01.10.2026 à 12:44
Élections au Brésil : une campagne terne et numérique qui accroît l’incertitude sur l’issue du scrutin
Texte intégral (2414 mots)
L’ESSENTIEL
À quelques jours de l’élection présidentielle au Brésil, Lula devance Flávio Bolsonaro, mais près d’un tiers des électeurs restent indécis.
La campagne, peu visible dans les rues et largement numérique, peine à mobiliser les électeurs.
Les élections au Congrès seront aussi décisives pour la capacité du prochain président à gouverner.
À quelques jours du scrutin présidentiel du 4 octobre 2026, la campagne électorale brésilienne se déroule dans une atmosphère bien moins tendue qu’on aurait pu s’y attendre, compte tenu de la forte polarisation qui traverse le pays.
Les derniers sondages font par ailleurs apparaître peu d’évolutions dans le paysage politique, toujours dominé par le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva et son principal adversaire de droite, Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, aujourd’hui incarcéré.
Mais prédire l’issue de l’élection présidentielle brésilienne est un exercice délicat. Au Brésil, le vote est obligatoire pour les citoyens sachant lire et écrire âgés de 18 à 70 ans. Si aucun candidat à la présidence n’obtient 50 % des suffrages valides plus une voix au premier tour – sans compter les abstentions, les votes blancs et les bulletins nuls –, les deux candidats arrivés en tête s’affrontent au second tour, prévu le 25 octobre 2026.
Dans la situation actuelle, la tenue d’un second tour apparaît très probable. Mais, en tant que politologue étudiant les élections brésiliennes depuis plusieurs décennies, je pense qu’il est encore trop tôt pour fonder des analyses sur les simulations de second tour. Si l’on en croit les sondages spontanés, environ 30 % des électeurs restent indécis au premier tour. Dans ce type de sondage, les personnes interrogées indiquent pour qui elles comptent voter sans qu’une liste de candidats leur soit proposée. Historiquement, cette méthode donne une estimation du nombre d’indécis plus proche de la réalité.
La moyenne des 18 derniers sondages réalisés jusqu’au 22 septembre donne 39,4 % des intentions de vote au président sortant Lula, contre 33,6 % à Flávio Bolsonaro. Des chiffres assez proches de ceux du dernier sondage Quaest, publié le 21 septembre, qui crédite Lula de 37 % et Flávio Bolsonaro de 33 %.
Si l’on fait la moyenne de ces 18 sondages, les réponses spontanées montrent que 27 % des électeurs sont encore indécis. Le sondage Quaest avance une proportion plus élevée, à 35 %. On peut donc estimer que les indécis représentent entre 30 % et 35 % de l’électorat. Un niveau d’incertitude particulièrement élevé à quelques jours du scrutin.
Je pars donc de l’hypothèse que la relative stabilité des sondages – dont les variations restent dans la marge d’erreur – et la forte proportion d’indécis témoignent d’une campagne particulièrement terne. De fait, la campagne est peu visible dans les rues : on voit beaucoup moins de drapeaux et d’autocollants que lors des précédentes élections.
Une campagne en ligne qui peine à mobiliser
Deux autres hypothèses peuvent expliquer ce manque d’enthousiasme. La première est que ni Lula ni Flávio Bolsonaro ne semblent capables de mobiliser suffisamment les Brésiliens pour les faire descendre dans la rue et participer activement à la campagne. Même au sein de leurs propres cercles de sympathisants, les doutes semblent nombreux quant à leur capacité à susciter un véritable élan.
La seconde est que la campagne électorale de 2026 se déroule désormais principalement sur les plates-formes numériques. Or, une campagne essentiellement en ligne réduit les interactions en face à face et atténue l’effervescence que peuvent créer les moments spontanés lors des rassemblements. Les électeurs peuvent alors se demander si ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux reflète réellement l’état de l’opinion ou seulement ce que les algorithmes ont choisi de leur montrer. Les réseaux sociaux ont en effet tendance à créer des bulles très cloisonnées, qui laissent peu de place au débat.
Cette polarisation apparaît très nettement dans les sondages lorsqu’on examine les intentions de vote en fonction de l’orientation politique des électeurs. Parmi les lulistes, 91 % choisissent Lula, tandis que 90 % des bolsonaristes soutiennent Flávio Bolsonaro. À gauche, parmi ceux qui ne se définissent pas comme lulistes, 78 % disent qu’ils voteront pour Lula. À droite, parmi les non-bolsonaristes, 67 % soutiennent Flávio Bolsonaro. Quant aux électeurs qui se disent indépendants, ils sont partagés. C’est ce que montrent les chiffres du sondage Quaest du 21 septembre.
Dans ce même sondage Quaest, interrogés sur la possibilité de changer encore leur choix pour le premier tour, 79 % des électeurs affirment que leur décision est définitive, tandis que 21 % disent pouvoir encore changer de candidat.
Cette proportion de 21 % d’électeurs susceptibles de revoir leur choix laisse entrevoir une forte volatilité du vote cette année, avec de nombreux électeurs qui pourraient attendre le dernier moment pour se décider. De quoi entretenir jusqu’au bout le climat d’incertitude qui caractérise cette campagne présidentielle.
L’hypothèse du « vote pour le gagnant »
Mais une autre donnée du dernier sondage Quaest pourrait peser sur cette incertitude. À la question de savoir qui devrait remporter l’élection, 55 % des personnes interrogées répondent Lula – une proportion nettement supérieure à celle de ceux qui déclarent vouloir voter pour lui. À l’inverse, 30 % pensent que Flávio Bolsonaro l’emportera, un chiffre globalement conforme à ses intentions de vote actuelles.
Cet écart entre les intentions de vote et la perception du candidat susceptible de l’emporter pourrait jouer un rôle important. Historiquement, une partie de l’électorat tend à se rallier, au second tour, au candidat perçu comme le futur vainqueur. À ce stade, cette dynamique pourrait profiter à Lula.
Le président sortant pourrait également bénéficier d’un choix pragmatique de certains électeurs : entre Flávio Bolsonaro, qui n’a encore jamais exercé la présidence, et Lula, déjà au pouvoir et dont la manière de gouverner est largement connue.
Flávio Bolsonaro peut toutefois tirer parti de son nom. Malgré ses démêlés judiciaires depuis son départ du pouvoir en 2023, Jair Bolsonaro reste populaire auprès de son électorat de droite. Par ailleurs, certains Brésiliens se montrent lassés par la longévité politique de Lula, qui a accédé pour la première fois à la présidence en 2003.
Une chose est sûre : l’élection s’annonce une nouvelle fois très serrée. Et les électeurs indépendants pourraient jouer un rôle déterminant, alors qu’ils restent pour l’instant très partagés entre les deux principaux candidats. Le résultat de l’élection dépendra également du désengagement d’une partie de l’électorat. Plus l’abstention et le nombre de votes nuls seront élevés, plus leur poids sur l’issue du scrutin sera important.
Un « choc » de septembre ou d’octobre ?
Et qu’en est-il du très probable second tour, prévu le 25 octobre ? En tant que politologue, je considère toujours le second tour comme une nouvelle élection, avec une campagne courte et intense, généralement plus animée que celle du premier tour. Mais je me garde de toute prévision avant de connaître le résultat du premier vote.
La politique brésilienne peut se révéler très volatile. Plusieurs enquêtes en cours pourraient encore faire émerger des informations compromettantes. C’est notamment le cas de l’affaire Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire dans laquelle sont impliquées plusieurs personnalités politiques de premier plan.
L’issue de la crise qui secoue parallèlement le Tribunal suprême fédéral – et qui oppose notamment André Mendonça, juge nommé par Jair Bolsonaro, à Alexandre de Moraes, soutenu par Lula – pourrait elle aussi peser sur le choix des électeurs. Ou ne produire aucun effet.
Les sondages ne permettent pas non plus de mesurer dans quelle mesure les événements du 8 janvier 2023 et l’ensemble du projet de coup d’État qui les a précédés pourraient peser sur la décision finale des électeurs. Si ces événements – au cours desquels des partisans de Bolsonaro ont pris d’assaut les bâtiments des institutions à Brasília et tenté de renverser Lula, tout juste élu – restent présents dans les mémoires, ou s’ils reviennent au premier plan pendant la campagne, ils pourraient eux aussi peser sur le scrutin. D’autant que Flávio Bolsonaro promet d’amnistier les personnes condamnées, y compris son père.
La crise du présidentialisme de coalition
La configuration actuelle des candidatures révèle également plusieurs facettes de la crise du « présidentialisme de coalition », qui s’est installée sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les amendements parlementaires au budget jouent un rôle central dans cette évolution. Leur fonctionnement et les sommes en jeu ont profondément changé avec la création du « budget secret », négocié par l’ancien président avec Arthur Lira, alors président de la Chambre des députés.
Ces amendements, qui représentent plusieurs dizaines de milliards de réaux, ainsi que les fonds destinés aux partis et au financement des campagnes électorales – qui totalisent à eux deux 6,2 milliards de réaux –, ont donné aux députés et aux sénateurs une plus grande autonomie pour diriger des ressources vers leurs circonscriptions, sans avoir besoin de l’aval du pouvoir exécutif.
Cette évolution a réduit les incitations des parlementaires à soutenir les candidats à la présidence et leur intérêt à participer à une coalition gouvernementale. Ces dernières années, l’allocation de ces ressources a en outre connu d’importantes distorsions, qui ont entravé la mise en œuvre de politiques publiques plus équitables.
Les électeurs comprennent assez mal les mécanismes qui régissent les relations entre l’exécutif et le législatif dans le système du présidentialisme de coalition. C’est peut-être pourquoi ils s’intéressent peu aux amendements parlementaires et, plus largement, à la crise que traverse ce modèle de gouvernement. Ils ont tendance à considérer ces amendements comme une forme de clientélisme.
C’est en partie le cas. Mais ces amendements constituent aussi un moyen légitime de financer des politiques publiques dans les États et les municipalités. Avant la présidence de Jair Bolsonaro, ils faisaient partie des incitations qui poussaient les partis à rejoindre une coalition gouvernementale. Dès lors que les parlementaires ont pu disposer beaucoup plus directement de ces ressources, ces incitations ont fortement diminué, rendant beaucoup plus difficile le maintien d’un équilibre entre les pouvoirs exécutif et législatif.
Cette crise est pourtant directement liée au vote. Et pas seulement à l’élection présidentielle : elle concerne aussi les élections à la Chambre des députés et au Sénat. Toute nouvelle réglementation des amendements parlementaires devra être approuvée par le Congrès. Or, seul le vote des électeurs peut modifier le rapport de forces qui donne aujourd’hui la majorité parlementaire à un ensemble de partis sans véritable cohérence idéologique et jugés très irresponsables par l’auteur, réunis sous l’appellation de « centrão ».
L’importance des élections au Congrès
Si les élections à la Chambre des députés et au Sénat maintiennent le rapport de forces actuel, il sera très difficile de former une coalition efficace et responsable entre le Congrès et le gouvernement fédéral, capable de réformer les règles qui encadrent aujourd’hui les amendements parlementaires et de faciliter ainsi la gouvernance du pays.
Les enjeux de ces élections dépassent donc largement le seul choix du président. Il s’agit à la fois de réaffirmer la démocratie et de préserver la capacité du pays à être gouverné, aujourd’hui fragilisée par les effets des amendements parlementaires sur la volonté des partis de rejoindre une coalition gouvernementale. C’est aussi un défi de taille pour la capacité du prochain président à construire et à gérer une majorité politique.
Lula est aujourd’hui critiqué pour sa gestion de cette coalition. Il dispose pourtant, selon l’auteur, de nombreux atouts pour mener à bien cette tâche : c’est un responsable politique expérimenté, rompu à la négociation, qui connaît les contraintes propres à la fonction présidentielle et maîtrise les dynamiques politiques à l’œuvre au Congrès.
Cette élection pourrait avoir des conséquences importantes sur l’avenir de la démocratie et le bien-être de la société brésilienne. Pourtant, ces enjeux peinent à mobiliser les électeurs. Et l’atonie de la campagne ne fait qu’accroître l’incertitude.
Sergio Abranches ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.09.2026 à 16:11
Législatives au Maroc : recomposition politique ou simple changement de couleurs ?
Texte intégral (1446 mots)
L’ESSENTIEL
Les principaux partis du pays sont arrivés en tête aux législatives du 23 septembre, mais dans un ordre différent de celui enregistré à l’issue du scrutin précédent en 2021.
Avec seulement 38,02 % de participation, le scrutin souligne le décalage entre une jeunesse mobilisée sur les enjeux sociaux et sa faible représentation dans les urnes.
Le vrai enjeu est désormais celui de la recomposition : va-t-on assister à un changement durable des rapports de force ou à une simple redistribution des sièges et des réseaux au sein du même espace politique ?
Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ont produit une nouvelle configuration de la Chambre des représentants. Selon les résultats annoncés par le ministère de l’Intérieur, sur les 395 sièges que compte la Chambre, le Parti authenticité et modernité (PAM, libéral-conservateur) arrive en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI, centre-droit, 66 sièges) et l’Istiqlal (nationaliste, 65 sièges). Ces trois formations étaient réunies dans la coalition gouvernementale sortante. Le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste conservatrice qui a dirigé le gouvernement entre 2011 et 2021, obtient 54 sièges.
À première vue, la donne a changé : aux législatives précédentes, en 2021, c’est le RNI qui était arrivé en tête, avec 102 sièges (contre 87 au PAM et 81 à l’Istiqlal), et son chef, Aziz Akhannouch, avait été nommé premier ministre. Cette fois, le PAM passe donc devant le RNI, tandis que le PJD, qui avait fortement reculé en 2021, n’obtenant alors que 4 sièges, effectue un retour surprenant.
Mais cette lecture arithmétique ne suffit pas. Car une question demeure : sommes-nous face à une véritable recomposition politique ou plutôt face à un simple « changement de couleurs » au sein d’un même espace politique ? Une recomposition politique suppose une transformation durable des rapports de force, des réseaux, des élites et des modes de mobilisation ; un changement de couleurs peut, à l’inverse, modifier la répartition des sièges et des étiquettes sans nécessairement bouleverser les structures qui organisent la compétition politique.
Une jeunesse mobilisée mais politiquement éloignée : le défi de la représentation
Avant d’examiner la nouvelle carte politique, un autre chiffre doit être pris en compte : 38,02 % de participation. Ce taux est nettement inférieur à celui de 2021, qui dépassait 50 %. Il serait cependant réducteur de considérer l’abstention comme une explication en soi. Elle peut traduire des phénomènes différents : défiance envers les partis, sentiment d’inefficacité du vote, individualisme, crise du système politique, contexte économique et social…
La mobilisation de la « Gen Z212 » en 2025 avait déjà mis au jour des revendications portant sur la santé, l’éducation, l’emploi, les conditions de vie et la responsabilité politique.
Les 18-24 ans ne représentent d’ailleurs que 4 % des inscrits sur les listes électorales, alors qu’ils constituent une part beaucoup plus importante de la population. Le problème est donc plus profond qu’une simple question de participation. Il concerne la capacité des partis à transformer une demande sociale exprimée parfois dans la rue en une représentation politique institutionnelle.
De partenaires gouvernementaux à concurrents électoraux : que devient le bilan commun ?
Le RNI et le PAM ont été présentés comme deux pôles majeurs de la compétition. Pourtant, ils appartenaient tous deux à la même majorité sortante. Il ne s’agit pas de dire qu’ils sont identiques. Ils ont leurs histoires, leurs organisations et leurs cultures politiques propres : le RNI, fondé en 1978 par Ahmed Osman, est un parti de centre-droit, libéral. Son ADN est entrepreneurial : priorité au climat des affaires, à l’investissement privé et à la protection du pouvoir d’achat. Il a structuré son programme 2026-2031 autour du slogan « Dignité et opportunités pour tous ». Le PAM, créé en 2008 par Fouad Ali El Himma, est généralement considéré « très proche du Palais ». Il se revendique de centre gauche, social-libéral, moderniste et royaliste. Il a siégé dans l’opposition de 2011 à 2021 avant d’entrer au gouvernement. Son programme de 2026 s’articule autour de 5 pactes (pouvoir d’achat, jeunesse, citoyenneté, sécurité, croissance durable) avec l’objectif de créer un million d’emplois.
Leur participation commune au gouvernement impose de regarder leur confrontation autrement. Jusqu’où la différenciation électorale peut-elle aller lorsque les formations qui s’affrontent ont participé à la même action gouvernementale ?
Une campagne est toujours une forme de mise en scène. En 2026, cette mise en scène a particulièrement insisté sur l’affrontement RNI-PAM. L’arrivée de Fouzi Lekjaâ au PAM, le 25 juillet 2026, en a constitué l’épisode le plus visible. Le responsable, jusque-là présenté comme un technocrate et figure majeure du football marocain (président de la fédération marocaine de football depuis 2014), est devenu un acteur partisan de premier plan. Son entrée en politique peut être replacée dans une dynamique plus large de circulation des élites entre l’administration, les institutions publiques, les secteurs économiques, le sport et les partis.
Cette mobilité rejoint un phénomène ancien : le poids des notabilités. Le notable n’est pas nécessairement une figure traditionnelle. Il peut être entrepreneur, élu local, professionnel libéral ou personnalité connue dans son territoire. Ce qui compte est sa capacité à transformer différentes ressources en capacité de mobilisation. Lorsqu’un élu change de parti, la couleur de la circonscription peut changer sans que disparaissent les réseaux qui ont permis son implantation.
La science politique parle de « transhumance politique », un phénomène qui peut prendre différentes formes : changement d’allégeance, ralliement ou recherche d’une nouvelle investiture. Le qualifier simplement d’opportunisme relève du jugement moral. Analytiquement, ces mouvements répondent à des logiques plus structurelles : stratégies de repositionnement individuel, recompositions des rapports de force locaux, ou recherche d’un meilleur accès aux ressources.
Changer de couleur ou changer de politique ?
L’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir qui a remporté la première place que de déterminer ce que cette configuration est susceptible de transformer.
Les élections ont plus ou moins modifié la carte parlementaire. Ces évolutions constituent bien une forme de recomposition. Mais elles ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une transformation profonde. Comment seront redistribuées les responsabilités ? Les acteurs du gouvernement précédent, par définition co-responsables de son bilan, pourront-ils se présenter comme les correcteurs de politiques auxquelles ils ont eux-mêmes participé ? Surtout, les citoyens percevront-ils une différence concrète dans leur quotidien ?
La véritable portée du scrutin devra être observée dans les pratiques de l’État et des collectivités : la répartition des ressources, l’exercice des compétences territoriales et la capacité des politiques publiques à réduire les disparités spatiales. La recomposition électorale n’acquiert une portée durable que lorsqu’elle se traduit par des changements dans la production de l’action publique.
Les couleurs parlementaires ont changé. Reste à savoir si les pratiques de gouvernement changeront avec elles.
Salima Salhi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.09.2026 à 15:03
Fromages, terroir et libre-échange : l’Argentine prise entre l’Europe et les États-Unis
Texte intégral (2679 mots)
L’ESSENTIEL
L’Argentine est prise entre deux modèles commerciaux : ses engagements envers l’Union européenne sur les indications géographiques et envers les États-Unis sur les appellations de fromages entrent potentiellement en contradiction, illustrant la « guerre du terroir ».
Washington cherche à verrouiller les marchés : les accords commerciaux passés avec les États d’Amérique du Sud pourraient empêcher, pays après pays, la reconnaissance des indications géographiques européennes avant même que celles-ci ne s’y imposent.
Plutôt que bloquer la ratification de son propre accord avec le Mercosur, l’UE aurait intérêt à le consolider rapidement afin de préserver ses intérêts commerciaux, ses indications géographiques et son influence normative.
Depuis le 1er mai 2026, l’Argentine doit protéger sur son territoire, à titre provisoire, 344 indications géographiques européennes, dont 63 françaises. Trois mois plus tôt, elle promettait à Washington de ne pas entraver l’arrivée de fromages états-uniens vendus sous les noms de « camembert », « brie » ou « emmental ».
Ces deux engagements sont difficilement conciliables. Mais l’essentiel est ailleurs : le cas argentin ressemble moins à un accident diplomatique qu’à l’application méthodique d’un modèle que les États-Unis reproduisent, accord après accord.
Deux traités, deux logiques opposées
Le 17 janvier 2026, l’Union européenne et le Mercosur ont signé deux textes : un accord de partenariat qui doit encore être ratifié par tous les États membres ; et un accord commercial intérimaire, limité aux domaines relevant de la compétence exclusive de Bruxelles, qui s’applique provisoirement depuis le 1er mai.
C’est ce qui explique que le volet « indications géographiques » soit déjà en vigueur. Il figure au chapitre 13 de l’accord, consacré à la propriété intellectuelle, qui protège les indications géographiques européennes non seulement contre la copie pure et simple, mais aussi contre l’évocation, c’est-à-dire les mentions telles que « fromage façon roquefort ».
Le 5 février 2026, l’Argentine et les États-Unis signaient de leur côté l’Agreement on Reciprocal Trade and Investment (ARTI). Son article 2.5 prévoit que Buenos Aires ne fermera pas son marché au seul motif que des produits états-uniens portent les noms listés à l’annexe II : 39 fromages, parmi lesquels camembert, brie et emmental, et 10 charcuteries. S’y ajoute un contingent de 1 000 tonnes de fromage américain par an, exonéré de droits de douane.
Une précision s’impose : cette contradiction reste pour le moment potentielle. Bien que, du côté états-unien, l’ARTI ne nécessite pas l’approbation du Congrès, dans la mesure où il s’agit d’un executive agreement de type Trade & Investment Framework Agreements (TIFA, prévoyant notamment des réductions tarifaires et l’instauration de droits de douane réciproques nuls sur certains produits), ces engagements peuvent être mis en œuvre dans le cadre des compétences douanières déjà déléguées à l’exécutif par l’Executive Order 14360. En revanche, l’ARTI doit être ratifié par le Congrès argentin. Fin août, le représentant adjoint au commerce des États-Unis Jeffrey Goettman s’est d’ailleurs rendu à Buenos Aires pour presser le pays d’avancer.
Il semblerait que l’ARTI produise déjà des effets « politiques ». Dans son rapport « Special 301 » du 30 avril 2026, publié après la signature de l’accord, le représentant des États-Unis au commerce a retiré l’Argentine de sa liste de surveillance prioritaire (Priority Watch List), où elle avait figuré pendant de nombreuses années pour de supposés manquements au respect de la propriété intellectuelle des entreprises états-uniennes, pour la reclasser en simple liste de surveillance (Watch List), où figure désormais l’UE elle-même, notamment en raison de sa politique de protection des indications géographiques à l’international.
La « guerre du terroir » se poursuit…
L’expression « War on Terroir » (« guerre du terroir ») a été popularisée en 2006 par l’économiste Tim Josling dans le Journal of Agricultural Economics. Elle désigne un affrontement ancien entre deux visions du commerce.
D’un côté, le modèle européen. L’Europe (et particulièrement la France) a créé, au fil des siècles, des produits liés à un lieu et à un savoir-faire : le terroir d’un côté, la tradition de l’autre. Pour les protéger, l’Union européenne a instauré un cadre juridique, un système sui generis de protection des indications géographiques. Ainsi, seuls les vins effervescents produits dans la région de Champagne selon les méthodes reconnues peuvent porter le nom de « champagne », et seuls les fromages fabriqués dans les provinces italiennes autorisées, suivant un savoir-faire traditionnel, peuvent être commercialisés sous la dénomination « Parmigiano Reggiano ».
De l’autre côté, le modèle états-unien, qui privilégie un système de marques commerciales et considère que la plupart de ces noms sont devenus génériques. Selon ce modèle, n’importe quel producteur, n’importe où dans le monde, pourrait utiliser des termes comme champagne, parmesan ou roquefort.
Ce désaccord n’est pas neuf et a donné lieu à des confrontations juridiques dans les forums internationaux, par exemple à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En 2005, les États-Unis ont porté le régime européen devant l’OMC (différend DS174). La décision fut en demi-teinte : un groupe spécial, organe quasi juridictionnel de l’OMC, a relevé certains traitements discriminatoires envers les producteurs étrangers, mais il a confirmé la légitimité du système européen de protection.
Le fond du problème est resté irrésolu. L’accord multilatéral de référence de l’OMC, Aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce (Adpic), prévoit une protection minimale pour toutes les indications géographiques, mais réserve une protection renforcée aux seuls vins et spiritueux. Les fromages et les charcuteries, eux, restent moins bien couverts. C’est précisément pour combler ce vide que l’UE glisse, dans chacun de ses accords commerciaux, un chapitre consacré à ses indications géographiques.
La nouveauté n’est pas le conflit, mais la stratégie. Dans une contribution récente, John Clarke, ancien directeur à la Commission européenne et ancien chef de la délégation de l’UE à l’OMC, relève que dans les accords bilatéraux récemment signés par les États-Unis avec la Malaisie (pays, par ailleurs, en négociations avec l’UE en vue de la conclusion d’un accord commercial réciproque), il y a des clauses destinées à empêcher la reconnaissance des indications géographiques européennes susceptibles de porter préjudice aux produits nord-américains.
Il semblerait que Washington cherche, pays après pays, à verrouiller les marchés avant que le modèle européen ne s’y installe. On ne peut pas lire dans les intentions des négociateurs états-uniens, mais la structure de ces accords produit un effet clair : créer un conflit avec les normes de l’UE par avance, ou a posteriori dans le cas argentin.
En Europe, certains acteurs agricoles et quelques États membres, dont la France, saisiraient probablement l’occasion, en cas d’une éventuelle ratification de l’ARTI par l’Argentine, pour tenter de remettre en cause la ratification de l’accord UE-Mercosur. En tout état de cause, cette préoccupation s’est déjà installée dans le débat européen.
Ce que l’Europe devrait faire, et surtout ne pas faire
Si l’accord principal entre l’Union et le Mercosur n’était pas ratifié, l’UE figurerait parmi les grands perdants. L’accord bilatéral entre les États-Unis et l’Argentine pourrait produire un effet d’entraînement dont Washington tirerait le principal bénéfice, dans la mesure où il ouvrirait un contentieux susceptible de remettre en cause non pas la seule relation avec l’Argentine, mais l’accord entre l’UE et l’ensemble du Mercosur.
Une telle évolution neutraliserait l’accès privilégié de l’Union européenne au marché de 270 millions de consommateurs du Mercosur. Elle laisserait également sans protection les 344 indications géographiques européennes reconnues dans les pays du bloc, qui pourraient alors être inondés de produits états-uniens commercialisés sous des appellations désormais considérées comme génériques.
Au-delà, l’UE perdrait surtout en crédibilité : ne pas mener à son terme une négociation de plus de vingt ans enverrait le signal d’un acteur incapable de tenir sa parole commerciale. L’espace laissé vacant, lui, ne resterait pas vide : les États-Unis et la Chine, déjà très présents dans la région, s’y engouffreraient.
Il convient de rappeler que l’accord UE-Mercosur comporte un chapitre consacré au commerce et au développement durable (chapitre 18), qui traduit le modèle commercial normatif de l’Union européenne : il intègre le respect des droits humains, la protection de l’environnement et l’accord de Paris sur le climat, érigé en élément essentiel de l’accord. Si l’effectivité de ces clauses est débattue, leur existence même distingue structurellement l’accord UE-Mercosur des accords bilatéraux que les États-Unis ou la Chine sont susceptibles de conclure avec les pays du Mercosur, lesquels ne contiennent pas d’engagements comparables.
Par conséquent, la ligne de conduite devrait être diamétralement opposée : accélérer, plutôt que freiner, la ratification de l’accord avec le Mercosur. Les pays du Mercosur ont tous ratifié relativement rapidement l’accord (l’Uruguay et l’Argentine le 26 février 2026, le Brésil le 4 mars et le Paraguay le 18 mars 2026, ce dernier vote parachevant la ratification interne du bloc). En revanche, le processus européen s’annonce plus long et plus complexe.
Le Parlement européen a demandé à la Cour de justice de l’Union européenne de se prononcer sur certains aspects juridiques de l’accord. Une telle procédure peut prendre de nombreux mois, voire plusieurs années. Même en l’absence d’objections substantielles de la part de la Cour, il resterait ensuite à accomplir les procédures d’approbation requises au niveau de l’UE et, le cas échéant, des États membres. Dans le meilleur des cas, l’entrée en vigueur complète de l’accord pourrait donc encore prendre un temps considérable. Cette temporalité institutionnelle se heurte à une réalité géopolitique qui exige davantage de réactivité.
Reste enfin un levier interne au Mercosur. La décision 32/00 du Conseil du Marché commun sud‑américain réaffirme l’engagement des États membres à négocier conjointement les accords de nature commerciale avec des pays tiers prévoyant des préférences tarifaires. Cette règle n’est pas théorique : en 2022, lorsque le président uruguayen Luis Lacalle Pou a lancé des négociations bilatérales avec la Chine pour un accord de libre-échange, les autres membres, et en particulier l’Argentine, s’y sont fermement opposés, invoquant précisément la décision 32/00. En définitive, l’Uruguay n’a pas signé d’accord de libre-échange avec la Chine. L’Argentine, qui avait alors bloqué l’Uruguay, se trouve aujourd’hui dans la position inverse : c’est elle qui négocie seule avec Washington un accord susceptible de heurter les intérêts du bloc.
Le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay disposent donc du même argument juridique pour contester l’ARTI, contestation qui, à ce stade, demeure de nature diplomatique, sans procédure formelle devant un organe du Mercosur. L’Argentine pourrait ainsi être prise en tenaille : pression de Bruxelles d’un côté, pression de ses propres partenaires sud-américains de l’autre.
Maximiliano Marzetti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.09.2026 à 15:50
L’Europe vue par Léon XIV
Texte intégral (1574 mots)
L’ESSENTIEL
Le discours de Léon XIV en matière de politique internationale dessine une vision qui condamne les logiques de puissance et les impérialismes au profit de la diplomatie, du droit et des institutions multilatérales.
L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : le pape voit l’Union européenne comme une construction dépassant les rivalités nationales.
Durant son séjour en France, il a combiné valorisation de l’héritage chrétien national et dénonciation des nationalismes, tout en soulignant que l’accueil des étrangers et des marginalisés serait un marqueur de son pontificat.
L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : Léon XIV défend l’Union européenne comme un dépassement des rivalités nationales, tout en réinterprétant les « racines chrétiennes » du continent à la lumière de son histoire et de son évolution culturelle.
Le pape cherche en France un équilibre entre identité et ouverture : il valorise l’héritage chrétien national tout en dénonçant les nationalismes et en affirmant l’accueil des étrangers et des marginalisés comme un marqueur de son pontificat.
L’encyclique Magnifica Humanitas publiée en mai 2026 a attiré l’attention avant tout parce que le pape y abordait de front la question de l’intelligence artificielle et de ses dangers. Mais ce texte important, première encyclique du pape Léon XIV, comporte également une prise de position en matière de politique internationale. Le souverain pontife a répété et développé ces idées ce 28 septembre, à l’occasion du discours qu’il a prononcé à Metz.
De la Realpolitik au multilatéralisme
La culture de la force et de la violence est rejetée, ce qui aboutit à une condamnation des jeux de puissance et des impérialismes. Fait remarquable, ce texte emprunte à la théorie politique pour construire un récit moral. L’encyclique condamne le pragmatisme et le réalisme cynique, auxquels elle oppose la défense du multilatéralisme.
Le rejet explicite de la Realpolitik renvoie d’ailleurs à un débat ancien, celui qui a opposé au XIXᵉ siècle le Vatican de Pie IX à l’Allemagne du chancelier Otto von Bismarck. La dialectique du Kulturkampf voyait s’affronter la vision transnationale du Vatican et celle de l’État-nation moderne. La reprise du combat contre la Realpolitik n’est donc pas anodine. Elle représente une prise de position dans laquelle le multilatéralisme, la diplomatie et la concertation apparaissent comme les seules voies pour la paix face à un réalisme qui se traduit de manière quasi automatique par le recours à la force : la compétition entre États et l’absence d’autorité supérieure font de la puissance et, en dernier ressort, de la force, les instruments privilégiés de l’action internationale.
Ainsi, ces définitions historiques et politiques contribuent aujourd’hui à définir des catégories morales. De ce point de vue, il faut noter que la défense du multilatéralisme n’est pas celle d’un principe abstrait : elle traduit une vision institutionnelle du nouveau pape qui, à Ankara en novembre 2025, lors de son premier déplacement international, esquissait déjà une défense des institutions multilatérales – référence reprise lors du discours prononcé à Paris devant l’Unesco, ce 25 septembre.
L’Europe comme dépassement des nationalismes
Magnifica Humanitas pose les bases de la prise de position sur l’Europe telle qu’évoquée dans le discours prononcé par Léon XIV à Metz. Déjà lors de sa visite en Espagne, en juin dernier, le pape avait parlé de la « vocation spécifique » de l’Europe en appelant à faire progresser le processus de l’Union européenne, qualifié de « don pour toute la famille humaine ». L’UE apparaît comme un lieu privilégié d’appréciation de la complexité : la capacité de concilier les exigences politiques modernes avec la conscience des aspects négatifs des définitions identitaires, et donc des vulnérabilités nationalistes, est mise en avant par le disciple de saint Augustin, qui relie cette vocation à la mission que l’Europe doit accomplir.
Dans le discours de Metz, on peut aussi observer comment le pape réactualise le discours sur les « racines chrétiennes de l’Europe » en l’interprétant d’une façon qui prend en compte l’évolution historique et culturelle qu’il associe au fait religieux en général et à l’évolution chrétienne.
Ici encore, le mécanisme est celui d’invoquer des figures fondatrices, comme Robert Schuman et Alcide De Gasperi, pour associer la perception d’une histoire personnelle à la dimension chrétienne qui débouche sur une réalisation institutionnelle. Léon XIV contrecarre les récits nationaux, en citant Schuman pour souligner la nécessité de surmonter l’opposition entre identités culturelles et en insistant sur la dimension chrétienne de l’Europe, perçue comme un processus fondé sur le droit et la paix, qui vise à encadrer la puissance, voire à y renoncer.
Réconcilier identité nationale et projet européen
Les conséquences de cette vision sont extrêmement claires : le rejet des impérialismes et des nationalismes apparaît comme une indication politique très nette. Il faut cependant remarquer comment le pape, lors de la veillée du 25 septembre au Stade de France, à Saint-Denis, a placé sa rencontre avec les jeunes sous l’égide de l’histoire sainte de la France. Par certains côtés, la mise en exergue des figures historiques d’une Église nationale pourrait apparaître comme contradictoire par rapport à la vision politique qui rejette le nationalisme en soutenant le processus d’Union européenne.
C’est probablement le signe d’une tentative de conciliation entre la dimension d’une identité nationale concentrée sur l’exemplarité des figures religieuses, et donc détachée de la composante politique, alors que le projet politique, la « mission » exprimée par le pape, trouve dans l’UE et dans les institutions un lieu de réalisation privilégié. Dans le contexte d’une Église française traversée par d’importantes mutations, parfois porteuses de tensions, et d’une société déjà marquée par les enjeux de l’élection présidentielle de 2027, le pape cherche à incarner une vision susceptible de rassembler l’ensemble des catholiques, sans renoncer à porter avec force un message d’accueil des étrangers et des personnes marginalisées. La déclaration de Metz, qui insiste particulièrement sur ce point, comme la visite à la maison Bakhita à Paris en témoignent. Il entend également se démarquer clairement des tentations nationalistes.
Une Église contre la brutalisation du monde
Le discours de Metz est chargé de la symbolique spécifique associée, d’un côté, à Robert Schuman et, de l’autre, à un territoire, la Moselle, qui illustre le dépassement des rivalités meurtrières entre la France et l’Allemagne. Le message s’étend donc outre-Rhin ainsi qu’à une Europe entière dans laquelle les forces nationalistes connaissent actuellement un regain qui pourrait entraîner des conséquences centrifuges sur l’UE.
Il ne s’agit probablement pas ici d’opérer un rejet violent qui séparerait le bon grain de l’ivraie, mais d’offrir une lecture inclusive permettant de faire entendre dans l’ensemble des composantes de la société, et donc des croyants, les messages fondamentaux d’une Église qui s’oppose à la brutalisation du monde et, d’une manière plus spécifique, au retour des nationalismes en Europe.
La grande ferveur observée autour de la visite de Léon XIV en France est certainement interprétée par le pape comme un signe en ce sens dont il conviendra d’analyser la portée dans les prochains mois.
Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.09.2026 à 16:23
Minerais, pêche, tourisme : les trois fronts de l’exploitation en Antarctique en question à l’horizon 2048 ?
Texte intégral (2607 mots)
L’ESSENTIEL
Contrairement à une idée reçue, l’interdiction d’exploiter les ressources minérales de l’Antarctique n’expirera pas en 2048 : cette date ouvre seulement une possibilité de réexamen du protocole qui interdit cette exploitation.
En revanche, alors que le sous-sol reste largement inexploré, la pêche et le tourisme se développent rapidement.
Le principal risque pour le système de protection de l’Antarctique ne réside donc pas dans une hypothétique ruée vers le pétrole en 2048, mais dans l’érosion actuelle des mécanismes de coopération et de conservation.
Le sous-sol, la pêche et le tourisme sont les trois ressources du continent blanc. Le premier est protégé par une interdiction d’exploitation sans terme, dont on annonce à tort l’expiration en 2048. Les deux autres sont déjà exploités, sous des règles beaucoup plus souples, qui fissurent l’édifice juridique construit depuis la signature du traité sur l’Antarctique en 1959.
Tous les deux ou trois ans, la même nouvelle refait surface : la Russie aurait découvert sous la mer de Weddell des réserves de pétrole représentant le double des réserves saoudiennes, et le traité protégeant l’Antarctique expirerait en 2048.
Les deux affirmations sont fausses. Mais elles occupent tout l’espace médiatique, au point de masquer deux autres risques : ceux liés à la surpêche et à la hausse significative du tourisme.
Les ressources minérales : un eldorado sous scellés
Environ 98 % du continent est recouvert de glace, jusqu’à près de cinq kilomètres d’épaisseur, mais une étude publiée dans Nature Climate Change estime que la fonte, dans le scénario d’émissions de gaz à effet de serre (GES) le plus élevé, pourrait libérer de la glace 120 000 km² de terres d’ici à 2300, soit une surface émergée 5,5 fois plus importante qu’aujourd’hui. Cependant, les prétendues richesses de son sous-sol procèdent d’une extrapolation, car avant sa dérive vers le pôle Sud, l’Antarctique était soudé à l’Australie, à l’Inde, à l’Afrique et à l’Amérique du Sud, où des gisements ont été identifiés.
Le rapport de référence de l’Office of Technology Assessment du Congrès américain, publié en 1989, concluait par une phrase que rien n’a démentie : « Aucune occurrence minérale n’a été explorée par forage. » Quant aux hydrocarbures, les chiffres qui circulent varient entre 36 milliards de barils et 500 milliards de barils, mais il ne s’agit que d’estimations théoriques, et non de réserves prouvées par des forages.
L’exploitation a été envisagée. La convention de Wellington, ou Convention sur la réglementation des activités relatives aux ressources minérales de l’Antarctique (ou CRAMRA, son acronyme en anglais) adoptée en 1988, organisait un régime d’autorisation minière ; elle n’entra jamais en vigueur, la France et l’Australie ayant refusé de la ratifier en 1989 au motif que réglementer, c’était autoriser. Un régime d’exploitation, même contraignant, légitimait l’idée d’une activité minière et ouvrait la porte à des pressions futures. Néanmoins, de l’absolue nécessité de mettre en place un cadre réglementaire pour faire face au risque d’une exploitation minière en Antarctique est né le protocole de Madrid, signé en 1991 et en vigueur depuis 1998. Ce texte fait de la zone du traité (toute la région située au sud du 60ᵉ parallèle) une « réserve naturelle, consacrée à la paix et à la science » et pose à son article 7 une interdiction sans durée :
« Toute activité relative aux ressources minérales, autre que la recherche scientifique, est interdite. »
2048 n’est pas une date d’expiration du traité de l’Antarctique, juste la première année où n’importe quelle partie consultative pourra demander une conférence de réexamen du fonctionnement du protocole. Si, à cette date, les conditions de majorité seront assouplies puisque l’unanimité absolue ne sera plus requise, l’article 25 assortit l’interdiction d’une condition suspensive : elle demeure tant qu’un régime minier obligatoire n’est pas lui-même en vigueur. La lever supposerait donc de réussir ce qui a échoué en 1989. La seule brèche identifiée par les juristes est une clause de retrait à deux ans de préavis, au prix diplomatique que l’on devine.
Le contentieux est ailleurs : l’usage du prétexte scientifique pour détecter des ressources en hydrocarbures. Le levé sismique marin est l’outil qui sert, ailleurs, à cartographier un potentiel pétrolier.
Depuis 1998, l’entreprise publique russe Rosgeo mène de telles campagnes dans l’océan Austral ; au moins six ont visé la mer de Weddell depuis 2011. En mai 2024, devant la Chambre des communes britannique, le géopoliticien Klaus Dodds a exposé le risque que ces données « puissent être interprétées comme de la prospection plutôt que comme de la recherche scientifique ». Le Foreign Office a répondu qu’aucun élément ne permettait de conclure à une violation.
L’échéance de 2048 ne concerne que le minerai. La pêche, notamment au krill, et les navires de croisière, eux, n’ont pas attendu.
La pêche : un eldorado déjà ouvert
Avec une biomasse estimée entre 300 millions et 500 millions de tonnes, le krill antarctique nourrit baleines, manchots et phoques et, de plus en plus, les élevages de saumons. Durant la décennie 2013-2023, la Norvège a réalisé 63,6 % des captures et la Chine 17,1 %. La légine australe, poisson à forte valeur ajoutée, complète le tableau ; elle a longtemps fait l’objet d’une pêche intensive et a conduit à renforcer la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) dans l’océan Austral.
Le régime applicable n’a rien d’une interdiction. La Convention sur la conservation de la faune et de la flore marine de l’Antarctique (CCAMLR), en vigueur depuis 1982 dans le cadre du traité sur l’Antarctique, est un texte hybride : c’est un accord de conservation de l’écosystème qui institue une organisation régionale de gestion des pêches, mais son article II assimile la « conservation » à l’« utilisation rationnelle ». Elle réunit 27 membres et décide par consensus, ce qui induit que chacun y dispose de la possibilité de bloquer les décisions.
Le dispositif de précaution reposait sur deux chiffres : une limite préventive de 5,61 millions de tonnes, jamais approchée, et surtout un « seuil de déclenchement » de 620 000 tonnes, réparti par sous-zones depuis 2009 pour éviter que la pêche ne se concentre devant les colonies de prédateurs. Cette répartition est arrivée à échéance en 2021 et n’a pas été prorogée en octobre 2024. Depuis, la pêche se déroule légalement sans aucune contrainte de répartition spatiale, alors que, comme le rappelle Claire Christian, de la Coalition pour l’Antarctique, elle se déploie précisément là où se trouvent « des centaines de milliers de manchots et de baleines ». La raréfaction de leur nourriture dans leurs zones d’alimentation habituelles impacte le succès reproducteur et les effectifs diminuent, car les trajets pour accéder à la ressource augmentent tandis que les baleines qui peinent à reconstituer leurs réserves se retrouvent parfois prises dans les filets de krill.
À lire aussi : En Antarctique, le guano des manchots devient rose, et ce n’est pas une bonne nouvelle
La 44ᵉ réunion de la Commission, tenue à Hobart (Australie) du 20 au 31 octobre 2025, n’a rien débloqué. Un texte de remplacement porté par l’Union européenne a échoué faute de consensus ; une proposition norvégienne visant à porter la limite annuelle de 620 000 tonnes à près de 1,2 million de tonnes a été écartée. Quant aux trois projets d’aires marines protégées (péninsule, Antarctique de l’Est, mer de Weddell), ils restent bloqués par la Russie et par la Chine, qui étendent l’une et l’autre leurs opérations dans ces espaces.
À lire aussi : En Antarctique, la marche de l’empereur entravée par la Chine
Fait nouveau, et lourd de sens : en 2025 et en 2026, la pêcherie a atteint ses quotas bien plus tôt que prévu. Le plafond théorique est devenu une contrainte réelle, au moment précis où le mécanisme censé le répartir a disparu.
Le tourisme : un eldorado autorégulé
Le tourisme antarctique connaît une forte croissance. En vingt ans, le nombre de visiteurs est passé de 25 000 (2003-2204) à plus de 100 000 durant la saison 2023-2024. Près de 98 % de l’activité se concentre sur la péninsule, où quelques sites (Neko Harbor, Whalers Bay, Danco) reçoivent chacun près de deux cents escales par saison.
Si elle a jusqu’ici essentiellement été le fait de croisiéristes, près de 50 opérateurs et plus de 70 navires proposant la destination Antarctique, l’offre évolue. Plusieurs entreprises se sont positionnées sur le segment des activités aériennes et à l’intérieur des terres qui ne représentaient qu’environ 1 % du marché, mais pour lesquelles la croissance attendue est de 35 %.
À lire aussi : « Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves
Ici, la régulation repose pour l’essentiel sur l’autodiscipline de l’IAATO, l’association des voyagistes, qui n’a aucun droit de vote mais exerce une influence sur les Réunions consultatives du Traité sur l’Antarctique (RCTA), l’organe exécutif. Elles n’ont produit, pour l’essentiel, que des résolutions peu contraignantes. Un processus consacré à l’élaboration d’un cadre global a bien été lancé en 2023 et doté d’une feuille de route en 2024 ; il reste encore en négociation.
Les touristes peuvent désormais accéder au continent blanc pour une excursion d’une journée ou un trajet d’une semaine. Ski, alpinisme, marathons, visites de colonies de manchots empereurs, mariages ou cohabitation scientifique, l’imagination des opérateurs paraît sans limite pour satisfaire une clientèle avide de nouveaux espaces.
Le tourisme contribue à l’optimisation budgétaire de la logistique des programmes scientifiques nationaux antarctiques. Mais la proximité entre science et commerce pourrait freiner le mécanisme d’inspection prévu par le système du Traité de l’Antarctique, si des parties prenantes soucieuses de réduire leur coût préféraient la logique financière au respect du sanctuaire. Le protocole de Madrid prévoit une évaluation des impacts par chaque État partie, le préalable obligatoire à toute opération en Antarctique. Elle doit être menée par l’organisateur de l’activité sous le contrôle de son autorité nationale. Cependant, les critères retenus ne garantissent pas vraiment la minimisation de l’empreinte environnementale ; ils sont parfois contournés ou mesurés à l’aune de la géoéconomie. C’est le cas par exemple des campements démontés chaque saison et pas inspectés.
Une fréquentation excessive et mal maîtrisée ne peut que participer d’une augmentation des risques et des fragilités que subit la faune, en particulier les manchots empereurs impactés par le recul de la banquise. Certains pays comme la Norvège, en 2025 à la 47ᵉ réunion consultative, ont défendu un gel du développement touristique jusqu’à l’adoption de règles communes en matière de durabilité. D’autres considèrent que les outils de gestion existants sont suffisants.
Trois régimes, une même faiblesse
Cette comparaison révèle la nature inégale des règles qui encadrent ces trois domaines. Une interdiction sans terme pour le minerai ; une autorisation gérée par consensus pour la pêche ; une autorégulation professionnelle adossée à du droit mou pour le tourisme. Plus la ressource est effectivement exploitable aujourd’hui, plus la règle est faible.
L’échéance de 2048 ne concerne que l’interdiction d’exploiter le minerai, encore réaffirmée par les 29 Parties consultatives à Santiago (Chili) en 2016 comme la « priorité la plus élevée ». La pêche et le tourisme n’ont jamais eu besoin d’attendre une conférence de réexamen. Ces deux activités se développent, et leurs garde-fous s’effacent en temps réel : une mesure de conservation non prorogée en 2024, trois projets d’aires marines protégées bloquées depuis près de dix ans, un cadre touristique annoncé en 2023 et toujours en discussion en raison de son amplitude.
Le point commun est le mécanisme, pas la matière. Les trois régimes reposent sur le consensus, et le consensus suppose que personne n’ait intérêt à le rompre. C’est cette condition-là qui s’érode, et elle s’érode bien avant 2048.
Frédéric Martineau est président de l'Amicale des missions australes et polaire ( AMAEPF).
27.09.2026 à 11:01
Révisionnisme historique et contre-discours mémoriel au cœur de l’idéologie de l’AfD
Texte intégral (1876 mots)
L’ESSENTIEL
L’Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD) ne diffuse pas un discours négationniste en tant que tel (ce qui est passible de cinq ans d’emprisonnement), mais relativise la période nazie dans ses discours et ses programmes.
Le parti remet en cause « la culture de la repentance » allemande sur la période nazie, estimant que ce ne fut qu’une page secondaire de l’histoire glorieuse du pays et que les souffrances de la population allemande doivent être mises sur le même plan que celles des victimes du régime hitlérien.
Forte de ses succès dans les Länder de Saxe-Anhalt et de Mecklembourg-Poméranie occidentale, l’AfD va-t-elle vraiment peser sur les commémorations et les programmes scolaires ?
Les résultats spectaculaires du parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) aux élections régionales de Saxe-Anhalt le 6 septembre 2026 (43,8 %) puis de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale le 20 septembre (38,2 %) incitent à regarder de plus près les priorités définies par ce parti.
Si, depuis les années 1980-1990, la mémoire du national-socialisme est considérée en République fédérale d’Allemagne comme faisant partie intégrante de l’identité allemande — le discours du président Richard von Weizsäcker prononcé au Bundestag le 8 mai 1985 pour les 40 ans de la fin du nazisme a joué un rôle décisif de ce point de vue —, l’AfD remet aujourd’hui en question la culture mémorielle (Erinnerungskultur) officielle.
Loin d’être un sujet secondaire, le rapport au passé allemand occupe une place centrale dans sa rhétorique et son idéologie. Que signifie concrètement le « virage à 180 degrés » réclamé par l’AfD en matière de culture mémorielle ? L’objet de cette contribution est de mettre en évidence la stratégie et le contre-récit mémoriel de l’AfD, en interrogeant les enjeux politiques de ce contre-discours et son rôle dans l’idéologie du parti.
En finir avec le « culte de la culpabilité »
De manière récurrente depuis 2016 — date à laquelle l’AfD se présentait pour la première fois aux élections régionales en Saxe-Anhalt —, on observe au sein de ce parti des déclarations qui tendent à relativiser les douze années de nazisme.
Si le préambule de son programme électoral régional de 2016 dénonçait « la concentration exclusive sur douze années malheureuses de notre histoire […] », on retrouve cette relativisation et banalisation du régime nazi chez nombre de ses responsables politiques. Exemple parmi d’autres, Alexander Gauland, co-fondateur de l’AfD en 2013, déclarait dans un discours prononcé le 2 septembre 2017, lors d’une réunion du groupuscule d’extrême droite « Der Flügel » en Thuringe, alors qu’il était co-président du parti à l’échelle fédérale :
« On ne doit plus nous reprocher ces douze années. Elles ne concernent plus notre identité aujourd’hui. »
Le 2 juin 2018, Gauland en rajoutait dans la provocation lors d’un autre discours également en Thuringe :
« Nous avons une histoire glorieuse […] et celle-ci, chers amis, a duré plus longtemps que ces maudites douze années […]. Chers amis, Hitler et les nazis ne sont qu’une merde d’oiseau dans plus de 1000 ans d’histoire allemande couronnée de succès. »
La mise en perspective de douze années de nazisme et de 1000 ans d’histoire allemande est tout à fait caractéristique de la stratégie de l’AfD, consistant à considérer la dictature nazie comme une brève parenthèse historique insignifiante au vu de plusieurs siècles d’un glorieux passé allemand.
Pour les principaux idéologues et responsables politiques de l’AfD, il est essentiel de tirer un trait sur le chapitre de la période nazie et d’en finir avec la culture mémorielle allemande assimilée à un « culte de la culpabilité ». En témoignent les propos de Björn Höcke, alors chef du parti et du groupe parlementaire de l’AfD au parlement de Thuringe, dans un discours prononcé à Dresde le 17 janvier 2017, où il évoquait en ces termes le Mémorial de la Shoah à Berlin :
« Nous, Allemands […], sommes le seul peuple au monde à avoir planté un monument de la honte en plein cœur de sa capitale […]. Nous n’avons besoin de rien d’autre que d’un virage à 180 degrés en matière de politique mémorielle ! »
La délégitimation de la culture mémorielle allemande représente un élément central du révisionnisme historique de ce parti. Si on ne trouve pas de propos négationnistes dans les discours de l’AfD (le négationnisme est un délit passible de cinq ans de prison en vertu du paragraphe 130-3 du Code pénal), il n’en demeure pas moins que son objectif est clairement de relativiser ou d’occulter les crimes nazis et l’Holocauste.
Un contre-discours mémoriel au service de « la grandeur et de l’identité allemandes »
Au-delà des appels répétés, dans le sillage de la Nouvelle Droite, à en finir avec une prétendue culture de la repentance et à se libérer du poids des sombres chapitres de l’histoire allemande, l’AfD développe un contre-discours mémoriel, opposant à la mémoire des victimes du régime nazi un récit victimaire révisionniste.
La culture mémorielle allemande devrait à ses yeux se concentrer sur les victimes allemandes, sur les villes détruites par les bombardements alliés, sur les atrocités commises par l’Armée rouge ou encore sur la fuite et l’expulsion de la population allemande des territoires de l’Est. Les souffrances de la population allemande sont ainsi instrumentalisées par l’AfD au profit de son récit révisionniste, comme l’illustrent de nombreuses initiatives, tel le projet de loi déposé en mai 2019 par le groupe parlementaire de l’AfD en Saxe, visant à faire du 13 février un jour de commémoration et de deuil en Saxe pour les victimes des bombardements du 13 février 1945.
Le renvoi dos-à-dos des victimes de la politique d’extermination nazie et de la population civile allemande ou des soldats allemands tués pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que des crimes perpétrés tant par le régime nazi et de ceux commis par les Alliés, conduit à remettre en question la singularité de l’Holocauste et aboutit à une mise en concurrence des mémoires victimaires.
La confrontation critique au passé nazi représente une menace pour la nation allemande selon l’AfD, qui se pose en gardienne d’une prétendue « culture de référence » (Leitkultur) allemande. Le combat identitaire mené par l’AfD, qui conçoit la culture comme une catégorie clé censée restaurer la grandeur de l’Allemagne, redonner aux Allemands leur fierté nationale et conférer à l’identité allemande un caractère intangible, se joue largement sur le terrain culturel. Son contre-récit mémoriel repose sur la référence aux épisodes glorieux de l’histoire et de la culture allemandes — à travers, dixit Gauland « les grandes figures du passé, de Charlemagne à Charles Quint jusqu’à Bismarck », qui « constituent l’étalon sur lequel nous devons régler notre action » —, mis au service d’une identité allemande supposée immuable.
De son côté, Alice Weidel, actuelle tête de proue du parti, a appelé l’Allemagne à mettre fin au culte de la repentance dans une émission télévisée en février 2025 :
« La politique allemande ne devrait pas être motivée par un sentiment de culpabilité, mais par une confiance en soi et par un sens des responsabilités envers l’avenir. »
En mai 2025, le groupe parlementaire de l’AfD de Saxe-Anhalt a lancé une campagne publicitaire intitulée « #PenserAllemand » prévoyant de mettre fin aux sorties scolaires vers les lieux de mémoire des crimes nazis pour les remplacer par des visites de « sites d’une valeur historique ».
Avec la disparition progressive des témoins directs du national-socialisme, ce déni de mémoire ne peut être considéré qu’avec la plus vive inquiétude. Se pose la question de savoir comment la mémoire de l’époque nazie pourra être transmise et maintenue vivante auprès des générations à venir. La révision des programmes scolaires, notamment en histoire, visant à mettre en valeur et à réhabiliter les chapitres positifs de l’histoire allemande et éludant des éléments essentiels de la culture mémorielle allemande, était également inscrite dans le programme de l’AfD pour les élections régionales de Saxe-Anhalt qui ont eu lieu le 6 septembre 2026 (la rédaction des programmes scolaires et culturels relève de la compétence des Lander).
La victoire massive dans ce Land de l’AfD et de sa tête de liste Ulrich Siegmund, figure charismatique au sourire inlassable, ne laisse donc pas d’inquiéter et ne saurait faire illusion sur les véritables intentions en Saxe-Anhalt du parti, dont le programme électoral doit beaucoup à Hans-Thomas Tillschneider, député au parlement de Saxe-Anhalt depuis 2016 et idéologue particulièrement radical. Si l’AfD en vient à gouverner, le risque est grand de voir la Saxe-Anhalt se muer en laboratoire de la révolution culturelle réclamée par l’AfD.
Sans doute faut-il préciser que la délégitimation de la culture mémorielle officielle et la falsification de l’histoire opérées par l’AfD ne concernent pas seulement le passé nazi, mais également le passé colonial allemand, qui fait l’objet d’un traitement similaire.
Sylvie Toscer-Angot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.