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11.04.2026 à 07:41

Moyen-Orient : au-delà du choc énergétique, une crise mondiale pour les ressources minérales

Anne Bialkowski, Responsable de l'unité Intelligence minérale, BRGM
Mathieu Leguerinel, Economiste des ressources minérales, BRGM
Le conflit au Moyen-Orient ne provoque pas seulement un choc pétrolier et gazier. Il fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement de ressources minérales cruciales.
Texte intégral (2724 mots)

La crise économique née dans le sillage de la guerre en Iran n’est pas seulement un choc pétrolier et gazier. Elle fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement de ressources minérales cruciales, tant pour l’agriculture mondiale que pour la transition énergétique.


Le conflit qui secoue le Moyen-Orient depuis le 28 février 2026 provoque une onde de choc sur l’ensemble des marchés mondiaux des ressources minérales, au-delà des impacts sur les marchés du pétrole et du gaz. La région, point de passage stratégique pour le transport maritime de par son positionnement géographique, joue en effet un rôle clé dans l’approvisionnement en aluminium, en soufre et en hélium. En effet, leur production nécessite du gaz naturel. Cela affecte aussi, plus indirectement, d’autres métaux dont l’industrie dépend soit du pétrole, soit du soufre, comme le nickel, le titane ou le cuivre.

Les restrictions du transport dans le détroit d’Ormuz, par lequel ont transité près de 34 % du pétrole brut mondial en 2025 ainsi que 19 % du gaz naturel liquéfié, agissent comme un verrou géopolitique dont les effets se répercutent sur toutes les chaînes de valeur industrielles, bien au-delà des hydrocarbures et des produits pétrochimiques.

Nous travaillons pour l’Observatoire français des ressources minérales pour les filières industrielles (Ofremi), coordonné par le BRGM, impliquant également le CEA, l’IFPEN, l’Ifri et l’Ademe. Cet observatoire peut apporter un éclairage stratégique sur cette crise en offrant une lecture globale des chaînes d’approvisionnement en ressources minérales, au-delà des seules dynamiques énergétiques.

Par son expertise sur les métaux et minéraux critiques au travers de l’ensemble de leurs chaînes de valeur, l’Ofremi met en évidence les effets systémiques et souvent sous‑estimés de ce type de conflit sur l’ensemble des secteurs stratégiques pour notre économie. Nous vous proposons dans cet article un tour d’horizon des effets de la crise sur plusieurs matières critiques : l’hélium, l’aluminium, le soufre, le nickel, le cuivre et le titane

Hélium : une pénurie mondiale inédite

L’hélium est un sous-produit du traitement du gaz naturel lors de sa liquéfaction. Environ un tiers de la production mondiale d’hélium provient du site de Ras Laffan, au Qatar.

Terminal gazier à Ras Laffan (Qatar) en 2012. Matthew Smith, CC BY

La rupture d’approvisionnement risque d’être fortement impactante à terme pour l’industrie, car cet élément est indispensable à la fabrication de semi-conducteurs, ainsi qu’à une partie des équipements médicaux.

Ainsi, Taïwan, la Corée du Sud et la Chine sont particulièrement exposés, tout comme les équipements de santé européens (aimants supraconducteurs présents dans les appareils IRM notamment), si des circuits d’approvisionnement alternatifs ne sont pas identifiés à moyen terme.

Aluminium : une industrie régionale paralysée et des tensions sur les prix à prévoir

La production d’aluminium métal à partir d’alumine, elle-même issue de la bauxite, requiert beaucoup d’énergie. On la produit généralement là où elle est disponible à bas coût, dans des fonderies fonctionnant au gaz naturel. C’est pourquoi environ 10 % des capacités mondiales de production d’aluminium se situent dans le Golfe persique. Le manque de gaz et l’impossibilité d’importer l’alumine d’Australie entraînent donc des arrêts de production, comme chez les Qataris Qatalum (joint-venture entre le norvégien Hydro), Qamco (qui maintiendra sa production à 60 % de sa capacité) et Alba (Aluminium Barhain BSC), dont l’arrêt contrôlé de trois lignes de procédés réduira de 19 % sa production annuelle.

Sites de la chaîne de valeur de l’aluminium au Moyen-Orient. Fourni par l'auteur

Cette situation risque d’accroître la hausse des prix de l’aluminium, déjà sous tension depuis un an. Au 1er avril 2026, le prix de l’aluminium coté à la bourse de Londres avait augmenté de près de 45 % sur un an. Le phénomène devrait encore être amplifié par la hausse des prix de l’énergie, la baisse de l’offre en provenance du Moyen-Orient et de potentielles spéculations.

L’Europe et les États-Unis dépendent des importations en aluminium provenant du golfe Persique, et sont donc particulièrement vulnérables aux changements du marché.

Soufre : un maillon critique qui menace l’agriculture mondiale, mais pas seulement

Dans le golfe Persique, le soufre n’est quasiment pas extrait de mines : il est coproduit à partir des hydrocarbures, en particulier du gaz naturel et du pétrole, riches en soufre. Les pays du Golfe fournissent un quart du soufre mondial. Or, le soufre est essentiel à la fabrication des engrais phosphatés, mais aussi d’acide sulfurique, indispensable à la métallurgie du cuivre et du nickel et à de nombreux procédés industriels.

Principaux producteurs de soufre en 2024. WMD 2026, via Ofremi, Fourni par l'auteur

Des ruptures d’approvisionnement pourraient provoquer une flambée des prix des engrais et, à plus long terme, des tensions sur le secteur agricole ainsi que des réactions protectionnistes, notamment de la Chine, qui est aujourd’hui le principal producteur mondial de soufre.

Nickel : l’Indonésie en difficulté

Les usines indonésiennes utilisant la lixiviation haute pression (procédé appelé High-Pressure Acid Leaching, ou HPAL) produisent 70 % des produits intermédiaires à base de nickel utilisés pour les batteries. Or, cette industrie utilise de l’acide sulfurique produit à partir du soufre importé du Moyen-Orient.

Avec des stocks couvrant à peine un mois, certaines installations ont déjà suspendu leur production. Cette situation tendue pourrait perturber la chaîne mondiale des batteries haute performance pour les véhicules électriques.


À lire aussi : Quelle technologie de batterie pour les voitures électriques ? Un dilemme de souveraineté industrielle pour l’Europe


Cuivre et titane : des impacts pour l’instant indirects

Le cuivre n’est pas directement menacé, mais sa production dépend elle aussi de l’acide sulfurique, utilisé par les procédés métallurgiques. Comme le prix du cuivre dépend fortement de l’état de l’économie mondiale, il pourrait reculer si celle-ci est freinée par la hausse des prix du pétrole.

Gros plan sur une éponge de titane. Hi Res Images of Chemical Elements/Wikicommons, CC BY

Pour ce qui est du titane, L’Arabie saoudite possède une usine d’éponges de titane (forme poreuse et irrégulière de titane ure, obtenu par réduction du tétrachlorure de titane, qui est une des formes de titane faisant l’objet de commerce mondial), située au bord de la mer Rouge. Il s’agit d’un matériau critique pour l’industrie aéronautique.

Si ce site industriel est peu exposé actuellement, il pourrait le devenir dans le cas d’une extension du conflit du côté de la mer Rouge.

Un choc global aux répercussions durables

La crise au Moyen-Orient ne saurait pas être réduite à un simple épisode géopolitique : elle révèle la sensibilité structurelle des chaînes d’approvisionnement mondiales, en déclenchant une cascade de vulnérabilités. Pétrole, gaz, hélium, soufre, aluminium, nickel… autant de ressources essentielles dont la disponibilité conditionne les secteurs industriels, notamment ceux porteurs de la transition énergétique.

Si le conflit s’inscrit dans la durée, les tensions pourraient s’amplifier, entraînant une hausse généralisée des coûts de production pour les entreprises, une augmentation durable des prix et des risques d’approvisionnement dans certains secteurs. La sécurisation des approvisionnements en ressources minérales, par la diversification des lieux de production, est plus que jamais d’actualité.


Antoine Lebrault, chargé de communication au BRGM, a participé à l’écriture de cet article.

Cet article a été réécrit sur la base d’une note de l’Ofremi à diffusion restreinte, avec les contributions de Marc-Antoine Eyl-Mazzega et Thibault Michel (Ifri), Emmanuel Hache (IFPEN) et Stéphane Bourg, Claire André-Luquet, Gaétan Lefebvre, Katherine Leroy, Paul Notom, Éric Pujol, Aurélien Reys (BRGM).

The Conversation

Bialkowski Anne a reçu des financements de l'ANR dans le cadre du projet OFREMI

Mathieu Leguerinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.04.2026 à 16:51

Médiation entre les États-Unis et l’Iran : le Pakistan sur le devant de la scène diplomatique mondiale

Samina Yasmeen, Director of Centre for Muslim States and Societies, The University of Western Australia
Le Pakistan s’appuie sur sa proximité à la fois avec l’Iran et avec les États-Unis pour apparaître comme un acteur diplomatique de premier plan.
Texte intégral (2298 mots)
Le 25 septembre 2025, le premier ministre du Pakistan Shehbaz Sharif et le chef de l’armée Asim Munir sont accueillis par Donald Trump, J. D. Vance et Marco Rubio à la Maison-Blanche. Whitehouse.gov

Alors que Donald Trump venait de menacer d’anéantir la civilisation iranienne, Washington et Téhéran ont finalement conclu, le 7 avril 2026, un cessez-le-feu temporaire de deux semaines, en échange de la réouverture du détroit d’Ormuz. Le Pakistan, fort de ses relations privilégiées avec les deux pays, a joué un rôle important dans les négociations et accueillera sur son territoire les discussions prévues ces tout prochains jours.


L’annonce du fragile cessez-le-feu passé entre les États-Unis, Israël et l’Iran fut premièrement communiquée via une publication du premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif sur son compte X.

Il s’agit, en soi, d’une grande victoire diplomatique pour le Pakistan, quand bien même l’accord a rapidement été menacé par la poursuite et même l’intensification des bombardements israéliens sur le Liban.

Le Pakistan demeurera au cœur des négociations de paix, puisque des discussions entre les parties se tiendront sur son territoire à partir de ce 10 avril.

Islamabad est parvenu à réunir les deux adversaires en s’appuyant sur les relations de longue date qu’il entretient avec eux et sur des accords passés avec l’un comme avec l’autre. Ce faisant, il apparaît comme une puissance diplomatique avec laquelle compter.

La longue relation avec l’Iran

Le Pakistan et l’Iran entretiennent une amitié et une alliance anciennes. Partageant plus de 900 kilomètres de frontières, les deux pays ont, depuis la création du Pakistan en 1947, cherché plusieurs fois à s’aider mutuellement à résoudre des crises diplomatiques.

CC BY-SA

Durant la période monarchique de l’Iran, qui prit fin en 1979, le Pakistan bénéficia d’une médiation iranienne dans ses différends avec l’Afghanistan ainsi que d’un soutien actif de Téhéran lors des guerres qui l’opposèrent à l’Inde en 1965 et en 1971. La relation ne fut pas toujours pas exempte de tensions. Selon certaines sources, l’ancien premier ministre pakistanais Zulfikar Ali Bhutto (1973-1977) n’appréciait guère l’attitude hautaine du shah d’Iran.

Ces liens étroits se sont maintenus après la révolution islamique en Iran. Près de 20 % de la population pakistanaise est chiite et entretient depuis longtemps une relation étroite avec le régime iranien.

Téhéran s’est par ailleurs servi de ces communautés pour diffuser sa propre vision de l’islam et de la politique, en prenant toutefois soin de ne pas franchir certaines limites. Le régime a veillé à ce que les tensions ne dépassent pas un seuil au-delà duquel le gouvernement pakistanais le considérerait comme un facteur de déstabilisation et une menace pour sa propre sécurité.

En raison de cette histoire commune et de cette proximité géographique, le régime iranien est particulièrement disposé à écouter son homologue pakistanais.

Sécurité régionale et nationale

Contribuer à une stabilisation de la situation en Iran est d’autant plus crucial pour le Pakistan que ce dernier souhaite absolument éviter une fragmentation de son voisin de l’ouest en plusieurs petits États.

Le Baloutchistan, la plus grande province du Pakistan, connaît une recrudescence des violences armées commises par le groupe séparatiste Armée de libération du Baloutchistan (BLA). Ses combattants ont attaqué de nombreuses installations militaires, des forces de l’ordre et des fonctionnaires, en particulier ceux originaires de la province du Pendjab (la plus importante sur le plan démographique et économique).


À lire aussi : Who are the Baloch Liberation Army? Pakistan train hijacking was fuelled by decades of neglect and violence


Le Pakistan a conscience qu’un Iran affaibli ou fragmenté pourrait renforcer l’attrait pour l’idéologie de la BLA. Islamabad refuse d’envisager la création d’un grand Baloutchistan qui engloberait des territoires des deux côtés de ses frontières avec l’Iran.

Autre considération : le Pakistan craint que son arsenal nucléaire ne devienne la prochaine cible des puissances étrangères, et cherche ainsi à désamorcer les tensions dans l’ensemble de la région.

France 24.

La situation géographique du Pakistan est également à prendre en compte. Islamabad ne veut surtout pas se retrouver en étau entre un Iran qui serait contrôlé par Israël et une Inde qui est déjà une proche alliée de Tel-Aviv.

Il est probable que le régime iranien soit conscient de ces préoccupations et comprenne que la médiation du Pakistan repose sur ses propres inquiétudes quant à la sûreté du pays. Mais, du point de vue iranien, ce n’est pas forcément une mauvaise chose : cela signifie que toutes les pistes sont explorées pour parvenir à un cessez-le-feu et à un règlement durable.

Des amis dans le camp MAGA

Le Pakistan jouit d’une réelle crédibilité aux yeux de l’administration Trump. Cela s’explique principalement par le rôle prépondérant que l’armée pakistanaise a joué dans l’élaboration de la politique étrangère du pays. Cette influence, sensible dès la naissance du Pakistan il y a près de 80 ans, s’est encore renforcée récemment.

En 2022, le général Asim Munir a pris ses fonctions de chef d’état-major de l’armée. Il a été promu au grade de maréchal à la suite de la « mini-guerre » qui a opposé le Pakistan à l’Inde en mai 2025.


À lire aussi : Inde-Pakistan : vers une nouvelle guerre de grande ampleur ?


En poste pour les cinq prochaines années et possiblement jusqu’en 2035, il s’est imposé comme le général le plus puissant à la tête du Pakistan depuis des décennies.

Munir a noué des relations cordiales avec le président états-unien Donald Trump. Il s’est rendu à deux reprises au siège de l’administration, où il a notamment été reçu dans le bureau Ovale.

Le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif serre la main du secrétaire d’État américain Marco Rubio, sous le regard du maréchal Asim Munir. Andrew Harnick/Getty

Munir a également influencé la politique du Pakistan à l’égard du Golfe, notamment en ce qui concerne la signature d’un accord stratégique de défense mutuelle avec l’Arabie saoudite en septembre 2025. Cet accord s’appuie sur des décennies de coopération en matière de défense entre les deux pays. Il stipule clairement que toute attaque contre l’un des deux pays sera considérée comme une attaque contre les deux.

Bien que le Pakistan ait pris soin de souligner qu’il n’étend pas son parapluie nucléaire à l’Arabie saoudite, cet accord témoigne d’une dissuasion régionale partagée et de la capacité des deux États à collaborer contre leurs adversaires.

La signature de cet accord fut suivie de celle d’un accord de défense stratégique entre l’Arabie saoudite et les États-Unis, lors de la visite du prince héritier Mohammed ben Salmane à Washington, en novembre 2025.

Une alliance est donc désormais formée entre les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan.

La Chine, autre alliée

Dans le même temps, le Pakistan maintient des relations militaires, économiques et politiques solides avec la Chine. Pékin s’est montré favorable à une désescalade du conflit dans le Golfe, en raison de sa forte dépendance à l’égard du pétrole provenant de la région. Cet intérêt fut clairement exprimé lors de la visite du ministre pakistanais des affaires étrangères Ishaq Dar en Chine, le 31 mars dernier. Peu avant, il avait rencontré ses homologues saoudien, égyptien et turc, confirmant que le Pakistan bénéficie à la fois du soutien de toutes les grandes puissances à majorité musulmane et de la Chine.

En contribuant à une solution possible au conflit en Iran d’une façon telle que Donald Trump peut mettre sa médiation en avant et donc ne pas perdre la face, Islamabad s’impose comme le grand vainqueur diplomatique de la séquence actuelle.

The Conversation

Samina Yasmeen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.04.2026 à 16:50

Comment l’Union européenne s’arme-t-elle face à la politique darwiniste de Trump ?

Sylvie Lemasson, Politologue, membre du laboratoire Centre d'études sur la sécurité internationale et les coopérations européennes (CESICE), Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
Cécile Pelaudeix, Chercheuse à l'Academy of International Affairs (Bonn), chercheuse associée en sciences politiques à Pacte Sciences Po Grenoble-UGA, Université Grenoble Alpes (UGA)
Sur bien des dossiers – du Groenland à la guerre au Proche-Orient –, Donald Trump affiche régulièrement son mépris à l’égard d’une UE qu’il décrit comme faible et pusillanime.
Texte intégral (1806 mots)

Dans la vision du monde du locataire de la Maison-Blanche, les prédateurs, à commencer par les États-Unis, ne font aucun cas de l’Union européenne. Or, à y regarder de plus près, l’UE manifeste de plus en plus sa capacité à résister aux appétits de Washington en se faisant le héraut du respect du droit international.


Au-delà de ses positions erratiques, le président américain n’en finit pas de déboussoler l’Union européenne (UE). Les coups de boutoir répétés de Donald Trump sont d’autant plus déstabilisants qu’ils visent les alliés historiques des États-Unis. Le renouvellement de ses menaces, le 1er avril 2026, de quitter l’Otan en réponse au refus des Européens d’aider militairement son armée à débloquer le détroit d’Ormuz est une nouvelle manifestation d’une désinvolture toxique dans l’usage des rapports de force.

Cette politique darwiniste faite de mépris et d’humiliation se prend à cartographier la scène internationale en « espèces étatiques ». D’un côté, des puissances prédatrices, chacune destinée à se reproduire. De l’autre, des proies soumises, toutes condamnées à disparaître. C’est ainsi que, de manière sidérante, le président a pu menacer, le 6 avril, de « faire disparaître la civilisation iranienne ».

Faiblesses et atouts de l’UE

Sur cette échelle de valeurs, l’UE n’a manifestement pas vocation à s’imposer. Alors que la guerre en Ukraine perdure et que les conflits s’enchaînent sur la planète, les discours de l’administration américaine ne cessent de dévaluer l’Europe. Si l’Union entend déjouer ce sombre sort, elle doit impérativement se pencher sur les écueils qui entravent sa pleine maturation.

Il est vrai que le nombre croissant des États membres rend périlleuse l’expression d’une seule voix dans les domaines régaliens, surtout en période de crises. Mais le mécanisme du vote à la majorité qualifiée pourrait s’appliquer plus largement, ainsi que le recours aux coopérations renforcées. Depuis plusieurs années déjà, Berlin et Paris proposent la constitution de différents groupes « pionniers », capables d’entraîner dans leur sillage d’autres partenaires.

La coalition des volontaires pour sécuriser l’Ukraine et le groupe « E6 », qui rassemble les six plus grandes économies de l’UE – Allemagne, France, Italie, Pays-Bas, Pologne et Espagne pour consolider les leviers économiques de l’UE attestent de cette volonté de doter l’espace communautaire d’une souveraineté stratégique. Trois phases récentes laissent croire à un réveil des consciences d’un certain nombre de pays pour travailler à une force de projection de l’UE sur la scène internationale.

Défense du Groenland, extension du parapluie nucléaire français et implication au Moyen-Orient

Primo, la séquence groenlandaise qui a opposé frontalement le Danemark à Donald Trump a largement mobilisé l’UE. Sur un front politique, les instances bruxelloises ont su faire bloc pour affirmer haut et fort la souveraineté danoise sur le territoire arctique autonome. Et sur un front militaire, l’envoi de contingents européens, organisé par Copenhague avec le ferme soutien de Paris, a ressuscité l’idée d’un pilier européen au sein de l’Otan.

Si l’opération « Arctic endurance » reste modeste en termes logistiques, elle souligne avant tout les velléités de résistance aux assauts américains. Malgré cela, les discussions en cours entre les États-Unis et le Danemark sur l’extension à quatre bases (contre une seule actuellement, la base spatiale de Pituffik) de la présence militaire au Groenland – ce qui permettrait au président Trump de prétendre à une sortie honorable de la crise groenlandaise – pourraient au contraire consolider la dépendance européenne.

D’autant que l’administration Trump donne régulièrement des signes d’autoritarisme. La politique de Washington se montre en effet poreuse aux théories du juriste allemand Carl Schmitt, qui dans les années 1930, développe le concept de libéralisme autoritaire. Aussi retrouve-t-on, dans le langage comme dans l’action des représentants américains, les principes d’un « État fort pour une économie saine », d’une dualité assumée entre « ami et ennemi » et d’une référence aux prises territoriales comme autant de gestes messianiques. En outre, le milliardaire Peter Thiel, appui constant de Trump, n’a aucun scrupule à faire valoir ses lectures bibliques pour évoquer des « guerres sacrées » lors de ses conférences en Europe. Quant à Pete Hegseth, dont le titre officiel de « secrétaire d’État à la défense » a été récemment modifié en « secrétaire à la guerre », il assume pleinement le terme de croisade. Arborant un tatouage de la Croix de Jérusalem et se prévalant d’un soutien de Dieu à son projet, il explique sans ambages que les États-Unis jouissent de l’« arsenal de la foi » : en d’autres termes, d’un magistère de la force.


À lire aussi : États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran


Secundo, le discours très remarqué d’Emmanuel Macron sur l’ouverture du parapluie nucléaire français à des États membres de l’UE va dans le sens d’une autonomie européenne accrue. Tout en s’affranchissant de la doctrine de ses prédécesseurs relative à la « stricte suffisance » de l’arsenal français, le président Macron promeut l’idée d’un accroissement de moyens pour rendre crédible cette « dissuasion avancée ». La France prend donc l’initiative de penser la défense euro-européenne au plan continental à partir de ses propres atouts nationaux.


À lire aussi : Dissuasion nucléaire : tournant majeur dans la stratégie française et européenne


Et, tertio dans le cadre du conflit iranien, Paris assume, là encore, le rôle d’une avant-garde stratégique avec le déploiement en Méditerranée d’une force navale qu’aucun autre pays de l’UE n’est en mesure d’aligner. En réponse au découplage politique croissant entre les États-Unis et l’UE, la réaction française à l’intervention américaine se prévaut du droit international. Tout en cherchant à contribuer au maintien d’un équilibre régional, la France entend rappeler l’ADN de l’Europe : le respect de valeurs normatives. Et c’est désormais une réponse relativement cohérente que l’UE apporte au conflit iranien basée sur la désescalade diplomatique.

Le refus d’un engagement militaire offensif et la défense des intérêts économiques et sécuritaires européens

Mais cet activisme français doit composer avec un certain nombre d’entraves venant principalement d’Allemagne. Outre la division spectaculaire entre Paris et Berlin sur l’accord avec le Mercosur, les divergences s’accumulent sur des sujets stratégiques comme l’énergie (Paris considérant, contrairement à son partenaire, que la production électrique passe par un parc nucléaire garant d’une indépendance géopolitique) ou sur l’industrie d’armement de l’UE (Berlin prenant ses distances de nombreux programmes lancés en commun avec Paris comme l’avion et le char du futur).

Enfin, la diplomatie apporte son lot de contrariétés sur l’échiquier moyen-oriental. Quand l’Allemagne décline la reconnaissance de la Palestine et modère sa position à l’égard d’Israël, hier à Gaza et aujourd’hui au Liban, la France, elle, adopte une posture des plus critiques à l’encontre du gouvernement israélien.

La refondation de l’UE n’est donc pas acquise. Pour autant, elle reste vitale. Car la rupture avec le monde d’hier, basé sur un système de règles internationales que les États-Unis bafouent après en avoir été eux-mêmes les garants, s’impose à tous. En clair, le logiciel européen n’est plus adapté aux déviances actuelles. Dans ce grand jeu de bascule, l’UE peut s’inspirer des résolutions d’un autre partenaire nord-américain qui l’invite à se repenser. Malmené lui aussi par Washington, le Canada propose une voie médiane d’inspiration gaullienne. Lors du dernier Forum de Davos, le premier ministre Mark Carney s’est posé en héraut des puissances moyennes, toutes celles que le darwinisme de Donald Trump verrait volontiers disparaître.

Cette voie alternative qui exige un projet politique, un dirigeant européen aurait pu la clamer. Encore faut-il commencer par le commencement : construire un leadership. Et la perspective de l’élection présidentielle française en 2027 rend le projet plus incertain encore. Sans timonier à la barre, tracer un chemin parait illusoire. Qui plus est en pleine tourmente.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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