06.04.2026 à 11:09
Au-delà du pétrole, les usines de dessalement deviennent l’infrastructure la plus critique du Golfe
Texte intégral (2157 mots)

Alors que les tensions militaires s’intensifient au Moyen-Orient, les usines de dessalement apparaissent comme des infrastructures critiques. Leur vulnérabilité pourrait rapidement transformer un conflit régional en crise humanitaire.
Depuis des décennies, le Golfe est indissociable du pétrole. Pétroliers, oléoducs et raffineries ont longtemps été considérés comme les infrastructures les plus stratégiques — mais aussi les plus vulnérables — de la région. Ces derniers jours, des frappes américano-israéliennes ont d'ailleurs visé des dépôts pétroliers à Téhéran. Dans leur sillage, des habitants ont évoqué une pluie noire tombant pendant des heures, que certains médias ont décrite comme de la pluie acide.
Mais ce sont désormais les réseaux et les infrastructures qui assurent l’accès à l’eau — ainsi que les usines de dessalement — qui soutiennent la vie quotidienne. Lorsque l’approvisionnement en pétrole se resserre et que les prix flambent, les « chocs pétroliers » fragilisent les économies. Mais une crise de l’eau peut, elle, déstabiliser des sociétés entières.
Dans toute la péninsule Arabique, le dessalement de l’eau de mer — qui consiste à obtenir de l'eau potable à partir de l’eau salée — a transformé ces paysages parmi les plus arides de la planète en sociétés urbaines prospères. Des villes comme Dubaï, Doha, Koweït City ou Abou Dhabi dépendent très largement des usines de dessalement.
Ainsi, 70 % de l’eau potable de l’Arabie saoudite provient de ces installations. Au Koweït et à Oman, cette part peut atteindre 90 %. Sans ces usines de dessalement, une grande partie des systèmes urbains modernes de la région aurait du mal à exister.
Pourtant, cet exploit technologique a discrètement créé une nouvelle forme de vulnérabilité stratégique. La sécurité hydrique du Golfe dépend en effet d’un nombre relativement limité d’immenses usines côtières de dessalement — de vastes complexes industriels qui servent de véritables bouées de sauvetage pour des villes entières.
Le conflit militaire en cours commence à en révéler les fragilités. Des frappes de missiles et des interceptions de drones ont eu lieu à proximité de grandes installations de dessalement ainsi que de complexes combinant production d’eau et d’électricité dans le Golfe. L’Iran comme les États-Unis ont été accusés d’avoir ciblé ces infrastructures. Même lorsque les dégâts restent limités, ces attaques soulignent à quel point ces installations sont exposées dans un contexte de guerre moderne.
Contrairement aux oléoducs ou aux terminaux de stockage du pétrole, les usines de dessalement ne peuvent pas être facilement contournées ni remplacées. Ce sont des installations fixes et extrêmement complexes, qui nécessitent d’importants apports d’énergie, des membranes spécialisées ou des systèmes thermiques, ainsi que des processus continus de traitement chimique et mécanique. Réparer des dommages importants sur une grande installation pourrait prendre des mois, voire davantage.
Les conséquences d’une interruption de fonctionnement seraient immédiates. La plupart des villes de la région disposent de capacités de stockage d’eau limitées. Si une grande usine de dessalement cessait de fonctionner, les gouvernements pourraient être confrontés à la perspective d’un rationnement d’urgence de l’eau pour des millions d’habitants en quelques jours seulement. Les hôpitaux, les systèmes d’assainissement, la production alimentaire et l’industrie seraient tous touchés simultanément.
Dépendance au dessalement
Ce risque est amplifié par la rareté structurelle de l’eau dans la région. Le Moyen-Orient compte parmi les régions les plus touchées par le stress hydrique au monde. Les précipitations y sont faibles et très irrégulières, tandis que la hausse des températures accroît l’évaporation et la demande en eau. Les nappes phréatiques ont été fortement surexploitées dans une grande partie de la région.
En Iran, la baisse du débit des fleuves, les sécheresses prolongées et la surexploitation des eaux souterraines ont déjà laissé certains barrages à sec. Des pressions similaires existent dans d’autres pays où les ressources renouvelables en eau douce sont extrêmement limitées. Le dessalement est ainsi passé d’une technologie complémentaire à la colonne vertébrale des systèmes urbains d’approvisionnement en eau. Cette évolution a fait émerger ce que l’on pourrait appeler une « dépendance au dessalement » : une situation dans laquelle des sociétés entières reposent sur un petit nombre d’installations centralisées pour assurer leur approvisionnement en eau.
L’ampleur de cette dépendance est frappante. Environ 100 millions de personnes dans la région au sens large dépendent directement de l’eau dessalée. La péninsule Arabique à elle seule représente une part importante de la capacité mondiale de dessalement, et dix des plus grandes usines du monde se concentrent le long des rives du Golfe et de la mer Rouge. À mesure que la pénurie d’eau s’intensifie dans la région, cette dépendance devrait encore s’accentuer. Mais une dépendance accrue signifie aussi une exposition plus grande aux risques.
Les infrastructures hydrauliques ont historiquement été vulnérables en temps de guerre. De l’Irak à la Syrie en passant par le Yémen, des usines de traitement de l’eau, des stations de pompage et des réservoirs ont été endommagés ou pris pour cible lors de conflits antérieurs. Le droit international humanitaire reconnaît d'ailleurs ce danger. L’article 54(2) du protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (protocole I), dispose que :
Il est interdit d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile, tels que les denrées alimentaires, les zones agricoles destinées à la production de denrées alimentaires, les cultures, le bétail, les installations et réserves d’eau potable ainsi que les ouvrages d’irrigation, dans le but spécifique d’en priver la population civile ou la partie adverse pour leur valeur de subsistance, quel qu’en soit le motif, que ce soit pour affamer les civils, les contraindre à se déplacer ou pour toute autre raison.
Ces protections s’appliquent aussi bien aux conflits armés internationaux qu’aux conflits armés non internationaux.
Des risques majeurs
Les conséquences humanitaires de la mise hors service de ces immenses usines de dessalement seraient considérables. Contrairement aux infrastructures pétrolières, qui peuvent parfois être contournées grâce aux marchés mondiaux ou à des réserves d’urgence, les systèmes d’approvisionnement urbains en eau sont fortement localisés. Si une usine de dessalement alimentant une grande métropole était touchée et endommagée lors d’une attaque, il existerait très peu d’alternatives immédiates. Des importations d’eau par navires-citernes ou des unités de dessalement d’urgence pourraient apporter un soulagement temporaire, mais elles ne pourraient pas remplacer la production quotidienne d’une grande installation.
Les effets en cascade iraient bien au-delà de l’eau potable. Les systèmes d’assainissement commenceraient à défaillir, les risques sanitaires augmenteraient et l’activité économique pourrait ralentir fortement. Le tourisme, l’industrie et les services — des piliers des économies des États du Golfe — dépendent d’un approvisionnement en eau stable.
Les conséquences géopolitiques seraient également majeures. Le Golfe apparaît de plus en plus comme un laboratoire pour comprendre les nouvelles formes de vulnérabilité des infrastructures à l’ère du stress climatique : la militarisation des systèmes de production d’eau. À mesure que le dessalement se développe dans le monde — de la Californie à l’Australie, en passant par l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe — des fragilités comparables pourraient émerger ailleurs. Des mégapoles côtières confrontées à la sécheresse investissent déjà massivement dans de grandes installations de dessalement pour sécuriser leur approvisionnement futur en eau. La question de leur protection en temps de conflit dépasse donc largement le Moyen-Orient.
Protéger les usines de dessalement n’est plus seulement un enjeu régional. C’est un défi global : comment sécuriser les infrastructures technologiques dont dépend désormais la vie quotidienne des sociétés modernes dans un contexte de raréfaction de l’eau.
Plusieurs stratégies pourraient réduire ces risques. Développer le recyclage des eaux usées et restaurer les zones naturelles de stockage de l’eau permettrait de diversifier les ressources. Des systèmes de dessalement plus distribués — avec des installations plus petites réparties sur plusieurs sites — limiteraient la dépendance à quelques grandes usines. L’augmentation des capacités stratégiques de stockage d’eau offrirait également aux villes un tampon en cas d’interruption brutale.
Mais les solutions techniques ne suffiront pas à elles seules. Le véritable enjeu est de reconnaître ce que sont devenues les usines de dessalement : des infrastructures humanitaires critiques dont dépend l’approvisionnement en eau de populations entières.
Pendant une grande partie du XXe siècle, le pétrole a façonné les villes du Golfe. Au XXIe siècle, c’est l’eau dessalée qui les fait vivre.
Sanam Mahoozi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.04.2026 à 10:13
Qui est visé par la guerre : le régime islamique ou l’Iran en tant que tel ?
Texte intégral (1785 mots)
Le régime dictatorial et sanguinaire qui dirige le pays depuis 1979 a fait de très nombreuses victimes et s’est encore livré à un massacre épouvantable début janvier. D’où l’espoir, partagé par une partie de la population, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran, que les opérations militaires conduites par Israël et les États-Unis permettront d’y mettre fin. Mais les frappes s’avèrent largement indiscriminées, provoquant d’immenses destructions et de très nombreuses victimes civiles, tandis que le pouvoir parvient à remplacer ses dignitaires tués par d’autres.
En janvier, le massacre des manifestants qui revendiquaient à travers le pays le changement du régime islamique a endeuillé la majorité de la population iranienne. Pour se maintenir au pouvoir, les autorités, qualifiant ces femmes, hommes et enfants d’« ennemis de l’intérieur », avaient ordonné aux forces de sécurité de tirer dans la foule pour tuer. Le bilan provisoire établi par Hrana, une organisation de défense des droits humains basée aux États-Unis, indique au moins 6800 personnes tuées et plus de 42 000 personnes arrêtées.
Alors que les familles cherchaient encore leurs proches tués, blessés ou emprisonnés et se voyaient contraintes de verser une somme aux autorités afin de récupérer leurs corps, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou ont décidé d’imposer au pays une guerre illégale et illégitime, sous un double prétexte : mettre fin au programme nucléaire iranien, et venir en aide à cette population meurtrie.
Un régime dont les têtes repoussent chaque fois qu’elles sont coupées
Le 28 février, à un moment où des représentants du régime de Téhéran conduisaient encore des négociations avec les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner à Genève, le Guide Ali Khamenei ainsi que certains membres de sa famille et plusieurs dizaines de hauts responsables du régime étaient tués par des bombardements américains et israéliens.
La nouvelle de l’assassinat du bourreau du peuple a fait plus d’un heureux en Iran comme au sein de la diaspora. Pourtant, contrairement aux vœux pieux de nombreux Iraniens, la guerre ne cible pas seulement les dirigeants du régime. Le même jour, un missile Tomahawk a frappé une école pour filles à Minab, tuant 168 petites écolières, ce qui constitue un crime de guerre.
Les Iraniens ont rapidement pu constater qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de libération mais avant tout d’une destruction massive des infrastructures : en un mois, plus de 66 000 immeubles résidentiels, 20 127 immeubles commerciaux, trois cents hôpitaux et centres médicaux, l’institut Pasteur de Téhéran, des dizaines d’écoles, une centaine de monuments historiques, des centres de désalinisation d’eau, plusieurs raffineries et dépôts de pétrole, ports et aéroports, navires et avions, industries pharmaceutiques, métallurgiques, etc., ont été détruits. Plus de 2 000 civils auraient à ce jour été tués, plusieurs milliers blessés et trois millions déplacés. Force est de constater que dans les faits, c’est l’Iran, sa population et son État qui sont visés, et pas uniquement les dignitaires du régime – Donald Trump a d’ailleurs affirmé qu’il cherchait à négocier avec des personnalités de ce même régime.
Contrairement aux attentes de Washington et de Tel-Aviv, le régime décapité ne s’est pas effondré car il s’agit d’un système institutionnalisé où la fonction et les institutions comptent bien plus que les personnes qui les occupent. D’autant que, tirant les leçons des bombardements israéliens puis américains de juin 2025 qui avaient tué plusieurs commandants des Gardiens de la révolution et d’autres responsables, les dirigeants avaient pris la précaution de nommer quatre substituts pour chaque responsable civil ou militaire. Ils seraient donc interchangeables.
Une guerre internationalisée, une population aux abois
Le régime islamique a rapidement régionalisé, voir internationalisé cette guerre asymétrique et pris le contrôle du détroit d’Ormouz, conduisant à la hausse des prix mondiaux des hydrocarbures et d’autres produits dérivés. Les missiles balistiques et les drones fabriqués en Iran garantissent la résilience d’un régime dictatorial qui a su, depuis les quatre dernières décennies, mobiliser les sciences occidentales tout en rejetant les principes démocratiques. Les 234 000 ingénieurs sortant des universités chaque année en Iran placent le pays au troisième rang mondial, loin devant la France par exemple.
Pendant ce temps, les Iraniens sont pris en étau entre deux « démocraties occidentales » qui les bombardent et un régime islamique qui continue à les réprimer. Les arrestations d’opposants n’ont jamais cessé, les exécutions sommaires non plus. Avec le contrôle du détroit d’Ormouz et la fabrication des missiles, le contrôle de la population fait partie des trois priorités sécuritaires du régime. À cette fin et pour « sécuriser » les rues, les dirigeants n’ont pas hésité à enrôler des enfants miliciens (bassidji) à partir de l’âge de douze ans. Ils les ont armés et autorisés à tirer sur la population, mais ces miliciens constituent en même temps des cibles faciles pour les missiles israéliens et américains.
Cette guerre a encore paupérisé une population sous sanctions depuis de nombreuses années, dont plus de la moitié vivait déjà sous le seuil de pauvreté. C’est notamment le cas des femmes, dont la plupart travaillaient pour le secteur informel de l’économie, et qui se retrouvent aujourd’hui privées de revenus alors que ce sont elles qui s’occupent en priorité de leurs enfants. Les inégalités socioéconomiques genrées rendent les femmes particulièrement vulnérables à la violence. Tandis que les hommes meurent en plus grand nombre pendant les conflits, les femmes meurent souvent de leurs causes indirectes, une fois le conflit terminé. Cette guerre comme toutes les autres fabrique une masculinité militarisée, devenue l’expression hégémonique d’une identité masculine liée à la domination, à « l’honneur » et à l’agression. Elle augmente la violence faite aux femmes, affaiblit davantage la société civile iranienne si vibrante lors du Mouvement femme, vie, liberté mais déjà affaiblie par les massacres de janvier 2026, et renforce le régime islamique et sa mainmise sur la société.
Un changement qui ne peut venir que de l’intérieur
Des dizaines de milliards de dollars ont été dépensés inutilement pour l’industrie nucléaire, aujourd’hui anéantie par des frappes, en lieu et place de programmes massifs dans des énergies renouvelables – et cela dans un pays qui compte 285 jours d’ensoleillement par an. Les revenus tirés de la vente de pétrole, dont l’Iran est demeuré un important exportateur en dépit des sanctions, ont été employés à financer l’armée et le programme nucléaire, et non le bien-être de la population.
Tandis que Donald Trump vient de menacer de « ramener les Iraniens à l’âge de pierre », plusieurs pays de la région alliés des États-Unis, dont l’Égypte, le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie, tentent d’endiguer l’escalade et de dessiner les contours d’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, non par amour pour la paix ou pour la République islamique mais pour leur propre sécurité, et pour éviter leur effondrement économique.
Seule une paix durable garantissant l’intégrité territoriale de l’Iran est susceptible de garantir la stabilité de l’ensemble de la région et de renforcer la société civile iranienne, lui permettant ainsi de changer elle-même, à terme, le régime islamique, et d’arriver enfin à une situation où l’État serait au service de la population.
Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.04.2026 à 17:33
Comment Taïwan en est venu à dominer l’industrie mondiale des semi-conducteurs
Texte intégral (2067 mots)
La puissance technologique de Taïwan dans les semi-conducteurs joue aujourd’hui un rôle clé dans les équilibres géopolitiques mondiaux. Derrière ce « bouclier de silicium » se cache une stratégie industrielle patiemment bâtie depuis plus de cinquante ans.
Une entreprise, Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), produit à elle seule plus de 90 % des semi-conducteurs les plus avancés au monde. Des puces essentielles aux smartphones, à l’intelligence artificielle, au calcul haute performance et aux systèmes militaires de pointe.
La domination de Taïwan dans les puces les plus avancées constitue un véritable point d’étranglement pour l’économie mondiale. Quelques jours ou semaines d’arrêt de leur production suffiraient à affecter l’approvisionnement et les prix de nombreux produits dans le monde. La situation est comparable à la manière dont les perturbations actuelles du transport maritime dans le golfe Persique, liées à la guerre avec l’Iran, affectent les marchés dépendants du pétrole à l’échelle mondiale.
La suprématie taïwanaise dans la fabrication de semi-conducteurs a transformé l’île en ce que je décris dans mes recherches comme une « superpuissance de niche ». Elle exerce une influence mondiale disproportionnée en contrôlant une industrie stratégiquement indispensable.
Taïwan n’est pas arrivé par hasard à cette position. Dans les années 1970, des technocrates taïwanais ont compris que le pays ne pouvait pas encore rivaliser avec les leaders mondiaux de l’électronique. L’un d’eux était Kwoh-Ting Li, alors ministre de l’Économie, souvent considéré comme le « père du miracle économique taïwanais ».
À l’époque, Taïwan ne disposait ni du capital financier ni des compétences technologiques nécessaires pour rivaliser avec les leaders du secteur comme le Japon et les États-Unis. Plutôt que de chercher à dominer l’ensemble de l’industrie des semi-conducteurs, de la conception jusqu’à la production, les responsables politiques taïwanais ont donc choisi de développer des compétences dans la fabrication de précision. Il s’agit de l’étape la plus exigeante sur le plan opérationnel dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs.
Fondé en 1973 par le gouvernement taïwanais, l’Industrial Technology Research Institute a soigneusement acquis des technologies de fabrication des semi-conducteurs grâce à des accords de licence conclus avec l’entreprise américaine aujourd’hui disparue Radio Corporation of America (RCA). L’institut a ensuite formé toute une génération d’ingénieurs taïwanais.
Le moment charnière date de 1987, lorsque Morris Chang a fondé TSMC dont nous parlions en introduction. Ingénieur formé aux États-Unis, Chang avait passé plusieurs décennies au sein de la multinationale américaine spécialisée dans les semi-conducteurs Texas Instruments. Il a alors imaginé ce que l’on appelle aujourd’hui le modèle de la « pure-play foundry », le modèle de fonderie taïwanais.
Plutôt que de concevoir et de fabriquer ses propres puces sous sa marque, TSMC s’est spécialisé dans la fabrication de puces pour d’autres entreprises. Ce choix stratégique a été déterminant, car il a rassuré les entreprises américaines et européennes du secteur des semi-conducteurs en leur montrant que TSMC n’entrerait pas en concurrence avec elles. Cela a permis à de grandes entreprises technologiques comme Qualcomm, puis plus tard Nvidia, d’externaliser la production de leurs puces à Taïwan sans craindre de fuite de propriété intellectuelle ni de rivalité stratégique.
L’industrie taïwanaise des semi-conducteurs s’est développée au sein du Parc scientifique de Hsinchu, un grand pôle industriel situé au sud de la capitale taïwanaise, Taipei. Au début des années 1990, le parc de Hsinchu accueillait plus de 140 entreprises de fabrication de puces et employait environ 30 000 personnes. La puissance de ce cluster a attiré de nombreux ingénieurs taïwanais installés aux États-Unis, contribuant à faire de Taïwan le leader mondial de la production de semi-conducteurs avancés.
Le « bouclier de silicium »
La domination de Taïwan dans les semi-conducteurs a joué un rôle manifeste dans la protection de l’île face à sa menace existentielle — le risque d'invasion chinoise. Ce phénomène a été explicitement évoqué en 2021 dans un article publié dans la revue Foreign Affairs, dans lequel l’ancienne présidente taïwanaise Tsai Ing-wen affirmait que l’industrie des semi-conducteurs de Taïwan constituait un « bouclier de silicium ».
Selon elle, la dépendance de l’économie mondiale à l’égard des puces avancées fabriquées à Taïwan signifie que les perturbations provoquées par une invasion chinoise entraîneraient des conséquences économiques catastrophiques à l’échelle mondiale. Les alliés de Taïwan seraient donc contraints de venir à sa défense.
La politique chinoise
Ces dernières années, le « bouclier de silicium » de Taïwan est toutefois menacé. Depuis le début, en 2020, des restrictions américaines sur l’exportation vers la Chine d’équipements avancés de fabrication de puces, Pékin a accéléré ses efforts pour développer des capacités nationales de production de semi-conducteurs. Les investissements dans l’industrie chinoise des puces ont fortement augmenté.
Les semi-conducteurs ont constitué l’un des points faibles de la stratégie Made in China 2025, par laquelle les dirigeants chinois entendaient transformer leur pays en superpuissance de la tech. Et si la Chine n’a pas atteint ses objectifs en matière de localisation de la production de semi-conducteurs et de part de marché mondiale, manquant les objectifs fixés pour 2025, des fabricants chinois de puces comme HiSilicon et Semiconductor Manufacturing International Corporation gagnent du terrain. Une proposition présentée en mars par treize dirigeants de l’industrie chinoise des semi-conducteurs fixe pour objectif d’atteindre 80 % d’autosuffisance d’ici à 2030. Aujourd’hui, elle se situe autour de 33 %.
Les efforts aux États-Unis
Dans le même temps, Washington cherche à rapatrier la production de semi-conducteurs sur le sol américain. Des initiatives lancées sous l’administration Biden, comme le Chips and Science Act, ont créé des incitations pour soutenir l’immense site de production de TSMC en Arizona, ouvert en 2022 dans le cadre des efforts des États-Unis pour renforcer leur production nationale de puces.
Ces incitations accordées à TSMC comprenaient jusqu’à 6,6 milliards de dollars (environ 5,7 milliards d'euros) d’investissements directs ainsi que d’importants crédits d’impôt. TSMC a initialement engagé 65 milliards de dollars (56 milliards d'euros) dans ce projet, l’administration Trump annonçant en mars 2025 que l’entreprise augmenterait encore ses investissements aux États-Unis de 100 milliards de dollars supplémentaires (86 milliards d'euros).
Elon Musk a de son côté récemment annoncé des projets d’installations d'unités de production de puces avancées au Texas pour ses deux entreprises, Tesla et SpaceX. Face aux inquiétudes du milliardaire selon lesquelles des entreprises comme TSMC ne produisent pas le volume de puces dont ses sociétés ont besoin, le projet baptisé « Terafab » vise à regrouper toutes les étapes de la production de semi-conducteurs sous un même toit. Son coût est estimé autour de 21 milliards d'euros. D’autres entreprises investissent également dans la fabrication de puces aux États-Unis, notamment Micron, Texas Instruments et Intel.
Difficile de reproduire le modèle taïwanais
Malgré les efforts des États-Unis et de la Chine, reproduire l’écosystème industriel de Taïwan reste difficile. Cela exige non seulement du capital et des équipements, mais aussi un savoir-faire accumulé sur plusieurs décennies, ainsi que des réseaux de fournisseurs très denses et une main-d’œuvre d’ingénieurs sans équivalent.
TSMC a d'ailleurs rencontré des difficultés à recruter des talents en Arizona et a dû faire venir par avion des milliers de travailleurs depuis Taïwan afin d’améliorer les compétences des équipes locales. Et tandis que TSMC produit désormais des semi-conducteurs à la pointe de la technologie à l’échelle de 2 nanomètres, les objectifs chinois d’autosuffisance visent plutôt à disposer d’« équipements entièrement produits sur le territoire national » pour les générations de puces moins avancées, de 7 et 14 nanomètres.
Or ma différence entre les puces de 2 nm et celles de 7 nm est considérable : elles offrent environ 45 % de performances supplémentaires tout en consommant 75 % d’énergie en moins. Les puces les plus fines sont utilisées pour des applications de pointe comme l’intelligence artificielle avancée, tandis que les puces plus larges sont employées dans une gamme plus étendue d’appareils électroniques, comme les smartphones, les processeurs d’ordinateurs et les automobiles.
L’histoire des semi-conducteurs à Taïwan est, au fond, celle d’une remarquable clairvoyance stratégique. En choisissant de se spécialiser dans la fabrication plutôt que dans la conception, en s’insérant dans les réseaux technologiques dominés par les États-Unis et en développant une expertise de classe mondiale dans les procédés industriels, Taïwan a transformé une vulnérabilité structurelle en véritable puissance structurelle.
Grâce à sa domination dans les semi-conducteurs, Taïwan apparaît comme l’exemple par excellence d’une superpuissance de niche. Mais l’histoire montre que le statut de superpuissance, même dans un domaine spécifique, n’est jamais permanent. La frontière technologique se déplace, les rivaux apprennent et les alliés prennent leurs précautions.
Pour Taïwan, rester indispensable à l’économie mondiale exigera donc non seulement de conserver une avance technologique. Il faudra aussi orchestrer avec soin les fondements politiques, financiers et humains qui ont rendu possible, initialement, son « bouclier de silicium ».
Robyn Klingler-Vidra a reçu une subvention de recherche de la Chiang Ching-kuo Foundation entre 2019 et 2023. Cette subvention a financé une recherche sur la formation et les parcours professionnels des responsables des politiques d’innovation en Asie du Nord-Est depuis l’après-guerre. L’étude a été publiée dans la revue World Development en avril 2025 et est disponible ici : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0305750X25000646