radicalism.” Journal of Political Ideologies 27 (2): 207–25.
- Theodore J. Kaczynski, 2012. Letter to Lydia Eccles, April 20. Labadie Collection, University of Michigan, Box 5, Folder 145.9, 1–2 – mise en relief dans l’original ; voir aussi Theodore J. Kaczynski, 1995c. Letter to Warren Hoge (The New York Times), June 24. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, U-9.
- Fifth Estate Collective. 2016. “Happy Birthday to the Unabomber?” Fifth Estate 396 (Summer): 46.
- Pentti Linkola, 2011. Can Life Prevail? A Revolutionary Approach to the Environmental Crisis. Budapest, Hungary: Arktos. 2011, 159.
- Idem, 170.
- Alex Amend, 2020. “Blood and Vanishing Topsoil: American Ecofascism Past, Present, and in the Coming Climate Crisis.” The Public Eye 102 (Summer): 3–9 ; Sam Moore et Alex Roberts, 2022. The Rise of Ecofascism: Climate Change and the Far Right. Cambridge: Polity Press.
- Peter Staudenmaier, 2021. “A Revolution against Technology: The Unabomber Manifesto in Historical Context.” In Ecology Contested: Environmental Politics between Left and Right, 46–116. Porsgrunn, Norway: New Compass Press.
- Idem, 52.
- Idem, 53.
- Alston Chase, 2004. A Mind for Murder: The Education of the Unabomber and the Origins of Modern Terrorism. New York: W. W. Norton, 107.
- Peter Staudenmaier, 2021. “A Revolution against Technology: The Unabomber Manifesto in Historical Context.” In Ecology Contested: Environmental Politics between Left and Right, 46–116. Porsgrunn, Norway: New Compass Press, 69.
- Oswald Spengler, [1931] 1932. Man and Technics: A Contribution to a Philosophy of Life, trans. Charles Francis Atkinson. New York: Alfred A. Knopf, 101-2
- Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post.
- Idem, 195.
- Idem.
- Oswald Spengler, [1931] 1932. Man and Technics: A Contribution to a Philosophy of Life, trad. Charles Francis Atkinson. New York: Alfred A. Knopf, 101-2 : 102.
- Garrett Hardin, 1974. “Lifeboat Ethics: The Case against Helping the Poor.” Psychology Today 8: 38–43, 123–26.
- Theodore J. Kaczynski, 2009. Letter to “Janice”, August 20. Labadie Collection, University of Michigan, Box 26, Folder 1171.2009, 2.
- Theodore J. Kaczynski, 2011. Letter to Anonymous Correspondent, August 29. Labadie Collection, University of Michigan, Box 25, Folder 1076.2011, 1.
- Theodore J. Kaczynski, 2020. “Ecofascism: An Aberrant Branch of Leftism.” Unpublished Essay, September 29.
- Idem, 3.
- Idem, 3 – mise en relief dans l’original.
- Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 206.
- Idem, 200.
- Theodore J. Kaczynski, 2018. Letter to anonymous correspondent, March 16. Labadie Collection, University of Michigan, Box 97, Folder 1339.2018, 1-2.
- Kiernan Christ, 2021. “Why Right-Wing Extremists Love the Unabomber.” Lawfare, October 17.
- Pentti Linkola, 2011. Can Life Prevail? A Revolutionary Approach to the Environmental Crisis. Budapest, Hungary: Arktos.
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