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12.04.2026 à 17:07

Comment éduquer à la transition écologique en dépassant la culpabilisation ?

Insaf Khelladi, Full Professor en Marketing, Excelia
Catherine Lejealle, Enseignant-chercheur en marketing digital, Responsable de l'axe de recherche Création de matériaux et cas pédagogiques, ISC Paris Business School
Coralie Damay, Directrice des Programmes - HDR
Rémi Beulque, Enseignant chercheur, TBS Education
Saeedeh Rezaee Vessal, Associate Professor In Marketing, Pôle Léonard de Vinci
Derrière la transition écologique, une question persiste : pourquoi on sait mais on n’agit pas ? Il faut d’abord réussir à dépasser des émotions, comme la peur et le sentiment de culpabilité.
Texte intégral (1617 mots)

Nos difficultés à passer à l’action en matière de transition écologique ne seraient pas tant liées à des biais cognitifs qu’à des freins émotionnels. Des émotions, telles que la peur ou la culpabilité, sont stériles, mais elles peuvent laisser la place à l’espoir de faire changer les choses. Tout du moins, à certaines conditions.


Nous n’avons jamais autant parlé de climat, de biodiversité et de transition écologique. Dans les universités, les écoles et les formations professionnelles, les contenus se multiplient. Les chiffres sont là, les diagnostics sont connus, l’urgence est largement documentée. Et pourtant, une question persiste : pourquoi savons-nous autant sans agir davantage ?

Ce décalage entre connaissances et action est aujourd’hui bien identifié. Il est souvent présenté comme un problème d’information, de volonté individuelle ou de contraintes matérielles. Mais les résultats récents de notre recherche suggèrent une autre lecture : le principal frein à l’action écologique ne serait pas cognitif mais émotionnel.


À lire aussi : La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique


Quand l’éducation à l’écologie fatigue

Dans de nombreux dispositifs éducatifs actuels, la transition écologique est abordée à travers des messages alarmants : effondrement des écosystèmes, extinction des espèces, urgence climatique. Ces discours sont scientifiquement fondés, mais leurs effets psychologiques sont rarement interrogés.

Chez les étudiants comme chez les apprenants adultes, ces messages suscitent fréquemment de la culpabilité, de la peur, voire un sentiment d’impuissance. L’individu se sent responsable d’un problème qui le dépasse. Ces émotions traduisent moins un manque de sensibilité qu’une forte conscience morale des enjeux environnementaux.

Mais lorsqu’elles s’accumulent sans accompagnement, elles peuvent devenir paralysantes. À terme, cette surcharge émotionnelle peut conduire non pas à l’engagement, mais au retrait :

« À quoi bon agir, si tout est déjà perdu ? »

Ce phénomène est aujourd’hui largement discuté sous le terme d’écoanxiété. Pourtant, il reste peu intégré dans la conception des programmes éducatifs. L’éducation à la durabilité continue souvent de miser sur l’accumulation de connaissances, en supposant que la prise de conscience suffira à déclencher le changement.


À lire aussi : L’éco-anxiété : une réponse saine face à la crise climatique


L’émotion comme point de bascule

Notre recherche menée auprès d’étudiants ayant participé à un programme intensif de formation à la durabilité met en lumière un mécanisme clé : ce ne sont pas les connaissances en elles-mêmes qui déclenchent l’action, mais la manière dont les émotions associées à ces connaissances évoluent dans le temps.

Au début du programme, la majorité des participants exprimaient une forme de lassitude ou de résistance. Les enjeux environnementaux leur semblaient omniprésents, mais abstraits, culpabilisants, voire décourageants. Certains parlaient de « bruit de fond », d’autres d’un sentiment de fatalité.

Puis, progressivement, quelque chose a changé. Non pas parce que les messages étaient devenus moins sérieux, mais parce qu’ils étaient plus incarnés, misant davantage sur les volets relationnel et participatif. Les émotions négatives ne s’effacent pas, elles évoluent. La peur et la culpabilité peuvent progressivement céder la place à la curiosité, puis à une forme d’espoir, avant de se traduire par un sentiment d’utilité personnelle.

Des travaux récents en psychologie montrent que cet espoir, lorsqu’il est étroitement associé à des actions concrètes et collectives, favorise un engagement plus soutenu face au changement climatique. Cette perspective invite ainsi à dépasser une conception réductrice des émotions, souvent envisagées uniquement comme des freins à l’action.


À lire aussi : Comment mobiliser les émotions pour inciter à agir en faveur du climat ?


Les limites de la pédagogie du choc

Ce basculement émotionnel constitue un tournant décisif. Lorsque les apprenants cessent de se percevoir uniquement comme des responsables coupables et commencent à se voir comme des acteurs capables d’agir, même à leur échelle, le passage à l’action devient possible. Ce sentiment de capacité d’agir – largement étudié sous le concept d’auto-efficacité – joue un rôle central dans la mise en mouvement et la persistance de l’engagement.

Nos résultats invitent à interroger en profondeur la manière dont nous enseignons la transition écologique. Pendant longtemps, la pédagogie environnementale a reposé sur une logique de choc : montrer l’ampleur des dégâts pour provoquer une prise de conscience. Or, cette stratégie atteint aujourd’hui ses limites.

La répétition de messages anxiogènes peut engendrer de la saturation informationnelle, une forme de déni défensif ou encore un désengagement émotionnel.

À l’inverse, les dispositifs éducatifs qui favorisent l’expérimentation, la coopération et la co-construction produisent des effets très différents. Dans l’étude, les moments les plus transformateurs ne sont pas les conférences magistrales, mais les ateliers collaboratifs, les projets concrets et les échanges avec des acteurs engagés.

Ces formats permettent aux apprenants de vivre la transition écologique non plus comme une menace abstraite, mais un espace d’action collective, où l’engagement est partagé et socialement reconnu.

Un sentiment d’utilité sociale

Un résultat particulièrement marquant de notre recherche concerne le rôle des émotions dites « positives », comme l’espoir, la fierté ou le sentiment de contribution. Contrairement à une idée répandue, ces émotions ne minimisent pas la gravité des enjeux. Elles permettent au contraire de rendre l’action psychologiquement soutenable dans la durée.

L’engagement devient plus stable et plus durable quand :

  • les apprenants constatent que leurs actions, même modestes, ont du sens ;

  • ils se sentent reconnus dans leur capacité à agir ;

  • ils participent à la conception de solutions concrètes.

Cet engagement s’inscrit alors dans des dynamiques collectives qui renforcent le sentiment d’utilité sociale.

Dans ces conditions, les comportements écologiques cessent d’être perçus comme des contraintes imposées de l’extérieur. Ils s’intègrent progressivement aux routines quotidiennes et peuvent même être transmis à l’entourage.

Une transition écologiquement et psychologiquement soutenable

Ces constats ont des implications majeures pour l’éducation, la formation et les politiques publiques.

Informer ne suffit pas. Les dispositifs éducatifs doivent être conçus comme de véritables parcours émotionnels, et non comme de simples transferts de connaissances.

Il est essentiel de diversifier les formats pédagogiques : hackathons, living labs, projets collectifs, simulations, mises en situation réelle. Ces formats favorisent l’appropriation et renforcent le sentiment de capacité d’agir.

Enfin, la transition écologique ne peut être enseignée uniquement par des discours institutionnels. Les apprenants accordent une grande importance à la crédibilité et à la sincérité des intervenants : entrepreneurs engagés, enseignants impliqués, pairs mobilisés. La confiance joue ici un rôle central.

Face à l’urgence environnementale, la tentation est forte d’intensifier les messages alarmants. Mais si l’objectif est une mutation durable des comportements, il est temps de changer de paradigme.

La transition écologique ne se gagnera pas par la culpabilité seule. Elle nécessite une éducation capable de transformer l’angoisse en engagement et la peur en capacité d’agir, et ne se résume pas à transmettre des savoirs. Elle implique d’accompagner une trajectoire émotionnelle, de l’inquiétude à l’appropriation, sans laquelle aucune transition ne peut réellement s’ancrer dans les pratiques.

The Conversation

Rien à déclarer

Catherine Lejealle, Insaf Khelladi, Rémi Beulque et Saeedeh Rezaee Vessal ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

11.04.2026 à 07:41

Moyen-Orient : au-delà du choc énergétique, une crise mondiale pour les ressources minérales

Anne Bialkowski, Responsable de l'unité Intelligence minérale, BRGM
Mathieu Leguerinel, Economiste des ressources minérales, BRGM
Le conflit au Moyen-Orient ne provoque pas seulement un choc pétrolier et gazier. Il fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement de ressources minérales cruciales.
Texte intégral (2724 mots)

La crise économique née dans le sillage de la guerre en Iran n’est pas seulement un choc pétrolier et gazier. Elle fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement de ressources minérales cruciales, tant pour l’agriculture mondiale que pour la transition énergétique.


Le conflit qui secoue le Moyen-Orient depuis le 28 février 2026 provoque une onde de choc sur l’ensemble des marchés mondiaux des ressources minérales, au-delà des impacts sur les marchés du pétrole et du gaz. La région, point de passage stratégique pour le transport maritime de par son positionnement géographique, joue en effet un rôle clé dans l’approvisionnement en aluminium, en soufre et en hélium. En effet, leur production nécessite du gaz naturel. Cela affecte aussi, plus indirectement, d’autres métaux dont l’industrie dépend soit du pétrole, soit du soufre, comme le nickel, le titane ou le cuivre.

Les restrictions du transport dans le détroit d’Ormuz, par lequel ont transité près de 34 % du pétrole brut mondial en 2025 ainsi que 19 % du gaz naturel liquéfié, agissent comme un verrou géopolitique dont les effets se répercutent sur toutes les chaînes de valeur industrielles, bien au-delà des hydrocarbures et des produits pétrochimiques.

Nous travaillons pour l’Observatoire français des ressources minérales pour les filières industrielles (Ofremi), coordonné par le BRGM, impliquant également le CEA, l’IFPEN, l’Ifri et l’Ademe. Cet observatoire peut apporter un éclairage stratégique sur cette crise en offrant une lecture globale des chaînes d’approvisionnement en ressources minérales, au-delà des seules dynamiques énergétiques.

Par son expertise sur les métaux et minéraux critiques au travers de l’ensemble de leurs chaînes de valeur, l’Ofremi met en évidence les effets systémiques et souvent sous‑estimés de ce type de conflit sur l’ensemble des secteurs stratégiques pour notre économie. Nous vous proposons dans cet article un tour d’horizon des effets de la crise sur plusieurs matières critiques : l’hélium, l’aluminium, le soufre, le nickel, le cuivre et le titane

Hélium : une pénurie mondiale inédite

L’hélium est un sous-produit du traitement du gaz naturel lors de sa liquéfaction. Environ un tiers de la production mondiale d’hélium provient du site de Ras Laffan, au Qatar.

Terminal gazier à Ras Laffan (Qatar) en 2012. Matthew Smith, CC BY

La rupture d’approvisionnement risque d’être fortement impactante à terme pour l’industrie, car cet élément est indispensable à la fabrication de semi-conducteurs, ainsi qu’à une partie des équipements médicaux.

Ainsi, Taïwan, la Corée du Sud et la Chine sont particulièrement exposés, tout comme les équipements de santé européens (aimants supraconducteurs présents dans les appareils IRM notamment), si des circuits d’approvisionnement alternatifs ne sont pas identifiés à moyen terme.

Aluminium : une industrie régionale paralysée et des tensions sur les prix à prévoir

La production d’aluminium métal à partir d’alumine, elle-même issue de la bauxite, requiert beaucoup d’énergie. On la produit généralement là où elle est disponible à bas coût, dans des fonderies fonctionnant au gaz naturel. C’est pourquoi environ 10 % des capacités mondiales de production d’aluminium se situent dans le Golfe persique. Le manque de gaz et l’impossibilité d’importer l’alumine d’Australie entraînent donc des arrêts de production, comme chez les Qataris Qatalum (joint-venture entre le norvégien Hydro), Qamco (qui maintiendra sa production à 60 % de sa capacité) et Alba (Aluminium Barhain BSC), dont l’arrêt contrôlé de trois lignes de procédés réduira de 19 % sa production annuelle.

Sites de la chaîne de valeur de l’aluminium au Moyen-Orient. Fourni par l'auteur

Cette situation risque d’accroître la hausse des prix de l’aluminium, déjà sous tension depuis un an. Au 1er avril 2026, le prix de l’aluminium coté à la bourse de Londres avait augmenté de près de 45 % sur un an. Le phénomène devrait encore être amplifié par la hausse des prix de l’énergie, la baisse de l’offre en provenance du Moyen-Orient et de potentielles spéculations.

L’Europe et les États-Unis dépendent des importations en aluminium provenant du golfe Persique, et sont donc particulièrement vulnérables aux changements du marché.

Soufre : un maillon critique qui menace l’agriculture mondiale, mais pas seulement

Dans le golfe Persique, le soufre n’est quasiment pas extrait de mines : il est coproduit à partir des hydrocarbures, en particulier du gaz naturel et du pétrole, riches en soufre. Les pays du Golfe fournissent un quart du soufre mondial. Or, le soufre est essentiel à la fabrication des engrais phosphatés, mais aussi d’acide sulfurique, indispensable à la métallurgie du cuivre et du nickel et à de nombreux procédés industriels.

Principaux producteurs de soufre en 2024. WMD 2026, via Ofremi, Fourni par l'auteur

Des ruptures d’approvisionnement pourraient provoquer une flambée des prix des engrais et, à plus long terme, des tensions sur le secteur agricole ainsi que des réactions protectionnistes, notamment de la Chine, qui est aujourd’hui le principal producteur mondial de soufre.

Nickel : l’Indonésie en difficulté

Les usines indonésiennes utilisant la lixiviation haute pression (procédé appelé High-Pressure Acid Leaching, ou HPAL) produisent 70 % des produits intermédiaires à base de nickel utilisés pour les batteries. Or, cette industrie utilise de l’acide sulfurique produit à partir du soufre importé du Moyen-Orient.

Avec des stocks couvrant à peine un mois, certaines installations ont déjà suspendu leur production. Cette situation tendue pourrait perturber la chaîne mondiale des batteries haute performance pour les véhicules électriques.


À lire aussi : Quelle technologie de batterie pour les voitures électriques ? Un dilemme de souveraineté industrielle pour l’Europe


Cuivre et titane : des impacts pour l’instant indirects

Le cuivre n’est pas directement menacé, mais sa production dépend elle aussi de l’acide sulfurique, utilisé par les procédés métallurgiques. Comme le prix du cuivre dépend fortement de l’état de l’économie mondiale, il pourrait reculer si celle-ci est freinée par la hausse des prix du pétrole.

Gros plan sur une éponge de titane. Hi Res Images of Chemical Elements/Wikicommons, CC BY

Pour ce qui est du titane, L’Arabie saoudite possède une usine d’éponges de titane (forme poreuse et irrégulière de titane ure, obtenu par réduction du tétrachlorure de titane, qui est une des formes de titane faisant l’objet de commerce mondial), située au bord de la mer Rouge. Il s’agit d’un matériau critique pour l’industrie aéronautique.

Si ce site industriel est peu exposé actuellement, il pourrait le devenir dans le cas d’une extension du conflit du côté de la mer Rouge.

Un choc global aux répercussions durables

La crise au Moyen-Orient ne saurait pas être réduite à un simple épisode géopolitique : elle révèle la sensibilité structurelle des chaînes d’approvisionnement mondiales, en déclenchant une cascade de vulnérabilités. Pétrole, gaz, hélium, soufre, aluminium, nickel… autant de ressources essentielles dont la disponibilité conditionne les secteurs industriels, notamment ceux porteurs de la transition énergétique.

Si le conflit s’inscrit dans la durée, les tensions pourraient s’amplifier, entraînant une hausse généralisée des coûts de production pour les entreprises, une augmentation durable des prix et des risques d’approvisionnement dans certains secteurs. La sécurisation des approvisionnements en ressources minérales, par la diversification des lieux de production, est plus que jamais d’actualité.


Antoine Lebrault, chargé de communication au BRGM, a participé à l’écriture de cet article.

Cet article a été réécrit sur la base d’une note de l’Ofremi à diffusion restreinte, avec les contributions de Marc-Antoine Eyl-Mazzega et Thibault Michel (Ifri), Emmanuel Hache (IFPEN) et Stéphane Bourg, Claire André-Luquet, Gaétan Lefebvre, Katherine Leroy, Paul Notom, Éric Pujol, Aurélien Reys (BRGM).

The Conversation

Bialkowski Anne a reçu des financements de l'ANR dans le cadre du projet OFREMI

Mathieu Leguerinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.04.2026 à 16:49

Les paysages sonores : un patrimoine naturel méconnu

Cyprian Czaban, Diplômé de l'Université Paris Sciences et Lettres, Sciences Po Paris, Sorbonnne Université, et du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris., Sciences Po
Jérôme Sueur, Professeur, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Julie Trottier, Directrice de Recherche au CNRS, spécialiste des territoires palestiniens, ART-Dev, UMR 5281, Université de Montpellier
Ludovic Crochard, Docteur en écologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Nicolas Hette-Tronquart, chargé de mission recherche
Sylvain Haupert, Ingénieur de Recheche CNRS en écoacoustique, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Les paysages sonores font partie de la richesse de notre patrimoine naturel. Ils restent cependant méconnus et peu considérés dans les politiques de conservation de la biodiversité.
Texte intégral (4050 mots)

Les paysages sonores font partie de la richesse de notre patrimoine naturel, ils restent cependant méconnus et peu considérés dans les politiques de conservation de la biodiversité.


Nos journées commencent très souvent par un son, celui d’un réveil qui tressaille, d’une radio qui s’allume, d’un téléphone qui vibre, ou d’une voix qui nous dit « Debout, c’est l’heure ! » Les yeux encore fermés, arrivent déjà d’autres manifestations acoustiques : une porte qui claque, une voiture qui passe, un oiseau qui chante, des voisins qui discutent dans la rue ou sur le chemin.

Même si nous sommes des organismes dont la modalité d’exploration du monde est essentiellement visuelle, nous sommes en constante alerte auditive : nous écoutons, parfois sans nous en rendre compte, pour esquiver, trouver, avancer, communiquer ou, plus simplement, profiter d’une musique.

Nous évoluons en continu dans des environnements sonores composés de vibrations de machines pour nous déplacer ou construire (on parle de « technophonie »), de voix humaines (« anthropophonie »), de vocalisations animales non humaines (« biophonie »), de tapotements de pluie, de bruissements de vent ou de grondements océaniques (« géophonie »).

Chaque mélange acoustique, plus ou moins structuré, plus ou moins agréable, qui peut être terrestre, aquatique ou souterrain, constitue un paysage sonore. Le concept scientifique de paysage sonore est apparu au cours des années 1970, notamment dans le livre le Paysage sonore : le monde comme musique, écrit par le musicien et universitaire canadien Murray Schafer. Le paysage sonore peut être défini comme un ensemble de sons issus de sources vibrantes actives en un lieu donné et à un instant donné.

Il existe une infinité de paysages sonores puisque chaque lieu sur Terre est unique et parcouru à un instant T par un ensemble singulier de vibrations sonores. Ces paysages sonores sont perçus, analysés et interprétés par tous les organismes vivants dotés de récepteurs de pression ou de mouvements de particules, qu’ils soient relativement simples, comme les tympans de certains papillons nocturnes qui détectent les cris des chauves-souris qui les chassent, ou très sophistiqués, comme les oreilles asymétriques de certaines chouettes qui savent localiser très précisément les petits rongeurs dont elles se nourrissent.

Plus généralement, les mammifères, les oiseaux, les amphibiens, les reptiles, les poissons, les insectes, les araignées, les crustacés et même certains mollusques et cnidaires, comme les moules et les méduses, écoutent et analysent les paysages sonores qu’ils traversent et qui les traversent. Chaque interprétation des paysages sonores est également unique puisqu’elle dépend des capacités physiologiques et cognitives de chaque individu.

Forêt de la Reine, Parc naturel régional de Lorraine, 3 mars 2023, 6 heures, chœur matinal des oiseaux. Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

Parc naturel régional du Gâtinais français (Essonne), 18 mai 2024, 23 heures, sangliers. Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

À lire aussi : Perte d’audition : quand les sons de la nature disparaissent


A l’écoute des forêts protégées de France : le projet Sonosylva

En France, les paysages sonores sont le reflet de la grande diversité des territoires hexagonaux, corses et ultramarins, depuis de simples zones vertes périurbaines, occupées par quelques chants d’oiseaux, jusqu’aux immenses forêts tropicales d’Amazonie truffées de coassements de grenouilles et stridulations d’insectes, en passant par les récifs coralliens des îles du Pacifique crépitants de crevettes pistolets dont la fermeture soudaine de leur pince hypertrophiée produisent des claquements en faisant imploser des bulles d’air.

Un tiers de la surface de ces socio-écosystèmes français est protégé par des structures de conservation de la nature, qu’elles soient locales (arrêtés préfectoraux de protection de biotope, réserves de biodiversité intégrales, réserves nationales naturelles), nationales (parcs nationaux) ou européennes (zones Ramsar, zones Natura 2000).

Ces aires protégées ont été, dans la plupart des cas, construites et délimitées à partir des critères d’inventaire faunistique et/ou floristique, ou d’habitats particuliers, en référence notamment aux directives européennes Habitats-Faune-Flore et Oiseaux. Cependant, de ces espaces émanent des paysages sonores qui forment un patrimoine naturel national méconnu dont les valeurs doivent être définies pour être mieux considérées et protégées.

Afin de répondre aux besoins d’information des politiques publiques et des citoyens sur l’état de la biodiversité, un schéma directeur de la surveillance de la biodiversité terrestre a été publié par le gouvernement français en 2024. Dans ce cadre national, une expérimentation de trois ans menée par l’Office français de la biodiversité (OFB) et le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) a pour ambition de documenter et analyser les paysages sonores des forêts protégées de France hexagonale et de Corse.

Ce projet, Sonosylva, repose sur la collaboration de plus de 200 agents employés dans 80 structures couvrant un ensemble de 110 forêts. Ces acteurs de la préservation de la biodiversité ont installé des magnétophones autonomes au cœur de leur territoire forestier afin d’enregistrer les paysages sonores, une minute tous les quarts d’heure, un jour sur deux, du printemps à l’automne, en 2024, en 2025 et, encore cette année, en 2026. Cet observatoire scientifique participatif recueille chaque saison plus d’un million de fichiers audio, soit plus de 16 000 heures de paysages sonores forestiers.

Situation géographique des 110 forêts enregistrées, situées dans des aires protégées de France hexagonale et de Corse. Document du projet Sonosylva porté par l’Office français de la biodiversité et le Muséum national d’histoire naturelle., Fourni par l'auteur

Si l’analyse de cette immense base de données ne fait que commencer, une enquête a déjà été conduite auprès de 162 participants afin de cerner leur intérêt pour ce patrimoine. Comment les paysages sonores naturels sont-ils perçus ? Peuvent-ils faire partie des politiques de conservation, de préservation et de sensibilisation des aires protégées ?

Une perception des paysages sonores conditionnée par les territoires

La majorité des gestionnaires considère que leurs aires protégées se caractérisent par un paysage sonore unique participant à l’identité et au patrimoine de leurs territoires. Ainsi, l’un des répondants remarque que le site dont il a charge « possède des marqueurs sonores emblématiques et riches (faune, bétail domestique, océan). L’éloignement des zones urbaines et la superficie restreinte de la zone publique nous permet de garder un environnement sonore propice à la quiétude sur site ».

Exemples de magnétophones autonomes installés en cœur de forêt protégée. De gauche à droite et de haut en bas : parc national du Mercantour (Alpes), réserve de biosphère du parc naturel régional Millevaches (Limousin), parc national de forêts (Haute-Marne et Côte-d’Or), zone Natura 2000 du parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée, parc national des Cévennes (Ardèche, Gard, Lozère), espace naturel sensible de Siounet (Var), espace naturel sensible des Albières (Aude), parc naturel régional des volcans d’Auvergne, réserve biologique intégrale de la Louvière (Meuse), réserve biologique intégrale de Campagne (Dordogne). Photographies fournies par les partenaires du projet OFB-MNHN Sonosylva., Fourni par l'auteur

Cette empreinte acoustique résulte de l’association de sons naturels et anthropiques, leurs variations spatiales et temporelles étant liées à des facteurs météorologiques, écologiques et sociétaux. Les gestionnaires considèrent par ailleurs les sons dérangeants différemment selon leur ancrage local. Les bruits constants, hors de portée, comme ceux d’une route, d’un couloir aérien ou d’une activité industrielle, sont relativement bien acceptés, pouvant être même considérés comme un simple « bruit de fond ».

Forêt de Crécy, Parc naturel régional Baie de Somme, Picardie maritime (Aisne), 18 avril 2024, 03 h 30, pluie et chouette hulotte. Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

Réserve biologique intégrale des Maures (Var), 3 juillet 2024, 13 heures, cigales de l’Orne. Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

Les bruits ponctuels, attribués à un dérangement de voisinage, comme ceux d’une circulation locale, de groupes de visiteurs aux discussions un peu intenses ou d’une activité de récréation telle que la musique, sont, eux, appréciés négativement. Il existe donc un traitement bien distinct entre les bruits distants incontrôlables et les bruits de proximité évitables.

Un manque d’actions de sensibilisation et de formation

L’enquête révèle également un décalage important entre l’intérêt croissant des gestionnaires pour les paysages sonores et un sentiment d’impuissance lié au manque de formation et d’applications concrètes ayant un impact sur les politiques publiques nationales ou locales des territoires, comme le note un participant :

« Démarche pertinente, le paysage sonore et la pollution sonore ne sont que peu parcourues dans nos métiers, alors que ce devrait être pris davantage en compte. Me concernant, je ne m’y penche pas faute de compétences. Des initiations ou formations sur ces sujets pourraient être une bonne base. »

La mise en valeur et la protection des paysages sonores semblent de fait difficiles par l’absence de sensibilisation à l’échelle du pays et par un manque de ressources d’aide à la gestion et à la communication sur la valeur sonore des sites protégés. La thématique du paysage sonore est notamment absente des documents les plus essentiels, comme les guides d’élaboration des plans de gestion des espaces naturels (document CT88). Les structures administratives chargées de protéger les espaces naturels souffrent également de ressources humaines et financières limitées, ne permettant pas aujourd’hui de considérer les paysages sonores, leurs richesses et les pollutions qui les menacent, comme des priorités de gestion.

Les nuisances sonores génèrent des conflits

Les bruits liés aux activités humaines dans les aires protégées, notamment les forêts du projet Sonosylva, génèrent des conflits principalement liés à une propriété essentielle du son : il est non exclusif. Il est, en effet, presque impossible d’empêcher un individu, qu’il soit humain ou non humain, d’émettre un son, et il est également très difficile de contrôler la propagation du son dans l’environnement. Le son, quel qu’il soit, n’a pas de frontières : il traverse les paysages de manière incontrôlable. Un paysage sonore n’a pas de cadre comme un paysage visuel, il est fluide plus que solide, il s’écoule plus qu’il ne stagne.

Les gestionnaires font aussi face à une problématique d’échelle dans la gestion des conflits liés aux sons. Certaines décisions d’aménagement national, comme les tracés des nouvelles lignes ferroviaires ou autoroutes, ne prennent pas en compte les conséquences sur le paysage sonore à l’échelle locale.

À l’inverse, les problématiques locales peuvent conduire à des changements nationaux positifs : le récent « exode urbain » a occasionné des conflits de voisinage avec certains néoruraux dérangés par les grenouilles, les coqs ou les cigales ce qui a conduit, en janvier 2021, à l’inscription des sons et des odeurs des milieux naturels et ruraux dans le premier article du Code de l’environnement, en tant que partie du « patrimoine commun de la nation ».

Réserve biologique intégrale de l’Artoise (Aisne), 26 avril 2024, 14 h 45, oiseaux et travaux forestiers. Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

Parc naturel régional du Gâtinais français (Essonne), 6 mai 2024, 17 h 15, avion. Projet Sonosylva, OFB/MNHN2,29 Mo (download)

De nouveaux conflits sonores peuvent apparaître dans les aires protégées, mais alors ce sont les visiteurs humains qui sont susceptibles de déranger : bruits de moteurs (voitures, motos, quads), bruits de fêtes (repas, rave parties) ou de voix peuvent à la fois affecter les espèces non humaines et les autres humains venus chercher un espace de quiétude. :

Ainsi, l’un des participants observe :

« Ces dernières années (en lien avec l’augmentation de la fréquentation), de nombreuses perturbations sonores (visiteurs avec des instruments de musique, des enceintes portatives, des chiens très bruyants). Les groupes de visiteurs sont eux-mêmes très bruyants et ne se rendent souvent pas compte de la portée de leur cri et de leur dérangement. »

Et un autre remarque que « des sons de véhicules motorisés sont audibles depuis le site d’installation de l’enregistreur, notamment ceux de motos, qui sont particulièrement perceptibles. On note également plusieurs passages d’avions de chasse par jour au-dessus du site ».

Agir pour les paysages sonores

Il semblerait que nous assistions à une progressive montée de la conscience collective sur l’impact cumulatif des bruits dans la vie quotidienne comme l’illustrent les rapports de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), de l’Agence européenne pour l’environnement, et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les gestionnaires témoignent d’une volonté de changement qui se manifeste par la création de conférences ou de colloques sur l’aménagement du territoire de manière à intégrer les paysages sonores dans les politiques publiques de préservation de la biodiversité, dans une perspective « Une seule santé » (« One Health », en anglais). Des réflexions sont aussi en cours, notamment dans l’agglomération de Lille (Nord), afin d’intégrer la trame blanche qui cherche à assurer la continuité sonore au même titre que les trames verte et bleue, brune et noire qui préservent les continuités des habitats, des sols et des ciels nocturnes.

En France, des zones de sensibilisation sont mises en place dans différentes réserves nationales naturelles ou parcs nationaux (démarche Quiet-Attitude dans le parc national du Mercantour), des interdictions d'enceintes connectées, (réglementation du parc national des Calanques), ou encore des actions pédagogiques pour sensibiliser au patrimoine sonore (projet Biodiversité sonore de l’Ana–Conservatoire d’espaces naturels en Ariège).

Cependant, ces actions restent relativement marginales. Afin de mieux intégrer les paysages sonores dans les politiques publiques, nous suggérons une réflexion sur les réglementations afin qu’elles limitent au mieux la présence de bruit. Au-delà de ces règles d’usage, nous proposons la création de zones d’écoute du vivant motivées par l’émerveillement plus que par la proscription.

Dans ces zones d’écoute, il s’agirait de favoriser des solutions de réduction des bruits à la source, en limitant par exemple l’usage des machines (transports) et en suggérant un comportement discret (petits groupes). Déjà expérimentés il y a quelques années par le parc naturel régional du Haut-Jura, ces lieux mettraient en valeur l’existence de paysages sonores remarquables permettant de passer d’un comportement dominant dérangeant à une attitude attentive aux autres et respectueuse des sites et de leurs paysages sonores.

Les paysages sonores constituent aujourd’hui une facette méconnue de notre patrimoine naturel pour laquelle il reste presque tout à faire : intégration dans les politiques publiques d’aménagement du territoire, intégration dans les plans de conservation de la biodiversité à petites et à grandes échelles, et, bien sûr, pédagogie pour tous les publics afin d’améliorer notre écoute du monde vivant.

The Conversation

Julie Trottier est membre de du groupe d'experts sur la tenure de l'eau de la FAO (Nations Unies). Elle a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche et de l'Agence Française de Développement.

Cyprian Czaban, Jérôme Sueur, Ludovic Crochard, Nicolas Hette-Tronquart et Sylvain Haupert ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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