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06.07.2026 à 15:43

Pourquoi est-ce si difficile d’estimer les bénéfices et les coûts du Brexit ?

Bernd Philipp, Docteur en sciences de gestion, enseignant chercheur en logistique et SCM, ESCE International Business School
Les effets du Brexit, économiques et managériaux, divisent. Nous proposons de l’analyser comme un « risque » à l’aide des outils du « risk management ».
Texte intégral (1725 mots)

Après le Brexit, en 2020, l’Union européenne a dû affronter la pandémie de Covid-19, le choc des prix de l’énergie des suites de la guerre en Ukraine et de la crise du détroit d’Ormuz. Alors, comment mesurer efficacement les conséquences du Brexit pour les entreprises ? Une étude propose de l’analyser comme un risque à l’aide des outils du « risk management ».


Le Royaume-Uni quittait officiellement le marché unique européen le 31 janvier 2020. Cette sortie mettait fin à la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Depuis, la Cour des comptes estime que « l’excédent français du solde des échanges de marchandises avec le Royaume-Uni s’est considérablement réduit de 12,7 milliards d’euros en 2019 à 5,6 milliards ».

Pour appréhender le Brexit sous une nouvelle approche, notre recherche s’intéresse à distinguer les effets directs du Brexit – exogènes – des stratégies – endogènes – mises en œuvre par les entreprises pour y faire face.

Pour ce faire, nous avons mobilisé le concept de la gestion des risques. Il permet d’étudier les différentes phases du processus de l’identification du risque à sa résolution, en passant par son évaluation et les enseignements à en tirer.

Dans cette perspective, le Brexit peut être considéré soit comme un événement de risque, soit comme un facteur générateur de risques, notamment pour les chaînes d’approvisionnement, ou supply chains. Ces dernières relient des entreprises, des fournisseurs, des prestataires logistiques et des clients, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la livraison du produit ou du service final.

C’est pourquoi nous appelons à utiliser les outils de la gestion des risques appliquée aux supply chains pour éclairer les décideurs économiques et politiques face aux impacts du Brexit.

Effet globalement défavorable sur l’économie

Qui sont les gagnants et les perdants du Brexit ? Il est encore difficile d’estimer le coût économique du Brexit.

Cet exercice est particulièrement complexe. L’année 2020 a marqué la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne ; elle a également été celle de la pandémie de Covid-19. Deux ans plus tard, la guerre en Ukraine et le choc des prix de l’énergie sont venus ajouter de nouvelles perturbations.

La France est l’un des pays européens qui ressent le plus fortement ses effets du Brexit. La Cour des comptes estime que le nombre d’entreprises françaises exportatrices vers le Royaume-Uni a chuté de 9 000 à 8 000 entre 2018 et 2021.

Lorsqu’on adopte une perspective britannique, les études concluent à un effet globalement défavorable sur l’économie du Royaume-Uni. Selon l’étude du National Bureau of Economic Research (NBER), fondée sur près de dix années de données depuis le référendum de 2016, l’investissement des entreprises britanniques aurait diminué de 12 % à 13 %, l’emploi de 3 % à 4 % et la productivité de 3 % à 4 %.

Dans le même temps, les données du Fonds monétaire international (FMI) montrent que l’économie britannique a progressé d’environ 5 % entre le début de l’année 2020 et aujourd’hui. Une croissance qui est supérieure à celle observée en France et comparable à celle de l’Italie.

L’analyse de la recherche académique

Il convient de nuancer les conséquences du Brexit selon la géographie (Royaume-Uni, Irlande, États-Unis ou Chine) et selon le secteur industriel (alimentaire, chimique ou automobile), tout en distinguant les impacts exogènes (augmentation des droits de douane) des réactions endogènes (reconfiguration des stratégies commerciales ou nouvelles routes logistiques).


À lire aussi : Le Royaume-Uni a-t-il besoin d’un nouveau Winston Churchill ?


Pour appréhender tous ces paramètres, nous nous sommes appuyés sur une revue de littérature académique consacrée au retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. À partir de mots-clés liés au Brexit et aux supply chains, une première recherche automatisée a identifié 122 articles, parmi lesquels 17 contributions étaient directement en lien avec notre problématique. Parmi celles-ci, seules huit identifiaient clairement des stratégies d’entreprise face au Brexit.

Ce nombre relativement faible constitue en lui-même un résultat intéressant : malgré l’importance économique et politique du Brexit, la recherche académique sur ses conséquences reste encore limitée.

Notre analyse s’est articulée autour :

  • de la répartition des publications dans le temps, en distinguant les études menées avant l’entrée en vigueur du Brexit (approche pré-Brexit) de celles réalisées après sa mise en œuvre (approche post-Brexit) ;

  • des approches méthodologiques complémentaires : études de cas, enquêtes, modélisations, rapports d’expertise, travaux théoriques ou revues de littérature ;

  • du degré d’utilisation des outils du risk management, appréhendés comme un ensemble de méthodes mobilisées tout au long du processus itératif de gestion des risques. Parmi ces méthodes, figure notamment la Failure Modes and Effects Analysis, ou FMEA, largement utilisée dans les systèmes de management de la qualité. Comme son nom l’indique, la FMEA sert à repérer les possibles défaillances d’un système et à analyser leurs conséquences.

Qui est touché par le Brexit… et comment ?

Quantifier précisément les coûts et les bénéfices semble quasiment impossible.

Cette démarche implique de prendre en compte à la fois les barrières commerciales, qu’elles soient tarifaires (droits de douane) ou non tarifaires (formalités administratives, contrôles, normes et procédures supplémentaires), les difficultés de recrutement et de disponibilité de la main-d’œuvre, ainsi que les coûts supplémentaires liés aux retards attendus dans les ports.

Par exemple, dans le secteur alimentaire, les coûts mêlent hausse du prix des denrées alimentaires, pénuries de main-d’œuvre liées au départ d’une partie des travailleurs européens, ainsi qu’une moindre efficacité du modèle logistique fondé sur le « juste-à-temps » (just-in-time).

Relocalisation, technologies et coopération

Dans notre étude, nous avons mis en lumière les différentes stratégies possibles pour une entreprise face aux impacts du Brexit, tirées d’études scientifiques :

  • la relocalisation des chaînes d’approvisionnement, qu’il s’agisse des sites de production, des activités de stockage ou du rapprochement des activités des marchés clients comme le soulignent Javier Bilbao-Ubillos et Vicente Camino-Beldarrain dans « Reconfiguring Global Value Chains in a Post-Brexit World: A Technological Interpretation » ;

  • saisir les opportunités des nouvelles technologies comme la blockchain et la traçabilité avec l’exemple de l’industrie alimentaire selon les chercheurs Christopher Brooks, Lesley Parr, Jordan M. Smith, Dominic Buchanan, Dominika Snioch et Essam Hebishy. L’utilité : mieux suivre les marchandises, sécuriser les échanges d’informations et gérer plus efficacement les nouvelles formalités administratives ;

  • adopter une démarche de coopération comme le soulignent Linda Caroline Hendry, Mark Stevenson, Jill MacBryde, Peter Ball, Maysara Sayed et Lingxuan Liu. Elle peut être verticale entre fournisseurs, fabricants et distributeurs ou horizontale entre les entreprises d’un même secteur. Elle permet de partager les informations, les ressources et les bonnes pratiques afin de mieux faire face aux perturbations.

Un nouveau cadre d’analyse

Notre principal résultat ne réside donc pas seulement dans le fait d’avoir dressé un « inventaire » des conséquences du Brexit, mais à donner un cadre d’analyse évaluant son importance pour les entreprises. La gestion des risques de la chaîne d’approvisionnement permet d’interpréter plus finement les impacts observés et d’identifier les stratégies adaptées aux différents contextes.

Elle offre également la possibilité de mobiliser des concepts encore peu exploités dans les recherches sur le Brexit, comme les stratégies d’atténuation des risques ou les capacités de résilience des chaînes d’approvisionnement. L’avenir implique d’étudier l’interaction entre ces deux concepts et le degré d’influence que l’organisation – typiquement la supply chain – exerce sur eux.

The Conversation

Bernd Philipp ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.07.2026 à 11:33

Mobiliser la justice face aux épidémies : en Italie, six ans après le covid, le succès d’une association de parents de victimes

Chiara Alfieri, Anthropologue de la santé, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Alice Desclaux, Anthropologue de la santé, TransVIHMI, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Marc Egrot, Anthropologue, médecin et chargé de recherche à l'IRD, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Six ans après le covid, le combat d’une association de parents de victimes, à Bergame, en Italie, là où cette pandémie a débuté en Europe, montre l’impact de l’action juridique face aux épidémies.
Texte intégral (2724 mots)

L’essentiel

  • En France notamment, dans les années 1990, les mobilisations associatives en contexte de pandémie de VIH ont eu pour effet le développement de la « démocratie sanitaire ».
  • Six ans après le covid, une recherche en anthropologie auprès d’une association de parents de victimes du covid à Bergame en Italie, là où cette pandémie a débuté en Europe, montre qu’une mobilisation dans le domaine juridique peut avoir un impact majeur.
  • La redéfinition du crime d’« épidémie coupable » par la Cour suprême de cassation italienne pourrait inspirer des changements de législations, ailleurs en Europe et dans le monde.

L’Organisation mondiale de la santé (0MS) recommande d’impliquer les populations dans la réponse aux épidémies, voire de co-construire les réponses avec elles. Cette approche est en phase avec la « démocratie sanitaire » inscrite dans la loi française et développée par un courant combinant éthique, droits humains et santé publique. Pour mémoire, la démocratie sanitaire est une démarche qui vise à associer usagers, professionnels et décideurs publics dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques de santé dans un esprit de dialogue et de concertation.


À lire aussi : La démocratie en santé fête ses 20 ans : le temps de la refondation ?


Mais la place qui lui est accordée reste variable d’un pays à l’autre et la concrétisation de cette notion est discutée lors de chaque nouvelle épidémie, comme actuellement avec l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo.


À lire aussi : Ebola : Comment expliquer cette nouvelle flambée, malgré les vaccins qui ont amélioré la lutte contre les épidémies


En contexte covid, utiliser le droit pour faire appliquer la démocratie sanitaire

En Italie, le tissu associatif a été mobilisé pendant l’épidémie de covid-19 pour des interventions de secours et de soins, mais n’a pas été associé aux décisions de santé publique. À Bergame, l’association Sereni e sempre uniti (« Sereins et toujours unis ») a été créée par des familles de victimes pendant l’épidémie dans un objectif d’entraide et de plaidoyer.

Cette association a choisi un positionnement particulier du point de vue de la socioanthropologie des associations, qui lui confère un intérêt majeur sur le plan scientifique. Elle se différencie d’autres associations de professionnels et de familles, ou de personnes vivant avec le VIH, en ce qu’elle utilise le droit comme outil pour faire appliquer la démocratie sanitaire.

Notre recherche a débuté en 2020. Initialement centrée sur le vécu du covid et les rapports sociaux entre malades, familles et professionnels de santé autour de Bergame et dans la vallée Seriana, elle s’est progressivement focalisée sur les logiques d’action de l’association face à l’échec de la santé publique dans une province où 6000 décès ont été déplorés.

Les investigations ethnographiques (observation participante et méthodes classiques) ont été poursuivies jusqu’à ce jour pour parvenir à la documentation complète du processus.

En Italie, une gestion de crise défaillante

Premier foyer de la pandémie en Europe, l’Italie recense ses premiers cas dans la vallée Seriana, fortement industrialisée. La Lombardie possède un système de soins réputé mais caractérisé par une désertification progressive du dispositif sanitaire public imputée à des politiques de privatisation agressive. Dans cette situation, combinée aux choix politiques durant la crise, la première vague de covid-19 conduit en quelques semaines aux images qui ont circulé dans les médias internationaux d’une file de camions militaires évacuant des cercueils qui ne peuvent être gérés.

Une vive polémique éclate à propos de mesures qualifiées de « bricolées » et de négligences dans la mise en place des mesures. Les familles dénoncent les conditions de décès de leurs proches : saturation des établissements, encombrement des services d’urgences avec des files d’attente interminables, pénurie de ressources empêchant l’accès aux soins, entassement des cadavres dans les églises. De nombreuses personnes sont décédées chez elles par asphyxie alors que l’oxygène médical était introuvable.

Le combat d’une association devant les cours de justice

Des familles se regroupent alors pour créer un mouvement, Noi Denunceremo (en français : « Nous dénoncerons »), transformé assez vite en association, Sereni e sempre uniti (« Sereins et toujours unis »). L’association développe des actions de soutien aux membres et de diffusion de la mémoire des morts du covid-19, qui s’élargissent à des actions de plaidoyer (manifestations et déclarations publiques).

De plus, accompagnée par un groupe de juristes, avec comme chef de file l’avocate Consuelo Locati, l’association adopte la voie judiciaire pour obtenir des explications sur la pertinence et la légitimité des mesures adoptées pendant la pandémie. 700 plaintes font l’objet de deux procédures judiciaires contre le ministère de la santé, la présidence du Conseil des ministres et les administrateurs de la région Lombardie.

En avril 2020, le Parquet de Bergame ouvre une enquête qui durera trois ans et se terminera par la mise en examen des fonctionnaires et des politiciens qui ont géré la pandémie. Ces résultats constituent un point important pour l’action légale de Sereni, comme le souligne le Pr Andrea Crisanti dans son rapport de 2022 pour le parquet de Bergame (Crisanti A. 2022. Expertise technique du Pr Andrea Crisanti ordonnée par le Parquet de la République auprès du tribunal de Bergame. Rapport no 15749/2020/21 n°3).

Cette bataille légale, qui vise à établir vérité, justice et reconnaissance, tente de mettre fin à l’impunité des responsables sanitaires et, à travers cela, à restituer la dignité à laquelle les victimes n’ont pas eu droit jusque-là. Elle a aussi pour objectif que les populations soient à l’avenir moins démunies face aux erreurs des autorités et surtout plus impliquées dans l’élaboration et l’application des mesures de préparation et de réponse aux épidémies, une revendication en adéquation avec la démocratie sanitaire.

Pendant six ans, l’association Sereni, avec ses avocats à ses côtés, a mené un travail de documentation préalable basé sur le recueil, l’organisation, puis le dépôt auprès des tribunaux de milliers de pages de documents, une démarche essentielle dans les décisions de justice qui ont jalonné cette campagne.

Une victoire qui fera bouger les lignes

Un cap décisif de la bataille juridique a été franchi le 10 avril 2025, lorsque la Cour suprême de cassation italienne élargit la définition juridique du crime « d’épidémie coupable » en y incluant « l’omission, la négligence, l’inaction et le silence en contexte d’obligation d’informer ».

Cet arrêt pourrait permettre la réouverture des procédures pénales précédemment classées sans suite contre des hauts représentants des institutions politiques et sanitaires à l’époque des faits. Il pourrait aussi inspirer des changements de législations dans d’autres pays.

Cet évènement suscite d’autant plus d’espoir qu’il résonne avec deux autres succès à des étapes préalables. En 2024, la Cour européenne des Droits de l’homme (CEDH) accepte d’instruire le dossier présenté par Sereni, qui révèle des violations des droits humains dans la gestion de la pandémie, fait rare puisque seulement 5 % des plaintes soumises à cette cour sont acceptées. L’association attend les suites.

Puis le 24 mars 2026, les familles au sein de l’association sont reconnues victimes par le tribunal pénal de Rome. Lors de cette audition préliminaire impliquant des fonctionnaires du ministère de la Santé, il est formellement établi que le plan pandémique national qui aurait dû être mis à jour « ne l’a pas été, en partie par manque de moyens ». Une brèche est alors ouverte dans le mur d’omerta et l’immunité qui protège les autorités depuis six ans, à propos des défaillances dans la gestion de la crise.

Ces trois évènements montrent que l’association a obtenu des succès significatifs grâce à quatre éléments principaux : l’expertise de juristes engagés et eux-mêmes concernés par le décès de proches, un travail considérable de documentation pour la préparation des dossiers juridiques, une persévérance qui a permis de dépasser la temporalité des institutions, et le soutien de centaines de familles.

Une scène en témoigne :

Le 24 mars 2026, dans l’immense salle du Tribunal pénal de Rome, remplie d’éléments des forces de l’ordre, une centaine de membres de Sereni avaient fait le déplacement de plus de 600 kilomètres pour se tenir aux côtés de leurs avocats pendant l’audition. Un mur de solidarité et de soutien, une présence émotionnelle très forte, pour que la voix des citoyens soit entendue et ait un poids quand il s’agit de la santé de tous.

En Italie et ailleurs, la persévérance de Sereni ancre le pouvoir des associations face aux autorités

Dans un contexte national hostile dans lequel ni la politique, ni les responsables sanitaires chargés de la gestion de la crise n’ont été en mesure d’éclairer les raisons du désastre, cette association a trouvé dans la justice un moyen pour faire avancer ses revendications, celles des familles de victimes.

Les enjeux ne concernent pas seulement les familles éprouvées. Pour les populations, en Italie et ailleurs, la persévérance associative exemplaire de Sereni permet d’ancrer davantage le pouvoir des associations face aux autorités et ouvre la voie vers une forme de démocratie sanitaire. Le suivi des procédures initiées il y a six ans nécessitera encore quelques mois ou années de documentation anthropologique.

Aujourd’hui, l’enquête ethnographique auprès des familles des défunts et membres de l’association montre que son action militante a permis de redonner un sens aux épreuves qu’ils ont vécues, en surmontant des situations de deuils qualifiés de traumatiques, impossibles, ou absents, pour des morts ressenties comme injustes.

Encore des étapes à franchir et un final à écrire

La mobilisation citoyenne a aussi permis de requalifier la notion « d’épidémie coupable » avec une extension majeure de son champ d’application. Ainsi, « l’omission, la négligence, l’inaction et le silence en contexte d’obligation d’informer » deviennent passibles en Italie de peines de prison.

Au regard des positions des institutions de santé globale, le périmètre de cette requalification juridique mériterait d’être encore élargi pour y inclure la « préparation » aux épidémies, voire la « participation communautaire » à l’élaboration des stratégies.

Cette notion juridique aura-t-elle des effets incitatifs ? L’appel est lancé pour d’autres enquêtes afin de préciser si cette singularité italienne qu’est le « crime d’épidémie coupable par omission, négligence, inaction » permet désormais aux populations d’avoir un pouvoir concret face à l’État dans la définition et la mise en œuvre des politiques sanitaires.

La reconnaissance de cette notion dans d’autres pays pourrait aider à mettre les États devant leurs responsabilités à propos de la préparation de leur système de soin, un élément essentiel pour obtenir la confiance des populations et une réponse efficace aux épidémies.


Le projet COMESCOV pour « Confinement et mesures sanitaires visant à limiter la transmission du covid-19 : Expériences sociales en temps de pandémie en France, en Italie et aux USA » (ANR-20-COVI-0083-01) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Chiara Alfieri est membre de Associazione famigliari delle vittime del covid-19 Sereni e sempre uniti. Elle a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche pour le projet COMESCOV (« Confinement et mesures sanitaires visant à limiter la transmission du covid 19 : Expériences sociales en temps de pandémie en France, en Italie et aux USA », ANR-20-COVI-0083-01).

Marc Egrot a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) pour le projet COMESCOV (« Confinement et mesures sanitaires visant à limiter la transmission du covid 19 : Expériences sociales en temps de pandémie en France, en Italie et aux USA », ANR-20-COVI-0083-01).

Alice Desclaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.07.2026 à 11:31

Au Liban, Israël se heurte aux limites de sa stratégie régionale

Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine
L’armée israélienne s’enfonce dans le Sud-Liban face à un Hezbollah réorganisé. Une stratégie fondée sur des analyses erronées qui ébranle aujourd’hui l’alliance avec les États-Unis.
Texte intégral (2388 mots)

Les erreurs d’analyse de Tel-Aviv et de Washington sont patentes. Fin février dernier, Israël et les États-Unis pensaient pouvoir rapidement venir à bout de la République islamique d’Iran. Le gouvernement Nétanyahou a cru que cette perspective lui offrait une occasion rêvée d’en finir avec le Hezbollah libanais, déjà affaibli après les affrontements de 2024. Quatre mois plus tard, le régime iranien est toujours là, de même que l’organisation paramilitaire du Sud-Liban, et Donald Trump semble de plus en plus désireux de se dégager au plus vite de ce bourbier, au point d’exercer des pressions sans précédent sur son allié privilégié.


Après la guerre des soixante-six jours de 2024 au sud du Liban – durant laquelle Tel-Aviv a accumulé des succès tactiques et infligé des revers notables à l’« Axe de la résistance » –, s’est ancrée chez bon nombre d’observateurs et d’analystes la conviction qu’Israël était devenu la puissance hégémonique au Moyen-Orient. Une conviction encore renforcée par le fait que cette guerre a été suivie de l’effondrement du régime Assad en Syrie en décembre de la même année, ce qu’Israël a présenté comme la conséquence des coups de boutoir qu’il avait assénés aux alliés de Damas.

Cette vision des choses reste répandue aujourd’hui. Pourtant, dernièrement, le terrain libanais a révélé les limites de la puissance israélienne. La reprise des hostilités par Israël en mars 2026 n’a pas abouti à l’écrasement du Hezbollah qu’avait promis Benyamin Nétanyahou. Au contraire, la détermination du mouvement chiite libanais ne faiblit pas. Pour Tel-Aviv, les combats terrestres sont de plus en plus coûteux, tant sur le plan humain que matériel.

Dans le même temps, la relation entre Israël et les États-Unis est parcourue de tensions dans un contexte marqué par la signature, le 17 juin dernier, du protocole d’accord visant à mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient : l’Iran exige dans ce cadre que les opérations militaires israéliennes au Liban prennent fin et qu’un agenda temporel pour un retrait israélien total du Sud-Liban soit élaboré.

L’agacement de la Maison-Blanche

Donald Trump, qui était toujours apparu comme un soutien systématique de Benyamin Nétanyahou, a récemment changé de ton, affirmant qu’« Israël se bat contre le Hezbollah depuis trop longtemps » et que « trop de gens ont été tués », avant d’ajouter : « Si Israël ne peut pas faire le boulot sans tuer tout le monde, le [président syrien] s’en occupera » – suggestion qu’Ahmed Al-Charaa s’est d’ailleurs empressé d’écarter.

Israël semble désormais dans l’impasse. Amos Harel, correspondant militaire du journal Haaretz estime à cet égard :

« Du point de vue d’Israël, c’est probablement le pire des scénarios : un bilan humain qui ne cesse de s’alourdir ; une réalité régionale dangereuse dans laquelle des accords problématiques lui sont imposés sur plusieurs fronts ; une crise politique interne ; et peut-être le problème le plus grave à long terme : une fracture grandissante avec l’administration américaine, pourtant amie. »

Israël qui, il y a quelques mois encore, ambitionnait d’imposer un nouveau rapport de force régional, de la Syrie à l’Iran en passant par le Liban, fondé sur sa suprématie militaire et le soutien inconditionnel de Washington, se retrouve en difficulté et peine à obtenir des résultats tangibles et pérennes sur le terrain libanais. L’explication tient avant tout au fait que Tel-Aviv a sous-estimé aussi bien la résilience du régime iranien que celle du Hezbollah.

Les paris perdus de l’offensive contre Téhéran

Lorsque le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont lancé leur offensive surprise contre l’Iran et éliminé plusieurs hauts responsables du régime, l’idée selon laquelle la République islamique se trouvait au bord de l’effondrement irriguait les déclarations et les analyses. Benyamin Nétanyahou avait alors réussi à convaincre Donald Trump que le moment était opportun en lui tenant le discours suivant :

« L’économie iranienne est en ruine. Le peuple est au bord de la révolte. Les gardiens de la révolution perdent le contrôle. »

Dès lors, l’ampleur de la démonstration de force devait contraindre l’Iran à capituler ou, au moins, à créer un contexte favorable à une dynamique interne de changement de régime. Comme le note l’universitaire américain Alfred McCoy, Washington a refusé d’effectuer un débarquement qui aurait provoqué de nombreuses pertes humaines au sein de son armée et a tenté de mobiliser les minorités ethniques iraniennes, qui représentent environ 40 % de la population du pays, le Pentagone étant « conscient que les forces terrestres américaines se heurteraient à une résistance redoutable : la milice bassidj, forte d’un million d’hommes, les 150 000 gardiens de la révolution (spécialisés dans la guérilla asymétrique) et les 350 000 soldats de l’armée régulière iranienne ».

Le plan consistant à s’appuyer sur des groupes armés kurdes pour déstabiliser le régime iranien s’est révélé hasardeux, Donald Trump ayant ouvertement accusé les combattants kurdes irakiens d’avoir conservé les armes envoyées par son administration au lieu de les utiliser pour s’attaquer à l’Iran.

L’offensive américano-israélienne, qui tablait sur la faiblesse du régime de Téhéran et sur un soulèvement de la population iranienne, n’a pas eu l’effet escompté. Au contraire : l’Iran a non seulement répondu par des frappes de missiles balistiques visant Israël, des bases américaines dans la région ainsi que plusieurs alliés de Washington, mais a aussi fait de la fermeture du détroit d’Ormuz une véritable arme de guerre.

Ces erreurs d’analyse sur l’Iran n’ont pas été sans incidence quant à l’appréhension de la situation libanaise. En effet, Israël semblait persuadé que ses coups d’éclat de l’année 2024 – explosion simultanée de bipeurs et de talkies-walkies de nombreux membres du Hezbollah ; assassinat du secrétaire général du parti Hassan Nasrallah ; désorganisation de la structure de commandement par l’élimination de plusieurs hauts responsables et la destruction d’une grande partie de son arsenal – avaient obéré les capacités de nuisance de l’organisation.

Dans un contexte où la République islamique d’Iran, parrain historique du Hezbollah, semblait sur le point de chuter, les Israéliens ont cru, début mars, que le moment était idéal pour neutraliser définitivement le mouvement chiite libanais.

Ces pronostics ont été déjoués. Le Hezbollah avait réorganisé et reconstruit son commandement en remplaçant sa structure pyramidale par une structure décentralisée, composée de petites unités ayant une connaissance limitée des opérations de leurs pairs afin de préserver le secret opérationnel. Tous les responsables identifiés par le Mossad dans le cadre de l’implication du Hezbollah dans la guerre en Syrie ont été remplacés.

Par ailleurs, l’organisation paramilitaire a démontré qu’elle disposait encore non seulement de combattants, mais aussi d’armements : les frappes d’artillerie, l’utilisation de missiles sophistiqués ou de drones à fibres optiques difficiles à intercepter ont illustré sa capacité de résistance et de nuisance.

Une stratégie sans cap sur le terrain libanais

La guerre sur le front libanais a donc essentiellement pris la forme d’une campagne aérienne de bombardements intensifs pour installer une zone tampon dont la frontière serait le fleuve Litani. En mars et en avril, 45 % des villages du Sud-Liban ont été endommagés et détruits, selon les données du Monde.

Depuis le 25 mai dernier, alors que Washington et Téhéran discutaient des termes d’un accord, Israël a élargi son offensive militaire contre le Hezbollah, et cherche à avancer au-delà de la « ligne jaune » (de défense avancée). Une stratégie qui semble dénuée de cap clair. Dans l’article déjà cité, Amos Harel constate que « beaucoup au sein de l’état-major général savent que les combats actuels n’ont aucun objectif stratégique utile ». « Dans cette guerre asymétrique, Israël ne peut pas éradiquer une force combattante qui est encore importante et bien armée », considère de son côté l’ancien diplomate français Denis Bauchard.

La situation est d’autant plus problématique que toute perspective d’accord final entre Washington et Téhéran reste conditionnée par l’exigence iranienne d’un arrêt de la guerre au Liban et d’un retrait israélien du sud du pays – exigence à laquelle le gouvernement israélien oppose une fin de non-recevoir, le ministre de la défense étant allé jusqu’à déclarer que l’armée israélienne resterait au Sud-Liban même si les États-Unis lui enjoignaient de s’en retirer.

Pour favoriser une désescalade, les États-Unis cherchent également à faire pression sur la partie libanaise. Ainsi, le gouvernement libanais a cédé aux injonctions américaines et signé un accord-cadre avec Israël qui, s’il venait à être appliqué, transformerait l’armée libanaise en force supplétive de l’armée israélienne. En effet, les termes de cet accord ne mentionnent jamais « le retrait » israélien, mais évoquent un « redéploiement » avec la création, à la lisière de la ligne jaune, de zones pilotes qui seraient confiées à l’armée libanaise et qui pourraient s’étendre à d’autres parties de la zone occupée par Israël ; si toutefois l’institution militaire libanaise venait à se montrer coopérative.

Cet accord suscite une opposition assez large au Liban : il est dénoncé par le Hezbollah et par le mouvement Amal (le plus grand parti chiite au Parlement), et vivement critiqué par Walid Joumblatt, leader politique de la communauté druze. Cette position a été suivie par le Courant patriotique libre, parti représentatif d’une partie du camp chrétien. L’opposition à cet accord transcende donc les clivages intercommunautaires.

Un échec pour Tel-Aviv… et pour Washington

Donald Trump a déjà exercé de fortes pressions sur son allié israélien pour l’empêcher de saboter le processus de négociation avec Téhéran. La tension culmine actuellement dans la relation bilatérale, sachant qu’un accord final avec l’Iran apparaît comme un développement indispensable pour le président américain : une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz aurait des effets désastreux sur l’économie de son pays et, donc, sur les chances de son parti aux élections de mi-mandat de novembre prochain.

Aux États-Unis, de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour critiquer le mémorandum d’entente avec l’Iran. Robert Malley, principal négociateur de l’accord nucléaire iranien de 2015 puis émissaire spécial pour l’Iran sous Joe Biden, juge que Trump a accepté des conditions pires que celles qu’il aurait pu obtenir par la voie diplomatique. Son constat est sans appel :

« Aujourd’hui, les faucons qui avaient été exaltés par l’opération “Epic Fury” sont furieux contre M. Trump pour avoir mis fin au conflit. Les colombes ne lui pardonneront pas de l’avoir déclenché. Tout le monde est perdant, et personne n’est satisfait. »

The Conversation

Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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