27.05.2026 à 16:27
Le double dilemme de Kevin Warsh : satisfaire Donald Trump (et accroître l’inflation) ou les membres de la Fed (et obtenir un taux de croissance moins élevé)
Texte intégral (1946 mots)
Resserrement monétaire, statu quo ou assouplissement : le futur président de la Réserve fédérale états-unienne Kevin Warsh devra choisir entre ces trois politiques monétaires. Dans un contexte de crise géopolitique avec l’Iran et de hausse des prix énergétiques, ses décisions seront scrutées de près. Se montrera-t-il conciliant avec la volonté de Donald Trump de privilégier la croissance quitte à accroître l’inflation, ou sera-t-il le garant de l’indépendance de la banque centrale des États-Unis ?
Le 13 mai 2026, le Sénat a approuvé la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale. Le candidat choisi par Donald Trump fin janvier pour succéder à Jerome Powell – dont le mandat en tant que président s’est terminé le 15 mai 2026 – devrait donc diriger la prochaine réunion de politique monétaire prévue les 16 et 17 juin.
Dans un contexte marqué par un rebond de l’inflation et les pressions exercées par Donald Trump sur la conduite de la politique monétaire, les premiers pas de Kevin Warsh seront attentivement scrutés.
À court terme, il est probable que la Réserve fédérale maintiendra son taux directeur entre 3,5 et 3,75 %. Mais ensuite, va-t-elle augmenter ce taux pour lutter contre l’inflation ou ne pas le faire pour soutenir la croissance et, ainsi, satisfaire le locataire de la Maison-Blanche ?
Prudence de la Fed
Alors que l’inflation baissait progressivement depuis son pic de juin 2022, la forte augmentation des droits de douane imposés par les États-Unis sur les importations, puis l’envolée récente des prix de l’énergie ont conduit à une nouvelle accélération des prix. Selon le BLS (Bureau of Labor Statistics), l’inflation est passée de 2,4 % en février à 3,8 % en avril 2026. Dans le même temps, l’activité a ralenti en 2025, avec une croissance de 2,1 % en 2025 contre 2,8 % l’année précédente ; les créations d’emplois ont nettement baissé, passant de plus de 1,8 million en 2024 à moins de 750 000 en 2025.
Jusqu’ici, la Réserve fédérale s’est montrée prudente quant à l’orientation de la politique monétaire états-unienne. Après une première série de baisses du taux d’intérêt en 2024, elle a marqué une pause début 2025, invoquant l’incertitude liée aux effets de la guerre commerciale sur les prix et l’activité.
La crainte d’une dégradation de la situation sur le marché du travail l’a conduite à décider de trois nouvelles baisses d’un quart de point lors des réunions de septembre, octobre puis décembre 2025, portant ainsi le taux directeur à 3,75 %. Le déclenchement de la guerre contre l’Iran s’est traduit par une inflation plus élevée que la cible de 2 % retenue par la Réserve fédérale, compromettant la poursuite de l’assouplissement.
Resserrement monétaire
Kevin Warsh devrait être confronté à l’éternel arbitrage des banques centrales, lorsque l’économie est frappée par des chocs qui ont à la fois pour effet d’augmenter l’inflation et de réduire la croissance.
Contrairement à la Banque centrale européenne, dont l’objectif prioritaire est la stabilité des prix, le mandat de la Réserve fédérale n’établit pas de hiérarchie entre la stabilité des prix et le plein-emploi. Les autorités monétaires états-uniennes doivent arbitrer entre le risque de maintenir l’inflation au-dessus de sa cible si le choc est plus durable que ce qu’elle avait anticipé et celui de peser sur la croissance avec un resserrement monétaire.
Lorsque ces chocs sont temporaires, il est préférable de ne pas (trop) resserrer la politique monétaire, c’est-à-dire augmenter les taux d’intérêt directeurs, le principal outil dont disposent les banques centrales pour atteindre leur objectif de croissance et d’inflation. Une hausse de taux directeurs se répercute en effet sur les conditions de financement, ce qui réduit le crédit, les dépenses d’investissement et de consommation. Le ralentissement induit de la demande conduit ensuite à une baisse de l’inflation.
D’une part, la hausse des taux d’intérêt n’aura pas d’effet sur les sources de l’inflation puisque celle-ci est tirée par les droits de douane et le prix du pétrole, sur lesquels la politique monétaire n’a pas d’effet. En effet, les prix des biens importés augmentent du fait de la guerre commerciale, et la hausse du prix de l’énergie est directement liée au conflit engagé contre l’Iran. Un resserrement monétaire se traduirait alors par une baisse de l’inflation domestique hors énergie provoquée par un ralentissement de la demande.
D’autre part, les effets de la politique monétaire se font sentir après plusieurs trimestres et donc, potentiellement, une fois la crise terminée. Il pourrait alors y avoir un sous-ajustement de l’inflation par rapport à sa cible si les prix de l’énergie sont revenus à leur niveau initial et si les prix hors énergie ont ralenti.
Un resserrement monétaire peut être optimal en cas d’effet de second tour, c’est-à-dire si la hausse des prix des biens importés et de l’énergie se diffuse aux autres prix ou aux salaires. Dans ce cas, les entreprises répercutent la hausse de leurs coûts de production sur les prix et les salariés cherchent à compenser leur perte de pouvoir d’achat en demandant des hausses de salaire. Il en résulterait une hausse de l’inflation hors énergie.
Inversement, la baisse du pouvoir d’achat des ménages réduit la demande et peut entraîner une baisse de l’inflation domestique. Selon l’importance relative de ces effets, la réponse optimale de politique monétaire peut alors être restrictive (une hausse des taux d’intérêt) ou expansionniste (une baisse des taux d’intérêt).
Pressions politiques
Kevin Warsh tiendra nécessairement compte du contexte politique. Depuis janvier 2025, Donald Trump n’a cessé de faire pression pour que les taux soient réduits plus fortement et rapidement. Il a régulièrement critiqué Jerome Powell, allant même jusqu’à faire planer la menace de son renvoi, portant de fait atteinte à l’indépendance de la Réserve fédérale.
La désignation des gouverneurs de banque centrale est une décision souvent très politique. En choisissant Kevin Warsh, on peut imaginer que Donald Trump espère obtenir une politique monétaire plus en phase avec son souhait de baisse des taux, même si lors de son audition devant le Sénat, Kevin Warsh a indiqué que le président n’avait pas formulé de telle demande, et a tenu à affirmer son indépendance.
À lire aussi : Vent de panique sur l’indépendance des banques centrales avec la nomination de Kevin Warsh et la succession de Christine Lagarde
Les premières décisions qu’il prendra ne devraient pas forcément nous éclairer, car comme indiqué précédemment, le contexte actuel pourrait justifier un resserrement monétaire, un statu quo ou un assouplissement. Cette dernière option semble la moins légitime à court terme avec une inflation qui devrait rester au-dessus de 2 % jusqu’en fin 2027 et un taux de chômage – 4,4 % au premier trimestre 2026 – proche de son niveau naturel estimé par le CBO (Congressional Budget Office).
Des travaux académiques récents, comme ceux de Carola Binder (2021) ou de Thomas Drechsel (2025), suggèrent que les pressions politiques conduisent in fine la banque centrale à mener une politique monétaire plus accommodante, ce qui se traduit par une inflation plus élevée.
Dans le contexte actuel, reléguer au second plan l’objectif de lutte contre l’inflation pourrait réduire la crédibilité de l’action de la Réserve fédérale et éroder encore un peu plus la confiance des Américains après l’épisode inflationniste de 2021-2023, comme le suggère l’enquête du Michigan Survey.
Obtenir un consensus
Kevin Warsh devra donc choisir entre mécontenter le président qui vient de le nommer et risquer de réduire la crédibilité de la Réserve fédérale.
Rappelons que les décisions de politique monétaire ne seront pas prises par Kevin Warsh seul, mais par les douze membres du Federal Open Market Committee (FOMC), un organe de la Fed. Quand bien même Warsh agirait sous l’influence de Donald Trump, encore faudra-t-il qu’il parvienne à convaincre les onze autres membres de le suivre, ce qui semble peu réaliste. Les votes sur les décisions prises depuis janvier 2025 montrent un large consensus sur l’orientation de la politique monétaire américaine.
Sur les douze membres, il n’y a jamais eu plus de deux voix en faveur d’une politique plus accommodante que celle proposée par Jerome Powell. Avec un renouvellement régulier mais partiel des membres du FOMC, l’équilibre entre les « colombes », plus enclines à soutenir l’activité, et les « faucons » qui accordent plus d’importance à l’inflation évolue lentement. Dans les faits, Kevin Warsh cherchera à obtenir un large consensus entre ces positions.
Paradoxalement, c’est sans doute Donald Trump qui a en main les clés d’un éventuel assouplissement monétaire. En mettant un terme au conflit au Moyen-Orient et en renonçant à sa guerre commerciale, il pourrait agir assez rapidement sur l’inflation, ce qui donnerait alors à la Réserve fédérale les marges de manœuvre nécessaires pour qu’elle baisse le taux directeur.
Christophe Blot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.05.2026 à 16:25
« Magnifica Humanitas » : le manifeste politique de Léon XIV
Texte intégral (2002 mots)
Sous-titrée « Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle », l’encyclique (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique) « Magnifica Humanitas », premier texte de ce type publié par Léon XIV depuis qu’il a accédé au fauteuil de saint Pierre, est un document fondateur. Non seulement pour ses réflexions sur l’IA, mais aussi pour ses prises de position sur diverses questions politiques et sociales actuelles de première importance.
L’encyclique « Magnifica Humanitas » (« Magnifique humanité »), publiée le 25 avril 2026 par le pape Léon XIV, revêt une importance particulière. Sous le pontificat précédent, celui de François, « Laudato Si’ » (2015) avait constitué un jalon en matière de prise de conscience par l’Église du changement climatique et des problématiques écologiques, tandis que « Fratelli Tutti » (2020) apparaissait comme un plaidoyer pour la fraternité au-delà des appartenances religieuses – un message loin d’être anodin dans un contexte marqué par des débats politiques intenses autour de la question des migrations.
Ces deux textes s’inscrivaient dans le cadre d’un magistère global et prolongeaient la doctrine sociale de l’Église catholique, qui entend ne pas séparer la sphère spirituelle de la sphère temporelle en investissant le terrain de l’action politique et sociale.
« Magnifica Humanitas » s’impose d’ores et déjà comme une étape majeure. Publiée quelques semaines après la passe d’armes ayant opposé Donald Trump et son vice-président J. D. Vance au pape Léon XIV, elle apparaît, à bien des égards, comme une critique fondamentale des versions les plus modernes de la puissance – et donc de l’évolution actuelle du pouvoir aux États-Unis.
Un texte en écho à une encyclique fameuse de Léon XIII
Le texte s’ouvre sur le rappel de « Rerum Novarum », l’encyclique publiée en 1891 par Léon XIII (pape de 1878 à sa mort en 1903, en hommage duquel Mgr Prevost a choisi le nom de Léon XIV quand il a été élu pape à son tour en mai 2025).
« Rerum Novarum » avait été un moment fondateur de la doctrine sociale de l’Église ; « Magnifica Humanitas » entend donc se placer au même niveau que ce texte de la fin du XIXᵉ siècle qui, face aux déchirures sociales causées par la condition ouvrière de l’époque – époque déjà marquée par les interrogations relatives à l’impact des évolutions techniques sur la société –, positionnait l’Église comme actrice sociale et politique.
Dans « Magnifica Humanitas », la mise en avant des principes du « bien commun » et de la « destination universelle des biens » constitue un rappel à l’ordre visant à condamner les tendances à la concentration industrielle en matière de technologies digitales et d’algorithmes, une situation qui produit de nouvelles formes d’exclusion.
Mais ce n’est pas la seule référence : Léon XIV prend également en exemple l’action du pape Pie XII (1939-1958) pour rappeler qu’il est indispensable de défendre les syndicats et les corps intermédiaires, fonctions nécessaires à l’équilibre sociétal.
Par ailleurs, à de nombreux endroits, le texte défend l’État de droit et la démocratie, et souligne que l’économie de marché ne doit pas se déployer au détriment de la solidarité.
De même, les différentes mentions de la question migratoire, guidées par les concepts de justice sociale et de fraternité, apparaissent comme une prise de position nette contre les tendances de rejet et de traitement policier à l’œuvre dans les contextes européen et états-unien.
La nécessaire régulation de l’IA
Dès l’introduction, le sujet de l’intelligence artificielle est abordé de front. L’encyclique pose le constat de la dangerosité d’un paradigme techno-démocratique dans lequel des technologies jugées plus efficaces exercent de facto un contrôle déterministe sur les choix personnels et sociaux. « Magnifica Humanitas » approfondit l’analyse critique d’une intelligence artificielle définie comme moralement non neutre.
Pour faire face à ces risques avérés, l’encyclique défend les instruments juridiques et, partant, l’État de droit, appelant à une régulation renforcée. Elle prône également de « désarmer l’IA », c’est-à-dire d’empêcher que celle-ci ne contrôle l’humain, un concept qui pourrait même se prolonger par des formes d’interdiction, comme le suggèrent les mises en garde sur la dangerosité des technologies numériques pour la formation psychologique des enfants.
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Cet ensemble de considérations sur l’IA reprend et systématise les réflexions apparues depuis quelques années au Vatican. Par exemple, l’Académie pontificale pour la vie avait organisé, en février 2020, le lancement de la plateforme Rome Call for AI Ethics, un appel à promouvoir une intelligence artificielle respectueuse de la dignité humaine signé par IBM, Microsoft, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le gouvernement italien.
Ces réflexions ont depuis progressé, tant au sein des différentes instances vaticanes que des institutions italiennes, dans une forme de symbiose romaine où a émergé le concept d’« algor-éthique », proposé par l’universitaire franciscain Paolo Benanti. Benanti promeut une régulation éthique des algorithmes, sans exclure que, au-delà de certains niveaux de dangerosité, on puisse interdire ou limiter leur usage, comme dans le cas des systèmes militaires.
Cette contamination culturelle entre le Saint-Siège et l’État italien se reflète également dans la convergence des positions de « Magnifica Humanitas » avec l’approche européenne en matière de régulation numérique.
Une Église résolument impliquée dans les affaires du monde
Fait significatif : la demande de pardon formulée dans l’encyclique pour la condamnation tardive de l’esclavage par l’Église catholique (en 1888) sonne comme un manifeste politique. Par cette repentance, Léon XIV renforce l’image d’une Église ouverte et capable d’autocritique et donne l’exemple aux États ou auxforces politiques qui se cloisonnent dans des récits historiques nationaux en occultant les erreurs passées.
Cette reconnaissance de culpabilité permet de renforcer la légitimité de la dénonciation des nouvelles formes de colonisation ou d’esclavage présentes dans les chaînes de production technologique (notamment l’extraction de terres rares, indispensables à la fabrication des appareils) et de l’utilisation de l’IA par des réseaux criminels, notamment pour la traite des êtres humains.
Le passage de l’encyclique qui s’oppose au réalisme, conçu comme une pensée « naturelle » des relations internationales, mérite d’être mis en exergue. Si, d’un côté, le pape réfute le concept de « guerre juste » récemment évoqué par l’administration Trump à propos de son action en Iran, il s’inscrit également dans un débat intellectuel qui a longtemps structuré les relations internationales, pour dénoncer fermement l’approche de la realpolitik, qui privilégie une lecture fondée sur les rapports de force et conçoit la guerre comme inévitable. Il faut peut-être ici se souvenir que ce concept était apparu dans le débat allemand du XIXᵉ siècle, un moment historique marqué par l’opposition entre le chancelier Otto von Bismark et l’Église catholique.
Le pape introduit une évaluation éthique et morale pour rejeter cette vision de l’inéluctabilité d’une guerre permanente, qu’il qualifie de « Mal ». Mais il le fait aussi en appelant les intellectuels et les responsables à ne pas se contenter de cette lecture simpliste et univoque, pour produire une appréhension du monde plus nuancée, sans pour autant basculer dans un idéalisme béat. Le concept de « sain réalisme » adopté par le pape invite à la recherche d’une voie de progrès qui, tout en acceptant le constat réaliste, privilégie la conciliation pacifique comme scénario d’amélioration.
Léon face à Donald
Cette encyclique apparaît donc comme un texte charnière, par lequel le magistère de l’Église catholique entend se projeter dans une série de stratégies concrètes. La défense globale de la doctrine sociale de l’Église se présente comme le socle à partir duquel sont formulées des critiques qui appellent immédiatement une confrontation avec le modèle de puissance technologique, capitaliste et militaire dont les États-Unis de la présidence Trump apparaissent comme un archétype.
La présence aux côtés du pape d’un des fondateurs d’Anthropic Christopher Olah, lors de la conférence de presse de présentation de l’encyclique, illustre la volonté de mobiliser différentes communautés dans le cadre d’une stratégie globale qui se positionne également à l’échelon des États-Unis, en cherchant à peser sur le débat interne. Ce texte dessine par ailleurs les contours d’une défense de la social-démocratie, matérialisant ainsi une volonté de peser sur un débat européen marqué par la progression des formations souverainistes.
Le pape Léon XIV, d’origine américaine, prend ainsi pied dans le débat politique mondial en définissant les coordonnées d’une action politique réformatrice – un dessein qui n’est pas sans rappeler celui de Jean-Paul II dans le contexte de la fin de la guerre froide.
Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.05.2026 à 16:29
Galileo, Copernicus, Cleansky, IRIS² : pour conquérir l’espace, les industriels travaillent ensemble
Texte intégral (2505 mots)

La guerre des étoiles change de dimension. Le secteur spatial entre dans une ère marquée par une intensification des rivalités entre États et par un niveau inédit d’interdépendance industrielle et technologique. La réponse apportée : la « coopétition » multilatérale – mélange de coopération et de compétition. Exemple avec les projets Galileo, Copernicus, Cleansky ou IRIS².
Près de 137 milliards de dollars, c’est le montant record des dépenses spatiales mondiales en 2025, annoncé lors de la 14ᵉ édition de la conférence Perspectives spatiales. Cet événement réunit l’ensemble des acteurs institutionnels, industriels et académiques de la filière.
Une manne colossale qui suscite l’appétit de tous les acteurs économiques. Mais maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur spatiale est désormais hors de portée pour un seul État ou pour une seule entreprise.
Même les acteurs les plus puissants sont contraints de collaborer, y compris avec leurs concurrents. C’est le cas quand l’entreprise française Thales Alenia Space et la société allemande OHB System collaborent pour développer deux instruments radar pour la mission Harmony (surveillance des changements de forme de la Terre) de l’Agence spatiale européenne (ESA). Plus récemment, Dassault Aviation et OHB System viennent de s’associer pour proposer à l’ESA un avion spatial polyvalent VORTEX-S.
Pour étudier ces stratégies de coopétition, nous avons étudié entre 2017 et 2026 les acteurs impliqués dans des programmes européens emblématiques tels que Galileo – système de positionnement par satellites, ou GPS européen –, Copernicus – système d’observation par satellites –, le réseau Cleansky – aviation durable et neutre pour le climat – et IRIS² – système de télécommunication par satellites.
Plongée dans le ciel étoilé.
Nouveau standard stratégique
Ces stratégies de collaboration entre concurrents sont appelées coopétition. Elle repose sur une logique paradoxale : des acteurs qui se disputent les mêmes marchés acceptent simultanément de coopérer sur certains pans de leur activité.
Longtemps, la coopétition a été pensée comme une relation entre deux acteurs concurrents. Dans le spatial, la réalité est celle de coopétition multilatérale entre les États, les agences, les grands groupes, les PME ou les start-up, tous concurrents.
C’est le cas de Copernicus, un programme d’observation de la Terre de l’Union européenne, géré par la Commission européenne en partenariat avec l’Agence spatiale européenne (ESA), European Organisation for the Exploitation of Meteorological Satellites (EUMETSAT) et d’autres acteurs. Copernicus met gratuitement à disposition des images satellites de très haute qualité, permettant ensuite à des PME et start-up de créer leurs propres services (suivi des cultures, détection des fuites de méthane, surveillance des forêts…) sans avoir à financer ni satellite ni infrastructure.
En parallèle, le nouveau programme phare de constellation européenne de satellites IRIS² rassemble trois opérateurs européens : le français Eutelsat, la Société européenne des Satellites (SES) et l’espagnol Hispasat à la tête du consortium SpaceRISE.
Rôle crucial de l’Agence spatiale européenne
Dans une autre étude, nous montrons que la gestion des connaissances peut être tellement complexe qu’un acteur tiers – comme l’Agence spatiale européenne (ESA) – sera amené à intervenir dans les programmes pour centraliser les flux de connaissances.
L’Agence spatiale européenne cumule deux casquettes : celle de maître d’ouvrage (finance, fixe le cahier des charges et arbitre) et celle de maître d’œuvre (pilote techniquement le développement des satellites aux côtés des industriels). Cette double position lui confère un pouvoir d’orchestration unique.
Dans le programme Galileo (le programme de GPS européen), les industriels concurrents impliqués refusaient de partager directement entre eux certaines connaissances critiques. L’ESA a alors joué un rôle centralisateur. Chaque industriel transmettait ses connaissances à l’Agence spatiale européenne. Cette dernière filtrait, agrégeait et redistribuait l’information utile à chaque partenaire.
Les plus petites entreprises peuvent ensuite utiliser les données spatiales dans le but de créer de la valeur commerciale. C’est d’ailleurs le cas de la start-up française Kermap spécialiste de l’analyse géospatiale.
Bénéfices de la coopétition spatiale
Nos diverses études ont permis de mettre en évidence les bénéfices apportés par la coopétition multilatérale.
Masse critique
La coopétition multilatérale répond à des défis technologiques hors de portée d’un acteur isolé tout en atteignant une masse critique de ressources financières, technologiques et humaines. Le cas de Galileo illustre cette dynamique ; la constellation de satellites n’aurait pu être développée sans la mise en commun des compétences de l’ensemble des industriels européens du spatial.
Partage de connaissances
Les projets d’innovation « couplés » entre plusieurs concurrents reposent précisément sur un partage de connaissances hétérogènes et complémentaires – partage sans lequel le projet ne peut aboutir.
Partage des risques
Des les projets à fort contenu technologique et à horizon long comme Galileo, la coopétition dilue l’exposition individuelle de chaque industriel aux risques technologiques et financiers. Ce mécanisme rejoint la logique de partage des risques identifiée comme l’un des moteurs historiques de la coopétition.
Le management, clé de réussite
Réussir à développer de telles innovations à plusieurs n’est pas un long fleuve tranquille. La coopétition est sujette à des tensions. L’augmentation du nombre de partenaires complique les jeux de pouvoir : des coalitions se forment, des comportements de tricherie dissimulée peuvent même émerger et des comportements opportunistes s’intensifient. L’appropriation indue des connaissances en est un exemple ; le déséquilibre dans le partage de la valeur en est un autre. Ces dérives existent déjà entre deux concurrents. Elles s’amplifient donc dans la coopétition multilatérale.
Ainsi, la réussite des programmes spatiaux repose sur un management efficace de ces stratégies de coopétition multilatérale. Comment faire ?
Si la littérature académique a largement exploré le management de la coopétition bilatérale, les résultats ne peuvent pas être transposables directement au management de la coopétition multilatérale.
Gérer ces tensions implique un management spécifique. Lors de notre étude, nous avons montré que la coopétition nécessite de mettre en place des équipes projet communes temporaires. Elles facilitent le partage des connaissances et la compatibilité des développements technologiques, tout en préservant la compétitivité de chaque partenaire.
Les contrats ne font pas tout
Plus largement, nos résultats convergent tous vers un management hybride ; il combine des mécanismes formels – contrats, règles de gouvernance, gestion de la propriété intellectuelle – et des mécanismes informels, comme la confiance, les relations interpersonnelles ou les normes partagées. C’est précisément cette combinaison qui maintient l’équilibre entre coopération et compétition.
À lire aussi : Réarmement : l’indispensable coopétition entre petites, moyennes et grandes entreprises de la défense
Le réseau Cleansky est un bon exemple. Il s’agit d’un programme de cinq milliards d’euros avec l’objectif de trouver des solutions technologiques pour réduire significativement les émissions de CO₂, d’oxydes d’azote et le bruit des avions.
Onze concurrents travaillant ensemble, notamment Airbus, Safran ou Dassault, se retrouvent autour d’une même table : le Network Management Office. Tout y est écrit : les priorités technologiques, les budgets, et les règles de propriété intellectuelle. Chaque contrat précise qui apporte quoi, et qui récupère quoi.
Sur le terrain, les contrats ne font pas tout. Les chefs de projet se parlent tous les jours. Ils se connaissent. Ils se font confiance. Au fil du temps, des habitudes s’installent. Chacun sait ce qu’il peut dire ; chacun sait ce qu’il doit garder pour lui.
Milieu de passionnés
Le rôle des individus est essentiel. Les participants aux programmes sont ceux qui, au quotidien, rendent possible la coopétition, en naviguant entre loyautés organisationnelles et impératifs collectifs, et en gérant concrètement les tensions inhérentes à ces projets.
Cette dimension est d’autant plus marquée dans le secteur spatial. Il s’agit d’un milieu de passionnés, où les acteurs – ingénieurs, chefs de projet, experts – se connaissent souvent, ont parfois déjà collaboré, et partagent, au-delà de leurs divergences industrielles ou nationales, une même ambition : faire progresser et rayonner le spatial européen.
Gérer efficacement la coopétition multilatérale est donc la clé de la ? réussite des programmes spatiaux actuels. Les États et les industriels qui y parviennent sont ceux qui seront en mesure d’assurer leur leadership spatial. L’enjeu dépasse largement la performance industrielle. Dans un secteur où les données spatiales irriguent désormais l’agriculture, la défense, la lutte climatique, maîtriser la coopétition revient à maîtriser sa souveraineté.
C’est tout le pari des grands programmes européens comme Galileo pour la navigation, Copernicus pour l’observation de la Terre, IRIS² pour les communications sécurisées et Cleansky pour l’aviation du futur.
Audrey Rouyre est responsable des activités spatiales au sein de la Chaire Pégase (première chaire française dédiée à l'économie et management du transport aérien, du tourisme et de l'aérospatial) et vice-présidente de la commission des affaires aéronautiques et spatiales del'INAS (Institut National des Affaires Stratégiques)
Anne-Sophie Fernandez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.