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03.04.2026 à 20:26

Mines antipersonnel : l’inquiétant retour d’une arme que le droit avait bannie

Julia Grignon, Professeure associée, directrice de la Clinique de droit international d’Assas, Université Paris-Panthéon-Assas
Célia Aubry, Doctorante au Centre Thucydide et au Centre de Recherche sur les Droits de l'Homme et le Droit Humanitaire, Université Paris-Panthéon-Assas
Cinq pays d’Europe de l’Est, ainsi que l’Ukraine, se sont récemment retirés du Traité d’Ottawa qui interdit l’emploi des mines antipersonnel.
Texte intégral (2148 mots)

Les mines antipersonnel ont déjà fait, et continuent de faire, des millions de victimes dans le monde. Un traité de 1997 avait abouti à une nette baisse de leur production, mais dans le contexte de la guerre en Ukraine, plusieurs pays ont décidé de recommencer à les utiliser, alors même que, par leur nature, elles contreviennent au droit international et qu’elles sont, en outre, largement inefficaces pour bloquer l’avancée des troupes ennemies, ce qui est la raison invoquée pour justifier leur emploi.


Alors que le droit international est désormais ouvertement bafoué, et qu’à l’intérieur de celui-ci le droit international humanitaire fait l’objet d’instrumentalisations croissantes, la journée internationale de lutte contre les mines, le 4 avril, est l’occasion de rappeler quelques fondamentaux sur un moyen de guerre que l’on croyait appartenir au passé mais à propos duquel certains événements récents font naître de vives inquiétudes.

Que sont les mines antipersonnel ?

Les mines antipersonnel sont des armes « conçue[s] pour exploser du fait de la présence, de la proximité ou du contact d’une personne et destinée[s] à mettre hors de combat, blesser ou tuer une ou plusieurs personnes ». Utilisées de façon intensive depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, à l’instar de la « Bouncing Betty » (Mine-S) allemande, l’UNICEF estimait déjà en 1996 qu’elles avaient fait plus d’un million de victimes depuis 1975. L’Observatoire des mines, quant à lui, a recensé plus de 165 724 victimes de ces armes depuis le début de ses relevés systématiques en 1999. En raison, notamment, de leur incompatibilité avec les règles cardinales relatives à la conduite des hostilités en droit international humanitaire, les mines antipersonnel sont interdites.

Lors de leur déclenchement, ces armes sont en effet incapables de distinguer entre une personne civile et un militaire, ce qui constitue une violation de la règle de la distinction. De même, lorsqu’elles ne tuent pas, ces armes mutilent, en violation de l’interdiction des maux superflus. Bien que ces règles suffisent à elles seules à en prohiber l’utilisation, l’interdiction des mines antipersonnel fait l’objet d’un Traité international. Adopté en 1997 à Ottawa, ce Traité ne se limite pas à interdire le recours à ces armes, mais prévoit également l’interdiction de leur mise au point, de leur production, de leur acquisition, de leur stockage, de leur conservation et de leur transfert.

Aujourd’hui, 161 États sont parties à ce Traité, qui a eu, depuis 1997, d’indéniables effets positifs, tels que la diminution drastique du nombre de pays producteurs de mines – passé de 50 en 1999 à une dizaine aujourd’hui – et la destruction de plus de 55 millions de mines stockées. Mais certaines décisions récentes ravivent les préoccupations. Dans le courant de l’année 2025, cinq pays – l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande et la Pologne – ont annoncé leur retrait du Traité, invoquant des impératifs de sécurité.

Par ailleurs, l’Ukraine a fait savoir qu’elle suspendait l’application de la Convention en raison du conflit qui l’oppose à la Russie, pour tenter de contourner l’interdiction qu’ont les États parties au Traité de s’en retirer lorsqu’ils sont engagés dans un conflit armé. Cette suspension n’est cependant pas envisagée par la Convention, puisque cela irait totalement à l’encontre de son but si des États en situation de conflit pouvaient finalement décider d’avoir recours à des mines antipersonnel.

Ces décisions d’opportunité font planer la menace d’un retour à une arme bannie depuis près de 30 ans. Qu’elles aient été prises par cinq pays membres de l’Union européenne inquiète d’autant plus que cela contribue à l’érosion du droit international humanitaire. Ce quintuple retrait est du reste en parfaite contradiction avec les objectifs en la matière de l’UE qui, par la voix du Conseil en mai 2024, réaffirmait que la Convention d’Ottawa était un « instrument clé du désarmement, dont il faut garantir l’intégrité, la pleine mise en œuvre et la stricte application, et s’efforcer d’obtenir l’adhésion universelle ».

Une arme à l’efficacité contestée sur le plan militaire mais dévastatrice pour les civils

Au-delà des aspects juridiques, les mines antipersonnel ont également des effets à très long terme. En plus du handicap à vie qu’elles provoquent lorsque les personnes qui en sont les victimes ont dû subir une amputation, et des traumatismes psychologiques qu’elles occasionnent, elles sont un frein au retour à une vie en paix et à la reconstruction.

Les champs qui ont été minés ne sont plus cultivables, les résidences qui ont été minées ne sont plus habitables, les routes qui ont été minées ne sont plus praticables, etc. Autant de situations qui empêchent la population civile de reprendre ses activités de l’avant-guerre et qui suscitent quotidiennement la reviviscence du conflit, interdisant de laisser le passé derrière soi pour aller de l’avant.

De surcroît, non seulement ce sont les civils qui en sont les premières victimes, mais l’efficacité militaire de ces armes est remise en cause. Elles n’offrent pas véritablement de garantie de sécurité et n’ont aucun effet sur la protection des frontières. Comme nous avions eu l’occasion de le souligner lors de l’annonce de ces retraits, « il est donc possible à la fois de poursuivre la satisfaction d’avantages militaires et de minimiser le coût humain des conflits ». Grâce aux avancées technologiques faites en 30 ans, de nombreuses alternatives existent aujourd’hui, à l’image des systèmes modernes d’armes à guidage de précision ou des nouvelles technologies de surveillance du terrain.

En outre, l’argument selon lequel ces armes devraient pouvoir être utilisées en raison du fait qu’elles sont utilisées par l’adversaire est irrecevable. En droit international humanitaire, la règle de la réciprocité ne s’applique pas : qu’une partie au conflit le viole n’autorise pas une autre à faire de même.


À lire aussi : Amnesty International et l’Ukraine : de la difficulté d’invoquer le droit humanitaire en temps de guerre


Cela a d’ailleurs été mis en avant par le président de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme dans une lettre adressée aux autorités françaises en avril 2025 : > « Le réarmement de l’Europe ne peut pas se faire au détriment des droits et de la protection des personnes et le recours à des moyens illicites par une partie à un conflit armé ne devrait jamais justifier leur utilisation par une autre. »

Plus encore, tous les États du monde, au titre du droit international humanitaire coutumier, qu’ils soient ou non parties à la Convention d’Ottawa, sont tenus de respecter les règles relatives à la conduite des hostilités dans leurs opérations militaires. Ils doivent donc en tout temps veiller à n’utiliser que des armes qui permettent de distinguer un civil d’un militaire et qui ne sont pas de nature à créer des dommages collatéraux excessifs, tout en prenant toutes les précautions pratiquement possibles en vue, en particulier, « d’éviter et, en tout cas, de réduire au minimum les pertes en vies humaines dans la population civile et les blessures aux personnes civiles ».

Quant aux États baltes (sauf la Lituanie qui ne l’a pas ratifié), la Pologne et la Finlande, ils demeurent soumis aux obligations contenues dans les instruments conventionnels par lesquels ils sont liés, au premier rang desquels le Protocole II à la Convention de 1980 sur certaines armes classiques, qui limite l’usage des mines.

La campagne lancée par Handicap International

À l’occasion de ce 4 avril, Handicap International lance sa campagne « Nobel Piece. Réparer la paix, ensemble ». Celle-ci fait écho à l’obtention du prix Nobel de la paix en 1997 sous la bannière de la Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel. L’objectif est que d’ici le 30e anniversaire de l’attribution de ce prix, fin 2027, les États s’étant retirés du Traité reviennent sur leur décision et que d’autres y adhèrent. L’organisation a d’ailleurs annoncé un acte symbolique fort : elle va découper en plusieurs morceaux son prix Nobel et envoyer ces morceaux à plusieurs dirigeants mondiaux afin de les alerter sur le danger du retour des mines antipersonnel.

Cet objectif nécessite la mobilisation de toutes et tous. Le respect du droit international humanitaire est l’affaire de l’ensemble de la communauté, et peut-être encore davantage lorsqu’il s’agit des mines antipersonnel dont 90 % des victimes sont des personnes civiles et parmi elles près de la moitié sont des enfants.

À l’heure où la France, avec d’autres, se prépare à l’hypothèse d’un conflit de haute intensité, il est essentiel que l’ensemble de la population non seulement soit sensibilisé aux règles applicables dans les conflits armés mais se mobilise pour leur pleine et entière application. Ce n’est pas lorsque les temps sont troublés qu’il convient de saisir des enjeux relatifs au respect du droit et de l’État de droit – il sera alors trop tard – mais dès le temps de paix, en consolidant les règles existantes, plutôt qu’en contribuant à les éroder. L’objectif reste un monde sans mines, où vivre debout est un droit, pas un défi.

The Conversation

Julia Grignon est membre de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme. Julia Grignon a dirigé deux projets financés par le Conseil en recherche en Sciences Humaines du Canada. Julia Grignon dirige la Clinique de droit international d'Assas, dont Handicap International est l'un des partenaires

Célia Aubry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.04.2026 à 16:07

Malgré de lourdes pertes humaines en Ukraine, la Russie ne risque pas de manquer de soldats de sitôt

Charlie Walker, Associate Professor of Comparative Sociology, University of Southampton
Bettina Renz, Professor of International Security, University of Nottingham
Bonus d’engagement élevés, soldes nettement supérieures à la plupart des salaires accessibles dans le civil… L’État russe ne lésine pas sur les moyens pour attirer de nouvelles recrues.
Texte intégral (1947 mots)

Des centaines de milliers de combattants russes ont déjà été mis hors de combat depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, mais l’armée dispose encore de ressources importantes, avant tout du fait de l’effort financier massif consenti par l’État pour attirer sous les drapeaux de très nombreux hommes issus de régions pauvres.


Mi-mars, la Russie a lancé son offensive de printemps en Ukraine, déclenchant un assaut majeur sur la « ceinture de forteresses » de villes fortement défendues dans la région orientale ukrainienne de Donetsk. En l’espace de 24 heures, près de 1 000 drones et missiles ont visé des infrastructures civiles, énergétiques et de transport sur une vaste partie du territoire, dans le but de saturer les défenses aériennes ukrainiennes.

Durant l’année écoulée, le savoir-faire technologique de l’Ukraine lui a permis de tuer et de blesser plus de soldats russes qu’il n’en avait été recruté. Mais selon les estimations du commandant en chef des forces armées ukrainiennes Oleksandr Syrskyi, le Kremlin prévoit d’incorporer plus de 400 000 nouvelles recrues en 2026, poursuivant ainsi sa stratégie dite du « hachoir à viande » : il s’agit de submerger l’Ukraine sur les lignes de front par le seul poids du nombre, tout en sapant le moral national en détruisant ses infrastructures énergétiques.

Le hachoir à viande

Bien sûr, ce « hachoir à viande » entraîne un niveau élevé de pertes du côté russe. Cela conduit certains observateurs occidentaux à suggérer que Vladimir Poutine pourrait être contraint de venir à la table des négociations simplement parce que son armée ne parvient pas à recruter suffisamment de troupes pour continuer ainsi.

L’idée que la Russie aura du mal à recruter suffisamment de soldats provient aussi de l’analyse de certaines de ses guerres passées, où le traitement déplorable de ses soldats et vétérans a parfois engendré des échecs notables.

Durant la guerre soviéto-afghane dans les années 1980 et la première guerre russo-tchétchène dans les années 1990, les organisations de mères de soldats à travers la Russie ont mis en lumière les conditions dans lesquelles leurs fils servaient leur pays. Les mauvaises conditions de vie au sein de l’armée, le bizutage et la corruption – ainsi que le fait que l’État n’a pas apporté un soutien et une reconnaissance adéquats aux vétérans et aux familles des soldats tombés au combat – ont terni l’image de l’armée russe. Cela a conduit à une nette dégradation des relations entre la société et l’armée, et à de sérieux problèmes de recrutement et de fidélisation des soldats.

Ce thème reste omniprésent dans les reportages occidentaux sur la guerre. Les médias accordent une grande attention à l’esquive du service militaire, à la démoralisation des militaires et à l’indiscipline sur le front ukrainien, ainsi qu’au mauvais traitement médical des soldats. L’enrôlement de détenus purgeant des peines de prison, ainsi que de troupes provenant d’alliés comme la Corée du Nord et la Serbie, est également très présent dans la couverture médiatique occidentale.

Dans ce contexte, les autorités russes déploient de vastes campagnes de communication, présentant le métier de soldat comme un « vrai travail » pour de « vrais hommes », ce qui peut apparaître comme une tentative peu probante de rendre le métier des armes plus attrayant.


À lire aussi : Le lien direct entre efficacité de la propagande et difficulté de mettre fin à un conflit


Et le fait que les soldats semblent se battre uniquement pour de l’argent – ou parce qu’ils y sont contraints – laisse entendre que le soutien réel à la guerre est faible. La tentative de mutinerie d’Evgueni Prigojine en 2023 a offert un exemple concret et spectaculaire du risque d’implosion dont est porteuse la militarisation du pays.

Reconstruire la citoyenneté militaire en Russie

Pour autant, la guerre actuelle diffère en plusieurs points esseniels des guerres précédentes de Tchétchénie et d’Afghanistan. Poutine est déterminé à empêcher toute rupture de relations entre la société et l’armée. Depuis les années 2000, il entreprend un effort concerté pour réinventer la relation entre l’armée, l’État et la société russe – précisément pour éviter que cette situation ne se répète.

Les guerres d’Afghanistan et la première guerre de Tchétchénie ont toutes deux étés marqués par une rupture de ce contrat social entre les soldats et l’État que nous qualifions de « citoyenneté militaire ». Il s’agit de la relation réciproque par laquelle l’État accorde aux soldats des formes de reconnaissance sociale et juridique – salaires décents, accès au logement et à des soins de santé de qualité, soutien aux familles, et un certain respect social – en échange de l’accomplissement du service militaire.

Ces formes de réciprocité se sont clairement effondrées après les guerres d’Afghanistan et la première guerre de Tchétchénie. Elles ont créé entre l’armée et l’État une fracture qui s’est manifestée par la marginalisation sociale et politique des soldats, ainsi que par le désengagement voire la contestation de nombreux hauts gradés militaires. En réponse, la Russie a entrepris des changements profonds et durables. Un conseil civique a été créé en 2006 sous la tutelle du ministère de la Défense – présidé par le cinéaste patriotique Nikita Mikhalkov – spécifiquement pour guider ce processus.

Cela a été suivi en 2008 par la Stratégie pour le développement des forces armées russes. Dans ce cadre, la Russie a introduit pour ses soldats d’importants avantages matériels liés au logement, aux retraites, aux salaires et aux garanties sociales. Le journal interne du ministère de la Défense russe, Krasnaïa Zvezda (l’Étoile rouge), a affirmé que, grâce à ces réformes, « les soldats sous contrat deviennent la classe moyenne du pays ». Ces efforts et ces formulations reflètent l’importance que le Kremlin accorde au fait d’être au moins perçu comme cherchant à résoudre ce problème historique.

Ce programme de réformes s’est accompagné d’un travail de reconstruction du patriotisme militaire. Des organisations de la société civile, comme le Régiment immortel, contribuent à mobiliser la tradition militaire dont la Russie est si fière, héritée de la Seconde Guerre mondiale (connue en Russie sous le nom de « Grande Guerre patriotique »).


À lire aussi : Comment la Russie instrumentalise la victoire contre le nazisme dans sa guerre en Ukraine


Ces formes de reconnaissance matérielle et symbolique ne séduiront évidemment pas tous les hommes russes. Poutine a été contraint, au cours de la guerre, d’instaurer des règles strictes et des punitions sévères pour empêcher l’esquive du service militaire et l’émigration massive des hommes en âge de servir.

Mais d’un autre côté, de nombreux Russes vivent encore dans la précarité en raison de la difficile transition économique du pays après l’effondrement de l’Union soviétique dans les années 1990. Pour beaucoup de jeunes et moins jeunes hommes dans les régions de la Russie provinciale en désindustrialisation, l’armée est toujours perçue comme la seule perspective d’ascension sociale, surtout ces dernières années du fait des nouveaux avantages fournis aux soldats.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de préoccupations concernant les conditions au sein de l’armée, la qualité de la protection sociale pour les soldats et leurs familles, et – en fin de compte – la légitimité de la guerre en Ukraine. La relation que l’État russe a tenté de rétablir avec la société, et avec ses hommes en particulier, reste problématique. Elle est encore marquée par des tensions que Poutine cherche soit à résoudre, soit à dissimuler. Et la désertion reste un problème significatif pour l’armée russe.

Mais les salaires militaires élevés et les primes d’engagement continuent d’attirer un flux régulier de recrues. Il convient donc de remettre en question l’idée selon laquelle les relations entre l’armée et la société vont se déliter et forcer la Russie à négocier. Compte tenu du coup de pouce apporté à l’économie russe par la guerre actuelle au Moyen-Orient, l’Occident ferait mieux de se concentrer sur la manière dont il peut aider l’Ukraine sur le champ de bataille.

The Conversation

Charlie Walker a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council et de Russia Strategic Initiative.

Bettina Renz a reçu des financements de Russia Strategic Initiative.

02.04.2026 à 16:06

Violences conjugales à Madagascar : comment une vidéo peut-elle aider à briser le silence ?

Delphine Boutin, Maître de conférences en économie du développement, Bordeaux School of Economics, Université de Bordeaux
Nina Filipkowski, Doctorante en économie du développement, Bordeaux School of Economics, Université de Bordeaux
Rita Abdel Sater,, Économiste, chargée d'évaluation d’impact, Agence Française de Développement (AFD)
À Madagascar, les violences domestiques restent largement sous-déclarées. Une étude montre qu’une courte vidéo peut améliorer l’identification des violences et encourager leur signalement.
Texte intégral (2166 mots)
Visionnage de la vidéo de sensibilisation aux violences conjugales, Antsirabe, Madagascar. Nathalie, une animatrice sociale de l'IMF., Fourni par l'auteur

À Madagascar, une loi criminalise les violences domestiques depuis 2020. Mais les défaillances institutionnelles dans la prise en charge des victimes et des survivantes de violences ainsi que le poids des normes sociales imposent souvent le silence. Une étude montre qu’une courte vidéo, diffusée sur les réseaux de microfinance, peut lever les barrières de l’information et transformer les comportements, même au sein du couple.


Dans le monde, près d’une femme sur trois subit des violences au cours de sa vie : un constat qui impose d’identifier des leviers d’action réellement efficaces. À Madagascar, la violence domestique est une réalité systémique mais encore largement invisible. Si les statistiques nationales font état de 41 % de femmes victimes, ce taux grimpe à 59 % dans certaines régions comme le Vakinankaratra (dans le centre de l’île). En janvier 2020, l’adoption de la loi n° 2019-008 renforce la protection des victimes, marquant un tournant juridique majeur. Pourtant, sur le terrain, le silence persiste.

Ce décalage entre ce qu’impose le cadre légal et la réalité s’explique par le poids des normes sociales ancré dans la culture malgache : 41 % des femmes et 29 % des hommes considèrent qu’il est encore justifié qu’un homme batte sa femme dans certaines circonstances (DHS, 2021). Le foyer est protégé par un tabou social tenace : « Ny tokatrano tsy ahaka » (« Ce qui se passe à la maison doit rester secret »). Dès lors, comment encourager les victimes à rompre ce silence ?

La microfinance : un levier de confiance inexploité

Pour répondre à ce défi, nous avons cherché un canal capable d’atteindre les victimes dans un cadre de confiance, en dehors des institutions officielles, souvent perçues comme intimidantes.

Nous avons étudié l’impact d’un dispositif combinant un documentaire vidéo de quinze minutes et une formation renforcée des travailleuses sociales au sein d’une institution de microfinance (IMF), Vahatra, soutenue par l’Agence française de Développement.

Le choix de l’IMF n’est pas fortuit. Premièrement, les IMF disposent déjà d’une infrastructure opérationnelle en place : visites à domicile, rendez-vous réguliers, personnel en contact étroit avec les bénéficiaires, permettant d’intégrer facilement des actions de sensibilisation et d’orientation. De plus, les IMF constituent des espaces de confiance. Les relations construites dans la durée en font des lieux relativement sûrs, où les femmes peuvent se rendre sans éveiller de soupçons et où la parole peut émerger plus aisément.

Cette étude, qui s’inscrit dans un corpus de travaux croissant sur l’efficacité des interventions audiovisuelles contre les violences basées sur le genre (VBG) (Peterman, 2025 ; Alsina et coll., 2024), a pour spécificité de mesurer des comportements réels de signalement plutôt que de simples attitudes déclarées.

Tournage de la vidéo. Nina Filipkowski, Fourni par l'auteur

La vidéo, conçue en collaboration avec une psychologue et des cinéastes malgaches, s’articule autour de trois piliers : identifier les formes de violence (y compris économique et psychologique) ; informer sur les recours existants (médecins, police, juristes) ; et affirmer qu’aucune violence n’est acceptable. Chaque scénario animé est ponctué par le message d’action : « Je signale » (« Hitatitra aho »).

Une progression significative des connaissances chez les femmes

Pour évaluer l’efficacité de ce dispositif, nous avons mis en place un essai randomisé contrôlé. Entre avril et décembre 2023, la vidéo a été diffusée à 1 429 bénéficiaires lors des journées d’allocation de prêts dans sept agences situées à Antsirabe, chef-lieu de la région du Vakinankaratra. Dans le même temps, 1 500 autres bénéficiaires, qui n’ont pas vu la vidéo, constituaient le groupe de contrôle. Au sein de chacune de ces agences, les mois au cours desquels la vidéo était diffusée ont été assignés aléatoirement parmi les 9 mois de la période d’étude, créant un groupe de bénéficiaires ayant vu la vidéo durant les mois de diffusion et un groupe de contrôle, des bénéficiaires n’ayant pas vu la vidéo durant les mois où la vidéo n’a pas été diffusé. Cette randomisation nous a permis de comparer rigoureusement l’évolution de leurs connaissances et de leurs comportements.

Une enquête finale, menée 5 à 12 mois après le visionnage de la vidéo, révèle des effets durables mais différenciés selon le genre. Chez les femmes, l’impact sur les connaissances est substantiel. On observe une amélioration de l’identification des violences sexuelles (+13 %) et psychologiques (+6 %). Plus significatif encore, leur connaissance des recours possibles a augmenté de 17 %, et leur reconnaissance de l’IMF comme ressource d’aide a plus que doublé (+130 %). L’intervention a également abaissé le seuil de tolérance : les femmes sont plus enclines à recommander un signalement dès le premier acte de violence (insulte, gifle ou rapport sexuel forcé).

Chez les hommes, l’impact est plus nuancé. Si l’identification de la violence économique a progressé (+24 %), la connaissance des procédures formelles de signalement reste stable. Nos entretiens qualitatifs montrent que les hommes privilégient la médiation familiale ou communautaire, craignant qu’un recours à la police ne marque un point de non-retour pour le couple. Cependant, un effet inattendu a été observé. Les hommes ayant visionné la vidéo déclarent avoir perpétré 36 % moins de violences physiques, sans que cela ne se soit traduit par une augmentation d’autres formes de violence envers les femmes.

Le rôle central des travailleuses sociales

Si l’intervention a amélioré les connaissances et les intentions de signalement, qu’en est-il des comportements réels ? Les données d’enquête ne révèlent pas d’augmentation significative du nombre de signalements, probablement en raison de taux de signalement extrêmement faibles (entre 1 % et 8 %), de biais de sous-déclaration persistants malgré nos méthodes de collecte innovantes, et d’une période d’observation limitée (5 à 12 mois).

En revanche, les données administratives de l’IMF montrent que le nombre de signalements effectifs a triplé durant l’année de l’intervention, passant de 7 à 21 cas. Cette hausse s’explique par la combinaison des deux composantes de l’intervention : la vidéo a sensibilisé les bénéficiaires, tandis que la formation a permis aux travailleuses sociales de mieux repérer les signes de violences et d’instaurer le climat de confiance nécessaire pour que les victimes se confient à elles.

Une médecin et deux cinéastes lors du tournage de la vidéo. Nina Filipkowski, Fourni par l'auteur

Au-delà de l’information : le défi d’une réponse systémique

L’un des enseignements majeurs de cette étude est l’efficacité d’un appui institutionnel. En utilisant les réseaux de microfinance plutôt que des campagnes de sensibilisation isolées, l’intervention bénéficie d’un climat de confiance préexistant et d’un coût de mise en œuvre faible, estimé à environ 4 euros par bénéficiaire. Cette approche permet d’atteindre des populations en situation de vulnérabilité sans créer d’effet de « backlash » (représailles ou aggravation des violences), un risque souvent redouté dans les programmes de lutte contre les violences conjugales.

Cependant, les résultats suggèrent que des messages universels ne suffisent pas. Si les femmes ont massivement intégré les procédures de signalement, les hommes, bien qu’ayant réduit leurs actes de violence physique, demeurent hermétiques aux circuits de recours officiels. Pour ces derniers, la vidéo semble avoir agi comme un déclencheur de changement comportemental individuel plutôt que comme un levier d’adhésion aux institutions. La prévention doit désormais développer des stratégies spécifiques ciblant les normes de masculinité et les croyances sur la résolution des conflits familiaux.

En définitive, si une vidéo de quinze minutes ne peut à elle seule déraciner des normes sociales séculaires, elle prouve qu’un dispositif pragmatique, couplé à un accompagnement humain formé, constitue un premier maillon concret pour briser le cycle de l’impunité. Le défi est désormais de pérenniser ces actions au-delà du stade pilote pour transformer cette prise de conscience en une protection durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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