15.05.2026 à 11:40
« Coalie », la nouvelle mascotte de Trump, prolonge des décennies de publicité autour du « charbon propre »
Texte intégral (4624 mots)

Pourquoi le charbon est-il si souvent représenté comme « propre », « beau » ou même « mignon » ? De la publicité du XIXe siècle aux réseaux sociaux de l’administration Trump, l’histoire de cette communication révèle une longue entreprise de banalisation des dangers du charbon.
Si vous suivez les publications de l’administration Trump sur les réseaux sociaux, vous avez peut-être remarqué sa nouvelle mascotte : un morceau de charbon en dessin animé, doté de grands yeux et de traits rappelant ceux d’un bébé. Baptisé « Coalie », le personnage a déclenché une vague de critiques presque immédiatement après sa présentation par le secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum pour l’Office of Surface Mining and Reclamation Enforcement au début de l’année 2026.
Le design de Coalie s’inspire du style japonais kawaii, un terme signifiant « mignon » ou « adorable ». Cette mascotte s’inscrit dans les efforts récents de la Maison Blanche pour présenter le charbon comme quelque chose d’inoffensif, malgré les effets bien documentés de l’extraction et de la combustion de cette énergie fossile sur l’environnement et la santé humaine.
En tant que spécialiste de la littérature et de la culture américaines, je travaille sur les représentations médiatiques du charbon, depuis le XIXe siècle, lorsque cette ressource est devenue la principale source d’énergie aux États-Unis. L’utilisation du charbon a continué de croître jusqu’au début des années 2000, avant que d’autres sources d’énergie deviennent moins coûteuses et que ses effets néfastes sur la santé et l’environnement ne deviennent inacceptables pour une partie croissante du public.
Si « Coalie » est une nouveauté, la logique qui le sous-tend, elle, ne l’est pas. Depuis des siècles, les promoteurs du charbon s’efforcent de présenter cette ressource comme inoffensive — mais aussi « propre » et « belle », pour reprendre les mots du président Donald Trump.
« Une chaleur agréable »
Les humains vivant au contact du charbon brûlé s’en plaignent depuis aussi longtemps qu’ils l’utilisent. Ainsi, en 1578, la reine Élisabeth Ire se disait déjà « profondément incommodée et irritée par [son] goût et sa fumée » dans l’air. En 1661, le traité Fumifugium de John Evelyn décrivait quant à lui les effets néfastes du charbon sur la santé respiratoire.
Les colons anglais ont notamment été attirés vers l’Amérique du Nord en raison de l’abondance de ses ressources en bois, qui constituait une alternative au charbon devenu extrêmement coûteux en Angleterre à cause de la déforestation.
Mais au XIXe siècle, le prix du bois augmenta lui aussi aux États-Unis. Lorsque, dans les années 1820, la découverte des riches gisements d’anthracite de Pennsylvanie se répandit, les habitants des villes accueillirent avec enthousiasme cette nouvelle source d’énergie moins chère.
Outre son prix plus faible, l’anthracite est devenue attractive en raison de sa forte teneur en carbone et de sa faible teneur en soufre, qui produisaient moins de fumée visible lors de la combustion. Dans une lettre enthousiaste publiée en 1815 dans l’American Daily Advertiser, un lecteur décrivait cette forme de charbon — reflétant des opinions de plus en plus répandues — comme procurant « une chaleur très régulière et agréable ».
« Une maison saine »
La diffusion de l’anthracite a également renforcé l’acceptation d’un charbon bitumineux plus fumant, mais meilleur marché. Pour aider les ménages, des manuels domestiques destinés aux principales utilisatrices du charbon, les femmes, tentaient d’imaginer des solutions pour limiter la fumée. En 1869, Harriet Beecher Stowe, surtout connue comme autrice de La Case de l’oncle Tom, et sa sœur Catharine Beecher publient ainsi l’un des nombreux textes du XIXe siècle reconnaissant les « méfaits » de la fumée de charbon, tout en expliquant comment créer « une maison saine » dans leur manuel domestique American Woman’s Home.
Les consommateurs proposaient également des solutions temporaires pour préserver la qualité de l’air intérieur malgré l’usage du charbon, en envoyant leurs astuces aux manuels domestiques, magazines et journaux qui les publiaient ensuite.
Dans le même temps, à mesure que le siècle avançait, les compagnies charbonnières et les fabricants de poêles à charbon commencèrent à affirmer que brûler du charbon était bon pour la santé, capable non seulement d’améliorer l’air intérieur mais aussi d’embellir les foyers. Une publicité publiée dans un journal en 1892 affirmait ainsi que les poêles étaient « nécessaires pour chauffer, égayer et embellir la maison tout en préservant sa santé ».
« Pour garder les enfants propres et pleins de vie… »
Au XXe siècle, les publicitaires ont multiplié les arguments plus colorés encore sur les prétendus bienfaits du charbon. Dans une publicité de magazine, une mère et son enfant montrent un poêle crépitant alimenté par le charbon de la compagnie, présenté comme « inégalé en matière de pureté, de propreté et de qualité de combustion ».
De son côté, la compagnie ferroviaire Lackawanna Railroad Company a créé le personnage élégant — et souvent adepte des slogans rimés — de Phoebe Snow. Dans l’une de ses publicités, elle insiste sur l’importance du confort, suggérant que l’anthracite permettait non seulement de voyager plus vite, mais aussi de rendre les trajets, et la vie en général, plus agréables.
Les campagnes publicitaires autour du charbon mettaient souvent en scène des enfants afin d’évoquer la sécurité et de toucher les parents. Une autre publicité de la série Phoebe Snow promettait ainsi que les voyages en train alimentés à l’anthracite permettraient aux enfants de rester « propres et pleins de vie ».
Dans les années 1930, une publicité est même allée jusqu’à placer un morceau d’anthracite à côté d’un enfant dans une baignoire, une proximité visuelle suggérant que le charbon était presque aussi bénéfique que le savon.
Il existait d’ailleurs — et il existe toujours — des savons fabriqués à partir de « goudron de houille », un sous-produit liquide issu de la production du coke, un combustible dérivé du charbon bitumineux utilisé dans les hauts fourneaux industriels. L’entreprise britannique Wright’s, également populaire aux États-Unis, a ainsi diffusé de nombreuses publicités vantant les propriétés antiseptiques de ses savons pour les enfants.
Toutes ces publicités cherchaient à exploiter le désir des mères de protéger la santé de leurs enfants. Elles tentaient aussi de contrer l’image tyrannique du « King Coal » (« le roi charbon »), apparue dans un contexte marqué par les grèves de mineurs dénonçant des conditions de travail et de vie dangereuses et dégradées, ainsi que par l’augmentation des cas de maladie du poumon noir.
Le mythe du « charbon propre »
Au milieu du XXe siècle, le pétrole a remplacé le charbon comme principale source d’énergie aux États-Unis. Dans le même temps, le mouvement écologiste américain gagnait en influence, tandis que le gaz naturel commençait à apparaître comme une alternative au charbon.
En réaction, les compagnies charbonnières ont redoublé d’efforts pour entretenir le fantasme d’un « charbon propre ».
Une publicité de 1979 d’American Electric Power allait ainsi à rebours des obligations imposées par le Clean Air Act, qui forçaient les compagnies charbonnières à installer des systèmes de « lavage » destinés à retirer le dioxyde de soufre des fumées. La publicité représentait pourtant quelqu’un en train de nettoyer du charbon… à la main.
Le mythe perdure
Aujourd’hui, le charbon ne produit plus que 16,2 % de l’électricité américaine, contre plus de la moitié de la production électrique du pays dans les années 1990. Mais les États-Unis n’en ont pas fini avec cette énergie. Même si la production de charbon est aujourd’hui bien inférieure à son niveau historique maximal, et alors que les entreprises tentent de fermer d’anciennes centrales devenues non rentables, Donald Trump a promis de « relancer » l’industrie charbonnière américaine.
Outre le fait d’ordonner le maintien en activité de certaines centrales à charbon, l’administration Trump a ressorti d’anciennes méthodes de promotion du charbon, notamment en le qualifiant à plusieurs reprises de « propre et beau ». L’une des images de communication montre même Coalie aux côtés d’une famille de mineurs, dans une mise en scène rappelant les publicités d’il y a un siècle.
Et, comme les campagnes qui l’ont précédée, cette image cherche à donner une apparence innocente à un produit qui nuit à la santé humaine et à l’environnement.
Une étude publiée en 2018 a montré que les cas de maladie du poumon noir étaient en augmentation dans les Appalaches, région où est aujourd’hui extrait environ 40 % du charbon américain. Vivre à proximité d’une centrale électrique fonctionnant aux énergies fossiles expose les habitants à des polluants qui contribuent à des décès prématurés, à l’asthme et au cancer du poumon, notamment les particules fines PM2.5, le dioxyde de soufre et le mercure.
Même lorsqu’il est simplement stocké en tas avant d’être utilisé dans une centrale, le charbon peut nuire à la santé humaine : le vent disperse alors la poussière de charbon dans l’air, jusque dans les poumons des habitants.
Le mythe d’un charbon sain et compatible avec une image familiale existe depuis des siècles — mais le charbon n’a jamais été ni propre, ni mignon.
Annie Persons ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.05.2026 à 12:21
Guerre en Iran : la solidité du Kenya de nouveau à l’épreuve
Texte intégral (1916 mots)
Depuis 2020, le Kenya, qui vient de co-présider avec la France, à Nairobi, le sommet « Africa Forward » des 11 et 12 mai, a subi sans sombrer la pandémie de Covid-19, mais aussi des sécheresses, une flambée des prix des matières premières et les effets de l’instabilité régionale. Cette résistance affichée cache une fragilité structurelle : l’investissement est faible, la dépendance énergétique est élevée, et les tensions sociales et politiques persistent. Alors que la guerre en Iran a un impact direct sur l’économie du pays, le shilling et les réserves de change tiendront-ils cette fois ?
Depuis 2020, le Kenya a subi les mêmes chocs externes que le reste du monde – Covid-19, hausse du prix des matières premières, durcissement des conditions de financement, reconfiguration de l’ordre géopolitique et économique mondial. Mais dans le cas kényan, il faut y ajouter les sécheresses récurrentes en Afrique de l’Est, les invasions de criquets et la proximité de conflits armés – voire guerres civiles – en Éthiopie, au Soudan et dans la région des Grands Lacs (RDC, Rwanda).
S’il est important de souligner que le Kenya parvient globalement à résister à ces chocs externes, le répit pourrait n’être que de courte durée. À court terme, la guerre en Iran pourrait de nouveau déstabiliser le pays. À moyen et à long terme, d’importantes réformes sont nécessaires pour réduire les vulnérabilités du pays en augmentant l’investissement, la productivité et l’inclusivité d’une économie en partie capturée par les élites dirigeantes.
Entre 2020 et 2022, le Kenya a évité une triple crise
Durant la pandémie de Covid-19, les autorités kényanes ont mis en place différentes mesures, incluant confinements, couvre-feu, port du masque, restrictions de déplacement et vaccination. Les chiffres du ministère de la santé font état de 5 638 morts, dans un pays de quelque 55 millions d’habitants. Même si des études montrent que ces chiffres pourraient être sous-estimés, la surmortalité aurait été limitée à la vague Delta (variante du SARS-CoV-2) et aux plus de 65 ans. Le Kenya a évité une crise sanitaire d’ampleur.
En revanche, la pandémie, mais aussi les sécheresses et la hausse du prix des matières premières due à l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont provoqué une dégradation de la situation économique du pays et de celle de ses habitants, en particulier des plus vulnérables : si la récession a été contenue à 0,3 % en 2020, le taux de pauvreté (fixé au seuil de 4,20 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat) est passé de 56,8 % à 65,6 % entre 2019 et 2020.
À la veille des élections présidentielles et générales d’août 2022, l’inflation était en passe d’atteindre son pic à 9-10 %, les subventions au prix du pétrole et d’autres soutiens « Covid-19 » s’estompaient, et des manifestations virulentes contre la hausse du coût de la vie avaient lieu. Dans ce contexte, les élections ont été qualifiées de « triomphe pour la démocratie kényane » dans la mesure où elles se sont déroulées sans heurts majeurs comparé à un historique de violences – souvent qualifiées à tort d’« ethniques ».
2023-2024 : le spectre « ghanéen » d’un défaut sur la dette externe
Pour autant, la structure économique du Kenya reste fragile. L’image de la start-up nation, sixième économie d’Afrique à la croissance de 5 %, attirant les investisseurs du monde entier dans le secteur des technologies de l’information et de la communication, coexiste avec une autre réalité : l’économie kényane, basée sur l’agriculture et les services, pâtit de la faiblesse des investissements (cf.graphique 1), est peu productive, et exporte principalement des matières premières agricoles peu transformées (thé, café, fleurs coupées).
Les recettes du tourisme (2,9 % du PIB en 2024), et les devises apportées par les migrants (3,4 % du PIB) ne sont pas suffisantes pour équilibrer le compte courant, structurellement déficitaire du fait de la dépendance aux importations d’énergie, de biens d’équipement et alimentaires lors des sécheresses.
Ainsi, au plus fort de la crise énergétique post-invasion de l’Ukraine, le déficit du compte courant a atteint 5 % du PIB en 2022, dont 4,5 points liés aux importations d’énergie. L’accès à des devises est donc nécessaire vu le besoin de financement externe du Kenya, qui atteint 5,8 % du PIB en 2022 (cf. graphique 2).
Or, le pays attire moins d’investissements provenant de l’étranger que le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie, et les pays de sa classe de revenu en moyenne (cf. graphique 3).
En 2022, le recours aux marchés internationaux était par ailleurs exclu, les spreads kenyans ayant atteint 14 % en juillet 2022, reflet du resserrement monétaire dans les pays riches, mais aussi de l’incertitude liée à la période préélectorale. S&P, Fitch et Moody’s avaient ainsi toutes dégradé la note souveraine du Kenya en six mois, entre décembre 2022 et mai 2023. Dès lors, le Kenya a dû puiser dans ses réserves de change pour couvrir ses besoins de financements externes.
En mai 2023, les réserves sont au plus bas depuis 2019 (cf. graphique 4), et la perspective d’un défaut sur le remboursement de l’Eurobond de 2 milliards de dollars, arrivant à échéance en juin 2024, emballe les marchés qui ont en tête le défaut du Ghana en 2022. Sinon auto-réalisatrices, ces anticipations auront eu de lourdes répercussions sur les fuites de capitaux, les conditions de financement, l’épuisement des réserves de change et la dépréciation du shilling : après des années de parité maintenue autour de 100 KES/1 USD, le shilling a atteint un point bas historique à 162 en janvier 2024 (soit une dépréciation réelle de 16,9 % sur l’année 2023).
Après des mois de diplomatie et de communication active du gouvernement, et avec un très fort soutien des bailleurs, le FMI a approuvé en urgence un prêt exceptionnel de 941 millions de dollars en janvier 2024. Cet apport se combinant à l’émission de 1,5 milliard d’Eurobond en février 2024 à la faveur du desserrement monétaire international, le Kenya remboursera son Eurobond.
Guerre en Iran, élections en 2027 : une situation tendue
En 2024-2025, le Kenya se relève de ces multiples chocs externes dans une situation très contrastée. Les indicateurs macroéconomiques affichent de bonnes performances, mais la situation socio-politique est tendue.
Contrairement à ses pairs régionaux, le Kenya est loin d’avoir retrouvé son niveau de pauvreté pré-pandémie : celui situé sous le seuil de 3 dollars/jour a même augmenté de 37,7 % à 43,8 %. Des manifestations d’ampleur, réprimées par la force, ont eu lieu en 2024 lorsque le gouvernement propose un projet de loi de finances destiné à redresser les comptes publics, qui reposait sur des taxes sur les produits du quotidien et le numérique, notamment. Le gouvernement abandonnera une partie des mesures mais, dans un contexte de capture du pouvoir économique par les élites dirigeantes, il ne se résout pas à mener certaines réformes structurelles nécessaires pour stimuler l’économie (plus fermée que ses pays pairs ou de référence (cf. graphique 1) ni à adopter une politique de réduction du déficit public qui ne reposerait pas sur une taxation affectant de façon disproportionnée les plus pauvres. Ces blocages ont mené à l’arrêt anticipé du programme du FMI dans le pays en 2025.
Si la guerre en Iran se prolongeait, l’impact serait important, via les mêmes canaux externes et internes que ceux qui ont fait tanguer le Kenya en 2023-2024 : le pétrole représente environ 20 % des importations depuis 2021 (dont la moitié des Émirats arabes unis et un quart supplémentaire des autres États du Golfe). Ainsi, la balance commerciale devrait être fragilisée par la hausse de la facture énergétique, et encore davantage si la hausse du prix des billets d’avion faisait baisser le tourisme.
Le déficit du compte courant est ainsi prévu à 4,1 % par le FMI (contre 3,4 % avant la guerre). Si ces tendances devaient se poursuivre, le risque est fort d’assister à une dépréciation du shilling, à une fuite des capitaux et à un durcissement des conditions de financement international. Pour l’instant, les spreads ont légèrement augmenté au début de la guerre, mais ils sont revenus à leur niveau préguerre fin avril. Du côté des réserves, la crise au Moyen-Orient arrive à un moment où elles sont, tant en volume (environ 13 milliards de dollars) qu’en équivalent-mois d’importations (5,5) à un niveau historiquement haut.
Cependant, la baisse toute récente visible sur le graphique 4, en partie liée à un remboursement anticipé de titres de dette juste après une émission comme en 2024, pourrait aussi être le signe que le Kenya commence à puiser dans ses réserves pour payer ses importations et/ou pour soutenir le shilling.
Du côté interne enfin, le pétrole représente 12 % du panier de consommation des Kenyans, et l’alimentation, sujette à la hausse du prix des engrais, 36 %. La hausse des prix de l’énergie a déjà un impact visible sur l’inflation : à +5,6 % en avril 2026 par rapport à avril 2025, et +6,5 % rien que pour les prix des transports entre mars et avril 2026, c’est la plus forte hausse depuis le pic d’avril 2022. Or, avec un déficit public initialement prévu à 5,6 % du PIB en 2026 par le FMI, mais qui devrait maintenant atteindre 6,4 %, le gouvernement a très peu de marges de manœuvre pour soutenir une population déjà largement éprouvée… à un an d’une élection présidentielle qui pourrait bien s’accompagner une nouvelle fois d’une montée des tensions.
Gaëlle Balineau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.05.2026 à 12:21
Les K-SMP : les discrètes sociétés militaires privées sud-coréennes
Texte intégral (2227 mots)

Moins visibles que leurs homologues chinoises, les sociétés militaires privées sud-coréennes, que l’on nomme également les K-SMP ou K-PMC en anglais, sont aujourd’hui en pleine expansion, notamment en Asie. Bien que le développement de sociétés militaires privées au service de Séoul ait commencé à partir du conflit en Irak de 2003, le pays entretient un rapport très différent à ces organisations, en comparaison de celui que l’on peut observer en Europe de l’Ouest ou encore en Amérique du Nord.
L’émergence des K-SMP s’explique d’abord par la création, en Corée du Sud, des premiers acteurs privés œuvrant dans le domaine de la sécurité. En effet, avant toute volonté d’externalisation des activités militaires, le pays a vu apparaître à partir des années 1950 une série de petites sociétés dédiées au soutien des forces armées. D’abord au service de l’armée américaine pour assurer des livraisons de produits frais aux troupes stationnées dans le pays, ces sociétés vont se tourner progressivement vers la protection d’installations militaires et offrir de véritables services de sécurité. Avec la Guerre du Vietnam (1955-1975) et le retour des troupes sud-coréennes qui ont participé au conflit, le secteur de la sécurité privée en Corée du Sud va se développer, passant de 800 personnes en 1971 à 150 000 en 2013, avec environ 4 500 entreprises enregistrées.
Le lien entre Séoul et Washington va profondément influencer l’armée sud-coréenne. Celle-ci assiste notamment à l’usage progressif de sous-traitants par les troupes américaines durant leurs différents engagements conjoints — notamment en Irak en 2004 quand la division sud-coréenne Zaytun est déployée au Kurdistan irakien — mais également sur le territoire coréen, où certaines SMP américaines ont obtenu des contrats auprès des forces américaines stationnées sur place.
Si l’on ajoute à cela les tensions toujours persistantes entre Séoul et Pyongyang et les nombreuses opérations de maintien de la paix à l’international auxquelles a participé la Corée du Sud, on comprend pourquoi l’armée sud-coréenne est aujourd’hui l’une des forces armées les plus puissantes du monde de par sa modernité et son expérience.
Démographie et réglementation : les moteurs du développement des K-SMP
En complément de ces éléments historiques, deux facteurs favorisent le développement des K-SMP. Le premier est la démographie. La Corée du Sud est aujourd’hui confrontée à l’effondrement de son taux de natalité et à une décroissance démographique depuis 2020.
L’enjeu du maintien des capacités militaires du pays se pose d’autant plus que l’armée de Séoul est en partie dépendante de la conscription masculine. Pour y faire face, le pays a déjà recours à la sous-traitance, notamment dans les domaines de la logistique, de la sécurisation d’installations militaires, du cyber ou de l’entretien et de la maintenance de matériels.
Face à cette situation, le législateur sud-coréen a réagi. Certes, d’un côté, le contrôle des armes à feu demeure strict dans le pays, ce qui limite de facto la marge de manœuvre des sociétés militaires privées, mais, de l’autre, la réglementation autour des K-SMP a petit à petit évolué, notamment en ce qui concerne les missions de protection des navires face aux actes de piraterie. Des travaux en la matière ont été initiés à partir de 2014 et il existe aujourd’hui un véritable cadre légal pour les sociétés privées assurant ces missions, avec un système de licence pour les entreprises et un contrôle de leurs personnels.
L’emploi et la reconversion d’anciens membres des forces armées, des services de renseignement ou encore des forces de police est d’ailleurs favorisé par le cadre réglementaire coréen qui impose des limites d’âge pour occuper un poste de commandement (officier, inspecteur de police, etc.), mais également une durée maximale de temps en fonction. À l’issue de cette période, la personne est placée en retraite de son institution — ce qui, bien sûr, favorise le secteur privé, lequel peut récupérer des personnels expérimentés à la recherche d’une deuxième carrière après un long passage dans les services régaliens.
État des lieux du marché des K-SMP (2003 à aujourd’hui)
On retrouve des traces de Sud-Coréens travaillant comme « conseillers en sécurité » en Afrique durant la guerre froide et les conflits de décolonisation. Toutefois, le phénomène de développement des K-SMP en tant que telles semble remonter au conflit en Irak en 2003. En effet, en parallèle de l’engagement militaire sud-coréen aux côtés des États-Unis, on retrouve dès ce conflit les traces d’une première société militaire privée coréenne, la New Korea Total Service ou NKTS.
Fondée en 2003 à Séoul, NKTS débuta ses opérations au Moyen-Orient en décembre de la même année en obtenant des contrats en Jordanie, en Arabie saoudite, au Koweït, en Irak et aux Émirats arabes unis. Au total, la société aurait employé environ 100 Coréens — anciens des forces spéciales ou encore des services de police — et 300 employés issus des pays où elle était implantée.
NKTS offrait des services de protection aux personnes, de gardiennage, de la sécurité bâtimentaire ou encore des services de formation destinés à des forces étatiques, mais également à des personnes se rendant dans des zones de conflit comme l’Irak. En outre, la société possédait un centre de formation et une filiale, le Global Industrial Group (GIG), qui commercialisait des équipements de sécurité, de protection ou encore de nombreux scanners et détecteurs de métaux.
Au final, malgré une assurance affichée dans les médias et des projets de croissance, la société n’a pas perduré.
Depuis, de nouvelles sociétés ont émergé, avec notamment deux acteurs majeurs. La première, Black Iron, a été fondée par Eric Ku, un ancien membre des forces spéciales sud-coréennes. Black Iron offre des services de protection de navires, de formation au combat mais également de protection des personnes et des infrastructures, ainsi que ce qui semble être de l’intelligence économique. Elle emploierait également d’anciens policiers et militaires et notamment d’anciens membres des forces spéciales. Le groupe déclare être actif en Israël, en Autriche, au Brésil, en Arabie saoudite ou encore aux États-Unis et en Indonésie où la société posséderait des succursales dans ces deux derniers.
Plus récemment, Black Iron a développé ses activités en Thaïlande. En plus de ces services de formation, la société servirait également d’intermédiaire pour la vente de matériel militaire sud-coréen comme des drones ou encore des simulateurs pour parfaire la formation des forces armées thaïlandaises. Notons que la société s’assume très clairement comme une SMP, utilisant même le terme de mercenaire dans sa communication
Concernant la seconde société, il s’agit de Bullet-K une SMP installée à Séoul. Cette dernière serait active depuis le début des années 2000 et œuvre dans les domaines de la protection des navires, des personnes, des infrastructures ou encore dans les domaines du renseignement et de l’intelligence économique — missions de détective privé, due diligence, etc.
Ajoutons à cela le domaine de la formation, dans lequel la société revendique avoir offert ses services en Afghanistan, en Irak ou encore au Nigeria. Au total, le groupe aurait travaillé dans 17 pays et notamment en Libye. Précisons que cette société, à l’instar de Black Iron, revendique le terme de SMP et, comme sa concurrente, elle disposerait de personnels issus des services de renseignement et des forces spéciales sud-coréens.
Aujourd’hui, les marchés ouverts aux acteurs privés de la sécurité et de la défense en Corée du Sud semblent se multiplier. Bien que leur niveau de développement soit largement inférieur à celui du voisin chinois, la Corée du Sud est l’un des rares pays de la région qui développe des sociétés agissant en dehors de ses frontières, à la différence de Taïwan ou encore du Japon, ce dernier ne semblant pas posséder de SMP.
De plus, l’extension des ventes d’armes de Séoul à l’étranger, par exemple des chars et des obusiers à la Pologne depuis 2022, pourrait également offrir de nouveaux débouchés à l’avenir pour les K-SMP, ces dernières pouvant offrir leurs expertises pour former les armées acquéreurs de matériel sud-coréen.
Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.05.2026 à 15:51
Les enjeux de la rencontre Donald Trump – Xi Jinping à Pékin
Texte intégral (2155 mots)
Le contexte de ce sommet bilatéral n’est guère favorable à Donald Trump : son opération en Iran s’enlise, la Cour suprême vient de lui infliger un camouflet sur sa politique de droits de douane et sa popularité est en berne à quelques mois d’élections de mi-mandat cruciales. De quoi, peut-être, l’inciter à initier avec son homologue chinois un de ces grands deals dont il a le secret ?
Retardée pour cause de guerre au Moyen-Orient, la visite officielle de Donald Trump à Pékin et sa rencontre avec son homologue chinois Xi Jinping se déroulent ces 14 et 15 mai.
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, les deux hommes n’ont eu qu’une seule rencontre bilatérale, en marge du sommet de l’APEC à Busan en Corée du Sud, en octobre dernier. Les questions commerciales, chères au président américain, avaient alors été au cœur d’échanges crispés et témoignant de la compétition à grande échelle entre les deux pays, comme ce fut déjà le cas lors de la première administration Trump.
Cet enjeu reste crucial dans la relation Washington-Pékin ; mais s’ajoutent désormais d’autres sujets de discorde.
Washington sur plusieurs fronts
Le contexte a cependant considérablement changé au cours des derniers mois. Venezuela, Groenland, Iran : dans le domaine de la politique étrangère, Washington s’est engagé depuis le début de l’année dans un aventurisme qui inquiète Pékin, d’autant plus que la Chine semble directement visée, notamment à travers la guerre contre l’Iran, qui a un impact immédiat sur les exportations de pétrole de Téhéran, dont la RPC est le principal destinataire. D’ailleurs, toutes les crises dans lesquelles Washington s’est engagé depuis janvier sont justifiées par une volonté de porter atteinte à Pékin.
Dès lors, Xi Jinping devrait, ces 14 et 15 mai, manifester sa préoccupation face aux instabilités géopolitiques du moment, et inviter son homologue américain à privilégier la retenue et une approche multilatérale prônée par les Nations unies, jusqu’à se positionner lui-même comme une sorte de faiseur de paix — et profitant sur ce point de la vacance du leadership américain dans son rôle de « gendarme du monde ». C’est d’ailleurs dans cette logique que Pékin joue un rôle important dans la médiation que le Pakistan s’efforce de mettre en place sur le dossier iranien et que la RPC soutient avec force.
Xi devrait également aborder la question des sanctions frappant des entreprises chinoises accusées par Washington de maintenir des activités avec Téhéran, qui traduisent les errements de la position américaine sur le conflit au Moyen-Orient, oscillant entre discours apaisant et menaces.
Par ailleurs, contrairement à la situation qui prévalait lors de la rencontre de Busan, la Chine est aujourd’hui en position de force dans la guerre commerciale qui l’oppose à Washington, la Cour suprême et un tribunal fédéral ayant récemment mis l’administration Trump en difficulté sur sa politique douanière. Tout cela se déroule dans un contexte politique marqué par l’impératif, pour Trump, de marquer des points en prévision des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui s’annoncent très difficiles pour son camp.
Enfin, parmi les autres fronts sur lesquels Trump souhaite attaquer la Chine figurent les terres rares et les enjeux technologiques, alors que la RPC paraît sur le point de rattraper les États-Unis, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. La compétition entre les deux pays est désormais multidimensionnelle et, en ouvrant plusieurs fronts simultanément, le président américain la rend incertaine.
La Chine face à l’Occident
Au-delà du règlement du conflit au Moyen-Orient, la Chine aime à se rêver comme une puissance d’équilibre, en mettant en avant son rejet de l’unilatéralisme et la nécessité de relancer un multilatéralisme incarné par les Nations unies. Derrière ce slogan, c’est le rattrapage de l’Occident qui est au cœur de la grande stratégie chinoise, et qui se traduit par un discours, partagé par Moscou et dans une certaine mesure New Delhi, affirmant le déclin de l’Occident.
Mais la Chine reste discrète, d’une part parce que c’est dans sa culture diplomatique (on se souvient notamment que Deng Xiaoping, leader du pays de 1978 à 1989 et encore très influent dans les années 1990, estimait que la RPC devait demeurer en retrait sur la scène internationale), et surtout parce qu’elle n’a aucun intérêt à s’exposer, laissant son principal rival, Washington, s’empêtrer dans des guerres sans fin qui ternissent un peu plus son image et sa crédibilité. Traduisant la pensée de Xi Jinping, le magazine The Economist fit ainsi sa une du 4 avril avec une photo représentant les deux hommes et ce titre moqueur : « N’interrompez jamais votre ennemi quand il fait une erreur. »
Ce discours sur le déclin de l’Occident s’adresse avant tout à la population chinoise, dans l’accompagnement du « rêve chinois » cher à Xi Jinping, afin de la conforter dans l’idée que le retour de la puissance chinoise est en marche, et que le régime en est le principal garant. C’est un enjeu important quand on sait que la montée en puissance de la RPC est confrontée à de nombreuses difficultés (ralentissement de la croissance, crise démographique, enjeux environnementaux, corruption…), et que les critiques, même timides et souvent réduites au silence, ne manquent pas.
Mais c’est aussi le Sud global que vise Pékin, dans une rhétorique qui invite à un remplacement progressif du leadership d’un Occident présenté comme décadent vers un « nouveau monde » incarné par les BRICS et ayant, au sommet, Pékin. Le multilatéralisme promu par la RPC pourrait ainsi être une phase transitoire vers un nouvel ordre mondial.
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Il ne faut surtout pas, dans le monde occidental, sous-estimer la portée de ce discours, que la politique étrangère de Donald Trump et les multiples hésitations de l’Union européenne ne font que renforcer. On le voit notamment dans de nombreuses études qui font état d’un regain de confiance à l’égard de la Chine dans le Sud global, Pékin étant tout simplement vu comme plus responsable que l’Occident et moins susceptible que ce dernier de mettre en œuvre des « doubles standards » à l’égard des pays tiers.
Trump et l’obsession chinoise de Washington
Donald Trump a fait de la relation avec la Chine le principal enjeu de sa politique étrangère. Il s’inscrit en cela dans la continuité de ses prédécesseurs qui, républicains comme démocrates, ont tous manifesté une obsession chinoise depuis un quart de siècle. De « l’endigagement » de Bush Jr. au « pivot » d’Obama, en passant par le développement de partenariats avec les pays de la zone indopacifique, les guerres commerciales, l’insistance sur le piège de Thucydide ou les pressions sur la question des droits de l’homme, la méthode a parfois divergé, mais l’objectif reste le même : empêcher la Chine de devenir la première puissance mondiale.
Du Venezuela à l’Iran, on voit que la stratégie de l’actuel président américain consiste à viser indirectement Pékin et ses approvisionnements, en particulier en s’attaquant à ses partenaires, dans l’espoir de contraindre son rival à de nouveaux accords commerciaux. Mais cette stratégie ne fonctionne pas, et au-delà de belles promesses, Donald Trump rentrera de Pékin les mains vides s’il pense pouvoir contraindre le président chinois à de quelconques concessions, spécialement en ce moment où les États-Unis voient leur influence et leur crédibilité considérablement mises à mal.
Reste un scénario, qui semble plus que jamais envisageable en ce qu’il serait à l’avantage de Pékin et qu’il correspondrait à la stratégie du « deal » de Donald Trump : le grand marchandage (great bargain). Afin de conserver des acquis de plus en plus menacés en Asie-Pacifique, les États-Unis pourraient trouver un accord global avec la Chine sur une sorte de partage de la région. Longtemps jugé tabou à Washington, ce marchandage pourrait être considéré par le locataire de la Maison-Blanche comme un accord gagnant-gagnant. Problème : quelles seraient les lignes démarcation, de la péninsule coréenne à l’Asie du Sud-Est, en passant par Taïwan ?
Plus que jamais, les partenaires de Washington en Asie-Pacifique suivent avec attention et anxiété les positionnements d’un président américain qui a fait de l’imprévisibilité le marqueur de son mandat.
Ce texte a bénéficié du soutien de la Taiwan Fellowship 2026 du Ministry of Foreign Affairs (MOFA), République de Chine (Taïwan).
12.05.2026 à 11:25
La « gêne » du passeport, au-delà de l’administration Trump
Texte intégral (1922 mots)

Le passeport à l’effigie de Donald Trump génère des protestations. Leur intensité est, toutefois, moindre que la colère suscitée, après 1918, par le maintien du passeport lui-même, qui avait été rendu obligatoire durant la Première Guerre mondiale. Des deux côtés de l’Atlantique, la presse en réclamait la suppression, le jugeant coûteux, vexatoire et liberticide. Un siècle plus tard, la contrainte du passeport est normalisée.
La Maison-Blanche a récemment annoncé qu’une édition limitée de passeports états-uniens à l’effigie du président serait fabriquée dans le cadre des célébrations du 250e anniversaire des États-Unis. Ces passeports, qui comporteront une image de Donald Trump accompagnée de sa signature à l’encre dorée, et dont le nombre exact n’a pas été rendu public, ne seront disponibles que pour les citoyens qui en feront la demande dans la ville de Washington.
Cette décision a immédiatement suscité de vives critiques : certains adversaires y voient une manifestation de culte de la personnalité qu’aucun autocrate n’avait jamais osée.
Le « passeport Trump » est-il « gênant » ? Le verbe « gêner » a deux significations : embarrasser, et limiter la liberté. Les détracteurs de cette initiative se sentent gênés surtout dans le premier sens : ils ont honte de voir leur président profiter de l’anniversaire de l’indépendance du pays pour se mettre en avant. Mais la seconde signification, celle liée à la restriction de la liberté de circulation, est bien plus durable : depuis plus d’un siècle, devoir obtenir un passeport pour pouvoir voyager gêne considérablement les gens, partout dans le monde.
Le régime des passeports obligatoires
Nos arrière-grands-parents ont affublé le passeport de tous les noms : une « gêne », une « vexation », une « nuisance ». Le régime des passeports obligatoires, tel qu’on le connaît aujourd’hui, avait été introduit durant la Première Guerre mondiale. Les pays belligérants, tels que la France ou le Royaume-Uni, l’instaurent dès le début des hostilités, en août 1914. Initialement, la justification est de pouvoir contrôler les ressortissants des puissances ennemies. Mais pour contrôler efficacement les étrangers, il est nécessaire de surveiller l’ensemble de la population.
C’est ainsi que l’obligation des passeports s’avère doublement contagieuse : non seulement elle s’étend, dans les pays belligérants, des étrangers aux citoyens, mais elle se diffuse aussi des pays belligérants vers les pays neutres. Pour permettre à leurs citoyens de voyager, tous les pays se voient contraints d’organiser la délivrance des passeports. Prenons l’exemple des États-Unis. Dès le 1er août 1914, le Département d’État demande à ses ambassades en Europe de délivrer des documents aux citoyens états-uniens qui s’y trouvent sans passeport. Alors que dès 1916 les compagnies de transport refusent d’embarquer des passagers ne disposant pas de passeport, le premier fondement légal pour contrôler l’entrée et la sortie des citoyens et des étrangers aux États-Unis n’apparaît qu’en 1918, un peu avant la fin de la guerre.
Personne n’imagine que l’obligation du passeport perdure après la fin du conflit mondial. Au moment de l’armistice, on espère revenir au régime de circulation d’avant-guerre. La Société des Nations (ancêtre de l’ONU) cherche à répondre — sans succès — à la demande de suppression ou d’abolition des passeports. Comme certains gouvernements temporisent, la Société des Nations propose la simplification du passage des frontières, en demandant aux pays d’adopter un modèle uniforme de passeport — celui que nous connaissons aujourd’hui.
Tout passeport est une « gêne »
Dès 1918, la presse se fait l’écho de l’impatience du public. En France, des centaines de journaux mentionnent l’abolition des passeports : ils l’annoncent prochaine… durant toute la période de l’entre-deux-guerres.
Quelques titres d’articles illustrent la persistance de cette attente, bien qu’elle diminue vers la fin des années 1930 : « À bas l’odieux passeport » (L’Humanité, 21 décembre 1921) ; « L’absurde formalité » (Le Figaro, 19 mai 1923) ; « Supprimons les passeports » (La Volonté, 17 janvier 1928) ; « Le passeport est une gêne pour les honnêtes gens » (Le Quotidien, 3 octobre 1929) ; « La mort du passeport » (Le Soir, 14 avril 1931) ; « Il faut qu’on supprime les passeports » (La Gazette de Biarritz-Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, 11 juillet 1933).
On pourrait penser que la bataille est menée par les journaux de gauche. Dans ma recherche, j’ai analysé plus de 700 articles qui mentionnent l’abolition des passeports dans la presse française de l’entre-deux-guerres. Ma conclusion est que la majorité des abolitionnistes ne sont pas de gauche, mais de droite et de centre droit. Au Figaro, par exemple, le passeport est vu comme « l’exigence administrative la plus insupportable pour les Français » car « on ne saurait croire quelles démarches, quels ennuis, quelles tracasseries » fait subir aux « honnêtes gens » « toute cette paperasserie » (15 juillet 1921).
Même le journal d’extrême droite L’Action Française ne sabote pas cette « unanimité » et reconnaît que le passeport est une « véritable brimade pour le voyageur ». Pesant « le pour et le contre » de la suppression, il rappelle le 7 septembre 1921 que :
« Dans les États bien organisés, le passeport est une sérieuse garantie contre les espions. Un gouvernement fort et clairvoyant, une bonne police, peuvent s’en faire une arme solide. C’est à eux qu’il appartient de réduire au minimum les ennuis que suscite au public ce parchemin, tout en le conservant si c’est nécessaire. »
Dans tous les journaux, la passion est lisible : on espère que « l’entrave irritante de cette précaution inutile qu’est le passeport ne sera bientôt plus qu’un désagréable souvenir » ou souhaite que « les passeports, survivance inutile, onéreuse et vexatoire du passé, soient désormais supprimés ». L’émotion la plus fréquemment associée aux passeports est la colère : « stupide obligation », « honte de notre époque », « tare bureaucratique », « une des pires incommodités », « une source d’ennui pour qui voyage », « chiffon de papier », « formalité ridicule », « absurde », « humiliante », « brimade », « le passeport est une vaine sottise, un trompe-l’œil, un rien »… Lorsqu’un journal publie un témoignage d’usager, on s’excuse de devoir « supprimer les termes indignés qu’il emploie et les appréciations plutôt dures qu’il y exprime ».
En anglais, la « nuisance » des passeports
La presse ne réagit pas seulement en France. Comme l’a montré l’historien Craig Robertson, aux États-Unis les journaux qualifient la réaction négative du public de « nuisance du passeport » — l’équivalent de la « gêne » et des « vexations » françaises. Comme à Paris, on espère que l’obligation du passeport disparaîtra comme d’autres mesures prises en temps de guerre. On déplore le surcoût des voyages, comme dans cet article du New York Times de 1926 :
« Autrefois, on n’avait pas à se soucier des passeports, à moins de se rendre dans des contrées païennes. Mais la guerre a tout changé. Nous avons fini par imposer des frais de visa de dix dollars, et d’autres pays ont fait de même. Cela a généré des recettes, mais a aussi représenté une lourde charge financière pour les voyageurs. Les plaintes se sont multipliées, et le Congrès a été appelé à trouver une solution. »
Plus que le coût des voyages et la tracasserie administrative, c’est la réduction de la liberté de circulation que les médias déplorent. L’espoir d’un retour au régime de circulation d’avant-1914 survit même après la Seconde Guerre mondiale. Comme l’illustre cet article de 1947 :
« Une triste remarque sur ce progrès à rebours a été énoncée par la Chambre Internationale de commerce : en 1914, un homme d’affaires pouvait décider de se rendre d’une capitale à une autre et effectuer ce trajet en quelques heures seulement. Depuis 1914, les trains ont gagné en vitesse, l’automobile s’est généralisée et l’avion de ligne a fait son apparition. Mais l’homme d’affaires, ou tout autre voyageur, peut être contraint d’attendre des semaines, voire des mois, entre le moment où il prend sa décision et celui où il la met à exécution. La Chambre considère cette situation comme à la fois “absurde et pernicieuse” ».
Ce qui gêne
Il y a un siècle, nos arrière-grands-parents n’acceptaient pas d’attendre trois jours pour un passeport. Les temps ont changé. Aujourd’hui, les journaux nous invitent parfois à nous estimer « chanceux » lorsque l’attente ne dure que quelques mois. Comme ce titre, du même New York Times, “Besoin d’un passeport ? Vous avez de la chance” qui annonçait en 2024 :
« Pour la première fois depuis mars 2020, les délais de traitement sont revenus aux normales pré-pandémiques […] avec six à huit semaines pour le service standard et deux à trois semaines pour le service accéléré. »
Quand la contrainte n’est plus une gêne mais une chance, il nous reste l’embarras.
Speranta Dumitru ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.05.2026 à 17:19
Pourquoi l’hôtel Hilton de Washington relie Reagan et Trump : quand la violence met le pouvoir à l’épreuve
Texte intégral (2350 mots)
La tentative d’assassinat qui a visé Donald Trump et ses ministres les plus importants le 26 avril dernier s’est produite à l’hôtel Hilton de Washington, devant lequel Ronald Reagan avait été grièvement blessé par balles 45 ans plus tôt. Ce parallèle invite à analyser la manière dont les attaques physiques qu’ils ont subies ont transformé l’image des deux présidents républicains, ainsi que les réponses qu’ils y ont apportées.
Quarante-cinq ans après la tentative d’assassinat contre Ronald Reagan du 30 mars 1981, une attaque visant Donald Trump vient de survenir au même endroit : l’hôtel Hilton de Washington.
Ce détail n’en est pas un, car il transforme un fait isolé en continuité. Le lieu devient une scène. La violence politique ne surgit plus seulement comme un événement, elle semble se rejouer, tout en reliant deux figures présidentielles au sein d’une même épreuve.
Un lieu qui transforme la violence en récit
En 1981, Reagan, qui avait eu le poumon perforé par une balle tirée à bout portant par John Warnock Hinckley, Jr., sort profondément renforcé de cet épisode. Les images de sa sortie d’hôpital, son humour face au danger mortel auquel il a été exposé et la mise en récit médiatique contribuent à installer durablement la figure d’un leader ayant traversé l’épreuve.
Quelques heures après avoir été touché, Reagan plaisante auprès de ses chirurgiens : « J’espère que vous êtes tous des Republicans ». La formule fait immédiatement le tour du pays et structure l’image d’un président courageux, maître de lui-même jusque dans la proximité de la mort.
Aujourd’hui, Trump — qui avait déjà vécu un moment similaire le 14 juillet 2024 lorsqu’il avait émergé, le poing brandi et l’oreille en sang, après avoir échappé à une tentative d’assassinat lors d’un meeting — apparaît dans une configuration différente mais comparable sur un point précis : l’exposition à la violence renforce une posture de leader assiégé. Depuis près de dix ans, son discours politique repose largement sur l’idée d’une Amérique menacée, encerclée par des ennemis intérieurs et extérieurs. Chaque attaque contribue dès lors à renforcer un récit déjà installé, celui d’un dirigeant pris pour cible parce qu’il incarnerait une forme de résistance politique.
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Dans les deux cas, l’événement ne se limite donc pas à un acte violent, puisqu’il est immédiatement intégré dans une narration politique. Or ce récit ne fonctionne pas seul. Il repose sur une médiatisation continue qui transforme la violence en séquence politique majeure. Si la violence fait l’événement, le récit médiatisé en fait un moment politique.
Un attentat prémédité dans un espace hautement symbolique
Les éléments désormais connus sur l’assaillant du 25 avril dernier, Cole Tomas Allen, confirment qu’il avait préparé son attaque de longue date. L’homme, âgé de 31 ans, avait traversé les États-Unis avec plusieurs armes et réservé une chambre au Hilton plusieurs semaines à l’avance. Selon les enquêteurs, il projetait de viser Donald Trump ainsi que plusieurs responsables politiques présents lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche.
Ses écrits, mélange de confession, de revendication politique et de message d’adieu, révèlent une accumulation de griefs personnels et politiques contre l’administration Trump. Les autorités indiquent également qu’il ne pensait pas survivre à son attentat, ce qui ancre son geste dans une logique sacrificielle relativement fréquente dans les violences de masse contemporaines.
Cette dimension est importante car elle éloigne l’idée d’un acte purement impulsif ou irrationnel. Les travaux consacrés aux auteurs de fusillades montrent des trajectoires souvent marquées par l’isolement social, des formes d’humiliation ou une quête de reconnaissance. Dans de nombreux cas, le passage à l’acte s’inscrit dans un environnement saturé de récits violents et fortement médiatisés.
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La médiatisation ne constitue alors pas un simple relais d’information, car à travers la répétition des images et des noms des assaillants, elle peut contribuer, chez certains individus, à rendre ces actes réellement possibles, soit imaginables. À force d’être rejouée en boucle, la violence s’installe dans un horizon mental familier où le passage à l’acte peut apparaître comme un moyen brutal d’accéder à une forme de visibilité publique.
Le lieu comme scène politique
Le choix du lieu joue un rôle central dans cette dynamique. Les attaques ne surviennent pas dans des espaces neutres : écoles, centres commerciaux, universités, lieux de pouvoir ou bâtiments gouvernementaux concentrent visibilité et résonance médiatique. Ils fonctionnent comme des scènes ouvertes sur le pays tout entier.
Le Hilton de Washington agit à ce titre comme un espace de mémoire politique. Déjà associé à la tentative d’assassinat contre Reagan, il transforme instantanément l’événement en continuité historique. Ce lieu de mémoire produit du sens avant même l’interprétation politique et dépasse largement le geste individuel.
La comparaison d’Allen avec John Hinckley Jr. permet néanmoins de souligner des différences importantes. Hinckley agit dans une logique obsessionnelle très personnelle qui mêle fascination médiatique et fixation sur l’actrice Jodie Foster. Allen apparaît, quant à lui, engagé dans une démarche nettement plus politisée et idéologique. Pourtant, un point commun demeure : dans les deux cas, l’acte vise un espace hautement visible, aujourd’hui chargé de sens.
La violence politique contemporaine ne cible donc pas seulement des individus. Elle cible aussi des lieux, des symboles et des récits.
Une polarisation médiatique qui transforme immédiatement la violence en affrontement politique
Cette évolution ne peut être comprise sans replacer ces événements dans l’histoire récente du paysage médiatique américain. La présidence Reagan marque un tournant majeur avec la disparition progressive de la Fairness Doctrine à la fin des années 1980. Cette règle imposait jusque-là aux médias audiovisuels de traiter les sujets controversés de manière équilibrée.
Sa suppression ouvre progressivement la voie à un système médiatique beaucoup plus polarisé, où l’information devient un espace d’affrontement idéologique permanent. L’essor du talk radio conservateur, puis des chaînes d’information continue et des réseaux sociaux fragmente l’espace public américain en récits concurrents.
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Dans ce contexte, chaque événement violent fait immédiatement l’objet d’interprétations opposées. Pour les soutiens de Trump, l’attaque confirme l’idée d’un dirigeant persécuté parce qu’il dérange une partie du système politique et médiatique. Pour ses opposants, l’attaque renvoie au contraire à un climat de tension politique auquel les discours de Trump et sa manière de polariser le débat public auraient contribué.
La violence cesse alors d’être seulement un drame partagé pour devenir un élément du combat politique, utilisé par chaque camp pour conforter sa propre lecture du pays, du pouvoir et de la menace.
Les armes à feu comme imaginaire politique
La question des armes à feu occupe une place centrale dans cette dynamique. Leur diffusion massive entretient un imaginaire politique fondé sur l’autodéfense et la menace permanente. Aux États-Unis, lorsque les armes ne relèvent pas de la sécurité ou du loisir, elles constituent un marqueur culturel et identitaire profondément enraciné dans une partie du conservatisme américain.
Ce système fonctionne en boucle : la peur favorise l’armement, tandis que l’omniprésence des armes rend la violence plus probable. Chaque nouvelle attaque engendre un sentiment d’insécurité qui justifie à son tour la possession d’armes.
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C’est précisément dans cette tension entre culture des armes et expérience directe de la violence que la comparaison entre Reagan et Trump devient éclairante. Ronald Reagan, pourtant figure majeure du conservatisme américain et défenseur du deuxième amendement, avait progressivement infléchi sa position après avoir survécu à la tentative d’assassinat de 1981 lors d’une tribune écrite pour le New York Times. Dans les années 1990, après ses deux mandats, il soutient publiquement le Brady Act, texte renforçant les contrôles sur les ventes d’armes à feu — baptisé ainsi en hommage à James Brady, porte-parole de la Maison-Blanche grièvement blessé en même temps que le président le 30 mars 1981, et resté lourdement handicapé à la suite de ses blessures. Reagan reconnaît alors qu’un meilleur encadrement des armes aurait pu sauver des vies.
Donald Trump défend au contraire une ligne plus ferme en faveur du droit au port d’armes, y compris après avoir lui-même été visé. Cette différence traduit une transformation plus profonde du camp républicain : chez Reagan, la violence conduit partiellement à une forme de remise en question, alors que chez Trump elle vise davantage à renforcer un récit politique déjà raffermi autour du danger et de l’affrontement.
Quand le lieu survit à l’événement
L’attaque contre Donald Trump ne constitue pas un événement isolé. Elle survient dans un contexte plus large de polarisation politique et de violences visant des responsables publics aux États-Unis. L’assaut du Capitole en 2021 avait déjà révélé l’intensité d’une polarisation où une partie du conflit politique se déplace désormais sur le terrain physique et sécuritaire.
Mais le plus frappant reste peut-être la persistance du lieu lui-même. Quarante-cinq ans après Reagan, le Hilton de Washington réapparaît comme si certains espaces conservaient la mémoire des violences qui les ont traversés. Le lieu ne se contente plus d’accueillir l’événement : il lui donne une profondeur historique immédiate et relie plusieurs séquences de la vie politique américaine à travers une même scène.
De Reagan à Trump, les effets politiques diffèrent, mais une constante demeure : l’exposition à la violence peut renforcer la portée symbolique du pouvoir. Si la violence politique fait depuis longtemps partie de l’histoire américaine, sa médiatisation permanente et son inscription dans un paysage fortement polarisé lui donnent aujourd’hui une résonance particulière, où chaque attaque devient aussitôt un affrontement politique et médiatique qui dépasse largement l’événement lui-même..
Florian Leniaud est membre du Centre d'histoire et d'études culturelles rattaché à l'Université Paris-Saclay