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07.07.2026 à 15:50

Comment « dé-IA-iser » nos écrits pour éviter la disparition des particularités des langues ?

Maria Mercanti-Guérin, Maître de conférences en marketing digital, IAE Paris – Sorbonne Business School
Les tics de langage de l'intelligence artificielle colonisent nos écrits. Derrière ces formules creuses se cache l'appauvrissement systématique de la langue.
Texte intégral (2053 mots)

Les tics de langage de l’intelligence artificielle colonisent nos écrits. Derrière ces formules creuses se cache l’appauvrissement systématique de la langue. Les Russes parlent d’une IA « канцелярит » (kantselyarit) reprenant le jargon bureaucratique soviétique, les Chinois d’une IA stéréotypée, comme les dissertions impériales « 八股文 » (bāgǔwén), et les Québécois d’un manque de singularité de leur langue par rapport au français de l’Hexagone. Que faire ?


L’intelligence artificielle (IA) générative présente un certain nombre de tics de langage, des mots et tournures qu’elle suremploie par rapport aux rédacteurs humains.


À lire aussi : Vocabulaire et diversité linguistique : comment l’IA appauvrit le langage


Une étude estime qu’au moins 13,5 % des publications scientifiques de 2024 ont fait intervenir une IA dans leur rédaction, un chiffre qui grimpe à 40 % dans certaines revues.

Claude, ChatGPT ou Deepseek sont nourries des mêmes sources (Web, livres, Wikipédia, code…). Ces grands modèles de langage (LLM) reposent sur la prédiction statistique du prochain token (mot ou fragment de mot) le plus probable dans une séquence donnée.

L’IA sélectionne donc systématiquement les formulations les plus accessibles et conventionnelles disponibles dans ses données d’entraînement. Elle écrit en perdant l’originalité des styles humains, leur irrégularité, leur diversité. Elle perd également la causticité, le double sens, voire la faculté critique. Une expérience menée auprès de 293 participants (« writers ») invités à écrire une courte histoire a montré une augmentation de la similarité entre histoires conçues avec l’IA générative et donc une perte de créativité collective. Chacun écrit « mieux », mais tout le monde finit par écrire pareil.

Ces observations sont confirmées par mon dernier terrain de recherche. L’analyse des sites Web de 15 marques cosmétiques montre un décalage avec les 1 575 avis de consommateurs et les 1 611 brevets déposés par ces marques. Le style IA fait perdre la spécificité des positionnements et des singularités technologiques.

Modèles similaires

Au-delà de la génération de tokens, plusieurs éléments peuvent expliquer les tics de langage de l’IA.

La première cause tient à l’étape dite d’« alignement » : une fois entraîné sur des milliards de textes, le modèle est ajusté par des humains qui notent ses réponses, un procédé connu sous le nom de Reinforcement Learning from Human Feedback (RLHF), ou apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine, en français.

Des annotateurs humains évaluent le caractère neutre et inoffensif des réponses du modèle. Ils retiennent les réponses polies, structurées présentant des phrases relativement courtes et des mots de liaison donnant le sentiment d’une pensée logique.

La deuxième tient au terrain d’entraînement des IA. Alimentées de contenus marketing tirés du Web ou de documents institutionnels, les IA sont soit emphatiques, soit terriblement ennuyeuses et reproduisent les tics langagiers présents dans ces corpus. Les recherches montrent une prédominance des domaines commerciaux (.com) largement présents dans l’un des grands jeux de données de référence pour entraîner les modèles de langage, le Colossal Clean Crawled Corpus ou C4. Il existe, également, une forte prévalence de contenus dupliqués, synthétiques ou de basse qualité. C’est ce matériau standardisé issu du Web marchand anglo-saxon que le modèle, statistiquement, apprend à imiter.

Mais que révèlent ces tics de langage ?

Si les tics sont en train de coloniser le Web, ils menacent les IA elles-mêmes par des phénomènes de contamination croisés.

Contaminations IA – humains

Dans une étude, le chercheur Hiromu Yakura a analysé plus de 360 000 vidéos YouTube et 771 000 épisodes de podcasts enregistrés avant et après la sortie de ChatGPT.

L’utilisation des « mots GPT » (comme « delve », « realm », « meticulous ») a connu une augmentation fulgurante dans les conversations spontanées humaines dans les dix-huit mois qui ont suivi son lancement.

C’est en récompensant certaines tournures lors du RLHF que l’on a, sans le vouloir, gravé dans le modèle ces préférences lexicales.

Contaminations IA-IA

Les grands corpus textuels (Common Crawl et ses dérivés) qui servent à la recherche linguistique sont saturés de textes générés par IA, ce qui complique l’observation de l’évolution naturelle de la langue.

À terme se profile le risque de l’ouroboros, le dragon ou le serpent qui se mord la queue : des modèles entraînés sur leurs propres productions, amplifiant leurs tics dans une boucle fermée.

Contaminations IA-humains-IA

Les IA servent aux humains des textes préformatés. Les rédacteurs Web utilisent les IA pour produire à un rythme effréné articles de blog ou fiches produit. Certains auteurs avouent leur utilisation régulière de Claude ou ChatGPT dans la production de leurs romans. Ce matériau semi-humain, semi-artificiel sert à l’entraînement des IA qui souffrent alors de consanguinité stylistique. Elles s’empoisonnent et deviennent de moins en moins performantes.

Meta, avant de reculer face à la fronde de son personnel et à des fuites de données, avait décidé pour pallier le problème de capter les dialogues humains de ses salariés pour nourrir son IA.

Des tics caractéristiques

Les tics de traduction qui sonnent faux viennent de l’anglais – langue de Claude ou de ChatGPT – car les grands modèles – GPT, Claude, Gemini – sont entraînés sur des corpus massivement anglophones.

Voici quelques exemples des tics les plus caractéristiques des IA génératives en français :

  • les formules d’ouverture grandiloquentes comme « dans le monde actuel en constante évolution » ;

  • les adjectifs creux et interchangeables comme « fascinant » ou « crucial » ;

  • les verbes abstraits comme « mettre en œuvre » ou « s’articuler » ;

  • les mots de liaison à chaque phrase comme « en outre » ou « par ailleurs » ;

  • les conclusions marquées comme « en somme » ou « au final ».

Vers la fin des langues régionales ?

À terme se profile la fin des langues régionales inconnues des IA, mais également la fin de l’apprentissage des langues. Au-delà des tics de langage, les IA imposent sur tous les réseaux sociaux des traductions automatisées dans la langue de l’utilisateur. Objectif : lui permettre de lire les contenus du monde entier sans barrières linguistiques, avec le risque de véhiculer une langue traduite pauvre et bourrée de tics.

Des chercheurs canadiens montrent que les modèles spécialisés sont capables de comprendre la grammaire d’une langue. En revanche, les modèles généralistes, comme ChatGPT, sont incapables d’être réellement multilingues et ne transfèrent pas bien les règles grammaticales entre les langues. Connaître l’anglais n’aide pas vraiment une IA à parler le français québécois.

Les chercheurs indiens notent que l’IA efface les particularités de l’anglais indien pour produire un anglais standardisé. Les tics de langage entretiennent également un vaste système de déculturation. Ainsi, une description de Diwali (la fête des lumières) assistée par l’IA se concentre souvent sur des éléments occidentalisés, comme l’échange de cadeaux, tout en omettant les rituels religieux spécifiques et leur vocabulaire particulier.

Les observateurs russes signalent que ChatGPT produit un style qualifié de « канцелярит » (kantselyarit) pour désigner le jargon bureaucratique soviétique pesant. L’IA ressuscite involontairement ce style que les Russes avaient mis des décennies à dépasser. Le projet humanizer-ru a répertorié 44 patterns stylistiques sur lesquels il faut se pencher pour « dé-IA-iser » un texte russe.

En mandarin, les utilisateurs signalent que les textes IA sont reconnaissables à leur style « 八股文 » (bāgǔwén), référence au style des dissertations impériales stéréotypées, très structurées et creuses.

Humanisation du style des IA

Les sociétés d’intelligence artificielle ont pris conscience du problème. Elles cherchent à humaniser le style des IA, ce qui permettrait la disparition des tics mais pourrait bien aggraver le problème.

Il sera bientôt impossible de distinguer une production IA d’une production humaine, à travers des techniques comme :

  • l’AntiSlop sampling, littéralement « anti-bouillie », agissent déjà comme un correcteur automatique. Les chercheurs listent les mots et tournures trop typiques de l’IA. Un filtre intégré au modèle (l’échantillonneur) écarte ces tournures à mesure que le texte s’écrit, forçant une reformulation ;

  • le fine-tuning, consistant à spécialiser un modèle d’IA pré-entraîné à l’accomplissement d’une tâche spécifique, va se faire sur des corpus stylistiquement riches ;

  • l’IA constitutionnelle d’Anthropic, méthode qui consiste à aligner les systèmes d’intelligence artificielle sur les valeurs humaines en leur fournissant des principes éthiques de haut niveau à intégrer la façon d’écrire dans ses prérequis ;

  • les entraîneurs humains vont être recrutés différemment. Écrivains, journalistes spécialisés ayant perdu leur travail à cause de l’IA vont en retrouver un grâce à elle. Véritables coachs d’écriture, ils peuvent enseigner à l’IA à s’affranchir des stéréotypes de style ;

  • les modèles vont tenter de s’ancrer dans la réalité des utilisateurs. Cette imprégnation devrait permettre de sortir d’une rédaction convenue pour exprimer de vrais sentiments ou émotions. L’ancrage ou grounding fait sortir l’IA de l’artificiel pour la rapprocher du quotidien humain.

Le choix collectif entre préserver la diversité des langues, ou continuer à alimenter la machine, se heurte à une monétisation croissante de l’écrit. Derrière les tics, la machine infernale du gain pour rentabiliser les géants de l’IA est enclenchée.


Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture.

The Conversation

Maria Mercanti-Guérin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.07.2026 à 15:44

Le changement climatique menace (aussi) notre patrimoine culturel

Anthony Schrapffer, PhD, EDHEC Climate Institute Scientific Director, EDHEC Business School
Camille Angué, Directrice de l'EDHEC Climate Institute, EDHEC Business School
Près de 43 % des sites du patrimoine mondial de l’Unesco en Europe sont aujourd’hui fortement exposés aux risques climatiques.
Texte intégral (1585 mots)
Les épicéas utilisés pour fabriquer les violons de Stradivarius sont aujourd’hui menacés par la hausse des températures et la prolifération de parasites. Josep Molina Secall/Unsplash, CC BY

Lorsque l’on parle du changement climatique, les débats portent le plus souvent sur l’énergie, la biodiversité, les émissions de carbone ou encore les coûts économiques de la transition. Mais une autre dimension du problème reste encore largement sous-estimée : l’impact du dérèglement climatique sur notre patrimoine culturel.


43 % des sites du patrimoine mondial de l’Unesco en Europe sont aujourd’hui fortement exposés aux risques climatiques extrême, inondations, et montée des eaux. Nos recherches arrivent à cette estimation en appliquant les méthodologies de quantification du risque climatique développées au sein de l’EDHEC Climate Institute aux actifs physiques compatibles provenant de la base de données spatiales de l’Unesco.

Cette vulnérabilité ne concerne pas uniquement quelques sites emblématiques, comme Venise, ou certains centres historiques méditerranéens. Elle touche l’ensemble des infrastructures culturelles européennes, y compris des œuvres moins visibles, souvent dispersées dans des églises, bibliothèques, collections locales ou petits musées.

Les risques sont déjà très concrets. Les œuvres d’art et les collections muséales sont directement exposées aux inondations, aux variations d’humidité, aux pics de chaleur et aux pannes affectant les systèmes de conservation. Une enquête menée auprès des musées d’art américains révèle que 35 % des directeurs déclarent avoir déjà subi des dommages liés au climat, tandis que 50 % indiquent avoir engagé une planification spécifique face à ces risques. En France, le musée du Louvre a d’ailleurs engagé le transfert d’environ 250 000 œuvres vers son Centre de conservation de Liévin, dans le Pas-de-Calais, afin de protéger les collections nationales contre le risque de crue.

Les principales menaces sont multiples :

  • augmentation de l’humidité et développement des moisissures pour les peintures et fresques ;
  • fragilisation des matériaux sous l’effet des variations thermiques ;
  • intensification des pluies acides ;
  • multiplication des incendies, submersions et glissements de terrain.

Même la musique est concernée

Le patrimoine musical lui-même n’échappe pas à cette fragilité climatique.

La fabrication des instruments dépend de ressources naturelles particulièrement sensibles au réchauffement climatique. Les épicéas de résonance du Val di Fiemme, dans les Dolomites (Italie), utilisés historiquement pour les violons de Stradivarius, sont aujourd’hui menacés par la hausse des températures et la prolifération de parasites.

Les bois utilisés pour les archets ou les instruments à cordes deviennent également plus rares sous l’effet du stress hydrique et de la déforestation.

Les salles de concert et opéras sont elles aussi directement exposés. À Venise, les projections climatiques suggèrent qu’à horizon 2100, la multiplication des épisodes d’« acqua alta » pourrait rendre impossible le maintien d’une activité normale à l’opéra de La Fenice.

D’autres infrastructures culturelles majeures situées en zones côtières pourraient être confrontées à des difficultés similaires : Royal Festival Hall (Londres, Royaume-Uni), Harpa (Reykjavik, Islande), Sydney Opera House (Sydney, Australia), la Philharmonie de l’Elbe (Hambourg, Allemagne), Muziekgebouw aan’t IJ (Amsterdam, Pays-Bas).

Un choc économique majeur

À cette fragilité culturelle s’ajoute une autre difficulté : la capacité économique à financer la protection de ces patrimoines.

Nos projections macroéconomiques montrent que certaines grandes régions culturelles européennes pourraient connaître des pertes économiques significatives d’ici la fin du siècle sous l’effet des risques physiques liés au climat. Les impacts sur le produit régional brut (équivalent du PIB local) local sont particulièrement marqués dans les villes méditerranéennes. À l’horizon 2100, les pertes pourraient atteindre 32 % à Madrid et jusqu’à 41 % à Rome, soit un niveau nettement supérieur à celui estimé à l’échelle nationale, où la baisse du PIB de l’Italie est évaluée à 19 %. D’autres grandes capitales européennes sont également fortement touchées, avec des pertes estimées à 13 % à Vienne et 18 % à Berlin.

Ce paradoxe est central : c’est précisément au moment où les besoins d’investissement pour protéger le patrimoine deviendront les plus importants que les capacités financières pourraient se trouver les plus contraintes.

Le climat comme enjeu culturel

Longtemps, le changement climatique a été pensé comme un problème de ressources naturelles ou d’équilibres énergétiques. Il apparaît désormais aussi comme une question culturelle et civilisationnelle.

Il interroge notre rapport à la transmission culturelle, à la mémoire collective et à la préservation de biens qui ne peuvent être ni reproduits ni remplacés.

La difficulté est qu’il ne s’agit pas seulement de protéger des objets ou des bâtiments, mais de préserver les conditions matérielles qui rendent possible la continuité d’une histoire, d’un héritage et d’une création artistique.

Des biens culturels non substituables

L’économie classique et néoclassique repose historiquement sur l’hypothèse de substituabilité des facteurs de production (voir David Ricardo, Jean-Baptiste Say et Robert Solow) : les ressources naturelles détruites, épuisées ou raréfiées pourraient être compensées par une accumulation accrue de capital, par l’investissement productif ou par le progrès technique. Bien que très critiquée, cette hypothèse de substituabilité constitue encore aujourd’hui l’un des fondements centraux d’une large partie des modèles macroéconomiques contemporains.

Cette approche rencontre une limite évidente lorsqu’il s’agit du patrimoine culturel. Une fresque détruite par l’humidité ne peut pas être remplacée. Une mosaïque antique dégradée par des stress thermiques ou des pluies acides ne peut pas être recréée à l’identique. Un site archéologique submergé est perdu de manière irréversible. C’est précisément cette notion d’irréversibilité qui distingue le patrimoine culturel d’autres catégories de biens économiques.

Cette contradiction entre expansion économique et limites environnementales ne conduit pas nécessairement à une impasse historique. L’approche économique possibiliste (héritée notamment de Paul Vidal de La Blache) rappelle que les sociétés humaines ne se développent jamais indépendamment de leur milieu. La nature fixe un ensemble de contraintes et de possibilités avec lesquelles les organisations économiques doivent composer. Cette perspective rompt avec l’idée d’une croissance potentiellement illimitée et réintroduit la matérialité des conditions écologiques dans l’analyse économique.

Dans une perspective plus dialectique, proche de la pensée hégélienne, les crises écologiques et énergétiques peuvent aussi être interprétées comme le moment d’une transformation profonde des sociétés industrielles. Les tensions actuelles ouvrent la possibilité d’un dépassement : réorientation des systèmes productifs, intégration des contraintes écologiques dans la rationalité économique, redéfinition des critères de prospérité et renouvellement des formes de progrès technique. Préserver notre héritage collectif est encore possible, mais la fenêtre d’action se referme.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

04.07.2026 à 23:55

Les tours Saint-Jacques, un prodige d’équilibre au cœur des Alpes

Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Dans le massif des Bauges, les coureurs du Tour de France passeront à côté de trois monolithes légendaires dont la formation géologique demeure mystérieuse.
Texte intégral (3005 mots)
Les tours Saint-Jacques, vues depuis le pont de l’Abîme. Pierre Reneau, Fourni par l'auteur

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. L’itinéraire de la 17ᵉ étape, le 23 juillet, entre Chambéry en Savoie et Voiron dans l’Isère, fait passer les coureurs par les tours Saint-Jacques, dans le massif des Bauges, en Haute-Savoie. Une curiosité géologique locale à la légende pour le moins insolite.


Pour leur 17ᵉ étape, le 23 juillet, les coureurs du Tour de France entreront dans le massif des Bauges (Haute-Savoie) par une trouée : la vallée du Chéran.

Les paysages de montagnes provoquent souvent une émotion par leur simple esthétique. Lorsque leur compréhension atteste en outre d’un phénomène rare et extraordinaire, l’émerveillement en est décuplé.

Dans la cluse de Bange, au petit matin, des « tours » qui s’élèvent du flanc sud du massif du Semnoz attirent l’attention. Pierre Reneau, Fourni par l'auteur

Les tours Saint-Jacques font partie de ces lieux : sur le flanc sud-ouest du massif du Semnoz dans les Bauges, dominant le village d’Allèves (Haute-Savoie), ces pitons rocheux baptisés d’après la chapelle d’un ancien prieuré attirent l’attention. Autrefois surnommés les « aiguilles de Racheroche », ces trois monolithes calcaires dont le plus grand mesure 70 mètres de hauteur et culmine à 991 mètres d’altitude, intriguent. De loin, ils évoquent les ruines d’anciennes tours.

Une histoire d’aigle, de loup et d’agneau

Comme beaucoup de lieux inhabituels, ces majestueuses aiguilles ont leur légende locale.

Vue rapprochée de l’un des pinacles des tours Saint-Jacques. Torsade de Pointes, CC BY

Il est dit que, un jour, un aigle emporta un agneau menacé par un loup afin de lui éviter d’être dévoré. L’agnelet, un peu gros et un peu trop lourd pour être emmené au loin par le volatile aurait été déposé sur l’un des trois pitons, hors d’atteinte du loup. Des années plus tard, un alpiniste y aurait découvert un bélier. Les Aléviens, émerveillés par ce geste inattendu, y auraient vu un signe divin.

L’aigle et l’agneau sont alors devenus symboles de paix et de protection du bourg. Les tours ont ainsi offert, à partir de cette histoire, son identité à Allèves.


À lire aussi : Tour de France : marbre en serpentinite et traces d’un océan en haut des montagnes


Des sculptures naturelles

Les tours Saint-Jacques ont été déplacées par le temps, mais ont gardé une majeur partie de leur structure. Christian Giusti, Fourni par l'auteur

Le phénomène géologique de « paquet tassé », par lequel les roches glissent vers l’aval en ne perdant pas entièrement leur structure, est bien visible à travers les tours Saint-Jacques.

En réalité, de tels reliefs sont connus dans les Alpes en différents endroits et généralement appelés des « cheminées de fées ». Les « demoiselles coiffées » de Pontis, à l’est du lac de Serre-Ponçon (Alpes-de-Haute-Provence) sont les plus célèbres. Ces reliefs résultent d’une érosion différentielle qui décape des sédiments tendres (marnes, argiles sableuses, cendres…) sous un chapeau de roche plus résistante (bloc calcaire, bombe volcanique…)

Demoiselles coiffées de Pontis, commune des Alpes-de-Haute-Provence située près du lac de Serre-Ponçon. Wikifrédéric/Wikimédia, CC BY-SA

Les tours qui dominent Allèves sont le fruit d’un processus bien plus complexe. La pente d’où s’élèvent ces tours constitue le flanc sud du massif du Semnoz, dont le sommet est composé de calcaires d’âge crétacé (Valanginien, de -140 millions à -136 millions d’années), dits « calcaires de Fontanil » ou encore « marbre bâtard ». Ce massif forme une voûte (un anticlinal) dont la pente plonge vers le sud-ouest.

Cette épaisse couche de calcaires repose sur des marnes et des calcaires marneux un peu plus anciens (Berriasien, de -145 millions à -140 millions d’années). Les marnes, bien plus plastiques que le calcaire, peuvent former une sorte de couche « savon » sur laquelle des blocs détachés de la falaise du haut, tels des icebergs au front d’un glacier, peuvent glisser vers la rivière du Chéran.

Schéma expliquant la formation des tours Saint-Jacques. Fourni par l'auteur

Mais certaines inconnues demeurent.

Trois théories à l’épreuve

Trois propositions sont actuellement avancées pour expliquer la situation actuelle.

Trois possibilités pour la formation des tours Saint-Jacques : à gauche, l’érosion différentielle d’une dalle qui ne bouge pas ; au centre, des blocs se détachent et glissent vers le bas, en s’érodant légèrement ; à droite, la dalle se fragmente, des blocs de taille variable s’érodent, quelques-unes résistent mieux. Fourni par l'auteur
  • La première tiendrait à un simple phénomène érosif. Comme nous sommes sur la retombée d’un bombement, les couches sont inclinées vers le bas, vers la vallée. Elle sont parallèles – ou presque – à la pente. Soumises à l’érosion, des parties disparaissent, mais certains blocs résistent mieux et glissent plus bas. Elles constitueraient ainsi des buttes-témoins : les tours Saint-Jacques.

  • La deuxième postule un glissement de terrain en masse. Au front de la dalle calcaire, des blocs peuvent se détacher, un peu à l’image des icebergs qui se séparent de la banquise. Comme la dalle est inclinée, certains éléments reposant sur une couche plastique (les marnes du Berriasien) se mettent à glisser lentement tout en conservant leur position verticale.

  • La troisième explication fait appel à une logique plus complexe, associant séparation et glissement. La dalle calcaire du haut se serait fracturée en nombreux panneaux de tailles différentes. Ces éléments se seraient mis à glisser. Certains auraient basculé, d’autres se sont effondrés, auraient été érodés, en bref, certains seraient devenus invisibles dans la topographie au cours du temps. D’autres auraient résisté un peu mieux, se seraient fracturés en sous-blocs, continuant toutefois de glisser sans s’effondrer : les tours Saint-Jacques actuelles.

La deuxième théorie est, à l’heure actuelle, celle qui est privilégiée pour expliquer l’origine de ces structures. C’est aussi la mieux documentée. Les éléments n’auraient pas basculé en s’effondrant, mais en glissant tout doucement le long de la pente. Ils sont maintenant éloignés de plusieurs centaines de mètres de leur « port d’attache », de 700 mètres pour la plus haute et de 960 mètres pour la plus basse et la plus fine.

Et surtout, ils continuent à descendre, à une vitesse variable selon les éléments : de 2,1 cm/an pour la plus haute, de 1,8 cm/an pour le bloc du milieu et jusque 4,6 cm/an pour le plus fin, le plus bas, le plus rapide.


À lire aussi : Tour de France : entre Bourgogne et Quercy, grands crus et grenouilles momifiées


The Conversation

Patrick De Wever ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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