08.04.2026 à 10:28
Musées commerciaux : une histoire oubliée du capitalisme
Texte intégral (2460 mots)

À la fin du XIXᵉ siècle, alors que le commerce se mondialise, une nouvelle forme d’institution fait son apparition : le musée commercial. À Paris, la Bourse de commerce – aujourd’hui transformée en musée d’art contemporain – exposait autrefois des matières premières et des produits manufacturés. Dans son ouvrage, l’Œil capitaliste, qui vient de paraître aux éditions Flammarion, Sophie Cras, maîtresse de conférences en histoire de l’art contemporain à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, revient sur le rôle du musée comme instrument de politique commerciale et coloniale.
Tel un immense œil de fonte et de verre, le dôme filtre la lumière qui baigne le hall circulaire de la Bourse de commerce de Paris. Il anime d’un faisceau d’ombres la grande peinture murale qui orne la partie inférieure de la coupole, et d’un jeu de reflets les vitrines, elles aussi d’origine, qui scandent le pourtour du hall.
Depuis que l’entrepreneur François Pinault a repris et restauré l’édifice des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles pour y exposer sa collection d’art contemporain, un cylindre en béton dessiné par Tadao Ando redouble la rotondité de l’espace, soulignant d’un geste contemporain la coupole vitrée historique. Cet œil architectural nous rappelle que, bien avant que ces lieux ne deviennent un musée, bien avant que le commerce de gros et les ventes aux enchères de produits agricoles ne les désertent pour laisser place à des œuvres d’art, la Bourse de commerce était, déjà, consacrée au regard. Elle hébergeait même un musée. Un musée comme il n’en existe plus : un musée commercial.
Un musée commercial. L’expression sonne presque comme un oxymore aux oreilles d’aujourd’hui. Il n’en était pourtant pas ainsi à la fin du XIXᵉ siècle : le musée commercial était alors, dans la terminologie muséographique, une catégorie bien établie – et très en vogue. Dans ses Principles of Museum Administration, parus en 1885, le muséologue George Brown Goode distinguait ainsi six types de musées : « A. les musées d’art ; B. les musées historiques ; C. les musées anthropologiques ; D. les musées d’histoire naturelle ; E. les musées technologiques ; F. les musées commerciaux. » Il poursuivait avec une définition pour le moins intrigante :
« Le musée commercial se consacre aux matières premières et aux articles manufacturés susceptibles d’être vendus ; aux marchés, aux modes de distribution commerciale, aux prix, ainsi qu’à l’offre et la demande de marchandises. »
Que pouvaient bien avoir à faire au musée des phénomènes économiques tels que les prix, l’offre et la demande ou la distribution commerciale ? Répondre à cette question suppose de remonter dans le temps, de renouer avec une époque où ni le « musée » ni l’« économie » n’avaient exactement le sens qu’on leur prête aujourd’hui. Alors, l’économie n’était pas encore synonyme d’abstraction et de formalisation mathématique, mais pouvait être conçue comme une science « à collection », dont les savoirs, fondés sur l’observation des objets, trouvaient au musée le lieu idéal d’élaboration, de diffusion, voire de mise en pratique. Alors, le musée n’était pas nécessairement compris sous un prisme esthétique et patrimonial, mais apparaissait volontiers comme une technologie économique, un instrument de politique commerciale. Les pratiques productives, marchandes et financières du capitalisme s’adossaient à des pratiques particulières du regard, exercées au musée et cultivées dans la vie professionnelle quotidienne. C’est ce que j’appelle l’« œil capitaliste ».
Une manière de voir
Parler d’« œil capitaliste », c’est s’exposer à trois malentendus que j’aimerais d’emblée lever. Le premier serait de réduire à la vue un processus qui mobilisait en réalité bien d’autres sens, en particulier le toucher et le goût, mais aussi une pluralité d’actions réalisées au musée : non seulement voir, mais lire et discuter, manipuler, expérimenter, calculer. Le deuxième serait de comprendre cette expression comme une personnification du capitalisme, qui, tel un être tout-puissant, serait susceptible de « voir ».
Mon intention est à l’opposé : dans les termes de l’historien Pierre Rosanvallon, je considère que « le capitalisme n’est que la résultante de pratiques économiques et sociales concrètes ». Empruntant au period eye cher à Michael Baxandall, l’œil capitaliste désigne en réalité l’œil des capitalistes, les compétences et habitudes visuelles des acteurs qui furent au cœur du système socio-économique capitaliste.
Le troisième malentendu serait d’essentialiser et de déshistoriciser le capitalisme et la forme de regard qui l’accompagne. Or, bien au contraire, l’œil que je décris correspond à une phase relativement restreinte et historiquement bien déterminée du capitalisme, qui a commencé avant lui et se poursuit après sa disparition. Cette phase s’inscrit à la toute fin de ce que Pierre François et Claire Lemercier, dans leur périodisation du capitalisme, appellent l’« âge du commerce », qui selon eux s’étend de la fin du XVIIᵉ siècle aux années 1880 environ. Loin des conceptions aujourd’hui dépassées d’une « révolution industrielle » fondée sur la production mécanisée en usine, ce premier âge du capitalisme s’incarne, jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, dans la figure puissante du négociant, qui tire profit de l’organisation du commerce au loin, fait crédit et passe commande aux fabricants à travers des chaînes complexes de sous-traitance.
La production est encore peu standardisée ; la connaissance des marchandises et des débouchés est alors clé : ce sont précisément ces compétences visuelles du négociant que les musées commerciaux entendent rationaliser. Parce qu’ils sont créés au moment où le monde bascule progressivement dans l’« âge de l’usine », une nouvelle phase du capitalisme marquée par la standardisation et la massification de la production dans de grosses unités fondées sur des canaux de distribution différents, ces musées se trouveront rapidement obsolètes. L’intitulé de ce livre, l’Œil capitaliste, doit donc être compris comme la version abrégée de ce qu’on pourrait appeler, pour paraphraser Fredric Jameson, « la logique sensorielle des capitalistes à l’âge du commerce tardif ».
Le musée me semble, comme l’écrit Benoît de L’Estoile, un observatoire privilégié pour comprendre « la façon dont nous voyons le monde où nous vivons », car, en son sein, l’ordonnancement du rapport visuel aux objets est délibérément et explicitement épistémique. En mobilisant des sources textuelles et iconographiques lacunaires et dispersées, ce livre s’efforce de restituer une pratique du regard liée à une manière de vivre le monde – un regard, je l’ai dit, intimement mêlé au toucher, au goût, à l’expérimentation en laboratoire, à la lecture de textes et de chiffres, au calcul.
C’est dans l’épaisseur matérielle des dispositifs d’exposition, à l’intersection de considérations scientifiques, esthétiques et pratiques, que se loge la capacité du musée à produire et transmettre des savoirs pour les visiteurs et visiteuses, dans une rencontre qui n’est pas seulement visuelle, mais qui mobilise tous les sens d’un corps en mouvement. Le musée, écrit Charlotte Klonk, est un « espace d’expérience ». Cette enquête, menée au plus près des objets et de leurs modes d’apparition, cherche ainsi à offrir une histoire plus située et concrète du capitalisme.
En écrivant ce livre, j’espère réinscrire cette bizarrerie – les musées commerciaux – dans l’histoire des musées, de l’économie et de la colonisation, dont ils sont triplement absents. J’aimerais montrer qu’à l’époque qui m’occupe, le musée était volontiers conçu comme un instrument politique et économique à part entière ; qu’il pouvait être tourné vers le futur et l’action, plutôt que vers la contemplation du passé ; que les collections muséales ne tiraient pas nécessairement leur valeur de la beauté, de la préciosité, de la rareté ou du témoignage historique, mais plutôt du potentiel commercial qu’elles représentaient ; qu’elles étaient parfois constituées non pour être conservées, mais pour être manipulées, détruites et constamment renouvelées.
Je souhaiterais aussi nuancer une histoire de la pensée économique souvent écrite comme le triomphe d’une économie néo-classique abstraite et mathématiquement formalisée. Mon approche s’inscrit dans la lignée des chercheuses et chercheurs qui, comme Marion Fourcade, refusent de prendre pour acquises a priori les catégories d’« économie » et « économistes », et se donnent au contraire pour objectif d’« examiner les conditions historiques qui ont contribué à cristalliser l’idée même de ce qu’est l’économie », en prêtant attention aux pratiques autant qu’aux textes, aux praticiens aussi bien qu’aux universitaires.
Les musées commerciaux étaient en effet, à l’instar des chambres de commerce auxquels ils étaient souvent associés, des espaces de rencontre entre savants et publicistes, négociants et manufacturiers, élus et administrateurs. À cette intersection, ils permettent de cerner des courants de pensée alternatifs à la discipline économique dominante, et diversement articulés avec elle, esquissant un panorama des savoirs économiques plus complexe et hétérogène, moins téléologique aussi.
Les sciences commerciales pratiquées au musée s’offrent comme un chaînon manquant entre la « science du commerce » du XVIIIe siècle redécouverte par Arnaud Orain, et les « sciences coloniales » dont Pierre Singaravélou a étudié le développement et l’institutionnalisation à partir de la fin du XIXᵉ siècle. Elles aident à comprendre la centralité des économistes dans la constitution et la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation, à rebours de la conception longtemps soutenue selon laquelle le libéralisme des économistes aurait fait d’eux des anti-colonialistes.
De fait, les musées commerciaux ont leur place dans l’histoire de l’impérialisme et de la colonisation, dont ils ont été des outils. Les historiens économiques ont relevé le faible poids des importations et exportations coloniales dans la balance commerciale des nations métropolitaines jusqu’à la Première Guerre mondiale au moins. C’est fort conscients de ces statistiques (qu’ils étaient souvent chargés eux-mêmes de produire) et dans l’espoir de les inverser que les responsables des musées commerciaux œuvraient. Le caractère inabouti et en partie illusoire de l’entreprise d’exploitation commerciale des colonies n’entame pas la réalité des instruments qui furent concrètement mis en œuvre pour la servir – les musées commerciaux coloniaux furent de ceux-là.
Leur muséographie économique expose, sans fard, le programme implacable de domination économique que s’étaient donné les métropoles impériales. Les musées commerciaux s’inscrivent sans rupture à l’intersection de l’histoire de la colonisation, puisqu’ils concouraient très concrètement à l’entreprise économique coloniale, et du colonialisme, au sens où ils promouvaient et légitimaient l’idéologie coloniale. Ce livre suggère qu’ils ont progressivement glissé de l’une vers l’autre, de l’économique vers le symbolique, sans présumer, du reste, qu’ils aient été plus efficaces comme outils de propagande coloniale qu’en tant qu’instruments de développement du commerce.
L’histoire des musées commerciaux s’écrit sous un double horizon d’échec : l’échec d’un projet muséal qui, en dépit des ambitions et des moyens déployés, déçoit systématiquement les attentes et finit par être totalement abandonné ; l’échec d’un projet économique, celui de la « mise en valeur » des colonies, qui se traduit par un profond décalage entre des discours tapageurs et les faits, et s’appuie sur des pratiques de la science devenues rapidement obsolètes. Pour autant, il s’agit de ne pas laisser notre conscience de l’échec décrédibiliser par avance le phénomène historique, ou en faire une erreur à démystifier.
Efforçons-nous au contraire de prendre au sérieux les projets et les savoirs qui animaient les acteurs, aussi absurdes, vains et néfastes nous semblent-ils. Oublions que nous connaissons la fin de l’histoire, et plongeons dans la pratique de ce que furent les musées de l’œil capitaliste.
Sophie Cras a reçu des financements de la politique scientifique de l'Université Paris 1 et de la Humboldt Stiftung.
08.04.2026 à 10:27
Sur les pas des sœurs Mirabal
Texte intégral (2482 mots)

En 1930, Rafael Leónidas Trujillo s’empare du pouvoir en République dominicaine. Il y instaure un régime brutal qui durera plus de trente ans. Face à cette violence, des mouvements d’opposition se forment. Parmi ces figures, on trouve les sœurs Mirabal : Patria, Minerva et María Teresa. Le 25 novembre 1960, alors qu’elles reviennent de Puerto Plata où elles avaient rendu visite à leurs maris emprisonnés, les trois sœurs sont assassinées. Les Sœurs Mirabal, l’éternel envol des papillons, de Catherine Pélage, professeure de littératures et cultures d’Amérique latine à l’Université d’Orléans et directrice de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal, qui vient de paraître aux éditions Regain de lecture, est la première biographie en français qui leur est consacrée. Extraits.
Concerts, spectacles, conférences, débats, projections de films, colloques : tous les ans, en France, le 25 novembre est marqué avec conviction. La Journée est placée sous le signe de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. La date est solidement ancrée, les établissements scolaires, les villes, les régions, se mobilisent, s’inscrivant dans une dynamique impulsée par l’Organisation des Nations unies qui a proclamé en 1999 le 25 novembre comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Si le jour est bien identifié, son origine l’est beaucoup moins. Sur les sites officiels, il est parfois mentionné que la date a été choisie en l’honneur des sœurs Mirabal. Mais qui sont-elles ?
Une rapide consultation sur Internet nous conduit dans les Caraïbes, en République dominicaine, et fait apparaître trois magnifiques visages : Patria, Minerva et María Teresa nous regardent avec détermination. Quelques lignes précisent parfois qu’elles ont été assassinées le 25 novembre 1960 sur ordre du dictateur Rafael Leónidas Trujillo. Si l’on continue les recherches, de nombreuses photos apparaissent, tirées des albums de leur famille : Patria, vêtue d’une robe blanche, sourit, elle se trouve dans un très beau jardin. Minerva, au volant d’une voiture et accompagnée d’une amie, salue joyeusement le photographe. La toute jeune María Teresa fixe d’un air radieux l’objectif, son visage est orné de deux très longues nattes.
Les photos se succèdent ; elles sont rétrospectivement bouleversantes. Des clichés de leur mariage : Patria épouse Pedrito, la petite fille accroupie devant eux n’est autre que María Teresa, leur demoiselle d’honneur. Minerva et Manolo se regardent avec amour. María Teresa et Leandro échangent leurs coupes de champagne. D’autres photos révèlent la fierté de Minerva recevant son diplôme d’avocate ou la solennité de María Teresa qui vient d’obtenir son baccalauréat. Nous découvrons aussi les sœurs avec leurs enfants, leurs parents, leurs amis. Toutes ces images sont d’une rare intensité. Les trois sœurs incarnent la beauté, la jeunesse, l’élégance, l’amour, l’union familiale.
Le contraste est frappant entre ces portraits qui marquent des événements heureux de vies apparemment sans problème et ce que l’on déduit : un engagement politique, une persécution, un assassinat d’une brutalité indicible. Dès lors, la question devient plus pressante : qui étaient les sœurs Mirabal ?
L’étude plus attentive de l’album de famille qui s’offre à nous révèle la présence d’une quatrième sœur, Adela, dite Dedé. Nous l’observons avec ses sœurs, heureuse aux côtés de son fils aîné. Puis nous la voyons prendre de l’âge : c’est la seule des sœurs qui ait survécu à l’atrocité de la dictature de Trujillo. Sur d’autres photos plus tardives, elle se tient fermement au milieu de nombreux jeunes gens : ses trois enfants et les six enfants de ses sœurs. Grâce à elle, nous gardons de ses trois sœurs une mémoire vive à travers les portraits qu’elle esquissait. Grâce à ses paroles, nous entrevoyons les parcours engagés de ses trois sœurs assassinées.
En poursuivant l’investigation, arrivent jusqu’à nous, depuis la République dominicaine ou, dans une moindre mesure, les États-Unis, des tableaux, des fresques, des poèmes, des chansons, des films, des reportages, des témoignages : un foisonnement de représentations, de mots, d’écrits qui traduisent une volonté collective de leur rendre hommage. En revanche, les livres consacrés à la dictature de Trujillo ont tendance à évoquer les trois sœurs en quelques lignes qui rappellent : qu’elles étaient des opposantes politiques, qu’elles ont été assassinées sur ordre du dictateur, que ce crime a précipité la chute de Trujillo.
Les grandes idées sont là, en revanche on peine à trouver les informations permettant de déterminer leur importance historique et ce qui fait qu’elles sont considérées actuellement comme des héroïnes nationales. D’autres ouvrages, pour beaucoup des témoignages de leurs proches, sont très riches et porteurs d’une charge émotionnelle extrêmement forte si bien qu’on ressort des lectures avec l’impression troublante de connaître les trois sœurs. On trouve paradoxalement très peu de travaux universitaires.
En dehors de la République dominicaine il est difficile de se procurer des ouvrages les concernant. Pourtant, dès qu’on a l’occasion en France de raconter leur histoire, elle suscite l’admiration, une profonde empathie et toujours la même question : comment est-il possible que nous ne connaissions pas ici l’Histoire des sœurs Mirabal ? C’est cette question, que je me suis moi-même posée la première fois que j’ai entendu parler des sœurs, qui est à l’origine du livre que nous proposons.
Lors de mon premier voyage à Saint-Domingue, je me trouvais dans la librairie La Trinitaria, située dans le quartier historique de la ville. Alors que je demandais des conseils de lecture en précisant que j’avais un intérêt particulier pour les écrivaines et les femmes dans l’Histoire, Virtudes Uribe, spécialiste des livres dominicains, m’a offert un café, m’a invitée à m’asseoir dans l’un des rocking chairs où prennent place les visiteurs puis m’a parlé des sœurs Mirabal et du roman Au temps des papillons que l’écrivaine dominicano-étatsunienne Julia Álvarez leur avait consacré. La libraire évoquait avec émotion ces résistantes au régime sanglant de Rafael Leónidas Trujillo. J’ai été bouleversée par les grandes lignes de l’histoire que je découvrais. Je me suis immédiatement demandé pourquoi, alors que je travaillais depuis longtemps sur les femmes en Amérique Latine, je n’avais jamais entendu parler de Minerva, Patria et María Teresa.
Pourquoi, alors qu’en 1999 l’ONU avait fixé en leur honneur la date du 25 novembre comme Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ces héroïnes de l’histoire récente de République dominicaine n’étaient-elles pas plus connues par-delà des frontières ? Comment était-il possible qu’on leur rende hommage tous les 25 novembre sans le savoir ? Dès cet instant est née la volonté de reconstituer leur trajectoire, de comprendre leur dimension politique et historique, de savoir comment leur histoire a circulé depuis la demi-île d’où elles sont originaires jusqu’à l’ONU.
S’est imposée, comme une évidence et une nécessité, l’écriture d’un livre qui reconstituerait leur histoire dans sa dimension historique et humaine, faisant émerger ce que je découvrais au fil de mes recherches : leur résistance et l’héroïsme au féminin qui caractérise, de façon différente, chacune des quatre sœurs. Adela n’a pas été assassinée, ne s’est pas engagée politiquement certes, mais elle a survécu à l’atrocité, consacré sa vie aux enfants et à la mémoire de ses sœurs. C’est en grande partie grâce à elle que la mémoire de Minerva, Patria et María Teresa est si forte. Nous ne parlerons donc pas, comme c’est souvent le cas, des trois mais des quatre sœurs Mirabal unies par une indestructible sororité.
À lire aussi : L’assassinat des sœurs Mirabal : aux origines de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes
Ce livre est le fruit de relations très fortes tissées durant des séjours de recherche en République dominicaine qui m’ont permis de nouer des collaborations fructueuses avec des chercheurs, artistes, médiateurs culturels, de recueillir des témoignages, de découvrir les lieux de mémoire consacrés aux sœurs Mirabal, de consulter des documents et ouvrages introuvables en Europe. L’un des plus beaux cadeaux que m’a offerts cette recherche a été le privilège de nouer des liens avec les descendants des sœurs Mirabal. Leur accueil, leur transmission, leur philosophie de la vie directement inspirée des luttes de leurs mères, tantes et grands-mères, m’ont permis de comprendre l’immensité de l’héritage qu’ont laissé, que nous ont laissé, celles qui étaient si justement surnommées, dans la clandestinité, les Papillons.
Ce livre s’est également nourri du dynamisme de la Chaire d’études culturelles dominicaines Sœurs Mirabal que je dirige à l’Université d’Orléans. Cette Chaire a vu le jour grâce au soutien de l’Université d’Orléans et de l’ambassade de République dominicaine en France que je remercie chaleureusement. Un nouveau pont entre nos deux pays s’est ainsi créé au cœur duquel se trouvent les sœurs Mirabal.
Cette réflexion s’est aussi construite dans les interactions avec mes étudiants du département d’études hispanophones de l’Université d’Orléans. Durant les cours ou séminaires consacrés aux sœurs, leur émotion, leurs interrogations, leurs observations ont été précieuses.
Cet ouvrage a été composé avec une participation à la recherche documentaire de Sandrine Lucas qui a elle-même été mon étudiante. Elle est passionnée par la République dominicaine et a été la première, dans notre département d’espagnol, à rédiger un mémoire de master consacré aux sœurs Mirabal. Son écrit, très novateur, portait sur leurs représentations littéraires. Devenue enseignante d’espagnol, elle n’a jamais cessé de faire des recherches sur ce sujet, qui l’ont menée en République dominicaine sur les pas des héroïnes. Chaque année elle réalise des projets ambitieux avec ses élèves. Associer Sandrine à ce travail était une évidence tant elle est animée, tout comme moi, d’un désir de transmission de l’histoire des sœurs Mirabal.
Julia Álvarez a accepté d’écrire le prologue de notre livre. C’est un grand honneur et une immense joie. Nous admirons autant son talent de romancière que sa volonté de faire connaître la culture de son pays d’origine et sa détermination à porter avec force l’histoire des sœurs Mirabal. Son roman In the Time of the Butterflies (Au temps des papillons) publié en 1994 a eu un rôle fondamental dans la diffusion, sur le plan international, de l’Histoire des sœurs Mirabal. C’est bien souvent le premier conseil de lecture que l’on reçoit dès qu’il est question de Minerva, Patria, María Teresa et Adela. Comme Julia Álvarez l’écrit si bien, dans notre ouvrage, « las Mariposas » deviennent les Papillons.
Avec ce beau « marrainage », nous vous invitons à suivre les pas des sœurs Mirabal. L’hypothèse que nous formulons ici est que leur Histoire est à penser en croisant deux types de violence propres à la société dans laquelle elles vivaient : celle que subissaient les femmes et celle qui s’abattait sur les opposants politiques. Tant dans leur trajectoire que dans la réception de leur histoire, les questions de genre et de politique sont indissolublement liées. Notre cheminement se centrera d’abord sur ces « Quatre femmes puissantes ». Cette formulation, inspirée par le roman de Marie Ndiaye dans son hymne au courage et à la résilience, nous conduira à nous plonger dans l’horreur de la dictature de Trujillo pour comprendre la destinée des sœurs qui s’inscrit tragiquement dans l’Histoire de leur pays.
Nous verrons ensuite comment leurs qualités humaines rendaient inévitable une confrontation avec le dictateur, d’où leur lutte et une affirmation croissante de leur opposition face à la tyrannie. Leur assassinat a été lourd de conséquences : son impact national et la circulation de leur histoire en Amérique fait que, comme l’écrit la poétesse Carmen Natalia, « elles sont tombées pour devenir éternelles. ». C’est donc la naissance, l’envol et la persistance des Papillons que nous allons repenser ici.
Catherine Pélage ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.04.2026 à 17:39
Avec la guerre, les autoroutes et le rail du golfe Persique prennent le relais de la mer
Texte intégral (2186 mots)

Quand le détroit d’Ormuz se ferme, tout le monde regarde le prix du baril. C’est compréhensible, mais c’est passer à côté de l’essentiel. Ce qui se fissure aujourd’hui dans le golfe Persique, c’est toute l’architecture commerciale d’une région et, cette fois, ça ne ressemble pas à une parenthèse. L’Arabie saoudite en sortira-t-elle la grande gagnante ?
Quand on parle du blocage du détroit d’Ormuz, on pense d’abord au pétrole et à la crise énergétique. Le vrai basculement est ailleurs.
La guerre montre surtout qu’une grande route commerciale peut devenir inutilisable presque du jour au lendemain. Lorsqu’une route se ferme, il ne suffit pas toujours d’en choisir une autre. Il faut parfois repenser toute l’organisation des échanges, depuis les ports jusqu’aux routes terrestres, en passant par les entrepôts, les douanes et les délais de livraison.
Dans une perturbation classique, les entreprises savent souvent improviser. Mais ces ajustements supposent un minimum de visibilité. Cette crise ne laisse plus le temps de s’adapter à la marge. Les solutions de dépannage adaptées aux crises courtes ou locales ne suffisent plus quand l’incertitude devient permanente. Il ne s’agit plus seulement de résister à un choc, mais de changer radicalement de routes commerciales.
Qui seront les perdants et les gagnants de ces nouvelles routes du golfe Persique ?
Aucun port n’est à l’abri
Le port de Salalah à Oman illustre bien la situation. Situé hors du détroit d’Ormuz, il pouvait servir de repli pour des navires en attente dans le golfe d’Oman.
Les attaques iraniennes fin mars 2026 ont montré qu’un port jugé sûr peut aussi devenir une cible. Le blocage d’Ormuz bouleverse la logique économique. Les entreprises cherchent non seulement la route la plus rapide ou la moins chère, mais aussi la plus durable. Une solution peut être efficace quelques jours puis devenir inutilisable. Les entreprises doivent donc s’adapter en permanence face à une instabilité continue.
L’Arabie saoudite comme pivot régional
Dans ce contexte, l’Arabie saoudite apparaît comme un acteur central. Depuis plusieurs années, le royaume veut devenir une grande plateforme logistique entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Cette ambition figure au cœur de sa stratégie nationale de transport et de logistique et de Vision 2030.
En temps normal, ce type de projet relève du temps long. En temps de guerre, il prend une valeur immédiate.
Si le golfe Persique devient trop risqué, l’idée est de pouvoir faire passer davantage de flux par la mer Rouge, puis de les redistribuer vers l’intérieur de la péninsule grâce à la route, aux zones logistiques et, demain peut-être, au rail. Le projet de Landbridge saoudien à 7 milliards d’euros, qui doit relier le port de Djeddah (à l’ouest) au port de Dammam (à l’est) en passant par Riyad sur une distance de 1 500 kilomètres, prend ici une importance nouvelle.
La route prend le relais
Comme ces infrastructures ne se construisent pas rapidement, les acteurs privés ont déjà déployé des solutions transitoires. CMA-CGM utilise un pont terrestre sous douane depuis Djeddah puis le transport routier vers plusieurs pays du golfe Persique. MSC décharge dans le port sûr le plus proche et applique un surcoût de 800 dollars (693,98 euros) par conteneur. La réorganisation est donc déjà en cours.
Le vrai enjeu est là. Le pays qui comptera demain ne sera pas seulement celui qui possède de bons ports, mais celui qui saura relier rapidement ses ports, ses routes, ses entrepôts et ses procédures. Dans une crise telle que la fermeture du détroit d’Ormuz, la performance logistique dépend moins d’une infrastructure isolée que de la capacité à faire tenir ensemble tout un système.
L’importance des infrastructures saoudiennes s’explique dans ce contexte. Le projet Landbridge reliant la mer Rouge au golfe Persique y contribue, mais l’atout du royaume repose déjà sur sa taille, sa position et son réseau terrestre. L’axe entre Djeddah et Dammam, structuré par la Highway 40 et connecté à la Highway 95, offre une profondeur logistique rare. Alors que plusieurs pays du golfe Persique voient leur accès maritime fragilisé, cette continuité terrestre devient stratégique et peut faire de l’Arabie saoudite un pivot de contournement régional.
Accélérateur d’innovation
Ce basculement vers de nouvelles routes impose une modernisation technologique accélérée. Gérer des corridors multimodaux mêlant fret maritime de substitution et transport terrestre sur de longues distances, comme entre Djeddah et Riyad, exige des capacités logistiques adaptées. Cela inclut des plateformes de transbordement, des axes routiers capables d’absorber un fort trafic de camions, des entrepôts frigorifiques, des zones de stockage sec ou encore des stations de ravitaillement. Les acteurs saoudiens ne sont pas encore tous à ce niveau, malgré les efforts liés à Vision 2030.
La digitalisation devient centrale avec des douanes dématérialisées, le suivi en temps réel des flux, l’usage de l’intelligence artificielle et de l’internet des objets, ainsi qu’une coordination étroite entre ports, transporteurs et entrepôts répartis sur plusieurs pays. Tout cela se développe dans l’urgence. Cette contrainte accélère l’innovation en réduisant les délais de décision et en favorisant les coopérations. Les acteurs saoudiens qui investissent dans ces capacités n’en sortiront pas simplement soulagés d’avoir survécu à la crise. Ils en sortiront structurellement plus compétitifs, dotés d’un savoir-faire logistique rare dans un environnement aride et désertique et d’infrastructures calibrées pour des volumes que leurs rivaux ne peuvent pas encore absorber.
Nouveaux corridors logistiques
Le conflit entraîne une redistribution des avantages compétitifs dans la région. L’Arabie saoudite ne se limite plus à ses hydrocarbures et pourrait devenir l’architecte d’un réseau logistique dont elle contrôle les nœuds clés. Cette transformation n’était pas planifiée. Elle est le produit direct d’une crise qui a forcé une reconfiguration trop profonde pour être réversible. La recomposition reste toutefois fragile. Plus le royaume devient un corridor essentiel, plus ses routes, ports et hubs deviennent des cibles.
La guerre renforce donc sa centralité tout en l’exposant. Dans un contexte où même Oman, l’allié de longue date de l’Iran, n’a pas été épargné, un retour à la situation d’avant semble peu probable. L’enjeu est désormais d’identifier des corridors logistiques capables de rester ouverts assez longtemps pour devenir durables.
Benyamin Shajari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.